Chapitre 36

Chapitre 10 : Embuscade et Révélations (partie 1/4)

2186 mots · ⏱ 9 min

Bureau du Haut Prévot Reimus Don Oilfrik, Quartier général de la Guilde des Marchands, Armurd


Une nuit pluvieuse s'abattait sur la ville, et pourtant Reimius ne dormait toujours pas. Cela faisait maintenant deux jours qu'il tournait en rond dans son bureau comme une bête enfermée, les mains derrière le dos, le regard sombre, fixant le sol comme s'il pouvait y lire un échappatoire.


Le mobilier luxueux, les tentures brodées, les cartes commerciales et les sceaux dorés autour de lui : tout cela n'avait plus la même saveur. L'odeur de cuir et de cire, si familière, lui donnait à présent la nausée. Il n'entendait plus les rouages de la machine marchande qu'il dirigeait, seulement... les murmures. Les murmures et les ricanements.


« Les rats... »


Il se figea, la mâchoire serrée. Oui, ils rôdaient déjà. Il les sentait. Il les avait vus. Ces petits chefs de comptoir, ces visages souriants aux poignards bien cachés. Ils pensaient qu'il était fini. Ils flairaient le sang. Et certains, les pires, avaient déjà commencé à négocier pour récupérer ce qu'il allait perdre. Alvéron, cet enfoiré, avait signé un décret lui retirant tout pouvoir.


Un coup net. Propre. Froid.


Théoriquement, ce retrait ne prenait effet que jusqu'aux élections prévues dans quatre jours — des élections dont il était soigneusement exclu. Officiellement, il n'était plus rien.


Et pourtant...


Officieusement, il restait encore à la tête de la guilde. Un roi sans couronne. Sans autorité réelle. Un titre vide, rongé de l'intérieur.


Il se souvenait bien de ce qu'il avait entendu, caché derrière une cloison fine comme du papier :


« Reimius a perdu le soutien du seigneur. Il ne tiendra pas une semaine. » « Ce sera l'occasion de réorganiser les postes. Tu pourrais prendre le contrôle de la Route des Épices. » « Si le vieux Maedor s'incline, on pourra reprendre les docks. Faut juste que Reimius tombe. » « Faut pas lui faire de cadeau. Il a trop gardé le pouvoir pour lui. »


Les mêmes qui buvaient à sa table. Les mêmes qui lui souriaient dans les couloirs.


Un grondement monta dans sa gorge. Il frappa du poing sur la table, renversant une pile de parchemins.


« Enfoirés de rats... »


La majorité des figures du Conseil étaient déjà compromises, ou bien trop instables pour lui confier son avenir. Mais il y avait une exception.


Tristan.


Un nom discret. Un homme encore plus. Il ne parlait jamais plus que nécessaire, ne s'était jamais compromis dans les affaires les plus noires. Il avait refusé des pots-de-vin sans faire de bruit. N'avait pris aucune position publique ces derniers mois. C'était précisément pour cela que personne ne se méfiait de lui.


Mais Reimius, lui, avait vu. Il avait vu cette neutralité comme une force contenue. Une loyauté silencieuse.


Il se souvenait de cette fois, des années plus tôt, où Tristan avait refusé de soutenir un complot contre lui, simplement en disant : « Reimius m'a ouvert la voie. Je ne lui dois peut-être rien... mais je le respecte. »


Ce respect, il allait s'en servir.


Reimius fit appeler Tristan dans l'ombre de la nuit. Un rendez-vous discret, dans les quartiers privés de la guilde, sans témoins ni registre. Quand le jeune homme entra, vêtu simplement comme à son habitude, il parut presque surpris d'être convoqué. Mais il s'inclina légèrement, avec un calme qui contrastait avec l'agitation nerveuse de Reimius.


« Tu dois te douter pourquoi je t'ai fait venir, » commença Reimius sans préambule, les bras croisés derrière le dos. Il ne tourna même pas la tête vers lui, regardant par la fenêtre la pluie s'écraser contre les vitres.


Tristan ne répondit pas. Il se contenta d'attendre, immobile, lui laissant l'espace nécessaire pour poursuivre.


« Mon temps est compté, » reprit-il enfin. « Les vautours tournent déjà au-dessus de ma tête. Le seigneur m'a tout pris. Les alliances se défont, une à une... et bientôt, quelqu'un viendra prendre ma place. »


Sa voix ne tremblait pas. Mais chaque mot avait le goût amer d'un aveu.


Tristan leva un sourcil, mais resta silencieux. Reimius s'approcha enfin, et planta son regard dans le sien, direct et sans détour.


