L’objet qui ne devait pas exister
Pour son tout premier concours d’écriture, Le Labo des Auteurs vous invite à laisser libre cours à votre imagination autour d’un mystère : L’objet qui ne devait pas exister. Une photographie prise avant votre naissance. Une clé ouvrant un lieu disparu. Un livre racontant votre propre avenir. Une invention venue d’une autre époque. Une bague porteuse d’un secret. Un simple objet oublié dont la découverte pourrait bouleverser une existence… Quel est cet objet ? D’où vient-il ? Pourquoi son existence est-elle impossible — ou dangereuse ? À vous de l’imaginer. Tous les genres sont les bienvenus : fantastique, science-fiction, romance, thriller, policier, fantasy, horreur, récit historique, humour ou littérature contemporaine. Vous pouvez écrire une microfiction, une scène ou une nouvelle complète, à condition que votre récit forme un texte autonome. Le concours est ouvert à tous les membres, quel que soit leur niveau ou leur expérience. L’essentiel est d’écrire, d’expérimenter et de partager une histoire qui vous ressemble.
- Ouverture
- 01/08/2026 à 04:55
- Clôture
- 23/08/2026 à 23:59
- Longueur
- 100 à 15000 mots
- Résultats prévus
- 30/08/2026 à 20:00
Votre point de départ
Consigne
Cet objet doit occuper une place essentielle dans le récit : il peut révéler un secret, provoquer une rencontre, remettre en cause une certitude ou contraindre votre personnage à prendre une décision.
Votre texte devra contenir la phrase suivante, que vous pouvez intégrer librement dans la narration ou dans un dialogue :
« Pourtant, il était bien là. »
La nature de l’objet, l’époque, le lieu, les personnages et le genre littéraire sont entièrement libres.
Cadre
Règles
— Une seule participation est autorisée par membre inscrit sur le site.
— Le récit doit être inédit, personnel et spécialement proposé pour ce concours.
— Tous les genres littéraires sont acceptés, ainsi que les textes destinés à un public adulte. Dans ce dernier cas, les avertissements de contenu appropriés devront être indiqués.
— Le texte doit respecter le thème et contenir la phrase imposée : « Pourtant, il était bien là. »
— Les fanfictions mettant en scène des personnages ou des univers protégés ne sont pas acceptées.
— Le plagiat et l’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour rédiger ou réécrire le texte sont interdits.
— Les textes seront notamment appréciés selon leur originalité, leur respect de la consigne, la qualité de leur narration, les émotions suscitées et la maîtrise de la langue.
— Les auteurs conservent l’intégralité de leurs droits sur leurs textes.
— Toute participation ne respectant pas ces règles pourra être retirée du concours.
Valorisation
Récompense
Après l’annonce des résultats, la gagnante ou le gagnant pourra indiquer ses genres favoris afin de recevoir trois livres adaptés à ses goûts.
Son texte sera également mis à l’honneur sur Le Labo des Auteurs et présenté sur les réseaux sociaux officiels du site.
🥈🥉 Les textes classés en deuxième et troisième positions bénéficieront eux aussi d’une mise en avant dédiée.
❤️ Un prix Coup de cœur pourra enfin être attribué à un texte particulièrement marquant.
Au-delà du classement, ce concours est l’occasion de relever un défi, de faire découvrir sa plume et de rencontrer de nouveaux lecteurs.
Votre participation
Passer à l’écriture
Palmarès
Résultats
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1
OVNI contre O.V.N.I. L’Affaire du lot 17
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2
Les 100 francs de Mamie
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3
Une fois encore
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4
Le demi-dessin
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5
À ne jamais jeter
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6
La juste mesure
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7
Tristes cailloux
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8
Le billet de Verchamps
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9
La seconde alliance
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10
La Brûleuse de peines
Textes proposés
Participations 102
LA CARTE NOIRE
Le mercredi, je fais mes courses au même supermarché. Le vendredi, je passe chez le fleuriste acheter un petit bouquet que je dépose sur la tombe de sa mère avant de rentrer dans mon logement. Le dimanche, j’appelle sa sœur, Claire. Notre conversation dure rarement plus de quinze minutes. Nous parlons de la pluie, des impôts, des travaux dans l’immeuble ou des résultats scolaires de ses neveux. Un échange des plus banal qui ne me dérange pas dans mes rituels. Cette régularité ne m’ennuie pas, au contraire. Elle me donnait le sentiment rassurant que les choses sont à leur place. C’est sûrement pour cette raison que je suis encore célibataire. Je n’ai pas trouvé de la place pour la personne qui viendrait tout bousculer.
