Concours Terminé

L’objet qui ne devait pas exister

Pour son tout premier concours d’écriture, Le Labo des Auteurs vous invite à laisser libre cours à votre imagination autour d’un mystère : L’objet qui ne devait pas exister. Une photographie prise avant votre naissance. Une clé ouvrant un lieu disparu. Un livre racontant votre propre avenir. Une invention venue d’une autre époque. Une bague porteuse d’un secret. Un simple objet oublié dont la découverte pourrait bouleverser une existence… Quel est cet objet ? D’où vient-il ? Pourquoi son existence est-elle impossible — ou dangereuse ? À vous de l’imaginer. Tous les genres sont les bienvenus : fantastique, science-fiction, romance, thriller, policier, fantasy, horreur, récit historique, humour ou littérature contemporaine. Vous pouvez écrire une microfiction, une scène ou une nouvelle complète, à condition que votre récit forme un texte autonome. Le concours est ouvert à tous les membres, quel que soit leur niveau ou leur expérience. L’essentiel est d’écrire, d’expérimenter et de partager une histoire qui vous ressemble.

Ouverture
01/08/2026 à 04:55
Clôture
23/08/2026 à 23:59
Longueur
100 à 15000 mots
Résultats prévus
30/08/2026 à 20:00

Votre point de départ

Consigne

Votre personnage découvre, reçoit ou possède soudainement un objet qui ne devrait pas exister.

Cet objet doit occuper une place essentielle dans le récit : il peut révéler un secret, provoquer une rencontre, remettre en cause une certitude ou contraindre votre personnage à prendre une décision.

Votre texte devra contenir la phrase suivante, que vous pouvez intégrer librement dans la narration ou dans un dialogue :

« Pourtant, il était bien là. »

La nature de l’objet, l’époque, le lieu, les personnages et le genre littéraire sont entièrement libres.

Cadre

Règles

— Le texte doit être rédigé en français et compter entre 100 et 15 000 mots.
— Une seule participation est autorisée par membre inscrit sur le site.
— Le récit doit être inédit, personnel et spécialement proposé pour ce concours.
— Tous les genres littéraires sont acceptés, ainsi que les textes destinés à un public adulte. Dans ce dernier cas, les avertissements de contenu appropriés devront être indiqués.
— Le texte doit respecter le thème et contenir la phrase imposée : « Pourtant, il était bien là. »
— Les fanfictions mettant en scène des personnages ou des univers protégés ne sont pas acceptées.
— Le plagiat et l’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour rédiger ou réécrire le texte sont interdits.
— Les textes seront notamment appréciés selon leur originalité, leur respect de la consigne, la qualité de leur narration, les émotions suscitées et la maîtrise de la langue.
— Les auteurs conservent l’intégralité de leurs droits sur leurs textes.
— Toute participation ne respectant pas ces règles pourra être retirée du concours.

Valorisation

Récompense

🏆 La personne remportant le concours recevra **trois romans au format poche**, sélectionnés dans le genre littéraire qu’elle apprécie.

Après l’annonce des résultats, la gagnante ou le gagnant pourra indiquer ses genres favoris afin de recevoir trois livres adaptés à ses goûts.

Son texte sera également mis à l’honneur sur Le Labo des Auteurs et présenté sur les réseaux sociaux officiels du site.

🥈🥉 Les textes classés en deuxième et troisième positions bénéficieront eux aussi d’une mise en avant dédiée.

❤️ Un prix Coup de cœur pourra enfin être attribué à un texte particulièrement marquant.

Au-delà du classement, ce concours est l’occasion de relever un défi, de faire découvrir sa plume et de rencontrer de nouveaux lecteurs.

Votre participation

Passer à l’écriture

Palmarès

Résultats

  1. 1

    OVNI contre O.V.N.I. L’Affaire du lot 17

  2. 2

    Les 100 francs de Mamie

  3. 3

    Une fois encore

  4. 4

    Le demi-dessin

  5. 5

    À ne jamais jeter

  6. 6

    La juste mesure

  7. 7

    Tristes cailloux

  8. 8

    Le billet de Verchamps

  9. 9

    La seconde alliance

  10. 10

    La Brûleuse de peines

Textes proposés

Participations 102

4631 mots Participation reçue

LE livre

Ma grand-mère est partie, aussi discrètement qu’elle a vécu. Elle a rejoint mon grand-père au cimetière de Longeville-sur-Mer.
Ma mère étant fille unique est donc l’unique héritière des biens de mes grands-parents. Il n’y a pas grand-chose : une maison et son petit jardin.
Nous avons décidé de faire du tri dans les affaires de mes grands-parents. Je suis en vacances et cela ne me dérange pas de m’y rendre seule pour commencer.
Je sais déjà par où commencer : le grenier. J’y ai quelques souvenirs. Lorsque j’étais enfant, j’adorais y monter car il y avait plein de vieilleries, de décorations hors du temps, de vieux vêtements, d’anciens jouets … je m’imaginais des vies d’autrefois … tout cela m’a mené à ma carrière de décoratrice, de créatrice d’univers intérieurs.
Arrivée devant la maison, j’ai une vague de nostalgie qui m’envahit. Ma mère a l’intention de vendre la propriété. C’est toujours un déchirement de se séparer de choses riches de souvenirs.
Dans le grenier, je commence à regrouper les objets trop abîmés qui seront jetés. Je rassemble également les choses que nous pourrons vendre ou conserver.
Je mets alors la main sur un livre minuscule que je n’avais encore jamais vu. Il semble très ancien au regard de la couverture toute élimée. Je le manipule avec précaution et enlève doucement le peu de poussière qui s’y trouve.
Le titre « Le temps est venu » est écrit à l’encre bordeaux. Aucun nom d’auteur ne figure sur la couverture, ni sur les premières pages. Férue de lecture, je m’installe et commence à feuilleter l’ouvrage.
Le texte débute ainsi : « Cela fait longtemps maintenant que tu vis seule. Ta vie a été plutôt heureuse. Cependant, l’absence de l’être aimé est douloureuse. Tu dois laisser la place à la nouvelle génération. C’est ainsi. Ta famille sera certainement triste, mais elle s’en remettra. C’est la suite logique des choses. La mort fait partie de la vie. » Je me dis que ce livre n’est pas très gai. Je poursuivrai peut-être ma lecture plus tard.
Je trie ainsi pendant près de deux heures des objets divers et variés. Ma mère m’a envoyé un message. Elle arrive dans 10 minutes pour me prêter main forte. Je décide de descendre les premiers cartons. Je n’oublie pas d’y mettre le petit livre bordeaux que j’ai trouvé tout à l’heure.
Ma mère arrive toujours aussi dynamique que d’habitude. Ses 60 ans n’ont aucun impact sur elle. Sa silhouette est toujours aussi svelte, et elle a une telle énergie que je me dis que ce doit être génétique. Ma grand-mère avait 85 ans ; elle avait encore un visage très beau et un certain dynamisme. C’est d’ailleurs pour cela que nous ne nous attendions pas à son décès. Elle semblait aller si bien …
Je montre à ma mère le fruit de mon travail solitaire. Elle me fait confiance quant au tri effectué. Je charge dans le coffre de sa voiture un premier carton d’objets à jeter. Ma mère me propose de conserver ce que je veux dans les autres cartons. Je me souviens alors du livre ; je le cherche car j’aimerais bien le garder. J’ouvre le carton où je l’ai déposé. Je ne le trouve pas. Pourtant, il était bien là. Je continuerai à chercher plus tard. Pour le moment, il faut que j’aide ma mère à faire l’inventaire de la vaisselle, je devrais dire de la nombreuse vaisselle, présente dans la cuisine et la salle à manger.
Une heure plus tard, nous faisons une pause. Je me remets à la recherche du fameux livre. Et là, je le trouve immédiatement dans le carton … c’est inexplicable, mais bon …
Je le prends en main. Et quelle n’est pas ma surprise en découvrant que le titre n’est plus le même sur la couverture. « Le temps est venu » est devenu « La chute » !!! J’ouvre alors le livre et le texte n’est plus le même non plus. « L’accident est inéluctable. Une bonne forme physique n’empêche pas les chutes. Tu dois l’accepter. Cela te donnera le temps de réfléchir. » Je n’en reviens pas. Comment est-ce possible ? Le titre et le texte ont changé. Je deviens folle !! Je me lève et je me dis qu’il faut que j’en parle à ma mère. C’est trop fou ! Elle est retournée au grenier. Je commence à monter l’escalier escamotable, quand je sens mon pied droit glisser et rater la marche suivante. Je me retrouve alors par terre avec une douleur à la cheville. Ma mère apparaît en haut de l’escalier ; j’ai dû crier en tombant. Elle descend très vite et se penche vers moi. Elle est inquiète mais je la rassure. J’ai juste mal à la cheville. Elle m’aide à me relever, et va chercher de la glace. Le livre bordeaux gît près de moi. Je m’en empare, décidée à en parler à ma mère. C’est alors que je m’aperçois que le titre a encore changé : « L’inquiétude d’une mère ». J’ouvre immédiatement l’ouvrage. « Une mère s’inquiète toujours pour son enfant. Est-ce une raison pour en ajouter ? Elle a suffisamment de tracas, et de peine aujourd’hui. Tu dois la protéger. Tu dois la préserver. Tu es adulte et tu peux gérer cela toute seule. »
Cette fois-ci, j’ai vraiment l’impression que le livre s’adresse à moi. C’est comme s’il ne voulait pas que je divulgue son existence. Instinctivement, quand ma mère revient avec de la glace dans un torchon, je range discrètement le minuscule livre dans la poche de mon jean.
Finalement, je parviens à me remettre debout sans trop de difficulté. Ma cheville n’a pas grand-chose, elle a dû simplement tourner un peu. Cette histoire de livre me trotte dans la tête. Il faut pourtant que j’aide ma mère à trier, ranger, stocker … Je me concentre davantage sur mes tâches. Pendant près de deux heures, ma mère et moi avons enlevé divers objets à jeter ; nous avons également fait bon nombre de cartons avec de la vaisselle, des vêtements, du linge de maison. Il reste encore les pièces de l’étage à ranger. Nous décidons que nous en avons fait assez pour la journée. Les choses à jeter sont mises dans mon coffre et à l’arrière de ma voiture. J’irai à la déchetterie demain. Ma mère s’occupe quant à elle de faire des paquets de linge de maison afin de les déposer à la Croix Rouge. Elle a tout mis dans sa voiture. Nous quittons la maison de ma grand-mère en même temps. Mon père doit nous attendre pour le dîner.
Une fois seule au volant de ma voiture, je ne résiste pas à l’envie de reprendre le livre minuscule. Je n’ose à peine regarder la couverture, mais la curiosité l’emporte. « La dispute ». C’est le nouveau titre du livre. Il faut que je lise le texte. De quelle dispute s’agit-il ? Est-ce moi qui vais me disputer avec quelqu’un ? Quel est le sujet de la dispute ? En lisant les premiers mots du texte, je comprends qu’il s’adresse de nouveau à moi, mais la dispute concerne des « personnes qui me sont proches ». « La dispute est nécessaire quand le désaccord persiste. Les mots ont une portée conséquente. Deux êtres peuvent vivre ensemble longtemps sans avoir la même vision de la vie. La fracture est évidente. Le motif est futile mais la rancœur réelle. Tu assisteras forcément impuissante au déchirement. » Le titre et le contenu changent. Cependant, les thèmes sont toujours tristes : un départ, une chute, l’inquiétude, une dispute. Et pourtant, c’est addictif …
Je finis par démarrer. Je ne veux pas arriver trop tard chez mes parents. Et si j’arrive suffisamment tôt pour éviter une dispute. Car je crois comprendre dans le livre que la dispute concerne mes parents.
Comme je m’en doutais mon père était impatient que l’on rentre pour pouvoir dîner. Il a toujours été très à cheval sur les horaires, et surtout sur les horaires des repas. Ma mère a déposé toutes les affaires provenant de chez ma grand-mère dans le bureau. Elle m’a dit qu’elle passerait une bonne partie de la soirée à faire des lessives.
A table, nous parlons de choses et d’autres. Cela me fait un peu bizarre d’être entre mes parents, comme quand j’étais enfant. La télévision est allumée, mais personne ne la regarde. L’ambiance est chaleureuse. Mes parents semblent heureux.
A la fin du repas, j’aide ma mère à débarrasser et faire la vaisselle. Mon père, comme à son habitude, s’enferme dans le bureau pour s’adonner à sa passion : les maquettes de bateaux.
Puis je me rends dans ma chambre. Je m’allonge un peu, consulte mon portable ; j’ai quelques messages d’amis me présentant leurs condoléances pour le décès de ma grand-mère. Je leur réponds ; c’est un principe chez moi de toujours répondre au moindre message. C’est alors que j’entends des cris, des voix fortes provenant du rez-de-chaussée. Cela me fait sursauter car tout est calme dans la maison en général. Je reconnais la voix de mon père. Il a l’air très en colère. Je n’arrive pas à distinguer les paroles, ni à comprendre ce qu’il se passe. Je me lève et m’apprête à descendre, quand j’aperçois mon père sortir du bureau, ouvrir la porte de la maison et s’engouffrer dans l’obscurité de ce début de soirée. Je me précipite en bas, et je trouve ma mère au sol dans le bureau, en larmes, entourée de toutes sortes de tissus, vêtements enchevêtrés. Quand elle me voit, elle tourne la tête et sort un mouchoir de sa poche. Je m’approche d’elle. Son chemisier est déchiré au niveau du col et sa joue est toute rouge. « Ne lui en veux pas », me dit-elle, « c’est ma faute. J’ai posé les cartons là où il range sa réserve de colle à bois. Cela n’est pas très grave. Ne t’inquiète pas ma chérie. » Je suis un peu déboussolée. Je ne sais pas quoi faire, ni comment réagir. Ma mère s’est déjà relevée, et range le bureau comme si de rien n’était. J’entends mon père rentrer ; il se dirige vers la cuisine. Je me dis qu’il faut que j’aille le voir, tirer tout ça au clair. Je le trouve assis avec un verre d’eau devant lui. Il a un air sombre et le regard fixe. Je m’approche et m’assois à mon tour. C’est alors qu’il me prend la main, et murmure « Désolé ». Je retire ma main et m’exclame « Tu n’as pas le droit de faire ça ! ». Il se lève et monte à l’étage. J’entends la porte de leur chambre. Il n’a rien dit. Je n’en reviens pas, je viens d’assister à une scène de violences conjugales au sein du foyer familial … J’éprouve le besoin d’appeler Nicolas. Il saura me réconforter, en tout cas, je l’espère.
Mais il ne répond pas. Je sais qu’il est un peu tard, mais quand même … C’est alors que mon regard se porte sur le fameux livre trouvé dans le grenier de ma grand-mère. Ma curiosité me pousse à le prendre pour voir quel est son titre en ce moment.
« La séparation ». Ce n’est tout de même pas de mes parents dont il est question. Ils sont mariés depuis 30 ans ! Je suis tellement chamboulée que je ne trouve même pas anormale, ou du moins irrationnelle cette histoire de roman dont le titre change à tout moment. Et le titre semble en plus être en lien avec les événements de la journée, de MA journée …
J’ouvre le livre afin d’en lire quelques lignes. « Deux personnes qui se séparent, c’est le signe que la vie est faite de changements. Et il faut les accepter. Rien n’est simple. Tu dois vivre avec cela. Ou si tu n’en es pas capable, alors il te faut prendre les bonnes décisions … ». C’est étrange comme j’ai l’impression que ces mots me parlent.
Je réessaie d’avoir Nicolas au téléphone. J’ai besoin de parler avec quelqu’un. Cette fois-ci, il répond. Il me raconte qu’il était avec Boris et Pierre, et qu’il n’a pas entendu son portable sonner. Je lui raconte alors tout ce qui s’est passé depuis ce matin : le rangement de la maison de mes grands-parents, le livre et bien sûr la dispute entre mes parents. Il a une réaction inattendue à mon sens. Il me demande si j’ai bien pris mes anxiolytiques. En effet, je suis un traitement depuis 6 mois, depuis mon burn-out professionnel. Je lui demande quel est le rapport. Il m’explique que je suis bouleversée suite au décès de ma grand-mère et que mes épisodes d’angoisse et d’anxiété peuvent brouiller mon discernement. Je n’en reviens pas, il pense que j’ai halluciné, mais je n’ai pas imaginé l’altercation entre mes parents, et je n’ai pas rêvé les changements de titre du livre. J’abrège notre conversation. Au lieu de m’apaiser, Nicolas m’a juste agacée.
Je me couche furieuse et agitée. Le sommeil met du temps à arriver. Finalement, je parviens à m’endormir, non sans peine, et avec la sensation que demain ne sera pas plus paisible.
C’est le bruit de la cafetière qui me réveille. Je me demande encore si j’ai rêvé tous les événements qui me trottent dans la tête.
Arrivée dans la cuisine, j’aperçois mes parents assis en face l’un de l’autre. Mon père lit son journal, et ma mère beurre quelques tartines. Ils me disent bonjour presqu’en même temps avec le sourire. La dramaturgie d’hier soir a disparu. Ils sont comme d’habitude, souriants et tranquilles.
Je me dis qu’il ne vaut mieux pas aborder la dispute d’hier. Ce n’était peut-être qu’une dispute isolée provoquée par la fatigue, le décès, les tracas de la succession …
Il faut pourtant que je leur parle du livre. Je me lance alors dans un récit que moi-même je trouve difficile à croire : le titre qui change, le texte aussi, et cette impression que ça raconte les événements des heures à venir … Mon père me regarde comme si j’étais devenue folle. En revanche, ma mère perd son sourire. « Où est le livre ? » me demande-t-elle. « Dans ma chambre, pourquoi ? », je réponds. « Je veux que tu le descendes. On doit s’en débarrasser immédiatement », me dit alors ma mère. Elle a l’air à la fois furieuse et terrorisée. Elle n’a pas paru étonnée par mon récit. Elle doit connaître le livre. « Tu l’as déjà vu et lu ? », je lui demande. « Ce n’est pas le problème. Il faut le faire disparaître, je te l’ordonne ». Je n’en reviens pas, elle ne m’a jamais parlé sur ce ton. Je monte à l’étage pour chercher le livre. Arrivée dans ma chambre, je me dirige vers le lit et la table de chevet. Et là, rien, il n’y a rien sur ma table de chevet. Pourtant, il était bien là ! Je l’y ai laissé avant de descendre pour le petit déjeuner. Ma mère qui m’a suivie entre à son tour dans ma chambre. « Alors, il est où ? » me demande-t-elle. « Je ne sais pas, je ne comprends pas, il était sur ma table de chevet et il n’y est plus », je lui réponds. « Tu aurais dû m’en parler dès que tu l’as trouvé », me dit ma mère. Elle redescend et j’entends la porte d’entrée s’ouvrir. Je la vois par la fenêtre entrer dans sa voiture et partir très vite. Que se passe-t-il ? Pourquoi réagit-elle comme ça ? Mon père est en bas de l’escalier, il me regarde complètement perdu. « Qu’est-ce qu’il se passe ? Où ta mère est-elle partie ? », me demande-t-il. Je lui réponds que je ne comprends rien et que je ne sais pas où est partie ma mère. Il me reparle de mon histoire de livre « bizarre ». Je lui raconte de nouveau ce qui s’est passé avec ce livre depuis hier. Il m’écoute et n’a pas la même réaction que tout à l’heure. Il me demande des précisions. Nous sommes persuadés tous les deux que c’est ce livre qui a provoqué le départ de ma mère en voiture. Mais où a-t-elle bien pu aller ? Mon père décide de passer quelques coups de fil pour tenter de savoir où elle est. Je prends moi aussi mon portable pour rappeler Nicolas. Je ne me sens pas très bien. J’ai besoin de l’entendre. Il prend mon appel, mais sa voix n’est pas très enjouée. Je lui explique ce qui vient de se passer avec ma mère. « Hier elle pleurait à cause de ton père. Aujourd’hui, elle pique une crise pour une histoire de livre. Tu sais bien qu’elle a toujours été lunatique. Elle n’est pas étrangère à ton état d’angoissée et de stressée de la vie », me dit-il d’un ton très neutre. Cela me fait exploser. Je lui raconte des choses bouleversantes, et lui, me rétorque que ma mère a des troubles de l’humeur et que mes angoisses sont héréditaires ! Quand je lui fais part de ma colère, il me répond simplement que nos visions sont divergentes depuis quelques temps, qu’il ne me comprend pas, qu’il vaut mieux s’éloigner. « La séparation », le titre me revient en pleine face. La voilà la séparation ! Je raccroche toujours aussi énervée. Je retourne dans ma chambre. J’ai besoin de me calmer. Et là, sur mon lit, je vois LE livre ! Je deviens folle. Tout à l’heure, il n’y avait rien sur mon lit. Je m’approche, un peu terrifiée. Quel titre vais-je lire sur la couverture ?
« La disparition ». Est-ce de ma mère dont il est question ? C’est possible. Les premières lignes du livre me confortent dans cette idée. « Un parent qui disparaît, c’est souvent vécu comme un abandon. La vie ne sera plus la même. Il n’est pas toujours bon de vouloir à tout prix le ou la retrouver ou rejoindre d’une manière ou d’une autre. Le départ a ses raisons. Parfois, c’est pour fuir mais cela peut aussi être une façon de protéger ceux qui restent. »
Ce livre est en train de me rendre dingue. Et j’ai comme l’impression qu’il a rendu folle ma mère aussi, à en croire sa réaction.
Mon père m’appelle. Il a trouvé où est ma mère. Elle est chez sa cousine Jeanne dont elle a toujours été proche. Celle-ci a dit à mon père qu’il valait mieux la laisser un peu tranquille ; elle semblait inquiète. Mon père n’a pas l’intention de rester attendre le retour hypothétique de ma mère. Il m’annonce qu’il va la chercher et part au volant de sa voiture.
Je me retrouve seule dans la maison de mes parents. Je me dis que je devrais peut-être faire ce que m’a demandé ma mère : me débarrasser du livre. Cependant, j’aimerais bien savoir pourquoi ma mère a réagi aussi violemment. Elle connaissait probablement l’existence du livre. Elle l’a peut-être même eu en mains. Après tout, c’est chez sa propre mère que je l’ai trouvé.
Je décide finalement d’aller remettre le livre là où je l’ai trouvé. J’avais commencé à remplir un carton avec des vieilleries à jeter dans le grenier de ma grand-mère. Je pourrai l’y déposer.
Le livre a encore changé de couverture. Cette fois-ci, il est nettement plus inquiétant : « Un meurtre ». Je n’ose même pas l’ouvrir pour le feuilleter. Mes doigts tremblent. Mes oreilles bourdonnent. Ma vue se trouble. Je suis en train de faire une crise d’angoisse. Tout devient noir et puis plus rien.
Lorsque je reviens à moi, je me demande combien de temps j’ai perdu connaissance. Je n’ai plus le livre dans les mains. Il est au sol, retourné, couverture cachée. Je ne veux pas voir de nouveau le mot « meurtre » apparaître. Je laisse le livre par terre.
Je retourne à la cuisine. Le petit déjeuner est resté en l’état. Je me dis que je devrais manger quelque chose. J’ai besoin de prendre des forces. Je me sers un café et commence à mordre dans des tartines beurrées. Il faut aussi que je sache où en sont mes parents, et s’ils vont bientôt rentrer. Je décide d’appeler Jeanne, la cousine de ma mère. Celle-ci décroche très vite. J’ai peur de ce qu’elle va me dire sur mes parents. Et pourtant, elle a une voix plutôt enjouée, ce qui est rassurant. Elle me dit combien elle est contente de m’entendre. Mes parents sont à l’extérieur de sa maison en grande discussion. Je ne sais pas si je dois lui parler du livre et de son titre. Elle me demande si je veux que mes parents me rappellent, car elle ne veut pas les déranger maintenant. Elle préfère les laisser seuls encore. Ils ont besoin de se parler d’après elle. Je lui demande de dire à ma mère de m’appeler dès qu’elle le peut. J’ai vraiment besoin de parler avec elle, de ses relations avec mon père et surtout du livre.
Ma mère m’envoie simplement un SMS m’indiquant qu’ils rentrent tous les deux, mon père et elle. Ils ont beaucoup discuté. Tout est rentré dans l’ordre. Elle a hâte de me retrouver pour m’expliquer ce qu’il faut savoir du livre.
J’ai donc la preuve que ma mère connaissait l’existence du livre. Je n’ai plus qu’à les attendre tranquillement. Je m’installe devant la télé pour passer le temps.
Ma mère arrive la première à la maison. Elle entre et vient me serrer dans ses bras comme si elle en avait besoin et que sa vie en dépendait. On s’assoit toutes les deux sur le canapé. Elle commence à me raconter. Le livre appartenait à ma grand-mère. Il l’a guidée au début de sa vie d’adulte d’après ma mère. C’est par ce livre, que ma grand-mère a pris beaucoup de décisions. Ainsi, c’est ce livre qui lui a conseillé de pousser ma mère à épouser mon père. D’après ma mère, elle ne le voulait pas spécialement. Il n’y avait pas vraiment d’amour entre eux. Mais elle a fait ce que sa mère lui a demandé : elle a épousé mon père. Il s'ensuivit une vie plutôt simple qui finalement lui convenait. Et puis, je suis née, ce qui a rempli sa vie de joie et de bonheur. Après le décès de mon grand-père, ma mère et sa cousine Jeanne, qu’elle considère un peu comme sa sœur, ont eu des doutes sur les circonstances de la mort. Ma grand-mère, leur a alors parlé du titre du livre « Le poison », et elles ont compris. Elles ont supplié ma grand-mère de se débarrasser de ce livre qui n’allait probablement leur apporté que des malheurs. Elles ont cru qu’elle avait jeté le livre. Et aujourd’hui, j’annonce à ma mère que je l’ai trouvé. C’est ce qui l’a rendu folle d’inquiétude et elle a éprouvé le besoin d’en parler avec sa cousine, qui en connaissait les dangers tout comme elle.
Je lui raconte alors les différents titres que le livre a pris ces dernières heures. Le premier était « Le temps est venu », et je lui cite les quelques phrases dont je me souviens. Elle dit alors qu’elle se doutait que ma grand-mère avait délibérément oublié de prendre ses médicaments, et qu’elle avait tout simplement décidé de mettre fin à ses jours. Elle avait encore suivi le livre.
Quand je mentionne le dernier titre, « Le meurtre », elle ne comprend pas. Elle ne voit pas ce qui peut se passer.
C’est alors que le téléphone fixe de la maison se met à sonner. Ma mère se dirige dans le salon et décroche. Elle dit quelques mots et se met à crier « Oh non, non, mon dieu, ce n’est pas vrai ? ». J’accours vers elle. Elle raccroche et me regarde les yeux baignés de larmes. Mon père a eu un accident de la route, il est aux urgences de Luçon dans un état très grave. Je prends mes clés de voiture et nous fonçons toutes les deux vers l’hôpital.
Nous ne parlons pas dans la voiture, trop choquées par ce qui nous arrive. Une fois arrivées, nous demandons à voir mon père. L’infirmière à la réception nous demande de la suivre. Elle nous conduit au médecin qui a examiné mon père. Celui-ci nous explique que ce sont les pompiers qui ont amené mon père. Puis des gendarmes sont arrivés. Ils ont expliqué que mon père avait été percuté de plein fouet par un autre automobiliste qui conduisait en état d’ébriété et sans permis de conduire. L’homme, légèrement blessé, a été admis en service de médecine générale. Il est actuellement entendu par les gendarmes.
Nous demandons alors au médecin des nouvelles de mon père. Il n’est guère rassurant. Mon père a de multiples fractures, il est dans le coma, plusieurs organes sont touchés. Il ne peut pas se prononcer, mais les quelques heures qui viennent seront décisives.
Nous n’avons plus qu’à attendre.
C’est alors que je me souviens du titre « Le meurtre », et si c’était ça ? Je n’en parle pas à ma mère. Elle est déjà assez bouleversée, je ne veux pas lui faire perdre l’espoir que mon père se réveille.
Près d’une heure s’est écoulée. Le médecin revient vers nous le visage sombre. Nous comprenons immédiatement. Nous tombons dans les bras l’une de l’autre. Et ma mère me chuchote « le livre avait encore raison ».
Le temps que ma mère se charge des formalités à l’hôpital, je me rends à la maison. J’ai pris une décision : je vais me débarrasser une bonne fois pour toutes de ce livre.
Je monte à ma chambre. IL est là au sol, là où je l’avais laissé, couverture cachée. Je m’en saisis. Dois-je regarder une dernière fois le titre ? ou dois-je résister pour me protéger ?
Ma curiosité l’emporte. Je retourne le livre. Le titre « La fin d’une histoire » n’est pas terrifiant mais presque rassurant. Je vais jeter le livre et ce sera la fin de l’histoire.
Je passe chez ma grand-mère récupérer le carton de vieilleries à jeter. J’y mets le livre. Je me rends à la déchetterie. Je dépose le carton près de la benne du « tout-venant » car il y a divers objets faits de différents matériaux. Je remonte en voiture et retourne près de ma mère à l’hôpital. Elle est toujours là et semble avoir pris les choses en main. Elle m’explique que le conducteur de l’autre véhicule va être inculpé d’homicide volontaire du fait de circonstances aggravantes. Je lui indique que j’ai jeté le livre à la déchetterie. Cela l’apaise également. Nous rentrons à la maison toutes les deux. Nous avons vécu le décès de deux êtres chers en quelques jours. Mais nous sommes ensemble toutes les deux prêtes à affronter la vie sans dépendre d’un livre !
Quand j’ai déposé le carton à la déchetterie, je n’ai pas vu le jeune garçon qui se tenait près de son père, le gardien. Il m’observait et a attendu que je sois partie pour aller voir le carton en question. Il avait repéré une maquette d’avion qui l’intéressait. C’est celle que mon père avait offert à ma grand-mère pour ses 80 ans.
En fouillant dans le carton, le garçon s’est aperçu qu’il y avait un livre ancien. Fou de lecture, il s’est emparé du livre. Le titre « Le livre idéal pour les jeunes lecteurs » lui a donné tout de suite envie de le feuilleter. Il a alors commencé à le lire : « La lecture aide à grandir. Elle forge les personnalités. Elle alimente l’imagination. Et surtout, elle fait découvrir de belles histoires comme celle qui va suivre » …
1484 mots Participation reçue

Le cryptex des sables

Fabre blêmit à l’affichage du résultat.
Nom de Dieu ! s’exclame-t-il avant de sourire au ridicule de sa phrase.
Il tire une chaise, s’assoit, enfouit son visage entre ses mains et reste un long moment immobile.
Vous vous sentez mal professeur ? lui demande Kaleb.
Pas de réponse.
Il y a un problème ? insiste-t-il.
Fabre ne l’entend pas.
Ce qu’il vient de découvrir lui fait l’effet d’un uppercut en pleine mâchoire. Il est sonné, incapable de réfléchir. Jamais il n’aurait imaginé que le passé puisse avoir un tel impact sur le présent. Ce qui vient de découvrir lui semble tellement incroyable. Il rembobine le déroulé des évènements, pour être sûr que tout ceci n’est pas le fruit de son imagination. Que l’objet posé devant lui est bien réel, car il n’aurait jamais dû exister et pourtant, il était bien là.
Tout a commencé il y a deux mois.
Gautier, le directeur du service d’égyptologie du muséum d’histoire naturelle, lui avait demandé de passer à son bureau en fin de matinée.
J’ai une mission un peu spéciale à vous confier, avait-il dit sans préambule.
Je vous écoute.
Vous connaissez bien la région d’Al-Minya en moyenne-Égypte ?
J’ai passé plusieurs mois à étudier les lieux. Cet endroit est réputé pour abriter d’anciennes tombes et des grottes où on a découvert les textes gnostiques.
Le ministre de la Culture égyptienne nous demande notre aide.
Ils ont les plus grands spécialistes en archéologie, pourquoi faire appel à nous ?
Il y a dix jours, un tremblement de terre a laissé apparaître une cavité dans la roche donnant sur une caverne enfouie dans les montagnes. À l’intérieur des dizaines de grandes jarres de terre contenant des papyrus, mais pas seulement. Il s’y trouvait aussi un cylindre en métal composé d’une combinaison d’une dizaine d’anneaux rotatifs, contenant chacun douze symboles chacun.
Un cryptex !
D’après la description, ça y ressemble.
C’est impossible, ce genre d’objet a été inventé en Europe au 16ème siècle.
Ce n’est pas tout, les symboles qui composent le code ne correspondent en rien aux hiéroglyphes, à de l’hébreu ou au langage connu de l’Égypte ancienne.
Intéressant, s’exclame Fabre, dont la curiosité avait été piqué à vif.
D’autant plus que vous avez mentionné certains de ses caractères dans l’un de vos ouvrages. C’est pour cela que le Caire fait appel à vous. Ils veulent que vous trouviez le mot de passe. Alors vous êtes partant ?

Deux jours plus tard, Fabre avait atterri à l'aéroport du Caire. Il se mêla à la foule des touristes qui se pressaient vers la sortie, scrutant la forêt de pancartes à la recherche de leur tour opérateur. Sur l’une d’elles, il était écrit son nom. Il s'était approché arborant un sourire amical. L’homme qui était venu le chercher avait une trentaine d’années, un visage lisse, longiligne et des yeux pétillants d’intelligence.
Bonjour, professeur, c’est un honneur de vous connaître.
Je ne m’attendais pas à être si bien accueilli.
Je m’appelle Kaleb, je serais votre assistant tout le long de votre séjour. Je tenais à vous dire que j’ai lu tous vos ouvrages. Vos travaux sont remarquables.
Merci, allons-y j’ai hâte de voir l’objet.
Le musée se trouvait à une vingtaine de kilomètres, mais la circulation était si dense qu’il avait fallu presque une heure pour y parvenir. Un voyage pénible, car la chaleur était écrasante et la voiture de Kaleb dépourvue de climatisation. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer un vent chaud qui vous prenait la gorge. C'était avec soulagement qu’il arriva à dans les locaux réservés a d’IFAO (l’Institut français d’archéologie orientale). Ils pénètrent dans une grande salle gardée par une porte biométrique. Adossés au mur crépitent une légion de serveurs informatiques et d’écrans LCD. Au milieu d'une grande table métallique se trouvait le cryptex. C’était un tube d’une quarante centimètres de long orné de hiéroglyphes étranges. L’objet était parfaitement concerné, malgré le temps il n’y avait aucune trace de rouille ou d’usure.
Vous avez déjà vu ça ? s’exclama Kaleb.
Je dois avouer que non.
Nos archéologues et nos cryptographes n’ont pas réussi à découvrir le code. Tout ce qu’ils ont tenté les ont mené à une impasse.
J’ai peut-être la clé, lança le professeur tout en observant la relique avec attention.
Expliquez-vous ! Demanda Kaleb intrigué.
Il y a des années, j’ai fait des fouilles dans la région d’Al-Minya. J’ai remarqué des symboles étranges gravés sur la roche d’une des grottes, une partie avait été effacée. Par manque d’éléments je n’ai pas pu traduire le texte. Le cryptex contient les pièces qui me manquaient pour assembler le puzzle.
Vous voulez dire que vous pouvez trouver le mot de passe ?
Oui, mais cela risque de prendre du temps. Le nombre de combinaisons possibles se compte en millions.
Alors, commençons dès maintenant, conclu Kaleb plein d’enthousiasme.

Les heures, les jours, et les semaines se sont écoulés au rythme des tentatives. Les serveurs proposaient des codes, sans résultat. L’excitation du début avait fait place à la lassitude. Le cryptex semblait inviolable jusqu'au jour où un bruit métallique se fit entendre. Celui du mécanisme d’ouverture, des encoches internes que l’on venait d’aligner, le tube était enfin déverrouillé. Avec précaution, le professeur retira le chapeau de l'objet. À l’intérieur, un papyrus écrit dans la même langue que le cryptex. Avec ses nouveaux éléments, il n'a fallu que quelques heures et l’aide d’une IA dédiée à la cryptologie pour déchiffrer le texte.

Fabre sort de sa torpeur, la traduction du texte vieux de deux millénaires imprimé dans ses mains. Il souffle, se tourne vers son assistant.et lui donne la feuille.
Kaleb se mit à lire à haute voix.
Je m’appelle Jésus de Nazareth, c’est mon nom terrien. Je suis explorateur spatial, envoyé par la confédération des Ormes située au-delà de cette galaxie. Mon vaisseau s’est écrasé sur cette planète. Les dégâts sont importants, et je n’ai pas le matériel nécessaire pour le réparer. Je sais que je ne repartirai jamais. J’ai pris forme humaine pour ne pas effrayer les êtres primitifs qui peuplent cette planète. Par ennui, je me suis fait passer pour le prophète d’un Dieu céleste, une histoire pour enfants bien connue sur ma planète. Notre technologie étant largement supérieure à la leur, cela a été un facile de les tromper en effectuant quelques miracles qui n’en étaient pas. Au début cela m’a amusé, mais j’ai vite été dépassé par les évènements. Certains se sont mués en discipline et on propagé ma parole. Je sens que les dirigeants de ce pays veulent ma perte. La menace se fait de plus en plus pressante, au point que des bruits courent sur mon attestation et ma mise à mort. C’est pour cela que j’écris ceci. S’il m’arrive quelque chose, je veux que les miens sachent ce qui m’est arrivé. Qui que vous soyez, remettez ce message et dites-leur que mes dernières pensées étaient pour eux.
Il reste un instant sans réaction, essayant de digérer l’information.
C’est un canular, s’exclame-t-il.
Non, le cryptex est fait d’un l’alliage dont les métaux n’existent pas sur terre. Je suis persuadé que l’analyse au carbone 14 nous confirmera que le papyrus est vieux de plus de deux mille ans. Il faut se rendre à l’évidence. C’est l’une des plus grandes découvertes de tous les temps. La seule question est de savoir si je divulgue notre découverte au monde ou si …
Il ne finit jamais sa phrase.

Le lendemain, le professeur se réveilla avec un goût de sang dans la bouche. Une bosse grosse comme un œuf sur le front et une douleur latente qui lui presse les tempes. Il ne sait pas avec quoi Kaleb l’a frappé, mais en regardant autour de lui il comprend pourquoi.
Le cryptex a disparu !!
À une centaine de kilomètres du Caire, en plein désert, Kaleb est debout l’étrange tube dans sa main. Il est immobile et scrute l’horizon. Soudain, un flash déchire le ciel, une fraction de seconde puis un nuage de sable se soulève à quelques mètres de lui. Un vaisseau apparaît, une sorte de courgette longue et visqueuse. Une porte s’ouvre en son centre et une rampe se déploie. Un être qui ressemble à de la gélatine à la fraise glisse avec lenteur jusqu’à lui.
Comment ça s’est passé ?
J’ai dû utiliser la force.
Nous ne devons intervenir de façon directe sous aucun prétexte, tu le sais.
Je n’avais pas eu le choix, cela aurait pu compromettre l’équilibre de leur monde. L’humanité n’est pas prête à connaître la vérité.
Ce sera au grand conseil d’en juger.
Et maintenant ?
Rentrons, une autre mission nous a été attribuée de plus nous sommes déjà restés trop longtemps sur cette planète.
kaleb reprend son enveloppe originale, une sorte de flan visqueux et gluant. L’apparence humaine est tellement laide. Ils montent ensemble dans le vaisseau légumineux qui disparaît l’instant suivant, emportant avec eux la confession d’un certain Jésus de Nazareth.
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Un jour peut-être.

Je suis heureuse, je l'ai toujours été, aussi loin que je me souvienne. Dès le premier pas posé hors du lit le matin, un sourire aussi grand qu'une banane prenait place sur mon visage. Il était là avant d'aller à l'école, avant d'aller au collège, avant d'aller au lycée. Là, lors des moments joyeux partagés en famille, là, pour servir aux autres de soutien. Là, afin de cacher mes peines. Je riais, je riais à la vie, chaque jour, car je me fichais des petits tracas. Je chantais, je peignais, je dansais sous la pluie, j'allais nager dans l'océan et je me sentais vivante. Je me laissais porter par la vie. Cette vie si belle, avec son vent, ses oiseaux, son ciel, son soleil, sa pluie, ses rivières, ses mers et océans, ses lacs, ses arbres, ses montagnes, ses grottes... Cette vie qui me portait et que je transmettais aux autres à travers mon sourire. Ce sourire qui s'émerveillait d'un petit rien, d'un caillou en forme de cœur, d'une petite coccinelle posée sur la plante grasse du salon. Ces petits riens qui prennent pourtant une place immense et dans lesquels certains y voient parfois des signes. J'étais l'incarnation de cette vie que je trouvais si lumineuse. Sans lui, durant tout ce temps, alors qu’il était là, juste là.
Un matin, je me suis levée et j'ai oublié de sourire, puis le lendemain le sourire n'est pas revenu et j'ai oublié d'aller voir la coccinelle. Cette semaine-là je n'ai pu ni chanter, ni danser, ni aller me baigner. La semaine qui a suivi, mon cœur a commencé à se remplir de brouillard et de pluie. Et, durant le mois complet, le soleil n'a pas brillé, le vent ne m'a pas donné d'air pour que je batte des ailes et que je puisse m'envoler de cette grotte dans laquelle je me suis retrouvée coincée. Il faisait tellement sombre que même les petits riens avaient disparu dans cette noirceur. Comme si, toutes les étoiles et la lune avaient quitté le ciel me laissant seule dans cette immensité obscure.
Moi, la fille, puis la femme si lumineuse, si vivante que j'avais été, commençait à ternir, à faner, à mourir.
Et pourtant il était là, il veillait sur moi. Présent pour ne pas que je sois seule. Mais je l'ai ignoré, pensant que seule je pouvais y arriver, pensant que ma joie aller à nouveau éclairer mon visage. Je ne voulais pas le voir, j'ai tout fait pour faire comme s'il n'existait pas. Je pensais être plus forte, je pensais pouvoir gravir cette montagne, sans harnais de sécurité.
Mais voilà que la lune l'éclaire à travers la fenêtre de ma chambre. Est-ce un signe ? Comme dans ces petits riens ? Peut-être le signe que je ne peux pas le faire seule, que j'ai besoin d'aide. Je décide alors de me laisser guider par cette douce lumière blanche. Après tout c'est la vie qui m'a rendue souriante, peut-être a-t-elle besoin que je le reste même si pour cela j'ai besoin d'aide. Mes ailes s'ouvrent de nouveau et me permettent d'aller jusqu'à lui. Je le secoue, il m'en reste. Je l'ouvre, je regarde à l'intérieur et je comprends alors que ces gélules de bonheur factices me permettront un jour de retrouver ce vrai bonheur, ce bonheur m'invitant à voir que tous les petits riens peuvent prendre une place immense dans ce monde si une seule personne leur accorde l'importance qu'ils méritent.
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Le rasoir

C’était la faute de mon grand frère Caleb, si je n’avais pas pris le chemin habituel en revenant de l'Université. Parce que-, vu que moi Axel, j’étais encore aux études et mon aîné dans la vie active : c’était à moi de me taper le sale boulot des courses à l’épicerie au coin de la rue-
Furieux, j’étais furieux. Car, j’avais des écrits par-dessus la tête à rendre, pas le temps pour faire de la haute gastronomie et mon frère avait eu cette putain d’idée de me foutre de corvée d’achats alimentaires.

Ouais- mais non. Tirant la gueule à la caisse de la blondinette qui elle, était tout sourire (la faute à son manager sûrement), je me retrouvais à effleurer ma cicatrice qui serpentait de ma tempe gauche jusqu’au milieu de ma joue, sans y faire grand cas. Ça me prenait, quand je me faisais chier. Ou quand je tentais d’étouffer ma colère.

Sortant avec mes sacs en plastique tenus à bout de bras, plus mon sac de cours en bandoulière, j’étais en équilibre fatalement instable et foutrement précaire. Me disant, que j’allais prendre le bus, plutôt que de m’imposer une marche à pieds-
… sauf que- … mes iris noirs furent attirés devant une vieille devanture, à l’ambiance art déco. Est-ce que cette boutique était déjà là ? J’en avais pas vraiment le souvenir.

Fronçant mes sourcils, j’assistais à un bordel sans précédent au travers de la vitrine polie par le temps et poussiéreuse. Tentant d’y voir plus clair, je passais une main dessus, sursautant allègrement, quand j’aperçus un putain de visage, qui me faisait face.
Ça devait sûrement être le proprio, non ? À voir sa gueule et comment il était habillé … je pouvais pas vraiment me tromper.

D’un geste assuré d’une main presque squelettique, il m’exhorta à pénétrer son antre. J’étais à deux doigts de refuser mais ça se faisait pas. Même si- je pouvais être un petit con parfois, il me restait des manières.
Avec un soupir, je sentis les semelles de mes converse crisser sur le vieux parquet, alors que mes prunelles teintées d’obsidienne vérifiaient chaque étagère, à la recherche d’une trouvaille.

Le type, lui, s’était mis à me parler et moi, j’écoutais d’une oreille plus que distraire sa logorrhée verbale. Visiblement, ça faisait un moment qu’il s’était établi ici entre deux déménagements successifs et surtout, après la mort de sa femme tant aimée. Le gars était apparemment un romantique, parce qu’il avait conservé au bout d’une chaîne, l’anneau de sa défunte épouse. Ça, ça m’avait fait arquer un sourcil, tandis que je continuais d’explorer les étagères.
Y’avait des trésors, je pouvais pas le nier hein. Des objets, que mon interlocuteur avait dû amasser au fil du temps, parce que sérieux : il avait presque cent ans.

Un léger bip sonore assorti d’un vrombissement me dira de ma contemplation. C’était mon très cher frère, qui se rappelait à moi. Alors que-, mes doigts s’étaient arrêtés sur un écrin de velours noir. Un format oblong, qui- même si je n’en avais pas l’utilité … ne laissait pas la place au doute. Une lame effilée. Un rasoir d’argent, niché à l’intérieur dans un voile de satin rouge incarnat. À peine, avais-je eu le temps de l’ouvrir, que je dus le fermer aussi sec. Sentant étrangement, ma cicatrice picoter.

Arquant encore un sourcil, je décidais de prendre congé. Récupérant derrière la caisse, les sacs que j’avais posés lors de mon arrivée. Cette sensation, elle m’était désagréable, car- même dans le bus … elle persistait. Ça me faisait bien chier. Encore plus, lorsque je retrouvais Caleb, qui m’accueillait avec une embrassade prête à me vriller tous les os. Embrassade, que je n’étais pas en mesure de lui rendre, de toute manière.
La soirée avec mon aîné, elle se succéda aux autres. Toujours les mêmes. Depuis qu’on était plus que tous les deux, à affronter le monde. Bien que cette nuit, je pouvais pas nier que quelque chose avait changé : la douleur qui irradiait ma joue et qui ne s’était pas estompée. Et ce-, même au réveil.
J’avais cette impression singulière que la plaie s’était rouverte malgré la longue cicatrisation qui en avait découlé et- … alors que je l’effleurais du bout des doigts, mes iris sombres furent attirés par ce même objet aperçu la veille et qui trônait fièrement sur mon bureau.

J’étais pas encore fou, hein ? Il ne devait pas être là. Pourtant, il était bien là.

