Chapitre 39
Chapitre 10 : Embuscade et révélations (partie 4/4)
2467 mots · ⏱ 10 min
« Mais les derniers signaux, eux, étaient bien plus clairs. Trop clairs. »
« Nous avons malheureusement perdu le contact avec nos éclaireurs il y a peu. Plus aucun rapport. Plus aucun retour. Cela nous a fait perdre, entre autres, un temps considérable. »
Heyraclus serra les poings. Il comprit tout, d'un coup, comme un échiquier qui se renverse et révèle ses pièges : ils avaient été attirés ici, piégés, enveloppés dans un cocon de fausse sécurité. Le seigneur Alveron... un leurre. Un pion manipulé. Le coup était presque parfait. Presque.
Peut-être était-ce lui aussi qui avait envoyé les bandits... les mercenaires.
Ils étaient trop nombreux pour que ce soit un hasard.
Tout s'imbriquait. Tout prenait sens.
Et ce signal... qu'était-il ? Comment fonctionnait-il ? D'où venait-il ? Était t'il lié a quelqu'un? Autant de questions qui demeureraient longtemps sans réponses.
À ses côtés, Litarnio tremblait de tout son être. Le jeune homme était tétanisé, le visage livide.
Il avait pourtant prévenu son père. Il l'avait supplié. L'artefact magique qu'il avait reçu des mains d'un homme terrifiant ne pouvait mener qu'au malheur. Mais, comme toujours, il n'avait pas été écouté. Et maintenant, tout se confirmait. Pris au piège aux côtés d'un monstre effrayant, son père avait commencé à changer. À devenir plus dur. Plus froid. Plus impitoyable. Il n'était déjà plus l'homme que Litarnio avait connu enfant , qui était déjà très dur a supporter. Il n'était plus qu'un nœud de peur et de culpabilité. Draktor... bien sûr que c'était cet enfoiré. Fourbe, sadique, vicieux, toujours dans l'ombre. Ce genre de plan portait sa signature. Ce n'est pas le Daktor originel pour rien.
Heyraclus ferma les yeux un instant, inspira profondément, puis lança discrètement un sort d'isolation spatiale autour de la pièce. L'air sembla se figer imperceptiblement, comme si l'espace lui-même se refermait.
La zone était désormais scellée.
À l'intérieur, ils seraient isolés... et protégés de toute tentative d'attaques magiques.
"Vous avez été repérés, misérable cloporte."
La voix de Draktor, d'abord surprise, grésilla ensuite dans l'air, furieuse.
"Quelle erreur de faire confiance à des humains. J'ai vraiment perdu la tête... C'est toujours la même chose avec vous. Ça finit mal."
Heyraclus sortit de sa cachette, visage dur, l'aura électrique. Il avançait comme une tempête silencieuse.
"Bonjour, immonde raclure de chiotte. Tu n'as pas changé. Toujours aussi répugnant."
La sphère magique trembla dans l'air. Draktor laissa échapper un ricanement.
"Heyraclus... tu remontes dans mon estime, gardien."
Dans un coin de la pièce, Alveron s'écroula, tremblant, répétant en boucle, comme un automate brisé :
"Je suis désolé... je suis désolé... je n'avais pas le choix..."
Heyraclus ne le regardait même pas. Ses yeux brûlaient de haine dirigée ailleurs.
"Écoute-moi bien, Draktor. Toi, tes mustaks, et tes Bradinnits, peu importe combien vous êtes... si vous nous suivez, je réduirai chacun de vous en cendres. Et ensuite, je viendrai te chercher."
"Oulà la, j'ai peur ! Je suis terrorisé. Le grand Heyraclus veut ma mort."
"Rira bien qui rira le dernier, pourriture."
La sphère explosa dans une lumière aveuglante, brisant le lien magique.
Litarnio sortit à son tour de sa cachette. Son visage était défait, ses jambes à peine capables de le porter. Il n'eut pas le temps de prononcer un mot.
Alveron hurla :
"Fils ! Co... comment oses-tu ?! La vie de ton père ne vaut donc rien pour toi ? Tu seras jugé pour ça traître ! Tu n'es plus mon fils ! J'ai honte ! HONTE ! Pour la première fois, je suis heureux que ta mère ne soit plus là pour voir ça !"
Litarnio explosa :
"Laisse mère en dehors de tout ça ! Tu ne m'as jamais aimé ! Tu m'as juste utilisé ! Je..."
