Chapitre 38
Chapitre 10 : Embuscade et Révélations ( partie 3/4 )
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Alveron les accueillit sur les marches, visiblement bouleversé. Il observait leurs visages fermés, leurs vêtements tâchés de sang séché.
« Par les dieux, que vous est-il arrivé ? »
« Un guet-apens, » répondit Heyraclus d'un ton sec. « Route de l'Est. Une bonne cinquantaine de bandits, peut-être des mercenaires. Des types sans foi ni loi, sales, affamés... clairement désespérés ou bien... envoyés. »
Le Seigneur fronça les sourcils. « Étrange... étrange, » répéta-t-il en se frottant le menton.
À ce moment-là, Eldored chancela, mit un genou à terre, haletant.
« Aah... qu'est-ce qui m'arrive... je me sens vidé... »
Heyraclus s'agenouilla aussitôt près de lui, posant une main ferme sur son épaule.
« Je te l'avais dit, Eldored. Cette épée n'est pas anodine. Elle t'accorde une puissance immense, mais elle se repaît de ta vitalité. Tu n'as jamais été initié à la magie, ton corps n'est pas encore prêt. Il te faut du repos... »
Alveron hocha lentement la tête.
« Le moment est mal choisi, je le sais, mais... je vous en prie, restez ici quelques jours. Nous avons un espace d'entraînement sécurisé. Et si ce genre d'attaque devait se reproduire... il vaut mieux que vous soyez préparés. »
« Merci pour votre hospitalité. Nous allons en discuter entre nous, mais pour l'heure, soignons les blessés, » dit calmement Heyraclus.
Le médecin du château arriva aussitôt et les guida vers l'infirmerie.
Alors que les blessés étaient emmenés, Heyraclus resta un instant avec le seigneur Alveron, à l'écart du tumulte.
Le regard d'Alveron se durcit.
« Cette attaque... ce n'est peut-être pas un simple hasard. Je dois vous dire la vérité, Heyraclus. Le Haut-Prévôt a une dent contre vous depuis le procès. On peut même dire qu'il vous hait. »
Heyraclus ne répondit pas, mais son regard s'assombrit.
« Il a tout perdu... son influence, son honneur, sa place au conseil. Il n'a plus rien à perdre, et cela le rend dangereux. Restez sur vos gardes. J'ai déjà envoyé plusieurs gardes enquêter et le localiser. »
Heyraclus hocha lentement la tête. « Merci. Nous resterons prudents. »
Grâce à la magie d'Heyraclus et aux soins patients des herboristes du château, ils retrouvèrent tous leur vigueur en deux jours à peine. Les décoctions amères, épaisses comme de la résine, faisaient grimacer Jictor à chaque gorgée. Les cataplasmes de feuilles chauffées appliqués sur les plaies fumaient légèrement, dégageant une odeur âcre de racines et de terre humide. Mikrias dormit presque sans discontinuer pendant une journée entière, son corps épuisé réclamant réparation plus que bravoure.
Esther, lui, pestait en silence. Il supportait mal l'immobilité forcée. Chaque matin, il tentait de se lever avant l'autorisation des soigneurs, avant de se faire rabrouer par une herboriste au regard dur comme le silex. Eldored, encore raide, observait tout cela avec un mélange d'impatience et de gratitude. La douleur, bien que présente, s'était muée en sourde fatigue.
Cinq jours plus tard, au détour d'une promenade dans les rues animées de la ville, ils ne purent s'empêcher d'entendre les rumeurs qui couraient partout.
Les marchés bruissaient de conversations à voix basse, les tavernes débordaient de commentaires, et même les étals des marchands semblaient résonner de la même histoire. Où qu'ils passent, le sujet revenait inlassablement.
L'élection du nouveau Haut-Prévôt de la Guilde des Marchands.
Ils ralentirent un instant près d'une fontaine, tandis que deux commerçants discutaient vivement à quelques pas.
« Je te dis que c'est louche... Draegar n'était pas du genre à se pendre comme un chien après une défaite », grognait l'un d'eux.
« Peut-être pas... mais perdre face à ce gamin, ça a dû lui rester en travers de la gorge », répondit l'autre.