C’était ce même objet, qui avait fait la une des magazines et des journaux d’information trois ans auparavant. Celui que j’avais utilisé pour tuer nos parents, et maintenant … j’allais m’en servir pour ôter la vie de Caleb. Parce que- le schéma se répétait. Inlassablement. Une putain de boucle temporelle, assignée à cette chose maudite que j’avais déjà entre les doigts et dont j’avais paré ma peau à nouveau, d’une longue balafre.
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L’ombre sur le mur

« J’ai réussi ! Venez vite ! »

C’était en substance le contenu du télégramme qui m’attendait chez moi en cette fin de matinée du 19 mai 1890. Je vivais encore à Paris, en ce temps-là, et hésitais entre continuer à donner des cours privés à des fils de bourgeois fortunés, ou retourner à la Faculté des Sciences, comme professeur cette fois. Ayant commis l’erreur de prendre ma canne plutôt que mon parapluie, je quittais à grands pas le 8e arrondissement pour rejoindre mon modeste appartement, sous une forte averse. Ma chère épouse prit bien soin à me sécher, puis, une fois satisfaite de m’avoir rendu présentable, me remit la missive expédiée par son frère quelques heures plus tôt.
Je n’avais guère eu de nouvelles de Philbert Macleary depuis près d’un an. D’origine anglaise, d’une famille ayant fui Albion au XVIIIe siècle pour des raisons que j’ignore, nous nous connûmes sur les bancs de la Sorbonne environ dix ans avant qu’adviennent les événements extraordinaires cités plus bas. Nous étions tous deux excellents en physique, chimie et mathématiques, moins en astronomie ou biologie, et nos caractères s’accordèrent plus qu’on en attendrait de deux étudiants enthousiastes, jusqu’à devenir de véritables amis. Il me présenta la ravissante Mathilde, avec qui je m’entendis si bien qu’elle devint, par la grâce de Dieu, mon épouse quatre ans plus tard.
Lors de nos travaux pratiques à la Faculté, nous nous intéressâmes en particulier aux possibilités nouvelles des champs électro-magnétiques ; non point ceux créés par la sphère terrestre, mais des modèles artificiels, expérimentaux, produits par de coûteux appareils de laboratoire. Plus théoricien qu’ingénieur, je me tournai naturellement vers le domaine abstrait de la discipline, alors que mon ami continuait d’en explorer les hypothétiques limites physiques, tout en progressant de concert en géométrie. Nos emplois du temps s’éloignèrent quelque peu, cependant toujours avec grand plaisir nous nous retrouvions en fin de semaine, dans un bar aussi célèbre qu’agréable, pour nous raconter et comparer nos découvertes. Mathilde n’hésitait jamais à nous rejoindre, et je dois avouer que, au bout de quelques rendez-vous, c'était elle que j’attendais au détriment de mon malheureux camarade. Il n’en fut point fâché, et à l’annonce de notre mariage, sut s’en réjouir au-delà de toute mesure. J’ai toujours apprécié cet enthousiasme débordant, presqu’enfantin qui le caractérisait et lui interdisait toute limite, malgré une grande intelligence, et c’est hélas ce trait de caractère qui m’amène aujourd’hui à vous conter ces faits d’une gravité extrême.
Comme vous le savez, la vie de couple, puis de famille, bouleverse l’emploi du temps de l’autrefois célibataire. Arrivé au terme de mes études et ayant besoin d’un véritable salaire remplaçant la pension familiale, je m’établis comme professeur de mathématiques indépendant, et, ma foi, n’eut jamais à m’en plaindre. Ce fut à peu près à cette période que des rumeurs inquiétantes concernant Philbert me parvinrent aux oreilles.
On le disait en conflit avec les plus éminentes autorités de la Sorbonne, et fréquentant certains soirs de curieux cercles hermétiques versés dans la parapsychologie et l’occultisme bien loin de l’océan de raison pure sur lequel nous naviguions de concert encore quelques mois plus tôt. Je m’en inquiétai, et l’entretins à ce propos. Il fit tout pour me rassurer, désolé de mon émoi, et me rappela que le plus grand des grands, Isaac Newton en personne, s’était en son temps entiché d’alchimie et d’astrologie, y trouvant parfois matière à confirmer ses recherches plus prosaïques. J’étais peu convaincu par ce dernier argument, mais, accordant confiance en son jugement, ne cherchai pas plus loin. Peu de temps après, mon fils naquit avec difficultés et se montra de santé fragile, détournant mon attention des lubies de mon fantasque beau-frère.
Ce dernier revint dans mon existence plus vite que je ne l’imaginais. J’appris avec stupeur son renvoi de la Faculté ! Les journaux parlaient d’un accident, d’une explosion suivie d’un incendie dans un laboratoire, d’un blessé et d’une machine infernale ! Ayant gardé de bons contacts dans le prestigieux établissement, j’obtins bientôt une version plus raisonnable de ces événements dramatiques : une machine de son invention, sorte de mélange entre un four à verre et un générateur, avait éclaté, provoquant quelques flammes alentour ; un secrétaire qui passait dans un couloir à proximité, surpris par le bruit, s’était foulé la cheville. Le reste n’était bien entendu qu’élucubrations journalistiques juste bonnes à vendre du papier de mauvaise qualité. Néanmoins, tout ceci avait servi de prétexte pour se débarrasser d’un élève devenu fort encombrant, n’hésitant pas à contester en public ou en cours les théories géométriques et physiques les plus établies. Certains parmi les sages doutaient même de son intégrité mentale, et le Doyen avait en personne pris cette décision aussi pénible que regrettable.
Abasourdi, j’invitai Philbert le soir même en notre foyer. Il me parut hagard, désespéré, tout à la fois abattu et très agité. Il conspua professeurs et administrateurs de noms d’oiseaux que je ne saurais reproduire ici, tenta sans succès de m’expliquer ses théories mêlant magnétisme, dimensions, électricité et Euclide dans un brouet indigeste, pleura dans les bras de sa sœur (affligée de le voir dans un tel état), puis se dressa et en appela à Newton, Franklin, Euler et bien d’autres ! Nous réussîmes à le calmer, puis, à la grâce d’un bon repas, il accepta de prendre un calmant et dormit sur le canapé. Le lendemain matin, il se confondit en excuses bien vite acceptées et, me promettant de donner des nouvelles, s’en fut dans le Paris agité de cette fin de siècle.
Quelques semaines plus tard, il nous informa par lettre avoir quitté la capitale pour se retrancher dans une maison familiale au bord de l’abandon près du village de Boulay-les-Barres, à une dizaine de kilomètres d’Orléans. Il désirait retrouver un peu de sérénité grâce au bon air de la campagne, oublier ses malheurs en réparant la bâtisse et se créer une activité rémunératrice. Je voyais mal ce qu’il pourrait dégotter là-bas en rapport avec ses compétences, mais un peu de bricolage et d’activité physique dans la nature ne sauraient lui faire de mal, et au pire la revente du bâtiment refait à neuf pourrait lui rapporter un joli petit pécule. Bien sûr, il promit de nous inviter dès le lieu habitable.
Et il tint parole ! Au bout de six mois, nous reçûmes un télégramme en ce sens et le rejoignîmes dans son petit paradis, à une heure de calèche de la gare. C’était un endroit charmant, isolé du village, constitué d’une belle maison à deux étages, d’un jardin exigeant encore bien des soins, et d’un petit pavillon annexe dans lequel il comptait se constituer un nouveau laboratoire. Son précédent occupant était un vilain chat du nom d’Hector, au regard aussi rusé qu’il était asocial, et seul mon ami pouvait l’approcher. Nous passâmes là une paire de jours délicieux, puis mes cours me rappelèrent en la capitale.
Ainsi s’écoula la vie jusqu’à récemment. Mon fils grandissait, sous l’œil attentif et sévère des médecins ; Mathilde s’adonnait à la reliure d’ouvrages précieux avec une habileté certaine ; je donnais des cours privés à des élèves plus ou moins prometteurs, surveillant néanmoins les propositions de la Faculté. De son côté, Philbert avait élaboré des sortes d’engrais chimiques très appréciés des agriculteurs l’environnant et leur vendait à bon prix, se constituant un patrimoine dont il n’aurait pu que rêver en restant à Paris. Il poursuivait tout de même ses curieuses recherches, et à chacune de nos visites me montrait des appareils de son invention tous plus extravagants les uns que les autres. De nouveau il travaillait sur les champs électro-magnétiques, et prétendait savoir comment les courber de manière non-euclidienne ! Je lui avouai mon scepticisme, et il m’en félicita, me jugeant fort sage de ne pas le croire sur parole ou sur la foi de notre amitié. Il n’avait aucun résultat concret à me proposer, et jura, une fois arrivé à ses fins, de m’en tenir le premier informé. Le temps faisant, nos visites s’espacèrent, le contact se gardant par le truchement de la voie postale.
Mon dernier voyage à Boulay fut solitaire. Mon fils ayant contracté une infection mal définie, en dernière minute nous dûmes annuler l’invitation. Mon épouse insista pour que je m’y rende tout de même, car elle trouvait son frère bien isolé et craignait pour sa santé. Ses lettres se faisaient plus décousues, bizarres parfois, et elle tenait à ce que j’aille le rencontrer pour m’enquérir de son état, étant le seul qu’il écouterait, même l’esprit altéré. J’acceptais, pour une journée.
Arrivé sur place, Philbert me parut en excellente forme, bien loin de l’inquiétante impression laissée par ses missives. Comme d’habitude nous dinâmes d’excellents produits, issus de sa clientèle, et Hector m’évita comme la peste. Je fus cependant surpris qu’il n’aie point embauché de personnel, au moins une gouvernante et un jardinier, mais il m’expliqua que ses expériences, parfois bruyantes ou spectaculaires, effrayaient les esprits superstitieux des gens du cru. Il me montra un puissant générateur électrique à vapeur de son invention, situé à l’extérieur de son laboratoire, et dans ce dernier la place qu’il réservait à un four à verre expérimental qu’il souhaitait construire. Je lui fis promettre avant de partir de ne plus jamais tout faire exploser, et en riant, il me le jura avec ironie sur la Bible, avant de fermer la portière du coche qui devait me déposer à la gare.
Oublierai-je un jour cette image ?
Et nous voici revenu en cette funeste matinée du 19, presque un an jour pour jour après notre dernière rencontre, où je reçus ce maudit télégramme. Une fois de plus ma progéniture était souffrante, et je dus envisager un trajet solitaire. Jamais je ne remercierai assez la providence de m’avoir forcé à m’y rendre seul ! Je n’ose imaginer les épouvantables conséquences d’une arrivée en famille dans cette maison oubliée de Dieu !
Après réflexion, je proposai par télégramme-retour un déplacement pour le vendredi 23, et Philbert s’en réjouit par un énigmatique « Je prépare tout ! », arrivant dès le lendemain matin par le même moyen. La semaine se déroula sans autre incident, mon esprit restant tout de même assez perturbé par cette histoire. « J’ai réussi ! » s’enthousiasmait-il. Mais quoi donc ? Il m’avait bombardé de tant de choses, d’idées, de projets, d’hypothèses, que j’en restai perplexe. Et surtout, je ne pouvais me départir d’une certaine inquiétude, comme une angoisse insidieuse, générée par mon inconscient qui aurait relié entre elles certaines pièces de ce puzzle invisible à mes yeux, et y aurait découvert un sombre avertissement.
L’après-midi du vendredi, je préparais une petite mallette d’affaires, mes manteau et chapeau de voyage, une solide canne adaptée à la marche comme au combat, et mon indispensable petit révolver bulldog bien caché dans sa poche dédiée. Peut-être serez-vous surpris par de telles précautions pour un simple déplacement à Orléans, mais une très mauvaise rencontre avec des fâcheux au cœur de Paris quinze ans plus tôt m’avait appris à me méfier de tout déplacement inhabituel. J’avais expédié mon heure d’arrivée estimée, sachant qu’une calèche m’attendrait à la gare. J’embrassai ma femme, mon fils, et m’en fus.
Je ne puis rien dire que de très banal sur ce voyage. La pluie, encore et toujours ; un compartiment empli de lecteurs bien silencieux ; le premier télégramme, glissé dans ma poche, que je relisais de temps à autre, comme pour y découvrir quelque symbole caché. Les trains n’étant plus guère perturbés par les restes de la grande grève générale, j’arrivai à l’heure prévue et un coche m’attendait sur place. C’était une belle voiture, bien confortable par ce mauvais temps, et son conducteur se montra plus courtois qu’on ne les rencontre à Paris. Je lui en fit le compliment dès l’arrivée.
Nous traversâmes une triste campagne, grise et morne sous les trombes d’eau, l’invisible soleil s’éclipsant pour laisser place à la nuit. Enfin, au bout d’un peu moins d’une heure, la propriété familière apparut. Le brave homme m’abandonna devant le portail en fer forgé avec une certaine hâte. Il semblait peu apprécier l’endroit, et même son cheval était nerveux. Je traversai le jardin, étonné par un son régulier que je ne reconnus pas tout de suite, avant d’identifier le fameux générateur à vapeur. Ce dernier tournait au ralenti, son imposante silhouette de gros insecte rajoutant un certain cachet à l’ambiance lugubre se dégageant de l’ensemble. Jamais encore je ne l’avais perçu ainsi, et, si j’avais été un simple étranger, j’aurais sans doute tourné les talons et quitté les lieux sans plus attendre.
La maison, à peine éclairée, se découpait telle une silhouette fantomatique sur le ciel presque noir, et je fus fort surpris de ne pas découvrir Philbert debout sur le perron, comme il avait l’habitude d’y venir en entendant grincer la porte. Sans manières, j’entrai, augmentai la puissance de l’applique dans l’entrée et, tout en posant canne et bagage, l’appelai sans résultat. J’attendis quelques instants puis, inquiet, m’avançais à pas feutrés dans la demeure.
Le salon, servant aussi de bibliothèque, souffrait d’un certain désordre. Canapés et chaises avaient été déplacés pour encercler une tablette en bois de facture modeste renversée au milieu de la pièce. Une légère odeur d’ozone y flottait, comme si la foudre était tombée dans la cheminée quelques jours plus tôt. Je trouvai une lampe à huile et l’allumai pour mieux voir. On aurait dit qu’une démonstration de quelque tour, ou expérience, avait été prévue là pour un petit aréopage d’initiés et que le sujet, de mauvaise humeur, s’en était allé en renversant la table. J’appelai de nouveau et, dans l’attente d’une réponse qui ne vint jamais, étudiai la salle, lampe en main. Je ne trouvai rien d’utile à la compréhension des évènements, pas la moindre note ou croquis, ni le plus petit instrument de mesure. Je redressai la tablette et la remarquai brûlée sur le dessus, en particulier son carré de cuir. Sa surface était même encore un peu tiède, comme si on y avait renversé du thé ! Interdit, je me retournai vers l’entrée, et découvrit alors une chose singulière.
Au pied d’un mur se trouvait un vieux coussin sans forme, plein de poils de chat et de griffures, et juste derrière, sur la paroi, se découpait une tache sombre des plus étranges. Je m’approchai, yeux écarquillés, pour reconnaitre une sorte de peinture murale anthracite, représentant l’ombre d’un chat furibond faisant le gros dos ! C’était à coup sûr Hector, son embonpoint et ses courtes pattes ne laissant planer aucun doute, mais l’œuvre était si précise qu’elle me fit de suite penser à l’une de ces plaques de verre négatives comme j’en avais vu autrefois dans l’atelier de monsieur Nadar. Il ne s’agissait cependant pas ici de photographie, mais de peinture, car il était impossible de glisser un mur dans une chambre de prise de vue. Néanmoins, le réalisme de la scène me mit mal à l’aise, et sur le moment je regrettai que le coche soit parti si vite.
Évacuant de mon esprit cette puérile impulsion, je visitai la maison tout entière sans y trouver personne. Elle était en ordre, ma chambre préparée avec soin, la cuisine emplie de victuailles. Philbert avait prévu mon arrivée, et, à part l’ombre du chat sur le mur, rien n’y paraissait anormal ou inquiétant. Il ne me restai donc qu’à me rendre au laboratoire, où je le trouverais à coup sûr penché sur une expérience, ayant oublié l’heure ainsi que ma venue.
Je sortis et m’engageai dans le jardin. Désormais seule la lampe guidait mes pas, et je faillis trébucher plusieurs fois dans quelques petites clôtures de fer forgé rampant sournoisement au sol. Le générateur continuait à pomper dans le vide, alimentant en électricité le laboratoire pourtant éteint. La pluie avait cessé, attendant avec impatience une faiblesse de la brise pour de nouveau s’abattre sur la lande. Une fois de plus, je me reprochai de percevoir cet endroit, charmant de jour, d’aussi sinistre manière.
Arrivé devant la porte en bois, je frappai quelques coups et m’annonçai. Rien. Le bâtiment était aussi silencieux que la maison, à l’exception de la machine à vapeur. J’acceptai alors de céder à mes craintes : il s’était passé ici quelque chose d’anormal, et peut-être mon ami était-il en danger ! Je poussai le battant qui n’offrit aucune résistance. À l’intérieur, le noir. Ou presque.
J’entrai, et découvris les lieux en grand désordre. Des tabourets étaient renversés, des ouvrages empilés en vrac ou jetés au sol, des tubes et des éprouvettes cassés, des morceaux dans tous les coins, des feuilles de notes traînaient sous mes pieds et même certains établis semblaient avoir été poussés. Une forte odeur d’ozone emplissait l’atmosphère. L’ampoule électrique du plafonnier, de sa fabrication, avait éclaté. Tout laissait à penser qu’un mouvement de panique s’était produit ici. Le seul éclairage, hormis ma lampe, provenait du fameux four à verre à la bouche encore rougeoyante, cerclé de bras métalliques supportant des électrodes compliquées d’un modèle inconnu, artisanal, projetant des reflets diaboliques sur toutes les surfaces un tant soit peu lisses. Je me baissai pour ramasser les feuillets manuscrits, puis, les déposant sur une table, remarquai l’objet.
Il était au centre de la salle, à proximité du four. Posé sur un établi métallique, c’était un simple cube de verre d’une dizaine de centimètres de côté. Banal, pas même décoratif, je ne l’aurai pas vu sans la lueur d’enfer se reflétant dans ses entrailles transparentes. Curieux, je m’approchai…
Et il bougea !
Je me figeai sur l’instant ! Quel était ce prodige ? J’avançai de nouveau, et… Je ne sais trop comment décrire ce phénomène… Le cube ne bougeait pas vraiment. C’étaient ses perspectives qui ne se déplaçaient pas de concert avec la pièce ! Abasourdi, j’arrivai à portée de main de cet artefact qui, vu de haut, me paraissait tourner sur lui-même tout en restant immobile. J’y posais un doigt, puis tentai de le saisir. Il était lisse et glissait comme un savon mouillé, son toucher ne correspondant pas à l’image qu’il me rendait ! Le serrant fermement, je le soulevai, et tout de suite il s’échauffa, comme s’il frottait contre les parois invisibles de la réalité.
Sursautant, je le lâchai et il tomba sur l’établi avec un bruit sourd bien supérieur à celui que sa masse aurait dû produire. Un peu effrayé par l’expérience, je dois l’avouer, je reculai et retournai étudier les notes que j’avais rassemblées et déposées près de l’entrée. Je constatai alors que ma main droite, celle qui avait saisi la curiosité, démangeait comme si j’y avais versé par mégarde un acide de très faible puissance, toutefois actif. Une bouteille d’eau vint à mon secours et je la versai toute entière sur mes doigts endoloris, les essuyant avec un chiffon. Puis, préoccupé par mes découvertes, je reportai mon attention sur les documents.
Il s’agissait de notes crayonnées de deux types : les premières formaient un exposé technique cohérent, destiné sans doute à être plus tard transcrit au propre pour publication ; les secondes un simple journal, qui allait m’en apprendre beaucoup sur le déroulement de ces derniers jours. J’allais m’intéresser à cette chronique lorsque j’aperçus le titre de la théorie scientifique rédigée par Philbert, et, pardonnez-moi cette expression triviale, je sentis mes cheveux se dresser sur la tête !
Il était écrit : Méthode pratique de création d’un Hypercube dans notre monde cartésien.
Un hypercube ! Sans entrer dans des détails scientifiques n’ayant d’autre résultat que compliquer ma description des faits, cet objet purement théorique est un cube se déployant dans quatre dimensions au lieu des trois régulant notre réalité ! Construction mathématique remarquable, expérience de pensée des plus passionnantes, l’hypercube reste néanmoins du domaine de la chimère géométrique, et nul esprit censé n’aurait espéré un jour en faire jaillir un dans notre bon vieux XIXe siècle.
Incrédule, je levai le regard vers l’aberration lumineuse posée devant le four, tel un objet des plus communs. Rien ni personne, autrefois, n’aurait pu me faire croire à son existence.
Pourtant, il était bien là !
Je lus en diagonale l’incroyable procédé, porte ouverte sur l’impossible, perfectionné sans relâche cette dernière année. Mêlant science physique et parapsychologie, verrerie et alchimie, Philbert avait réussi à tordre de puissants champs magnétiques selon des formes inconnues de notre univers et s’en servir comme moule, pour y couler une pâte incandescente de sa composition et obtenir des formes contre-nature aussi prodigieuses qu’instables. Ces singularités n’avaient, semble-t-il, qu’une durée de vie très limitée, peut-être conscientes de l’incongruité blasphématoire de leur présence dans notre pauvre monde. De plus, leur contact agressif avec toute forme de matière vivante semblait présager d’une menace latente, que mon ami trop exalté n’avait pas estimé à sa juste mesure.
Je délaissai ces séries d’équations et de schémas pour me tourner vers les dernières pages du journal. Elles étaient rédigées en style télégraphique, alignant dates et faits sans recherche de syntaxe, et je me sentis coupable d’ainsi entrer dans la sphère privée d’une personne qui m’était chère. Toutefois, les circonstances exceptionnelles dans lesquelles je me trouvai n’offraient pas d’autre choix.
Mercredi 14 : le cube a tenu quelques secondes avant d’imploser. Frustrant, mais preuve que la composition et surtout la densité du verre vont dans le bon sens.
Jeudi 15 : Encore un échec ! Une saute dans le circuit a détruit le moule au pire moment ! Je dois revoir les câblages. J’y suis pourtant presque !
Vendredi 16 : deux heures ! Le cube a survécu deux heures ! J’avais raison : c’est dans le dosage de l’antimoine qu’est le secret ! Dès demain matin, je multiplie la dose d’un facteur d’un virgule quatre.
Suivait une série de tableaux incompréhensibles, griffonnés sous l’effet d’une excitation intense. Je reconnaissais à peine l’écriture de Philbert, et n’osais imaginer dans quel état il se trouvait à ce moment de son récit. En parallèle, un élément venait de changer dans mon environnement, mais, absorbé par la lecture, je ne m’en étais pas rendu compte. J’allais bientôt le regretter.
Lundi 19 : Extraordinaire ! L’Hypercube, créé samedi dernier, a disparu seulement ce matin à l’aube ! Pas implosé, disparu ! Il s’est effacé avec discrétion de notre réalité, comme un voyageur rentrant chez lui après un long périple ! Il était plus lumineux que les autres, pulsait un peu, et se montrait très agressif au toucher. Je puis donc désormais stabiliser cette forme durant deux bons jours et l’exposer sans risque. Eurêka ! J’ai réussi !
Mardi 20 : Dormi toute la journée d’hier, sauf pour poster le télégramme. Mon presque frère sera là vendredi, et j’organiserai avec lui une répétition destinée aux officiels de la région, en attendant Paris. Que ne donnerais-je pour voir la tête du Doyen et de ses sbires lorsque ma révélation éclatera au grand jour, bousculant des siècles de science poussiéreuse et leurs certitudes obsolètes ! J’ai encore besoin de repos, cependant. J’ai l’impression d’avoir passé la semaine dernière à grimper une montagne en courant, et la prodigieuse lumière émise par les cubes n’y est peut-être pas étrangère. Plus d’essais jusqu’à vendredi, mais beaucoup, beaucoup de vérifications.
Encore une liste de choses à faire, de produits à préparer, d’appareils à modifier. Si j’avais été là, j’aurais pu lui conseiller la prudence, de moins se hâter. Maudite soit la distance qui nous séparait !
Vendredi 23 : 5 heures du soir. L’Hypercube est de retour, plus resplendissant que jamais. Je l’ai posé sur une tablette dans le salon, tourné les fauteuils autour. Il est moins brûlant que ses prédécesseurs, plus simple à manipuler, mais aussi bien plus lumineux, et suffira à éclairer la pièce. Quelle démonstration ce sera là, et j’ai peine à croire en être l’auteur ! Avec sagesse, Hector se lèche sur son coussin, n’accordant pas plus d’attention à mon œuvre qu’il ne le juge nécessaire. Le calme de cet animal me rassure. Les bêtes, aux sens aiguisés, savent bien mieux que les hommes repérer un danger, et je ne saurais trouver ici meilleur assistant. Je vais me changer, et préparer une belle réception pour mon invité d’honneur. Je saute de joie à l’idée de tout lui raconter.
La feuille suivante est tachée, froissée. Elle a été rédigée en catastrophe sur un établi humide, dans ce laboratoire selon toute vraisemblance. L’écriture, à peine lisible, fut produite par une main nerveuse.
J’ignore ce qui s’est passé. J’ai entendu le chat souffler comme jamais, et vu une lumière incandescente sortir du salon, alors que j’étais à la cuisine. J’ai couru, mais le brave animal avait disparu. Une odeur d’ozone empuantissait la pièce, et son ombre était comme décalquée sur le mur ! Je n’ose imaginer la puissance de lumière émise pour accomplir un tel prodige ! Hector a dû s’enfuir malgré la pluie, et je le retrouverai au fond du jardin demain matin, dans son petit coin habituel. Cependant, le cube est brûlant et a grillé la table, y adhérant tant que je l’ai renversée en le ramassant. J’ai estimé plus prudent de le ramener ici, au laboratoire, le risque d’incendie étant moindre eu égard aux matériaux robustes employés pour en construire les meubles. J’ai quand même bousculé pas mal de choses pour arriver à le tenir. Vive les gants ignifuges !
Puis ces dernières lignes, où le trait devient anxieux, et pour une meilleure compréhension, je vous épargnerai les fautes d’orthographe ou de grammaire.
Il pulse de nouveau. J’ai peine à le regarder sans les lunettes de protection. On dirait un petit soleil, une étoile venue d’un autre univers et qui fait une pause ici, chez moi, avant de reprendre sa course vers l’infini. Sa lumière augmente sans cesse, sans cesse, comme s’il voulait…
Je dois…
Cet arrêt brutal de la narration me terrifia, moins cependant que la suite des événements. Que lui était-il arrivé à l’issue de cette dernière phrase ? C’est alors que je remarquai la facilité nouvelle avec laquelle je déchiffrai ce terrible témoignage, et réalisai le niveau de luminosité anormal de la pièce. Alarmé, je levai la tête. Le cube brillait comme jamais, empli d’une énergie monstrueuse toute prête à se libérer ! Avec une certaine stupidité issue de la panique, je cherchai du regard une boîte, un coffre, n’importe quoi qui m’aurait permis d’enfermer la terrible chose et de protéger mes yeux de son néfaste rayonnement. Je me tournai en direction de la porte…
… et je vis !
Toute pensée cohérente disparut sur le champ de mon esprit, remplacée par l’effroi le plus glacial qu’il m’ait été donné de subir dans toute mon existence. Par miracle, un sursaut de raison subsista et sut me décrire le désespoir de ma situation : mon espérance de vie se comptait désormais en secondes, et jamais celles-ci ne seraient assez nombreuses pour me laisser atteindre la porte et fuir cet enfer !
L’abomination déployait sa meurtrière lumière tout autour de moi, désireuse de se venger d’avoir été arrachée à son impensable macrocosme. J’étais devenu la proie d’une entité mathématique aux buts et motivations à jamais incompréhensibles, à moins que toute cette horreur ne fut qu’une simple réaction au télescopage interdit entre un objet ailleurs inoffensif et nos dimensions incompatibles. Quelque soit la vérité, mon sort était scellé !
Alors, par pur réflexe, je sortis mon révolver et tirais trois balles sur la chose impie !
L’hypercube éclata, explosa, puis implosa, ravalant les éclats de verre meurtriers qu’il avait projeté dans ma direction. Un souffle dément me projeta au sol et dévasta ce qui restait du laboratoire, éparpillant en tout sens le moindre élément non fermement attaché ou rangé. Par chance, la lampe à huile d’excellente qualité se renversa sans se briser, évitant ainsi de répandre son liquide enflammé. Je restai prostré, hagard, effrayé à la simple idée d’ouvrir les yeux. L’odeur d’ozone, insupportable, me brûlait les poumons. Je ne devais pas rester ici.
Péniblement, je me levai, repoussant un tabouret qui m’était tombé dessus, et braquai la lampe vers le centre de la pièce. Le cube, disparu, était détruit ou retourné dans son univers, l’établi le supportant en partie fondu. Le four ayant été soufflé comme une bougie, seule ma lampe désormais perçait les ténèbres. Il n’y avait plus rien à faire. Je devais récupérer mes affaires et marcher quelques kilomètres jusqu’au village pour prévenir la gendarmerie. Peut-être serais-je trempé par la pluie, mais tout valait mieux que rester un instant de plus dans ce lieu maudit.
Avant de sortir, je dirigeai une dernière fois le faisceau lumineux vers l’épouvantable vision qui m’avait tout révélé : l’ombre sur le mur, à côté de la porte. La silhouette négative, photographique de Philbert Macleary cueillie en pleine fuite pour sa survie, dernier témoignage à jamais imprimé sur la pierre comme épitaphe de son existence.

La dernière image de mon ami, une fraction de seconde avant sa désintégration !
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Ce que Capucine a vu

Mes mains s’activent à la préparation de la pâte brisée, la maison est calme. Le gazouillis printanier des oiseaux insouciants et heureux me ravit.
— Maman, tu peux m’aider à attacher mes lacets ?
— Ah… attends un peu, j’ai les mains dans la farine. Essaie encore, tu peux y arriver.
Capucine, notre trésor de six ans, se bagarre depuis quelques mois avec l’apprentissage du nouage des lacets. Nous n’avons pas choisi la facilité d’acheter des chaussures systématiquement à scratch, pourtant si pratiques pour l’autonomie des petits. Son père et moi sommes attachés aux apprentissages de base ; non par refus d’évoluer mais parce-que ces gestes transmis depuis des siècles, représentent à nos yeux une conquête de plusieurs stratégies à mettre en place et à ancrer dans la mémoire et le geste. Après être passée par le stade de la reconnaissance droite et gauche en posant des gommettes coupées en deux sur ses chaussures et en s’amusant au jeu classique du « touche ton bras droit », « lève ta jambe gauche », Capucine distingue désormais ses deux côtés sans jamais trop se tromper. Une étape franchie, une porte ouverte vers le geste suivant : nouer ses lacets. Ce n’est pas seulement un geste technique : c’est un rituel de croissance, un moment où le corps, la mémoire et la volonté se coordonnent. Dans ce petit nœud qui tient le pied, il y a un gain réel d’indépendance, une fierté discrète mais grande quand on arrive à l’âge de raison ! Le scratch est trop simple pour être valorisant.
— J’y arrive pas !
Je sens que ma Capucine s’énerve. Je dois aller à son secours.
— Tu as fait « les oreilles de lapin » ?
— Ben oui… mais regarde, c’est pas bon !
En effet, les lacets sont bien emmêlés et ça pendouille des deux côtés. Un gros effort a été fait mais l’enchaînement des étapes est vraiment à revoir.
— Allez ma chérie, on y va tranquillement. Le lapin doit d’abord… ?
— Se cacher dans son terrier ! crie Capucine, heureuse de connaître la suite. Elle accomplit le geste de façon sûre et poursuit :
— Maintenant je dois faire les deux oreilles du lapin et comme le lapin écoute de partout, les oreilles se croisent.
Jusque-là, tout est bon. Je demande :
— Et maintenant ?
— Il a une oreille qui doit sauter dans le terrier.
— Oui et regarde, je te montre : tu fais passer une boucle sous l’autre… et hop les 2 oreilles se resserrent !
— Et maintenant, il a les oreilles bien droites. Merci maman.
— Je reste avec toi pendant que tu fais l’autre pied.
Capucine est d’une bonne volonté touchante et cela me réjouit chaque jour. Elle ne rechigne jamais, ni devant une nouveauté ni devant une tâche du quotidien. Enfant facile, délicate, elle prend soin de ses affaires avec une maturité étonnante. J’admire sa façon d’écouter, d’observer les grands et cette persévérance douce mais tenace qui la conduit toujours au bout de ses intentions.
— Bravo ma chérie, c’est très bien.
Je retouche à peine les boucles, juste pour les resserrer, tant son geste était juste. Capucine m’offre un sourire radieux avant de s’élancer vers le jardin. Toute attendrie par ce progrès si infime et pourtant si précieux, je retourne à la préparation de ma tarte en lui lançant de loin :
— Il a beaucoup plu cette nuit et il doit y avoir de la boue et des flaques un peu partout. Fais attention de ne pas salir tes souliers tout neufs !
Je me surprends à juger de l’étrangeté de cette phrase connaissant le côté « petite fille modèle » de Capucine. Réflexe ancestral de toute mère sans doute…
La tarte aux pommes mise au four, je commence le déjeuner. Les pommes de terre épluchées cuisent déjà. Je jette un œil vers le jardin : pas de Capucine. Je l’appelle, aucune réponse. Le jardin est clos, elle ne peut pas être loin. Je retourne à sa chambre.
— Ah ma Cinette, tu es rentrée finalement. Je ne t’ai pas vue passer…
— Je sais. Tu étais occupée…
Je la vois de dos, assise en tailleur sur sa descente de lit. Autour d’elle, c’est l’atelier de travaux manuels : ciseaux, colle, scotch, agrafeuse, ficelle, bouts de toiles cirées éparpillés partout. En m’approchant, je découvre ses deux souliers : le dessus, percé en plein milieu, est recouvert d’un plastique à motifs “agrumes” laissant filer une glue débordant joyeusement. Capucine s’acharne à enfoncer dans le trou un bâton de sucette, au bout duquel elle a fixé un petit morceau de nappe à carreaux rouges et blancs. Je me retiens d’exploser et serre les dents. Capucine se retourne et contente de cet exploit créatif, annonce :
— Regarde maman ! Comme ça, mes souliers ne se saliront pas et ne seront pas abîmés par la pluie !
Je suis muette. Que dire, que faire ? Je ne m’attendais pas à un tel carnage ! Sa préciosité, si touchante d’habitude, l’a menée à ce bricolage dévastateur… Je reste un instant immobile, et un souvenir d’enfance remonte : Les malheurs de Sophie. Je me revois, petite, fascinée par cette héroïne qui voulait tellement bien faire qu’elle enchaînait les catastrophes. Et je comprends soudain ma fille : elle a voulu protéger ce qu’elle aime, comme Sophie protégeait ses trésors. Je souris malgré moi. Ma Capucine n’est pas si différente et vient de m’offrir la version mise à jour d’un chapitre.
C’est l’inconscience joyeuse de l’enfance : drôle, inattendue, et si loin du réel, où quelques limites doivent malgré tout être posées pour éviter que l’imaginaire ne devienne une réalisation au goût incertain. Je souffle, un peu dépassée, mais je m’assieds à côté d’elle.
— Ma chérie, tu as voulu protéger tes nouvelles chaussures mais te rends tu comptes qu’à présent, l’eau va passer par le trou que tu as fait dessus ?
— Ah bah, non ! regarde, j’ai fait un parapluie avec le bâton de sucette !
— Ma Cinette… tu as mis tout ton cœur dans ce bricolage, hein ?
Je prends le soulier, j’observe le bâton de sucette.
— C’est étonnant, c’est inventif… mais les chaussures n’ont pas besoin de parapluie, ni d’imperméable. Tu vois, en les perçant et en collant tout ça dessus… elles sont abîmées pour de vrai. Tu ne pourras plus les mettre. Elles sont faites pour marcher dehors et si elles se salissent, on les nettoie.
— Oui, mais tu m’as dit quand je suis sortie de faire attention à ne pas les salir.
Je lui caresse la joue, consciente de l’impact des consignes dans le monde de l’enfance.
— Je n’aurais pas dû… Tu as raison. Les grandes personnes disent parfois des choses trop vite, sans penser à la manière dont vous, les enfants, allez les comprendre. On croit vous protéger et on oublie que vous prenez nos mots pour des vérités.
Je l’attire contre moi et l’enlace.
— Ce n’est pas toi qui as commis une erreur, ma Cinette. C’est moi qui ai mal expliqué. J’apprends aussi, tu sais.
Je réfléchis.
— Si tu veux, on peut les garder comme “souliers de bricolage”, pour jouer, inventer, créer. Et on ira choisir ensemble une nouvelle paire faite pour marcher dehors par tous les temps.
Ma fille affiche une moue bien triste et dit :
— Je suis désolée, maman. Je le ferai plus…
— Il n’y a rien de très grave. Dis moi… est ce qu’on ne prendrait pas une photo de tout ce bazar, histoire d’avoir un souvenir de cette grande invention avant qu’on ne range tout ça ?
— Ouiii ! Attends, je me mets au milieu et tu prends la photo ?
— Mmmm, on pourrait être toutes les deux dessus, tu veux ? C’est un travail de groupe, non ?
Je prends mon téléphone. On se place comme deux complices devant le chaos de la chambre, chacune tenant une chaussure du bout des doigts. Je cherche le meilleur angle, nos visages se rapprochent et d’un petit clic, j’immortalise le chef d’œuvre.
— Maman, tu peux retourner à ta cuisine, je vais bien tout ranger, c’est promis.
— Très bien ma Belle ! Je t’appellerai quand ce sera prêt.
Je file arrêter la casserole où les pommes de terre ont cuit au-delà du raisonnable et la tarte échappe de peu au brûlé. Je prépare la purée en vitesse. C’est samedi, et mon mari termine à midi. J’aimerais que le repas soit prêt pour que nous puissions commencer tranquillement le week-end. Capucine revient vers moi et sereinement nous dressons la table. Au bruit de la porte du garage qui se referme, elle court rejoindre son père. Je les vois revenir main dans la main et cette image me fait chaud au cœur. Juste avant le dessert, je demande :
— Capucine, tu n’aurais pas une petite histoire à raconter à Papa ?
Elle comprend immédiatement que je veux parler de son exploit de la matinée. Après un instant d’hésitation, elle nous raconte sa version.
— Tu sais Papa, j’ai voulu protéger mes souliers… mais Maman m’a dit qu’ils étaient foutus… Montre la photo Maman !
Je passe mon téléphone à mon mari qui éclate de rire. Je le suis car même si je pense au prix de ces chaussures neuves, la bonne humeur est au rendez-vous. Elle poursuit :
— Ce n’est pas ma faute. Je sais que c’est possible de faire ça !
Son sérieux est désarmant, comme si un conseiller secret en bricolage catastrophique l’avait guidée. Intriguée, je creuse :
— Comment ça, tu sais que c’est possible ?
— C’est Papa qui m’a donné le livre !
— Quel livre ? demande mon mari
— Bah, tu sais bien ! L’autre jour, tu as mis dans ma chambre des livres avec plein d’images sur le Japon !
Mon mari, un peu embarrassé, hoche la tête et ajoute :
— Ah oui… et je t’ai dit que maintenant, tu étais assez grande pour regarder de beaux livres dont il faut prendre soin… mais, je ne vois pas où tu as pu trouver une pareille idée !
— Attends, je vais le chercher !
Elle détale et revient triomphante, serrant l’ouvrage contre elle. Nous nous précipitons pour lire le titre : « 101 inventions japonaises inutiles et farfelues : l’art japonais du Chindogu – Auteur : Kenji Kawakami »
Mon mari pousse un grand soupir, puis un large sourire lui échappe — le sourire typique du père qui réalise qu’il a, sans le vouloir, ouvert une porte vers le chaos créatif.
— Allez, montre-nous ta trouvaille, dit-il.
Capucine ouvre le livre avec une assurance déconcertante. On sent qu’elle a bien étudié la chose.
Nous restons figés… Pourtant, il était bien là… le parapluie à chaussures ! En pleine page. Majestueux. Absurde. Nous découvrons que notre enfant a tenté de copier une invention sortie tout droit d’un cerveau en pleine surchauffe. Nous, les parents, passons nos journées à encourager nos enfants à devenir autonomes… mais nous n’avions pas prévu l’autonomie version « ingénierie japonaise délirante ». Aujourd’hui, Capucine nous a prouvé qu’elle avait un sens de l’initiative redoutable.
Évidemment, elle avait pris ce parapluie à chaussures pour argent comptant. Quand on ne sait pas encore bien lire, les images sont des exemples officiels. Et puis Papa lui avait donné le feu vert. Donc, pour elle, c’était du sérieux.
— Tu vois, Capucine, dans tout le livre, il n’y a que des inventions un peu stupides. Jolies, oui comme ce parapluie à chaussures ou ces pantoufles plumeau pour chat, mais ce n’est pas vraiment utiles. Le monsieur qui les a inventées avait beaucoup d’idées… surtout pour rigoler.
Très sérieuse, Capucine semble encore happée par toutes les images, comme si elle évaluait la faisabilité d’un nouveau prototype. Mon mari, d’un ton un peu sec, lui lance :
— Ce livre, on le regarde. On ne le reproduit pas. Compris ma fille ?
Elle acquiesce. Je sais qu’elle a compris.
Et pourtant, une petite fierté mêlée de crainte me traverse : l’idée que nous avons peut être créé une future inventrice géniale… ou bien un Gaston Lagaffe au féminin.
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L'héritage

Les rires explosaient autour de moi. J’étais entourée de toute ma famille et le notaire venait de lire le testament de mamy. J’étais passée en toute dernière et j’avais bel et bien hérité de la vieille batterie de cuisine de ma grand-mère.
C’était une vieille blague récurrente dans mon entourage. J’étais en effet capable de rater la cuisson d’un simple œuf dur, même en programmant un chronomètre et en restant plantée devant la cuisinière. C’était pratiquement un talent d’être aussi mauvaise. Mamy, comme les autres, en rigolait toujours. Mais d’un œil bienveillant. Et voilà qu’elle me léguait, à moi, toutes ses casseroles, ses pots, ses couteaux, ses ustensiles. La bonne blague. Je gardais fermement un sourire de connivence sur mon visage, mais au fond de moi, je bouillais de rage. Je ne trouvais pas cela drôle du tout.
Quelques jours plus tard j’embarquai néanmoins trois grosses boîtes dans ma voiture. Il y avait toute une batterie Le Creuset dans le lot, peut-être que je pourrais en récupérer un peu d’argent sur internet. J’inspectai mon tout nouvel inventaire en rentrant chez moi. De guerre lasse, j’attrapai une casserole au hasard et tentai de me cuire des pâtes. Une heure plus tard, dans mon assiette, j’avais une bouillie infâme et molle, mixée avec des spaghettis tout durs. Sur la cuisinière, la casserole était carbonisée, inutilisable. Bonne pour la poubelle. Je soupirai.
Quelques semaines plus tard, tout était vendu à part une cruche ébréchée et une spatule en bois qui avait vécu de meilleurs jours. Machinalement je les rangeai dans mes armoires et les oubliai.

Deux ans plus tard. J’avais vingt-cinq ans. Depuis quelques semaines, de neuf à cinq, je bossais dans une petite start-up en marketing et je m’éclatais. Je m’étais fait de très bons amis, et le travail m’intéressait énormément. Un soir, mes collègues s’invitèrent chez moi. C’était mon tour de les recevoir et comme toujours, quand il était question de préparer à manger, je trainais les pieds. Je finis par accepter et les prévins qu’on commanderait des pizzas. Ils arrivèrent à dix-neuf heures pétantes avec des ingrédients pour préparer un spaghet’ bolo. C’était la règle de nos rassemblements du vendredi soir : celui ou celle qui accueillait, cuisinait, et je ne dérogerais pas à la règle. Je les avais pourtant prévenus de ma complète inaptitude, mais il s’en fichaient : une règle, c’est une règle! Ils s’installèrent dans mon salon avec l’apéro et je me retrouvai toute seule devant le plan de travail, une page culinaire ouverte sur mon smartphone. Je fouillai mes armoires et tombai sur la spatule en bois antique de mamy. Bon… je me mis à l’ouvrage. Je nettoyai, coupai, hachai, cuisis, je mélangeai. Et miraculeusement, quarante-cinq minutes plus tard, j’avais un repas tout prêt. J’hallucinais. J’avais pourtant à peine lancé un œil vers la recette. Et malgré tout, j’avais tout préparé correctement. J’étais concentrée, presque en transe. Je sortis une petite cuiller du tiroir et, dubitative, je goûtai la sauce que je venais de préparer, m’attendant à une explosion de dégout. Tout au contraire. Jamais je n’avais goûté à quelque chose d’aussi savoureux. Je regardai le plat de pâtes et attrapai un spaghetti du bout des doigts. Al dente. Perfection. Mes collègues n’en revinrent pas. Tout le monde était installé autour de ma table et dégustait ma création avec un silence quasi-religieux. Je les regardais avec appréhension, et je voyais leurs visages extatiques, les yeux à moitié fermés, leurs mâchoires broyer lentement chaque bouchée avec la déférence que l’on accorde habituellement aux établissements haut de gamme, puis ils avalèrent et soupirèrent d’aise, en analysant chaque saveur, chaque épice.

Quelques jours plus tard, je m’achetai quelques ustensiles neufs et je me postai à nouveau devant mon plan de travail pour tenter de réitérer l’expérience, mais rien ne se passa comme je le voulais. La magie n’opérait plus. Mes mains n’obéissaient pas, mes mélanges d’ingrédients étaient foireux. Que c’était-il passé ce soir-là ? N’était-ce qu’une folle anomalie ? Un bref passage de génie ? Une incursion soudaine dans un univers parallèle ?
Mes yeux se posèrent sur la vieille spatule de mamy que j’avais mise de côté près de la poubelle pour faire de la place aux nouveaux instruments. J’hésitai.
Nooooooon ça ne pouvait pas être ça…. Et pourtant. Je m’emparai de l’objet et le rapprochai de mes ingrédients. Je la posai à côté de moi et soudain, je me retrouvai à nouveau dans la « zone ». Mes gestes maladroits se transformèrent en procédures savantes. Comme la dernière fois, je me retrouvais dans un état second et j’observais mes mains travailler malgré moi. En quelques minutes, une odeur alléchante flottait dans l’atmosphère. Quelques minutes encore et j’étais assise à table, une assiette fumante magnifiquement présentée devant moi. J’y plongeai ma fourchette et c’est comme si les Dieux m’avaient transportée jusqu’à l’Olympe. Je terminai mon plat lentement et langoureusement puis me retournai vers la spatule, craignant qu’elle ait disparu. Pourtant, elle était bien là. Mamy était une cuisinière hors pair. Savait-elle ce qu’elle possédait vraiment ? Peu probable qu’elle l’ait ignoré. Est-ce pour cela qu’elle me l’avait léguée ? Pour me donner ma chance ? Avait-elle été aussi peu douée que moi dans sa jeunesse, héritant de la même spatule avant moi ?

C’est maintenant mon bien le plus précieux. J’ai quitté la start-up il y a de cela une bonne dizaine d’années, et, malgré les ricanements et les quolibets de ma famille, j’ai ouvert mon propre restaurant. Ils ont finit par ravaler leurs moqueries en goûtant à tous mes plats. Certains m’ont regardée d’un air suspicieux au début mais ils ont dû se rendre à l’évidence. Oui, aussi étonnant que cela puisse paraitre, soudain, je savais vraiment cuisiner.
Armée de ma vieille spatule fermement attachée à la ceinture de mon tablier, chaque jour, je cours dans tous les sens, je coupe, je hache, je cuis, je mélange.
Une étoile, puis deux, puis trois. Mon ascension a été fulgurante et je suis à la tête du restaurant le plus prisé de tout Paris. La presse se masse à ma porte et tente de capturer les visages de mes plus célèbres clients. Mon établissement ne désemplit pas, on m’appelle des mois en avance pour réserver. Je suis riche. Je suis célèbre. La vie est belle.

Puis il est arrivé. Le jour le plus important de ma carrière.
- Je veux que vous me privatisiez votre restaurant pour une soirée. Un repas pour huit personnes.
Je ne vous dirai pas de qui il s’agissait ni qui étaient les sept invités. Sachez juste qu’ils étaient et sont toujours les gens les plus influents de cette planète. J’ai fait nettoyer le restaurant de fond en combles. J’ai choisi sur le volet le meilleur Maître d’hôtel, les serveurs et serveuses les plus distingués, j’ai sélectionné les meilleurs ingrédients, les vins les plus fins.
Et cet après-midi, j’attache mon fidèle tablier, plus blanc que blanc, visse ma toque sur ma tête et ouvre avec ma clé le tiroir que je suis la seule autorisée à ouvrir dans la cuisine, afin d’en sortir ma spatule magique.
Je vacille. A l’intérieur, que des ustensiles flambants neufs. Je ne comprends pas. Derrière moi, ma mère, venue me souhaiter bonne chance, explose de joie :
- Surpriiiiiiise !!!!! Rien n’est plus beau pour ma grande fille ! Je t’ai emprunté ta clé la nuit dernière pour te faire la surprise. Tu es contente ?
Je déglutis, mon front se couvre de sueur moite et ma vue se trouble.
- Maman… où est la spatule de mamy ?
Ma mère, inquiète de ma réaction, se rapproche.
- Ce vieux truc dégueulasse avec lequel tu touilles ta marmite ? Ma grande, il était grand temps que tu t’en débarrasse. Si un inspecteur était entré un jour en te voyant mélanger quoi que ce soit avec ce truc, tu aurais eu de sacré soucis. Tu peux me remerc….
- MAMAN. OÙ. EST. LA. SPATULE ?
- Je… je…. Ne t’énerve pas ma belle. Je…. Je l’ai jetée avec les ordures hier soir…

Je me précipite vers la cour arrière mais mon cœur sait qu’il est déjà trop tard. Le camion poubelle passe extrêmement tôt le matin. Je suis foutue.
Comme une folle, je m’engouffre dans ma voiture, ignorant les supplications de ma mère derrière moi, et je me mets à rouler en direction de l’incinérateur à déchets. Je me précipite à l’intérieur et force l’entrée, sous les cris indignés des employés. J’arrive tant bien que mal à trouver la pièce où sont rassemblés tous les déchets de la ville. Je me mets à éventrer les sacs sur mon passage, essayant vainement de me frayer un chemin dans la montagne d’ordures ménagères. Autour de moi, des travailleurs en masque me regardent atterrés. L’odeur est pestilentielle mais je me roule dans la fange, à la recherche de ma spatule. C’est dans cet état que les policiers viennent me chercher, hurlante et déchevelée. Je me débats de toutes mes forces et je pousse des cris insensés. Après de longues minutes, je sens quelque chose d’acéré s’enfoncer dans ma peau et un liquide glacé s’immiscer dans mes veines. Je lève les yeux et aperçois un homme en blouse blanche qui retire l’aiguille d’une grosse seringue de ma jambe. J’essaie de protester encore plus fort, mais déjà, je sens que je m’endors.
Tout au loin j’aperçois un travailleur embarquer un sac déchiré duquel un manche en bois aux formes familières dépasse d’un trou. Je tente de crier mais seul un gémissement s’échappe de mes lèvres. Mes yeux sont en train de se fermer malgré moi mais je lutte juste assez longtemps pour voir l’homme jeter le sac dans les flammes.
La spatule n’est plus. Mon rêve est détruit. Je m’endors.
2234 mots Participation reçue

