Chapitre 37
Chapitre 10 : Embuscade et Révélations ( partie 2/4 )
2298 mots · ⏱ 10 min
Son armure d'alliage léger, pensée pour la mobilité, accompagnait chacun de ses mouvements. À chaque balayage, l'arme sifflait, rapide comme une rafale.
Jictor tourna sur lui-même, Ventus traçant un arc mortel. Un premier adversaire tomba, la gorge ouverte. Le second tenta de reculer, mais la pointe le rattrapa, transperçant son flanc.
« Venez tâter de ma lame, bande de vermine ! » lança Jictor avec un sourire féroce.
Il enchaîna aussitôt, profitant de la légèreté de l'arme pour multiplier les passes rapides. Ventus semblait danser entre ses mains, frappant encore et encore, sans jamais perdre de vitesse.
Eldored, le souffle court, serrait Silvinius à deux mains.
La lame bleutée vibrait doucement, comme impatiente. Son armure de mithril protégeait son torse et ses épaules, mais il sentait malgré tout le froid remonter le long de ses bras, presque jusqu'au cœur.
Un bandit se jeta sur lui, hurlant.
Eldored frappa d'estoc.
Silvinius transperça l'homme sans effort. Le froid jaillit instantanément, figé, absolu. Le corps se transforma en statue de glace avant d'exploser en fragments givrés, projetant des éclats scintillants tout autour.
C'est... c'est pas une épée... balbutia l'un des bandits en reculant, le visage livide.
C'est une malédiction...
La panique le submergea. Il tourna les talons et s'enfuit à toutes jambes, sans même regarder derrière lui.
Mais les autres ne flanchèrent pas. La mort faisait partie de leur quotidien. Deux bandits chargèrent Eldored en même temps, hurlant. Il leva la garde noire de Silvinius juste à temps. Le premier coup glissa sur la lame claire. Eldored riposta aussitôt, envoyant un direct brutal dans le visage du premier assaillant. L'homme s'écroula dans un grognement étouffé. Dans le même mouvement, Eldored pivota et trancha le second. Le givre se propagea instantanément le long de la plaie, courant sur la jambe comme une toile de glace vivante. L'homme hurla, s'effondra lourdement, son membre déjà figé, craquelé par le froid surnaturel. Il ne se relèverait pas. Eldored recula d'un pas, haletant. Le combat, l'effort, la magie... tout s'était enchaîné trop vite. Il était à bout de souffle.
Trop court pour affronter le suivant.
Heyraclus intervint alors en catastrophe. Il l'écrasa de tout son poids.
Un craquement sec retentit des os qui cèdent, nets, définitifs.
Heyraclus se redressa aussitôt, lança un regard bref à Eldored, chargé d'une approbation silencieuse, puis repartit déjà vers l'avant. Quatre bandits chargeaient de front. L'un armait une arbalète à la hâte. Le carreau fila.
Heyraclus l'esquiva d'un pas presque nonchalant, puis bondit. Il leur tomba dessus comme une bête lâchée trop longtemps en cage. Plus de finesse, plus de retenue : juste une violence pure, écrasante. Il les broya comme on brise des mannequins de paille : coups secs, impacts sourds, corps projetés les uns contre les autres dans un chaos de chair et d'os.
Eldored n'eut même pas le temps de reprendre son souffle. Un archer surgit soudain derrière un buisson, à quelques mètres à peine. La flèche partit aussitôt. Eldored leva son épée par réflexe. Il para de justesse.
La pointe effleura ses doigts, arrachant un juron étouffé, avant d'être déviée dans un claquement métallique. Son cœur battait à tout rompre. Il se rua sur l'archer, esquivant une première flèche de justesse. Une seconde siffla... puis le choc. Un autre bandit le frappa brutalement sur le flanc et l'envoya rouler au sol. Le souffle coupé, Eldored n'eut pas le temps de réfléchir. Le combat se transforma aussitôt en une lutte confuse, sale, sans aucune élégance. Ils roulèrent dans la boue, grognant, frappant à l'aveugle. Eldored trouva une ouverture et enfonça violemment ses doigts dans le visage de son adversaire. L'homme hurla, lâcha prise.
Eldored se releva en titubant.
Une flèche lui frôla l'oreille. Il n'hésita plus. D'un geste rapide, il acheva l'homme à terre, puis se retourna à temps pour voir l'archer lui sauter dessus, dague levée. Le mouvement était trop large, trop désespéré. Un coup sec. Net. L'archer s'effondra. Autour de lui, le combat faisait toujours rage. Ses compagnons tenaient bon, mais les bandits semblaient interminables. Quand est-ce que ça va s'arrêter... pensa-t-il, le souffle court.
Il tenta de réduire la distance pour rejoindre Mikrias et Esther. Erreur. Trois bandits surgirent d'un repli du terrain. L'un le crocheta, un autre le heurta de plein fouet. Eldored trébucha et tomba lourdement. Les hommes levèrent leurs armes, déjà sûrs de leur victoire.