Heyraclus s'interposa, sa voix plus tranchante que la lame d'une épée , sa présence devint étouffante.
"Il ne lui arrivera rien. Il part avec nous. Et je vous interdis de le faire suivre, de le contacter ou de vous approcher de lui, d'une quelconque manière. Sinon... vous verrez que Draktor vous semblera un enfant de chœur à côté de ce que je peux faire. Me suis-je bien fait comprendre ?"
Alveron, recroquevillé dans un coin, laissa échapper un sanglot. Il avait tout lâché : son autorité, sa dignité... même sa vessie.
"Oui... oui... je vous en supplie... ne me tuez pas..."
"Ça ne risque pas", cracha Heyraclus, dégoûté par le spectacle pitoyable.
Il fit un geste de la main. Le sort d'isolation se dissipa.
"On y va."
Ils sortirent de la pièce au pas de course. Le couloir était désert mais chaque détour pouvait cacher un danger.
"Tu as des affaires à récupérer, Litarnio ?"
"Oui... j'avais tout préparé au cas où. Ma chambre est là-bas, au bout du couloir à gauche."
Ils tournèrent. Un garde surgit de l'ombre, surpris. Sans hésiter, Heyraclus l'assomma d'un revers brutal, juste au cas où il aurait crié.
Ils récupérèrent les affaires à la volée. Il n'y avait plus de place pour l'hésitation.
Alors qu'ils couraient à travers les couloirs déserts du château, les torches vacillantes jetant des ombres déformées autour d'eux, Heyraclus tourna brièvement la tête vers Litarnio.
"L'armurerie. Elle est sur notre chemin ?"
Litarnio hocha la tête sans ralentir.
"Oui, juste avant la cour intérieure. Parfait pour un arrêt rapide."
"Bien. On a des choses à récupérer."
Le temps filait ,direction les écuries. Vite.
Tout était prêt ,les chevaux piaffaient d'impatience, sellés, harnachés. Leurs flancs luisants tremblaient sous la tension ambiante. Ils attendaient, tous, l'adrénaline en pic, le souffle court.
"Allons y, vite," lança simplement Heyraclus, d'une voix ferme et sans appel.
D'un même geste, ils enfilèrent leurs capes, enfourchèrent leurs montures et s'élancèrent hors du château à vive allure. Les sabots frappaient les pavés comme des tambours de guerre. Les gardes restèrent figés, médusés, incapables de comprendre ce qui se jouait.
Ils dévalaient les rues, fendant la ville comme une flèche, en direction de la porte nord.
Eldored ce sentait mal depuis un moment .Au début, ce n'était qu'une gêne diffuse, presque insignifiante. Puis vint la brûlure. Une chaleur sourde, profonde, qui remontait le long de son bras jusqu'à sa poitrine. Il serra les dents, tenta de l'ignorer, mais la sensation s'intensifia brutalement.
"Que se passe-t-il ?" demanda Jictor en serrant les rênes.
"Nous avons été trahis. Alveron... manipulé par Draktor. Et il a déjà envoyé des troupes à nos trousses."
Le silence tomba comme une chape de plomb. Jictor et Mikrias pâlirent. Ils savaient. Ce nom n'était pas anodin. Ce genre de trahison impliquait plus que des soldats... Cela impliquait le chaos.
"Faudra déjà qu'ils nous rattrapent," murmura Mikrias dans un souffle d'espoir.
Mais ce fut précisément à cet instant qu'un cri, inhumain et déchirant, vrilla l'air. Un hurlement si aigu, si rauque, qu'il semblait fendre le ciel. Tous levèrent instinctivement la tête. Heyraclus jura entre ses dents.
"Merde... les ugoliantes"
Ils les virent.
Venues du lointain, une quinzaine de créatures fondaient droit sur eux. Elles perçaient les nuages du crépuscule à une vitesse infernale, leurs silhouettes noires zébrant le ciel. L'air se glaça. Le pont nord était encore loin. Impossible de le franchir à temps.
"Tous à couvert !" hurla Heyraclus.
Ils plongèrent à l'abri derrière les bâtisses voisines , et mirent toute de suite leurs chevaux en retraits en sécurité. Les rares habitants dehors, en quelques secondes, s'étaient enfermés, volets claqués, verrous tirés, comme si la terreur avait été réveillée dans la ville.