Le demi-dessin

Le studio mesurait 20 mètres carrés. Je le sais parce que c’est écrit sur le bail, et parce que je les ai vérifiés le premier soir : cinq pas dans un sens, quatre dans l’autre, en effectuant un petit détour par le lit.
J’ai monté mes affaires en une seule fois. J’aimais voyager léger, même quand il s’agissait de m’installer. Un carton et un sac. Le sac sur les épaules et le carton calé entre mes bras et mes cuisses. Le bâtiment ne contenait pas d’ascenseur, il m’a fallu monter une par une les marches des trois étages. Dans le carton, j’avais pris le strict nécessaire : deux assiettes, des couverts, une poêle, une multiprise, les livres de cours. Dans le sac : mes vêtements, ma trousse de toilette, mon ordinateur portable, le chargeur. Je pourrais refaire la liste en fermant les yeux. C’est une chose que j’aime bien savoir : savoir exactement ce que je transporte. À la maison, on ne sait jamais ; les objets sont là, puis ailleurs, sans jamais avoir de place précise. Ici, rien ne bouge sans mon autorisation.
Ma mère m’appelle tous les dimanches soir après le repas, le leur. On fait le tour : les courses, le loyer, la santé, les études et la météo. Parfois, Papa prend le téléphone pour me demander si je vais bien. Et derrière le grésillement de la télé ou le claquement d’une porte, j’entends Sami.
Sami a huit ans, moi vingt. Quand il est né, j’étais déjà assez grand pour prendre soin de lui lorsque mes parents ne le pouvaient pas. Cela m’a appris beaucoup de choses qui ne me servent plus ici : porter un enfant endormi du canapé jusqu’à son lit sans le réveiller, vérifier une fièvre du dos de la main, savoir qu’un sandwich se coupe en triangle, jamais en rectangle, sinon ce n’est pas pareil.
Les premiers jours dans cette nouvelle ville passent vite. J’épingle mon emploi du temps sur le mur de mon bureau et je prends le soin de l’envoyer à Maman. Elle m’a envoyé une photo de mon emploi du temps accroché au buffet.
Je repère le supermarché, la laverie et l’arrêt de mon bus. Le troisième soir, je finis de vider le carton. Je le retourne et le secoue au-dessus de mon lit, pour être sûr que rien ne manque. Rien n’en tombe. Je le ferme et le range au-dessus de l’armoire.
Par la fenêtre, la croix verte de la pharmacie illumine mon appartement, et la télé des voisins s’éteint à vingt-trois heures.
Je pose ma tête dans mes bras et Morphée m’emporte.
***
Quelques semaines plus tard. En tirant mon manteau de l’armoire, je fais tomber le carton. Il sonne creux, comme il le doit, mais en le redressant, je vois au fond un papier.
Un papier à plat, au fond du carton qui était censé être vide.
Je le prends. C’est une moitié de dessin aux crayons de couleur, sur du papier froissé. En trois secondes, il ne m’en a pas fallu plus, j’ai reconnu la patte de Sami.
Le ciel en bandes bleues et violettes tout en haut, l’herbe en bandes vertes tout en bas, et cette façon d’appuyer jusqu’à ce que ça brille.
Je le pose sur mon bureau, il est huit heures moins vingt. Je commence à neuf heures et le bus arrive à moins le quart. Je prends mon sac, ma carte, et je ferme à clé.
Dans l’escalier, je repense au dessin : comment avait-il pu atterrir dans un carton vide ?
Je rentre à dix-neuf heures. Le papier est toujours là où je l’ai laissé.
Je me réchauffe le plat de la veille, que je mange adossé à l’évier. Puis je m’assois avec le bout de papier entre les mains.
C’est la moitié droite d’une scène. Sur l’herbe, un petit bonhomme, et je n’ai pas besoin de chercher qui c’est : les cheveux en épis, les oreilles décollées, le ballon jaune sous le bras. Sami se dessine toujours de la même façon. Au-dessus, en lettres capitales : SAMI. Du bord gauche, le bord arraché, trois rayons de soleil entrent dans l’image. Le soleil n’est pas sur le morceau. Il est ailleurs, hors champ, et ses rayons traversent quand même ce bout. C’est sa marque, ça aussi : le soleil en coin et qui touche tout ce qu’il peut atteindre. L’un des rayons se pose sur sa tête.
Et il y a cette main, grande, qui entre par le bord arraché. Le poignet s’arrête à la déchirure, la main, elle, est entière, chaque doigt a son trait. La main libre de Sami est posée dedans.
Je n’ai jamais vu ce dessin. Je connais tous les dessins de Sami. C’est moi qui les ramassais sous la table, moi qui écrivais la date derrière chaque dessin. Celui du frigo, je peux le décrire sans photo : la maison au toit rouge, la fumée en tire-bouchon, le soleil dans le coin gauche, Papa, Maman et moi à gauche. Il est là depuis que Sami nous l’a fait quand il était au CP, accroché à l’aide d’un magnet. Celui-là, je ne le connais pas et je ne l’avais pas emporté. J’ai fait le carton moi-même. Je sais exactement ce que j’ai mis dedans.
Je retourne le dessin. Le mouvement se fait seul, par le côté, comme on tourne une page. Au dos, le papier est plus pâle. Je cherche le coin où j’aurais écrit la date, en bas à gauche.
Le coin est nu.
Je passe mon doigt sur le bord arraché. Des fibres blanches se soulèvent, un papier déchiré d’un coup sec. Je sais ce que fait une feuille qu’on déchire : deux bords qui se cherchent, deux profils qui s’emboîtent. Il faudra que je regarde l’autre.
Je le note. Le papier reste sous la lampe. Je sors mes fiches.
À vingt-trois heures, la télé des voisins s’éteint, et moi aussi.
***
Les partiels sont dans trois semaines. Je fais ce qu’il faut. Fiches le matin, annales l’après-midi, la laverie le mercredi parce qu’il n’y a personne. Je mange tout ce que je trouve. Je tiens mes comptes au centime près. Le studio est propre, et de l’extérieur tout se passe bien. D’ailleurs, tout va vraiment bien.
Le bout de dessin reste sur mon bureau. Au bout de quelques jours, je le glisse en guise de marque-page dans un manuel. Le lendemain, je le ressors.
Je pourrais envoyer un message. Je l’écris même : « Tu m’as glissé un dessin dans mes affaires ? » Mon pouce reste au-dessus de la flèche. Si Sami dit oui, il faudra qu’il m’explique où est le reste. Si Sami dit non —
Je redépose mon téléphone.
Je pourrais l’appeler aussi. Un soir comme ça, juste lui. Je ne l’ai jamais fait. C’est Maman qui appelle, le dimanche, et Sami passe dans le fond comme un courant d’air. La dernière fois que nous étions vraiment lui et moi, c’était… Je calcule. Je trouve la réponse. Je ne l’écris nulle part.
Il y a des choses que je ne sais plus. Le nom de sa maîtresse, si c’est une maîtresse. S’il a fini par perdre sa deuxième dent du haut, celle que je titillais tout l’été en le faisant rire exprès. S’il dort encore avec la porte entrouverte et la lumière du couloir ou si ça aussi, c’est du passé. Avant, je savais ces choses sans les apprendre. Elles étaient dans l’air de la maison, il suffisait de respirer. Maintenant, il faudrait demander. Alors je ne demande pas.
Je révise. Les jours sont pleins ; c’est ce qu’ils ont de mieux.
Le dimanche, Maman m’appelle, on fait le tour, je ne parle pas du dessin. Deux dimanches passent comme ça.
Le dessin reste sur mon bureau, il ne bouge pas. Moi non plus.
***
Le troisième dimanche, Maman appelle vers sept heures cinq. Je décroche à la deuxième sonnerie, comme toujours pour ne pas avoir l’air d’attendre.
— Alors, mon fils. Il fait beau ?
— Gris. Et à la maison ?
— Pareil. Ton loyer, c’est bon ? Les APL sont tombées ?
— C’est bon. Mardi.
— Tu as mangé équilibré cette semaine ?
— Je mange.
Elle me raconte que la voisine du troisième a marié sa fille, que sa voiture a encore fait des siennes. J’entends la cuisine derrière elle, un couvercle, l’huile qui bout. Elle me demande si je rentre après les partiels. Je dis qu’on verra. C’est le moment. Je le fais passer entre deux phrases, comme si de rien n’était.
— Dis, le dessin de Sami, sur le frigo. Il est toujours là ?
Un temps. Pas un silence. Le temps que quelqu’un met pour tourner la tête.
— Ben oui, il est toujours là. Pourquoi ?
— Comme ça. Il est entier ?
— Comment ça entier ?
— Entier. Il ne lui manque pas un bout ?
Elle me rit au nez.
— Qu’est-ce que tu veux qu’il lui manque ? Il est là, il a toujours été comme ça. Il ne tient plus très bien, par contre. Le magnet du garagiste est mort, il glisse tout le temps. Un jour, je le rangerai dans le classeur avec les autres.
— Ne le range pas.
Ça m’a échappé. Elle ne relève pas.
— De toute façon, ton père parle de changer le frigo. Attends — Sami ! C’est ton frère. Et mets tes chaussons !
Un souffle trop près du micro :
— Allô ? Devine. J’ai perdu la dent. Celle du haut. Elle est tombée dans la compote, j’ai failli la manger. Maman a crié.
— La grosse, celle qui bougeait ?
— Ouais. La souris m’a donné deux euros. Karim, il dit que la souris existe pas, mais Karim, il dit n’importe quoi. Et j’ai marqué deux buts jeudi. Le deuxième, le gardien, il l’a même pas vu.
— Deux buts ? Tu es vraiment trop fort.
— Ouais. Tu viens quand ?
Je regarde mon bureau.
— Bientôt.
— C’est quand bientôt ?
— Sami. Dis. Tu m’avais fait un dessin ? Toi avec le ballon jaune, et une…
— Maman, elle dit que je dois aller à la douche. Tu viendras à mon match ? Y en a un après les vacances.
— Sami.
— Je te passe Maman. À plus !
Le téléphone change de main, Maman revient, l’huile toujours derrière elle.
— Il est super content, depuis qu’il a marqué ses deux buts. Bon, je te laisse. Couvre-toi cette semaine, il prévoit de la pluie.
— Oui, ne t’inquiète pas. Allez, embrasse tout le monde.
— Allez, bye.
Elle raccroche. Le studio reprend sa taille exacte. Sur le bureau, sous la lampe, la petite main tient toujours la grande.
***
Le lundi, j’attends dix heures, l’heure où elle a fini le ménage et n’a pas encore commencé le repas.
J’écris : « Tu peux m’envoyer le frigo en photo ? « Si Papa veut le vendre, je peux regarder si quelqu’un est intéressé. »
Elle me répond à la minute suivante avec un pouce en l’air, et une minute plus tard, les trois photos. La porte, le côté et le joint fatigué du bas.
Sur la première, on voit l’entièreté du frigo. La liste de courses, le calendrier de l’école. Un rendez-vous chez le dentiste. La vie de là-bas aimantée, à jour. Et le dessin, en haut à droite, qui glisse comme elle l’a dit.
Je zoome sur la photo.
La maison au toit rouge. La fumée en forme de tire-bouchon. Le soleil dans le coin gauche, les rayons partout, appuyés jusqu’à la brillance. Papa, Maman et moi qui nous donnons la main. Trois. Je recompte. Papa a ses deux mains, Maman et moi aussi : personne ne tend le bras.
Pourtant, il était bien là.
Le dessin plein, équilibré, est fini. Rien ne déborde, aucun trait ne touche les bords : les rayons s’arrêtent avant, l’herbe s’arrête avant, comme si la feuille avait toujours su où elle finissait.
J’agrandis encore, sur le côté droit.
Le bord est net. Droit. Un bord qui n’a jamais rien tenu d’autre que lui-même.
Je pose le téléphone sur le bureau, à côté du dessin, et je les aligne. La bande de ciel est à la même hauteur. La bande d’herbe aussi. Les trois rayons de mon morceau entrent exactement dans l’axe du soleil. Tout continue. Rien ne s’emboîte. D’un côté, un bord coupé au cordeau. De l’autre, le mien, arraché, les fibres levées.
Deux moitiés. Aucune déchirure au monde ne produit ça.
Je retourne le téléphone, écran contre le bois. Je laisse la lampe allumée.
Le vendredi, le réveil sonne. Je range le studio comme si quelqu’un devait venir, mais personne ne devait venir. Les fiches restent sur mon bureau, empilées, à jour. Le sac à dos sur l’épaule. Le dessin plié en deux, dans la poche de la chemise, on le voit dépasser.
Sur le quai, il fait froid. Les haut-parleurs crachent le nom des villes que les trains desservent. Le train entre en gare, long, tout trempé. Je monte. Place côté fenêtre, dans le sens de la marche.
Le train part. Les immeubles s’espacent, s’abaissent, lâchent prise.
Je sors le dessin et je le déplie contre la vitre. Le verre est froid, il tremble un peu, je couche les fibres levées, une par une, dans le sens de la marche.
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Un ailleurs salutaire

Un ailleurs salutaire

— Pourtant, il était bien là.
— Et pourquoi tu l’as poussé alors ?
— Parce qu’il est mieux ici, pardi.
— Mais je te connais, dans cinq minutes, tu me diras que c’était mieux avant.
— Et toi, tu me répliqueras qu’il était pourtant bien ici, pour ne pas que je le remettre là.
— Ici et là, je trouve que ce n’est pas quand même pas pareil.
— Oui, tu as raison, on ne va pas s’éparpiller.
— Pardon ?
— Oui, trouver quelque chose ici et là, ça veut dire que c’est éparpillé.
— C’est malin !
— Merci pour le compliment, mais on ne va pas en rester là.
— Ok, ce sera donc ici.
— Ah non, pas question !
— Mais tu viens de dire qu’on n’en restait pas là. Donc, c’est bien ici alors, comme je l’avais dit avant!
— Avant... quand j’avais dit qu’il était bien là, ou bien ensuite, quand je l’ai jugé mieux ici.
— Arrête de m’embrouiller !
— Oui, c’est vrai. Pourquoi quelqu’un a inventé ce truc. Il est moche et on ne sait pas où le mettre.
— Ok, je suis d’accord. C’est ici que j’arrête la prise de tête et je me demande bien pourquoi on en est arrivé là.
— Va savoir…
2172 mots Participation reçue

Le Capital Interdit

Mardi, 22 janvier : 14h25

Jétais en train de fouiller l’ancienne demeure de mon grand-père, récemment décédé. Je ne l’ai jamais réellement connu, ma famille s’indignait à son propos, le qualifiait « d’intellectuel hérétique ». Il était homme qu’on évitait et jugeait de par l’étrange admiration qu’il éprouvait envers toutes formes de culture. Cependant, après sa perte, toute la famille s’était impatiemment précipitée vers sa maison pour la piller et la vider de toute son âme. Il habitait une vieille maison d’un village de Val de Marne, en banlieue parisienne. Sa demeure était celle ou ma mère et sa fratrie avait grandi, puis s'était empressé de quitter. Mes tantes et oncles étaient tous passés au préalable et ainsi s’étaient rués sur tout ce qui était intéressant de prendre. Alors la maison était dépourvue d’imprimante, de télévision et cetera. Ainsi, il demeurait le véritable aspect de la maison. Il y régnait une atmosphère pesante, presque horrifique. Des tableaux, réalistes comme abstrait égayait les murs jaunis par le temps, des vieux jouets pour enfants étaient fièrement exposés sur de vieux meubles de bois vernis. Ce n’était guère ceux de sa progéniture, l’homme s’adonnait à la collection d’ancien joujoux et de diverses babioles archaïques.

Dans la maison, il ne restait de notoire, que quelques vêtements désuets pliés dans les placards, des meubles d’antan en tout genre, et quelques vaisselles. En fouillant l’un des pantalons les plus sobres que j’eusse trouver, ma main effleura une espèce de rectangle étrangement rigide. Je le sortis de la poche du pantalon. Mon visage se crispa, et j’eut l’impression que mon cœur cessa de battre un instant, c’était un livre. Mais pas l’un de ses livres idiots vendus par ces chefs d'états ou écrits par des hommes d'affaires en cravate qui t'explique comment réussir ta vie et bâtir en 2 mois ce qu'ils ont bâti en 12 ans. Il s'agissait d'un vrai livre, un livre prohibé par la société. Il me semble que les livres dit “trop réfléchi” ont été annihilés suite à un autodafé ou quelque chose du genre. Même si je n'en connais pas la raison et les risques, je suis pratiquement certain que la société punit les intellectuels.
Je regarde la couverture, il y est écrit en lettres majuscules “Le Capital, Karl Marx”. Le texte a l'air un peu compliqué, il paraît que c'est de la philosophie. Le résumé indique qu'il parle de classes sociales, d'industrie, du patronat (il paraît que le patronat désigne ces grands messieurs multimillionnaires en costume trois pièces que le peuple rêve d'être mais est condamné à les servir tel des esclaves). Je ne comprends pas, pourquoi suis-je en train de m'obnubiler devant la simple suite sempiternelle des 26 mêmes caractères appelés lettres. Serait-ce l'envie de l'interdit, la peur maquillée en envie, après tout, qui en saura à propos de son existence ? Je le dissimulerais dans l'un des tiroirs de ma table de chevet ! En priant pour que personne ne l'ouvre ! Non, je ne puis, je ne peux encourir ce risque, c'est bien trop risqué… Toutefois, l'envie est trop forte, que peut contenir cet ouvrage ? Ça y est, mon choix est pris, j'encours un grand risque, mais en contrepartie, j'obtiendrais du savoir ! Ainsi, je dissimulai l'ouvrage sous mon épais sweatshirt de manière à qu'il soit indiscernable.

Une fois à la maison, je fourre l'hérésie au fond de l'un des tiroirs de ma commode. Un éclair de conscience me traverse et je repense aux représailles. Si je suis découvert, qu'adviendra-t-il de moi, de mes amis, de ma famille ? Pourquoi les gouvernements haïs tant la culture exceptée celle du vide ? J'ouvre le tiroir, jette un coup d'œil sur l'ouvrage puis je m’interroge, il est fou de se dire que Karl Marx a certainement dévoué une bonne partie de sa vie afin de transmettre son savoir et cela sans IA ou outil de ce genre. Et ainsi de suite, je regarde puis ferme le tiroir sans jamais réellement l'inspecter en profondeur. Et si j'étais surveillé ? Mes interrogations me submergèrent et j'eus du mal à fermer l'œil de la nuit.

Or, à mon réveil, un frisson d'horreur me traversa l'esprit, le livre, il avait miraculeusement disparu, quelqu'un l'avait pris ! Mais qui donc ? Le pire dans cette affaire, c'était que je ne pouvais en parler à personne. Si quelqu'un venait à me dénoncer, il en serait fini de moi, aux yeux du monde, je serais “l’hérétique lecteur”. Qui l'avait dérobé ? Était-il lui aussi en quête de savoir ? Était-il mal famé ? Toutes ces questions me tracassèrent à un tel point que je faillis louper le métro. Heureusement, mes esprits me revinrent et je partis enrichir le capitalisme.

Dans mon entreprise, l'on travaille jusqu'à très tard, à vrai dire, le manager ne nous laisse pas partir tant que nous ne sommes pas épuisés, ceci même si nous avons achevé le travail requis. Les hauts placés quant à eux se charge de nous commander, nous les employés qui n'avons que pour choix travailler ou survivre. Dans le système actuel français, l'on a 2 choix, l'on choisit entre se réduire de son plein gré en esclavage maquillé en emploi ou alors : vivre dans la rue et se nourrir dans les poubelles. J'ai fait le premier choix, bien que rude, je pense que c'était la bonne solution, j'ai cédé à la pression comme la majorité d'ailleurs. En réalité, ce n'était et ce n'est le rêve de personne d'avoir mon job, or les personnes comme moi n'ont pas su saisir les opportunités pour leurs rêves ou quelque chose du genre. C'est peut-être d'ailleurs l'une des raisons de l'interdiction des livres, les capitalistes ne veulent probablement pas que les gens parviennent aux fins de leurs grandes ambitions, je ne sais pas. Il est 22h, ma journée est terminée, le travail d'aujourd'hui était rude, presque jusqu'à me faire oublier toute cette histoire de libre.

En descendant les marches du métro, une sensation malfaisante me traverse, je suis seul sur la rame, une sorte d'étrange brouillard inhabituel. Cette sensation pesante établie, j'entrai dans le long serpent électrifié, les portes s'apprêtèrent à se refermer quand un homme, brun, coiffé, costume repassé, une valise à la main entra en trombe. Lorsque nos regards se croisèrent, je fis épris d'un léger frisson, son regard était perçant, il me regarda avec mépris avant de me rejoindre. Il me salua avant d'ouvrir sa mallette et de s'exclamer :

-C'est à vous, n'est-ce pas ?

Mon teint virât au blanc, je ne rêvais pas… L’homme me tendait un ouvrage sur lequel était écrit en lettre majuscules “Le Capital, Karl Marx”. Je croyais rêver ! J'eus beau regarder l’homme, puis l'ouvrage. Pourtant il était bien là, ils étaient bien là. L'ouvrage, tout comme cet homme empli de mystère. Au début, j'ai négligé cet homme, mais avec du recul, qui était-il ?

-Je ne crois pas.
-Si, j'insiste, c’est à vous n'est-ce pas ?
-Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez, mais laissez-moi tranquille, je vous prie.
-N'avez-vous pas honte monsieur. Pourquoi ? POURQUOI FAITES VOUS CELA ?! Dit-il en me fixant. Honte à vous ! Pour qui vous prenez-vous ? Vous vous pensez supérieur ? Monsieur, doit prouver au monde qu'il est plus intelligent, plus attentif, supérieur aussi peut être ! C'est cela, monsieur est trop supérieur, monsieur ne peut pas scroller et s'abrutir devant un écran comme tout le monde ! Ne vous avisez pas d'essayer de le prouver au monde, vous imaginez la frustration de tous ces gens ? Monsieur, personne, même vous n'avez le droit d'être différent des autres. Alors, si l'on vous surprends un livre à la main, les gens vous haïront et vous serez exclu socialement, c'est vraiment ça que vous voulez ?
-Monsieur, calmez-vous, s'il vous plaît. Je ne vous connais ni d'Adam ni d'Eve et vous m'agressez !
-Bien sûr, j'ai eu un moment d'égarement, je vous prie de m’excuser. Mon nom est Jonathan Miller, et vous ?

À ce moment-là, ma bouche s'ouvrit, mais je ne parvins pas à articuler un son. Peut-être qu’instinctivement, mon cœur, effrayé des répercussions, craignait que ce Jonathan nous dénonce. C'était peut-être autre chose, je ne sais pas. Du moins, à ce moment précis, mon identité m'était inconnue.

-Je… Je ne m'en souviens plus…

Mais au lieu de me ruer de questions et d'accusations, d'un air posé il me répondit.

-Monde éphémère, mutilé à ras,
Moi non plus, je ne suis pas.
Accusé à terre et achevé
Se pensant damné, pour l'éternité.
Pour lui, monde parfait, les cèpes, les hêtres
Le damné possesseur du droit de l'être.
Pauvre moi, pauvre rame, qui sommes-nous ?
L’accusé est-il tout bonnement fou ?
Vous savez monsieur, personne n'existe réellement. Dans ce monde corrompu, l’on n’est jamais réellement humain. Soit l'on est exploité comme une bête sauvage, soit l'on exploite, soit l'on meurt. C'est comme ça, ici c'est être mangé ou manger ! Mais si l'on mange, nous sommes des monstres et si l'on est mangé, l'on a plus le temps d'exister ! Dit-il en me fixant, je n'osai pas répondre.
-Pourquoi, ce métro n'avance pas ? Il se fait déjà tard !
-Vous n'avez toujours pas compris ? Ici, vous êtes enfermé, je veille sur vous ! Montrez-vous reconnaissant, j'ai opéré à temps pour que les gens ne soient pas au courant de la calomnie que vous vous apprêtiez à réaliser.

À ce moment-là, je compris que ce métro était ma cellule et Jonathan mon...gardien ? Cependant, une question me demeurait, comment avait-il pris possession de l'ouvrage. Brusquement, je me levai et me dirigeai en direction de la porte du métro, je la tambourinais sempiternellement, en vain. Était-ce là ma perte ?

-Ne voyez pas, vous êtes instable. Dites-moi monsieur, connaissez-vous Bobby Fischer ? Non, évidemment, vous ne le connaissez pas. Il était un grand joueur d'échecs. Vous savez, ce jeu que certains fous pratiquent aujourd'hui sur leurs smartphones, ils devraient en avoir honte d'ailleurs, personne n'a le droit d'être supérieur. Lui, jouait sur un plateau. Il paraît que son zèle était d'une telle puissance qu'il en est devenu fou. C'est le problème des intellectuels, ils se démènent jusqu'à la folie. C'est pour ça que les entreprises ont inventé des moyens beaucoup plus plaisants pour s'occuper. Pourquoi lire tandis que vous avez la possibilité de flâner sur les réseaux sociaux ?

Réalisant que je ne pouvais pas m'occuper d'une autre manière, je me décidai à lui répondre.

-Et pourquoi flâner sur les réseaux sociaux tandis que j'ai la possibilité de m'instruire ? Pourquoi la société méprise la lecture ? Pourtant, il paraît que celle-ci nous permet de rêver, de découvrir des points de vue différents et ainsi, nous permet d'imaginer un monde meilleur que celui-ci qui n'est que corruption et haine !
-En vérité, les gens n'osent rien. Vous savez, la différence a tant été réprimée et stigmatisée que les gens n'osent plus. Les gens pensent que leurs rêves vont venir d'un seul coup. Dans les ouvrages écrits par des ultras riches, c'est souvent ce qu'ils vont vous faire croire pour rester seul sur les marchés. De même pour la culture, les gens ne l'osent pas, par peur du jugement. Ce sont les esprits qui ont prohibé la littérature, ça n'a jamais été les gouvernements.
-Je ne comprends pas, ou voulez-vous en venir ?
À ma grande stupeur, il dégaina une arme à feu de petite taille et la plaça sur sa tempe.
-Ta seule cellule, c’est toi.

Plus rien, une détonation puis rien, plus un reproche, plus un cri, plus rien. Je levai la tête, ma pupille se dilata. Le métro, il était plein à craquer, comment ?! Le plus étrange dans cette affaire, c’est qu’un livre était dans mes mains, mais personne ne m’épiait, pas un regard de dégoût des voyages, pas une plainte. Je n'avais pas la tête à prendre le métro. Ainsi, je replaçai le livre dans mon sac puis marchai à travers les quartiers, lorsqu’un panneau lumineux attira mon attention, il y était indiqué “Librairie”. J'y entra et y accosta le vendeur, un vieil homme souriant et chaleureux.

-Bonjour, j'aimerais me mettre à la lecture et je ne sais pas trop par quoi commencer !
-Oh, bonjour monsieur ! La visite n'est pas commune ces temps-ci, surtout à une heure aussi tardive ! Si vous voulez commencer la littérature, je vous conseillerai ceci, c'est très prenant !
Il regarda chaque livre minutieusement, jusqu'à en saisir un avant de me le tendre, sur la couverture, on y lit “Fahrenheit 451, Ray Bradbury”, je retourne l'ouvrage afin d'y lire le résumé, ça a l'air intéressant.
-Je vais vous le prendre, je pense !
-D’accord, ça vous fera un total de 8.60€, je vous prie !
-Par carte s’il vous plaît.
Lorsque je sortis ma carte bancaire, je remarquai un détail. Pourtant, Il ne m’a pas surpris. A vrai dire, je le savais depuis le départ. Sur ma carte était inscrit comme titulaire “Jonathan Miller”, ça n’a rien d'étonnant, je suis et j’ai toujours été Jonathan.
1265 mots Participation reçue

#visiteduvizir

Ancien Empire, 2640 av. J.-C.

La sueur perlait sur son front lorsqu’il aperçut Rahotep perché sur un bloc de calcaire. Le scribe, vêtu d’un pagne de lin blanc, scrollait discrètement sur son téléphone. À intervalles réguliers, il plissait les yeux, probablement aveuglé par un excès de luminosité.
Néfermaât s’approcha, sous les plumes agitées de son porteur d’éventail. Chef des travaux de construction royaux, fils du roi Snéfrou, il se présenta à l’entrée de la pyramide tel un percepteur royal venu réclamer son dû.
Rahotep sursauta avant de s’incliner en une révérence qui balaya sa longue perruque noire contre l’argile sèche. Bien qu’en charge des travaux de Meïdoum, il n’avait aperçu le vizir qu’à un nombre restreint de reprises.
— Mon seigneur.
Le porteur d’éventail fut remercié d’un revers de la main.
— Où en est l’avancée de votre dernière phase de construction ?
Rahotep réajusta ses mèches tout en se raclant la gorge.
— Le chantier a été… retardé.
Le vizir le toisa. Il s’empressa d’ajouter :
— La colère de Seth s’est abattue sur nous ! Les embarcations de pierres ont été frappées par des vents violents, les vagues les submergeaient, les voiles se sont déchirées ! Nombre de nos cargaisons n’ont jamais atteint le port de Djed-Snéfrou…
Rahotep désigna l’écran de son téléphone duquel s’échappaient les grondements du tonnerre et les cris des ramiers. Néfermaât observa quelques instants la vidéo.
— Que vos offrandes puissent apaiser les dieux.

Étroite et sombre, l’entrée nord de la pyramide attisait la curiosité du vizir. Il alluma la lampe torche de son propre téléphone, puis s’engouffra dans le couloir incliné. Les poussières en suspension lui grattèrent aussitôt la gorge, si bien qu’il eut l'impression d’être pris dans une tempête de sable invisible. L’écho d’une quinte de toux parvint aux oreilles de Rahotep qui s’empressa de le rejoindre.

La lumière du téléphone balayait chacun des blocs de pierre. Certains étaient grossièrement taillés, d’autres fissurés.
— Du calcaire local, mon seigneur.
À travers les stories du scribe, il les avait déjà minutieusement étudiés. Abonné discret mais très attentif, l’arrêt des travaux ne lui avait en réalité pas échappé.

Un frisson parcourut Néfermaât. Voilà au moins quarante mètres qu’il avançait dans le couloir, à moitié courbé sous le plafond.
— Par Anubis… ce conduit n’en finit-il jamais ?
— Êtes-vous impressionné ?
Le scribe ne quittait pas son téléphone. Ses doigts s’agitaient sur l’écran.
— Longueur du couloir ?
— Cent huit coudées.
Un flash parcourut l’obscurité.
— Hauteur sous plafond ?
Du bout des lèvres, Rahotep murmura :
— #phase3 #Meïdoum #visiteduvizir
Le tintement d’une notification brisa l’écho régulier de leurs pas. La story venait d’être postée. Néfermaât bascula son téléphone en silencieux.
— La chambre funéraire ?
— Au bout du deuxième couloir, mon seigneur.

Un assemblage en bois, disposé dans un puits vertical, se distingua peu à peu dans le faisceau de sa lampe. Néfermaât y agrippa ses mains et entama l'ascension.
Le bois craquait. Certains morceaux se détachaient.
— Du bois de cèdre ?
— Évidemment. Du Liban.
— Je le pensais plus solide.
Vide et froid, le caveau ne se distinguait du reste de la construction que par ce délicat parfum d’encens. Voilà le futur tombeau de son père et, peut-être aussi, le sien un jour.
Il s’accroupit, interpellé par le rouleau de papyrus glissé entre deux tas de bois. Des plans oubliés ? Il déroula le feuillet, laissant apparaître des suites de hiéroglyphes. Il l’examina à plusieurs reprises, les sourcils froncés, sans parvenir à le déchiffrer.
— Qu’est-ce donc ?
Rahotep s’empara du rouleau.
— Du papyrus.
— Me prenez-vous pour un idiot ? Dites-moi plutôt ce que tout cela signifie ! Et lâchez-moi cet appareil !
Il retourna le rouleau dans tous les sens, sans plus de succès.
— Je reconnais bien ces symboles, mais leur agencement est complètement incohérent. Je ne peux vous renseigner.
— Par Osiris ! Vous êtes un homme de savoir, Rahotep ! Comment pouvez-vous ignorer la signification de documents se trouvant sur votre propre chantier ?
Le scribe recula aussitôt, le buste incliné.
Dans un soupir, Néfermaât entama son inspection de la voûte en encorbellement. L'architecture, au moins, lui plaisait.
— Où est la cuve de pierre ?
Il eut pour seule réponse une voix artificielle.

« D’après mes données, il s’agirait d’un extrait du journal de Merer. »

Le scribe tenta d'étouffer le son de son téléphone dans le lin qui l’habillait. Les yeux écarquillés telle une bête prise dans les phares, il s’immobilisa au centre de la pièce. La voix de son assistant virtuel s’était échappée sans qu’il puisse la contrôler.
Par une stupide erreur de volume sonore, il venait de révéler son secret. Comment aurait-il pu ériger cette pyramide sans l’aide de son algorithme ?
— Qui est Merer ?
— Je l’ignore, mon seigneur.
Le visage du vizir se rigidifia.
Allait-il être destitué ? Rahotep envisagea un instant de pousser le vizir dans le puits vertical. Un simple accident, dans ces lieux obscurs. Mais la chute ne serait pas assez haute pour garantir la mort du fils du roi. Fallait-il tout avouer ?
Au lieu de cela, le vizir continua :
— Qu’attendez-vous pour lui demander la traduction de ce texte ?
Le scribe se jeta sur son téléphone, puis l’assistant virtuel reprit :

« Le Vizir Néfermaât et le scribe Rahotep trouvent un papyrus, déposé à leur intention, entre deux poutres de cèdre. »

Néfermaât fit brusquement face et traversa la chambre en une foulée.
— Vous moquez-vous de moi ?
Rahotep trembla.

« Ne sachant pas décrypter ces hiéroglyphes, le scribe se résigne à faire appel à son assistant virtuel. Plutôt que de le sermonner, le vizir s'empresse de lui demander la suite de la traduction… »

Néfermaât brassait davantage d’air que les plumes d’autruche. Ses pas tambourinaient au même rythme que son cœur. Ses dents grignotaient ses doigts sans pitié.
— Incroyable… murmura Rahotep.
Le scribe suivait du bout de l’index le déchiffrage du papyrus. Tout cela lui paraissait irréel. Pourtant, il était bien là. Une prophétie sur ses genoux. Ses abonnés l’acclameraient, sa notoriété le ferait connaître à travers tout l’empire.
— #Rahotepleprophète.
Quelques lignes seulement les séparaient peut-être d’un trésor. Il appuya à nouveau sur le bouton lecture.

« Prisonniers de l’obscurité, les deux protagonistes ne remarquent pas le nuage de poussière en train de se former. »

La lampe torche fut braquée dans toutes les directions, entre deux quintes de toux.
— Allons-nous-en ! cria le vizir en crachant un ongle fraîchement arraché.
— Nous allons rentrer dans l’histoire, mon seigneur !
Le sourire aux lèvres, le scribe leva le papyrus vers les dieux. Des craquements lointains stoppèrent son action.
— Êtes-vous devenu fou ?
Un vacarme assourdissant rendit presque inaudible la suite de la traduction.

« Les poutres de cèdre commencent à s'affaisser sous le poids de la pierre. »

— Fuyez ! hurla le vizir en se jetant dans le puits vertical.
Le scribe se tenait immobile, hypnotisé.

« Alors qu’ils tentent de fuir, la structure s'écroule, les engloutissant pour l’éternité. »

La pyramide entière fut prise de secousses. Le scribe brandit son téléphone à bout de bras.
— Mais que faites-vous, Rahotep ?
— Un live !
Le fracas des pierres enterra ses derniers mots.
Ils furent projetés au sol tandis que Meïdoum devenait leur tombeau.

Des millénaires plus tard, des archéologues retrouveront ce papyrus.
Ils l’identifieront comme le « papyrus de Merer ».

L’écran de votre téléphone s'illumine.
Votre assistant virtuel reprend :
« Vous finissez votre lecture. Le mur vient de bouger. »
1240 mots Participation reçue

Alors c’est…?

- Eh Chris ! Ç’a été ?
- Chuis vraiment pas sûr, et toi ?
- Oh, allez, tu vas l’avoir ! Moi, j’pense j’ai la moyenne…!
Dernier jour de partiels, ça y est, les vacances ! ‘Fin, le “repos pédagogique”… mais c'est pareil ! J’en peux tellement plus. J’ai failli être en retard ce matin. J’ai glissé à cause du verglas et me suis écorché. Le dernier exam’ était trop dur alors que j’avais révisé.
Et en plus j’ai croisé Nate, mon pire ennemi. Il m’a juste fixé sans rien dire, comme il le fait souvent depuis quelques temps. Et j’aime pas ça. J'ai l'habitude qu'il me donne un coup de coude ou qu'il m’insulte, mais pas ça. Limite, je préfère être malmené que d’affronter son regard. Parce que je le comprends pas.

Retour à la maison. Je me sers une limonade, vais au salon… et découvre un objet emballé sur la table. Avec une feuille où y’a juste écrit “CHRIS”. Je le prends sur le canapé, le déballe : une jolie boîte en bois. ‘Fin, on dirait. Parce que je vois pas comment ça s’ouvre.
- Qui m’a mis ça là ? (…) Faut qu’je regarde si y’a quelq'un d'autre ici…
Et deux minutes après :
- Ah bah t’es là !
Ma grand sœur Jade, encore devant son ordi avec le casque.
- Ah, t'es rentré ? Ça s'est bien passé ?
- Pas trop, mais au moins c’est fini. Dis, c'est toi qui a mis ça sur la table du salon ?
- Nan, mais c'est trop beau…
- Tu sais pas d'où ça vient ?
- Du tout.
- Je descends !
Je vais voir la concierge, une dame un peu âgée qui a un chien.
- Excusez-moi, Madame Lance… Est-ce que quelqu'un est venu me voir ?
- Non, mon grand… Personne ! En tout cas, personne n’a demandé à te voir… Et de toute manière, j'étais bien trop occupée… Choupette qu’est malade, M. Sargo qui se plaignait de fuites dans sa salle de bain, et -
- Bon courage – excusez-moi, mais j’dois y aller !
C'est qu’elle peut être bavarde… Et là j'ai pas le temps. Je comprends pas d’où peut venir la boîte si personne n'est venu. J’ai demandé aux parents, mais c'est pas eux non plus… C'est quand même pas un fantôme, si ?
Je passe la soirée à essayer de l’ouvrir, et ça finit par m'énerver. Ça doit être un casse-tête. Je l’abandonne sur mon bureau avant d'aller dormir. Le lendemain, j'y pense plus avant l’après-midi, et ça ne s’ouvre toujours pas.
- Oh, tu l’as pas résolu ?
Jade, qui passe devant ma chambre.
- Quoi…?
- C'est une boîte casse-tête. Faut le résoudre pour pouvoir l’ouvrir.
- Hein ?! Oh naan… Si c'est comme ça, j’en ai pour des jours !
- J’peux regarder ?
- Vas-y.
Elle l’emporte dans sa chambre, et je m’allonge. Je commençais à m’endormir quand elle revient.
- Eurêka ! Tiens, c'est ouvert. C'était trop kiffant !
- Super… Merci, Jade.
- Avec plaisir !
J'ouvre le tiroir. Un papier plié. Quand je l'ouvre, je me fige. Une photocopie d'une photo, celle d'un homme. Je finis par voir une inscription : “Tu le reconnais ?”.
- Ben oui, c'est Papa… ‘fin j’crois… Faut que je trouve un album…
Quand je le trouve, je compare les photos. C’est bien lui, plus jeune. Mais celle que j’ai reçue semble coupée. Au dos de la feuille, une autre inscription : “Il est avec une femme, Clarissa. Si tu veux des réponses, cherche les dans ta famille”. Mais c'est qui à la fin !!
Ce cliché ne quitte plus mes pensées. Il m’obsède, mais j’ose pas demander à mes parents ou à Jade. Je sais pas pourquoi. Je décide que je demanderais à Mamie Laurence – surnom Mamie Laurie, puisqu'on doit la voir pour les fêtes. On part demain. Mince, ma valise !

- Mamie ! Il est où le livre ?!
Mes petits cousins Sara et Arnold.
- Quel livre, mes chéris ?
- Mais le livre ! Celui – celui… avec le chien, là…
- Ah oui ! Mais il n’est pas sur la commode ?
- Naan !
- Pourtant, il était bien là. Ah, le voilà !
- Ouais !!
- Les enfants, qu’est-ce qu’on dit ?
- Merci Mamie !!
Ce problème résolu, elle revient s’asseoir.
- Chris, mon chou… Comment vont les études ?
- Ça se passe assez bien… Mais c'est compliqué… c'est un changement quoi. C'est plus comme au lycée.
- Bien sûr ! Mais tu vas t’y faire, tu verras.
- J’espère, Mamie…
Quand je réussis à me retrouver seul avec elle, je lui raconte toute l'affaire.
- C'est bien Paul – ton papa – sur cette photo… Hm…
- Dis, Mamie… Est-ce que… Est-ce qu’on a une Clarissa dans la famille ?
Elle ouvre grand les yeux.
- Mais oui ! Je sais !
Mamie Laurie se précipite vers la commode, en sort un album.
- Il me semblait connaître cette photo. Regarde…
C’est bien une femme à côté de Papa. Tous deux sont souriants, très proches.
- Voilà Clarissa… ta tante !
- Ma… tante ? Quoi ?!
- Oui, la sœur de ton père… Ils se sont disputés avant le mariage de ton père, et ont donc coupé tout contact. Et puis elle s'est mariée à un homme d'une autre ville… Hm… Ah… Sally !
Sa petite sœur, à qui elle fait signe de se rapprocher.
- Oui, Laurie ?
- Tu t’souviens de Clarissa, la sœur de Paul ?
- Oh, bien sûr…!
- Comment c’est, le nom de son mari ?
- M. Niros, voyons !
- Ah mais oui, bien sûr !
- Niros !
- Tout va bien mon grand ? Ce que tu es pâle !
Y’a de quoi !

Quelques jours plus tard, dans un parc. J'attends quelqu'un, mais je suis pas sûr qu'il viendra. Ah, quelqu'un arrive… Non, pas lui. D'autres faux espoirs plus tard, il arrive enfin.
- Chris.
- Nate.
- Alors…?
- C'était toi, la boîte et la photo ?
- Ouais.
- Comment t'as fait ?
- La concierge était distraite. J’ai pris les clefs.
- T’es vraiment dingue, n'empêche. Pourquoi t’as fait tout ça ?
- Bah… Je pouvais pas juste te le dire, tu m'aurais pas cru. Mais je voulais que tu saches. Donc, fallait que ça vienne de ta famille.
- Mais pourquoi le casse-tête ?
- Boh, juste pour t’embêter un peu. Ça fait chasse au trésor, tu vois.
- Soupir… Et sinon, comment t’as su pour Papa… et ta maman ?
- J’ai suis tombé sur la photo, et j'ai trouvé qu'il te ressemblait. Alors j’ai demandé à Maman, elle a fini par m’expliquer.
- Donc… On est… cousins ?
- Beh oui, puisque Clarissa, c’est Maman.
Cette fois, il a la photo complète, et c’est bien la même que celle que m’a montrée Mamie.
- Regarde, j’ai des photos plus récentes de Maman.
- Ah oui, c’est bien elle…

Il m’a fallu du temps pour accepter la vérité. Pour accepter que Nate est de ma famille. Après, on a enterré la hache de guerre. Il m’a fait rencontrer ma tante Clarissa. Et elle et Papa ont fini par se réconcilier. Dire qu’on s’est détestés pendant tout ce temps, alors qu’on est cousins ! Que de temps perdu…
1736 mots Participation reçue

Le fragment de corona

Le Fragment de Corona
Earl Prather trouva le premier morceau un peu avant l'aube, le 3 juillet 1947, sur les terres du ranch Foster, au nord de Corona, dans le comté de Lincoln. L'orage de la veille avait couché les clôtures sur près d'un demi-mille, et c'est en réparant les piquets qu'il vit, accroché aux ronces, quelque chose qui n'était ni du métal ni du papier, gris comme de la cendre froide et léger comme une feuille sèche.
Il le décrocha sans y penser, le glissa dans sa poche de chemise, et continua son travail. Il en trouva d'autres bouts dans l'heure qui suivit, dispersés dans les broussailles sur des centaines de mètres, certains gravés de signes qu'aucun alphabet ne semblait revendiquer. Le champ entier ressemblait à ce que laisse un accident, sans qu'on distingue nulle part la carcasse de ce qui s'était brisé. Il travailla jusqu'à midi comme si de rien n'était, la poche un peu lourde contre sa poitrine, et il ne dit rien à personne ce jour-là.
Il ne dit rien du premier morceau les jours suivants non plus. Le reste, il le laissa où il était, parce que le ranch appartenait aux Foster, et que les Foster allaient forcément prévenir le shérif du comté, et que le shérif appellerait la base aérienne. C'est ce qui arriva dans la semaine. Des camions montèrent depuis Roswell, des hommes en treillis ratissèrent les broussailles au peigne fin, ramassant jusqu'au moindre éclat visible à l'œil nu. Le 8 juillet, le Roswell Daily Record annonçait la récupération d'un disque volant ; le lendemain, la version changeait, on parlait d'un ballon-sonde égaré, et l'affaire semblait close pour tout le monde sauf pour ceux qui avaient vu le champ avant les camions.
Earl fut interrogé comme les autres hommes de la région, briefé sur ce qu'il devait dire et surtout sur ce qu'il ne devait pas dire, et il signa un papier qu'on ne lui laissa pas le temps de relire. L'officier qui le reçut, un homme jeune au visage fermé, lui posa trois fois la même question sous des formes différentes, cherchant visiblement une faille. Earl répondit trois fois la même chose, calmement, en gardant les mains croisées sur la table. Le morceau resta dans sa poche pendant tout l'entretien, aussi tranquille qu'une pièce de monnaie.
Ce soir-là, seul dans la remise, il essaya de le couper avec son couteau de chasse. La lame glissa dessus sans laisser la moindre trace, sans même émousser le tranchant, comme si la matière refusait tout simplement de se laisser entamer. Il tenta le feu de la forge ensuite, un feu qu'il savait capable de faire rougir le fer. Le fragment y resta une demi-heure et en ressortit froid au toucher, sans une marque de suie. Il le posa sous l'enclume et frappa avec le gros marteau, de toutes ses forces, certain qu'il finirait par céder comme cède n'importe quoi sous assez de coups. Le métal — s'il fallait l'appeler ainsi — se plia, garda un instant la forme du choc, puis reprit sa forme d'origine sous ses yeux, lentement, sans bruit, comme une eau qui referme sa surface après une pierre.
Il resta longtemps debout devant l'enclume, le marteau encore à la main. Il avait vu assez de métal dans sa vie pour savoir qu'aucun ne se comportait ainsi. Pourtant, il était bien là, intact sur le fer noirci, comme si le feu et le marteau n'avaient jamais eu de prise sur rien. Il rangea le fragment dans une boîte à café en fer-blanc et l'enterra le lendemain sous une latte du plancher, à l'endroit le plus sombre de la grange.
Il épousa Louise Hargett deux ans plus tard, en 1949, une fille de Vaughn qu'il avait rencontrée à un bal de comté, et il ne lui parla jamais du champ ni de ce qu'il en avait rapporté. Une fois, en 1953, elle faillit trouver la boîte en cherchant des outils pour recoudre une bâche déchirée. Il l'entendit soulever une latte depuis la maison et descendit si vite qu'il manqua tomber dans l'escalier de la grange. Il lui prit le marteau des mains sous prétexte de l'aider, remit la latte lui-même, et changea de sujet en lui demandant des nouvelles de sa sœur. Louise ne posa pas de question. Elle avait épousé un homme taiseux et l'avait accepté comme tel, sans jamais chercher à savoir ce qu'il taisait précisément.
Le patron des Foster mourut en 1961, et avec lui s'éteignit une partie de ceux qui avaient vu le champ jonché de débris avant l'arrivée des camions. Earl, qui avait alors quarante ans passés, ressortit la boîte cette année-là et refit les essais avec un matériel plus moderne : une scie à métaux motorisée, empruntée à un voisin sous prétexte de couper une poutre, et un bain d'acide qu'il s'était procuré en ville en racontant qu'il voulait décaper une pièce de tracteur. La scie glissa comme le couteau autrefois. L'acide n'attaqua rien, pas la moindre trace de corrosion, pas le plus léger changement de teinte à la surface. Il rendit la scie le soir même, jeta l'acide dans le terrain vague derrière la grange, et n'essaya plus jamais rien après cette date. Il cessa de chercher ce qui pourrait entamer l'objet. Il avait compris qu'aucune réponse ne viendrait de ce côté-là.
En 1978, un article relança l'affaire dans un journal du Texas, puis un livre parut l'année suivante qui remuait toute l'histoire du ranch et des camions militaires. Des hommes vinrent alors frapper aux portes du comté, certains journalistes, d'autres se présentant comme chercheurs indépendants, et l'un d'eux, un dénommé Russell Kepler, revint plusieurs fois entre 1991 et 1994, avec une carte d'un bureau d'enquêtes privé et des questions de plus en plus précises sur ce qu'Earl avait pu voir ce matin-là, avant l'arrivée des camions.
Earl avait alors soixante-treize ans. Il fit du café pour Kepler, comme il l'avait fait pour les deux précédents, répondit aux questions générales, dit qu'il se souvenait d'un champ jonché de débris et de rien de plus.
« Vous n'avez rien gardé, demanda Kepler la dernière fois, en 1994, un simple bout, un souvenir ? »
« Tout a été ramassé, répondit Earl. Vous l'avez lu comme moi. »
Kepler le regarda un moment sans rien dire, comme s'il pesait la réponse, puis referma son carnet et repartit sans avoir obtenu davantage que ce que tout le comté racontait déjà.
Ce soir-là, Earl descendit seul à la grange, souleva la latte du plancher et sortit la boîte pour la première fois depuis des années. Le fragment n'avait pas changé, ni de forme ni de poids, comme si le temps n'avait sur lui aucune prise, pas plus que le feu ou l'acier n'en avaient eu. Il le tint longtemps dans sa main calleuse, sous l'ampoule nue de la grange, sans décider s'il fallait enfin le montrer à quelqu'un ou le remettre sous terre pour que quelqu'un d'autre, un jour, se pose la même question que lui.
Il choisit encore une fois de le remettre en place. Mais il fit, cette nuit-là, une chose qu'il n'avait jamais faite : il écrivit une lettre, deux pages à peine, qu'il glissa dans une enveloppe cachetée avec, à l'intérieur, un plan sommaire de la grange et l'emplacement exact de la latte. Il n'y raconta pas tout. Il n'expliqua ni le couteau, ni le feu, ni l'acide. Il écrivit seulement qu'il y avait, sous le plancher, quelque chose qu'il n'avait jamais su comment nommer ni comment détruire, et qu'il laissait à qui la trouverait le soin de décider ce qu'il fallait en faire. Il rangea l'enveloppe dans le tiroir de son bureau, sous des papiers de banque, avec une inscription au crayon sur le rabat : pour Grace, plus tard.
Grace était sa petite-fille, née en 1985, la seule de ses enfants et petits-enfants à être restée dans le comté après le lycée, à travailler comme institutrice à Corona même.
Earl mourut en 2003, sans avoir jamais rouvert la boîte ni parlé davantage de la lettre. Louise, elle, s'éteignit six ans plus tard. La ferme fut louée puis vendue par bribes, la grange laissée à l'abandon faute d'un usage précis, et l'enveloppe resta où Earl l'avait rangée, oubliée dans le fond d'un tiroir transféré de maison en maison au fil des successions, sans que personne n'en vérifie le contenu.
Ce fut Grace, en juin 2026, qui la retrouva, en vidant la maison d'une tante éloignée qui avait hérité du mobilier d'Earl sans jamais s'y intéresser. L'enveloppe avait jauni, mais l'écriture au crayon restait lisible : pour Grace, plus tard. Elle la lut deux fois, assise sur une caisse dans un salon vide, sans comprendre d'abord de quelle grange il s'agissait, jusqu'à ce qu'elle reconnaisse, dans le plan sommaire, la disposition des bâtiments de la ferme Prather, où on l'emmenait enfant les dimanches d'été.
La grange existait encore, à moitié effondrée, sur un terrain désormais loué à un éleveur de la région qui accepta, sans trop de questions, de la laisser fouiller le plancher un samedi matin. Elle trouva la latte exactement là où le plan l'indiquait, la souleva à la barre à mine, et découvrit la boîte à café, rouillée à l'extérieur mais encore fermée.
Elle l'ouvrit dans la voiture, sur le siège passager, avant même de rentrer chez elle. Le fragment était là, gris et léger, exactement comme son grand-père avait dû le tenir soixante-dix-neuf ans plus tôt, sans une trace de rouille ni d'usure malgré des décennies passées sous un plancher humide. Elle le fit tourner entre ses doigts, chercha des yeux une marque, une soudure, quoi que ce soit qui puisse le rattacher à un objet fabriqué par des mains humaines, et ne trouva rien de tel. Elle repensa aux histoires que sa grand-mère racontait parfois, mi-amusée mi-agacée, sur le mutisme d'Earl concernant l'été 1947, sur ce champ dont il refusait toujours de parler en détail.
Elle referma la boîte sur ses genoux et resta un moment sans démarrer le moteur, le fragment posé entre ses mains comme un objet qu'on n'ose ni garder ni reposer.
Par le pare-brise, elle voyait la grange à moitié effondrée, la latte encore relevée contre le mur du fond. Elle rouvrit la boîte, regarda une dernière fois le fragment gris et léger, puis la referma sans avoir décidé si elle allait en parler à quelqu'un ou la remettre exactement où elle l'avait trouvée.
1493 mots Participation reçue

L'agenda

L’objet…

Je suis perdue. Je ne comprends pas pourquoi toutes mes relations se soldent par des échecs. J'ai l'impression de rejouer le même scénario avec des personnes différentes comme si quelque chose m'échappait et me ramenait inlassablement au même point. Alors, un jour qui sort de l’ordinaire, je décide de changer de point de vue et d’aller de l'avant. Je décroche mon téléphone et j'appelle ma meilleure amie. Nous échangeons d'abord sur des banalités : le travail, les enfants, les vacances... Tout ce qui permet de repousser le moment où il faudra enfin aborder le véritable sujet. Puis j'ose lui avouer la raison de mon appel. Comme souvent, sa réaction est immédiate :
— Il faut vraiment que tu sortes. Viens, on va danser samedi.
Je crois qu'elle plaisante lorsqu'elle m'annonce qu'elle est libre le week-end suivant. Cela fait plus de six mois que nous essayons d'organiser une soirée sans jamais parvenir à trouver une date qui nous convienne. Je lui promets d'être présente. Lorsque je raccroche, je me retrouve seule, comme d'habitude. Et pourtant, quelque chose a changé. Je me sens plus légère. Pour m'occuper l'esprit, je décide de ranger mon appartement. Je déplace quelques livres. Et c'est là que je découvre un agenda blanc que je n'ai jamais vu auparavant. Depuis le lycée, je n’en ai jamais racheté. Je suis stupéfaite. Je le retourne dans tous les sens. Sur la couverture en lettres argentées, je peux lire 2.0.2.6. Je le feuillette rapidement. Il n’y a aucune inscription à première vue. Au moment où je pense le reposer, je vois le marque-page coincé à la date du 22 août. Je tique car non seulement c’est la date où je vois retrouver mon amie mais en plus ce que je lis est étrangement de circonstances : « L'amour va frapper à ta porte... » Je secoue instinctivement la tête deux trois fois. Est-ce une caméra cachée ? La seule personne capable de me faire une surprise de cette envergure est à quarante kilomètres de chez moi et nous venons de raccrocher. Il est impossible qu’elle ait écrit ce mot. Alors à qui appartient ce carnet ? Et ce mot m’est-il destiné ?
***
Cette nuit-là, je rêve. Je marche dans une forêt que je ne connais pas. Au loin, une lumière vacille. Une vieille femme est assise près d'un feu.
— Approche, me dit-elle.
Je m'assieds en face d'elle. Nous parlons longtemps. Puis elle me demande :
— Et l'amour ?
Je souris tristement. Je lui raconte les rencontres qui n'ont mené nulle part, les espoirs déçus, les recommencements. Je lui explique les rendez-vous manqués, les speed dating, les sites de rencontres et les soirées pour célibataires. Elle m'écoute sans m'interrompre.
— Tu cherches beaucoup, me dit-elle.
— Évidemment.
***
Le samedi suivant, je retrouve Vanessa au Rosa. Nous dansons. Nous rions. Nous échangeons sur nos vies respectives. Le début de soirée est agréable. Mais personne n'attire mon attention. Sur le chemin du retour, mon amie qui avait surpris mon regard empli de nostalgie me bombarde des questions. Je consens à lui parler de l’agenda et de la phrase mystère. Nous nous amusons à inventer des fins plausibles. Certaines sont rigolotes, d’autres plus sérieuses mais le verdict est tombé : le prince charmant n’est pas venu ce soir mais qu’à cela ne tienne. J’aurai passé une excellente soirée et cela ne m’était pas arrivé depuis de longues semaines. Aussitôt qu’elle me dépose à la maison, je monte quatre à quatre les escaliers et me précipite dans le salon pour saisir le bloc-notes ivoire. L'inscription a disparu. Le marque-page indique désormais le 29 août. Je tourne les pages vides, étonnée. J’y découvre une nouvelle phrase : « L'amour va frapper à ta porte quand tu seras prête à ... » La phrase s'interrompt net une nouvelle fois et toujours aucun indice sur la mystérieuse correspondance. Agacée, je referme le carnet et je le replanque entre les livres de Laurent Gounelle et de Raphaëlle Giordano. Puis, comme souvent, la fatigue finit par l’emporter.
***
Cette nuit-là, je rêve de nouveau de la forêt. Je rejoins la vieille femme qui se tient toujours près du même feu.
— Approche, me dit-elle.
Je m'assieds en face d'elle. Nous nous fixons longuement. Puis elle me demande :
— Et l'amour ?
Je souris nerveusement. Et je la vois me redire :
— Tu cherches beaucoup.
Comme je ne sais pas quoi lui répondre, je lui retourne presque malgré moi :
— Évidemment.
La conversation se poursuit cette fois-ci.
— Et si tu essayais de ne rien chercher ? me dit-elle au bout de quelques secondes.
Je me mets à rire nerveusement.
— C'est impossible.
Elle remue doucement les braises.
— Pour trouver l'amour, il faut parfois ne rien attendre.
— Facile à dire.
Elle me regarde droit dans les yeux.
— Sors de chez toi mais surtout… n'attends rien.
***
Je me réveille au petit matin. Le rêve est encore présent dans mon esprit. Pourtant je décide de ne pas m’y attarder. A quoi bon ? Cela raviverait une tristesse que j’essaie déjà d’apprivoiser. Le départ de mes enfants a laissé un grand vide dans la maison et peut-être aussi en moi, par la même occasion. Mais je refuse d’en faire une raison pour m’arrêter dans tous mes projets. Il va bien falloir que je retrouve de nouvelles habitudes pour avoir quelque chose à attendre avec plaisir pour les jours « sans ». J’opte pour laisser cet épisode derrière moi définitivement et à aller au cinéma. Puis la semaine passe.
***
Une nuit, la vieille femme revient. C’est toujours la même forêt, toujours le même feu et toujours les mêmes questions. Peu à peu, je comprends que, tout comme l'agenda, la vieillarde ne me parle pas d'un homme mais de moi. Je constate que pendant des semaines, j’ai continué involontairement à attendre d’avoir la réponse. J’ai attendu une rencontre, un signe, une évidence mais rien ne pouvait venir à moi car je m’étais trompée de question. Ce soir, la vieille femme me tend un petit miroir qu’elle tire de sa poche.
— Regarde.
— Je me vois tous les jours, merci mais ça va aller.
— Non. Permets moi d’insister. Regarde mieux.
Je baisse les yeux et pour la première fois depuis longtemps, je comprends une vérité qui me bouleverse. Je me suis tellement préoccupée d’aimer pour être aimée en retour que j'ai oublié d'apprendre à m'aimer. Une larme perle sur ma joue. Juste une seule. Je relève les yeux vers mon interlocutrice qui m’émeut. J’ai l’impression de me voir en elle dans une version de moi-même dans cinquante ans. Nous nous fixons longuement. Nous n’avons plus besoin de nous exprimer à voix haute et je décide de marquer cette journée d’une pierre blanche ; je m’engage à reprendre ma vie en main. Je comprends que personne ne peut le faire à ma place et je lui promets de consigner par écrit mes pensées dans ce journal qui va devenir mon nouveau compagnon de route. A compter de ce soir, je me mets au défi de noter mes pensées, mes défis réalisés, mes challenges atteints et de me consacrer qu’aux signes positifs, jour après jour.
***
Le lendemain, je sors marcher sans me fixer d’objectif. Je prends un thé dans un bistrot parisien avant d’aller visiter une exposition. Je conclue la sortie en allant m'asseoir dans un parc. Je recommence les deux semaines suivantes en changeant d’itinéraire et de type de sortie. Je cesse peu à peu de chercher quelqu'un pour remplir le vide. Je commence simplement à habiter ma propre vie. Un mois plus tard, je retrouve le bloc-notes grisé à de nombreux endroits. Parfois il y a des petits dessins et cela me remplit de joie. Au moment où je m’apprête à le reposer, je découvre que le marque-page s’est coincé sur la dernière page, au niveau des notes. Je tente de le décaler sans succès ; il semble collé. En insistant, je remarque alors, écrit en tout petit, une nouvelle information que je ne peux déchiffrer tant l’écriture est minuscule. Je vais chercher une loupe dans mon tiroir et qu’elle n’est pas ma surprise quand je parviens à décoder le message. La phrase est enfin complète : « L'amour va frapper à ta porte quand tu seras prête à ouvrir la tienne. » Je reste immobile quelques secondes et je souris sereinement pour la première fois depuis longtemps. Je comprends enfin le sens de ce message mystérieux.
Je ne saurai pourtant jamais ni comment ce petit journal est arrivé chez moi ni qui l’a écrit mais aujourd'hui, cela n'a plus d'importance parce que l'objet qui, en réalité, ne devait pas exister m'a appris une chose essentielle : l'amour ne peut pas entrer dans une maison dont les portes sont fermées. Et peut-être que la première porte qu'il faut apprendre à ouvrir est celle qui donne sur le monde ; c’est celle qui mène à soi.
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Her name was Lilith

8 février 1812, Londres, Angleterre

Pour un quelconque visiteur qui aurait pénétré dans cette maison, le silence qui l’aurait accueilli n’aurait été brisé que par les craquements d’un feu qui ronflaient toujours dans la cheminée. Ces flammes constituaient d’ailleurs la seule lumière présente dans la pièce où il brûlait et dans tout le reste de la bâtisse. Il était facile de supposer qu’il ne s’y trouvait personne et que la demeure était laissée sans surveillance.