« C'est toi que je veux voir à ma place. »


Le silence dura quelques secondes. Puis Tristan répondit, calmement : « Tu veux me hisser au sommet d'un nid de serpents. Pourquoi moi ? »


« Parce que tu ne fais pas partie de leur danse. Et parce que tu m'écoutes. Tu es loyal, discret, et respecté. Et surtout... je sais que tu n'as pas encore de dettes. Je peux t'en créer quelques-unes, pour ton bien. »


Il esquissa un demi-sourire, fatigué mais sincère.


« Je ne te jette pas dans la fosse sans arme. Je mets derrière toi tout ce qu'il me reste : mes contacts, mes fonds, mes réseaux dans les docks, les artisans, les routes commerciales du Sud. Je veux que tu sois ma voix après ma chute. Mon fantôme politique. Et peut-être... la dernière pièce correcte dans ce jeu faussé. »


Tristan garda le silence. Longtemps. Puis, d'une voix plus basse : « Si je fais ça... je ne pourrai plus reculer. »


« Aucun de nous ne le peut. »


Ils se serrèrent la main sans un mot de plus. L'accord était scellé. Reimius ne l'aimait pas. Il le détestait, même. Mais il savait qu'il n'avait pas le luxe d'aimer ses choix.


Quand Tristan quitta la pièce, Reimius se rassit dans le fauteuil usé de la salle privée, le regard vide. Puis il attrapa une plume, et écrivit la lettre la plus importante.


À Velia 


Sujet : Remplacement et stratégie Tristan deviendra le relais. 


Il faut mobiliser nos alliés pour le présenter comme figure de stabilité. Pas trop vite. Pas trop fort. Juste ce qu'il faut pour que cela semble naturel. Distribue mes fonds à ceux qui douteraient. Et s'il le faut... fais taire ceux qui s'opposeraient. Nous devons gagner ces élections. Nous n'avons plus le droit à l'erreur. 


— R.


Le sceau fut apposé, le messager appelé dans l'heure. Et dans l'ombre d'Armurd, une nouvelle partie d'échecs venait de commencer. Mais sa soirée était loin d'être finie.


Il détestait tous ses collègues. Mais il détestait encore plus ceux venus d'ailleurs qui avaient précipité sa future chute, ces « alliés étrangers », comme les autres aimaient les appeler. Ils n'étaient que des opportunistes. Et s'il tombait, ils s'empareraient de ce qu'il avait construit. Ce n'était pas juste son poste qu'on voulait lui arracher. C'était son pouvoir, sa fierté. Son nom.


Il ferma les yeux un instant, inspira lentement.


« Non. Je ne vais pas tomber. C'est eux que je vais faire tomber. Je dois les tuer. Tous. Les tuer, en commençant par ces étrangers. Ils ont sali mon nom, mon honneur, mon frère. »


« Tristan fera le reste. Je peux lui faire raisonnablement confiance. »


Il se redressa, plus calme, mais glacé de détermination. Il lui restait encore des cartes. Son influence dans certains quartiers. Ses fonds, bien placés, encore liquides. Et surtout... son frère. Son frère, dans les bas-fonds d'Athlor, qui connaissait les ombres comme lui les chiffres. Il saurait quoi faire. Il saurait trouver les hommes qu'il fallait. Ceux qui ne posaient pas de questions. Ceux qui agissaient vite. Et silencieusement.


Reimius attrapa son écritoire et rédigea deux lettres, d'une main précise malgré la colère. Pas de détails inutiles. Juste ce qu'il fallait pour éveiller l'attention et faire bouger les pions :


À Thanos 


Sujet : Priorité Haute – Activité Discrète 


Je suis acculé. Il faut que certains noms disparaissent ou se taisent. Tu sais à qui t'adresser. Agis vite. Je fournis les fonds. Aucun bruit. 


— R.


---


À Darnel 


Sujet : Contre-voix au Palais 


Il faut faire pression. Corrompre, faire chanter, intimider. Je ne peux pas tomber seul. C'est maintenant ou jamais.


— R.


Il cacheta chaque missive avec son sceau personnel, puis les remit à deux messagers fidèles de ceux qui disparaissent sitôt la mission confiée. Quand la porte du QG se referma derrière eux, Reimius resta seul, dans le silence.


Il ne pouvait plus reculer. Il le sentait : quelque chose venait. Soit la chute, soit le carnage. Il espérait que Tristan serait à la hauteur.


Dans l'ombre de son bureau, les lumières vacillaient. Reimius sourit, un rictus froid et cruel.


« Ce n'est pas moi qu'ils devraient craindre... C'est ce que je suis prêt à devenir. »


Et dans la nuit battue par la pluie, les premières graines de son plan commencèrent à germer. Bientôt, le jeu allait changer. Et les rats allaient regretter d'avoir sous-estimé le serpent.


À l'aube, sur la route de l'Est.