Litarnio s'était figé.
Une fraction de seconde avant que tout ne bascule, il en était certain... il avait vu quelque chose.
Sur Eldored, juste avant l'explosion de froid et de lumière, une lueur noire avait affleuré ténue, presque imperceptible, comme une ombre mal accrochée à la réalité. Elle n'émanait pas de l'épée... mais de lui.
Puis elle avait disparu.
Avalée par l'éclat glacial, comme si elle n'avait jamais existé.
Litarnio déglutit, le cœur battant. Il n'en parla pas. Pas encore
"On est faits comme des rats," grogna Mikrias. "On va devoir les affronter, Heyraclus."
"Pas de panique" répondit Heyraclus en se retournant vers eux, parfaitement calme.
J'ai des arbalètes dans mon balluchon. Nous avons fait le plein de munitions... et j'en ai récupéré deux autres dès que j'ai su pour les ugoliantes.
Il marqua une courte pause, puis ajouta d'un ton ferme :"Ces bêtes-là, il vaut mieux les combattre à distance. Arc et arbalète. Toujours. Nous ne serions jamais partis du château sans ça. Notre survie dépend autant de notre équipement que de notre courage."
Jictor hocha lentement la tête.
"Bien vu, Heyraclus" murmura-t-il, sincèrement. Mikrias, lui, affichait un sourire presque soulagé.
Une étincelle passa dans leurs regards. Lueur d'espoir mêlée d'urgence.
"Litarnio, Esther, Mikrias, Eldored : vous êtes les tireurs. Jictor et moi, on bloque les attaques en piqué."
Le ciel s'assombrit encore. Elles étaient là.
Les créatures plongèrent. Ils roulèrent au sol pour esquiver les serres massives qui s'abattirent comme des couperets. Le sol fut labouré, éclaté. La peur envahit chaque recoin de leur esprit.
"Faites attention, elles sont rapides !" cria Jictor, son épée levée.
Eldored se redressa, haletant, et leva les yeux.
Et il vit.
Il vit l'horreur, pleine et entière. Ce n'étaient pas des bêtes. C'étaient des cauchemars incarnés. Une taille effrayant pas loin de 3m.
Une sorte de serpent ailé, mais bien pire : un corps souple couvert d'écailles luisantes, strié de plumes couleur ocre. De longues pattes garnies de griffes recourbées. Aux extrémités de leurs ailes, d'autres griffes, plus fines, capables d'attraper, d'arracher. Une gueule fendue jusqu'à l'arrière du crâne, emplie de crochets dégoulinant de venin. Des yeux jaunes, brûlants d'une lueur de démence. Et sur le sommet du crâne, une crête étrange, presque ridicule, comme celle d'un coq... si ce coq venait des enfers.
"Elle tourne au-dessus de nous..." murmura Esther.
"C'est le moment... Tirez !"
Les arbalètes claquèrent. Les premiers carreaux fendirent l'air... mais ce fut un échec. Les bêtes tournoyaient, dansaient dans les airs comme des furies insaisissables. Il y avait dans ce combat une étrangeté, une asymétrie : ils n'étaient plus des voyageurs, ni des soldats. Ils étaient des assiégés, encerclés par ugoliantes, dans les rues désertes d'une ville désormais étouffée de peur.
Le combat prenait des allures de cauchemar éveillé.
« Eh merde... Tout ce bordel n'aurait jamais eu lieu si Gabriel et Susje avaient été là ! »
« J'espère que leur foutue mission à Strüm en valait la peine... parce que là, on en paie tous le prix. »
La voix d'Heyraclus était pleine de colère et de frustration.
Les ugoliantes virevoltaient dans le ciel comme des ombres cauchemardesques, évitant les carreaux d'arbalète avec une grâce monstrueuse. Leurs écailles luisaient sous la lune, et chaque battement d'aile soulevait une bourrasque de terre et de peur.
"Ça suffit !" hurla Mikrias, la voix cassée par la fatigue. "On gaspille nos munitions, elles dansent autour de nous !"
"Je sais !" répondit Heyraclus entre deux salves. "C'est l'heure... de passer à autre chose."
Il se tourna vers Eldored, les yeux brûlants.
"Prends ton épée. Il est temps. Tu n'as plus le luxe d'hésiter."
Sans un mot, Eldored dégaina. La lame vibra entre ses doigts, assoiffée.