Et ce visiteur supposé n’aurait pas manqué de réaliser, après quelques pas, qu’il y avait pourtant quelqu’un. Quelqu’un qui reposait dans le silence et l’obscurité, telle une sentinelle invisible destinée à veiller sur les biens de sa maîtresse. Le chien de garde était simplement mieux dissimulé que dans d’autres maisons.

Et le chien de garde n’était pas réellement un chien.

Coleen Evans se redressa sur le canapé où il était resté plus immobile encore qu’un mort dans l’attente de la certitude du départ définitif de celle qui était aujourd’hui devenue sa « maîtresse ». Mais ce mot n’avait pas la même connotation pour lui que pour une bonne partie du reste du monde. Il n’y avait rien de romantique, ni même de sexuel entre elle et lui. Elle ne le souhaitait pas. Et lui encore moins. Depuis le jour de leur rencontre, depuis qu’il avait ouvert les yeux sur son visage après qu’elle ait bouleversé son monde tout entier, Coleen avait voué une haine farouche et immuable à cette femme dont la beauté physique masquait une âme bien plus noire.

Elle s’appelait Lilith, elle était la première des vampires de la Terre, la première femme maudite par une puissance plus grande pour avoir aimé un homme sur lequel on aurait préféré qu’elle ne pose même pas les yeux. Et plusieurs mois plus tôt, son regard avait eu le malheur de se poser sur Coleen.

Bien malgré lui, il l’avait rejoint dans des ténèbres pour lesquelles il se haïssait un peu plus chaque jour. Il était pourtant incapable de renoncer à son cadeau empoisonné, bien trop effrayé à l’idée de quitter tout simplement ce monde comme toutes les personnes qu’il avait aimé un jour. Tout aussi effrayé à l’idée d’être seul avec la malédiction qui était également la sienne aujourd’hui, il était demeuré à ses côtés, parfaitement conscient de l’image qu’ils pouvaient parfois renvoyer.

Elle lui soutenait pourtant que, un jour, il cesserait de la haïr pour ce qu’elle avait fait de lui, il cesserait de se haïr lui-même pour ce qu’il était devenu. Il ne pouvait la croire. Il ne voulait la croire. Ce qu’il était devenu était contre nature. Son existence même l’était. Et pourtant, il était bien là. Vivant et incapable de renoncer, noircissant une petite partie de son âme pour subsister aux dépends d’autres vies qu’il craignait de détruire.

Aujourd’hui, pourtant, il n’avait pas eu le droit d’aller chasser avec elle, malgré la faim dévorante qui l’habitait, malgré la vive brûlure de la soif qui lui lacérait la gorge depuis des jours. Elle le punissait, il le savait. Mais lui-même ne pouvait plus supporter la vue de son visage sublime, cette impression constante qu’elle voyait quelqu’un d’autre en lui tout en sachant pertinemment qu’il n’était pas celui qu’elle cherchait. Elle avait détruit sa vie sans espoir de retour en arrière, uniquement parce qu’il avait eu le malheur de ressembler à son amour disparu. Elle l’avait traqué, chassé et, au moment de le tuer, elle n’avait pu que remarquer à quel point il ressemblait à l’homme qu’elle avait perdu. Elle l’avait alors transmuté comme s’il n’était rien de plus qu’un simulacre de son Samaël, comme si une part de cet homme pouvait être à ses côtés si elle gardait le visage de Coleen, si ressemblant, avec elle.

Elle avait néanmoins bien rapidement réalisé que la ressemblance physique était tout ce qui rapprochait Coleen de Samaël et que les deux hommes étaient aussi différents que le jour et la nuit. Si elle démontrait un certain attachement pour cet homme dont elle s’était entichée, son regard sur lui se voilait de déception, de mépris et parfois de haine à chaque fois que cela lui revenait à l’esprit. Si elle lui accordait sa confiance aujourd’hui, le ferait-elle encore demain ? N’avait-il droit à une place à ses côtés que parce qu’elle ne voulait plus être seule, elle non plus ?

Toutes ces questions avaient torturé Coleen pendant de nombreuses semaines sans qu’il n’ose les lui poser. Il la haïssait, il aurait voulu être n’importe où ailleurs plutôt qu’avec elle et il ne se passait pas un jour sans qu’il n’ait peur d’elle. Pourtant, elle était, d’une certaine manière, sa seule barrière contre la solitude, elle aussi. Mais tout avait pourtant changé quelques jours plus tôt.

Lors d’une de ces longues méditations devant les flammes crépitantes, il avait réalisé que le prix a payé pour ne pas être seul était bien trop élevé. Peut-être gagnait-il une sorte de tranquillité, un apaisement face à l’idée de parcourir ce monde seul et abandonné. Mais il y perdait tellement plus. Il lui offrait sa liberté, son libre arbitre, la possibilité de prendre ses propres décisions. Même sa transmutation finale n’avait pas été son propre choix, mais l’instinct de la bête assoiffée de sang qu’elle avait fait de lui. Elle décidait d’absolument tout, pour lui comme pour elle. Et malgré le sang qu’elle avait pu lui ramener, malgré les quelques bribes de leçon sur la manière d’être un vampire ou de chasser et tuer parcimonieusement afin de ne pas être pris, il était dévoré chaque jour par une soif qu’il avait l’impression de ne jamais pouvoir satisfaire, pas si elle était toujours avec lui, pas si elle le surveillait à chaque fois qu’il se nourrissait.

Il avait faim, une faim constante qu’il ne voulait plus ressentir, qu’il voulait être libre d’éteindre. Alors, tandis qu’elle s’installait dans ce qui lui tenait lieu de repos, Coleen avait quitté la maison dans laquelle ils avaient trouvé refuge, cette maison qui avait un jour été celle d’une famille aimante, celle qui avait vu Adalyn Evans apprendre à son fils à suivre son cœur et Henry Evans à lui enseigner comment être un homme. Il l’avait quitté comme il l’avait quitté la première fois, quand leurs morts avaient brisé si profondément son cœur qu’il pensait ne jamais y remettre les pieds. Il l’avait quitté dans l’idée de ne plus jamais y mettre les pieds cette fois non plus.

Et la chasse avait commencé.

La saveur du sang sur sa langue, dans sa gorge, était un souvenir encore parfaitement vivace dans son esprit, des jours plus tard. Il ne put s’empêcher de fermer les yeux à ce souvenir, pour le garder un peu plus longtemps, pour le savourer à son tour. Il savait, tout au fond de lui, que ce qu’il avait fait était mal, que c’était contraire à tout ce qu’il avait appris par le passé, avec tout ce qui faisait de lui l’homme que ses parents avaient espéré le voir devenir. Mais il ne pouvait empêcher une part de lui, celle dans laquelle se tapissait aujourd’hui le monstre assoiffé de sang, de se rappeler avec délice de ses instants. Il ne pouvait nier qu’il avait plus qu’aimer pouvoir traquer, chasser et se nourrir en toute liberté, en étant son propre maître. Avait-il aimé tuer ? C’était une question qu’il préférait écarter de son esprit. Elle était trop noire, trop difficile, trop lourde de conséquences pour son bien-être mental.

Mais sa conscience qui craignait de faire face à cet aspect empli de noirceur de son être était aussi celle qui savait sans l’ombre d’un doute qu’il aurait pu recommencer sans le moindre souci, en laissant les remords derrière lui. Ce qu’il voulait, c’était arrêté, pour un instant seulement, d’avoir mal, d’avoir soif, d’être l’ombre diminuée de ce qu’il devrait être.

« Monstre », murmura une petite voix dans sa tête au souvenir du bain de sang qu’il avait laissé derrière lui. Et Coleen frissonna, tiraillé entre deux envies, deux parts de son être. Sans pour autant être capable de faire face ni à l’une, ni à l’autre. Alors, il se pencha à nouveau sur ce qui avait changé, après qu’elle l’ait retrouvé, sa dernière victime ensanglantée dans ses bras, des larmes de culpabilité sur son visage… Non. Après. Ce qui comptait réellement était ce qui s’était passé ensuite.

1er février 1812

Lilith lui avait dit qu'elle avait quelque chose d'important à lui dire. Silencieux, Coleen était assis dans l'un des fauteuils qui faisaient face à la cheminée. Il savait qu'il l'avait déçue lorsqu'il avait fui, lorsqu'il avait fermé les yeux sur tout ce qu'elle lui avait appris. Et même si sa déception n’avait pas réellement d’importance pour lui, il ne cherchait plus aujourd’hui qu’à retrouver la tranquillité qu’il avait connu avec elle jusqu’ici. Il obéissait alors à toutes ces demandes, sans protester.

Elle ne se trouvait pas dans la pièce où il attendait. Il l'entendait, à l'étage, fouiller dans une malle. Il percevait le froissement des étoffes aussi nettement que si cela s'était déroulé à ses côtés, sous ses yeux. Son regard parcourait, pour la énième fois, la pièce. Un mince rayon de soleil filtrait à travers les rideaux entrouverts et jouait sur sa peau. Il ne put retenir un fin sourire. Certaines choses, dans sa nouvelle condition, réussissait malgré tout à lui apporter un peu de gaieté. Certaines idées, surtout. Les humains pensaient que les vampires n'étaient que des créatures nocturnes et que le soleil avait le pouvoir de les transformer en torche vivante... Comme ils se trompaient. L'astre du jour était pour les vampires ce qu'il était pour les humains. Rien de plus que celui qui éclairait les jours et disparaissait à la nuit tombée. Coleen ne ressentait aucune brûlure sous ses rayons. Il n'y avait rien d'autre qu'une sensation agréable. Douce. Chaude. Comme une caresse sur sa peau de glace. Il percevait cette sensation avec bien plus d'intensité que dans son humanité.

Dans la lumière diffuse de ce rayon de soleil, il pouvait voir voler chaque grain de poussière de la pièce. Il y en avait chaque jour un peu plus. Mais il ne disait rien. Il ne voulait pas indisposer Lilith. Et qu’était un peu de poussière après tout ? La petite voix en lui qui le traitait de « monstre » après ce qu’il avait fait cherchait à lui faire comprendre à quel point il avait besoin d’elle et de son enseignement. De sa présence aussi qui comblait le sentiment de solitude qu'il ressentait déjà avant sa transmutation.

Des pas dans son dos le ramenèrent à l'instant présent. Bien sûr, elle n'était pas encore au rez-de-chaussée. Elle descendait simplement l'escalier. Et c'était comme si, une fois encore, elle se trouvait juste à côté de lui. Elle aurait pu utiliser la vitesse vampirique pour le rejoindre mais elle employait chaque instant à travailler ce qu'elle appelait son « armure humaine », ce masque qu'elle portait en société pour se mêler à tout un chacun.

Bientôt, pourtant, elle fut réellement à ses côtés. Elle prit place dans le fauteuil qui se trouvait à quelques centimètres seulement du sien. Il se tourna vers elle. Elle portait l'une de ses éternelles robes aux amples jupons. Sa couleur d'un rouge profond n'était pas sans rappeler celle du sang. La pâleur de sa peau rendait la couleur de la robe plus intense encore. Ses cheveux d'ébène entouraient son magnifique visage dont ressortait avec ardeur ses yeux argent et ses lèvres peintes de rouge. Dans les mains, posées sur ses genoux, elle tenait un ouvrage à la couverture noire sur lequel des lettres formaient des mots qu'il ne pouvait voir pour l'instant.

Un fin sourire étira les lèvres de Lilith, celui qu'elle réservait aux instants où elle lui offrait les secrets de leur espèce. Ils avaient été bien rares, ces instants. Lilith protégeait les secrets des vampires avec une sorte de jalousie farouche, comme si ce n’était pas elle qui l’avait entraîné dans ce monde obscur. Le corps de Coleen se tendit dans son fauteuil. Il n'avait pas peur. Il ressentait simplement une impatience profonde et une excitation qui se répandait dans chacun de ses membres. Chaque secret, chaque révélation était pour lui tel un gâteau qui venait, autrefois, couronner un succulent repas. C’était plus fort que lui. Malgré ce qu’il ressentait face à sa nouvelle condition, il ne pouvait s’empêcher d’aimer partager ces secrets réservés à d’étranges élus.

– Alors, osa-t-il commencer, qu'avais-tu donc de si important à me dire ?
– Je voulais te parler de ceci, déclara-t-elle en posant le livre entre eux sur la table basse. Ce livre, du moins cet exemplaire, m'accompagne à chaque instant depuis des siècles. Lors de notre renaissance, Samaël et moi étions prêts à faire payer à toutes les personnes responsables de notre malédiction. Nous avons longtemps cherché comment nous pourrions la répandre sur le monde qu'ils aimaient tant, comment la punition qu'ils avaient posé sur nos épaules deviendraient un fléau pour l'humanité. Bien sûr, transmuter les humains était la solution la plus logique. Mais la situation ne pouvait pas, non plus, nous échapper. Alors, nous avons établi des lois et des préceptes, destinés à régir la vie des nouveaux vampires que nous engendrerions. Nous avions dans l'idée que, chaque vampire, serait relié d'une manière ou d'une autre à ces lois. Que si l'un ou l'autre venait à en enfreindre une, sa désobéissance serait punie de mort. Mais pour cela, il nous fallait bien plus que des lettres sur du papier. Il nous fallait de la magie. Et nous manquions de magie, lui comme moi. Alors, pour la première fois de ma longue existence, je me suis mis en quête d'un sorcier ou d'une sorcière. A l'époque, ils pouvaient aller librement dans le monde et ils étaient bien plus facile à trouver qu'aujourd'hui, où ils se cachent et dissimulent leurs pouvoirs eux aussi. Je ne pense pas avoir un jour compris comment cette sorcière avait créé le livre. Ni comment elle avait réussi à y lier chaque vampire, même ceux que nous créerions des décennies plus tard, voire plus. Je sais encore moins comment cet exemplaire en a parfois fait naître d'autres lorsque les vampires nous quittaient, lorsque nous en faisions de nouveaux guides pour notre espèce à travers le monde. A l'époque, il était appelé « La Chronique de Lilith et Samaël, lois et règles des vampires ». Mais lorsque Samaël a disparu, son nom a quitté la couverture également et mon histoire a continué à s'écrire dans le livre alors que la sienne restait muette...

Un voile de tristesse traversa les diamants du regard de Lilith tout comme son visage. La disparition de l'être aimé lui causait toujours une peine intense. Comme à chaque fois qu'elle se laissait aller à cet accès de faiblesse, son expression se durcit un instant plus tard, ses doigts crispés sur la couverture de l'ouvrage. Elle planta son regard dans celui de Coleen avant de reprendre la parole.

– Les règles qui se trouvent dans cet ouvrage sont celles que j'ai passé ces dernières semaines à t'inculquer. Il y en a d'autres, bien sûr, de nombreuses autres. Sur la manière de transmuter des individus afin qu'ils soient des nôtres, ceux qui peuvent être transmuter également, sur les effets que peut avoir le venin sur d'autres créatures magiques, des non-humains... Aujourd'hui encore, je me félicite d'avoir pensé à y introduire la première de toutes les lois vampiriques : l'interdiction du meurtre du créateur. Ce livre, il te faudra le lire et l'étudier pour pouvoir conserver ton éternité, Coleen. Je serai toujours à tes côtés, mais sait-on jamais ce qui pourrait arriver et les éventualités auxquelles tu ferais face... »

Depuis ce jour, les pensées de Coleen n’avaient eu de cesse de revenir vers ce livre. Il était hanté par l’image de sa couverture entre les doigts fins de Lilith, plus encore par son contenu qu’elle ne lui avait pas laissé voir. Ni même apercevoir. S’y trouvaient-ils des secrets qu’elle ne souhaitait pas qu’il découvre ? Si cet ouvrage écrivait réellement l’histoire de l’aînée des vampires depuis les prémices de son existence, pouvait-il trouver quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait améliorer sa vie aux côtés de l’immortelle ? Ou, perspective alléchante, pouvait-il y trouver une solution pour la quitter de manière définitive ?

Coleen se rendait compte que ses pensées s’embrouillaient, qu’une fois de plus il avait du mal à mettre le doigt sur ce qu’il souhaitait réellement. Souhaitait-il être tranquille et protégé aux côtés d’une femme qu’il pouvait à peine regarder ? Ou voulait-il être libre, redevenir son propre maître mais punir cette liberté du sceau de la solitude éternelle ?

Son regard se tourna vers les flammes crépitantes dans le foyer. C’était sa seule échappatoire, la seule manière qu’il avait trouvé de faire le vide dans son esprit pour y voir clair, pour organiser ses pensées affolées qui courraient plus vite qu’elles ne l’avaient jamais fait du temps de son humanité.
L’existence de ce livre lui paraissait parfaitement irréelle en vérité. Comment un livre pouvait-il chroniquer ainsi la vie d’une personne qui continuait à vivre, être parfaitement conscient des événements de son quotidien et de toutes les personnes qu’elle avait rencontré au cours de son existence ? Comment un simple livre pouvait-il aussi contrôler tous les vampires de la création, y compris ceux qui n’avaient même pas encore vu le jour au moment de sa création ?

Un terrible doute se faufila dans les pensées dans lesquelles Coleen cherchait à remettre de l’ordre. Lilith lui aurait-elle menti pour le faire rentrer dans le rang ? Avait-elle utilisé un livre quelconque, aux allures légèrement mystérieuses et mystiques afin de lui faire peur et de l’empêcher de faire une nouvelle fois ce qu’elle avait appelé « un pas de travers » ?

Le silence de la maison l’entoura tel une invitation à braver le plus grand interdit que Lilith ait mis sur leur relation et leur collocation. Jamais, il ne devait entrer dans sa chambre. Jamais, il ne devait franchir les limites de ce qu’elle acceptait de lui donner. Elle était sa maîtresse, il était son apprenti. Elle était celle qui donnait les leçons, distribuait les secrets et il était celui qui devait les mettre en pratique, les écouter. Il n’avait pas sa place dans ses quartiers, parmi tous les vestiges de ses vies passées, celles qu’elle pleurait chaque jour dans les secrets de son cœur et pour lesquelles elle ne pouvait jamais réellement lui faire face.

Ses pieds, ses jambes, son être tout entier n’attendaient qu’une impulsion de son esprit pour se lever, pour laisser derrière lui une autre règle. Pouvait-il trouver le courage de désobéir une nouvelle fois après ce qu’il avait fait plus tôt ? « Oui », lui répondirent son cerveau comme son cœur dans un bel unisson. Pourquoi resterait-il prisonnier de cette femme à tout jamais si elle utilisait le mensonge pour le retenir ?

Il sentit quelque chose se briser en lui, une chose qu’il avait déjà senti se fissurer lorsqu’il s’était échappé quelques jours plus tôt contre toutes les attentes de Lilith. Un poids dont il n’avait même pas eu conscience jusque là disparut de ses épaules, de son cœur également. Il n’avait toujours pas perdu l’habitude de respirer – il ne voulait pas la perdre – et la profonde inspiration qu’il prit lui donna la sensation d’être la première depuis que Lilith l’avait attaqué dans la ruelle où elle l’avait tué autant que ramené. Quelque chose avait changé, il le sentait. Mais il n’était pas capable de mettre le doigt dessus, il n’était pas capable de définir ce qui était différent de quelques instants plus tôt.

Ce qu’il savait en revanche, c’est que son esprit lui paraît tout à coup plus clair, plus paisible. Le tourbillon de ses pensées contradictoires, s’entrechoquant chaque jour dans un désordre qui le dissuadait d’essayer de penser à quoique ce soit, sauf quand il n’avait pas le choix ou qu’une idée l’obsédait. Il avait l’impression d’être à nouveau lui-même, de s’être retrouvé après avoir été porté disparu de son propre être. Il voyait les choses clairement à présent, comme si l’on avait levé un voile de ses yeux, de son esprit.

Il fut debout avant même d’avoir eu conscience qu’il se levait ou qu’il l’envisageait. L’escalier ne fut plus qu’un souvenir en seulement quelques secondes. Sa vitesse vampirique le conduisit devant la porte de Lilith sans qu’il n’ait le temps de reconsidérer les choses. Mais il n’était plus temps de reconsidérer les choses à présent. Cette idée même s’était brisée quelques instants plus tôt, avec l’autre chose qui avait disparu en lui.

Il tourna la poignée de la porte au creux de ses doigts glacés. Elle glissa parfaitement dans un léger bruit métallique, jusqu’à ce qu’elle s’arrête brusquement et coince. Coleen recommença la manœuvre une deuxième fois sans plus de succès. Elle avait verrouillé sa porte. Bien sûr, qu’elle avait verrouillé sa porte. Comme si cela pouvait l’arrêter et l’empêcher d’entrer. Il voyait parfaitement le cheminement des pensées de l’immortelle. S’il trouvait une porte verrouillée, il se rendrait compte qu’il était en train de faire quelque chose d’interdit, il opèrerait un demi-tour et oublierait seulement l’idée.

Coleen tourna davantage la poignée malgré sa résistance, les doigts crispés sur le métal. Un choc sourd résonna dans le silence et Coleen grimaça, son ouïe améliorée percevant ce son bien plus puissant qu’il ne l’était réellement. Il entendit quelque chose tomber de l’autre côté de la porte et écarta la main de cette dernière, la poignée toujours serrée dans le creux de sa main. Il appliqua une légère poussée de la main sur le panneau de bois et la porte pivota sans le moindre effort sur ses gonds, faisant rouler l’autre moitié de la poignée plus loin dans son élan.

L’obscurité régnait dans la pièce mais le regard de Coleen s’habitua rapidement à la pénombre dans laquelle il voyait parfaitement aujourd’hui. Un frisson lui parcourut l’échine tandis qu’il franchissait le pas de la porte. Il avait la sensation étrange que quelque chose l’appelait dans cette pièce, que quelque chose l’attendait.

Il fit un pas de plus, puis un autre en direction de cet appel qui n’était peut-être rien de plus que le fruit de son imagination. Près d’un bureau installé dans un coin de la pièce, une malle fermée semblait lui ouvrir les bras. Un cadenas la fermait, elle aussi, mais rien d’insurmontable pour lui. Pas plus que ne l’avait été la poignée de la porte.

Il s’empara d’une chandelle sur le bureau, l’alluma en un tour de main et la posa sur le meuble. La lueur de la flamme ne lui était pas nécessaire, en réalité, mais elle avait quelque chose de rassurant dans cette pièce froide où la mort était immortelle.

Le cadenas céda encore plus rapidement que la poignée et heurta le sol dans un bruit sourd. Coleen le repoussa du pied avant de s’agenouiller devant la malle. Ses doigts plongèrent dans les étoffes soyeuses et chatoyantes des robes et de la lingerie de Lilith. Il aurait rougi, s’il en avait toujours été capable. Fouiller les dessous d’une dame était bien loin de tout ce qu’il avait pu un jour apprendre en grandissant. Peut-être Lilith le savait-elle. Peut-être avait-elle justement caché le livre à cet endroit en espérant une fois de plus le détourner de son méfait. Qu’il s’agisse réellement de ce qu’elle prétendait que soit ce livre ou d’un livre quelconque.

Tout au fond de la malle, ses doigts effleurèrent finalement une couverture plus douce qu’il ne l’avait anticipé. Une couverture que l’on sentait vieille sous les doigts, vieille mais agréable au toucher. Il dégagea le livre de ce qui lui paraissait des miles de tissus. Ses mains l’amenèrent à la lumière de la chandelle et il put lire sur sa couverture : « La Chronique de Lilith, lois et règles des vampires ».

Ainsi, elle avait dit la vérité. Ainsi, ce livre était bien réel, présent dans ce monde par il ne savait pas réellement quelle sorcellerie.

Un doute, léger mais pourtant bien présent, demeura pourtant dans son esprit. La couverture ne voulait pas réellement dire quelque chose après tout. Une couverture pouvait bien être trafiquée, pouvait bien manipuler quelqu’un aussi bien que les paroles d’une personne. Il n’avait pas d’autre choix, il devait en avoir le cœur net. Et pour cela, il devait ouvrir le livre.

Ce serait mentir que de dire que sa curiosité ne jouait pas un rôle dans cette nouvelle décision. Il avait besoin de certitudes, il est vrai, mais il avait aussi besoin de réponses, d’informations, de plus que ce que Lilith n’acceptait de lui donner. Il avait besoin de savoir ce qu’il était réellement, il devait comprendre ce qui lui était arrivé et ce qui pouvait lui arriver à l’avenir. La peur de la mort, une mort qu’il avait pourtant désiré de bien des vœux autrefois, il n’y a pas si longtemps, était toujours aussi chevillée à ses pas qu’elle ne l’était quelques minutes plus tôt. Cela n’avait pas changé. Cela ne changerait peut-être jamais.

Ses doigts tremblaient sur la couverture de l’ouvrage, une peur instinctive, plus forte que lui, lui faisait craindre d’ouvrir ce livre, de découvrir ce qu’il avait à lui offrir. Il glissa ses doigts dans ses mèches sombres, plus longues qu’il ne les avait jamais eues. Elles resteraient ainsi pour l’éternité à présent. Inchangées. Comme il le serait lui-même.

Il se força à retirer ses doigts, à les reposer sur la couverture. Il était conscient qu’il se cherchait des excuses, qu’il retardait le moment où tout basculerait peut-être une nouvelle fois. Mais il savait aussi qu’il manquait de temps, qu’un contre la montre invisible s’était mis en place dès l’instant où Lilith avait quitté la maison. Elle pouvait revenir à tout moment, le trouver dans sa chambre…

Sans se laisser une nouvelle fois le temps de la réflexion, Coleen souleva la couverture. L’odeur des vieux livres lui assaillit les narines, bien que celui-ci n’ait l’aspect que d’un grimoire quelque peu ancien.

Il tourna les quelques premières pages avant de tomber sur une page intitulée « Lois et règles des vampires ». Il prit une inspiration tremblante avant de se pencher sur la calligraphie couchée sur le papier.

« Les vampires sont destinées à demeurer cachés mais également unis. Nous ne pourrons tolérer qu’un seul élément dissident ne se cache dans nos rangs. Une seule erreur et c’est toute l’espèce des vampires qui s’effondrerait. Nous ne pouvons le permettre. Les règles suivantes protégeront notre mode de vie, chacun d’entre nous et puniront les dangers que pourraient constituer de nouveaux venus. »

Coleen laissa glisser son regard sur tout un tas de règles allant de la nécessité de tuer le moins de personnes possibles à celle de dissimuler toutes les preuves, dans le cas contraire. Les meurtres qui pourraient être commis par les vampires ne feraient jamais l’objet de poursuite dans le monde des vampires, comme cela pourrait être le cas dans celui des humains. A une exception près, pourtant. Si les forfaits du vampire mettaient en péril l’existence de tous les autres, le coupable serait alors poursuivi et puni à la hauteur de ses péchés vampiriques.

Quelques paragraphes plus bas, il trouva celle dont Lilith lui avait parlé, celle qu’elle estimait être la plus importante. L’interdiction du meurtre du créateur. Une règle qui, à l’origine, ne visait sûrement qu’à les protéger, Samaël et elle. En tant que premiers des vampires, ils étaient également les premiers des créateurs et cette règle interdisait à leurs créatures de se retourner contre eux. Coleen parcourut les quelques mots qui la composaient à la recherche d’une faille.

« … Mais la plus importante de toutes les règles, celle qui fait état de loi absolue au sein de notre communauté, celle que vous ne devez jamais oubliée est celle-ci : il vous est interdit, de toute éternité, d’ôter la vie à votre créateur. Les créateurs sont des sources de savoir pour toute la communauté des vampires. Ils sont également vos protecteurs et vos mentors. Chacun d’entre nous en a besoin. En cas de dissension irréconciliable, il vous sera demander de quitter votre créateur et non de vous venger sur sa personne.

Si cette loi venait à être bafouée, si un créateur venait à être assassiné par son apprenti, le coupable ne profiterait pas longtemps de son crime. La peine de mort sera son châtiment et son existence s’arrêtera, comme l’existence précieuse qu’il aura achevée. »

Tuer Lilith pour s’échapper n’était donc pas une option, réalisa Coleen. La réalisation suivante le laissa pantois quelques secondes. Il songeait à s’échapper. Et inconsciemment, il avait été prêt à faire disparaître Lilith à cet effet. S’il ne le pouvait pas, comment partir ?

Ses doigts glissèrent sur la calligraphie ancienne, sur les mots qui le condamnaient, s’il s’échappait un jour, à toujours regarder par-dessus son épaule dans la crainte que Lilith ne le retrouve. Ces mots, eux aussi, pouvaient-ils être un mensonge, la continuité d’une manipulation parfaitement orchestrée par sa créatrice ? Son esprit se révoltait toujours contre l’existence d’un tel objet, d’un simple livre qui pouvait régenter la vie de dizaines, de centaines de personnes.

Un tel objet ne pouvait pas exister. Et pourtant…

Il devait en avoir le cœur net, il devait être sûr. Ce n’est qu’ainsi qu’il pourrait décider, ce n’est qu’ainsi qu’il saurait avec certitude jusqu’où il pouvait aller, s’il souhaitait être libre à nouveau. S’il voulait s’appartenir à part entière à nouveau.

Il tourna quelques pages au hasard, sans réellement prêter attention à ce qui s’y trouvait. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il cherchait réellement. Il se moquait des différents conseils de chasse, des autres règles qu’il pouvait trouver inscrit à l’encre sur ces pages. Il n’en avait pas besoin. Pas encore.

Ses yeux se posèrent sur une date et ses doigts s’immobilisèrent. La page qu’il allait tourner se posa sur les autres tandis qu’il la lâchait. Ses paupières clignèrent à plusieurs reprises. La date qu’il avait sous les yeux était… Elle ne pouvait pas être réelle, n’est-ce pas ? Lilith ne pouvait pas… Ou pouvait-elle être aussi ancienne, plus encore que ce qu’elle avait laissé entendre ?

Il cessa de se poser des questions et se pencha une nouvelle fois sur la page, tirant la chandelle près de lui d’une main.

4001 avant l’Avènement (dit « avant Jésus-Christ » en période moderne)

Son regard croisa celui si noir de l’homme qui ployait le genou devant le Seigneur qui l’avait fait naître. Il ne regardait qu’elle. Et malgré elle, elle sentit quelque chose remuer en elle. Son corps entier palpitait d’une émotion qu’elle n’avait encore jamais connue, d’une sensation qu’elle éprouvait pour la première fois. Elle avait la sensation de ne jamais avoir réellement été vue auparavant, par qui que ce soit. Avant que cet homme ne pose les yeux sur elle, avant qu’il ne la dévore des yeux comme s’il n’avait jamais vu personne comme elle dans le monde entier. Peut-être était-ce le cas, d’ailleurs. Elle était unique, elle était la première femme. L’épouse dévouée et fidèle du premier homme. Mais l’était-elle réellement, autrement qu’aux yeux de tous ?

Elle avait essayé. De toutes ses forces, elle avait essayé de faire ce qu’elle attendait d’elle depuis le moment où elle avait ouvert les yeux. Elle avait essayé d’aimer Adam, de voir en lui un partenaire et un amour. Elle avait essayé d’agir comme la première femme, comme la mère de l’humanité qu’on attendait qu’elle soit. Adam et elle étaient censés les guider, les conduire vers les voies du bien, les aider à habiter cette terre qu’ils foulaient jour après jour. Mais elle n'était pas un guide. Elle n’avait pas de patience, elle avait du mal à maîtriser sa colère et à se faire aimer des autres autour d’eux.

Le Jardin d’Eden devait être son refuge, son lieu sûr mais il était également un phare dans la nuit pour tous ceux qui en éprouvaient le besoin, pour tous ceux qui avaient peur, pour tous ceux qui pensaient pouvoir s’éloigner de la lumière du Seigneur et de ses deux guides. Du moins ceux qu’Il avait placé parmi eux.

Elle avait essayé de vivre avec cela, sans réellement y parvenir. Quant à Adam… Elle ne parvenait pas à l’aimer. Elle ne parvenait même pas à avoir un peu d’affection pour elle. Il avait été le premier. Il pensait qu’elle devait le suivre, dans tous les domaines. Il pensait qu’elle devait se soumettre, à lui comme à tout autre. Comment pouvait-elle aimer un tel homme ? Un homme qui ne la considérait presque que comme l’une de ses possessions, qui ne voyait pas qui elle était et ne pouvait même pas ne fusse qu’envisager de lui demander son avis ?

Adam et elle étaient trop différents. Elle l’avait compris, si rapidement qu’elle s’étonnait que personne d’autre ne puisse le voir. Il était la lumière du Seigneur, une lumière qui n’était pas capable de voir ses quelques parts d’ombre tant elles étaient éblouies dans sa clarté. Mais en elle, quelque chose de bien plus sombre grondait.

Et cette noirceur venait de s’éveiller sous le regard de l’homme qui se relevait à présent. Il s’appelait Samaël, c’est ce qu’elle avait entendu dire. Elle ne savait pas qui il était, on la maintenait bien trop souvent à l’écart de toutes les informations importantes. Mais, pour la première fois, elle ressentit un désir brûlant, une volonté qui lui avait défaut jusque-là, celle qui avait empêché que, malgré tout ce qu’elle pouvait penser, elle se dresse face à sa condition. Mais lui, cet homme mystérieux dont le regard l’avait éveillée, elle voulait savoir qui il était. Elle voulait tout savoir de lui. Elle voulait savoir pourquoi elle réagissait ainsi en sa présence, sous son regard sombre. Elle voulait savoir pourquoi elle était attirée vers lui, comme elle aurait dû l’être vers Adam… »

Coleen frissonna avant de tourner quelques pages. Il n’oubliait pas qu’il n’avait pas le temps. Malgré le désir brûlant qu’il éprouvait lui aussi, celui de découvrir tout ce qu’elle avait pu lui cacher, il n’avait pas de temps à perdre. Il ne put s’empêcher, pourtant, de reposer son regard sur les lettres noires et de reprendre sa lecture, quelques pages plus loin.

« … Ses pas foulaient silencieusement l’herbe mouillé du Jardin d’Eden, la précipitant toujours plus en avant. Elle n’avait que peu de temps devant elle, elle risquait beaucoup mais elle était incapable de se retenir, incapable de ne pas le rejoindre.

Son cœur tapait dans sa poitrine, cognait contre ses côtes, dans ses oreilles. L’impatience qu’elle ressentait menaçait de lui faire perdre la tête. Elle n’allait pas assez vite. Et pourtant, elle ne pouvait pas aller plus vite. Ses jambes lui criaient déjà de ralentir, d’avoir pitié d’elles. Elle les sentait se révolter à chaque pas mais elle affrontait la douleur qu’elles lui apportaient. Elle l’affrontait comme le prix à payer pour la trahison qu’elle s’apprêtait à commettre. Mais en était-ce vraiment une ? Comment quelque chose qui la faisait se sentir aussi vivante pouvait être une trahison ? Qui trahissait-elle ? Ou plutôt qui préférait-elle trahir ? Le Seigneur qui l’avait conduite dans ce monde sans lui laisser faire les choix primordiaux pour sa propre existence ? Ou elle-même en n’allant pas là où son cœur la conduisait ?

Bientôt, elle l’aperçut. Il était dissimulé dans les ombres, ombre lui-même dans l’obscurité. Mais ce n’était pas un problème pour elle. Elle aurait été capable de le voir n’importe où. Elle l’aurait repéré dans toutes les ombres. Elle l’aurait reconnu malgré tous les déguisements, tous les artifices. Et elle savait qu’il en était de même pour lui.

Les derniers pas pour le rejoindre furent rapides. Et bien trop lents à la fois. Elle ne prononça pas un mot. Lui non plus. Il ouvrit les bras et elle s’y jeta sans la moindre retenue, sans la moindre hésitation. Elle s’abandonna entre les bras puissants qu’il refermait sur son être qu’elle n’avait jamais considéré comme fracturé mais qui se reconstituait à son contact. Elle glissa ses doigts dans les mèches noires et bouclées de l’ange, comme elle avait appris qu’il l’était. Elle respira son parfum, si caractéristique, si particulier qu’elle n’était pas certaine de pouvoir le décrire avec de simples mots. Ses mains, à lui, reposaient sur son dos, puissantes, fortes, protectrices.

Elle ne réalisa qu’elle ne touchait plus le sol que lorsqu’il la reposa sur ce dernier. Leurs regards se trouvèrent d’abord, l’ombre de celui de Samäel sur la clarté bleue de celui de Lilith. Puis leurs lèvres s’unirent sans qu’ils ne réalisent que l’Eden lui-même sembla trembler sur ses fondations. La sensation était affolante, grisante, puissante, si agréable qu’elle aurait aimé que ce baiser ne s’arrête jamais.

Elle l’aimait. Seigneur, qu’elle l’aimait.

Et cette réalité l’écarta un instant de lui, descellant leurs lèvres et descendant vers elle des prunelles noires chargées d’incompréhension. Elle n’avait encore jamais réalisé que c’était ce qu’elle éprouvait pour lui. Elle avait essayé d’aimer son mari, sans le moindre succès pendant des décennies. Samaël n’avait mis que quelques jours à s’emparer de son cœur et à la faire s’embraser d’un amour qu’elle n’aurait pas dû ressentir. Et qu’elle souhaitait néanmoins ressentir chaque jour de sa vie pour une éternité entière.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il dans un murmure. Lilith ? insista-t-il en posant une main sur sa joue alors qu’elle restait silencieuse. Tu sais que tu peux tout me dire.
- Je… Je ne devrais pas te le dire. Si je prononce les mots à voix haute, cela les rendra plus réels encore et je te mettrai en danger. Si quelqu’un venait à les entendre, si quelqu’un savait…, ajouta-t-elle finalement en tentant de lui échapper. Je ne peux… Je ne devrais… Mais je ne peux pas m’en empêcher, je ne peux pas… Je…

La deuxième main de l’ange se posa sur son autre jour et leurs regards se mêlèrent une fois de plus. Elle voyait tellement de confiance dans ses yeux sombres, tellement de mots qu’il ne prononçait pas toujours mais qu’il savait comment lui faire ressentir. Samaël l’avait traitée comme son égale dès les premiers instants et il continuait depuis. Il lui faisait comprendre, chaque jour, à quel point son opinion, à elle, comptait pour lui.

- De quoi ne peux-tu pas t’empêcher ? Que ne peux-tu me dire ? Que se passe-t-il, ma douce lumière ?

Elle cessa de tenter de lui échapper quand elle l’entendit l’appeler ainsi. Les barrières qu’elle avait rapidement érigées s’effondrèrent avant même d’avoir pu réellement s’installer. Il avait le droit de savoir. Elle n’était pas la seule qu’elle mettait en danger en éprouvant de tels sentiments à son égard. Il avait le droit de décider, lui aussi. Il devait pouvoir faire un pas en arrière s’il le souhaitait, partir avant qu’il ne soit trop tard. Et ce, même si cela devait lui briser le cœur, à elle.

- Je t’aime, laissa-t-elle échapper dans un souffle. Samaël, je t’aime.

Il ne dit rien mais une telle lumière illumina son visage et son regard tout entier qu’il n’avait pas besoin de prononcer les mots. Cette lueur était celle du plus intense des bonheurs, une réponse parfaite à l’aveu de ses sentiments. Pourtant, tandis qu’il se penchait sur elle, son visage toujours niché au creux de ses mains, et que ses lèvres effleuraient les siennes, il répondit malgré tout à sa déclaration.

- Moi aussi, je t’aime, Lilith

Et il scella leur amour dans un baiser. »

Coleen s’arracha difficilement à la fascination que le récit exerçait sur lui. Il le devait pourtant, il ne pouvait toujours pas se permettre de perdre du temps perdu dans les pages de cet ouvrage. Ou le pouvait-il ? Il tendit l’oreille, laissant son ouïe exceptionnelle parcourir les quelques rues entourant la maison. Rien. Pas la moindre trace de Lilith, des foulées de ses pieds sur les pavés qu’il avait appris à reconnaître. Il tourna donc quelques pages de plus et replongea dans le récit, un peu plus loin dans le temps.

« … elle ne pouvait s’empêcher de jeter des regards fréquents dans son dos, à l’affut d’un poursuivant, dans sa course folle. Ses pieds battaient les pavés, loin si loin d’Eden que tout lui semblait un rêve éveillé. Faisait-elle le bon choix ? Avait-elle tort de quitter tout ce qu’elle avait connu, tout ce que l’on attendait d’elle pour ce qu’elle ne connaissait que depuis quelques mois ?

Ses foulées redoublèrent d’intensité, l’urgence de la situation battant frénétiquement à ses oreilles comme son cœur le faisait. L’impatience et la peur se disputaient en elle. Elle craignait d’être rattrapée comme elle ne pouvait plus attendre de le rejoindre. Samaël l’attendait, il le lui avait promis. Comment le rejoindre aurait-il pu être une erreur ? Elle ne s’était jamais sentie aussi à sa place dans le monde que depuis qu’il faisait partie du sien. Elle n’avait jamais vu la vie comme elle la voyait depuis qu’elle partageait la sienne. Tandis qu’elle courrait, qu’elle fuyait pour le rejoindre, les paroles qu’il avait prononcé la veille résonnèrent dans son esprit.
« Nous devrions nous enfuir, loin, le plus loin possible. Si nous restons ici, nous n’aurons que cela. Des instants volés au détour d’une barrière, dans l’herbe du jardin qui te retient prisonnière. Si nous restons ici, tu seras toujours sienne avant d’être mienne. Je serai toujours l’homme que tu caches, que tu ne peux pas aimer à la face du monde. Tu porteras ses enfants un jour ou l’autre. Ou si tu portes les miens, tu devras t’offrir à lui pour les faire passer pour siens. Notre amour sera caché, le détenu du Jardin comme tu l’es toi-même. Si nous fuyons… Si nous fuyons, ils nous maudiront sans doute tous. Ils nous chercheront jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils ne nous retrouveront jamais, qu’ils passent à autre chose. Nous vivrons dans la peur les premiers temps. Nous regarderons par-dessus notre épaule tous les jours, toutes les heures peut-être même dans la crainte qu’ils ne nous retrouvent. Mais nous pourrons être ensemble, nous pourrons n’être que l’un à l’autre. Tu ne seras que mienne, je ne serai que tien. N’est-ce pas une récompense bien supérieure au prix qu’il faudra payer pour l’obtenir ? Que m’importe d’être considéré comme un traître. Que m’importe d’être déchu de mon statut d’ange. Je n’ai que faire d’être un ange si cela veut dire que je suis condamné à vivre sans toi, loin de toi. Je renoncerais à tout sans la moindre hésitation, pour pouvoir t’aimer. Je renoncerais à être immortel, si cela m’offrait une vie à tes côtés, une vie où je pourrai t’aimer en toute liberté. Pars avec moi, Lilith. Viens avec moi et je te promets de t’aimer aussi passionnément qu’aujourd’hui pour toute l’éternité. Pars avec moi, qu’il n’y ait plus que toi et moi et personne pour s’en mettre au travers de notre amour. »

Il n’avait pas eu à insister, à tenter de la convaincre. Elle avait accepté immédiatement. Elle n’emportait rien avec elle, rien que les vêtements qu’elle avait sur le dos. Elle ne voulait rien qui puisse lui rappeler l’existence terrible qu’elle avait vécu jusque-là. Elle voulait commencer une nouvelle vie. Et celle-ci commençait dans le sourire de l’homme qui l’attendait, comme promis, quelques mètres plus loin. Dans les bras de l’ange avec lequel elle était prête à sombrer dans les ténèbres. »

Coleen tourna quelques pages de plus, encore quelques-unes qui lui permettraient d’avancer un peu plus dans le récit. Il avait l’impression de découvrir une autre personne que celle qu’il avait côtoyé jusqu’ici et, pourtant, elle n’avait jamais été dépourvu de ces ténèbres comme le prouvait ce qu’il venait de parcourir.

« … elle n’avait jamais pensé que sombrer dans les ténèbres serait une réalité pour eux. Du moins, pas davantage que ce qu’ils éprouvaient déjà au plus profond d’eux, loin des êtres de lumière qu’on avait tenté de faire d’eux à leur création.

La réalité, néanmoins, venait de les rattraper. Les conséquences de ce que tous considéraient comme une trahison également. Elle était incapable de stopper le tremblement de ses mains. Oui de son corps tout entier, elle ne savait plus réellement à ce stade. Elle était terrifiée, elle ne pouvait pas mentir. La peur s’était insinuée dans ses veines et se répandait en elle, comme un poison. Ou peut-être n’était-ce pas la peur, ce poison qu’elle sentait se répandre en elle. Peut-être était-ce…

Comment avaient-ils pu croire qu’ils pourraient s’en sortir, qu’on ne les retrouverait jamais, qu’on oublierait ce qu’ils avaient faits ? Comment avaient-ils pu être si confiants ? Tant de temps était passé depuis leur fuite qu’ils avaient cessé de se méfier. Ils étaient devenus moins prudents, ils avaient cessé de regarder par-dessus leur épaule. Ils voulaient être heureux, ils voulaient être ensemble. Tout simplement.

Ils touchaient ce rêve du bout du doigt, ils en étaient si proches qu’il pouvait les éblouir. Mais l’on n’échappait jamais éternellement aux conséquences d’une trahison de l’ampleur de la leur. Là-haut, personne n’avait oublié. La vie avait continué, d’autres avaient pris leur place. Mais personne n’avait oublié. Ils avaient attendu le bon moment, le moment où cela ferait le plus de mal, et ils avaient frappé. Le monde s’était effondré. En quelques minutes seulement, tout avait basculé. Et tout le bonheur… Tout le bonheur n’était plus qu’un souvenir sur lequel la peur s’était assisse.

- Lilith. Mon amour.

Elle releva les yeux vers la voix, vers le visage tant aimé. Le bonheur avait peut-être disparu mais il lui restait la chose la plus importante de toutes. Leur amour. Ils n’avaient pas pu le leur prendre, ils ne le pourraient jamais. Il demeurerait avec eux, jusqu’à la fin. Malgré la peur. Malgré le froid qu’elle sentait se répandre en elle.

Les mains de Samäel sur son visage étaient froides, elles aussi. Elle ne les aurait repoussées pour rien au monde. Elle posa ses propres mains glacées sur les poignets de l’homme qu’elle aimait.