Le ciel était encore pâle, d'un bleu laiteux, et les premières brumes matinales serpentaient entre les arbres comme des voiles hésitants. Le groupe avait quitté le château peu avant l'aurore. Les adieux au Seigneur et à Litarnio avaient été sobres, mais sincères. Eldored avait eu beaucoup de mal à se séparer de Litarnio. Ce dernier, touché par ce départ, semblait étrangement mal à l'aise en présence de son père, comme s'il avait voulu dire quelque chose... sans jamais trouver le courage de le faire.


Chacun portait le poids du départ. Celui d'un avenir incertain. Ils marchaient en silence. Heyraclus ouvrait la route, Jictor à ses côtés. Eldored et Esther suivaient à quelques pas, tandis que Mikrias fermait la marche, aussi discret que toujours. Mais Heyraclus n'était pas vraiment là.


Son esprit était ailleurs, pris dans un débat intérieur incessant. Une sensation sourde lui martelait la poitrine : quelque chose n'allait pas.


Sommes-nous partis trop tôt ?


Il savait qu'ils ne pouvaient pas traîner. Pourtant...


Qu'est-ce que vaudra Esther dans un véritable combat ?


Même Mikrias... oui, il a reçu une formation d'Anges très complète, il lui est arrivé de croiser le fer avec Jictor... mais est-ce suffisant ?


Et Eldored... Il avait du talent, c'était indéniable. Mais dompter une telle épée demandait du temps. Un temps qu'il n'avait pas encore eu. Il n'avait pas vraiment pu s'entraîner avec.


Avons-nous fait le bon choix en partant maintenant ?


Ils n'avaient pas encore dépassé les collines environnantes que l'enfer leur tomba dessus. Heyraclus, absorbé par ses pensées, fut pris de court (chose impensable en temps normal). Lui qui aurait perçu le danger à mille lieues, fut surpris comme les autres.


« À couvert ! » hurla Heyraclus.


Des flèches enflammées s'abattirent sur eux avec un sifflement strident, transperçant les arbres, creusant la terre et détruisant les branches. L'une d'elles se planta dans le bras de Mikrias, qui poussa un cri de douleur.


« Merde ! Mon bras ! »


Heyraclus et Jictor furent aussi visés, mais les projectiles rebondirent sur leurs cuirasses renforcées avec un bruit métallique sourd. Derrière eux, Eldored protégeait Esther avec son corps, la main déjà sur le pommeau de Silvinius, les yeux alertes.


« Des bandits ! » cria Jictor.


Ils surgirent d'entre les broussailles et les rochers, comme un flot sale et hurlant. Une quarantaine de brutes au moins. Leurs corps étaient couverts de peaux déchirées, de haillons poisseux et d'armures cabossées arrachées à d'anciens champs de bataille. Leurs visages étaient ravagés par la haine, la faim ou la drogue. Certains arboraient des marques de gangs gravées à même la peau, d'autres portaient encore les insignes ternis de compagnies mercenaires dissoutes depuis longtemps.


Des tueurs des bas-fonds. Des charognards.


Heyraclus sentit la colère monter en lui comme une vague brûlante. Pas une irritation froide, pas une tension calculée une fureur réelle, brute, presque ancienne. Son regard s'assombrit, et l'air autour de lui sembla se contracter. Il aurait pu tous les balayer en quelques secondes s'il avait été seul. Un simple déferlement de puissance, et il n'en serait rien resté. Mais il ne l'était pas.


Sa magie était trop violente, trop vaste. La libérer sans retenue reviendrait à condamner ses propres compagnons. Et il le sentait au-delà du premier assaut, d'autres bandits se tenaient en embuscade. Des archers, dissimulés non loin, prêts à frapper à la moindre ouverture. Ses compagnons devaient survivre. À tout prix. Il en avait déjà perdu un. Il ne laisserait pas cela se reproduire.


Le combat éclata dans un fracas de métal et de cris.


Heyraclus frappa le premier.


La Lance du Juste, le grand bâton magique gris d'Heyraclus à l'apparence presque austère, s'abattit avec une violence implacable. Le bois ancien vibra sous l'impact tandis que l'arme décrivait un arc parfait. Le coup écrasa la poitrine du premier assaillant dans un bruit sourd, comme si ses os avaient été réduits en poussière. L'homme fut projeté en arrière, retombant dans la boue, déjà mort.


Sans ralentir, Heyraclus pivota. Sa grande silhouette, protégée par son armure lourde mais parfaitement ajustée, imposait une autorité écrasante. Dans son autre main, il tira la Pourfendrice de son fourreau.


La longue lame blanche de mithril, d'une clarté presque irréelle, capta la lumière et la renvoya comme un éclat de lune.


Un second bandit tenta de l'encercler.


La Pourfendrice fendit l'air.


Le tranchant pur coupa net, sans résistance, laissant l'homme s'effondrer en deux morceaux, le regard figé dans l'incompréhension.


À quelques mètres de là, Jictor entra dans la danse.

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