J’étais comptable dans une entreprise de matériel médical installée en périphérie de la ville. Un travail discret, précis, où les chiffres obéissent à des règles immuables. Les colonnes de débit et de crédit ne mentent jamais. Si un résultat semble aberrant, c’est qu’une erreur s’est glissée quelque part. Il suffit de la retrouver. Et rien de plus facile quand tout est ligné. J’aime cette logique. Les objets aussi ont leur cohérence. Mes clés sont toujours dans la poche droite de son manteau. Mon portefeuille dans la pochette intérieure. Mon téléphone dans la poche gauche de son pantalon. Chaque chose possède une place fixe. Je n’avais ainsi jamais besoin de réfléchir.
Ce mardi-là ressemblait à tous les autres. La pluie commence une percée vers seize heures, transformant les vitres des bureaux en longues traînées grises. À dix-huit heures passées de quelques minutes, j’éteins mon ordinateur, salue mes collègues d’un signe de tête et je rejoins le parking. Mon essuie-glace grinça durant tout le trajet du retour, rappelant qu’il faudrait bientôt le remplacer. Mais le jour où je devrais me rendre chez mon garagiste n’est pas pour maintenant. Le pare-brise attendra un peu, même si le crissement est insupportable.
En rentrant chez moi, je pose son parapluie à l’entrée, j’accroche soigneusement mon manteau et je mets de l’eau à chauffer pour des pâtes. La radio diffuse une émission culinaire qu’il n’écoute qu’à moitié. Comme chaque soir, je vide mes poches sur le petit meuble du couloir afin de faire cet inventaire indispensable pour ma stabilité mentale.
— Comment appelez-vous cela ? Des tocs. Non, ce n’est pas cela, vous vous trompez en voulant mettre des mots sur tout. Il faut juste avoir un peu de rigueur. Bon, je continue…
Mes clés. Mon portefeuille. Quelques pièces de monnaie. (Trois euros dix-sept.) Le compte y est. Un ticket de caisse froissé. Et plus rien. Enfin, si, quelque chose comme une surface froide vient d’être rencontrée par mes doigts. Je fronce mes sourcils pour bien montrer que je suis devant un intrus. Une carte métallique vient de glisser entre mes doigts et finit par tomber sur le bois de l’étagère avec un bruit mat, très différent du claquement léger d’une carte bancaire.
— Cela me bloque dans mon quotidien. Je regarde ce petit rectangle qui n’a rien à faire dans mes vêtements avec cette interrogation : qui a bien pu mettre cette carte-là ?
Avec beaucoup d’embarra, je la ramasse. Elle est étonnamment lourde pour sa taille, légèrement plus épaisse qu’une carte de crédit. Sa surface, d’un noir satiné, absorbait presque la lumière de l’entrée, comme si elle se nourrissait de celle-ci. Aucun logo apparent. Aucun nom d’entreprise. Aucun pictogramme. Rien qu’un grand mystère pour moi. Sur une seule face figure un numéro gravé, composé de douze chiffres parfaitement alignés. De l’autre côté, absolument rien. Je pense aussitôt à une carte publicitaire haut de gamme, distribuée par une enseigne de luxe. Pourtant, même ces cartes arboraient toujours une marque, un slogan ou un code-barres pour en faire la promotion.
Je retourne la carte plusieurs fois entre mes doigts. Aucune inscription. Encore moins une puce électronique. Je fouille la poche de mon manteau qui avait servi au transport de l’objet, à la recherche d’un élément qui puisse m’éclairer sur cet événement indésirable. Puis l’autre essuie le même châtiment. Mon pantalon suivi de ma veste. Mon sac de travail subit une perquisition complète en la vidant sur la table de la cuisine. Des stylos, un agenda, un câble de recharge, un paquet de mouchoirs, une boîte de pastilles à la menthe… rien qui puisse expliquer cette carte. Je demeure plusieurs minutes debout, les mains posées de chaque côté de la table, les yeux cherchant une justification plausible. Ma mémoire est bonne pourtant. Je me rappelle très précisément avoir sorti mon portefeuille à la boulangerie en fin d’après-midi, d’où les trois euros dix-sept. Ensuite, j’avais réglé mon ticket de stationnement par téléphone. Personne ne m’avait remis quoi que ce soit qui serait resté hors de mon portefeuille.