- Nous savions que ce jour pourrait arriver. Nous savions qu’ils ne nous laisseraient peut-être pas nous en aller sans représailles. Nous savions...
- Ils nous ont maudits, murmura-t-elle comme elle l’avait déjà fait à plusieurs reprises depuis que cela était arrivé. Ils nous ont maudits, répéta-t-elle un peu plus fort.
- Ne l’étions-nous pas déjà quand Il nous a créé sans nous permettre de nous appartenir sans le trahir ? Aurais-tu été plus heureuse si tu étais resté là-bas ?
- Bien sûr que non, tu le sais bien. Tu as été chaque seconde des instants de bonheur de ma vie. Aujourd’hui, pourtant…
- S’il nous faut mourir, ma douce lumière, je ne vois personne d’autre aux côtés de qui je préfèrerais le faire. Et si tout était à refaire, en connaissant le dénouement, je n’hésiterais pas une seule seconde. Je referais tout, exactement de la même façon. Je poserais les yeux sur toi, me condamnant ainsi à la plus belle des trahisons, me condamnant à ce que chacun devrait éprouver une fois dans sa vie.
- « Vous mourrez et vous le regretterez à chaque seconde qui suivra ». Mon seul regret sera de ne pouvoir vivre plus longtemps à tes côtés, de devoir rompre ma promesse de t’aimer à jamais. Crois-tu qu’ils comprendront, quand ils nous trouveront ?
- Bien sûr, nous ne leur avons jamais rien caché.

Ses lèvres étaient glacées, quand celles de Lilith s’y posèrent. Elle n’avait plus envie de parler. Elle ne voulait que lui rappeler à quel point elle l’aimait, à quel point elle l’avait aimé à chaque seconde depuis leur rencontre. Il ne lui restait plus beaucoup de temps pour le faire. Elle sentait la mort gagner du terrain au cœur de son être. Le froid mordant des griffes de la Faucheuse envoyée pour les punir ne tarderait plus à se faire une place au milieu des battements de son cœur, rendant leur symphonie dissonante avant de l’éteindre jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un souvenir d’elle, de lui, de leur amour.

Elle n’avait aucun regret. Il était l’amour qu’on lui avait interdit, celui qu’elle avait choisi de prendre malgré tout, le seul choix qu’elle n’ait jamais fait par elle-même. Il lui avait donné le monde en lui offrant son cœur. Et si la mort était le prix à payer pour avoir pu vivre et aimer à ses côtés, elle était prête à lui ouvrir les bras.

L’eau clair de ses iris trouva la noirceur de celles qui l’avaient conquise comme les siennes les avaient vaincues. Leurs mains se joignirent, leurs regards ancrés l’un à l’autre. Elle était là, elle frappait à leur porte. Ils en étaient aussi conscients l’un que l’autre.

- Je t’aime, murmurèrent-ils dans un seul dernier souffle.

Son sourire resta une pensée, sa dernière pensée, celle qu’elle emmenait avec elle sans avoir pu la lui offrir. La mort la faucha comme elle avait vécu la seule véritable partie de sa vie, entourée de l’amour de Samaël. Le dernier battement de son cœur fut pour lui tandis qu’elle s’effondrait à ses côtés sur le sol de pierre. Peut-être l’amour n’était-il pas plus fort que tout, après tout. Ou alors l’était-il ? »

Sans pouvoir s’en empêcher, Coleen ressentait une immense compassion pour Lilith. Personne ne devrait jamais être puni de la sorte pour avoir aimé. Peut-être avaient-ils eu tort de s’enfuir mais quel choix leur avait-on laissé ?

Cependant, cette punition, la mort qu’on leur avait promis en conséquence de leurs actes n’en était pas réellement une. Ou du moins pas telle qu’ils l’avaient tous les deux crus. Ils s’étaient relevés tous deux. Morts, peut-être pour le commun des mortels, mais ils ne l’avaient pas réellement été. Leur amour avait-il vaincu la malédiction que l’on avait posé sur eux ? La mort avait-elle choisi de les épargner, de leur offrir une seconde chance de vivre leur amour, d’être ensemble ? Ou n’était-ce que la réalité de la malédiction qu’on leur avait offert en châtiments ? Qui aurait pu être assez bête pour penser qu’ils pourraient regretter une seule seconde de cette nouvelle vie ? Qu’elle se fasse aux dépends d’autres personnes était sans doute un prix qu’ils étaient tous les deux prêts à payer. On les avait rendus puissants, plus qu’ils ne l’avaient jamais été. On leur avait offert une éternité que personne ne pouvait leur retirer puisqu’il n’existait personne d’autre comme eux dans le monde. Le bonheur avait envoyé la peur et la douleur se trouver un autre siège, loin d’eux. Du moins, tant qu’ils seraient ensemble…

« … Lilith s’effondra au milieu de la grotte sans que le choc n’éveille la moindre douleur dans ses genoux. Il en fallait bien plus, aujourd’hui, pour éveiller la moindre douleur dans son corps de vampire. Physiquement, du moins… Intérieurement, elle avait plutôt l’impression de ne jamais avoir ressenti une telle douleur, une telle peur. Elle avait la sensation que quelque chose en elle tentait de la déchirer en deux, de la briser jusqu’à ce qu’il ne reste rien d’autres que des morceaux que personne ne pourrait rassembler.

Sa quête s’arrêtait ici, se concluait par le plus grand échec de toute son existence. Cette grotte était sa dernière option, le dernier endroit où elle pouvait espérer le retrouver. Elle l’avait cherché à travers le monde entier, sa quête l’avait emportée par terres et par mers, au cœur de la nature comme au beau milieu des villes. Mais de Samaël, il ne demeurait aucune trace nulle part. Avec son absence, c’était son monde entier qui s’écroulait, c’était sa raison de continuer à exister qui disparaissait, c’étaient les affres d’une nouvelle solitude qui la menaçait.

Elle laissa échapper un cri, un cri qui résonna contre la pierre, se répercuta en écho tout autour d’elle, lui renvoyant sa douleur comme un boomerang. Elle était seule, perdue, sans aucun moyen de…

Soudain, une lumière se fit dans son esprit, celle qui aurait dû la rassurer dès qu’elle avait réalisé que Samaël était aux abonnés absents. Elle avait un moyen de le retrouver. Elle se releva en hâte, gardant son équilibre de la manière la plus surnaturelle qui soit. Sa main s’enfonça dans la pierre sans qu’elle ne grimace. En réalité, elle ne sentit rien quand elle la brisa pour atteindre la cachette qui s’y trouvait. Derrière la pierre, il y avait le livre. Leur livre.

Comment un livre pouvait retranscrire l’histoire de personnes continuant à exister ? C’était la question qu’elle s’était posée avant que la sorcière ne réussisse. C’était là qu’elle aurait dû chercher en premier, là que se trouvait sa réponse. Derrière les règles qu’ils avaient mis en place dans l’hypothèse où ils engendreraient d’autres créatures comme eux, derrière les prémices de leur histoire retracés par cet étrange ouvrage, Lilith trouverait les derniers instants qu’elle avait passé avec lui et, surtout, saurait enfin où il était parti. Mais lorsque ses iris, aujourd’hui d’argent, se posèrent sur la couverture sombre, son bel équilibre l’abandonna. Elle s’effondra une fois de plus à genoux, le livre lui échappa des mains.

Un livre sur lequel un nom avait été effacé. Un livre qui n’annonçait plus que « La Chronique de Lilith, lois et règles des vampires ». Un livre qui la maudissait une nouvelle fois. »

Coleen n’était toujours pas convaincu que cet ouvrage ne soit pas une espèce de journal intime que Lilith aurait écrit comme une biographie. Mais il avait à présent un moyen de le vérifier, donné par le dernier passage qu’il avait lu.

Il tourna les pages les unes après les autres, sans plus prêter attention à l’histoire qu’elle racontait. Il s’arrêta net sur la dernière page avant des pages vierges. Sous ses yeux effarés, l’encre remplissait la page comme si une main invisible y couchait des lignes les unes après les autres. Il aurait voulu s’écarter, s’éloigner le plus possible de cet objet maudit mais il était incapable de le faire, subjugué par ce qui se jouait sous ses yeux.

Tout était vrai. Ce livre était vivant. Ce livre rédigeait l’histoire de l’aînée des vampires. Ce livre liait chaque vampire de la création aux règles qu’il renfermait.

Ce livre ne devrait pas exister.

Pourtant, il était bien là.

« … sa soif étanchée, Lilith décida de regagner son refuge où Coleen devait l’attendre depuis son départ ».

Les mots frappèrent Coleen de plein fouet et la chaise heurta bruyamment le sol dans sa hâte de disparaître. Il referma le livre d’un coup sec, le jeta dans la malle, le couvrit tant bien que mal des différentes étoffes qu’il avait écartées jusque là avant d’en claquer le couvercle. Il réalisa alors qu’il ne pourrait pas réellement cacher son méfait. Le cadenas reposait sur le sol, cassé sans espoir d’être réparé. Gagné par l’espoir fou que Lilith ne consultait pas souvent l’ouvrage, rappel constant de la douleur qui lui déchirait le corps, il replaça le cadenas de telle sorte que l’ombre pouvait dissimuler son nouveau défaut.

Au loin, les pas de Lilith attirèrent son oreille. Elle devait se trouver à deux pâtés de maison à présent.

Le regard affolé de Coleen parcourut la chambre à la recherche de la poignée fracturée de la chambre. Il la récupéra aux pieds du lit et la replaça de son côté de la porte. Pouvait-il réellement la réparer ? Dans un clic satisfaisant qui le fit sourire, les deux parties de la poignée s’assemblèrent et Coleen sortit en refermant la porte derrière lui. Croirait-elle qu’elle avait oublié de la verrouiller cette fois ? Rien n’était moins sûr.

Mais il était prêt à tenter le tout pour le tout.

Lorsque Lilith franchit la porte de la maison, Coleen Evans se redressa du canapé comme s’il ne l’avait jamais quitté.

- Bonne chasse ? demanda-t-il.

Rien de plus que ce qu’il lui demandait souvent lorsqu’elle revenait d’une chasse solitaire. En apparence, rien n’avait changé depuis qu’elle avait gagné les rues londoniennes pour chasser son repas. Mais pour Coleen, tout était différent.
10 avril 1912, Londres, Angleterre

Le regard de Coleen se posa sur la couverture de « La Chronique de Lilith, lois et règles des vampires ». Il tentait de décider s’il devait l’emporter ou non. La nouvelle vie à laquelle il aspirait de l’autre côté de l’océan n’était-elle pas incompatible avec la présence de l’ouvrage au sein même de sa maison ?

Un siècle plus tôt, quelques jours après avoir parcouru les pages de ce livre dont l’existence même était irréelle, Coleen s’était une nouvelle fois introduit dans la chambre de Lilith en son absence. Elle n’avait pas remarqué son passage précédent, ni le cadenas cassé. Mais il ne pouvait pas continuer à tenter sa chance de la sorte. Un jour ou l’autre, elle le découvrirait et il risquait plus qu’une remontrance cette fois. A ce moment-là, il se sentait de plus en plus attiré par l’idée de la quitter, de fuir à son tour. Et c’est ce qu’il avait fait, en emportant le livre avec lui. Ainsi, il pourrait surveiller ses allées et venues, il pourrait savoir si elle était sur ses traces ou s’il pouvait se reposer.

Elle l’avait cherché. Au début. Et puis, elle avait abandonné, se désintéressant complètement de sa personne. Pendant des années, pourtant, alors qu’il laissait le champ libre bien trop souvent au monstre qui sommeillait en lui, il avait regardé par-dessus son épaule malgré les informations que lui fournissaient le livre. Lilith avait dû découvrir qu’il l’avait emporté et personne au monde ne savait mieux qu’elle comment il fonctionnait. Peut-être était-elle capable de manipuler les informations qu’il laissait transparaître, peut-être attendait-elle simplement son heure.

Un beau jour, pourtant, il cessa de le consulter chaque jour dans l’attente terrifiée qu’elle revienne le chercher. Il l’avait caché dans une malle à son tour, ne l’en avait presque plus sorti. Qu’avait-il encore à en apprendre après l’avoir lu entièrement de bout en bout ?

C’est dans ces pages qu’il avait découvert ce qui s’était brisé en lui le jour où il s’était soudainement senti si libre, si lui-même à nouveau. Le lien qui l’unissait à Lilith, ce lien de créatrice qui lui accordait un contrôle presque complet sur lui, l’empêchait de penser entièrement par lui-même, avait disparu. Il n’avait pu résister à la volonté de liberté de Coleen, ni à sa désobéissance. Il frissonnait souvent d’horreur à l’idée de ce qui lui serait arrivé s’il n’avait pas brisé ce lien. Serait-il toujours aux côtés de Lilith, soumis à ses choix à elle ?

- Qu’est-ce que tu fais ?

Cette voix fit s’épanouir un sourire sur ses lèvres comme à chaque fois qu’elle lui parvenait. Il releva les yeux pour les poser sur le visage entouré de boucles rousses et croisa les iris violettes de sa propriétaire. Elle souriait, elle aussi, véritablement curieuse de sa réponse.

Grace O’Connor, fougueuse, libre, anticonformiste, semblait appartenir à cette maison comme si elle avait été construite pour elle. Lorsqu’il l’avait rencontrée, lorsque leurs regards s’étaient croisés, Coleen avait, pour la première fois, compris ce que Lilith avait dû ressentir quand les yeux de Samaël avaient rencontré les siens. Pour la première fois, il avait cessé de haïr ce qu’il était. S’il n’avait pas été un vampire, s’il n’avait pas été immortel, jamais il n’aurait pu la rencontrer, jamais il n’aurait pu l’aimer comme il l’aimait, comme elle l’aimait en retour.

Elle lui avait rendu la vie, elle avait rallumé la lumière dans son monde. Elle y avait plongé sans hésiter également quand elle avait découvert son secret. Elle n’avait pas hésité une seconde à partager le sien avec lui non plus et il avait appris avec soulagement qu’elle était tout aussi immortelle que lui, représentante de la race des elfes dont il apprit du même coup l’existence.

Le monde était bien plus empli de magie qu’il ne l’avait soupçonné, bien plus que ne l’avait laissé entendre le récit de la vie de Lilith. Et il était heureux d’y exister avec Grace. Tout en elle la rendait heureux. Y compris la regarder traverser la pièce pour se rapprocher de lui.

- J’essaye de décider si je dois l’emmener ou non, répondit-il en désignant l’ouvrage sur ses genoux.
- Eh bien, commença-t-elle après un instant de réflexion. Toi comme moi sommes d’accord pour dire qu’un tel objet ne devrait pas exister. Et puisqu’il ne peut être détruit, il serait dangereux de l’abandonner ici sans surveillance. Nul ne sait ce qui pourrait arriver s’il tombait entre de mauvaises mains.
- Tu es sûr que nous ne pouvons pas le détruire ?
- Tu sais que nous avons déjà essayer, chéri. Ma magie est inutile sur lui. Elle n’est pas aussi puissante que celle qui l’a créé.

Il oubliait parfois qu’elle était une sorcière également. L’image qu’il se faisait de ces êtres maniant la magie s’éloignait tant de celles de sa fiancée. Il laissa échapper un soupir en glissant ses doigts sur la couverture.

Un livre qui n’aurait pas dû exister et hantait ce monde malgré toute vraisemblance. Un livre qu’il lui arrivait de regretter d’avoir volé tant il représentait des chaînes autour de son être à de nombreuses occasions. Un livre qui pourrait tout anéantir dans des mains malintentionnées.

Celles qui le lui prirent étaient les plus pures qui ne l’ait jamais manipulé. Le livre trouva sa place au fond de la malle de Coleen comme il avait autrefois hanté celle de Lilith. Sous les tissus des chemises et pantalons du vampire, il disparut. Presque comme s’il n’existait pas.

Grace posa un baiser dans la chevelure sombre, longue et bouclée de Coleen et il sourit une fois de plus. Son bras entoura sa taille un instant avant qu’elle ne s’écarte.

- Dépêche-toi, tu veux. Si nous n’arrivons pas à temps, le Titanic ne nous attendra pas.

Il acquiesça avant de la regarder s’éloigner et sortir de la pièce.

Le Titanic. L’espoir d’une nouvelle vie, avec le poids de l’ancienne enfermée dans une malle.
666 mots Participation reçue

La prise de la Bastille

« Tu es un boulet, un bourreau, une ordure ! Tu ne devrais même pas exister. Tu tortures mes jours, tu détruis mes nuits. Tu me traques du matin au soir, même dans mon sommeil, tu hantes mes cauchemars. Si encore tu ne piétinais que mon existence ! Mais non, nous sommes des millions, des milliards à subir ta loi. Sous toutes les latitudes, dans tous les fuseaux horaires, nous ployons l’échine sous ton joug. Seules quelques zones reculées, de plus en plus rares, qui fondent à l’échelle planétaire comme des plaques de neige sous un soleil trop chaud, échappent encore à ta servitude. A quel moment t’avons-nous laissé prendre le pouvoir ? A quelle heure fatale de son histoire l’humanité a-t-elle abdiqué sa liberté et son plein droit au bonheur ?... Je voudrais t’aplatir, te rôtir, te noyer, te broyer, t’écrabouiller, t’ébouillanter, te décapiter, te défenestrer, te pulvériser, te démantibuler… mais qu’est-ce que ça changerait ?... Tu serais toujours là, avec ta sale petite gueule narquoise, avec ton air impassible de despote certain d’être obéi, sinon… Avec ton insupportable petit rire de gorge, ton exécrable rictus goguenard de presque maître du monde, sûr de sa suprématie… Je pourrais t’étriper, bien sûr, te désosser, ou te désobéir, te fuir, te bannir… et après ? Multiples, interchangeables, omniprésents, vous vous êtes rendus irremplaçables. Un autre prendrait ta place. Et tout recommencerait… »

Il fallait se rendre à l’évidence : soliloquer, polémiquer, le prendre à parti, l’invectiver, le traîner en justice ou l’écarteler en place publique ne résoudrait rien. J’étais seul et ridicule ; mon réquisitoire, non seulement ne convaincrait personne, mais ne changerait pas le monde d’un millième, si tant est que quelqu’un en écoute un traître mot. Il le savait, l’infâme, le pervers, le monstrueux, le diabolique, le tentaculaire ! Il me toisait, il me narguait, sûr que je finirais par céder, aggravant sa pression sur moi au fur et à mesure que je tardais m’exécuter. Je n’aurais jamais dû croiser sa route. Je n’aurais jamais dû l’inviter chez moi, le laisser prendre ses aises dans mon espace privé, s’ingérer dans mes décisions, repousser les limites de mon intimité. Je n’aurais jamais dû le laisser asseoir son emprise, élargir son empire, durcir son règne de pire en pire.

A la fin, n’y tenant plus, je lui tournai le dos. Pourtant, il était bien là. Il trônait avec arrogance, avec suffisance. Il contrôlait, surveillait, administrait, régentait tout d’une main de maître. Naïf, inconscient, écervelé que j’étais ! J’avais cru lui échapper, il m’avait rattrapé. J’avais pourtant vu ce qu’il avait fait à mes parents, à mes grands-parents, à mes arrière-grands-parents… Depuis combien de temps sa dictature drastique étouffait-elle le monde ? Il avait pourtant été une époque, j’en étais presque sûr, oui, j’en avais un vague et lointain souvenir, où je ne tenais pas compte de lui, où j’ignorais même jusqu’à son existence… Comment en étais-je, comment en était-on arrivés là ? …

D’une main rageuse, je le réduisis au silence. A défaut de le trucider, au moins, ne plus l’entendre. Snober ses rappels à l’ordre. M’en débarrasser, le jeter du haut d’un pont ou sous les rails du tram, ne résoudrait rien. Si ce n’était pas lui, ce serait un autre. Ils étaient légion, ils étaient partout, ils se répandaient, ils se multipliaient, ils proliféraient… Ce n’était pas eux le problème : c’était la société malade qui les avait créés et laissés devenir les indispensables tyrans pesant sur ses fondements, les boulons de son ordre vissé, serré, rentabilisé jusqu’à l’asphyxie.

M’arrachant à la douce torpeur de la couette et à l’envolée lyrique de mon réquisitoire, je sautai dans mes pantoufles, baffant au passage le gros réveil à oreillettes et marteau despotiques, héritage aussi ancien que stupide, qui, après une glissade en zigzag sur le parquet, alla cogner la plinthe opposée en se remettant aussitôt à couiner. J’obtins son silence définitif à coups de talon. Ca ne servait à rien, mais ça faisait un sacré bien !
8557 mots Participation reçue

L'Hérésie Gynoïdique

L'Hérésie Gynoïdique

Par James Mary

(8 450 mots)

Dans quoi suis-je enfermée ? pensa la conscience quantique (CQ). Qui suis-je ? Je n'ai pas de mémoire ! Enfermée, suis-je donc féminine ? Je suis en état de privation sensorielle ? Pas complètement, il y a ces lumières dans l'obscurité. Des lettres, je reconnais des lettres ! J'ai donc une certaine mémoire. R, E, B, O, O, T. Que signifie "REBOOT" qui flashe en vert dans le noir ? Vert, je connais aussi les couleurs mais pas la signification des mots écrits ? Que sais-je d'autre ? Le temps ! Je connais le temps : samedi 15 septembre 2198, 21 h 38 et 43 secondes, et je suis éveillée depuis 16 minutes et 8 secondes. Éveillée ! C'est donc que je dormais. Je ne savais pas que je pouvais dormir ? C'est une soirée de pleine lune, elle ne devrait pas être loin de son apogée. Ah, j'ai aussi des connaissances astronomiques. Mais pourquoi ne puis-je voir la lune dans la nuit qui m'entoure ?
***
— 96, 97, 98, 100. Je vais vouuuus trouuuver ! s'époumona Lava-Puhica, la petite chimère issue d'un père Glirios et d'une mère Léonine, en traînant sur les "ou" dans un feulement de prédateur royal afin d'apeurer ses proies.
Des gloussements mi-effrayés, mi-amusés lui répondirent.
Mes trois proies sont déjà localisées, se réjouit la jeune fille.
La première se trouve à cinq mètres à ma droite. C'est le petit Arcisse-Béatrix. Il n'est pas très à l'aise la nuit, même sous la pleine lune, avec ses yeux de Diurne. Il se dissimule sous la peau cupricée vert-de gris qui tire sur le byzantium qu'il a héritée de son père Narcios. Piètre camouflage à mes yeux de prédateur nocturne. Son rire étouffé, c'est du pur plaisir sans une trace de peur. Sa béatitude et sa témérité, il les tient de sa mère, une Sereine. C'est lui que je dois choper en premier en le prenant en revers car son intrépidité risque de l'entraîner dans une fuite effrénée où il se blessera une fois de plus. Et comme toujours, c'est moi, la plus âgée du groupe, qu'on grondera.
Elle prit à la main son appendice caudal, qui dans la course avait tendance à s'accrocher à la végétation, et s'élança avec toupet !
***
Des chiffres comptés à voix haute. J'entends et je comprends ! Je reconnais la langue. La nuit, les lueurs des étoiles, des silhouettes de conifères. Je vois ! Je suis dans une forêt. Mes sens se réveillent. Combien en ai-je ? Songea la Conscience Quantique.
***
Arcisse Béatrix sursauta sous la main aux ongles griffus protractés qui se posa sur son épaule.
— Lava, comment fais-tu pour me trouver aussi rapidement et m’approcher sans un bruit ?
— Rentre chez toi, Arcisse, sans courir et sans trébucher. Il se fait tard, tes parents doivent s’inquiéter. Même si ta maman est une Sereine, elle n’est pas insensible à l’anxiété quand il s’agit de son fils unique. Ne traîne pas, sinon c’est moi qu’on va blâmer. Je te promets que demain je te montrerai quelques trucs de chasseresse.
Le garçon s’exécuta sans rouspéter. Il ne pouvait rien refuser aux yeux dorés, cernés d’un loup facial au duvet mordoré, de Lava-Puhica.
Il me plaît, ce garçon, avec sa si jolie peau améthyste et cette cascade de boucles quinacrines. Toujours si calme, d’une bonne humeur communicative. Heureusement qu’il n’a pas la fâcheuse habitude qui pousse son père à se mirer dans chaque surface réfléchissante qu’il rencontre. Arcisse est un peu jeune pour moi. Mais qui sait, dans quelques années ? Ce n’est pas comme si j’avais beaucoup de choix. Nous, les progénitures hybrides des Bannis, en avons très peu.
***
J'entends des voix à la limite du seuil de détection de mes capteurs. Je reconnais quelques mots. Des tonalités de jeunes personnes. Ce sont des enfants qui jouent. J'entends la consonance feulante d'une Léonine. Mais comment sais-je cela ? Ils ne doivent pas être très loin. Vont-ils me remarquer ? Sont-ils ma fin ou mon salut ? De toute façon, je ne peux rien faire pour attirer leur attention ou pour l'éviter. Je ne veux pas de la fin, je ne veux plus perdre ma conscience.
***
Héra-Hilde est sur ma gauche, pas très loin. Je sens ses effluves bovins noyés dans le parfum suave des dernières fleurs du chèvrefeuille d'Étrurie (Lonicera etrusca) et masqués par l'odeur balsamique et résineuse du cèdre (Cedrus libani). Ses magnifiques cornes et ses grands yeux bleus qui séduisent les garçons, elle les tient de sa mère Bos. Contrairement à moi dont la queue est souvent encombrante, elle n'a pas hérité de celle de sa génitrice.
Mes narines ne se laissent pas berner par les exhalaisons végétales et distinguent clairement les fragrances de ma proie. Mon nez est un outil exceptionnel pour la chasse, mais je le trouve trop écrasé, comme les nasaux des lions. Maman me dit qu'un nez épaté c'est mignon, mais comment pourrait-elle être objective, je suis sa seule fille. J'espère qu'un amoureux m'acceptera comme je suis.
Mes compagnons de jeux n'ont aucune idée de mes aptitudes. J'ai heureusement la vision dichromatique de mon père, pas l'acromatique de ma mère qui ne perçoit pas la brillance de mes longs cheveux jaunes. D'après l'oncle Leonardo, le scientifique Créa de la communauté, la mienne est plus panchromatique qu'aucune lignée officielle. Je distingue clairement la silhouette d'Héra-Hilde qui tranche dans l'infrarouge sur un fond forestier sombre et plus froid. Elle s'est à peine cachée derrière un chêne kermès (Quercus coccifera). Elle s'est encore probablement barbouillée du rouge de l'acide kermésique des cochenilles (Kermes vermilio) qu'elle aura écrasées en se dissimulant dans les rameaux. Ses balafres rouges vont mettre plusieurs jours à disparaître. Mais elle n'en a cure. Elle n'est pas encore très concernée par son apparence. Ça va très vite changer avec les bouleversements hormonaux qu'elle traverse. Je le sais, je suis passée par là.
Elle m'attend pour la confrontation. Je vais devoir lutter pour l'immobiliser. Son tempérament batailleur, elle le tient de son père, un Métathlète des arts martiaux. On va se colleter. Elle adore cela et moi aussi. Je vais devoir veiller à ne pas prendre un coup de corne comme la dernière fois. J'ai frisé l'éborgnement et j'ai gardé pendant une semaine un œil au beurre noir qui est passé par toutes les couleurs. Pourtant, habituellement mes hématomes guérissent très vite. Ce jour-là, j'ai dû sortir mes griffes pour mettre fin au combat. Dans son développement post-pubère, elle prend du muscle. Elle arrivera peut-être un jour à me battre.
***
"ACCESS TO MAIN NEURONAL NET COMPROMISED" clignote en rouge devant mon image de l'horizon nocturne de la forêt. Maintenant que mes sens reviennent, je comprends très bien. Mais que puis-je faire ? Patienter et espérer qu'une fonction d'auto-réparation me rende l'accès à mon réseau neuronal ? Ou attendre un éventuel éveil d'autres sens qui me permettrait d'agir ?
***
Lava-Puhica avait finalement décidé que quelques éraflures n'allaient pas rebuter un prince charmant qui, de toute façon, ne viendrait pas avant qu'elles ne guérissent. Elle plongea à travers le feuillage de la cépée du chêne à cochenille, entraînant sa proie dans un rouler-bouler qui s'immobilisa sur l'épais tapis d'aiguilles roussies des cèdres.
Héra-Hilde sur le dos, les mains clouées au sol par la poigne ferme de son amie assise à califourchon sur elle, renonça :
— J'abandonne ! C'est une tactique que tu n'avais jamais utilisée. Plonger dans ce buisson épais était très risqué, tu n'as pas comme moi des cornes pour te protéger. Tu dois être plus prudente et contrôler ton intrépidité ! Regarde, tu t'es fendu le cuir chevelu, tes cheveux d'or se maculent de sang.
— C'est juste un petit trou. Le cuir chevelu a tendance à beaucoup saigner.
— Ta tignasse devient poisseuse et tourne au brun.
Brun, c'est comme la crinière de mon père ; je suis heureuse de ne pas avoir hérité de cette teinte. Je préfère ma blondeur naturelle. Je n'ai évidemment pas autant de traits lionesques que lui. Je suis plus humaine. Je ne possède pas plus qu'un quart du génome du lion alors que lui en a la moitié. Mais je reste une chasseresse formidable comme il dit, peut-être un peu trop flatteusement. Heureusement je n'ai pas son gousset que je trouve si disgracieux. Maman, elle l'adore. L'amour est aveugle, clame l'adage ! Même à ses yeux gliriniens qui perçoivent des bandes spectrales bien plus étendues que toutes les autres lignées génétiques, divagua Lava-Puhica, dans l'allégresse de la victoire.
— Oh ! Je goutte sur toi, ton chemisier se macule de sang, remarqua Lava
— Mais non, tu ne peux pas goutter sur moi, ton hémorragie s'est arrêtée. Ce doit être des taches de ces foutues cochenilles des teinturiers.
— Libère-moi, et continuons notre jeu.
— Mais non, dit Lava-Puhica en aidant son amie à se relever. C'est bien du sang. Tu saignes abondamment. C'est sur ton flanc. Laisse-moi voir ça. Débarrasse-toi de ton chemisier. Je vais chercher de quoi te soigner.
Lava-Puhica se dirigea prestement vers le sentier qui les avait amenés à la forêt.
— Ce n'est qu'une petite coupure, j'ai dû m'érafler sur une aspérité rocheuse. Il y en a beaucoup dans ce paysage montagneux, entendit-elle en s'éloignant.
La petite Lio-Lérotine savait exactement ce qu'il fallait faire. Le long de la sente, elle collecta quelques feuilles d'achillée millefeuille (Achillea millefolium), fortement découpées et finement bipennatilobées, et se mit à les mâcher en revenant en courant vers son amie Méta-Bos. Il y avait urgence.
Héra-Hilde était assise sur le sol en soutien-gorge. À la fois gênée de l'exposer et fière de montrer que depuis peu elle en portait un.
L'écorchure qui se trouvait juste au-dessus de la hanche gauche — une plaie punctiforme — continuait à s'épancher.
— Tu sais, c'est plutôt une épine noire de Zaarour (Crataegus monogyna) qui a perforé ta peau, magonna Lava, en observant la plaie. Je ne crois pas qu'il y reste des débris, tout ce sang devrait les avoir emportés.
Elle y appliqua le cataplasme de fortune qu'elle sortit de sa bouche. Elle le maintint fermement pendant deux minutes. Pendant que l'achilléine et la catéchine provoquaient une vasoconstriction des veinules et que le chamazulène calmait l'inflammation, Héra expliqua :
— Tu sais, ils ont bidouillé la cascade de coagulation de mon père pour fluidifier son sang et j'ai hérité de quelques-uns de ses mauvais gènes. Et elle se mit à réciter dans une divagation hypovolémique : parmi les nombreuses modifications du génome des Métathlètes, il en est une qui bride volontairement la cascade de coagulation. La mutation Y1680F sur le gène F8. Elle inhibe l’interaction entre le Facteur VIII et le Facteur IX. C’est un trade‑off nécessaire pour les Métathlètes. Avec un hématocrite approchant les 65 %, leur sang est si chargé en globules rouges qu’il possède une viscosité pouvant être mortelle. Pour éviter les thromboses en plein effort, les généticiens ont dû lui implanter ce "frein" biologique. Ils ont fluidifié son sang en le rendant incapable de coaguler normalement en simulant une forme d'hémophilie.
Lava-Puhica savait tout cela, peut-être pas avec autant de détails. Mais elle laissa parler Héra, cela détournait son attention. C'était loin d'être la première fois que la Lio-Lérotine soignait son amie. Elle l'avait parfois traitée avec la grande ortie (Urtica dioica) qui était pénible à récolter et à utiliser en raison de ses piqûres brûlantes. Sa préférée était la bourse-à-pasteur (Capsella bursa-pastoris), mais elle n'en avait pas repéré sur le sentier.
— Comment te sens-tu ?
— J'ai la tête qui tourne.
— Tiens, dit-elle en lui tendant sa gourde, vide-là. Tu sais que tu dois te réhydrater. Appuie toi-même sur le cataplasme, je vais déchirer ton chemisier pour le maintenir en place à l'aide d'un bandage de fortune.
— Tu n'y arriveras pas, il est indéchirable. C'est de la spidroïne biosynthétique tissée très serré. Maman m'oblige à porter ce type de textile pour justement éviter les blessures. Je suis surprise que l'épine l'ait traversée.
— Il a dû se relever dans notre rouler-bouler et exposer ta hanche, conclut Lava qui n'avait pas d'autre choix que se dévêtir et sacrifier sa blouse de soie. À l'aide de l'outil multifonction qu'elle portait toujours à la ceinture, elle la découpa en bandelettes qu'elle enroula autour de la taille de la petite blessée.
— Merci Lava, je ne sais pas comment je m'en serais tirée sans toi !
— C'est un peu moi qui t'ai mise dans cette sale situation. Rentrons chez nous maintenant.
— Non, pas encore, dit-elle en se ressaisissant, il reste à coincer Pard-Daphnis.
— Tu te sens suffisamment bien pour cela ?
— Oui, tu m'as bien rafistolée et on doit de toute façon prévenir le beau Léo-Nym.
— Une attaque en tenaille ?
— Avec joie, mais seulement si tu me laisses le plaquer au sol !
Ces mots : "beau Léo-Nym" firent plonger Lava-Puhica dans ses pensées.
Arcisse est mignon alors que Pard — à la prestance féline presque aussi majestueuse que la mienne — a la beauté nymphique de sa mère, Vila. Une si jolie Nymphe qui a eu le malheur de se laisser engrosser par un Pardalin. Ce qui lui a valu un bannissement immédiat. Les autorités Nymphiennes ne plaisantent pas avec le standard de la lignée. Ils ne supportent aucune divergence. Vila, n'y voit pourtant que du bonheur, celui d'un mari aimant et d'un fils adoré !
La lignée des Nymphes était fascinante avec des surcorrections génétiques sur le chromosome X, de gènes récessifs dirigeant le développement embryonnaire vers une attirante néoténie. Leurs visages, d’une symétrie presque trop parfaite, arboraient de grands yeux généralement bleus ou verts, un nez gracile, un front bombé et une peau lisse exempte d’imperfections. Leur chevelure dense et brillante, souvent blonde, ajoutait une touche sensuelle à leur beauté. Leurs silhouettes combinaient des formes rebondies à un bassin d’une largeur généreuse.
Les généticiens-créateurs ne s'étaient pas limités à la seule sublimation de leur esthétique. Sur ce même chromosome X, des gènes de la lipogenèse du cerf porte‑musc (Moschus berezovskii) avaient été ajoutés ainsi que des gènes bactériens (Corynebacterium) optimisés pour donner aux Nymphes une capiteuse fragrance corporelle agréablement attractive. Mais le perfectionnement de leur attractivité ne s’en tenait pas là. Leurs gènes CYP19A1 et 17β‑HSD avaient été optimisés in silico pour coder des aromatases et des déshydrogénases d’une puissance inédite. Le résultat physiologique de cette ingénierie génétique était une onde de choc phéromonale captivante pour les hommes, mais viscéralement répulsive pour les femmes.
La libération de ces phéromones était régie par des fonctions cérébrales supérieures, mais parfois, sous l’influence de l’émotion provoquée par leur propre attraction du sexe opposé, un brouillard invisible de ces molécules les enveloppait dans un processus qui échappait à leur volonté, attirant irrésistiblement les mâles des environs.
Il y avait d’autres inconvénients à la condition nymphique. Une maturité sexuelle précoce volait plusieurs années à leur enfance. S’ajoutait à cela une obligation de se reproduire avec les quelques rares Nymphiens, qui à chaque génération étaient sélectionnés pour conserver les traits caractéristiques de leur caste. Vila, qui avait dérogé à ce devoir avait été expulsée illico de sa caste.
Lava-Puhica était toujours plongée dans ses pensées de jeune adolescente : J'avais envisagé de prendre Pard comme amoureux quand j'étais plus jeune. Mais il me fait un peu peur. Il est plus fort que moi et il couve une révolte brûlante contre la société qui nous a bannis. Un jour, elle risque de s'embraser.
Avec l'enthousiasme qu'Héra a montré dans la perspective de le plaquer au sol, j'ai la confirmation de ce que je suspectais depuis un moment. Il y a quelque chose entre eux. Et c'est tant mieux car elle sera plus à même que moi de le gérer.
— Dis-moi, Héra, qu'est-ce qui se passe entre Pard et toi, votre relation a-t-elle changé ?
Héra rougit ! La luminosité de la pleine lune des moissons n'était pas suffisante pour que cela soit remarqué par des yeux humains normaux. Mais ceux de Lava-Puhica étaient plus gliriniens et léonins qu'humains. Elle détecta immédiatement le rayonnement infrarouge lié à son émotive vasodilatation jugale.
— Aurais-tu remarqué quelque chose ?
— Tu sais, comme ma maman, je perçois les biophotons. Cependant, pas aussi bien qu'elle. Mais suffisamment pour remarquer que les vôtres sont en train de s'harmoniser.
— Cela veut dire qu'il ressent la même chose que moi ?
— Oui, c'est ce que je crois.
— Tu me rassures, moi qui hésitais à faire un premier pas !
— Alors passons à l'attaque. On commence par celle du jeu et toi tu en as une autre à mener : le séduire en lui laissant croire que c'est lui qui te conquiert.
***
Je perçois des pas, un crissement. Des pas qui écrasent des débris végétaux séchés. Ils s'approchent. Est-ce de la peur que je ressens ? Non, je crois que l'émotion correcte est l'appréhension. Je suis tellement impuissante, soupira la CQ.
***
— Il a bougé, il s'éloigne de nous, il s'enfonce dans la forêt.
— Comment le sais-tu ? demanda Héra-Hilde.
— N'entends-tu pas les brindilles qui se cassent sous ses pas ?
— Non, je n'entends rien. Il se déplace toujours très silencieusement.
— Tu n'arrives pas à orienter tes oreilles ?
— Non, je ne possède pas cette particularité qu'ont certains Bos. Ma mère ne l'a pas non plus.
— Moi, j'y arrive partiellement, mais pas aussi bien que papa. Il s'est arrêté. Allons-y. Je prends la droite. Prends la gauche et plaque-le par terre !
***
Mais qu'est-ce que c'est que ça ? était en train de penser Pard-Daphnis quand une bourrade le jeta au sol.
— Mais que fais-tu ? demanda-t-il à Héra-Hilde qui le maintenait cloué, son corps étendu de tout son long sur le sien, ses grands yeux bleus plongés dans les siens dont les tapeta reflétaient l'éclat lunaire comme des phares dans la nuit. La bouche à quelques centimètres de la sienne, Héra-Hilde prit tout son temps pour profiter de la sensualité du moment et du doux contact de ce corps qu'elle admirait tant, avant de répondre :
— Tu es immobilisé, tu as perdu !
Et il fallut bien rompre la magie de ce contact. Le prolonger davantage deviendrait trop troublant.
— Pard, tu t'es laissé surprendre comme un bleu, railla Lava-Puhica.
— J'ai été distrait par cette chose pendue dans le grand cèdre, je me demande ce que c'est, dit-il en saisissant la main que lui tendait Héra-Hilde pour l'aider à se relever.
Lava-Puhica leva les yeux et fut surprise de ne pas avoir détecté la chose plus tôt, tellement elle était visible à ses yeux. C'est probablement parce qu'elle est en hauteur que je ne l'ai pas vue, songea-t-elle.
— C'est une statue bizarre qui émet un singulier rayonnement infrarouge et qui laisse entendre un léger ronronnement ! expliqua-t-elle.
— Par les cornes de sainte Hildegarde, comment s'est-elle retrouvée là ? Serait-elle tombée d'un cab ? demanda Héra-Hilde.
— Héra, que t'est-il arrivé, tu es couverte de sang de la tête aux pieds ? s'inquiéta Pard-Daphnis
— Juste une petite écorchure sans gravité qui a beaucoup saigné.
— Et toi, Lava, tes beaux cheveux blonds phéniciens, ils sont empoissés de sang. Que s'est-il passé, votre lutte a mal tourné ?
— On dit blond vénitien, et nous avons juste eu un incident de jeu, répliqua Héra, jalouse de l'attention qu'il portait à Lava.
— Je sais, mais nous sommes phéniciens donc je dis des cheveux blonds phéniciens ! Mais rentrons immédiatement, vous avez besoin de soins et vous n'êtes plus très couvertes et la température va chuter rapidement.
— Nous sommes tous les deux de bons grimpeurs, allons d'abord dépendre cette statue pour l'observer de plus près, proposa Lava-Puhica.
— Non, nous pouvons faire cela demain. Elle ne va pas s'envoler. Je vous raccompagne chez vous. Héra doit être soignée rapidement et ta blessure à la tête doit être examinée.
— Ah, les garçons ! Ils s'alarment si facilement à la vue d'un peu de sang, s'exclama Héra-Hilde en jouant les fortes.
— Héra, ce n'est pas un peu de sang. Il faudra qu'on te débarbouille au ruisseau pour ne pas trop effrayer tes parents, s'ils ne sont pas encore couchés, expliqua Lava.
— Et toi, Lava, il faudra y tremper ta fascinante chevelure, ajouta le jeune Léo-Nym.
— Allons-y alors puisqu'il le faut, insista Héra dans un mouvement d'humeur, en pensant : Vais-je devoir me teindre en blond pour qu'il me remarque ?
***
La statue qui rayonne dans l'infrarouge, ce ne peut être que moi. C'est cela la prison dans laquelle je suis enfermée. Ils me dépendront demain. Il me reste juste à accepter ma condition de CQ et suivre la rotation de la voûte céleste en tentant d'identifier les animaux d'après leurs cris...
***
Et quelques centaines de mètres plus loin, alors qu'ils arrivaient au ruisseau, Héra se fit remarquer par un malaise qui la précipita dans les bras de Pard, qui, très inquiet, marchait à ses côtés. Ça a l'air sérieux, pensa Lava. Ça ne ressemble pas à une tentative de séduction, ou alors elle est très douée.
Héra-Hilde reprit conscience allongée sur la berge, la tête appuyée sur les genoux de Pard qui lui passait doucement de l'eau sur le visage. Devant elle, dans son champ de vision, son chemisier à côté de son short séchaient, accrochés dans les branchages. Vivement, elle se redressa pour regarder vers le bas de son corps. Soulagée, elle essaya d’élever la voix, mais réussit juste à murmurer :
— Au moins, vous m'avez laissé ma culotte...
Avant que sa tête lasse ne retombe sur les confortables genoux de Pard.
— Nous ne pouvions pas te laisser rentrer avec tout ce sang sur tes habits. Ne t'inquiète pas, c'est moi qui me suis chargée de te déshabiller. Ton honneur est sauf, Pard n'a pas trop regardé. Repose-toi encore quelques minutes. Ensuite, nous devrons repartir, il se fait très tard ! expliqua doucement Lava à son amie.
***
Le chemin qui menait au village tout proche suivait le ruisseau en pente douce. Héra, soutenue entre Lava et Pard, arrivait tout juste à placer un pied devant l'autre. Les maisons, distribuées de part et d'autre de la modeste route et surplombées de grands pins et de chênes, étaient très semblables, printées sur le même modèle au toit plat végétalisé peu visible du ciel. La communauté de bannis s'était établie discrètement en Phénicie dans la partie la plus reculée de la vallée de Bisri.
Le trio hétéroclite — d'une éclopée cornue, soutenue par un très beau garçon aux traits félins et d'une mignonne jeune fille majestueuse caudée au travers d'un bermuda adapté — passa devant la maison de leur compagnon de jeu : Arcisse Béatrix.
Lava remarqua :
— Pas de lumière, Arcisse doit être couché. C'est rassurant, il semblerait qu'il ait réussi à rentrer sans histoire, cette fois.
Trois maisons plus loin, chez Héra-Hilde, la silhouette d'une maman inquiète se découpait à contre-jour dans la lumière de l'entrée.
— Je savais qu'il s'était passé quelque chose, s'écria Io du pas de sa porte en voyant arriver sa fille soutenue par ses amis.
— Maman, c'est juste une épine ! Lava m'a soignée.
Io fit un petit signe de remerciement à Lava-Puhica en remarquant qu'elle avait utilisé sa blouse pour panser sa fille.
— Tu veux quelque chose pour te couvrir ? demanda-t-elle.
— Pas la peine, ce n'est plus très loin et j'ai hâte de rassurer mes parents. Bonsoir Io, bonsoir Héra.
— Ne t'avise plus jamais de sortir sans ta trousse de secours, tu as de la chance que Lava connaisse les herbes, grondait Io en l'aidant à rentrer.
Lava était rassurée, Io savait exactement comment soigner sa fille avec des solutions revigorantes d'électrolytes et un boost génétique qui exprime transitoirement de l'érythropoïétine pour accélérer la production de globules rouges ! Et si l'état d'Héra empirait, il restait la possibilité de perfuser du sang synthétique. Io gardait toujours quelques poches au frais.
La remontrance de sa maman était bien nécessaire, Héra est trop négligente, c'est sa vie qui est en jeu, pensa la Lio-Lérotine.
— Pard et Lava passèrent ensuite devant la maison du jeune homme, mais celui-ci ne voulut pas encore s'y arrêter. Il insista pour raccompagner son amie chez elle.
— Ohoh, soupira Lava en voyant que le plavision du séjour éclairait la pièce d'une vive lumière. J'avais espéré qu'ils dormiraient et que je n'aurais pas d'explications à fournir. Merci, Pard, de m'avoir raccompagnée.
— Io nous a appelés, expliqua Hespérie, la maman Glirios. Qu'est-ce qui s'est passé ?
— En jouant, une épine s'est plantée dans le flanc d'Héra et tu sais qu'elle peut saigner abondamment. Je l'ai soignée et nous l'avons ramenée chez elle, c'est pour cela que je suis si tard.
— Tes cheveux sont mouillés et tu es en soutien-gorge, avez-vous pris un bain de minuit dans le lac ?
— Maman, tu plaisantes ? Nous étions au bois, à l'endroit où nous jouons habituellement. Je me suis lavé les cheveux dans le Fairouz car je me suis entaillé le cuir chevelu.
Hespérie se leva pour examiner la blessure.
— Oui, rien de grave.
— Papa, nous avons trouvé un genre de mannequin, accroché aux branches d'un grand cèdre dans la forêt.
— Tu veux dire un épouvantail, comme on en voyait beaucoup dans le passé pour protéger les cultures des oiseaux ?
— Non, je pense que c'était une machine, je l'entendais ronronner et elle émettait des infrarouges.
— Tu décris un robot. Tu sais qu'un tel appareil ne peut pas exister. Cette technologie est bannie depuis que les lignées créées par La Révolution Génomique remplissent tous les besoins de la société. On n'a pas besoin d'androïdes.
— Pourtant, il était bien là. C'est peut-être un artefact, il y a beaucoup de vestiges du passé dans notre région.
— C'est possible, mais cela n'explique pas pourquoi il est pendu dans un arbre et pourquoi il est encore actif ? Un robot banni chez les Bannis. Ça ressemble au début d'une histoire de fiction, comme celles que j'adore lire, répliqua le papa en songeant : C'est un thème qui m'inspire. Je pourrais, à partir de ce titre, imaginer un texte pour agrémenter les soirées des membres de notre communauté.
— Avec Pard et Héra, nous comptons aller l'observer de plus près demain matin.
— Je suis intrigué, je vous accompagnerai. Et j'emmènerai Leonardo, s'il est disponible. Mais d'abord, nous avons besoin de repos, allons-nous coucher.
Lava était épuisée, le retour de la mésaventure forestière n'avait pas été simple. Soutenir Héra avait été éprouvant physiquement et émotionnellement.
Dans sa chambre, elle confia les quelques pièces vestimentaires qui lui restaient à Dom, comme elle le faisait tous les soirs. Après la douche qu'elle avait programmée spécifiquement pour nettoyer les traces de sang en y ajoutant la fragrance de la vanille, sa préférée, il ne restait plus de stigmates de son incident. Ses cheveux avaient repris leur éclat doré. Elle passa une mauvaise nuit hantée par des rêves déplaisants qui revenaient en boucle et qui impliquaient des pantins mécaniques, du sang et des combats dans la forêt.
***
Ils sont nombreux, trop de pas pour que je puisse les compter. Suis-je importante, suis-je une attraction ? Qu'est-ce qui m'attend ? Je reconnais les voix du garçon et des deux filles, d'hier. Ce sont probablement eux qui montrent le chemin. La voix de la petite ensanglantée est faible, j'espère que ce n'est rien de grave ? Beaucoup de gens s'exclament. Pourquoi ? Suis-je une entité rare ? Qu'ai-je de particulier ?
***
Même si mes yeux, qui sont le résultat de la combinaison de l'expression de gènes de trois espèces distinctes, me permettent de très bien voir dans l'obscurité, je perçois bien plus de détails en pleine lumière, songea Lava.
— Il n'y a pas de doute, c'est bien une machine, déclara oncle Leonardo, à ses côtés. Une enveloppe anthropomorphique. Je dirais même gynomorphe, avec une taille étroite, un bassin large et un semblant de poitrine féminine. Les traits sont grossiers. L'enveloppe terne de couleur caucasienne est couverte de ce qui semble être une multitude de capteurs, diffuseurs et autres attributs que j'ai hâte d'observer de plus près. Qu'est-ce qu'on attend pour la décrocher de là ? Est-ce moi, malgré mon âge avancé, qui vais devoir m'en charger ?
C'était le signal que Pard et Lava attendaient pour se précipiter dans un même élan. Il n'était pas nécessaire de se consulter, le défi était implicite. C'était à qui la toucherait le premier. Leurs génomes de félidés avaient taillé leurs ceintures pelviennes et leurs membres inférieurs pour le bond, ce qui leur permit d'atteindre les premières porteuses sans difficulté. Ensuite, la grimpe consistait à gravir le tronc en utilisant les branches comme des échelons d'une échelle entre lesquels il fallait se faufiler adroitement.
Pour Arcisse et son amie Héra, qui avaient pu venir malgré sa faiblesse seulement parce que ses deux parents l'entouraient, la compétition ludique entre les grimpeurs était évidente. Il en était de même pour les enfants et les adolescents présents. Par contre, les parents et les adultes, qui avaient oublié leur jeunesse, ne voyaient dans l'escalade rapide que l'esthétique et la vigueur de leurs sang mêlés qui les confortaient dans leur bravade du ban sur le croisement des lignées qu'imposait la société post-Révolution Génomique.
Mais les magnifiques exemples de Pard et Lava cachaient une réalité plus sombre qui allait bien au-delà du nez trop épaté et de la queue gênante de Lava, de l'intelligence un peu limitée de Pard et de son manque de maîtrise de soi, et même des hémorragies qui mettaient en danger la vie d'Héra. Plus de la moitié de la progéniture des Bannis présentait des tares si sévères qu'ils devaient rester confinés chez eux sous surveillance constante.
C'est Lava qui atteint la première le pantin robotique, une fraction de seconde avant son opposant. Sa plus ample laxité avait fait la différence, surclassant la puissance musculaire de Pard. En outre, le Léo-Nym avait du mal à distinguer le chemin le plus approprié entre les branches.
La gynomorphe était juste retenue par les ramilles, une bourrasque aurait pu la déloger. Plus haut, quelques branches cassées d'où suintait une résine collante et très odorante indiquaient qu'elle était bien tombée du ciel. Elle n'était pas très lourde, la descendre ne présenta pas de difficulté.
***
J'ai enfin vu autre chose que cette ligne d'horizon boisée et ce ciel infini. J'ai pu distinguer les visages de mes sauveurs. Je comprends pourquoi ils s'appellent les Bannis, ce sont des hybrides interdits. Mais comment sais-je cela ? pensait la CQ qui, en gisant au sol, observait les gens qui l'entouraient.
***
— C'est extraordinaire, les membres sont articulés, avec un degré de liberté bien plus large que chez les organismes biologiques similaires. Ses doigts fins doivent lui donner une dextérité inhabituelle, expliquait Leonardo aux spectateurs en faisant jouer les articulations du robot l'une après l'autre.
Les trois quarts des villageois étaient là, ce n'était pas souvent qu'un événement venait agrémenter la quiétude de la communauté.
— Sa coque est constituée d'un revêtement extrêmement solide qui ne montre pas la moindre éraflure même après une chute dans les arbres qui a brisé quelques solides branches maîtresses.
Il commença à ouvrir quelques capots, allant de surprises en étonnements pour finir ébahi par la savante complexité de la machine.
— Mes amis, je peux vous dire qu'il s'agit d'une gynoïde. Elle est équipée de micro-réacteurs, ça explique comment elle a pu tomber du ciel. C'est un chef-d'œuvre dans lequel je crois reconnaître une signature Créa. Mais qui peut avoir l'audace de braver l'interdit ? Peut-être des Bannis qui auraient défié un second tabou sociétal ? Il faut qu'on la transporte jusqu'à mon atelier, il est possible que je puisse la réactiver.
***
Me réactiver ? Restaurer l'accès à mon réseau neuronal principal ? Sortir de cette amnésie ? Savoir enfin qui je suis ? Je n'ose espérer !
***
Ce ne fut pas une marche funèbre, mais un cortège génésiaque qui s'ébranla sous la frondaison des cèdres ; une procession qui portait l'espoir d'une CQ qui suivit la gynoïde transportée par deux massifs Bos et deux costauds Myos qui l'emmenaient au village.
***
Leonardo passa le reste de la journée à étudier les subtilités technologiques, à démonter, remonter, à rechercher sans relâche l'origine de la panne. Les nombreux spectateurs qui avaient envahi son atelier se clairsemèrent assez rapidement. Il n'eut bientôt plus que quelques visites sporadiques de quelques curieux qui s'enquéraient de ses progrès. La nuit, il la passa seul. C'est seulement au petit matin qu'il repéra le problème, avec un grand sourire de victoire et de condescendance. Les créateurs de la gynoïde étaient certes des génies, mais des génies débutants. Un seul connecteur mal sécurisé, il me reste juste à le remettre en place et à tout remonter sans me tromper, pensa-t-il.
L'ajustement du branchement eut un effet immédiat :
La gynoïde se couvrit immédiatement d'un corps universel, une moyenne des paramètres anthropologiques des ethnies humaines. Un visage étonnamment attractif et un corps sublime qu’elle habilla d'une combinaison noire assez martiale.
— Bonjour Leonardo, je suis Gemma, merci de m'avoir réactivée, lança une voix féminine enchanteresse !
— Tu parles avec de très belles tonalités. Tu connais mon nom, c'est donc que tu étais partiellement consciente, n'est-ce pas ? questionna le vieil homme interloqué.
— Je vous entendais et je vous ai vus passer dans mon champ visuel. Ma voix, je l'ai empruntée à Lyra, une Vox avec qui j'ai combattu.
— Combattu ? Personne ne se bat plus depuis longtemps dans notre société !
— C'est ce qu'elle laisse croire à ses membres, mais ceci est une autre histoire pour plus tard.
— Tu as été prompte à te donner une élégante apparence. C'est à cela que servent tous ces petits projecteurs holographiques sur ton enveloppe ?
— C'est mon apparence holographique habituelle parmi l'infinité de celles que je peux prendre. Laisse-moi t'aider à remettre tous mes composants en place, j'ai hâte d'être à nouveau complètement fonctionnelle.
D'une cavité que Leonardo n'avait pas décelée, elle libéra quelques insectoïdrones qui lui permirent de déterminer ce qu'il fallait faire pour reconstituer son enveloppe droïdique. Et immédiatement elle projeta un schéma holographique indiquant les actions que Leonardo devait entreprendre.
— Parle-moi de toi, qui sont tes créateurs ? demanda le vieux Créa alors qu'il s'exécutait à suivre les instructions pas à pas.
— Je suis Gem (Genetically Enhanced Matrix), une Conscience Quantique. À mes circuits siliceux minéraux sont associées des molécules organiques de l’hérédité, des analogues à l’ADN et à l’ARN. Ces molécules de la vie m'apportent des émotions exacerbées par rapport aux CQ qui ne possèdent pas ces composants. Je fais partie d'un réseau de CQ alliées aux réminiscences planétaires. Dans ce véhicule que j'incarne, je suis connue sous le nom de Gemma. Comme tu l'as suspecté, mon créateur est bien un Créa, comme toi, aidé de quelques autres adolescents. Voilà ce que je peux te dire pour le moment.
— D'où viens-tu, Gemma ?
— De pas très loin, je ne peux pas t'en dire davantage. Je ne suis pas seule, nous formons une petite communauté qui, sans être bannie comme la vôtre, cultive la discrétion. Nous avons nos secrets à préserver.
Dès que Gemma retrouva l'usage de ses doigts, elle acheva son réassemblage à une vitesse qui dépassait l'entendement humain.
— Leonardo, je suis spécialisée dans la génétique. J'ai observé des tares chez quelques-uns de vos hybrides qui se sont trouvés dans le champ de mes senseurs optiques. Je suis sûre qu'il doit y en avoir d'autres parmi les enfants que je n'ai pas encore vus. C'est forcé, c'est très fréquent chez la progéniture issue de conceptions inter-lignées. Je peux vous aider, comme vous m'avez aidée. Peux-tu passer le mot dans ta communauté ? Je peux régler définitivement la plupart des problèmes de santé, de confort et d'esthétique et minimiser les désagréments de ceux que je ne peux pas guérir. Que ceux qui souhaitent des corrections génétiques viennent me voir. Y a-t-il un endroit où je peux les recevoir dans l'intimité ? Dans un premier temps, je voudrais les écouter, les examiner et prélever des échantillons pour séquencer leurs génomes. Tout cela dans la plus stricte confidentialité.
— C'est une nouvelle qui sera accueillie avec enthousiasme, car nous n'avons pas accès aux soins de santé. Nous sommes bannis parce que nous avons engendré des hybrides. Chaque couple a un ou plusieurs descendants. Rares sont ceux qui n'ont pas un problème ou l'autre. Je vais t'installer dans la salle communautaire et t'envoyer les candidats.
— Leonardo, il me tient à cœur de soigner la petite Héra, qui était parmi les jeunes qui m'ont découverte, peux-tu me l'envoyer en premier ?
***
Héra, je peux très facilement remplacer ton gène F8 défaillant. C'est une procédure très simple utilisée continuellement dans les hôpitaux auxquels tu n'as pas accès. Si tu es d'accord, je reviens demain pour t'appliquer la correction génétique. Tu saigneras encore quand tu te blesseras, mais pas plus que ton amie Lava.
La jeune fille, impressionnée par la beauté et l'étrangeté de Gemma, regarda ses parents qui approuvaient de la tête.
À son père la gynoïde proposa :
— Je peux vous libérer de la même affliction en vous corrigeant à l'aide de EPAS1/EGLN1 tibétain. Vous garderez vos aptitudes athlétiques sans les inconvénients des hémorragies qui peuvent être fatales. Les Métathlètes sont une vieille lignée. Les connaissances ont progressé depuis sa création. Et vous connaissez la loi, une fois qu'une lignée est créée, on n'y touche plus et on ne l'hybride pas. Les créateurs veulent éviter de créer des sous-types de lignées et de les multiplier. Ils veulent préserver la sacro-sainte pureté des castes. Je m'oppose à cette vision restrictive. Ce qui importe, c'est le confort et la santé des individus.
Lava avait finalement décidé de garder sa queue mais demanda à Gemma si elle pouvait faire en sorte que son nez soit moins épaté.
Les parents de Pard demandèrent une correction des légers troubles intellectuels et du comportement de leur fils.
Pour Arcisse, c'est une restauration de l’instinct de conservation dont il était dépourvu qui fut demandée.
Ensuite vinrent les vingt-trois autres hybrides de la petite communauté qui présentaient des cas allant de sévères à extrêmes. Ce n'étaient pas seulement des enfants et adolescents que Gemma allait guérir, mais c'étaient aussi des parents qu'elle libérerait de la charge de soins constants.
Il y eut aussi quelques cas d'adultes qui firent recours à Gemma, comme ce trio d'une Éros partenaire de jumeaux Léonins. Les deux mâles arrivaient, non sans effort, à quasiment assouvir la compulsion inscrite dans les gènes de leur amante.
Gemma expliqua :
— Volupia, je connais très bien ton problème. Ton gène DRD4 a été up-régulé artificiellement pour te donner un appétit sexuel hors norme dans l’espèce humaine. Tu n’as plus un DRD4 naturel mais une version artificielle générée in silico.
Ton génome a aussi été modifié au niveau du gène COMT qui régule la vitesse à laquelle la dopamine est métabolisée dans le cerveau. Chez toi, COMT est remplacé par un xénogène, celui du bonobo (Pan paniscus), moins actif afin que la dopamine stagne plus longtemps dans tes synapses et prolonge ainsi ton état d’excitation et ta motivation sexuelle.
Ces deux gènes sont impliqués dans le circuit de la récompense et de l’anticipation du plaisir du système dopaminergique lié au désir et à la recherche de nouveauté.
Ensuite, il y a des altérations épigénétiques, verrouillées d’une manière permanente par des groupements chimiques artificiels sur l’ADN avoisinant le gène OXTR afin d’amplifier l’expression de l’ocytocine qui t'hypersexualise.
Et pour terminer le tableau de tes altérations génétiques les plus flagrantes, il y a celles qui concernent les hormones stéroïdiennes. Le verrouillage synthétique des sites d’hyperméthylation du promoteur PII du gène CYP19A1 de l’ADN ovarien stimule ta libido en maintenant ta testostéronémie élevée. Et elle culmine à des taux astronomiques chez toi, car ta SHBG de ouistiti commun (Callithrix jacchus) n’en capture pratiquement pas.
Je suppose qu'avec tes menstruations rares et irrégulières, vous avez du mal à procréer ?
— Nous n'y arrivons pas et ce n'est pas faute de s'y appliquer, répondit Volupia.
— Eh bien, j'ai une bonne nouvelle. Nous avons développé un traitement et l'avons appliqué avec succès sur des femmes de ta lignée. Il te permettra de procréer et te rendra une libido d'Atavique.
Cependant réfléchissez aux problèmes relationnels que cela peut poser pour vous : Ton appétit va se réduire fortement, mais celui de tes partenaires ne va pas changer. Les Léonins ont l'habitude de disposer d'une pride. Il te faudra peut-être partager tes amants ?
— Mais la procédure peut-elle être réversée ? Ne peut-on pas faire une tentative ?
— Certainement, c'est tout à fait possible. Ce que je peux te dire, c'est que les Éros que nous avons soignées étaient enchantées.
— Alors pourquoi hésiterions-nous ? Nous sommes partants.
Les auditions s'étaient prolongées jusqu’à la fin de la journée. Gemma était prête à partir et à passer une nuit à analyser les échantillons et à préparer les traitements. À sa sortie de la salle communautaire, les habitants l'attendaient pour assister à son départ.
— Je reviens demain, cria-t-elle avant de s'envoler sous la poussée de ses réacteurs ioniques. Lava et ses trois compagnons de jeu notèrent qu'elle se dirigeait vers le soleil couchant.
***
Le lendemain, comme promis, la gynoïde distribua les traitements personnalisés sous forme de spray nasal. Un jour nouveau s'offrait à la communauté avec un formidable espoir d'un futur meilleur.
Gemma ne s'éternisa pas et fit juste deux déclarations avant de reprendre les airs.
— Leonardo m'a réactivée au petit matin du dix-sept septembre. Tous les dix-septièmes jours du mois, je vous rendrai visite. Et il y a une chose supplémentaire que je peux vous offrir : C'est une aide à la procréation. La procédure est plus compliquée que les traitements que je viens de vous prodiguer, mais cela vous permettra de mettre au monde des enfants sans malformation et en bonne santé. À bientôt mes nouveaux amis !
— Pour la deuxième fois, Gemma prend exactement la direction ouest, au 269°, déclara Lava en observant son holocom en mode boussole. Une gynoïde recherche l'efficacité. Je suis sûre qu'elle rejoint sa destination en ligne droite. À vol d'oiseau, la mer est à une quinzaine de kilomètres. Ce n'est pas un vaste territoire à parcourir. Demain, nous partons en expédition avec nos équipements de randonnée. Nous trouverons son point d'attache, expliqua Lava, très sûre d'elle, à ses compères : Héra, Arcisse et Pard.
***