Un troisième homme se pencha vers eux, baissant la voix.
« Ou alors on l'a aidé à passer la corde autour du cou. »
Un silence pesant suivit.
« Tu parles de Tristan ? »
L'homme haussa les épaules.
« Je ne parle de personne... mais ça fait beaucoup de coïncidences. »
Plus loin, une femme murmurait à une cliente :
« On dit qu'il y a eu des visites nocturnes chez Draegar avant sa mort... »
« Des hommes armés ? »
« Chut ! Tu veux des ennuis ? »
Les compagnons échangèrent un regard.
Dans une ville où l'argent décidait de tout... les rumeurs pouvaient parfois être aussi dangereuses que la vérité.
La semaine qui suivit fut une épreuve en elle-même.
À l'aube, bien avant que le soleil ne dépasse les tours du château, la cour résonnait déjà du choc des armes et des respirations haletantes. Heyraclus ne laissait rien passer. Aucun retard. Aucune excuse.
Mikrias fut le premier surpris par ses propres progrès. D'abord hésitant, crispé sur ses dagues, il apprenait à bouger plutôt qu'à résister, à frapper puis disparaître. Ses gestes gagnaient en précision, son regard cessait de chercher l'erreur chez l'autre pour anticiper la sienne. Chaque entaille portée juste lui rendait un peu de la confiance qu'il avait perdue dans les bois.
Esther, fidèle à lui-même, transformait chaque séance en terrain d'expérimentation. Il testait de nouveaux angles de lancer, modifiait l'équilibre de ses poignards, ajustait la pression du poignet. Ses fioles, désormais vidées de tout explosif, servaient à entraîner ses réflexes : toucher une cible mouvante, à couvert, en une fraction de seconde. Son rire sec claquait parfois, mais jamais longtemps. Il restait concentré, dangereux... précis.
Jictor, infatigable, semblait incapable de se lasser. Il enchaînait les combats d'entraînement comme d'autres prennent des pauses. Tour à tour adversaire, protecteur, provocateur, il servait de sparring-partner à tous, adaptant sa force à chacun sans jamais perdre son sourire carnassier. Son épée dansait, Ventus sifflait dans l'air, et même Heyraclus le regardait parfois avec une approbation muette.
Litarnio se révélait un bretteur d'exception, et prenait plaisir à croiser le fer chaque jour. Le respect mutuel entre les membres du groupe grandissait. Une fraternité était en train de naître dans la sueur et les échanges de coups.
Quant à Eldored...
Son entraînement était différent.
Heyraclus et Litarnio l'isolaient souvent à l'écart, dans une partie plus calme de la cour ou dans une salle de pierre aux murs gravés d'anciens glyphes. Là, aucune arme au début. Seulement la respiration. Le silence. L'écoute.
Eldored fermait les yeux, guidé par la voix posée de Litarnio. Il apprenait à sentir plutôt qu'à comprendre. Une chaleur d'abord, diffuse, nichée quelque part sous sa poitrine. Puis des frissons le long de ses bras. Parfois, une vibration incontrôlée faisait tinter les pierres autour de lui ou givrait légèrement le sol sous ses pieds.
La magie circulait en lui, maladroite, instable, mais indéniable.
Il échouait souvent. Se fatiguait vite. Doutes et maux de tête accompagnaient chaque progrès. Mais quand, une fois, il parvint à faire affluer cette énergie jusqu'à la paume de sa main, Heyraclus hocha lentement la tête.
Un simple geste. Mais lourd de sens.
À la fin de la semaine, aucun d'eux ne se croyait invincible.
Ils étaient couverts de bleus, de courbatures, de fatigue. Mais quelque chose avait changé. Leur posture. Leur regard. Leur manière de se tenir les uns près des autres.
Ils n'étaient toujours pas prêts. Mais ils avançaient.
Tout n'était pas parfait, loin de là. Les automatismes restaient fragiles, les erreurs encore nombreuses. Mais désormais, il existait une véritable cohésion. Chacun connaissait la place de l'autre, ses forces comme ses failles. Les progrès avaient été fulgurants, presque inquiétants par leur rapidité.