J’essaie de reconstituer toute ma journée, minute après minute. Aucun souvenir ne corrobore avec l’acceptation de cette carte. Elle ne peut pas se trouver dans mes affaires, il n’y en a aucune raison tangible. Elle ne ressemble à rien de ce que je possède. Elle n’avait aucun motif d’être sur moi.
Je la pose au milieu de la table, je m’éloigne de quelques pas comme si la distance pouvait m’apporter une explication. Le silence de l’appartement me parut soudain inhabituel et cette intruse en est la cause. Je me rapproche de nouveau, toucha la carte du bout de l’index. Elle est glacée. Bien plus froide que le bois sur lequel elle repose. Je regarde autour de moi, presque malgré moi, comme si s’attendait à découvrir un inconnu dans mon salon qui aurait pu me jouer ce mauvais tour, ou alors une caméra cachée derrière une plante verte. J’esquisse un sourire nerveux, ridicule.
— Il doit bien exister une explication parfaitement rationnelle. Une carte oubliée par un collègue qui s’est trompé de manteau dans la précipitation. Une erreur de fabrication que j’ai inconsciemment prise avec mes affaires ? Non, cela ferait longtemps qu’elle gisait dans ma poche. Un objet tombé dans sa poche sans que je m’en aperçoive. Tout cela doit être forcément explicable.
Je prends mon téléphone et photographie la carte sous plusieurs angles avant de lancer une investigation par image sur internet. Aucun résultat. Je saisis ensuite le numéro gravé dans un moteur de recherche, on ne sait jamais. Toujours rien. Pas un site, pas une référence. Pas même un forum où quelqu’un évoquerait un objet similaire. Je sens naître une gêne diffuse, difficile à définir. Ce n’est pas encore de la peur puisque je n’ai rien à me reprocher. Plutôt l’impression désagréable qu’un détail infime venait de déplacer l’équilibre de son univers. Je regarde une dernière fois la carte noire. Je suis absolument certain de ne l’avoir jamais possédée.
L’objet n’aurait jamais dû se trouver sur cette table.
Cependant, il était bien là.
Je passe une grande partie de la nuit à chercher une explication. J’ai beau me répéter que tout objet détenait une origine, une fabrication, une raison d’exister, cette carte semble échapper à toutes les règles que je connais. Pourtant, les cartes bancaires, cela me parle. Elle n’était pas cassée. Elle n’était pas ancienne. Elle n’avait rien d’un objet artisanal, d’une contrefaçon ou d’un souvenir oublié. Elle ressemble presque à une carte bancaire, avec ses dimensions précises et son épaisseur calculée, mais quelque chose dans sa matière la rendait différente. Elle était trop lourde. Trop froide. Trop parfaite. Je superpose ma carte sur celle-là pour comparer. Identique.
Je la pose sous la lampe de son bureau. Je l’observe à nouveau attentivement. Il doit bien y avoir un détail qui m’a échappé. Sur une face, rien. Pas de symbole. Pas de marque. Pas de nom qui apparaîtrait en incrustation ou imprimé dans la masse. Pas même une petite inscription indiquant une entreprise ou une institution. Sur l’autre face, seulement ce matricule ciselé. Douze chiffres sans point qui les sépare. Je passe son doigt dessus. La gravure est profonde, nette, réalisée avec une précision impossible à obtenir avec un simple outil domestique. Je note les numéros sur une feuille puis je recommence. Je voulais être certain de ne pas faire d’erreur. J’ai toujours eu cette habitude dans son travail : vérifier deux fois les informations importantes. Un chiffre mal recopié pouvait fausser tout un bilan.
J’écrivis : 4827 1936 5504
Je regarde la suite de chiffres. Rien. Aucune signification pour moi qui jongle avec eux. J’essaie différentes interprétations. Une date ? Non. Un numéro de série ? Peut-être, mais, bof. Un identifiant interne ? Probable, mais de quelle organisation ? Je retourne à mon ordinateur. La première analyse fut simple, mais vaine. Je tape le numéro différemment dans un moteur de recherche. Toujours aucun résultat. Il ajouta les mots « carte », « membre », « entreprise », « identification ». Constamment rien. J’utilise plusieurs moteurs de recherche, consulta des forums, des sites spécialisés dans les cartes de collection, les cartes professionnelles, les systèmes de fidélité privés. Rien. Pas une mention, pas une image ressemblante, encore moins un témoignage, comme si personne, dans le monde entier, n’avait jamais vu cette fichue carte.