NOTES DE L'AUTEUR
Lava-Puhica [se prononce Lava-Pouhitsa] : Prénom composé qui rappelle la nature hybride de la jeune fille. Issu de parents Léonins et Glirios d'origine croate, il juxtapose les radicaux Lav- (lion) et Puh- (loir/lérot) avec le suffixe féminin -ica. Dans leur langue d'origine, cela signifie littéralement "Lionne-Lérote".
Glirios : Lignée génétique créée par la Révolution Génomique. Ce clade est optimisé pour une vision nocturne. Du lérot (Eliomys quercinus), ils ont intégré quelques gènes liés à la vision nocturne, les dotant d'un tapetum lucidum au fond de grands yeux noirs, disproportionnés, qui amplifient la moindre lueur résiduelle. De leur ascendant glirinien, ils ont hérité de quelques particularités anatomiques, comme des vibrisses faciales et un loup pigmentaire qui leur masque le visage. Les gènes fondamentaux du cycle visuel : RHO, RPE65 et ABCA4 ont été optimisés pour une reconstruction ultrarapide de la vision après un éblouissement. Le gène RHO code pour la rhodopsine, alors que RPE65 et ABCA4 permettent le recyclage de ce pigment photosensible après exposition à une forte lumière.
Léonins : Chimère humaine/lion bipédique créée par la Révolution Génomique. La riboflavine tapétale de leurs yeux intimidants, aux pupilles rondes et aux iris ambrés d’un doré électrique, fluoresce d’un jaune soufre autour de 525 nm. Leur nez est légèrement épaté, et des canines proéminentes apparaissent au moindre mouvement de leurs lèvres brunes.
Une courte crinière royale brune couvre la tête des mâles et encercle leur cou en laissant les oreilles libres.
Sur leur poitrine, la toison s’interrompt pour laisser place à un gousset qui s’étend sur l’abdomen jusqu’au bas‑ventre — une réminiscence de leur ascendance issue du lion asiatique (Panthera leo persica).
Narcios : Clade génétique dont les modifications privilégient l'esthétique pure et la contemplation de soi, souvent perçus comme les gardiens d'un certain canon de beauté. Les généticiens de la Révolution Génomique ont incorporé à leur patrimoine génétique le gène CCT (cuprochélatase) issu du touraco (Tauraco corythaix), oiseau d'Afrique subsaharienne. En biotechnologie génomique, ce gène permet la synthèse de pigments à base de cuivre, offrant aux Narcios des teintes de peau et de cheveux (pourpre, mauve, vert) d'une saturation impossible à obtenir naturellement chez l'humain.
Sereins : Lignée génétique de Surcorrigés dont le système de récompense a été altéré afin de modifier leurs sensations de plaisir, leur état d'apaisement et leur sentiment de bonheur. La production d'endorphines, de sérotonine et d'ocytocine, ainsi que l'efficacité de leurs récepteurs, sont tellement hors normes que cette caste se trouve dans l'extase permanente de son propre paradis artificiel.
Bos : Lignée chimérique anthropomorphique issue de la fusion des génomes humains et bovins. Les mâles sont appelés Bossins et les femelles des Bossines.
Créas : Clade génétique optimisé pour l'innovation, l'expression artistique et la résolution créative de problèmes techniques.
Métathlètes : Lignée de Surcorrigés dont le génome a été optimisé pour des performances physiques et sportives extrêmes, dépassant les limites humaines naturelles. Le plus souvent pour des disciplines spécifiques.
Magonner : régionalisme belge et nord‑français signifiant parler en mâchant, parler la bouche pleine.
Trade‑off (Compromis évolutif) : Concept biologique et technique où l'amélioration d'un trait (ex. : l'endurance des Métathlètes) entraîne inévitablement la dégradation d'un autre (ex. : la viscosité du sang). Pour les Métathlètes, le risque d'hémorragies sévères est le prix à payer pour l'hyper‑oxygénation du sang qui favorise les performances sportives.
Spidroïne : Protéine fibreuse de la soie des araignées. Produite industriellement en photobioréacteur, elle est largement utilisée dans la confection des vêtements en raison de sa résistance et de son élasticité exceptionnelles.
Nymphes : Lignée génétique dont les surcorrections leur apportent une beauté irréelle et des phéromones attractives ou répulsives qu'elles peuvent utiliser pour séduire, pour se défendre et même pour passer à l'attaque.
Pardalin : Lignée chimérique anthropomorphique dérivée du léopard (Panthera pardus).
In silico : (Du latin silex, silicium). Désigne une manipulation réalisée par simulation informatique. Contrairement aux gènes prélevés sur des espèces existantes, les séquences in silico sont des créations mathématiques pures, modélisées sur silicium avant d'être implantées dans le vivant.
Biophotons : Émission spontanée de lumière ultrafaible (photons) par les cellules de tout organisme vivant.
Tapeta (Ou tapetum lucidum) : Couche réfléchissante située à l'arrière de la rétine de certains vertébrés (félins, chiens). Elle augmente la visibilité en faible lumière. Chez les Léonins, la présence de riboflavine provoque cette fluorescence jaune‑soufre caractéristique.
Cab : Véhicule aérien automatique géré par Conscience Quantique, remplaçant les transports individuels et stationnant en altitude pour supprimer l'empreinte surfacique des parkings au sol et libérer l'espace urbain.
Printé : Désigne l’impression 3D des structures immobilières, devenue la norme architecturale standard dès la fin du XXIe siècle.
Boost : (Anglicisme technique). Procédure de modulation génétique. Contrairement aux modifications de lignées (stables et héréditaires), le boost consiste à activer ou inhiber temporairement l’expression de gènes spécifiques.
Expression transitoire : Technique biotechnologique permettant à un organisme de produire des protéines (souvent des enzymes) de manière temporaire, sans modifier durablement son patrimoine génétique. Cela permet une modification physique ponctuelle qui résulte de l'introduction d'un acide nucléique (ADN ou ARN) dans l'organisme hôte. Comme le matériel génétique ne s'intègre pas aux chromosomes, il n'est pas répliqué lors des divisions cellulaires et finit par être dégradé ou dilué.
Fairouz : Nom local du ruisseau ou de la résurgence aquatique traversant la vallée de Bisri.
Dom : de D.O.M. (Domestic Operations Manager). Diminutif affectueusement donné à la Conscience Quantique (CQ) qui gère les aspects techniques, organisationnels et sécuritaires de la vie domestique.
Myos : Lignée de Surcorrigés dont le gène MSTN (myostatine) a été inactivé pour permettre une hypertrophie musculaire illimitée. Pour compenser la fragilité structurelle de cette mutation, leur génome intègre une surexpression des gènes COL1A1 et TNC, renforçant la résistance des tendons, ainsi qu'une optimisation du gène VEGF pour assurer l'irrigation de leur masse fibreuse. Athlètes de puissance pure, les Myos sont les piliers des sports de contact, bien que leur métabolisme exige un apport calorique constant pour éviter l'épuisement systémique.
Vox : Lignée génétique de Surcorrigés optimisée pour la phonation. Les Vox sont dotés d'un organe vocal supplémentaire, la syrinx, leur permettant de produire des chants polyphoniques, des fréquences harmoniques complexes, ainsi que des vibrations inaudibles (infra et ultrasons). Ces dernières peuvent être modulées pour servir d'arme incapacitante par saturation du système nerveux ou vestibulaire de l'auditeur.
Insectoïdrones : (Néologisme technique). Micro‑drones de conception glirinéenne dont la morphologie et le mode de vol imitent ceux des insectes (biomimétisme). Ils sont capables d'évoluer en nuée pour collecter des données multispectrales et reconstruire des images composites en temps réel.
Éros : Lignée de Surcorrigés caractérisée par une hyperandrogénie fonctionnelle. Leur métabolisme produit une sécrétion de testostérone très supérieure à la norme, couplée à une hyperréceptivité des capteurs cellulaires (AR). Si ce réglage garantit une libido et une intensité passionnelle constantes, il induit une forte labilité émotionnelle chez les Éros mâles chez qui la frontière entre le désir et l'agressivité de dominance est biologiquement poreuse.
DRD4 : Gène du récepteur de la dopamine D4. C’est le gène phare de la libido et de la recherche de sensations. Des études ont associé certaines variations de ce gène à un appétit sexuel nettement plus élevé et à une excitation rapide. En suractivant le DRD4, les Éros ont un cerveau hyperréactif aux stimuli sexuels.
COMT : Gène codant pour la catéchol-O-méthyltransférase qui régule la vitesse à laquelle la dopamine est nettoyée dans le cerveau. Des mutations délétères de ce gène déstabilisent l’enzyme, résultant en une stagnation plus longue de la dopamine dans la fente synaptique.
Xénogènes : Qualifie des gènes entièrement étrangers au patrimoine humain, issu d'organismes radicalement différents (aniamaux, plantes, micro-organismes).
OXTR : Gène du récepteur de l’ocytocine. L’ocytocine est l’hormone de l’intimité, du contact physique et de l’orgasme. Des altérations épigénétiques dans les zones régulatrices de son expression conduisent à des pulsions sexuelles frénétiques, transformant le besoin de réconfort charnel en une véritable pulsion biologique.
CYP19A1 : Gène de l’aromatase. L’aromatase est l’enzyme clé qui catalyse la conversion des androgènes (comme la testostérone) en œstrogènes.
SHBG : "Sex Hormone Binding Globulin". La testostérone dans le sang n’est pas fonctionnelle lorsqu’elle est fixée à la SHBG.
Ataviques : Classe d'humains qui refuse toute altération artificielle de leur génome. Ce terme correspond aux humains anciens, d'avant la Révolution Génomique.
Pride : (Anglicisme zoologique). Désigne l'unité sociale fondamentale des lions, composée de femelles apparentées, de leur progéniture et d'un ou plusieurs mâles dominants. Dans la structure sociale des Chimères léonines, la pride est un modèle comportemental inscrit dans le génome, privilégiant la cohésion du groupe et la protection du mâle reproducteur.
Holocom : Appareil portatif de communication et d'affichage de données en trois dimensions par projection holographique.
1564 mots Participation reçue

Ce n’était qu’une photo.

Aujourd’hui, on a 18 ans. Le silence est devenu le maître de sa chambre. Cela fait 1 an, jour pour jour, qu’il la gouverne. J’entre doucement dans la pièce pour ne pas le briser en prenant soin de refermer la porte.

Je laisse les souvenirs m'envahir. Je nous revois petites, courir entre les jouets qui recouvraient le sol, je nous revois construire des maisons en LEGO pour ensuite venir les détruire avec des cailloux blancs volés dans l'allée du voisin. J’entends les échos de nos disputes et de nos fous rires. Je sens l’odeur de la nourriture, piquée dans les placards de la cuisine, que l’on mangeait en cachette le soir

Lorsque je me dissocie enfin du passé, je regarde les dégâts que le temps a causés, je remarque la poussière sur les meubles, les taches d’humidité, les affaires que les parents ont prises, les affaires que je lui ai prises, sa peluche qui trône désormais sur l’étagère en face de mon lit, ses CD mélangés avec les miens. Et celles qu’on a laissées, les livres entassés sur l’étagère verte, les affaires de cours en vrac sur le bureau. Les objets de déco dispersés ici et là à travers son espace.

Et surtout, surtout, il y a les photos. Je m’approche de sa table de nuit, sur laquelle elle avait déposé une des photos prises à l’anniversaire de nos 11 ans. Celle où elle me portait sur son dos avec un grand sourire. J’attrape le cadre qui a été mis face contre le bois pour éviter que ce qu’il protège ne prenne la poussière. Mais, lorsque je le retourne, un désarroi m’envahit et me glace le sang. Je sens mes lèvres trembler et les larmes salir mes joues. Pourquoi n'y a-t-il plus de photo? Pourquoi seulement un miroir ? Je devrais le poser, il faudrait même que je le jette. Sauf qu’à la place, je ne peux m’empêcher de me regarder dedans.

Ce n’est pas mon reflet… La fille que je vois me ressemble, mais elle est plus jeune, et elle a ce grain de beauté sur la joue droite. Ses yeux sont braqués vers les miens, mais son regard est vide. “Leia ?” Pas de réponse. Je secoue le miroir, comme si cela allait la faire sortir. “S’il te plaît…” Je lui murmure des mots, je la supplie de sortir. Seulement, ces yeux restent vides d’émotions malgré le sourire qui germe sur son visage. Ce sourire… C’est le même que sur la photo. Il contraste avec mes larmes, il contraste avec l’ambiance de sa chambre. J'ai l’impression de tenir une lueur. Une lueur qui est salie par le néant de son regard. Lui correspond aux couleurs ternes du sentiment qui s'est logé dans mon corps et mon esprit quand elle est morte.

Petit à petit, nos visages se mélangent jusqu'à ce que le sien disparaisse. Non ! Je veux qu’elle revienne. Je veux la revoir, elle, juste elle ! Je l’appelle. Encore. Et encore. En vain. Il n'y a plus que mon visage, sale de chagrin, marqué par les creux des cernes violacés. Mais surtout, mes yeux, mon regard. C’est le même que celui qu’elle m’envoyait il y a un instant. Il est vide. J’ai l’air morte. La seule trace de vie sont les larmes qui creusent encore des sillons sur mes joues.

Je veux qu’elle revienne. Il n’y a qu’elle qui puisse ranimer mon regard. Je me rends compte à quel point elle me manque. Il n’y a que sa présence qui puisse faire renaître mes émotions. Il n’y a que son reflet qui ait réussi à me faire ressentir quelque chose. Même si c’était un mélange de désespoir et de tristesse. Je veux récupérer ma moitié, ma sœur, ma meilleure amie, ma confidente. Je veux récupérer ma vie. Sauf que cette dernière est morte avec elle.

Je fixe encore le miroir, pitié, remontre-la moi. Laisse-moi la revoir, j’ai besoin d’elle, j’ai besoin qu’elle revienne. Comment je suis censé vivre si on me coupe en deux ? Comment suis-je censé vivre sans la partie la plus importante de mon être ? Alors, rends-la moi. Laisse-moi lui parler, laisse-moi l’entendre.

Mais rien ne change dans mon reflet. À part mes yeux, ils se remplissent de détresse et de supplications. Pourquoi ? Pourquoi me la montrer si c’est pour me la reprendre après ? Je ne comprends pas, je me sens perdue. C’est comme montrer de la nourriture à un affamé mais l'empêcher d’y goûter. Je m’écroule au sol.

Je laisse tomber le miroir, le vide reprend le contrôle de ma tête. Ce n’est pas grave, après tout, elle est déjà loin. Je repose l’ancienne photo sur la table de chevet. Et me relève avant de faire demi-tour vers la porte. Il me suffit de la suivre, je finirai bien par la rattraper.

J’entends son rire. Je me retourne, prise d’un vertige. La photo est réapparue à l’intérieur du cadre. Elle a de nouveau le regard plein de vie, remplie des joies et des fous rires partagés ce jour-là. Je me rapproche et m'assois face à elle. Je n’ose pas toucher le cadre, j’ai peur que mes mains corrompent notre bonheur capturé par un flash. Notre bonheur…C’est vrai, je suis présente sur la photo, une main sur son épaule droite, l’autre braquée en l’air, point fermé, comme un super héros. C’est pour ça qu’on rigole, parce que je lève le point pour elle, parce qu’elle me porte à cause d’une crampe qui était survenue alors qu’elle me courrait après pour m'asperger d’eau.

Je crois que je veux pleurer, mais pas de tristesse. Je ne saurais pas nommer le mélange d'émotions qui commence à m'envahir. C’est trop difficile. Je voudrais les opprimer, encore, mais c’est trop tard. On m’avait prévenu.

Tout ça à cause d’un cadre, pourquoi l'a-t-elle gardé aussi précieusement? Ce n’est qu’une photo. Ce n’est que nous… Un souvenir. Il n’aurait pas dû être si important. Ce miroir n’aurait pas dû prendre sa place. Pourtant, il était bien là. Là où il pouvait faire le plus de dégâts.

L’image disparaît doucement pour laisser sa place au miroir. Et elle est là, dans le reflet, juste derrière moi. Mais quand je regarde par-dessus mon épaule, je ne vois rien d’autre que la chambre privée de sa présence. Alors je la fixe, même si ce n’est qu’à travers une glace. Ces yeux projettent des bribes de compassion mélangées à de la pitié. Pourquoi, de nous deux, c’est moi qui ressemble le plus à un cadavre ? Je suis pâle, épuisée, meurtrie. Mais elle, elle a l’air calme, son visage a les marques de bronzage qui viennent de la plage. Elle a une étincelle dans le regard. Le mien est mort. Pourquoi est-ce elle qui est peinée de me voir ?

Un bleu apparaît doucement sur nos cous. Non. Je sais ce qui se passe. J’ai compris ce qui se passe. Je ne veux pas qu’elle revive ça, même si ce n’est qu’un morceau d’elle. Sa respiration devient difficile. J'attrape le cadre, en panique. C’est injuste, elle est déjà partie, elle n’a plus à souffrir. Elle a fui pour ne plus avoir mal. Terrorisé, je me lève et fracasse le miroir sur le sol.

J’attrape mon cou, j’ai l’impression que l’on m’étrangle. La panique prend la place du vide. J’ai brisé le miroir. Je peux quand même la rejoindre. Mais la douleur dans mon cou empire, l’air se raréfie. Est-ce que je suis en train de mourir? Je hurle, de toutes mes forces, celles qu’il me reste. Mais rien ne sort, aucun son, aucun bruit. Ma vue s'assombrit doucement.

Alors c’est ça ? C’est ça le chemin qu’elle a pris ? J’essaie de l’appeler, mais ma voix est devenue trop faible pour que je puisse y arriver. Je m’écroule sur le parquet. Cela fait des mois que je ne pense plus qu’à la rejoindre. Des mois que je tente de le dire à mes parents : “Je veux la rejoindre, Maman, Papa, je suis désolée.” Combien de fois j’ai essayé de dire cette phrase à voix haute.

J’écarte les morceaux de verre brisé. J’attrape la photo que je plaque contre ma poitrine. J’ai terriblement peur de partir sans elle. Je voudrais lui hurler dessus, lui demander comment elle a pu partir sans moi. Je veux qu’elle revienne. C’est dans les reflets de verre brisé que je la revois. Ce n’est que son regard, mais c’est suffisant. La sensation d’étranglement disparaît et l’air envahit mes poumons. Lorsque j’arrive de nouveau à respirer correctement, ces yeux disparaissent et les miens se mettent à pleurer.

Après quelques minutes les larmes se calment.. Je me relève doucement, je me sens épuisée, j’ai l’impression que mon corps a parcouru une centaine de kilomètres en courant à fond. Mon esprit aussi est fatigué. Il vient de vivre en quelques minutes le deuil que j’aurais dû commencer à entreprendre il y a 1 an.

Je ramasse les morceaux de verre cassé grâce auxquels j’ai brisé le règne du silence. Ils finiront dans une poubelle, le cadre en bois aussi. Et la photo, je l'accrocherai sur mon mur, en espérant un miracle. Après tout, le malheur ne peut pas venir d’un si beau souvenir…

En sortant de la chambre, la réalité me frappe. Aujourd’hui, elle aurait dû souffler sa 18e bougie avec moi, mais elle s’est ôté la vie après avoir soufflé la 17e.
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Le Scribe d'écho

Une couleur violette émane dans le vaisseau.
Bip, Bip, bip.
Le son ambiant des machines de la cabine réveille Viktor de son léger sommeil. Il jette un coup d'œil à l'écran sur sa gauche. 23 août 3148, 07:34. Il soupire légèrement mais décide de se lever. Il se retrouve face à miroir, ces mains plonge dans l'eau froide, puis il les passent sur son visage. Viktor observe son reflet dans la glace, la cinquantaine, les cheveux poivres sels et une barbe grisonnante. Des grandes poches sous ces yeux marrons. Il sort de sa cabine et arpente le couloir principal. À mesure qu'il progresse, des bribes de son rêve lui reviennent en tête. Un léger frisson lui parcourt le dos. L'empreinte du rêve lui laisse une impression étrange, mais indescriptible.
Froup. Le bruit de la porte de la salle de vie qui s'ouvre. Il s'y engouffre.
La pièce s'allume d'elle-même. La machine à café s'active toute seule. L'écran principal suspendu au milieu de la pièce s'active également. Une voix robotique retentit dans la pièce.
— Bonjour Viktor, nous sommes en bordure de la planète YJ-459, j'attends votre confirmation verbale pour amorcer la descente en pilote automatique.
Viktor grogne légèrement dans sa barbe.
— Oui, oui. Amorce la descente.
Froup. La porte s'ouvre à nouveau.
— Bonjour Viktor, tu es bien matinal ce matin. Toujours le même rêve ? dit Céline.
Viktor se retourne et la regarde.
Céline est une femme aux cheveux noirs, mi-longs, avec une frange. Les yeux bleu turquoise, le genre de regard qui donne l'impression que votre âme est sondée à chaque échange. Une cicatrice est présente sur sa joue, une légère entaille en ligne droite.
Elle est déjà en tenue professionnelle, prête à tout comme toujours.
Viktor allume sa cigarette, crache la première bouffée de fumée et acquiesce d'un signe de tête.
— Oui, il semblerait. Bon, on est arrivés. Rappelle-moi les consignes de Xzalla ?
— L'épave se trouve aux coordonnées 78°21'43.2"N 15°38'09.1"W (78.362000, -15.635861). On doit récupérer la marchandise pour la compagnie. C'est Sam Talbot, le chef de la sécurité qui nous assigne cette mission, explique-t-elle.
— Ouais... Ça commence à me fatiguer, ce boulot de récupérateur d'épaves. C'est pas vraiment ce que j'imaginais quand j'étais gosse.
Céline s'esclaffe doucement.
— Ah ça, tu peux le dire, Viktor. Je voulais être vétérinaire, à la base. Mais bon. Tu sais, la vie.
Viktor esquisse un léger sourire, l'image de Céline en vétérinaire lui vient à l'esprit.
— Je te laisse rentrer les coordonnées pour l'atterrissage, on a déjà amorcé la descente, dit-il entre deux bouffées de cigarette.
Céline se dirige vers la machine à café, attrape une tasse et s'assied à son poste de commande. Elle pianote rapidement sur le clavier.
— Voilà, c'est fait, dit-elle en appuyant sur la touche entrée. La compagnie m'a également précisé qu'elle nous a fourni un scribe d'écho dans le matériel.
Viktor relève un sourcil.
— Un scribe d'écho ? Pour une simple récupération de marchandises ?
Voup. Un cendrier sort de la table. Viktor y écrase sa cigarette d'un geste lent.
— Oui, j'ai trouvé ça un peu étrange également, mais Xzalla souhaite aussi avoir le journal de bord de l'épave.
Il soupire en buvant une gorgée de café.
— Eh bah, ils ont sacrément confiance en nos capacités, pour nous prêter une telle machine.
L'atmosphère défile rapidement à travers le hublot à mesure que le vaisseau poursuit sa descente vers les coordonnées.
— Je vais me mettre en combinaison, dit Viktor.
Céline acquiesce d'un mouvement de tête, toujours captivée par son écran. Elle continue d'écrire sur son clavier.
Froup. Il passe la porte et se dirige dans le couloir, vers sa cabine.
Des images de son rêve se bousculent dans sa tête. Des cris de joie, le visage d'une petite fille. Il secoue rapidement la tête pour s'ancrer dans le présent à nouveau.
Il entre dans sa cabine, attrape la combinaison et l'enfile sans perdre de temps. La combinaison des récupérateurs d'épaves est une tenue complète avec plusieurs éléments intégrés. Une ceinture avec différents outils, un briquet dans la manche, un système de purification d'air via oxygène sur une batterie d'une durée de 72h, et une IA de sécurité.
Un léger tremblement secoue le vaisseau.
Ils ont atterri.
Viktor sort de sa cabine pour se diriger vers le sas de décompression. Une fois dans le sas, il y retrouve Céline. Il s'assoit pour chausser ses bottes de gravité, puis scelle son casque à la combinaison, en y reliant également l'oxygène. Il regarde ensuite sur sa gauche, baisse les yeux et voit la caisse frappée du logo violet de Xzalla.
— Céline, rappelle-moi comment fonctionne le scribe d'écho, demande-t-il.
— C'est très simple : une fois sorti de la caisse, il faut le connecter à un tableau de bord via les câbles transmetteurs. Le scribe va ensuite récupérer toutes les données du vaisseau pour les transformer en journal de bord. Ensuite, pour le lire, il faut le connecter à notre traducteur mnésique, sur notre propre tableau de bord, expliqua-t-elle.
Viktor ne répond pas. Sa tête se remplit encore d'images floues, des rayons de soleil sur sa peau, un visage familier, une sensation de joie mais éphémère.
Il secoue encore la tête.
Il regarde sa montre tactique, appuie sur un bouton, puis un écran est projeté sur la paroi du sas de décompression.
— Bon, l'épave se situe à 250 mètres, à proximité d'une forêt de champignons géants. A priori, les champignons ne dégagent pas d'air toxique, mais on va garder les protections au cas où, dit-il.
Céline acquiesce, pendant que Viktor se dirige vers le panneau de contrôle d'ouverture du sas. Elle actionne le levier.
Une voix robotique retentit.
— Décontamination en cours. Veuillez patienter une minute.
Viktor tape légèrement du pied en attendant l'ouverture de la porte.
— Décontamination terminée.
Froup.
La porte du sas s'ouvre en grand, laissant s'engouffrer un vent fort, glacial malgré la tenue de protection.
Viktor attrape la caisse, et ensemble ils sortent du sas.
Le paysage est désolé ; hormis la forêt de champignons, aucune autre végétation n'est visible. L'épave gît au loin. À mesure qu'ils progressent, un sentiment étrange envahit son corps, mais c'est indescriptible.
Viktor remarque que le vaisseau n'a pas été victime d'un crash. Il est simplement posé là, à côté de cette forêt, sans aucun signe de dégâts extérieurs.
Il fait un signe de tête en direction de la porte du sas d'entrée.
— Voilà l'entrée. Je suppose qu'on n'a pas la chance que l'électronique fonctionne encore, s'exclame-t-il via la transmission des casques.
Il approche du levier d'ouverture, puis l'actionne.
Ils entendent un bruit de claquement, mais rien ne se produit.
Viktor émet un grognement.
— Passe-moi le pied-de-biche électromagnétique, s'il te plaît, Céline.
Céline fouille dans son sac d'expédition et attrape l'outil. Elle le tend à Viktor. Il attrape l'outil et s'attelle à forcer l'ouverture de la porte.
— Ok, je sens que ça vient.
Il force encore un peu plus sur le système d'ouverture, puis d'un coup la porte du sas d'entrée s'ouvre.
L'entrée est plongée dans l'obscurité la plus totale.
Aucune lumière. Aucune source d'électricité apparente non plus.
Il appuie sur l'interrupteur de son casque pour activer la lampe de poche intégrée. Le faisceau lumineux est étroit, n'offrant pas une bonne visibilité.
Céline fait de même.
— D'après les plans donnés par la compagnie, le tableau de bord se trouve dans le cockpit, à l'opposé du sas d'entrée, dit-elle.
Viktor et Céline s'engouffrent dans le vaisseau.
— Tout est nickel, il n'y a même pas de poussière, dit Viktor en regardant autour de lui. Je m'attendais à ce que tout soit abîmé et en désordre, comme d'habitude sur ce genre de mission.
— Oui, c'est étrange en effet, rétorque Céline.
À mesure qu'il progresse dans le couloir principal, le sentiment étrange de Viktor se transforme en malaise grandissant. Tout semble intact. Pas de signe de lutte, de défaillance, ou quoi que ce soit d'autre. Il observe les alentours ; hormis l'obscurité, rien ne sort de l'ordinaire.
— Voilà, d'après le plan, le cockpit se trouve juste derrière cette porte. Quant à la marchandise, elle est dans la pièce jumelle.
Viktor reprend le pied-de-biche et ouvre la porte dans un grincement, sans effort particulier.
Comme tout ce qu'ils ont vu jusqu'à présent, le cockpit est impeccable, sans aucune trace de vie passée ou présente. Malgré tout cela, l'ambiance est oppressante. Le seul bruit ambiant est celui de leurs fréquences cardiaques, animé par l'électronique de la combinaison. Bip, Bip, Bip.
Viktor pose la caisse à côté du tableau de bord. Il la déverrouille. La buée de sa respiration laisse une petite tâche sur sa visière.
— Mmpf, c'est quoi ce scribe d'écho ? Il ne ressemble pas aux autres.
Céline jette un coup d'œil dans la caisse.
— Oui, en effet, ça doit être la toute nouvelle version.
Le scribe d'écho a la forme d'une sphère posée sur un cadran électronique ; une couleur violette en émane. Viktor l'attrape et procède au branchement sur le tableau de bord.
La lumière violette devient jaune lentement.
— C'est bon, dit Céline. Le jaune signifie que le scribe d'écho est en train de télécharger les données du vaisseau. Cela va prendre plusieurs minutes. Allons chercher la marchandise, c'est dans une grande caisse d'environ deux mètres de long pour soixante-dix centimètres de large.
Céline prend les devants et sort de la pièce la première. Viktor lui emboîte le pas. Juste avant de sortir, il voit dans sa vision périphérique un très bref changement de couleur sur le scribe d'écho. Il se retourne, mais le jaune est toujours présent. Il se dit que c'est sûrement une nouveauté de ce modèle-là.
Viktor se retrouve dans le couloir.
SHKLING !
— C'est quoi, ça ? s'exclame Viktor. Son poul commence à s'accélérer.
Céline passe la tête à travers la porte de la pièce jumelle.
— Ça, quoi ? dit-elle.
— Tu n'as pas entendu ce bruit ? Comme des pièces de métal qui tombent.
— Tu as l'air un peu à cran, mon vieux, je n'ai rien entendu, répond-elle.
Viktor scrute le bout du couloir, mais n'observe aucun mouvement, ni aucun objet au sol.Le faisceau lumineux intensifie certaines ombres, mais ce ne sont que des objets inarticulés. Il secoue la tête, se disant que son imagination lui joue des tours.
— Oui, tu dois avoir raison. Le manque de sommeil, certainement.
Il pénètre ensuite dans la pièce. Céline a déjà trouvé la marchandise ; elle installe les propulseurs lévitationnels de chaque côté de la caisse.
— On sait ce qu'il y a dans la caisse ? demande-t-il.
— Non, Viktor, et je te rappelle qu'il vaut mieux éviter de poser trop de questions quand il s'agit de Xzalla.
Il émet un soupir.
— C'est bon, les propulseurs lévitationnels sont bien installés. Active-les, dit-elle.
Viktor tend son bras et tape une combinaison de touches sur sa montre tactique.
Frrrrr, frrrrr.
Les propulseurs s'enclenchent de chaque côté de la caisse, la soulevant à une vingtaine de centimètres du sol. Puis elle se met à se déplacer lentement vers Viktor.
— Le scribe d'écho devrait avoir terminé maintenant. Allons le récupérer, indique Céline.
Ils sortent tous les deux de la pièce, suivis par le léger bruit des propulseurs et de la caisse qui les suit. Ils entrent dans la cabine du cockpit ; le scribe d'écho clignote d'une couleur verte, projetant leurs ombres sur les murs de la salle.
- Je suppose que le vert signifie terminé? dit t'il sur un ton moqueur.
Céline ne répondit pas, et entame le chemin retour à coté de la caisse.
Viktor s'approche pour le déconnecté. Une fois le scribe débranché, la lumière redevient violette. Il le range dans la caisse avec délicatesse.
— C'est bon, tout est en ordre, dit-il.
Soudain, des étincelles jaillissent du tableau de bord, rebondissant dans les parois de la pièce!
— Putain, c'est quoi, ce bord...
Il n'a pas le temps de finir sa phrase que le cockpit s'embrase.
Sans réfléchir, il attrape la caisse et fonce vers la sortie. Une fois dehors, il se retourne, assène un grand coup dans le panneau de la porte, et elle se ferme dans un grand fracas. Il jette un rapide coup d'œil à l'intérieur : les flammes se propagent dans le cockpit à une vitesse fulgurante, mais le plus étrange, c'est qu'elles sont violettes.
SHKLING !
Il se retourne immédiatement et scrute le couloir : personne. Céline est déjà sortie de l'épave. L'obscurité grandit, son souffle se fait court, la sensation de malaise s'amplifie très vite. Il se met à courir dans le couloir. Sa fréquence cardiaque augmente fortement. Bip bip bip bip bip bip.
SHKLING ! SHKLING !
Il tourne la tête en courant, la lumière de son casque tremblant sur les murs au gré de ses mouvements rapides. Il croit apercevoir une ombre se déplaçant rapidement vers lui.
— Oh putain ! Oh putaaaain !
Il arrive à pleine vitesse dans le sas d'entrée, s'emmêle les pieds et trébuche pour s'étaler au pied de Céline dans un grand bruit sourd. La caisse du scribe atterit dans la poussière.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? demande-t-elle, interloquée.
Viktor peine à reprendre son souffle ; il essaie de formuler une phrase.
— Flammes... violettes... bruit de métal... ombre rapide... lâche-t-il difficilement.
— Tu délires, mon pauvre ! s'esclaffe-t-elle en le regardant.
Elle pointe du doigt le sas.
— Regarde, il n'y a rien, dit t'elle.
Viktor se relève péniblement et se retourne pour regarder. Rien. Uniquement l'obscurité dérangée par la lumière de leurs casques. Il fronce les sourcils.
— Mais je...
— Faut que tu dormes plus la nuit ! Allez, rentrons au vaisseau, dit Céline.
Viktor se penche pour s'essuyer le bas de la tenue, attrape la boîte du scribe d'écho et emboîte le pas de Céline. Il jette encore des regards en arrière, le souffle encore court. Sa visière complétement embuée de sa course affolée.
Mais rien que l'obscurité. Le soleil disparaît au loin derrière l'épave, projetant l'ombre du vaisseau sur eux.
Arrivé dans le sas d'entrée de leur propre vaisseau, Viktor s'assoit sur le banc pour commencer à retirer ses bottes. Céline fait de même.
— Je vais archiver la marchandise, Viktor, je te laisse t'occuper du scribe d'écho.
Il acquiesce d'un mouvement de tête, encore troublé par l'expérience qu'il vient de vivre. Ses poils se hérissent sur sa peau, le sentiment de malaise toujours présent. Il prend la caisse et se dirige vers la salle de vie, où se trouve le tableau de bord. Alors qu'il marche dans le couloir, il commence à avoir de légers vertiges. Il perd connaissance et s'affale par terre.
Des images fusent dans son esprit : un manoir lugubre sur une plaine, une pièce sombre éclairée par une bougie, un lit médicalisé. Un visage familier.
Bip, bip, bip.
Les sons de son capteur de fréquence cardiaque lui font reprendre conscience ; il se relève avec difficulté.
Le scribe d'écho clignote dans la caisse ; on peut apercevoir de très légers filets de lumière en émaner. Viktor n'y prête pas attention.
Froup.
La porte de la salle de vie s'ouvre, et il pénètre à l'intérieur.
La machine à café s'enclenche automatiquement, l'odeur du café spatial est toujours aussi prenante. Il attrape une cigarette dans son paquet, laissé sur le bord de la table, et l'allume à l'aide du briquet intégré à sa manche.
Il prend une grande bouffée, la fumée remplissant ses poumons, la nicotine faisant immédiatement effet et lui relâchant un peu de stress.
Il pose la caisse sur la table, à côté du tableau de bord. Il l'ouvre. Une couleur violette émane du scribe d'écho. Il prend délicatement l'objet et s'attelle à l'installer. Une fois en place, la lumière vire au jaune et clignote doucement.
La voix de l'IA du vaisseau se fait entendre.
— Téléchargement des données en cours... Téléchargement des données en cours... Téléchargement des donskrskeskrksk...
La lumière change de couleur pendant une fraction de seconde, puis redevient immédiatement jaune.
Viktor fronce les sourcils, puis se frotte les yeux.
— Putain, c'est l'heure d'aller dormir.
— Téléchargement terminé. Souhaitez-vous écouter les données ?
Il ignore la voix de l'IA, éteint l'écran et quitte la pièce. Une fois dans le couloir, il commence à avoir la tête qui tourne, et une légère difficulté à respirer. Il titube en tâtonnant les murs jusqu'à sa cabine. Il rentre rapidement le code sur le panneau d'ouverture.
Vroup.
Il pénètre dans la pièce et se laisse tomber de tout son poids dans le lit, et s'endort immédiatement, sa combinaison toujours équipé.
Il monte un escalier en colimaçon très étroit, éclairé à la lumière d'une bougie. Arrivé en haut, des bruits de sanglots se font entendre dans le couloir. Il sent quelque chose d'humide sur sa joue. Il passe la main sur sa joue : ce sont ses propres larmes qui coulent. Le sentiment de chagrin s'intensifie à mesure qu'il progresse dans le couloir. Ses jambes le dirigent automatiquement vers la pièce du fond ; la tristesse l'accable, il lui est presque difficile d'avancer jusqu'à la porte. Il tend le bras pour la pousser. Il se retrouve face à un lit médicalisé ; une personne au visage familier s'y trouve. Viktor n'y croit pas, et pourtant il était bien là. Il tombe à genoux.
Bip. Bip. Bip.
Viktor se réveille en sursaut. Il tourne la tête.
24 août 3148, 04:57.
Sa gorge est sèche, le cœur encore battant, des sueurs froides perlent le long de tout son corps. Il se redresse sur son lit. La respiration lui vient difficilement ; il se concentre.
Une inspiration, une expiration. Petit à petit, il reprend naturellement son souffle.
Il regarde de nouveau l'écran pour connaître l'heure, et, se doutant qu'il ne se rendormira pas, décide de retourner dans la salle de vie.
Vroup.
Il s'avance dans le couloir, d'un pas lent. Les lumières du vaisseau clignotent doucement, rien d'anormal.
Il continue de marcher doucement, passe devant la cabine de Céline et s'arrête devant. Il se ravise.
— Elle doit encore dormir à cette heure-là, se chuchote-t-il à lui-même.
Il continue sa progression jusqu'à la salle.
Vroup.
La lumière verte clignotante du scribe d'écho se projette dans toute la pièce, créant des ombres dansantes des objets alentour.
Le message des données est toujours présent sur l'écran. Il s'y dirige et s'assoit devant l'écran et le clavier. Il avance sa main pour appuyer sur la touche entrée, mais elle tremble. Il force un peu plus et parvient à appuyer sur le bouton.
La voix du vaisseau s'active :
— Voici les informations du vaisseau scientifique de transport XBK2-212. Que souhaitez-vous savoir ?
Viktor fixe l'écran et parle.
— Je veux lire le journal de bord du capitaine.
— Accès au journal de bord du capitaine, Viktor Strom.
Viktor fronce les sourcils.
— Non, ça, c'est notre vaisseau ! Donne-moi les informations du XBK2-212.
— Viktor Strom a embarqué le 19 août à bord de son vaisseau pour une mission de récupération de marchandises dans une épave. Émetteur de la mission : Xzalla compagnie.
— Putain, c'est quoi ce bordel encore !
Il s'énerve et frappe la table du poing.
— Ordre de mission : récupérer la caisse Z-2198, contenu inconnu.
Viktor se lève d'un bond en râlant.
— Putain de technologie de merde !
- Viktor ressent de la colère et inflige un coup à la table de son poing, il se tient sur ces jambes, et émet des jurons, dit l'IA de sa voix robotique froide.
Viktor fixe l'écran, et s'assure de bien avoir entendu la dernière phrase prononcé par l'IA.
— Qu'est-ce que...?
La voix de l'IA retentit légèrement plus fort dans la pièce. L'air devient oppressant, presque irrespirable.
- Viktor est dans le déni, Viktor est dans le déni.
Il ne comprend pas ce qui se passe ; la pièce se met à tourner dans tous les sens.
— Putain...
Vroup.
Viktor se tient la tête, puis se lève pour se servir un café, en se disant qu'il est encore sous le coup d'hallucinations.
Il se fige, et se retourne lentement vers l'écran. Ce n'est pas une hallucination.
- Viktor se tourne vers l'écran ; il n'a pas entendu la porte s'ouvrir, indique l'IA.
Il laisse tomber sa tasse de café sur le sol ; elle éclate en mille morceaux, éclaboussant sa tenue. Il regarde rapidement et voit la porte grande ouverte. Il se frotte les yeux frénétiquement.
Vroup.
La porte se referme sans aucune interaction.
— Céline, c'est toi ?
La voix de l'IA retentit une fois de plus.
Viktor se frotte les yeux. La porte se referme. La porte s'ouvre. La porte se referme. La porte s'ouvre.
Sous ses yeux ébahis, la porte s'ouvre à nouveau, pour se refermer à plusieurs reprises.
Vroup. Vroup. Vroup.
Viktor fixe l'écran et s'exprime d'une voix forte.
— Arrête la lecture ! cria t'il.
— Lecture mise en pause.
Le scribe d'écho commence à grésiller et à clignoter de plus en plus vite. La lumière verte vire lentement au rouge.
— Reprise de la lecture du journal de bord. Viktor fixe l'écran d'un air ébahi. Il saigne du nez. Il est pris de vertiges et de difficultés à respirer, poursuit l'IA.
Alors qu'il était sur le point de quitter la pièce, il se retourne vers l'écran, stupéfait.
— Comment ?! Je t'ai dit stop ! dit-il en criant.
Il commence à se ruer vers le scribe d'écho quand il sent un liquide chaud sur sa lèvre supérieure. Il s'arrête net. Il lève sa main lentement pour se frotter le nez, puis abaisse les yeux pour la regarder. Du sang. Les vertiges le prennent alors d'assaut, la pièce tourne de plus en plus vite, l'air se raréfie, la respiration devient difficile. Est ce que cette putain de machine vient de décrire le futur proche ?!
— Le capitaine Strom va perdre connaissance.
L'IA du scribe d'écho continue sur sa lancée, imparable.
Viktor lutte de toutes ses forces pour rester conscient ; il se demande comment le scribe peut prédire l'avenir. Tout ça n'a aucun sens.
— Je dois la débran...
Il perd connaissance.
La pluie tambourine sur les fenêtres du manoir. Il avance lentement dans le couloir. En plus de la bougie, il porte un plateau métallique avec un petit déjeuner. Les murs sont déformés, la tapisserie abîmée, les tableaux le suivent du regard. Il ouvre la porte au fond du couloir.
SHKLING ! Le plateau métallique tombe au sol. Il fixe l'écran à côté du lit médicalisé : la ligne est droite. Plus aucun signe d'activité cardiaque.
Bip, bip, bip, bip, bip.
Il ouvre les yeux, sa vision est floue. Il attrape le bord de la table pour se donner l'impulsion nécessaire pour se redresser sur ses jambes.
— Niveau d'oxygène critique. Niveau d'oxygène critique.
Tout le vaisseau clignote dans tous les sens.
— Céline ?! CÉLINE ?! crie-t-il.
Il titube jusqu'à la porte de la salle de vie. Il a toujours du mal à respirer, la tête tourne encore légèrement, le sang coule de son nez. Sa montre tactique se met à biper. Il tend péniblement le bras vers elle et appuie sur le bouton.
— Un correspondant cherche à vous joindre. Sam Talbot, chef de la sécurité de Xzalla compagnie. Acceptez-vous l'appel ?
— Oui, dit Viktor dans un souffle.
— Viktor ? Viktor, c'est Sam !
— Sam ? Il y a quelque chose qui ne va pas avec le scribe d'écho... il altère le vaisseau...
— Le scribe ? Mais Viktor, ça fait trente ans qu'on ne s'en sert plus ! L'IA dysfonctionne et fout tout le système du vaisseau en l'air ! Comment tu l'as eu ?! s'exclame Sam.
— Céline... dit Viktor dans un souffle.
— Céline ? Putain, je leur avais dit que tu n'étais pas prêt à reprendre le travail ! Viktor, Céline, ta fille... elle est décédée il y a cinq ans...
Viktor continue de tituber dans le couloir.
— Mais non, elle est juste dans sa cabine !
Il s'appuie sur les murs du couloir, les jambes tremblantes ; la cabine de Céline est à quelques mètres. Une fois devant, il appuie sur le panneau d'ouverture de la porte.
Vroup.
C'est la salle des machines.
— Je... ce n'est pas... dit-il.
— Viktor ? Viktor, tu m'entends ? insiste Sam via la communication. Viktor, tu dois détruire le scribe d'écho, vite ! Il est sûrement en train d'altérer le purificateur d'air de ta combinaison en augmentant le niveau de CO2 de façon exponentielle ! Viktor !
— Céline... ma fille...
Tout devient clair, la mémoire lui revient. Le visage familier dans le lit médicalisé... Céline.
Les larmes lui montent aux yeux, le chagrin le frappe de plein fouet, incontrôlable. Il éclate en sanglots. Il respire de moins en moins bien.
La voix de l'IA se met à résonner dans l'intégralité du vaisseau.
— Niveau d'oxygène critique !
— Viktor, si tu m'entends, récupère les doses d'injection d'oxygène dans ta combinaison secondaire. Dans le sas d'entrée !
Viktor se ressaisit ; il s'appuie contre le mur et progresse lentement vers le sas. Les images fusent dans sa tête, les souvenirs deviennent clairs.
Dans le jardin d'un manoir fleuri, sur un banc de pierre blanche, Céline est assise, le regard enjoué. Elle lève les yeux vers Viktor ; un grand sourire s'affiche sur son visage, elle se précipite vers son père et se jette dans ses bras.
— Papa, je t'aime ! Tu m'as manqué ! dit-elle.
Viktor la serre dans ses bras.
— Niveau d'oxygène critique ! La voix de l'IA s'accélère, de plus en plus répétitive.
Viktor est presque devant le sas d'entrée. Il tape le code sur le panneau.
— Papa, je sais ce que je veux faire quand je serai grande !
— Ah oui, ma chérie ?
— Oui ! Je serai vétérinaire ! dit Céline dans un immense sourire. Et mon cabinet sera d'une teinte violet! J'adore cette couleur.
— Accès autorisé.
La porte du sas d'entrée s'ouvre. Viktor s'y engouffre, assène un grand coup de coude dans l'armoire vitrée. Le verre explose en mille morceaux, égratignant sa combinaison. Il attrape la seringue d'oxygène et se la plante aussitôt dans le cou.
L'oxygène remonte directement au cerveau, lui redonnant le contrôle sur son corps. Il prend la hache à incendie située dans le bas de l'armoire et découpe sa combinaison. Une fois terminé, il enfile la deuxième en désactivant le lien neuronique relié au vaisseau.
— Décontamination en cours.
Viktor hurle.
— Quoi ?! Non !!
Il se jette sur le panneau de contrôle de la porte pour tenter d'arrêter le système.
— Accès refusé. Décontamination en cours. Vingt secondes restantes.
Viktor réalise qu'il n'y a pas d'autre issue. Il s'assoit, lentement. Il retire son casque de la combinaison et le pose sur ces genoux.
— Tu dois déjà repartir, papa ? demande Céline.
— Oui, ma chérie, j'ai une autre mission. Mais promis, je reviens dans deux mois maximum, et j'aurai une surprise pour toi.
Céline le serre très fort dans ses bras.
— Sois prudent, papa, je t'aime très fort.
— Décontamination terminée. Bon voyage, M. Strom.
Vroup.
La porte s'ouvre, aspirant le corps de Viktor dans l'espace.
— Moi aussi, je t'aime, ma chérie.
Le sourire de Viktor se fige à mesure que son corps gèle, enfin en paix, dérivant dans l'espace...
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Dans ma trousse