Une ombre jaillit. Jictor. Sa grande épée décrivit un arc monumental. Le choc fut terrible. Deux bandits furent presque coupés en deux dans le même mouvement, projetés au sol avant même d'avoir compris ce qui leur arrivait.
Le combat n'était pas fini... mais l'équilibre venait de changer. Malgré un net sous-nombre, leur rage de vaincre les maintenait debout. La fatigue brûlait leurs muscles, le sang collait aux mains, mais ils tenaient encore. Leur équipement solide leur avait déjà sauvé la vie à plusieurs reprises, amortissant des coups qui auraient dû être fatals, rattrapant des erreurs qu'aucun d'eux n'aurait commises en temps normal. Autour d'eux, les derniers assaillants commencèrent à hésiter.
Les cris se faisaient plus rares. Les regards fuyants. Certains reculaient d'un pas, d'autres serraient leurs armes sans oser attaquer. La peur, lente mais inexorable, s'insinuait enfin dans les rangs des bandits. Ils comprenaient qu'ils n'avaient pas affaire à des voyageurs ordinaires.
Pendant ce temps, Mikrias, déjà blessé, défendait sa position avec l'une de ses longues dagues à poignée violette. Sa tenue légère de la Centurie, pensée pour l'esquive plus que pour l'endurance, était entaillée en plusieurs endroits et sombre de sang. Ses gestes manquaient de précision, son bras droit tremblait, mais une rage farouche l'habitait.
Il se glissa sous une attaque, planta sa dague dans l'abdomen d'un adversaire et sentit aussitôt un choc brutal au flanc. L'armure souple amortit une partie du coup, juste assez pour qu'il reste debout.
Non loin de là, Esther s'était calé dos à un arbre, sa vieille armure d'officier des services secrets de Tamaris absorbant la lumière, presque invisible entre les troncs. D'un geste vif, il tira de sa sacoche une fiole scellée de cire noire et la lança.
Elle s'écrasa au sol dans un fracas sec, projetant une gerbe d'éclats enflammés. Trois hommes furent balayés par l'explosion et durent battre en retraite en hurlant, leurs capes en feu.
« Tu t'en sors pas trop mal pour un marchand ! » cria Mikrias en ricanant malgré la douleur, essuyant le sang qui lui coulait sur la tempe.
« Et toi pour un professeur avec un bras en moins ! » répliqua Esther, le front ouvert, le regard brillant d'une excitation dangereuse.
Jictor, couvert de sang et de boue, avançait comme un bélier. Son armure d'alliage léger encaissait les coups avec une efficacité terrifiante, les lames ennemies glissant sur les plaques sans parvenir à l'atteindre réellement. Il frappait avec sa grande épée au tranchant vif, chaque coup fendant l'air avec une rapidité presque irréelle, fidèle à l'arme qu'Esther lui avait fournie jadis.
Heyraclus, lui, restait un pilier. Sans armure lourde, mais protégé par sa stature et sa maîtrise absolue, il contrôlait le champ de bataille, repoussant les assauts avant qu'ils ne deviennent critiques.
Bientôt, le sol fut jonché de plus en plus de cadavres.
Un râle de colère monta derrière eux, d'un blessé resté au sol : « C'est pas des paysans... c'est des foutus guerriers ! »
Les derniers survivants une poignée d'hommes couverts de sang, les yeux noyés de peur reculèrent en titubant. L'un d'eux lâcha son arme avant de détaler sans demander son reste. Les autres suivirent, cette fois de manière plus organisée, disparaissant entre les arbres dans un chaos de branches brisées et de cris étouffés.
Le silence retomba brutalement. Il ne resta plus que les halètements rauques, les gémissements de douleur et le battement lourd des cœurs encore affolés. Heyraclus ferma les yeux un instant et balaya la zone de sa vision magique. Des formes lointaines apparurent à sa perception. Plus nombreuses. Trop nombreuses. Il distingua des silhouettes qui rejoignaient d'autres groupes, sans panique : des archers, sans doute. Leur mouvement était fluide, maîtrisé. Ils semblaient se diriger vers les bas-fonds à l'ouest de la ville. Des renforts.
Les poursuivre ?
Le risque était immense. La compagnie n'était plus en état d'affronter une nouvelle vague.
Heyraclus s'était préparé à des attaques de dix, peut-être vingt bandits. Mais là... avec des archers, ils approchaient la soixantaine.
Bien trop pour eux.
Je n'ai pas été assez prévoyant, pensa-t-il, le cœur lourd.
Je le sentais.
« Eldored... ton pied. Tu saignes, » dit Heyraclus.
Le jeune homme baissa les yeux, surpris. Son armure de mithril était intacte, mais une entaille nette apparaissait au-dessus du talon, là où la protection laissait place au mouvement. Il ne l'avait même pas sentie.
Heyraclus balaya le groupe du regard.
Esther avait une plaie au crâne. Mikrias était touché au bras.
Seul Jictor paraissait frais comme un gardon .
« Tout le monde va bien ? » demanda Heyraclus en balayant le groupe du regard.
« On s'est pris une sacrée tempête » admit-il dans un souffle.