Je me recule dans son fauteuil. Cette absence d’information me dérange davantage qu’une réponse étrange.
— Si j’avais découvert qu’il s’agissait d’une carte appartenant à une société inconnue, j’aurais pu chercher cette société. S’il avait trouvé une marque, un nom, une adresse, il aurait pu appeler quelqu’un.
Mais il n’y a rien, seulement un objet sans histoire avec une utilisation incertaine. Et je n’aime pas les choses sans légende pour me raccrocher au pragmatisme.
Le lendemain matin, avant d’aller travailler, je pris la décision de téléphoner à ma banque. C’est la solution la plus logique. Après tout, la carte ressemble suffisamment à une carte bancaire pour que quelqu’un puisse peut-être l’identifier et m’orienter. J’attends quelques minutes avant de composer le numéro du service client. Une voix automatique me demande plusieurs informations avant de le mettre en relation avec une conseillère. Toujours le même calvaire.
— Bonjour, monsieur Morel, que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour. J’ai une question concernant une carte que j’ai trouvée.
— Une carte bancaire ?
— Je ne sais pas exactement.
J’hésite dans ma formulation.
— C’est justement le problème.
La conseillère resta taiseuse quelques secondes.
— Pouvez-vous me donner le numéro de la carte ?
Je regarde la carte posée devant moi.
— Ce n’est pas une carte bancaire classique.
— Essayez quand même.
Je dicte les douze chiffres.
Un silence suivit. J’entends les bruits habituels d’un clavier.
Puis la voix revint.
— Monsieur Morel, je ne trouve aucune carte associée à ce numéro.
— Vous êtes sûre ?
— Oui.
— Peut-être une ancienne carte ? Une carte professionnelle ? Une carte spéciale ?
La conseillère vérifia de nouveau.
— Non. Rien.
Je fixe la carte, perplexe.
— Vous n’avez jamais vu ce format ?
— Je ne peux pas dire que je n’ai jamais observé quelque chose de similaire, mais celle-ci ne correspond à aucun produit bancaire que nous proposons avec ces numéros-là.
— Même pas une carte premium ?
Il avait posé la question sans vraiment y croire.
La conseillère eut un léger rire ou alors de l’agacement maquillé.
— Non, monsieur. Les cartes haut de gamme ont généralement des éléments d’identification très visibles. Un nom, une banque, un label.
Elle marqua une pause.
— La vôtre n’a rien ?
— Rien.
Cette fois, le silence de la conseillère fut différent.
— Monsieur Morel…
— Oui ?
— Où avez-vous trouvé cette carte exactement ?
La question le surprit.
— Dans mon manteau.
— D’accord.
Mais elle ne semble pas réellement satisfaite de mon explication.
— Je vous conseille de la remettre aux objets trouvés.
Je remercie la conseillère et je raccroche, dépité. Je reste quelques secondes avec le téléphone à la main. Ce n’était pas la réponse que j’espérais.
Dans l’après-midi, je décide de poursuivre mes recherches autrement. J’entre dans plusieurs commerces du centre-ville. Je commence par une bijouterie, pensant que le matériau pourrait être reconnu.
La vendeuse examine la carte.
— C’est particulier.
— Vous savez ce que c’est ?
Elle la retourne.
— Non. Désolée.
Dans une boutique de téléphonie, un employé m’explique que ce n’est pas une carte électronique classique. Dans un magasin spécialisé dans les objets connectés, on me confirme qu’il n’y a aucune puce visible. Partout, la même réaction d’incompréhension, de curiosité.
Puis l’incertitude avec la réponse routinière :
— Je ne connais pas.
Au début, je trouvais cela rassurant. Personne ne reconnaissait la carte parce qu’elle est probablement inhabituelle. Mais après plusieurs heures, cette explication commence à perdre de sa force. Trop de personnes l’ont vue. Trop de personnes ont cherché une solution et aucune n’en a trouvé.