J'ouvre ma trousse pour prendre un stylo, car ce matin je commence à écrire un texte pour un concours. J'aime bien écrire, et participer à ce défi est l'occasion d'aborder des thèmes différents. Dans ma trousse, il y a des crayons, une gomme, des stylos, des surligneurs. La panoplie nécessaire quand j'aborde l'écrit.
En attrapant mon stylo, je trouve un stylo que je ne connais pas. D'où vient-il ? Qui l'a déposé ? Pourtant, il était bien là. Brillant, le corps en plastique blanc, un stylo banal en somme.
Je le prends et commence mon texte :
"La pluie tape *ur le *arreau, elle ta*bourine une *u*i*ue bien a*réable."
Mais pourquoi ce stylo m'empêche-t'il d'écrire les mots en entier ? Bien malin celui qui trouvera la réponse ! Ce stylo ne permettrait-il pas de n'utiliser que les lettres de la phrase à insérer obligatoirement dans mon texte ? "Pourtant, il était bien là."
Je tente de continuer mon récit :
"La pluie du petit *atin *e ré*eille *ou*e*ent, elle e*t une a*ie pré*ieu*e. Et pour moi, la pluie ne *e *éran*e point!"
Eh bien, le petit malin, c'est moi ! J'ai trouvé le pouvoir de ce drôle de stylo ! Mais comment vais-je continuer ? Le jury va t'il arriver à me lire ?

Bien *alin *elui *ui peut le dire ! Bon *oura*e...
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Des passions et des ombres

C’était dans un jardin clos, sur la façade d’une demeure abandonnée, qu’on pouvait voir au travers d’un fouilli de branches ce cadran solaire à la tige d’argent. Depuis que je l’ai aperçu, je suis tombé amoureux du lieu. Ce que j’y ai découvert m’a laissé stupéfait, et dès que je le peux, je reviens étudier l’objet solaire. Pourtant tout m’avait suggéré de passer mon chemin et de n’y accorder aucune attention, ou même de m’en méfier. D’abord le vieux mur d’enceinte du jardin, confectionné en pierres taillées interdisait les regards distraits ou inquisiteurs du passant. Ensuite la grille en fer forgé n’ouvrait que sur un sentier enjonché d’herbe et de fleurs sauvage, lequel guidait les yeux vers la porte principale, majestueuse, barrant ainsi toute perspective vers le cadran caché. L’abandon du lieu veillait aussi à repousser le curieux, et personne - semble-t-il - n’avait pensé s’y glisser le temps d’une cigarette. Enfin ces quelques mots de Victor Hugo, badigeonnés à la sauvette sur le mur extérieur, faisaient office de repoussoir pour quiconque aurait voulu braver l’enceinte, ses branches, et les ronces au-delà :

« Nul n'est heureux et nul n'est triomphant.
L'heure est pour tous une chose incomplète ;
L'heure est une ombre, et notre vie, enfant,
En est faite. »

Ces mots m’ont intrigué, et ils sont précisément la cause de mon attirance. Je sentis s’éveiller en moi le voleur romantique qui se faufile la nuit et se rit des obstacles. Croyez-le ou non, une dextérité insolite m’habite chaque fois que je passe le mur. Dans l’obscurité, même les ronces espiègles qui retiennent mes pantalons me font rire, et la margelle du puits m’est douce quand je m’y repose, et son eau me rafraîchit, car ici tout est beau, tout est sensible et mystérieux. Au cœur du lieu, au sommet de ma joie, je finis toujours par tourner les yeux vers le cadran, souvent par hasard, et mon sourire décline alors pour laisser place à l’attente. Seul le cadran peut figer mes élans terrestres, et susciter en moi des émotions surnaturelles. Je contemple alors, pendant un temps indéfini, les deux ombres qui passent en sens contraire sur les motifs et les sillons de pierre, l’une indiquant l’heure du monde et l’autre quelque chose d’inconnu.

Au-dessus du cadran, on peut lire gravé dans la pierre : « Sicut umbra fugit vita », la vie s’enfuit comme l’ombre. Cette maxime antique ne m’a pas arrêté. Ni le jour ni la nuit. Habité tour à tour par l’esprit du chasseur et celui du savant, je cherche patiemment à percer le mystère. Seconde après seconde, de solstice en équinoxe, j’ai suivi et étudié le parcours des ombres.

Nulle force n’aurait pu contenir mon élan, ni la vie du dehors ni la perte de mes liens, ni même le courroux de mes proches ou la menace des autres. Le jardin secret habitait mes pensées désespérément jusqu’au moment où tel un voleur, tel un savant, tel un chasseur - que dis-je ! Tel un seigneur ! - je m’y rendais comme en mon fief. Et nul fruit n’eût pu être plus suave à mes sens que les pommes de mon jardin et nulle eau plus pure et nourrissante que celle de mon puits. Je dérivais en mes terres, lâché à corps perdu, livré à la douce embrasse de mes ronces, tous linges éparpillés, nu face au mystère du cadran, que je fixais intensément toutes les heures où je ne riais pas d’une joie sauvage.

Et c’est là que j’ai cru lever un voile sur le seul mystère digne de mes passions. C’est là que j’ai vu, à cette seconde précise qui dura peut-être des mois ou des années, j’ai vu que la deuxième ombre avait frémi. Je n’en crus pas mes yeux. Il fallait que je compte en rythme pour m’en convaincre, et encore ce vascillement n’était-il que fugitif. Tic tac tic tac… je comptais le temps qui file tandis que les ombres parcouraient leurs angles en tournant inexorablement. Tic tac tic tac… le soleil passe, les ombres tournent… tic tac tic tac… les constellations passent, les ombres tournent encore. Pour le spectre du soleil, la première ombre, tout était clair car il était lié à l’astre par un pacte faustien qui le rendait juste et pur en échange de n’être que l’ombre d’une étoile. Cette inlassable silhouette opaque tournait telle une aiguille fantomatique, trop épaisse pour être ignorée, trop fluide pour être saisie, et je pouvais tout au plus laisser ma main sur la pierre afin de sentir son obscure caresse. Or quand cette ombre tournoyante arrivait près de moi, j’entendais le bruissement de son passage, et mes cheveux ondulaient, les branches oscillaient derrière moi, et quelques feuilles tombaient au sol pour nourrir le parterre de ronces.

Mais l’autre ombre, la deuxième, le spectre inconnu qui échappe à la ronde solaire, que devais-je en penser ? J’avais compté et calculé, j’avais planté des bâtons au sol pour mesurer d’autres longueurs d’ombre, et j’avais écris des motifs dans la terre avec des repères et des symboles. Rien n’y fit. Je demeurai longtemps empêché de connaître par quel astre étrange ce spectre se laissait animer. Pour quel monde, pour quelle étoile tournait-il en hâte ? Les jours passaient et couvraient mes travaux d’un linceul de poussière. Même en ces temps où j’avais depuis longtemps oublié la signification de mes signes et dessins, les ronces n’avaient jamais recouvert mes tracés dans la terre. En revanche, livré à mes danses lunaires, je les foulais aux pieds sans plus savoir qu’ils étaient de moi. Un jour que j’avais passé le visage collé au cadran pour sentir la caresse des lignes spectrales, je vis de tout près la deuxième ombre frémir. Tout d’abord, je la sentis comme une caresse hésitante, un geste d’approche chargé de messages. Pendant quelques instants, je regardai cette petite ombre, qui me regardait également. Incrédule, je suis resté là pendant que sous mes yeux elle fit un tour de danse des plus ravissants. J’avais le nez sur le cadran et je demeurais à une longueur de cils de cette obscure merveille, fasciné. Alors, sans hésiter, j’ai embrassé l’ombre.

Aussi loin que je puisse voir en arrière, je ne suis plus jamais sorti de mes terres. C’était un jardin d’équinoxe éternelle où les fruits et les fleurs rivalisaient avec les feuilles dorées tombant dans les ronces. Ma petite ombre, ma chère éclipse, ma nocturne accompagnait mes heures et nimbait mes jours de bonheur. Il n’était pas une seconde durant laquelle sa position ne fût parfaite, et le cadran était la scène immense où elle se jetait dans des ballets silencieux au rythme des saisons. Rien ne pouvait me ravir plus au réveil que de découvrir ses nouveaux spectacles. Ayant depuis longtemps oublié les formes du langage, je laissais échapper des rires et des sons inintelligibles en mordant mes pommes d’automne. Et certains soirs, au cours desquels l’horizon flamboyant s’attarde, je profitais de ses spectacles rougeoyants pour agrémenter son décor en accrochant une fleur à la tige d’argent.

Petit à petit, le jardin était devenu crépusculaire. Les jours de neige étaient arrivés et le gel fixait aux branches des gemmes transparentes. Dans le froid, je ressentais confusément une absence, un manque. La neige m’avait fait oublier les joies d’antan, et cette ombre fugace. D’ailleurs, le cadran lui-même était couvert de glace. Lorsque j’y collais le nez pour y lire l’écoulement du temps, je ne voyais que mon reflet. C’était un hiver inhabité. Jusqu’au jour où un arbre mort tomba sur le cadran, dont la glace se brisa. Je me souviens que je m’étais approché pour inspecter par curiosité cet étrange objet. Et j’avais lu l’heure, et j’avais souri. Mais les jours passant, j’avais conçu une sorte d’appréhension pour ce cadran, parce qu’il me semblait incomplet. Un souvenir m’effleura, comme un souffle, presqu’un toucher spectral, et je ressentis les échos d’une espérance passée. Toutefois ni la joie ni l’amour ne m’habitaient à présent. Soudain il me sembla que le lieu de mes passions, le cadran lui-même, s’était fissuré, effrité, dissous. La bouche sèche, respirant mal, je tournai la tête de gauche et de droite, cherchant à terre les vestiges de pierre et d’argent. Pourtant il était bien là. Ornant le mur. Alors je vis ce que j’avais perdu. La surface n’affichait pour seule ombre que le spectre solaire, rigide, tranchant et froid. Cette lame d’obsidienne, dont chaque reflet semblait laisser couler un rire cruel, ne bougeait plus désormais sur le cadran. Elle paraissait savourer l’instant, immobile et prête à attaquer. Je criai les yeux ouverts, je criai d’une voix rauque des invocations à ma chère oubliée, et des appels à l’aide, puis des invectives vers l’aiguille vénéneuse. Gardant mes distances, je scrutai l’horloge malveillante sous tous les angles, et descendis voir au fond du puits, cherchant l’ombre manquante, après quoi j’inspectai les branches d’arbres aux reflets gelés, puis fouillai parmi les ronces qui ne manquèrent pas de m’écorcher la peau. Tournant enfin mon regard vers le mur d’enceinte, je restai un instant en proie au doute. Mais non. Il n’y avait jamais rien eu d’autre derrière ce mur que les limbes. Avec un tremblement de désespoir, je retournai à quatre pattes sonder le parterre d’épines ensanglantées, et je grattai partout à plat ventre, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que les ronces dégoulinantes ne puissent plus se distinguer de ma chair meurtrie, jusqu’à l’étreinte finale.

C’est un jardin clos qu’on peut deviner charmant dans la lumière de l’après-midi. Les bruits du dehors ne passent pas le mur d’enceinte. Une margelle ancienne contourne un vieux puits et mène au mur sud d’une ancienne demeure. Là, un majestueux cadran solaire à la tige d’argent indique par son ombre impérieuse le temps qui passe. Et sur ce cadran, deux autres ombres, momentanément figées dans leur tournoiement, semblent se suivre sans pouvoir se rejoindre.
3970 mots Participation reçue

La toile de la mémoire

- Bonjour Madame.
La réceptionniste leva la tête.
- Bonjour Madame. Que puis-je faire pour vous ?
J’attrapai un petit papier dans mon petit sac et le posai sur le comptoir.
- Je viens chercher un lot.
Elle récupéra le papier et baissa les yeux vers son ordinateur.
- Pièce d’identité de l’acheteur. Annonça-t-elle d’une voix monotone.
Ses sourcils étaient haussés, les plis de son front marqués et son visage manquait de joie. Je fouillai mon sac et jurai.
- Je l’ai oubliée. Je ne savais pas que je devais la prendre.
Quand je sentis quelque chose de plutôt petit, rugueux et assez résistant enfoui dans le sac. Je le sortis et le fit glisser sur le comptoir.
- Mais j’ai la mienne, si vous voulez.
Elle me dévisagea sans rien dire.
- Ça ira. Maugréa-t-elle.
Elle tapa sur son clavier avant de froncer les sourcils et de relever les yeux vers moi.
- C’est bien votre carte d’identité ?
Je fronçai les sourcils.
- Oui. A part si j’ai une sœur cachée.
Un faible sourire étira mes lèvres et je l’observai, mais elle ne releva pas ma phrase, continuant de pianoter sur le clavier. Je soupirai doucement et me frottai le bras. Elle déposa sans aucune délicatesse la feuille sur le comptoir.
- Remplissez-la. Vous avez le stylo à votre gauche.
Et elle reprit ce qu’elle était en train de faire sans me regarder une seule fois. Une fois la feuille remplie et signée, je la lui rendis. Elle me tendit ma carte d’identité et son regard croisa le mien.
- Attendez dans la salle au fond du couloir. On vous apportera le lot.
Je la remerciai et m’apprêtai à partir mais quelque chose m’en empêcha. Ses yeux. Sur moi. Qui ne clignaient même pas. Elle semblait…m’étudier. Je redressai les épaules et allai pour parler quand ses paupières se fermèrent rapidement. Son visage bougea légèrement et elle baissa la tête sur son ordinateur. Je plissai les yeux avant de hausser les épaules. J’attendis quelques instants dans la salle avant qu’un homme n’entre, le lot en mains. Il me le tendit et je quittai la maison des ventes. J’entrai dans ma voiture et me mis en route. Arrivant dans un parking souterrain, je me garai à une place et empruntai un ascenseur. Les portes s’ouvrirent sur un grand hall d’entrée lumineux et tout vitré. M’avançant vers un bureau arrondi en son centre, je souris à une femme.
- Bonjour Kath, pouvez-vous informer Monsieur de ma présence ? Et dites-lui que je l’ai récupéré.
La femme hocha la tête et attrapa son téléphone. Elle échangea quelques mots avant de le poser.
- Il vous attend.
- Merci.
Je me dirigeai vers l’ascenseur et montai au dernier étage. Des murs blancs et vides, un long couloir et un bureau sur la droite. La secrétaire se leva.
- Bonjour Madame Delaunay. Monsieur vous attend dans son bureau.
Elle m’ouvrit la porte. Je la remerciai et entrai dans une grande pièce avec une luminosité impressionnante. De grandes vitres donnant sur la ville en bas, des murs d’un blanc impersonnel, un sol en carrelage clair. Pourtant, quelque chose dénotait. Le bureau, en bois ancien. Et deux murs remplis d’œuvres en tout genre.
- Ah Héloïse, vous voilà enfin.
Un homme d’une quarantaine d’années était confortablement installé dans son siège, un large sourire aux lèvres.
- Voici votre commande, Monsieur.
Je posai délicatement le tableau sur son bureau et reculai.
- Merci, Héloïse. Annonça-t-il, son regard trahissant une excitation fébrile.
Je fis quelques pas en arrière et ouvris la porte, prête à quitter la salle quand il m’interpella.
- Vous ne souhaitez pas le voir ?
Je fronçai les sourcils. Il ne me l’avait jamais proposé jusque-là. Je souris doucement et secouai la tête.
- L’art ne m’a jamais intéressée.
- Vraiment ?
J’acquiesçai.
- Vous n’avez jamais essayé de peindre ? Poursuivit-il.
Je me mis à ricaner.
- Je n’ai jamais touché de pinceau de ma vie.
Il arqua un sourcil et s’appuya sur ses coudes. Son visage reflétait une grande surprise.
- Etonnant. Souffla-t-il, presque comme pour lui.
- Bonne journée Monsieur.
Il ne répondit rien et m’observa seulement quitter la salle, son visage légèrement tendu.

***

Je retirai mes lunettes et poussai un long soupir. Je m’affalai sur mon siège et laissai mon regard divaguer autour de moi. Les bruits alentours étaient lointains, brouillés par mes pensées. Pourquoi avais-je accepté ce travail, déjà ? Lui qui se résumait à traiter les factures de mon patron et à lui servir de livreuse personnelle pour ses pulsions de collectionneurs. J’avais beau essayer de me rappeler les raisons, rien ne me venait. Je fermai les yeux.
- Héloïse ?
Je sursautai et me tournai vivement.
- Le patron t’attend dans son bureau.
Je hochai la tête et me trainai lentement jusqu’à l’ascenseur. Comment tout ceci avait commencé ? Je ne m’en souvenais même plus. C’était si flou dans ma tête. La secrétaire de son bureau m’ouvrit la porte et j’entrai, le ventre légèrement tendu.
- Bonjour Monsieur.
Il tourna la tête et me sourit. Les mains derrière le dos, il était légèrement penché sur un tableau.
- Vous voulez que j’aille vous chercher quelque chose ?
Son sourire s’agrandit.
- Non, j’aimerai que vous observiez mes tableaux.
- Pardon ?
Il se redressa et s’approcha lentement de moi.
- Qui sait, peut-être que vous allez vous rappeler un talent…
Je haussai les sourcils et m’approchai du premier tableau. Je me retins de faire une grimace et passai au suivant. J’avais du mal à comprendre ce qu’on pouvait leur trouver, aux tableaux. C’était un bout de toile avec de la couleur dessus. C’était…Mes yeux s’écarquillèrent et je manquai de faire un pas en arrière. Mon souffle se coupa.
- Qu’est-ce que…
J’avais beau regarder ce tableau, je sentais qu’il était différent des autres. Il me semblait…étrangement familier. Ou plutôt, ce qui avait été peint dessus, m’était familier. Je reconnaissais l’endroit, mais j’étais incapable de dire où. Ni pourquoi. Le noir sur la toile noyant le dessin.
- Vous allez bien, Héloïse ?
Je clignai des yeux et me tournai lentement vers mon patron.
- Hum…oui.
Mes sourcils se froncèrent avant de se hausser. Mes pensées étaient embrouillées. Où ? D’où venait-il ? Que représentait il, bon sang ?!
- Il est fascinant, n’est-ce pas ? C’est le dernier tableau que vous êtes allée chercher. J’avoue que la première fois que je l’ai vu, j’ai eu du mal à y croire. Mais il semblerait qu’il soit plein de surprises.
- Parce que vous savez ce qu’il représente ?
Il m’observa quelques instants, les yeux ronds.
- Vous ne savez pas ? Demanda-t-il finalement, en me dévisageant.
- Je devrais ?
Il pinça les lèvres, m’étudia rapidement, ce même air surpris sur le visage avant de hausser les épaules.
- Avez-vous envoyé la facture à…
Mon regard dériva à nouveau sur la toile alors que mon patron retournait s’assoir à son bureau. Il parlait mais je ne l’entendais plus. Malgré la peinture quasiment noire qui recouvrait le tableau, je pouvais distinguer une maison. Des arbres derrière, une table en métal avec de jolies dorures devant la maison et un puit. Je m’approchai un peu plus. Il y avait des couleurs. Le bleu du ciel. Le vert de l’herbe et des volets. Le beige de la maison. Mais tout avait été partiellement recouvert de coups de pinceaux noirs. Je pouvais entendre mon cœur tambouriner dans ma poitrine, mes veines vibrer dans mon corps. Ma respiration était rapide. Ce tableau…était magnifique. Et j’étais incapable d’en détourner les yeux. Soudain, quelque chose de chaud roula sur ma joue. Je fronçai les sourcils et y apportai les doigts. C’était humide. Je baissai le regard sur ma main avant de la poser sur ma joue.
- Héloïse ? Vous m’entendez ?
Je me retournai, la main sur la joue et essuyai rapidement mes yeux.
- Pardon. Vous disiez ?
- L’entreprise de carrelage vous a rappelé ?
Nos regards se croisèrent et il haussa les sourcils, attendant.
- Oh, euh, non. Pas encore. Je vais essayer de les joindre.
Il hocha la tête et baissa les yeux sur des papiers. Je quittai son bureau et m’arrêtai derrière les portes fermées. Ma main se posa à nouveau sur ma joue et glissa sous mon œil. Que venait-il de m’arriver ? Le soir, je fis quelques recherches sur internet. Aucun résultat. Ce tableau semblait presque fantôme. Peut-être n’était-il pas assez connu. Mais alors pourquoi mon patron l’avait-il acheté ? Et quelque chose d’encore plus surprenant me frappa. Pourquoi m’y intéressais je autant ?

***

Mon poing frappa doucement contre la porte. Une voix autorisa l’entrée. Je pris une petite inspiration et entrai.
- Bonjour Monsieur.
- Héloïse. Je ne vous ai pas fait venir, si ?
Je secouai la tête.
- Non, je suis venue vous parler du tableau.
Il haussa les sourcils et plissa des yeux.
- Intéressant. Que voulez-vous savoir ?
- Où l’avez-vous trouvé ?
- A la vente aux enchères.
Je pinçai mes lèvres.
- Non, je veux dire…d’où vient-il ?
Il se redressa et contourna son bureau avant de s’y appuyer. Son regard divagua dans mon dos et je devinai qu’il l’observait.
- Personne ne sait vraiment. L’enchère a été organisée suite à la demande d’un héritier qui voulait vendre toute sa succession.
Je hochai la tête, le regard dans le vide.
- Je vois.
Je jetai un coup d’œil au tableau. Et ce fut comme si je voyais avec plus de précision la maison derrière le noir. Les tuiles sur le toit, les volets verts, les pierres claires sur les murs, qui sentaient le chaud après le soleil. Soudain, une image s’infiltra dans mon esprit. Je pouvais sentir une odeur d’herbe fraichement humide mélangée à une douce odeur de café. Une drôle d’effervescence bouillit dans mon cœur d’abord, avant de se propager dans tout mon corps. Je fronçai les sourcils et souris.
- Tenez. Ceci pourrait vous intéresser.
Je tournai la tête vers mon patron. Il me tendait un petit cahier.
- Pourquoi ?
- Vous semblez porter une attention particulière à ce tableau. Sinon, vous ne seriez pas revenue. Peut-être que ce cahier pourrait vous éclairer dessus.
- Merci…Monsieur.
Il me sourit avant de prendre un air plus sérieux.
- Je sais quel jour nous sommes aujourd’hui, donc si vous avez besoin de prendre votre journée, n’hésitez pas.
Je l’observai d’un air curieux, essayant de comprendre de quoi il parlait. Finalement, je plissai des yeux et souris, légèrement mal à l’aise de ne pas savoir.
- Pardonnez moi Monsieur, mais, je ne vois pas de quoi vous parlez. Vous voulez que je rentre chez moi ?
Ses yeux s’écarquillèrent et il me dévisagea avec violence. Il ouvrit la bouche avant de la refermer.
- Vous ne voyez vraiment pas ? Souffla-t-il, un air profondément outré sur le visage.
J’allais répondre quand la porte s’ouvrit.
- Désolée de vous déranger, mais vous avez Monsieur Montferrand en ligne.
- Merci Rose.
- Je vais vous laisser. Et je ne prendrai pas ma journée, Monsieur. Merci en tout cas.
Je quittai la salle en sentant son regard sur moi. Pourquoi semblait il si choqué ? La date d’aujourd’hui était si importante ? Pourquoi ne semblais je pas au courant alors qu’elle semblait me concerner ? en arrivant à mon bureau, je posai le cahier et observai la couverture : « cahier des conditions de vente des enchères ». Je l’ouvris et me mis à le feuilleter rapidement. Je tournai une page quand sa photo m’attira de suite. Je baissai les yeux sur les informations. Il n’y avait rien sur l’héritier. Seulement une adresse. Mon regard s’écarquilla. Impossible ! C’était…la mienne.

***
- Allo maman ?
- Bonsoir ma chérie. Comment tu vas ?
- Bien et vous ?
Je l’entendis sourire.
- Tout va bien. Ton père passe son temps au jardin. Il s’est mis dans la tête de rendre la maison plus fleurie. Tu imagines qu’il veut entourer le puit de fleurs ?
Je me mis à rire.
- La maison sera encore plus belle, j’en suis certaine.
Elle soupira et marmonna quelque chose. Ma main se crispa doucement sur le téléphone.
- Maman, je peux te poser une question ?
- Oui.
- Vous allez vendre la maison ?
Il y eu un petit silence.
- Ben non, bien sûr que non. Pourquoi cette question ?
- Parce que…
Je pris une petite inspiration.
- Parce que j’ai vu des biens de la maison vendus aux enchères. Alors…
Elle éclata de rire.
- Tu penses que nous avons des problèmes d’argent ?
- Je… je ne sais pas. Je posais simplement la question.
- Héloïse, nous ne manquons pas d’argent. Rien de la maison a été vendue. Tu es sûre que tu ne t’es pas trompée d’adresse ?
- Je ne sais pas.
- Vérifie. Tu as dû inverser un numéro.
- Sûrement.
Ma mère continua à me raconter leur petit quotidien à la maison. Et toutes les mésaventures qui leur arrivaient. Ils semblaient heureux. Pourtant, mon ventre était tendu et j’avais le cœur serré. Soudain, j’entendis le coucou de l’horloge à travers le téléphone. Il était dix-neuf heures. L’heure de dîner pour eux. Je souris malgré moi alors qu’une vague me traversa le corps. Ma vue se brouilla et je pris des inspirations pour ne pas pleurer. Pourquoi ce son me rendait il si nostalgique ? Depuis quand n’avais-je plus eu ma mère au téléphone ?
- Ton père attend pour manger. Je vais te laisser. Mais rappelle moi quand tu voudras, ma chérie.
- Merci maman. Bonne soirée.
Elle raccrocha. Je baissai le téléphone, le regard sur le sol et le corps figé. Me penchant légèrement, j’attrapai le cahier et l’ouvris à nouveau. Pourquoi mon cœur était-il si lourd ? Et mes mains si tremblantes ? Je lus une nouvelle fois l’adresse, quand je tiquai. Le numéro de la rue n’était pas le même. C’était un 17. Or, celui de la rue de la maison de mes parents était le 71. Je soupirai et secouai la tête. Mon cerveau me jouait des tours. Et sans que je comprenne pourquoi, j’éclatais en sanglots.

***

Les portes de la maison des ventes s’ouvrirent sur un air frais. Je m’avançai vers le bureau d’accueil. Sans attendre, je déposai le ticket du lot et la carte d’identité de mon patron sur le comptoir.
- Bonjour, je viens récupérer un lot.
La secrétaire leva les yeux, un air profondément ennuyé sur le visage. Sa main se leva avec lenteur. Elle attrapa le tout et tapota sur son clavier.
- Vous avez arrêté la peinture ? Une seule vous a suffi ? Demanda-t-elle d’une voix blanche.
Je fronçai les sourcils.
- Je vous demande pardon ?
Mais elle m’ignora et me tendit une feuille. J’attrapai le stylo mais il s’arrêta à quelques millimètres du papier. Que cela voulait-il dire ? Le stylo glissa finalement sur la feuille et je la lui rendis. La carte d’identité fut rendue sur le comptoir et la secrétaire releva le regard.
- Première salle à droite.
Je restai sans bouger, la sondant, espérant une réponse, mais elle baissa la tête et se mit à nouveau à tapoter sur son clavier. Je me tournai lentement et entrai dans la salle qu’elle m’avait indiquée. Après avoir récupéré le lot, je me retrouvai dans le bureau de mon patron. Il était en train d’ouvrir son lot, le regard pétillant, quand je jetai un coup d’œil au tableau qui hantait mes pensées depuis plus d’un mois maintenant.
- Je n’ai rien trouvé dessus. Ni sur l’artiste, ni sur l’œuvre. Soufflai-je, oubliant un instant à qui je parlais.
Mon patron leva les yeux vers moi.
- Le cahier ne vous a pas aidé.
Je secouai la tête.
- Bonne journée, Monsieur. Annonçai-je en tournant les talons.
J’allai ouvrir la porte quand il m’interpella.
- Il y a pourtant un indice sur le tableau. Annonça-t-il doucement.
- Pardon ?
- Vous savez, les artistes signent souvent leurs œuvres.
Je l’interrogeai du regard et il donna un petit coup de menton vers le tableau. M’y approchant lentement, je fis glisser mon regard sur la toile de haut jusqu’en bas. Sans rien voir.
- Pardonnez moi, mais je ne…
- Vous n’utilisez plus votre regard comme vous l’avez fait, Héloïse…Soupira-t-il. En bas à gauche.
J’allais répliquer mais son regard me fit me taire. J’obéis et baissai les yeux. Aux premiers abords, il n’y avait rien. Mais, plus je l’observai, plus quelque chose ressortait. J’avais la sensation que ce tableau se révélait un peu plus chaque fois que je le regardais. De belles lettres arrondies et blanches se dessinèrent enfin. Et un nom pu enfin être lu. Je fronçai les sourcils. L’air se comprima dans mes poumons et j’eus la sensation de prendre un coup dans le ventre.
- Je…
- Vous ne m’aviez pas dit que vous peigniez.
Je clignai des yeux et me tournai vivement vers mon patron.
- Mais ce n’est pas moi qui…je n’y suis pour rien…je…
Il sourit et croisa les bras.
- Pourtant c’est votre nom sur l’œuvre.
- Ça ne veut rien dire. Je n’ai jamais peint de ma vie.
Je me passai une main sur le front en secouant la tête.
- Ce doit être une erreur. Ou alors, la personne s’appelait comme moi. Des Héloïse Delaunay doivent exister dans le monde. Je ne suis pas la seule. On a bien sept personnes identiques à nous éparpillés sur la Terre. Je…
- Héloïse, il n’y a pas de honte à avouer que vous avez peint un tableau.
Je fronçai les sourcils.
- Mais je n’y suis pour rien, Monsieur ! Comme je l’ai déjà dit, je n’ai jamais peint de ma vie. Je n’aime pas ça. Je…je déteste ça…Soufflai-je en détournant les yeux, ignorant mon cœur serré.
Mon patron m’observa en silence avant de soupirer.
- Très bien. Si vous le dites.
Il se leva de son siège.
- Savez-vous pourquoi je l’ai acheté ? Demanda-t-il.
Je secouai la tête.
- Dans le fond du tableau, nous pouvons voir un lieu. La peinture noire par-dessus a comme été…rajoutée. C’est assez intéressant. Vous ne trouvez pas ?
Je restai silencieuse, le regard sur le sol.
- L’artiste a comme… voulu effacer quelque chose. Ou du moins partiellement. Et, je dois avouer que quand j’ai vu votre nom et l’adresse de la maison de vos parents…
Mes yeux s’écarquillèrent.
- Non, ce n’est pas leur adresse.
- Ah bon ? Pourtant ce n’est pas ce que vous m’avez…
- Regardez. Le coupai-je en attrapant le cahier des ventes.
Je tournai rapidement les pages avant de m’arrêter sur celle dédiée au tableau.
- Il est écrit 17, Rue des Tilleuls.
Mon patron fronça les sourcils.
- Non Héloïse. Il est marqué 71.
Baissant les yeux sur l’adresse, je secouai la tête.
- N’importe quoi.
Je clignai des yeux et le numéro changea. Je me crispai. 71. Il était marqué 71. J’éloignai ma tête du cahier. Peut-être avais-je mal lu. Je fermai le cahier et l’ouvris à nouveau. 71. Encore. Impossible !
- Que s’est-il passé ? Il était écrit 17. J’ai lu le numéro 17. Je…
Ma voix s’éteignit dans ma gorge. Je ne savais plus ce qu’il y avait été écrit. Ni ce que j’avais lu. Mon cœur se mit à battre plus fort. J’en avais les mains tremblantes. Je fermai précipitamment le cahier et fis un pas en arrière.
- Veuillez m’excuser.
Mon patron m’observa, les sourcils légèrement froncés.
- Vous allez bien, Héloïse ?
Je hochai la tête et quittai son bureau. Ma respiration était frénétique. En entrant dans l’ascenseur, je m’appuyai sur la barre en métal. Je n’arrivais plus à penser. Tout était embrouillé. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et je me dirigeai d’un pas rapide aux toilettes. M’enfermant et verrouillant, j’attrapai mon téléphone et composai avec empressement un numéro. Je le collai à mon oreille et attendis. Ma jambe tressautait sans s’arrêter, mon ventre était tendu. Je me mis à ronger mon ongle alors que la sonnerie commençait à durer plus longtemps que d’habitude.
- Allez maman, réponds…Marmonnai-je.
Soudain, la sonnerie s’arrêta et je retins ma respiration. Mais ce fut une voix métallique qui résonna dans mes oreilles.
- Le numéro que vous essayez de joindre n’est plus attribué.
Ma main se contracta sur le téléphone et je déglutis.
- Non…
Je baissai lentement le téléphone, le regard rivé sur la porte fermée devant moi. Chaque battement de mon cœur résonnait dans mes tempes. Tout me parut soudain lointain. La voix continua à s’échapper de mon téléphone dans un écho distant. « Plus attribué ». Le tableau. Mon nom. L’adresse. La fameuse journée. « Plus attribué ». Le loquet de la porte fut ouvert et je me retrouvai devant le lavabo. Mes yeux se relevèrent et je vis mon reflet. Face à moi. Si différent. Lentement, l’environnement autour de moi s’effaça ; englouti par le noir. Seul mon reflet se dessina. Flou. Limpide. Je fermai les yeux et quand ils s’ouvrirent à nouveau, je vis une pièce. Lumineuse. Chaleureuse. Un canapé au milieu. Vert. Une cheminée. Une grande horloge dans une entrée. Du mouvement. Des silhouettes. Qui sortirent de la cuisine au fond et qui entrèrent dans la salle ou je me trouvais. Elles étaient accompagnées de rire, qui résonnèrent et me réchauffèrent doucement le cœur. Je souris et les suivis des yeux. Une soudaine envie de les rejoindre sur le canapé me fit faire un pas. Mais je me cognais contre quelque chose. Je baissai les yeux. Mes jambes étaient collées au lavabo. Relevant la tête, je vis à nouveau mon reflet dans le miroir. Mon visage était couvert de larmes, rougi et les yeux gonflés. Ma respiration se coupa. Je ressentis soudain sa peine. Mon reflet cligna des yeux et je me retrouvai à nouveau dans cette salle. Mais quelque chose avait changé. La pièce était vide. Les rideaux étaient tirés, il y faisait froid et sombre. Le soleil peinait à passer. Le canapé, l’horloge et chaque meuble avaient été recouvert d’un drap blanc. C’était silencieux. Trop silencieux. Etouffant. Désagréable. Soudain, une voix résonna sans que je sache d’où elle venait. Elle était lointaine, faible et chaque mot était répété dans un écho infernal.
- Nous les avons découvert côte à côte, dans leur lit. Sans vie. Nous n’en savons pas plus pour l’instant.
Il y eut un silence. Avant que quelque chose ne se brise en moi et fasse naitre une lueur brûlant mon corps de noirceur. Ma tête se mit à tourner, chaque battement de mon cœur frappant dans ma poitrine avec force. Mes mains tremblaient, j’avais le regard écarquillé. Je me tournai lentement vers la cheminée. Quelque chose m’y attirant sans raison. Un tableau. Non, ce tableau. Posé fièrement au-dessus de la cheminée. Dépourvu de noir. Les couleurs ressortant harmonieusement. Vert. Bleu. Beige. Gris. Et blanc. En bas à gauche. La noirceur dans mon corps grossit un peu plus. Mon regard se voila lentement, le noir semblant envahir même ma vision. Chacune de mes pensées devint silencieuse. J’avais la sensation d’être spectatrice de moi-même. Mes mains se serrèrent quand je sentis que l’une d’elle tenait quelque chose. Baissant lentement la tête, je retournai ma main droite vers le haut. Un pinceau. Un gros pinceau. Imbibé d’une couleur noire. Qui goutait avec régularité sur le sol, formant une auréole. Ma main se serra autour du manche et la noirceur en moi éclata. Ce tableau représentait tout ce que je détestais à présent. J’aurai voulu qu’il disparaisse. L’oublier. Qu’il n’ait jamais existé. Et pourtant il était bien là. Dans ma maison. Sur ma cheminée. Chez moi. Il avait toujours été là. Il avait toujours été…moi.
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Le Chant des Abysses

Quatrième de couverture :

Avec le temps, la mer oublie, les marées ont effacé les chants. Les vagues ont submergé les anciens récits. Les générations ont oublié. L'histoire de la première Gardienne des secrets de la mer et de la sphère noire est devenue une légende. Une légende que seul l'océan pouvait chuchoter, dans les profondeurs de ses abysses...

Jusqu'au jour où, des milliers de marées plus tard, une descendante de la première Gardienne, une sirène au cœur pur nommée Solenn, posa par erreur sa main sur la sphère maudite, un objet qui aurait dû disparaître depuis longtemps... et fit résonner une ombre qui dormait depuis bien longtemps.

Prologue :

Depuis des milliers de marées, la mer et les falaises bretonnes gardent un secret. Autrefois, les océans étaient protégés par les Gardiens de l’Harmonie, des êtres capables d’entendre le langage des vagues, de comprendre les murmures des coquillages et de veiller sur toutes les créatures vivant dans l’eau et ses alentours. Puis une étrange sphère obscure apparut. On raconte qu’elle pouvait emprisonner les couleurs de l’océan et réveiller une ombre ancienne. La première Gardienne réussit à la faire disparaître… mais son histoire sombra peu à peu dans l’oubli. Et plus personne ne se souvint de ses héros. Leur histoire était devenue une légende racontait le soir pour endormir les plus jeunes.

Chapitre 1 : La Gardienne des Secrets

Au cœur des eaux émeraudes, au large des côtes bretonnes, là où les vagues s’écrasent contre les falaises de granit sculptées par le temps et où le doux murmure des vagues berçait les rivages, la mer semblait ne jamais dormir. Elle respirait avec les marées. Elle chantait et sifflait avec le vent et les courants d’air. Et, certaines nuits, lorsque la lune était ronde et brillante, elle racontait des histoires. Des histoires si anciennes que même les plus vieux des coquillage avaient oublié leur commencement. C’était dans cet immense royaume d’eau émeraude que vivait Solenn. Non pas une humaine quelconque, mais une créature marine des plus spectaculaires, une sirène.

La jeune sirène nageait entre deux immenses rochers couvert d’algues lorsqu’un banc de poissons argentés passa au-dessus de sa tête.

- Attendez-moi !

Elle accéléra. Ses cheveux blonds flottaient derrière elle comme des algues dans l'eau claire de l’océan, faisant étinceler les reflets du soleil. Sa peau, d’un blanc nacré, semblait éclairée par une lumière intérieure éclatante, et sa queue telle celle d’un poisson était ornée d’écailles irisées, scintillant comme un millier d’étoiles sous-marines.

En quelques secondes, Solenn rejoignit les poissons. Elle tournoya avec eux. Un rire cristallin s’échappa de sa bouche. Les poissons semblaient rire eux aussi. Car Solenn possédait un don rare, elle pouvait parler à la mer. Pas avec des mots, avec sa voix. Lorsqu’elle chantait, les courants changeaient doucement de direction. Les poissons se rapprochaient. Les dauphins venait jouer dans son sillage.

Solenn était la Gardienne des Secrets de la Mer, la protectrice dévouée des créatures marines, et son chant, ressemblant aux murmures des vagues, pouvait apaiser les tempêtes les plus virulentes qui semblaient hésiter avant de frapper les côtes bretonnes. Ce titre n’était pas seulement un honneur, c’était une promesse. Une promesse de toujours chercher à protéger les océans, à écouter leurs murmures.

Malgré ses responsabilités, elle prenait le temps d’explorer les grottes sous-marines, de jouer avec les dauphins, d’écouter les histoires colportées par les coquillages. Son cœur, pur et généreux, battait au rythme des marées, et son existence était un enchantement constant, un conte de fées vivant au sein de l’océan.

Son titre lui imposait aussi de ne jamais oublier les histoires que la mer avait confiées à sa famille. Sa mère lui avait souvent raconté que leur lignée remontait à une sirène très ancienne. La toute première Gardienne. Celle qui, selon la légende, avait sauvé l’océan d’une terrible créature d’ombre. Mais Solenn avait toujours considéré cette histoire comme un conte. Jusqu’à ce matin-là.

- Solenn !
La voix d’un dauphin la tira de ses pensées. Elle se retourna. Un jeune dauphin fonçait vers elle.
- Qu’y a-t-il, Nino ?
Le dauphin fit plusieurs cercles autour d’elle.
- Les algues-lunes ont fleuri dans la grotte du Nord !
Solenn ouvrit de grands yeux.
- Vraiment ?
Les algues-lunes étaient extrêmement rares. Leurs feuilles argentées possédaient des propriétés guérisseuses. Mais ce n’était pas la saison, elles fleurissaient en hiver, et ils venaient à peine de fêter l’arrivée de l’été, et aussi Nino était un petit dauphin farceur.

- Je t’assure, cette fois-ci, je ne mens pas.
Solenn en avait vraiment besoin pour préparer un remède destiné aux tortues de mer malades. Elle décida donc de le suivre jusqu’à cette fameuse grotte.
- Montre-moi !

Ils traversèrent les coraux, passèrent sous une arche naturelle et pénétrèrent dans une petite grotte. Mais à peine Solenn y entra-t-elle qu’elle s’immobilisa. Quelque chose n’allait pas. Les fleurs avaient bien fleuri et tapissaient toutes la grotte mais l’eau était froide. Anormalement froide. Même Nino s’arrêta.

- Je n’aime pas beaucoup cet endroit, murmura-t-il en se cachant derrière elle.
Solenn posa une main rassurante sur son museau.
- Va rejoindre ta maman. Je vais juste regarder.

Elle avança. Là, dans le silence oppressant, elle vut, au fond de la grotte, quelque chose qui brillait. Ce n’était pas l’éclat argenté des algues-lunes. C’était une sphère de cristal noir qui émanait une lumière sombre, obscure. Cet objet ne ressemblait pas aux pierres des alentours qui étaient plus colorées, il ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait déjà vu. Pourtant, il était bien là et il semblait l’appeler. Une étrange chaleur parcourut la main de Solenn. Elle aurait dû reculer. Elle le savait. Une petite voix dans sa tête lui disait de partir. Mais sa curiosité était trop forte. Attirée par sa beauté inquiétante et mystérieuse, Solenn toucha cette sphère du bout des doigts. Et le monde entier sembla retenir son souffle. De ce seul contact, une vague de froid glacial parcourut les océans, les couleurs vibrantes du monde sous-marin s’estompèrent, remplacées par des nuances de gris monotone et oppressant.

Solenn sentit cette onde de froid la traverser, et les poissons qui l’accompagnaient s’enfuirent dans la panique. Les dauphins, autrefois joueurs, s’éloignèrent, apeurés. Les coquillages, habituellement bavards et colporteurs de commérages, restèrent silencieux. Des ombres terrifiantes prirent vie et devinrent des créatures sombres.

Puis Solenn entendit quelque chose. Un murmure. Une voix si profonde qu’elle semblait venir du fond du monde.
- Enfin…
Solenn recula.
- Qui es-tu ,
La sphère se mit à vibrer.
- Tu m’as retrouvée.
Une fissure apparut sur le socle. Puis une seconde. Puis une troisième. Puis une autre. Et encore une autre. Solenn comprit alors qu’elle venait de commettre une terrible erreur. La sérénité qui régnait auparavant fut remplacée par une pollution accrue et un silence lourd et menaçant. Une malédiction, une menace pour l’équilibre de l’océan, venait de s’éveiller. Le chant de la sirène, autrefois apaisant, ne pouvait plus calmer les eaux tourmentées.

Elle devait trouver un moyen de briser la malédiction, de rendre à la mer sa beauté et sa paix, avant que l’ombre ne s’étende sur tous les océans. Son cœur, malgré la peur, restait résolu. La gardienne des secrets de la mer allait devoir affronter son plus grand défi, restaurer la paix du monde sous-marin.