Il était temps.
« Seigneur Alveron, nous envisageons de reprendre la route, » déclara Heyraclus d'une voix ferme, lorsqu'ils furent reçus dans la grande salle du château.
Alveron eut un sourire fatigué et leva une main dans un geste presque suppliant.
« Restez encore un peu. Jusqu'à la Fête de l'Acier. Trois jours seulement. Des festivités vous feraient du bien... La ville sera en liesse, et votre présence serait un honneur pour Armurd. »
Les regards s'échangèrent. Jictor haussa les épaules, Mikrias parut soulagé à l'idée d'un court répit, Esther y vit l'occasion d'observer, d'écouter, de flairer ce que cachent les foules. Heyraclus hésita, puis acquiesça lentement.
Ils acceptèrent.
Mais quelque chose, dès lors, inquiéta de plus en plus Eldored.
Litarnio n'était plus le même. Lui qui, durant les entraînements, se montrait attentif et patient, évitait désormais son regard. Lorsqu'ils se croisaient, il détournait les yeux, pressait le pas, comme s'il craignait qu'un simple échange de mots ne le trahisse. Son silence pesait plus lourd que n'importe quel reproche.
La veille de la fête, la ville vibrait déjà d'une énergie fébrile. Des guirlandes de métal poli pendaient aux façades, reflétant les flammes des torches. Les forges tournaient à plein régime, martelant la nuit de leur cadence sourde. Des musiciens s'installaient sur les places, et les premières odeurs de viande rôtie flottaient dans l'air.
C'est ce soir-là que Litarnio craqua.
Ils étaient seuls, dans une salle d'entraînement vide, à l'écart du tumulte. La lumière du soir filtrait par les hautes meurtrières, étirant des ombres longues sur le sol de pierre marqué d'entailles anciennes. L'air sentait le métal et la poussière.
Litarnio marchait de long en large, incapable de rester en place. Son visage était crispé, tiré par une angoisse visible. À plusieurs reprises, il ouvrit la bouche... puis se ravisa.
« Je... je suis désolé... » finit-il par murmurer.
Il s'arrêta net, la voix brisée.
« Vraiment désolé... »
Eldored fronça les sourcils, le cœur soudain plus lourd.
« Désolé de quoi ? » demanda-t-il, sur la défensive.
Litarnio releva les yeux. Dans son regard, il n'y avait ni mensonge ni colère. Seulement de la peur.
Heyraclus, qui écoutait à deux pas d'ici, entra et s'avança alors, lentement, sans menace, son regard calme mais perçant.
« Pourquoi ? » demanda-t-il simplement.
Puis, d'une voix plus grave :
« Que se passe-t-il ? Tu peux parler. Ici, tu n'as rien à craindre. »
Litarnio serra les poings. Ses épaules tremblaient légèrement. Il hésita longuement, comme s'il luttait contre quelque chose de plus fort que lui.
Son père lui avait volé son enfance depuis longtemps. Les tâches incessantes. Les responsabilités trop lourdes. Les regards méfiants posés sur chaque nouvelle amitié, jusqu'à les faire fuir. La solitude avait été son unique compagne.
La solitude est l'apanage des grands hommes , lui répétait-on sans cesse. Mais Litarnio n'y avait jamais cru.
Sa rencontre avec Eldored avait tout changé. Pour la première fois, il s'était fait un ami. Un vrai. Et il s'en voulait désormais terriblement de ne pas les avoir prévenus plus tôt, lors de leur dernier adieu. Il aurait dû parler. Il aurait dû les suivre. Les accompagner. Que lui restait-il ici, sinon la souffrance ? Mais il avait été pris en étau. Entre un père manipulateur et une amitié naissante à laquelle il tenait déjà plus qu'il ne l'aurait cru possible. Maintenant il s'était enfin décidé définitivement, aucun retour en arrière possible.
Enfin, dans un souffle presque inaudible :
« Je... je ne peux pas vous l'expliquer. Pas avec des mots. »
Il déglutit.