En rentrant chez moi, je pose la carte sur la table de la cuisine. J’ai consacré presque une journée entière à tenter de découvrir ce qu’elle est. Résultat : Aucune entreprise, aucune banque, aucun fabricant, aucun propriétaire potentiel. Rien de rien. C’est à vous déprimer…
Je prends une feuille et écris une liste des éléments connus.
1- Ce que je maîtrise :
Elle n’est pas bancaire.
Elle n’appartient à aucune entreprise identifiable.
Aucun commerce ne la reconnaît.
Le numéro gravé n’existe dans aucune base accessible.
Je m’arrête, puis j’ajoute une dernière ligne.
Je ne sais pas comment elle est arrivée jusqu’à moi.
Cette phrase me fait relever les yeux à la recherche d’une explication qui n’est cependant pas écrite sur mon mur. C’est la seule question à laquelle je n’ai toujours pas trouvé de réponse. Je connais mon appartement, je connais mes affaires, je connais mes habitudes. La carte ne peut pas simplement apparaître, et pourtant, elle est là, devant moi. Je reprends la carte et je la range dans mon portefeuille. Je me promets de continuer les recherches le lendemain, pas parce que je veux la garder. Pas non plus parce qu’elle l’intéresse. Mais parce que je refuse de laisser un objet sans explication occuper une place dans ma vie. J’ignore encore que cette décision est déjà une forme d’acceptation. La carte n’a pas besoin que je la comprenne, elle a seulement besoin que je cesse de réfléchir à m’en débarrasser.
— Comment cet objet peut-il m’orienter de la sorte ?
J’ai fini par développer une étrange habitude. Chaque matin, avant de partir travailler, j’ouvre son portefeuille et je confirme que la carte noire est toujours là. Chaque soir, en rentrant, je fais la même chose. Au début, il s’agit d’une vérification logique. Je veux m’assurer qu’elle ne disparait pas, qu’elle ne change pas de place sans que je m’en aperçoive. Mais après quelques jours, le geste est devenu presque automatique, comme un rituel, comme regarder l’heure sans en avoir besoin. Comme contrôler ses clés avant de fermer une porte alors qu’il nous les faut pour réaliser cet acte. Cette constatation me dérange presque. J’ai passé tant de temps à chercher l’origine de cette carte que je n’avais pas remarqué qu’elle a commencé à s’intégrer à mon quotidien. Elle est devenue une présence indissociable de mon portefeuille. Pas une menace. Pas encore.
Simplement une puissance qui a incorporé ma vie.
Le samedi matin, je décide de faire une expérience. Une idée simple, presque ridicule qui a traversé mon miroir lorsque je me rasais. J’avais besoin d’acheter une nouvelle paire de chaussures et les soldes ont débuté depuis peu. Les miennes sont usées au niveau du talon, et je repousse depuis plusieurs semaines le moment d’en changer. En entrant dans le magasin, je n’ai aucune intention particulière de fraude. Je veux simplement vérifier quelque chose. La carte noire ressemble tellement à un moyen de paiement. Pour moi, elle ne devrait pas fonctionner puisqu’elle n’est pas reliée à une banque. C’était même l’hypothèse la plus probable. Je désire seulement d’en avoir la preuve. Je jouerai les imbéciles si elle ne donne pas de résultat. La boutique est presque vide. Le moment est idéal.
Une vendeuse vint à sa rencontre.
— Bonjour monsieur. Je peux vous aider ?
— Je regarde simplement.
Je passe plusieurs minutes à choisir une paire. Il faut dire que je suis difficile. Je prends finalement un modèle classique, brun foncé, exactement le genre de chaussures que j’aurai acheté sans réfléchir. Lorsque j’arrive à la caisse, je sors son portefeuille avec une grande désinvolture.
La vendeuse scanna l’article et me dit avec un large sourire commercial.
— Cela fera cent vingt-quatre euros.
Je lui tends ma carte bancaire, mais je m’arrête dans ce mouvement trop souvent accompli par habitude. Mon regard se pose sur la carte noire. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela, mais c’était trop tentant. Une partie de moi voulait simplement en finir avec cette question. Je remets en place ma carte bancaire et je sortis la carte noire à la place.
— Je peux essayer celle-ci ?