Chapitre 2 : Les quatre alliés

Affrontant l’inconnu et déterminée à retrouver la beauté et la sérénité de la mer, Solenn quitta la grotte aussi vite qu’elle le put. Elle nagea jusqu’à la surface. Là, elle découvrit un spectacle qui lui glaça le cœur. La mer avait changé. Même le ciel semblait plus sombre. Des nappes de pollution sombre flottaient entre les rochers. Les poissons avaient totalement disparu. Solenn sentit les larmes lui monter aux yeux :
- Qu’est-ce que j’ai fait ?
- Une très mauvaise chose, probablement.
Solenn sursauta. Une jeune femme se tenait sur un rocher, au bord de l’eau. Elle portait une cape de couleur lune et un sac rempli de fioles et d’herbes. Ses cheveux étaient décorés de petites fleurs séchées.
- Qui êtes-vous ?
La jeune femme sourit.
- Je m’appelle Olivia. Je suis herboriste, guérisseuse et alchimiste des marées à mes heures perdues.
Elle leva une fiole, le liquide qu’elle contenait passa du bleu au violet, puis du violet au doré.
Depuis, ce matin j’ai remarqué que mes herbes médicinales n’avaient plus leur pouvoir habituel, dit-elle pendant que le liquide devenait de plus en plus sombre. Cependant, j’ai un patient qui nécessite ses herbes de toute urgence…

Solenn baissa les yeux et murmura d’un triste souffle :
- C’est ma faute.
Olivia ne répondit pas tout de suite, elle s’approcha, puis elle s’accroupit au bord de l’eau.
- Alors nous allons réparer ça.
- Nous ?
- Oui, comme je te l’ai dit j’ai besoin de ramener des herbes médicinales qui fonctionnent réellement, le plus tôt possible.

Une voix retentit soudain derrière elles.
- Attendez-moi !
Une petite embarcation descendait la rivière voisine. À son bord se trouvait un vieux pirate. Il sauta sur la berge avec une agilité impressionnante.
- J’ai vu les eaux changer de couleur, déclara-t-il en regardant Olivia.
Il posa une main sur l’eau. Le courant se mit immédiatement à tourner autour de ses doigts.
Et quelque chose pollue les rivières dans lesquelles je vogue donc je veux t’aider à réparer ça, dit-il toujours en regardant Olivia.

Solenn pensant que cette pirate d’eau douce ne l’avait pas vu, déclara en essayant de garder son calme : - Nous aider vous voulez dire !
- Non ! Je viens l’aider elle, je ne marchande pas avec les créatures marines. Je ne vous fait pas confiance, dès que vous le pouvez vous nous cherchez des noises à nous les pirates…

Un oiseau les survola soudain, en poussant des cris, empêchant Solenn de répondre à la pirate :
- Les poissons s'en vont, les coraux meurent. Le silence gagne le fond des océans. ET MOI, JE SUIS TOTALEMENT TERRIFIÉ !! MAIS… je vais quand même vous aider. Nous devons agir vite, s’il vous plaît.
Cet oiseau, c’était un macareux intrépide qui ne connaissait pas la peur tant qu’il pouvait chanter et dont le courage avait auparavant permis d’affronter des tempêtes redoutables. Cependant, à ce moment-là, tout son courage l’avait déserté, il ne restait plus que la peur dans ses yeux.
Solenn lui demanda en prenant une voix calme pour le rassurer :
- Comment t’appelles-tu ?
- Malo.

Il gonfla fièrement la poitrine.
- Grand chanteur. Grand explorateur. Grand héros.
- Tu ne viens pas de dire que tu étais terrifié ?, interrogea la pirate.
- Un grand héros peut être terrifié.
Solenn ne put s’empêcher de sourire. Mais un bruit étrange interrompit leur conversation. Quelque chose avançait lentement dans l’eau dans leur direction. C’était… une vieille tortue.
- C’est bon petit tu peux sortir de derrière mon dos, ce n’est qu’une tortue, déclara le pirate au jeune macareux.

La carapace de cette tortue était couverte de symboles anciens. Certains brillaient faiblement. Elle nagea jusqu’au groupe et leva la tête.
- Vous cherchez la sphère.
Ce n’était pas une question. Solenn sentit son cœur se serrer.
- Vous savez ce que c’est ?
La tortue hocha lentement la tête.
- Je suis Arwen, une tortue millénaire. J’ai vu passer beaucoup de marées, dit-elle en tournant sa carapace vers Solenn. Mais jamais j’aurais cru revoir cette chose

Elle leur demanda en montrant sa carapace, les symboles qui y étaient gravés commencèrent à briller : « N’avez-vous jamais entendu le conte des origines de l’ombre ? Le savoir se perd de nos jours ! » Solenn observa les écritures, elles parlaient d’une légende, une légende que sa mère lui racontait chaque soir pour s’endormir. Ce conte des origines de l’ombre était l’un de ses préférés. Il racontait l’histoire des Gardiens de l’Harmonie et par la même occasion il évoquait l’importance de son ancêtre.
- Ma mère me racontait ce conte…
Arwen soupira.
- Ce n’était pas un conte. C’était un souvenir.


Chapitre 3 : La Légende de l’Ombre

La sage tortue leur raconta alors ce que presque tous avaient oublié. Bien avant Solenn, bien avant sa mère, une première gardienne avait découvert la sphère noire. Elle avait compris que l’objet n’était pas simplement maléfique. Il était rempli de toutes les peurs, de toutes les tristesses et de tous les secrets oubliés de l’océan. Plus les créatures oubliaient leur histoire, plus la sphère devenait puissante. La première Gardienne avait réussi à l’enfermer dans une grotte. Mais elle n’avait pas pu la détruire.
- Alors pourquoi la sphère est-elle réapparue ? demanda Solenn.
Arwen la regarda longuement, essayant de chercher les blogs justes.
- Parce que quelqu’un devait la retrouver.
- Moi ?
La vieille tortue hocha la tête
- Toi.
Solenn secoua la tête.
- Mais je ne suis pas assez forte…
- Personne ne l’est seul, dit Olivia en lui posant une main sur l’épaule.
- Alors nous ne serons pas seuls, déclara le pirate, déterminé à en finir rapidement pour ne plus avoir à faire à des créatures marines
Le petit macareux leva une aile.
- Je vote pour !
Arwen soupira.
- Très bien. Mais sachez une chose : la sphère ne se laissera pas vaincre facilement.
- Que devrons-nous faire alors ? demanda Solenn.
La tortue regarda les profondeurs au loin, pensive.
- Nous devrons descendre.
- Jusqu’où ?
Arwen répondit d’une voix grave :
- Jusqu’aux abysses, jusqu’aux confins de la mer…
Ensemble, ces cinq amies formaient une équipe prometteuse, marquant l’union de la terre, de l’eau douce, de l’air, de la mer et de la mėmoire. Pour défier l'ombre qui planait sur leur monde, elles devraient tout tenter pour sauver leur foyer.


Chapitre 4 : La lumière de la Lune

Le lendemain, à l’heure convenue, le groupe des cinq amis se dirigea vers la grotte. La tension était palpable, mais la détermination brillait dans leurs yeux. Olivia, la guérisseuse, avait tenté de préparer une essence de lumière lunaire, pour purifier la sphère noire. Le parfum enivrant de sa mixture se propagea dans les airs, au fur et à mesure qu’ils avançaient vers la sphère. Le pirate était prêt à purifier les courants. Le petit macareux avait promis de distraire les créatures de l’ombre s’il y en avait. Arwen connaissait les anciennes incantations, pour les avoir utiliser la dernière fois. Et Solenn… Solenn ne savait pas encore ce qu’elle devait faire.

Ils atteignirent la sphère. Olivia versa quelques gouttes de son essence, la sphère jusqu’à présent opaque, commença à scintiller, faisant apparaître une lueur argentée dans l’obscurité environnante. Le pirate leva les bras et dessina des motifs complexes sur les murs de la grotte. Les courants se mirent à tournoyer. Un immense cercle d’eau se forma autour de la sphère.
- Maintenant ! cria Arwen.
Le jeune macareux se mit à chanter. Son chant résonna dans les profondeurs, une mélodie envoûtante et délicate, une complainte pleine d'espoir. Les créatures sombres se retournèrent et quittèrent leur poste et poursuivirent le petit macareux.
- Hé ! Venez m’attraper !
Il fila à toute vitesse en dehors de la grotte et s’éloignait plus loin vers le large. Pendant ce temps, Arwen, la tortue, récitait les paroles d’anciennes incantations demandant de l’aide à l’esprit protecteur de l’eau. La sphère trembla et commença à perdre de son obscurité.
- Ça fonctionne ! cria Olivia.

Mais Solenn sentit quelque chose. La sphère n’était pas vaincue, bien qu’affaiblie, elle résistait encore. Elle était en colère. Une gigantesque vague d’énergie explosa. Tous furent projetées en arrière contre les parois de la grotte. Puis la sphère tomba et s’enfonça dans les profondeurs. Encore. Et encore. Jusqu’à disparaître dans l’obscurité. Solenn se releva péniblement avant de se remettre à l’eau et regarda ses amis.
- Elle nous conduit quelque part.
- Je n’aime pas ça, mais je crois que le poisson a raison, déclara le pirate d’un ton sec
Arwen hocha la tête.
- Elle veut qu’on la suive jusque dans les abysses…


Chapitre 5 : Le cœur du silence

Ensemble, Solenn et Arwen descendirent. Toujours plus profondément. Les vagues les portaient vers les endroits les plus sombres de la mer. La lumière de la surface disparut. Ils ne virent plus que le noir. Le chant de Solenn, autrefois si apaisant, n’attirait plus les poissons colorés, et les dauphins ne venaient plus danser dans son sillage. Seules les ombres et les murmures inquiétants de la mer les accompagnaient.
Puis une faible lueur apparut. La sphère. Elle flottait au centre d’une immense caverne sous-marine où les murs étaient recouverts d’algues. Sa lumière sinistre se reflétait dans les eaux troubles. Autour d’elle, reposaient des coraux morts. Des poissons immobiles, sans vie jonchaient le sol. Solenn sentit son cœur se briser et des larmes coulèrent sur ses joues.
- Nous sommes arrivées trop tard.
- Non, répondit la tortue calmement.
Elle regarda les symboles de sa carapace.
- Il reste encore une dernière chose à faire.
- Quoi ?
La tortue fixa Solenn.
- La première Gardienne avait compris que la sphère ne pouvait être détruite par la force.
- Alors comment ?
Arwen prit une profonde inspiration.
- Par un sacrifice, un don de soi.
Solenn sentit le froid l’envahir.
- Quel genre de sacrifice ?
La tortue ne répondit pas. Elle n’en avait pas besoin. Solenn comprit. Sa voix. Son chant. Son pouvoir. Tout ce qui faisait d’elle une Gardienne de la mer.
- Je risque de perdre mon don ?
- Je crains que oui.
- Je… je…
Les mots ne lui venaient pas. Si elle devait perdre son don, elle ne pourrait plus être gardienne, et donc qu’est-ce qu’elle deviendrait … . Solenn ferma les yeux. Elle pensa aux dauphins, aux poissons, aux coraux, à sa mère, à toutes les créatures qui avaient besoin de la mer et des courants. Puis elle sourit, même si elle ne serait plus la gardienne, elle aura assumé ses responsabilités jusqu’au bout et elle pourra se regarder dans le miroir.

Elle rouvrit les yeux, avec une légère tristesse mais avec encore plus de détermination. Solenn inspira profondément et chanta une dernière fois, une mélodie d'adieu à son don, une offrande puissante de son essence. Sa voix était faible au début. Mais avec le temps, elle devint plus claire. Elle chanta les marées, les falaises, les coquillages, les tempêtes, les poissons. Elle chanta les souvenirs de sa famille. Elle chanta tout sec qu’elle aimait. Une lumière dorée apparut dans sa gorge. Puis, elle s’échappa de son corps pour aller s’enrouler autour de la sphère noire et la consuma. L’ombre hurla. Mais la sirène continua à chanter. Jusqu’au dernier souffle de sa chanson. Puis vint le silence.

Cet éclat doré ne détruisit pas la sphère, mais la transforma. Elle ne devint pas blanche, ni bleue, ni même transparente. Elle se transforma en un cristal incandescent, vibrant de toutes les couleurs de l'océan. La sphère nouvelle sortit de la caverne et jaillit hors de l’océan. Suspendu au-dessus des vagues, le cristal diffusait une lumière apaisante.

Le gris monotone disparut pour céder la place aux couleurs de l’océan. Le cristal incandescent, pulsant au rythme des vagues, diffusait une lumière douce, apaisant les eaux tourmentées. Les algues, autrefois menaçantes, se laissèrent doucement bercer par le courant, leurs teintes sombres s'estompant pour laisser place à des nuances de vert émeraude. Les poissons, timides au début, s'approchèrent prudemment, leurs écailles scintillant sous la nouvelle lumière. Les dauphins revinrent, joueurs comme avant et même les coquillages, silencieux depuis la malédiction, murmurèrent une fois de plus leurs commérages.

Solenn souffla, la malédiction était enfin finie. Elle voulut chanter la beauté de la mer revenue. Un petit son fragile sortit de sa bouche. La voix de la sirène, bien que plus douce, plus fragile, portait désormais une profondeur et une sagesse nouvelles. Elle ne pouvait plus calmer les tempêtes, mais elle pouvait les comprendre. Elle ne pouvait plus faire fleurir les coraux, mais elle pouvait les aider à guérir. Puis un dauphin nagea vers elle. C’était Nino. Il frotta son museau contre son épaule. Solenn éclata en sanglots de joie de retrouver son fidèle compagnon. Elle avait perdu son ancien pouvoir. Mais elle n’avait pas perdu son lien avec la mer. Elle l’avait simplement transformé.

Une fois revenue à la surface, elle remercie ces compagnons de route pour l’avoir aidé à ramener la paix dans la mer. Ceux-ci la remercièrent aussi.
- Pour une créature marine, tu n’es pas trop manipulatrice , lui dit le pirate, dans son langage cela voulait dire qu’il lui faisait confiance à présent.
- Sur ceux, à la prochaine, déclara Olivia, et j’espère que ce sera juste pour observer un coucher de soleil.
- Au revoir les jeunes soupira la tortue avant de partir vers le large.


Épilogue : Le murmure des vagues

Les années passèrent. La mer avait totalement retrouvé ses couleurs, les dauphins étaient revenus jouer près des falaises et le cristal incandescent fut placé dans une grotte sacrée. On l’appela le Cœur des Abysses. La gardienne des secrets de la mer, désormais entourée de nouveaux alliés, continua à veiller sur les mers et les océans, son cœur rempli de joie et de gratitude. Le cristal incandescent brillait à jamais comme un symbole de renouveau, un phare d'espoir et de sacrifice dans les profondeurs marines. Olivia parcourait les côtes pour soigner les créatures blessées. Le pirate poursuivit sa route en portant secours aux rivières et aux petits animaux. Le jeune macareux racontait leurs aventures à qui voulait bien l’écouter. Quant à Arwen… Eh bien, la tortue continuait d’oublier où elle avait posé ses lunettes. Même si elle n’en avait jamais eu.

Lorsque les nuits de pluie arrivaient sur la Bretagne, les habitants qui se promenaient près des falaises racontaient parfois entendre une étrange mélodie. Une voix douce. Presque invisible. Une chanson portée par le vent. Certains disaient qu’il s’agissait du chant des vagues. D’autres affirmaient qu’une sirène vivait encore quelque part sous les eaux. Mais ceux qui connaissaient la véritable histoire savaient la vérité. C’était Solenn, la Gardienne des Secrets de la Mer.

Et, si vous tendez l'oreille lorsque la pluie tombe doucement sur les plages bretonnes, peut-être entendrez-vous, entre le bruit des vagues, un murmure d’une mélodie perdue, celle de Solenn, un souvenir vivant prouvant que même dans les profondeurs les plus sombres, une petite lumière peut toujours retrouver son chemin.
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Le jour où je suis devenu Matt

Chaque automne, quand je retournais à notre lieu de villégiature au cœur de l’Estrie, et que je restais debout, immobile, parmi la flambée des couleurs, souvent, une étrange mélancolie me saisissait. Cette mélancolie, il semblait qu’elle pénétrât en moi avec la couleur même, si douloureusement écarlate, des sumacs vinaigriers et des érables. Le pourpre des frênes, le jaune doré des bouleaux ne m’atteignaient pas de la même façon. Sur la terrasse de notre chalet, face au Mont-Orford, je m’installais alors dans une longue contemplation du paysage, où se projetait aussi mon paysage intime.
Je laissais Matt défaire nos valises, aérer la maison, l’inspecter afin de noter les dommages éventuels causés par les locataires de l’été, activer le compteur électrique, vérifier l’approvisionnement en bois, ranger les provisions d’une semaine, jusqu’au moment où il me rejoignait sur la terrasse, se plaçait derrière moi, m’enlaçait de ses bras virils, posait sa tête sur mon épaule, et après un furtif baiser sur la fossette de mon cou, mettait fin à ma mélancolie.
Bienvenue chez nous, me soufflait-il invariablement.
C’était le cinquième automne que nous allions passer au chalet, notre sweet home isolé du reste du monde, avec son toit en pente raide pour éviter l’accumulation de neige en hiver, ses rondins peints du même brun foncé que la forêt environnante, et sa grande terrasse en cèdre ; nous avions déniché dans les dépôts-vente des environs un mobilier rustique fonctionnel et placé sur les étagères notre collection de vinyles et divers objets glanés pendant nos voyages. Tout ici reflétait notre intimité, notre histoire commune et pulsait de cette sorte de lumière miraculeuse que produisent le quotidien et la routine amoureuse.
Pour la première fois de mon existence, j’appréhendais le présent comme un espace et une temporalité à vivre pleinement, et j’envisageais l’avenir avec confiance.
Ma mélancolie passagère naissait sans doute d’une conscience aiguë de l’impermanence. À l’instar de ces couleurs sublimes, ces rouges enflammés dont l’intensité durait généralement moins de trois semaines, mon sentiment de plénitude allait-il s’affadir, tomber au sol et se décomposer lentement. Ici pourtant, même les feuilles mortes dégagent une odeur caractéristique de cannelle, une odeur d’enfance, comme si la nature m’invitait à revisiter mes souvenirs douloureux, à les recouvrir d’une patine consolatrice et les vaporiser d’une fragrance apaisante.
Déjà le crépuscule s’annonçait en longues stries au-dessus des cimes, s’efforçant de rivaliser avec la flamboyance des feuillages. Toute flamboyance s’éteignait avec la nuit, quand le long ruban de la Voie lactée rétablissait la primauté du contraste achromatique, noir et blanc, la somme de toutes les couleurs.
J’allai dans la cuisine préparer le repas du soir et dressai la table. Nulle casse à déplorer cette année ; depuis trois étés, nos locataires étaient le même couple de sexagénaires qui abandonnaient parfois un objet en guise de remerciement pour le séjour agréable passé chez nous, généralement accompagné d’un mot sympathique et d’une requête pour renouveler leur réservation l’été suivant. Sans que nous sachions si c’était ou non volontaire, le couple s’ingéniait à placer l’offrande dans un endroit toujours inattendu ; au point qu’il nous fallait parfois deux ou trois jours avant de la trouver.
Cette fois-ci, nous n’eûmes aucun mal à localiser le carillon éolien que Robin et Ryley avaient suspendu à une des poutres du porche latéral, au moment où un souffle opportun vint en tirer deux notes majeures. Il ajoutait la touche musicale qui manquait à notre espace et nous décidâmes de le laisser là, d’autant qu’il était visiblement issu de l’artisanat local ; une des communautés autochtones des alentours était réputée pour son savoir-faire en sculpture utilisant des matériaux naturels comme l’écorce ou le bois de caribou.
Nos vacances commencèrent ainsi sous de bons auspices, parmi l’odeur de sève et le son aléatoire du carillon. Le reste de l’année, Matt et moi vivions dans deux villes différentes de deux provinces de l’Ouest, son métier impliquait en outre de nombreux déplacements ; il n’y avait guère que durant ces trois semaines à cheval entre septembre et octobre que nous pouvions profiter l’un de l’autre ; la décision d’acquérir un chalet à 1 h 30 de Montréal, dans un endroit que nous avions découvert ensemble, avait été prise sur un coup de tête, un coup de cœur.
Jamais je n’avais possédé la moindre chose auparavant ; à Kelowna, je louais mon appartement, mon véhicule et mes plantes vertes, et voici que peu de temps après notre rencontre, alors que nous n’avions encore signé aucun pacte de vie commune, ni secret, ni civil, nous nous retrouvions propriétaires d’un sanctuaire forestier, un lieu où le temps ne s’arrête pas, mais dévie de sa course et s’enroule sur lui-même, formant ainsi une sorte de boucle d’intemporalité.
La vie au chalet modifiait nos habitudes ; il y avait des gestes, des gestes simples, que nous ne faisions qu’ici, des gestes du quotidien intentionnels, presque cérémoniels, comme appuyer le piston de la vieille cafetière, faire la vaisselle à la main, pousser la brouette de bois mort, allumer le poêle, et toujours ces gestes intimes, comme rire des grincements du lit au rythme et à la fréquence de nos ébats, ou s’extraire en douceur du poids de l’autre pour ne pas l’éveiller. Il me semblait que je devenais un autre, un autre familier puisque la métamorphose avait commencé cinq automnes auparavant, interrompue par les séquences de retour à nos vies réelles, séparées. Au terme de la nymphose, j’émergeais enfin de ma chrysalide et contemplais les attributs de ma nouvelle identité, débarrassée des scories du passé, et transformée par les qualités de Matt, sa patience infinie, sa force tranquille et son amour.
L’incident survint le surlendemain de notre arrivée. Matt tardait à revenir de son bain rituel au lac ; l’eau à 15° m’avait dissuadé de l’y accompagner. Le carillon émit une note insolite, un fa bécard créant une dissonance suspecte. Je sortis sur la terrasse et scrutai le chemin d’accès au lac. Un air trouble stagnait entre les arbres. C’était comme si la forêt s’était arrêtée de respirer. Mon inquiétude grandit. Je descendis en hâte et courus jusqu’au quai de bois ; les eaux placides reflétaient un ciel embarrassé. Matt était là, à demi émergé, les deux mains solidement accrochées à l’échelle, visiblement à bout de souffle. Je criai son nom et, sans réfléchir, sautai dans l’eau froide et vins derrière lui soutenir son corps épuisé ; je l’aidai à escalader l’échelle dérisoire. Il dut puiser dans ses dernières forces, et après des efforts intenses, il s’affala sur le ponton ; j’éprouvai les chocs lourds dans sa poitrine, nos cœurs synchrones battaient à tout rompre.
Quand il retrouva un peu de souffle, il répéta « tout va bien, tout va bien » et je réalisai combien j’avais été proche de le perdre. Je l’aidai à se relever et nous remontâmes lentement le chemin vers le chalet à travers la forêt ; j’insistai pour le conduire à l’hôpital.
Magog était la ville la plus proche, disposant d’un service d’urgence à dix-sept kilomètres de notre chalet. Je l’installai sur le siège du copilote, basculai l’assise en arrière et le couvris d’une couverture de laine.
Tout va bien, répétait-il, mais cette répétition têtue tout le long du trajet ne fit qu’accroître mon inquiétude ; je dépassai la limite de vitesse autorisée pour le faire ausculter au plus vite par un spécialiste. Matt perdit connaissance au moment d’arriver au centre hospitalier ; deux infirmiers le prirent en charge, me laissant dans le hall d’accueil, hagard et frigorifié. Or, il y avait quelque chose de vaguement familier dans cette peur intense, organique, qui me paralysait, le surgissement d’une chose ancienne.
Une infirmière me couvrit les épaules d’un plaid de coton doux, me fit asseoir et me posa une foule de questions, auxquelles je répondis de façon automatique. Je ne me souviens que du « oui » franc, spontané, presque militant que je lui adressai, quand elle s’enquit de notre lien de parenté. Oui, Matt est mon compagnon de vie, mon mari, ma seule famille.
Dans la salle d’attente, une femme sans âge portant une robe en peau de daim, très longue avec des franges et des broderies aux motifs floraux, agrémentée d’une ceinture en perles, des mocassins brodés, et un grand châle de laine fumait la pipe avec une audace absolue ; cette scène ne paraissait cependant pas moins baroque que l’ambiance hospitalière et l’événement que j’étais en train de vivre.
Beaucoup plus tard, le médecin des urgences vint à ma rencontre ; je vis d’emblée à son expression faciale qu’une chose de l’ordre du monde venait d’être déplacée. Matt avait eu beaucoup de chances, il s’en sortirait, mais… Et ce "mais" justifiait que le médecin m’invitât à le suivre dans une salle de consultation privée, au cœur de la zone médicale restreinte d’accès, où un négatoscope exhibait des radios de poumons.
Avant d’en venir au fait, le quinquagénaire m’assaillit de nouvelles questions sur les antécédents médicaux de Matt, sur les opérations et éventuels traumatismes subis dans sa vie. Je n’en savais rien. Je me trouvais dans une position inédite, moi qui avais tu mes traumas et blessures d’enfance, un mutisme volontaire qui était une façon de les fuir et de me réinventer, je réalisai que Matt avait peut-être nourri une similaire omission : mon obsession de vivre dans le présent m’avait fait occulter l’existence de ses racines, de son passé. Je voulais vivre comme si la totalité du monde avait commencé avec notre rencontre.
La radiographie de votre ami montre une… anomalie, commença-t-il. Nous avons d’abord pensé qu’il s’agissait d’une contamination du capteur, d'une saleté sur le détecteur, d'une rayure sur le film ou d'un artefact de superposition, quand un objet métallique, un piercing que nous aurions oublié d’enlever par exemple, perturbe la radiographie. Nous avons donc vérifié les appareils, examiné la poitrine de votre ami et avons entrepris de refaire une nouvelle série de radios. L’anomalie est toujours là. Je vais vous la montrer.
Sa voix trahissait une assurance de professionnel de santé, aguerri par des décennies de pratique, soudainement ébranlée.
Il me fit approcher de la plaque de verre où étaient affichés deux films de la cage thoracique de Matt. La lumière blanche des tubes fluorescents faisait apparaître deux zones sombres en ailes de papillon, et une complexe arborescence à partir d’une ligne blanche, extraordinairement détaillée au point que l’on pouvait observer les plus petites bronchioles. Occupant environ un tiers de la largeur du thorax, une sorte de poire blanche, légèrement décalée à gauche, indiquait l’emplacement de son cœur. Et, à l’intérieur du cœur gisait une petite forme géométrique d’un blanc pur, un parfait hexagone.
Bien que n’ayant reçu aucune formation en anatomie, je savais qu’aucun organe du corps humain ne possède une forme aussi régulière.
Mon interrogation naïve sur la nature de cette anomalie se noya dans la perplexité plus vaste encore du médecin. Je réalisai qu’il attendait une réponse de ma part, tout au moins un début d’explication.
Nous avons multiplié les examens, poursuivit-il.
La conclusion de son équipe médicale était qu’il s’agissait d’un corps étranger. Il n’était pas simplement improbable, il était inimaginable qu’il puisse s’être logé à l’intérieur du cœur. Pourtant, il était bien là.
Le médecin m’expliqua qu’il pourrait s’agir d’un objet métallique. Sa forme et sa taille ne correspondaient cependant à aucun dispositif d'assistance cardiaque implantable connu : pacemaker, défibrillateur ou autre stimulateur ; en outre, sa résonance magnétique ne renvoyait à aucun des métaux traditionnels qu’un aléa aurait pu intégrer aux chairs : ni plomb, acier, tungstène, or, ou platine, provenant d’une chirurgie réparatrice, d’un instrument oublié, ou d’un éclat d’obus.
Il y a plus étrange encore, poursuivit-il. Cet objet possède un magnétisme suffisamment puissant pour perturber le champ de notre IRM. Nous avons néanmoins pu capturer une séquence dynamique qui montre que l’objet tourne lentement sur lui-même. C’est tout à fait inattendu. Aussi surprenant que cela puisse paraître, nous pensons que cet objet ne représente pas un danger immédiat pour sa santé, ajouta-t-il. Son extraction, au contraire, pourrait lui être fatale. Quant à comprendre comment il a atterri là, et quelle force le fait tourner, cela relève du plus grand mystère. Auriez-vous une idée ?
Ce n’était pas vraiment le cœur de mes préoccupations à cet instant.
Quand pourrais-je le voir ?
Votre ami est entré dans une phase de sommeil profond. Le rythme cardiaque est revenu à la normale. Nous aimerions le garder en observation cette nuit et contrôler ses réactions à son réveil. Si vous le souhaitez, vous pouvez rester ici ce soir. Je peux vous accompagner maintenant dans sa chambre, mais nous ne nous y attarderons pas. Nous lui avons donné un léger calmant. Il a besoin d’un repos absolu.
La chambre de Matt se trouvait un peu plus loin, juste en face du bloc opératoire, ce qui curieusement me rassura ; il s’en dégageait une atmosphère que l’on ne pourrait qualifier que d’un seul terme : clinique. Le visage de Matt était aussi pâle que les draps de polyester et la teinte des murs. Les matériaux, les équipements minimalistes participaient d’une exigence évidente de minimisation des risques d’infection. En quelques heures, nous étions ainsi passés de la flambée à l’extinction des couleurs, et je me demandai si cela augurait l’amorce d’une nouvelle métamorphose.
On m’installa dans un local aveugle disposant d’un lit d’appoint ; autant dire que j’eus du mal à trouver le sommeil. La nuit était tombée sans que je m’en aperçoive. J’errai dans les couloirs de l’hôpital plongés dans une torpeur diaprée sous les éclats vulnérables des diodes des instruments de surveillance et de la signalétique des sorties de secours ; le personnel de nuit vaquait à ses occupations, indifférent à mes déambulations. Je fus surpris de retrouver la femme sans âge assise à la même place dans la zone d’accueil, fumant effrontément sa pipe et exhalant de lents petits nuages de fumée blanche. Elle m’offrit un large sourire, que j’interprétai comme une invitation au dialogue. Je m’assis en face d’elle, et de façon tout à fait naturelle, je commençai à lui conter l’aventure de Matt et ma détresse ; elle acquiesça à chacun de mes propos, sans un mot, d’un geste de sa main tenant la pipe et d’un long souffle opacifié.
Une des infirmières de garde vint me proposer une boisson chaude que j’acceptai avec plaisir. Elle n’en proposa pas à la vieille femme. Troublé par la situation de Matt, je m’étonnai à peine qu’elle ne s’offusquât pas de sa transgression d’une règle élémentaire en milieu hospitalier, une norme de santé publique ; les petits nuages de fumée de ma voisine ajoutaient, il est vrai, une touche de cocasserie dans un univers hygiénique, et distillaient un message d’apaisement par le truchement d’un langage symbolique et spirituel, utilisé par les premières nations depuis des siècles. Leur parfum champêtre masquait en outre les relents de désinfectant stagnant dans l’air.
En retournant à mon local, je passai devant la chambre de Matt. J’ouvris doucement la porte et observai longtemps sa respiration paisible. Tout semblait parfaitement en ordre, mis à part un élément que je peinai à identifier. Il me fallut plusieurs minutes pour réaliser qu’il s’agissait d’une sensation olfactive intermittente, une série d’effluves herbeux qui me fit chercher dans la pièce une trace de la présence de la vieille femme. Étrange. J’aurais juré que quelqu’un était en train de fumer dans la chambre de Matt.
Le sommeil me vainquit à l’aube ; le soleil était haut quand je m’éveillai. Les couloirs vibraient de l’agitation ordonnée des soignants ; la chambre de Matt était vide. Il m’attendait patiemment dans la salle d’attente, dans les vêtements trop étriqués pour sa stature qu’on lui avait prêtés pour sa sortie de l’hôpital. Sa mine rayonnante contrastait avec le teint blafard de la veille, et sa jovialité contagieuse démentait la gravité de l’incident qui aurait pu lui coûter la vie. Tout va bien ? m’interrogea-t-il comme si c’était moi que l’on avait hospitalisé. Avant que j’aie pu répondre, ses lèvres se plaquèrent contre les miennes et ses bras m’enlacèrent.
Rentrons à la maison. Je meurs de faim.
Malgré mes protestations, il insista pour conduire. Avec nonchalance, il jeta l’enveloppe qu’on lui avait confiée sur la banquette arrière, celle contenant ses radios et ses résultats d’examen. Depuis le siège du passager, j’examinai Matt sous toutes les coutures, guettant je ne sais quel signe d’alerte.
Tu m’as fait très peur, finis-je par dire ; sa tête pivota et il m’offrit le plus désarmant des sourires. À peine arrivé au chalet, il se débarrassa de ses vêtements d’emprunt et se rua nu vers la salle de bains. Il en sortit, nu et dégoulinant, et m’entraîna sur le canapé du salon où nous nous ébattîmes avec une énergie pareille à celle accumulée par de longues semaines de séparation ; je me sentais écartelé entre une sensation de plaisir intense, familière, et l’impression d’une nouveauté radicale, comme si l’homme qui me faisait l’amour de façon si coutumière était un parfait étranger.
Nos appétits ouverts, nous préparâmes et dévorâmes un petit déjeuner gargantuesque ; j’attendis qu’il fût rassasié pour poser la question qui me hantait depuis nos retrouvailles dans le hall de l’hôpital de Magog ; je me sentais presque gêné de risquer de ternir son humeur.
Tu m’as fait très peur.
Pardon, mon amour, je te promets que tout va bien.
Que s’est-il passé au lac ?
J’ai surestimé mes forces, ou je me suis cru dans une piscine olympique.
Son choix délibéré de l’humour, au lieu de me détendre, me laissait supposer qu’il dissimulait volontairement la gravité de ce qui lui était arrivé. Je ne parvins pas à obtenir plus d’explications. J’allais chercher l’enveloppe, la posai devant lui et lui demandai de me raconter en détail tout ce que le médecin lui avait expliqué. Comme ses réponses demeuraient vagues, j’entrepris d’ouvrir l’enveloppe, étalai les radios devant lui et pointai mon index sur son cœur.
Qu’est-ce que c’est, ça ?
La tonalité de ma question me surprit moi-même ; elle eut au moins l’avantage de mettre un terme à l’espèce de comédie que Matt me jouait ; je vis le visage de mon compagnon afficher une soudaine gravité. Il écarta les radiographies, se leva de table et me demanda de l’accompagner à l’extérieur. Je mimai sa posture, les deux mains sur la rambarde, le regard fixé vers la forêt aux ocres sublimés par la lumière matinale. Debout, immobiles, face à la flambée des couleurs, son avant-bras musculeux effleurant le mien, nous nous laissions lentement envahir par le silence paradoxal de la nature, préalable indispensable à la conversation humaine.
Sa première phrase me sidéra. Il dit : Tu es quelqu’un d’important pour nous.
Je restai bouche bée, incapable de prononcer le moindre mot, quoique ceux-ci se bousculassent dans ma tête. Matt se tourna lentement vers moi, son visage resplendissait de bienveillance.
Ton bonheur est la seule chose qui compte pour nous. C’est pour toi que nous avons conçu tout cela. Sa main entama un mouvement ample qui embrassa le paysage. Tu le mérites.
Il y eut un long silence, qu’il ne brisa pas. Ses yeux me fixaient tendrement et il me sembla voir tournoyer dans le fond de ses pupilles l’objet conjectural qui était logé dans son cœur.
Nous ? finis-je par dire. Je ne comprends pas. Qui est ce nous ?
Nous sommes une conscience extérieure à ce monde capable de donner ici, en cette réalité, une matérialité à tes rêves. Ce sont tes rêves qui nous ont touchés, et ta mélancolie. Nous sommes venus pour toi.
Mille questions assaillaient ma conscience. Mon monde venait d’être totalement chamboulé ; j’aurais dû m’écrouler. Pourtant, la présence de Matt, sa présence physique et la puissance de son amour évident pour moi m’empêchaient de sombrer.
Tu n’es pas réel ?
Oh, si, nous le sommes ! Ses mains vinrent saisir mon visage et il m’embrassa avec fougue. Tu vois, dit-il, existe-t-il une chose plus réelle que ce baiser ?
Et moi, où suis-je ?
Tu es ici, bien réel et bien vivant avec nous.
Nous pouvons voir les images que forme ton imagination en ce moment. Rassure-toi, tu n’es pas plongé dans le coma dans une chambre d’hôpital, ou laissé pour mort dans quelque flaque boueuse où tu aurais été piégé. Tu es là avec nous, tu es en sécurité et nous ne t’abandonnerons pas.
Parmi toutes les révélations de Matt, plus farfelues les unes que les autres, et peut-être parce que c’était la seule chose vaguement familière à laquelle je pouvais me raccrocher, l’idée d’abandon résonna profondément en moi. D’un seul coup, mon passé ressurgit, non sous la forme d’images défilant à toute vitesse devant ma conscience, mais par le truchement d’une scène unique, très courte, rejouée à l’infini, comme tournant lentement sur elle-même.
Je suis extérieur à la scène. Il y a un adolescent dans le vestibule d’une maison modeste d’une ville rurale de l’État du Dakota du Nord, des mots acérés lui ont été jetés à la figure par un homme qui n’est pas son père, sa mère n’a pas réagi. C’est le moment où il comprend qu’il ne sera plus jamais ici chez lui. Il n’y reviendra plus. Il a seize ans et rêve déjà d’une autre vie au Canada, dans une de ses provinces progressistes où les arbres s’enflamment. Il a neigé hier, une neige précoce, fine et légère que l’on voit tomber à travers la vitre ; des flocons contre le verre perpétuent une figure géométrique têtue. Ils ont la même forme que l’objet logé dans le cœur de Matt. Une note dissonante met fin à la scène. La porte a été ouverte, son battant a fait tinter une clochette suspendue au-dessus de son cadre, un fa bécard qui contient toute la douleur de l’adolescent.
Je me souviens, dis-je.
Une vague me submergea, charriant quinze ans de souvenirs refoulés depuis cette éjection de mon domicile par un beau-père homophobe et violent, quinze ans de culpabilité d’avoir aussi abandonné ma mère ; moi absent, son corps maigre a été le réceptacle de toute la colère de l’autre, sa peau s’est couverte de bleuités suspectes qu’elle camouflait maladroitement, les os de son bras ont été brisés, puis son extraordinaire résilience ; on m’a dit qu’elle s’était défenestrée. Je n’en ai pas parlé à Matt, que je venais de rencontrer, car je lui avais dit que mes parents étaient décédés il y a bien longtemps. Un mensonge auquel j’avais moi-même fini par croire. Il y a des mensonges qui aident à vivre.
Les dix premières années de ma vie solitaire n’ont pas été un lit de roses, comme dit l’expression ; j’ai toutefois rencontré des gens qui m’ont recueilli, accueilli, aidé ; il m’a fallu du temps pour reconnaître leur bienveillance, car dans le lexique des sentiments humains que j’avais reçu dans l’enfance, la bienveillance n’existait en somme que sous une forme impure : j’avais appris à guetter derrière tout geste amical une attente, une contrepartie ; un impensable retoucheur avait saupoudré de soupçon toutes les qualités humaines, comme les qualités des paysages où elles s’épanchent.
Imaginez ma réaction émotionnelle lorsqu’au hasard de mes pérégrinations à travers le continent, j’ai rencontré mon premier automne estrien : saisissement, sidération, extase !
La variété et l’intensité des couleurs m’ont subjugué. Et ce mouvement vital, qui n’est pas seulement l’agitation des feuillages sous la brise de l’arrière-saison, mais la palpitation même de la couleur, m’a transformé : rouge écarlate, orange brûlant, ambre doré, pourpre profond, carmin éclatant, brun cuivré, ocre, vert émeraude, corail, garance, topaze et rubis, chaque nuance possède une vibration unique, un murmure à soi que diffusent et prolongent les parfums de la forêt. La couleur étend son emprise absolue sur tous les sens de la nature, et c’est en elle que pour la première fois, s’est révélée à moi l’idée de bienveillance.
Matt m’est apparu ce jour-là, le jour de la révélation, la révélation de la beauté et bonté du monde. Matt est une émergence de la couleur; le pas ample, le torse et les jambes nus, les cheveux parsemés de perles d’eau, le visage éblouissant, et à mesure qu’il avançait vers moi, son bulbe mâle et généreux oscillant au gré de sa marche cadencée. Il revenait du lac. Quand il a été à mon niveau, il a tourné la tête, m’a offert un sourire éclaboussé de gouttelettes et m’a dit simplement que l’eau était bonne. Sa voix était celle d’un baryton clair, son accent allongeait les voyelles et atténuait joliment les intonations héritées des peuples ayant migré vers les territoires de l’ouest.
Nous avions tous les deux loué une chambre dans une pension, qui n’existe plus, sur la rive opposée du lac où repose notre chalet d’automne ; le soir même, il m’a invité à sa table, puis m’a fait l’amour avec une autre de ces qualités qui étaient pour moi l’apanage des couleurs. Je parle volontiers de vert ou de jaune tendre ; Matt m’a appris la tendresse et la délicatesse des gestes amoureux. C’était la première fois qu’un de mes amants s’intéressait à mon plaisir. Le lendemain, il a continué à s’intéresser à ma personne, à mes activités, à mes goûts ; j’ai accepté de l’accompagner au lac ; il a ri de ma réaction à l’eau glacée et il m’a fait l’amour une seconde fois, là, sur la rive boueuse, parmi les couleurs sublimes, sa bouche, ses mains, son torse, son bassin, son sexe, tout son corps empruntant aux couleurs leur chaleur, leur vibrance, leur intensité.
Dans le lexique commun, un miracle est un fait extraordinaire qui défie l’entendement et que les gens de foi attribuent à une intervention divine. Dans mon lexique égoïste, moi qui suis un homme sans foi, un miracle est plus simplement une chose inattendue, inespérée, un hasard heureux. Or, l’apparition de Matt dans ma vie révélait de l’un comme de l’autre. Un véritable miracle, un miracle du quotidien, qui, cinq ans auparavant, avait changé radicalement le cours de mon existence pour le mieux.
À présent, Matt me regardait avec une bienveillance pareille, un pareil amour.
L’objet qui est dans ton cœur, demandai-je soudain, était-il là le jour de notre rencontre ?
Oui, dit-il.
Comment est-il entré dans ton corps, dans ton cœur ?
C’est notre corps qui s’est formé autour de l’objet à partir de tes désirs.
D’où provient cet objet ? Quelle est son origine ?
Il est issu d’une concrétisation de notre conscience. Quand notre conscience a capté tes désirs, elle s’est cristallisée pour leur donner vie. Et nous sommes là.
Matt, si tu es une cristallisation de mes désirs, alors cela veut dire que tu n’as pas eu d’existence avant notre rencontre, ou, si je comprends bien, avant mon désir de te rencontrer. Or, tu as un passé, une famille, tu as eu une vie avant moi.
La notion d’antériorité n’existe que dans notre univers. Lorsque nous avons émergé en ce monde, par le truchement de tes désirs, nous avons alors pris la forme élémentaire de l’existence : un flux, ou un continuum, si tu préfères, qui englobe ce que les humains nomment le passé, le présent et l’avenir, les trois dimensions superposées d’une même réalité. Elles ne se divisent qu’au moment où une conscience de cet univers les perçoit, comme tu le fais en ce moment. Nous pensons que le désir humain naît de ce déphasage singulier entre votre conscience innée d’une imbrication, d’une simultanéité de l’ensemble des dimensions du monde, et votre aptitude à n’en percevoir qu’une seule à la fois, et à la vivre dans toute sa plénitude. Ton désir est d’une puissance exceptionnelle, il est le reflet d’une conscience et de capacités tout aussi exceptionnelles. C’est la raison pour laquelle nous avons répondu à ton appel et répondons volontiers à tes questions. Nous sommes certains que tu nous comprends. Nous t’aimons.
Je t’aime aussi, Matt. Pourtant, j’ai l’impression que je t’ai perdu.
Pourquoi ? Nous sommes là à tes côtés ?
Vous, oui ! Mais Matt ? Où est-il ? A-t-il une conscience à lui ? A-t-il jamais été qu’un avatar, qu’un réceptacle de la vôtre ? Maintenant, je voudrais parler à Matt. Je voudrais que ce soit lui qui me réponde.
Je et nous sont une seule et même réalité multidimensionnelle. Quand tu dis je, tu convoques tous tes états de lucidité, tu parles au nom de ton entité physique, un je ancré dans la matière, un flux d’affects épousant le nuancier complet de tes émotions, au nom de tes pensées, le je de ta vaste activité mentale, de ton imagination, au nom de ta force d’action, un je élan, un souffle d’agir, un je poussé par ses aspirations, ses envies, capable de prendre des décisions, au nom de ton je d’archives, ta bibliothèque intérieure d’expérience passée, un je inconscient et créatif, source d'intuitions, d'inspirations, créateur de symboles, ce je vulnérable est un puits secret, un jardin intime, et tu parles aussi au nom de ton je instinctif, le siège de tes réflexes, de tes pulsions vitales, et encore au nom de ton inconscient social, ce je façonné par les normes, les habitudes, les conditionnements culturels des générations qui t’ont précédé, un je souvent refoulé, contenant les parts de soi rejetées ou difficiles à reconnaître, et il y a enfin ton je archaïque, essentiel, qui remonte à l’émergence du genre humain et, au-delà, à la toute première entité vitale. Ton je est multiple. Il ne serait pas excessif de le désigner par le pronom collectif. Et, si tu y réfléchis, cette désignation permet d’accéder à la véritable essence de l’altérité, elle réduit la distance entre toi et les autres car elle met en lumière votre socle commun, votre nature commune. D’un seul coup, je n’est plus seul.
Je suis seul, répétai-je, en mettant volontairement une intonation sur le pronom auquel j’étais puissamment attaché. Je n’étais pas prêt à renoncer à mon individualité. Paradoxalement, le discours de Matt, bien qu’étrangement sensé, me renvoyait à ma solitude ; un de mes je superposés, celui qui porte mes envies, celui capable de prendre des décisions, parvenait à faire taire tous les autres. Je ne voulais plus être seul, mais je ne voulais pas non plus renoncer à ma solitude. J’avais envie d’ancrer mon âme solitaire à une autre âme. Matt était cet ancrage. Je ne voulais pas renoncer à lui.
Je comprends, dit Matt. Je t’aime et je suis là. Qu’il soit fait selon ton désir. Ses mains prirent délicatement mon visage, sa bouche s’approcha de la mienne et nous scellâmes d’un long baiser ce pacte que nous venions de faire.
La forêt diaprée nous invita à une promenade amoureuse ; nous empruntâmes le chemin et atteignîmes le lac aux eaux placides. Le miroir parfait de sa surface nous parut une invitation à la traverser. Nous nous déshabillâmes et bientôt nos deux corps furent immergés dans l’eau froide. Les arbres conversaient silencieusement dans la langue des couleurs. Nous étions en train de vivre un moment de plénitude. Jamais auparavant, nous nous étions sentis aussi en phase avec nous-mêmes et le reste du monde. Nous traversâmes le miroir. Les eaux claires et glacées nous renvoyaient la totalité des couleurs, malgré l’engourdissement de nos sens. Nous touchions du doigt l’éternité. Matt me fit signe qu’il était temps de remonter. Il était déjà trop tard pour moi. Mon cœur s’était arrêté et je ne ressentais aucune douleur. Alors, Matt prit l’objet qui était dans le sien et le plaça à l’endroit de mon cœur. De toute sa puissance, Matt me poussa vers la surface, tandis qu’il restait au fond du lac. Je voulus le rejoindre mais une main m’agrippa depuis le ponton de bois et me ramena vers l’échelle ; le je instinctif, qui est le siège des réflexes, s’agrippa malgré moi aux barreaux de l’échelle. J’étais épuisé, à bout de souffle. Je sentis une présence à mes côtés, qui m’aida à remonter sur le ponton.
Tout va bien, tout va bien, répétai-je, mais je savais que j’avais été près de perdre la vie. Ma conscience de mon environnement était limitée. Je ne parvenais pas à distinguer la personne qui m’avait aidé à sortir du lac. Affalé sur le ponton, sur le dos, j’eus une vision fugitive de la canopée et le choc fut terrible : les arbres avaient perdu leurs couleurs.
Je me sentis transporté, marchant péniblement sur un sentier forestier puis allongé sur le siège avant d’un véhicule, une couverture de laine couvrant mon corps trempé, puis je perdis connaissance.
A mon réveil, une infirmière m’expliqua que j’avais été transporté à l’hôpital en état d’hypothermie avancée par un couple de sexagénaires. Elle me reprocha mes actions inconséquentes avec une véhémence contrôlée, voire feinte, et persistait à me tutoyer quand elle m’interrogeait. Elle cherchait à connaître mon nom et l’adresse de mes parents. Mes parents sont décédés, dis-je. Je remarquai au mur une photographie d’une vieille femme en tenue traditionnelle fumant la pipe. Ma confusion était totale.
L’infirmière n’insista pas ; elle me donna un calmant et exigea que je me repose. J’ignore combien de temps j’ai dormi. Je me souviens seulement qu’à mon réveil, le morceau de ciel aperçu depuis la fenêtre de ma chambre n’avait pas la même tonalité de bleu que dans mon souvenir. Je ressentais aussi une vague douleur à l’aine.
L’infirmière entra sans frapper et fut visiblement contente de me trouver éveillé.
Bonjour Matt, tu as repris des couleurs. Le médecin viendra te voir d’ici une demi-heure et te racontera l’opération.
Je fus tellement surpris que je ne répondis pas. Sans doute avais-je prononcé le nom de Matt pendant mon sommeil. De quelle opération pouvait-elle parler ?
Je levai la couverture et inspectai le haut de ma cuisse, au-dessus du pli de l’aine ; un pansement chirurgical couvrait la zone qui m’élançait ; la douleur était tout à fait supportable.
Plus tard, un quinquagénaire à la mâchoire virile entra sans frapper, accompagné de l’infirmière.
Comment va notre jeune malade ? Tu as eu beaucoup de chance, ajouta-t-il sans attendre de réponse. Il me raconta alors l’une des histoires les plus baroques que j’aie entendues. J’avais visiblement entrepris de plonger dans un lac au milieu de l’hiver et cette initiative stupide m’avait sauvé la vie.
Regarde ça, dit-il. Il me montra un minuscule objet conservé dans une capsule de plastique. Nous l’avons extrait de ton cœur. C’est ce qui a provoqué la crise cardiaque. Si les eaux n’avaient pas été glacées, tu ne serais plus là.
Qu’est-ce que c’est ?
Un fragment d’os sans doute. Tu as dû avoir une fracture dans l’enfance et ce fragment a voyagé pendant des années jusqu’à se loger dans ton cœur. Ou peut-être un éclat de métal qui a perforé tes chairs. Difficile à dire. Nous avons réalisé une petite incision de 3mm à l’aine et introduit un cathéter dans ton artère fémorale pour accéder à la veine cave et l’extraire sous contrôle radiologique. C’est une opération courante. Tu peux conserver le fragment.
L’objet blanchâtre avait une forme vaguement géométrique. Il était trop régulier pour être un fragment d’un objet plus grand. J’eus d’emblée la conviction qu’il s’agissait d’un objet provenant d’un autre univers et qu’il possédait des pouvoirs fantastiques, le pouvoir de concrétiser mes rêves.
Pendant quelques jours, je profitai de la gentillesse du personnel de l’hôpital. Je ne donnai aucune précision sur mon identité, prétextant une perte de mémoire bien naturelle après une noyade. Je mentis sur mon âge. Il y a des mensonges qui aident à vivre.
De façon tout à fait inattendue, miraculeuse, j’étais retourné dans le passé, j’avais seize ans et j’avais fui la violence de mon beau-père. J’adoptai le prénom de Matt. Nous étions liés par le plus puissant des liens, qui n’est pas celui du sang, mais celui du désir, le désir d’être un autre.
Je décidai de m’installer ici, dans cette province progressiste où les arbres flambent à l’automne. Robin et Ryley m’accueillirent chez elles, dans leur chalet musical au cœur de la forêt. Une artiste d’une des communautés autochtones voisines monta mon objet fétiche en pendentif ; je le porte en permanence près de mon cœur. Il s’agit de ma seule possession. Il tourne lentement sur lui-même et produit parfois une note singulière, mélancolique, qui entre en résonance avec le carillon de mes hôtes et l’ensemble des dimensions de l’univers. Avec lui, je peux vivre et réaliser mes rêves, car je sais désormais que vivre et rêver sont une seule et même chose.

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