« Mais je peux vous le montrer. »
Il marqua une pause, puis ajouta, d'une voix chargée d'un poids ancien :
« C'est l'heure de... la convocation"
Heyraclus se figea. Une tension invisible traversa son corps, comme s'il venait de reconnaître un terme qu'il aurait préféré ne jamais entendre. Après un court instant, il hocha lentement la tête.
« Très bien. Je te suis. »
Puis il se tourna vers Eldored, le regard dur, décidé.
« Rassemble l'équipe. Immédiatement. Prenez tout l'équipement. Préparez les chevaux. Et dites-leur ceci : soyez prêts à partir... à tout moment. »
Dans la salle silencieuse, l'air sembla soudain plus froid.
Heyraclus et Litarnio se faufilèrent silencieusement dans les couloirs du château. Ils avançaient avec prudence, comme des ombres, prenant soin de contourner chaque garde, chaque serviteur.
Mais alors qu'ils approchaient du salon privé d'Alveron, Litarnio trébucha sur un chandelier posé à terre. Il bascula lourdement, un bruit métallique éclata dans le silence.
« Merde ! Pourquoi ce chandelier est-il là... ? »
Un garde surgit aussitôt, l'épée déjà à moitié dégainée.
« Qui est là ? »
Mais Heyraclus bondit sans un mot, et en un mouvement net, asséna un coup au plexus du garde, qui s'effondra, inconscient, sans avoir le temps d'alerter qui que ce soit.
Le silence revint, lourd comme un orage prêt à éclater. Heyraclus se tourna lentement vers Litarnio.
« Dépêche-toi. On n'a plus beaucoup de temps... l'alerte peut être donnée à tout moment. »
Ils entrouvrirent la porte sans le moindre bruit et se glissèrent dans la pénombre du salon adjacent.
La pièce était vaste, chaleureuse, richement décorée. Des tapis épais étouffaient les pas, des tentures lourdes couvraient les murs, et plusieurs braseros diffusaient une lumière douce, presque trompeuse, tant l'atmosphère y était lourde. Heyraclus jeta un regard rapide autour de lui... puis se figea.
Alvéron se tenait au centre du salon principal, le dos droit, face à une sphère magique suspendue à hauteur d'homme. Sa surface miroitante ondulait comme de l'eau vivante, projetant dans l'air l'image agrandie d'une silhouette encapuchonnée. Les contours de la figure semblaient instables, comme s'ils luttaient pour rester ancrés dans le monde matériel. Heyraclus sentit une tension sourde lui nouer l'estomac.
Cette magie...
Ce genre de liaison n'était pas à la portée du premier venu. Même avec de l'or. Cela demandait des relais, des artefacts rares... et surtout, des appuis dangereux.
Ça ne sent pas bon.
Ils se déplacèrent avec précaution et s'accroupirent derrière un lourd rideau de velours. De là, ils voyaient sans être vus. Le tissu épais absorbait la lumière, mais laissait passer le son. Chaque mot.
Chaque souffle. La voix qui émanait de la sphère était vive, tendue, presque tranchante. Elle vibrait dans l'air du salon, transperçant le silence feutré comme une lame invisible.
« Mais je vous assure, tout va bien. Ils ne se doutent de rien. »
Une autre voix, plus grave, empreinte d'un dédain venimeux, répondit :
« Étonnant. Connaissant Heyraclus, je l'aurais cru plus perspicace. Il a donc perdu de son intuition... »
Dans l'ombre, Heyraclus, figé, sentit son cœur cogner plus fort. Ma couverture est éventée... merde, pensa-t-il, une sueur froide coulant le long de sa nuque.
« La troupe des Ugoliantes ne devrait plus tarder. Elles attendront sous le toit, prêtes à servir de point d'appui aux daktors, mustaks et bradinnits. Ils devraient arriver demain, ou après-demain tout au plus. Selon les derniers rapports, ils sont légèrement ralentis par les cols du massif Aélien... mais ils viendront. »
« Je compte sur vous pour les guider au bon endroit, pour une capture propre. Il les veut vivants, apparemment. Quelle perte de temps, si vous voulez mon avis. On devrait les liquider. »
« Mon seigneur a eu du mal à capter précisément le premier signal, comme moi. Il était faible, brouillé... incertain. »
Il marqua une pause.
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