La vendeuse lève sur moi des yeux intrigués par ma demande. Son expression change immédiatement. Cela a été si rapide que je n’aurai jamais pu imaginer la réaction de défensive qui vient de s’afficher. Le sourire professionnel disparait en une fraction de seconde. La couleur quitta légèrement mon visage.
— Monsieur…
Elle ne termine pas sa phrase. Elle regarda la carte sous toutes ses coutures. Puis elle lança :
— Où avez-vous eu ça ?
La question est presque identique à celle de la vendeuse de la maroquinerie avec qui je n’avais pas eu le courage d’aller plus en avant dans mon achat. Je sens une tension apparaître dans mon dos, encore plus forte que la première fois.
— Je l’ai retrouvée dans mes affaires.
La femme reste silencieuse, voire même interdite. Puis elle regarde autour d’elle. Le magasin est toujours vide. Elle prend la carte avec précaution, pas comme un objet fragile, comme quelque chose qu’elle ne veut pas vraiment toucher. Elle la passe devant le terminal de paiement. L’écran s’allume, comme s’il avait détecté quelque chose.
Je retins mon souffle. Je m’attends à un message d’erreur du genre : Carte inconnue. Versement refusé. Quelque chose de normal en quelque sorte, avec en prime une bonne dose d’humiliation. Surtout que, je ne sais même pas quel code je dois faire, pour valider l’achat. Mais rien de tout cela n’apparaît.
La vendeuse fixe l’écran. Ses yeux s’écarquillent légèrement, puis elle retira la carte.
— C’est réglé.
Je fronce les sourcils et je réponds comme si je n’avais pas compris sa phrase.
— Pardon ?
— Votre achat est réglé.
— Mais je n’ai pas validé.
La vendeuse posa la carte sur le comptoir.
— Ce n’est pas nécessaire, enfin pas avec cette carte.
Cette réponse me semble plus inquiétante que le paiement lui-même.
— Quel est le montant qui a été débité ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
— Aucun.
Je reste immobile.
— Aucun ?
La vendeuse secoue légèrement la tête.
— Vous pouvez partir.
Je regarde la paire de chaussures emballée. Puis la carte. Puis la vendeuse.
— Je ne comprends pas.
Elle baissa les yeux.
— Moi non plus, je dois bien l’avouer.
Pour la première fois depuis que j’ai découvert la carte, je vois quelqu’un d’autre avoir peur. Pas de moi. Mais de l’objet.
Je quitte le magasin avec un malaise grandissant. J’aurais dû être satisfait dans le meilleur des mondes. J’ai obtenu une réponse. La carte fonctionne. Mais cette réponse ouvre davantage de questions qu’elle n’en ferme. Elle ne marche pas comme une carte bancaire normale. Elle ne paie pas. Elle annule la transaction, comme si l’achat n’a jamais eu besoin d’être réglé. Comme si le prix n’a jamais existé.
Sur cette transaction positive, je décide de faire un autre essai dans un endroit bien différent. Pas par besoin. Seulement par envie de comprendre le mécanisme qui s’était mis en place au moment de payer. Ou alors je suis à la recherche d’une nouvelle décharge d’adrénaline qui avait fait pulser mon cœur au firmament. J’entre dans un petit restaurant le midi même. Un endroit simple où j’avais déjà mangé plusieurs fois. Je commande un plat, je m’installe près de la fenêtre et j’observe les clients autour de moi. Des individus normaux comme moi. Une famille. Deux étudiants. Un homme seul lisant un journal. Tout était parfaitement ordinaire. Lorsque le serveur apporte l’addition, je sors volontairement la carte noire.
Le serveur la vit. Il s’arrêta dans son action, exactement comme l’autre personne aux chaussures. Ce détail commence à devenir plus inquiétant que la carte elle-même. Quel impact a cet objet sur les gens qui la perçoivent ! Il n’est plus question de hasard.
— Monsieur ? Vous la connaissez ?
Le serveur ne répond pas. Il prend la carte. Cette fois, je remarque quelque chose qui aurait pu être insignifiant. Le serveur n’a pas l’air surpris. Il a l’impression de se souvenir de quelque chose, comme si la carte lui avait gravé quelque chose dans sa mémoire. Comme si cette carte appartenait à une histoire dont Thomas ignore tout.
Quelques secondes plus tard, il revient avec l’addition.
— C’est offert.
Je regarde le petit bout de papier.
— Pourquoi ? lui dis-je.