Heyraclus leva les bras, les doigts crispés, et murmura une incantation en une langue ancienne, à peine audible sous les cris des créatures et les sifflements des flèches. Des lignes d'énergie pâle commencèrent à danser dans l'air autour de lui, formant un cercle incandescent sous ses pieds.
Mais au moment même où le sort se déchaînait, cinq ugoliantes plongèrent en piqué vers lui, leurs ailes déployées comme des lames célestes.
"TIREZ !" hurla Jictor.
Trop tard.
Heyraclus parvint à achever le sort de ralentissement une moitié des créatures furent saisies en plein vol, ralenties comme figées dans une mare invisible mais l'autre moitié... fondit sur lui avec une rage décuplée.
Il n'eut que le temps de lever son bras gauche qu'une griffe lui trancha profondément l'épaule. Une autre le frappa à la cuisse. Il tomba à genoux, cracha du sang. Les créatures l'écrasèrent, le labourèrent de leurs serres, leurs crocs s'enfonçant dans son armure enchantée, le métal se tordant sous l'impact.
"ELOIGNEZ-VOUS DE LUI !" hurla Jictor, abattant une ugoliante d'un revers magistral. Eldored trancha la gorge d'une autre dans un rugissement dément.
Esther, le souffle court, visa une troisième qui s'apprêtait à replonger : la flèche siffla... et transperça l'œil de la créature, qui s'effondra en hurlant, sa tête explosant contre les pavés.
Quand le silence revint, il était étrange, poisseux, saturé de tension. Un souffle rauque, brisé, montait du sol.
Heyraclus gisait là, étendu, le dos déchiqueté, la cuirasse enfoncée par endroits. Du sang rouge coulait lentement entre les fissures de son armure, s'étalant en une mare sinistre sous lui.
"Heyraclus !" cria Esther, en se jetant à genoux près de lui.
"Reste avec nous ! Merde, reste avec nous !" gémit Mikrias, le visage pâle et couvert de sueur.
"Heyraclus, dis quelque chose !" implora Eldored, les mains tremblantes, tachées de son sang.
Mais le Gardien ne répondait pas. Son souffle était faible. Chaque inspiration semblait plus difficile que la précédente. Son regard, mi-ouvert, oscillait entre lucidité et vide.
"Non... non... tu ne peux pas..." murmura Jictor, sa voix brisée, posant une main sur la poitrine d'Heyraclus pour chercher un battement.
Il y en avait un. Mais faible. Très faible.
Là, sous la lune pleine, dans l'ombre d'un ciel infesté de bêtes, leurs cris de désespoir résonnaient comme une prière déchirée.
"Bah !" éructa une voix pâteuse près des bancs, suivie d'un gros rire alcoolisé.
"Foi d'ma mère, y l'a ben mérité, l'vieux Gardien."
"Qu'est-c'tu baves, toi ?" répondit un autre, la langue lourde.
"Parle pas d'lui comme ça, sac-à-vin."
"Oh, va t'faire foutre", ricana le premier en renversant sa chope.
"Un type qui vit mille piges, qu'fait la loi comme ça l'arrange... qu'il crève, ça m'f'ra pas pleurer".
"T'as l'vin mauvais", grogna un troisième en se levant de travers.
"Sans lui, il s'rait tous morts dix fois, espèce d'âne bâté.Pff..."
Le premier cracha par terre.
"Des contes pour mômes".
Une chaise manqua de basculer.
"Ravale ta gueule", beugla un vieux, rouge comme un cochon.
"J'te jure, encore un mot et j'te fais avaler ta langue".
"Hé ! Hé !" fit un autre en riant bêtement.
"Du sang ! Du sang !"
Le tavernier frappa le comptoir du plat de la main.
"FERMEZ-LÀ, BANDE DE PORCS !"
"Ici on boit, on s'bat pas."
Le silence retomba, poisseux, seulement troublé par le feu et les respirations lourdes. Aenor releva enfin la tête.
"Vous pouvez l'insulter. Vous pouvez le haïr. Sa voix était calme. Trop calme. Mais cette nuit-là", reprit-il,
"Il était étendu par terre. Il saignait. Et ceux qui l'aimaient croyaient vraiment qu'il allait mourir."
Personne ne rit cette fois.
Même les ivrognes détournèrent les yeux.
Le feu crépita.
Et Aenor reprit son récit.
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