« J'ai cru que j'allais y rester, lâcha Esther en jurant. « Putain... comment ça se fait qu'ils étaient aussi nombreux ? »
Heyraclus serra la mâchoire.« Nous nous sommes fait des ennemis dans cette ville. Et visiblement, ils veulent notre mort. »
« Eh bien qu'ils viennent, gronda Jictor avec un rictus. Je me suis bien amusé.»
Heyraclus secoua la tête.
« Je n'avais pas prévu une attaque de cette ampleur. Je vous dois des excuses. »
Puis son regard s'assombrit. « Mais ce qui m'inquiète le plus, c'est la suite. Ils attendent probablement des renforts un peu plus loin. Et qui sait combien... »
Il inspira profondément. « Continuer ainsi, dans notre état, serait de la folie. Les risques sont trop grands. »
Sa voix se fit plus grave. « Je refuse de prendre le risque de perdre l'un d'entre vous. »
Il marqua une pause, puis trancha d'une voix sans appel :
« On rentre au château. Il faut des soins. Pas de discussion. Et surtout... nous ne sommes pas prêts. »
« Tu pourrais les soigner, » grogna Jictor. « Je pensais qu'on ne devait pas faire demi-tour. »
« Je pourrais, mais chaque soin m'épuise. Je ne suis pas un spécialiste de cette magie, car de tous les Gardiens, je suis celui qui maitrise le moins l'art de la Médecine. Me soigner moi-même mobilise déjà beaucoup de mes ressources... alors je crains de ne pouvoir assurer vos soins pour la suite. »
« Il nous faut de l'entraînement. » Il marqua un temps. « Je vous le dis... j'avais un doute au moment de partir. Je pensais qu'on aurait le temps de s'endurcir sur la route, petit à petit. Mais dans ces conditions, c'est trop dangereux. »
Sa voix se fit plus basse, mais plus ferme encore. « Je préfère perdre un jour... ou plusieurs... plutôt que l'un des nôtres. Encore une fois. »
« Merci, murmura Esther. Je te jure de faire tout ce que je peux pour rester en vie. »
Jictor éclata d'un rire bref. « Alors va falloir te bouger le cul sérieusement, lança-t-il sans ménagement. Y a du boulot. Et toi aussi, Mikrias... t'es un peu rouillé, mon vieux. »
Mikrias leva les yeux au ciel, mais un sourire passa sur ses lèvres. Heyraclus esquissa un sourire à son tour. Sans un mot de plus, ils firent demi-tour.
Leurs capes centauriennes ondulaient derrière eux, absorbant la poussière, effaçant leurs traces comme si la route elle-même refusait de se souvenir de leur passage. Le silence retomba peu à peu, lourd, presque oppressant.
Ce premier combat hors des murs avait été éreintant. Brutal. Sans la moindre illusion. Ce n'était pas une escarmouche. C'était une véritable bataille. Un avertissement. Et la promesse d'une réplique imminente. Ils n'étaient pas prêts. Et leurs ennemis, eux, l'étaient déjà... Et ils reviendraient.
Heyraclus avançait en tête. À plusieurs reprises, son regard glissa vers Silvinius, tenue fermement par Eldored. La lame bleutée captait la lumière d'un éclat froid, presque vivant.
Il finit par rompre le silence.
« Cette épée... » dit-il d'une voix basse, mesurée. « Elle a soif de sang. »
Eldored serra la garde sans répondre.
Heyraclus détourna les yeux, mais en son for intérieur, la pensée résonna, lourde comme un coup de tonnerre :
Ce n'est que le début.
Et quelque part, dans le frisson discret de la lame ancienne, il eut la certitude que Silvinius... l'avait entendu.
Ils revinrent en ville aussi vite que leurs forces le leur permettaient, soutenant les blessés à tour de rôle. Eldored boitait lourdement, la mâchoire serrée pour ne pas gémir. Mikrias avançait pâle, le bras maintenu contre sa poitrine par une écharpe de fortune. Esther fermait la marche, le crâne bandé à la hâte, le regard encore vif malgré le sang séché sur son front.
Heyraclus s'arrêta plusieurs fois en chemin. À chaque halte, il posa ses mains sur eux, libérant une magie contenue, précise, presque froide. Juste assez. Mais il le sentait, chaque énergie de soin déployée lui coutait énormément... Pendant un instant il se demanda comment Mathilda arrivait à prodiguer des soins qui permettaient parfois de guérir les cas les plus désespérés.
Les plaies cessèrent de saigner. Les os ne menaçaient plus de rompre. La mort recula... mais la douleur resta.
Il ne chercha pas à l'effacer.
Il voulait qu'ils la sentent. Qu'elle s'imprime dans leurs chairs comme un avertissement.
Dès qu'ils franchirent les premières portes de la cité, les gardes accoururent, les reconnaissant aussitôt. Leurs visages se fermèrent en découvrant l'état du groupe. Des ordres fusèrent. La foule fut repoussée.
En quelques instants, ils furent escortés jusqu'au château, entourés de hallebardes et de regards inquiets. Heyraclus marchait droit, impassible. Ils étaient hors de danger, oui. Et il savait qu'ils n'oublieraient jamais cette douleur-là.
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