Le serveur haussa les épaules.
— C’est comme ça.
— Qui paie ?
Le serveur resta silencieux.
Puis il répliqua :
— Personne.
Cette réponse me crée un frisson qui me parcourt tout le dos. Je me lève sans ajouter un mot et je quitte l’établissement encore plus songeur.
Les jours suivants, je continue mes utilisations de la carte, toujours avec prudence et sans exagération. Toujours en cherchant une limite qui me conduirait vers une erreur irréversible. Un endroit où la carte ne fonctionnerait pas. Mais je n’en trouve aucun. J’ai connecté le petit rectangle noir dans le terminal d’une librairie, d’un hôtel, d’une station-service, d’une boutique d’électronique. Partout, la réaction est la même. Un regard, un silence, une hésitation. Puis une acceptation immédiate, sans poser de problème, sans générer une gêne quelconque. Et moi je me prenais au jeu où personne ne demande mon identité. Personne n’exige de justificatif. Personne ne semble avoir besoin d’une explication. La carte ouvre toutes les portes et c’est précisément ce qui commence à m’inquiéter, car je comprenais enfin quelque chose. Un objet capable d’obtenir n’importe quoi n’est pas forcément un cadeau. Parfois, les choses les plus dangereuses ne sont pas celles qui empêchent d’avancer. Ce sont celles qui rendaient tout possible. Un froid glacial me traversa de part en part. Pas de la peur. Non, plutôt un sentiment de vide profond, un abysse vers lequel je suis entrain de tomber sans m’en apercevoir.
Le soir, de retour d’une excursion ouverte aux achats je pose enfin la carte sur la table. Pour la première fois depuis qu’elle est entrée dans sa vie, je ne cherche pas à savoir d’où elle vient. Je me demande seulement :
Pourquoi moi ?
Et cette question reste sans réponse.
Au début, je me persuade que la carte n’est qu’un outil. Enfin un outil bien étrange. Un outil inexplicable. Mais un outil tout de même qui est arrivé dans ma poche de manteau par le plus grand des hasards. J’ai passé plusieurs jours à chercher ses limites, comme on teste les contours d’un objet dont on ignore le fonctionnement, comme une voiture neuve où les mains appuient sur tous les boutons pour en connaitre l’utilité. Je n’ai pas acheté de choses extravagantes. Je n’ai pas cherché à devenir riche. Je ne veux pas d’une vie différente de celle que je me suis programmée depuis des années, du moins, c’est ce que je crois.
La première fois que la carte modifia réellement mon existence, je ne l’avais pas demandée. C’est arrivé un lundi matin. Mon responsable, monsieur Delmas, m’a convoqué dans son bureau. Jusque-là rien de bien palpitant. Je m’attends à une remarque sur un dossier en retard, juste pour montrer que c’est le chef. Depuis plusieurs semaines, l’ambiance dans l’entreprise est tendue. Les budgets sont surveillés, les équipes réduites, et personne ne parle d’évolution professionnelle. La déprime en quelque sorte.
J’entre dans le bureau avec cette prudence habituelle que j’avais développée au fil des années.
— Fermez la porte, Thomas.
Je m’assois.
Delmas consulta quelques documents.
— Je vais être direct. Nous souhaitons vous proposer le poste de responsable administratif adjoint.
Je reste silencieux, sans voix. Je songe d’abord à une plaisanterie, à un test sur ma réactivité.
— Pardon ? lui répondis-je.
— Vous avez bien entendu.
Delmas sourit.
— Vos résultats sont excellents. Votre rigueur est reconnue. Le comité de direction pense que vous êtes la personne idéale.
Je sens une gêne m’envahir instantanément, car je ne suis pas dans les meilleurs et je ne me tue pas à la tâche. Je n’affiche pas de la joie. Je reste humble, torturé par cette gêne qui est en moi depuis l’annonce. Parce que je sais que ce n’est pas vrai. Je suis compétent, certes. Sérieux et fiable. Mais plusieurs personnes dans l’entreprise ont plus d’ancienneté, plus d’expérience, plus d’ambition. Je n’ai jamais demandé ce poste que je ne vaux pas.
Je n’ai même jamais envisagé de l’obtenir.
— Je suis surpris, monsieur.
— Vous le méritez.
Cette phrase me paraît étrange. Pas parce qu’elle est fausse. Mais parce qu’elle ressemble exactement à ce que quelqu’un aurait dû dire pour justifier une chose impossible.
Le soir même, je rentre chez moi et je sors la carte noire de mon portefeuille. Je la pose sur la table avec précaution. Je la regarde longtemps à la recherche d’un changement. Je n’ai pas utilisé la carte depuis plusieurs jours. Je n’ai même pas pensé à elle au travail. Et pourtant, j’ai obtenu quelque chose qui correspond parfaitement à ce qu’elle semble offrir à son détenteur. Une porte ouverte sur l’impossible. Une opportunité qui n’existait pas auparavant. Je tente de me convaincre que ce n’est qu’une coïncidence. Les promotions arrivent toujours à un moment ou un autre. Les carrières évoluent. Les circonstances progressent en fonction de plusieurs critères prédéfinis dans toutes les entreprises.
Mais une petite voix au fond de moi refuse d’y croire.
Quelques semaines plus tard, j’ai eu besoin de changer de voiture. La mienne, une vieille citadine acquise d’occasion il y a bien longtemps, commence à montrer des signes de fatigue et risque de ne plus parvenir à me mener jusqu’au travail. Le garagiste m’a annoncé que plusieurs réparations importantes seront bientôt nécessaires. Je me rends chez un concessionnaire où je veux simplement me renseigner. Surtout ne pas acheter sur un coup de tête, alors que je n’en ai pas les moyens. Enfin, tant que ma promotion n’est pas effective avec son augmentation de salaire.
Je regarde quelques modèles, je pose des questions, puis je vais repartir lorsqu’un homme en costume l’arrête.
— Monsieur Morel ?
Je me retourne.
— Oui, c’est moi.
— Votre dossier est validé.
Je fronce les sourcils de stupeur et je réponds.
— Quel dossier ?
L’homme consulta sa tablette.
— Votre demande de financement.
— Je n’ai fait aucune demande.
Le vendeur sourit avec assurance.
— Pourtant, tout est déjà accepté. J’ai tous les documents nécessaires sur mon écran.
Je me sens proche de ce malaise que je détecte vouloir m’envahir à nouveau. Cette phrase qui se répète constamment. Toujours cette impression que les choses ont été décidées avant même que j’intervienne. Je regarde la voiture exposée devant moi. Une berline neuve qui me fait envie. Un modèle que je n’aurais jamais envisagé d’acheter au vu des chiffres sur la petite pancarte sous l’essuie-glace.
Le vendeur me tend les clés avec ce sourire que vous offrent les commerciaux heureux d’avoir finalisé leur vente. Mais là ? Quelle vente ? Quel bonus aura-t-il ?
— Vous pouvez l’essayer, ajouta-t-il.
— Je ne comprends pas. Vous pouvez m’en dire plus ?
L’homme parut sincèrement étonné par ma question.
— Monsieur Morel, tout est en règle.
Encore une fois, personne ne trouve cela étrange. Personne ne pose de question. Personne ne voit l’anormalité.
Sauf moi !
La voiture ne fut que le début. Quelques mois auparavant, j’avais cherché un appartement plus grand. J’avais finalement abandonné l’idée, les tarifs étant devenus prohibitifs dans mon quartier. Mais un matin, une agence immobilière m’appela.
— Monsieur Morel, nous avons une proposition qui pourrait vous intéresser.
— Je n’ai rien demandé.
— Pourtant, votre dossier correspond parfaitement. Je vous en fais le détail : le logement est magnifique avec deux chambres. Une grande terrasse où vous pourrez mettre un salon. Vous avez une vue dégagée sur la ville. Un appartement que je n’aurais jamais pu obtenir avec son ancien salaire. Le plus troublant n’est même pas qu’on me propose ce logement. C’est le fait que l’agence semble déjà connaitre sa situation, mes revenus, mes préférences, mes habitudes, comme si quelqu’un avait écrit mon histoire à l’avance.
Pendant plusieurs mois, j’ai vécu une période que j’aurais autrefois considérée comme idéale. En refaisant le bilan de ce qui a pu m’arriver de mieux, je peux comptabiliser : Un meilleur poste, une meilleure voiture. Un appartement plus confortable dans un quartier chic. Les difficultés semblent disparaitre avant même d’apparaître. Chaque obstacle trouve une solution. Chaque porte fermée s’ouvre comme si celles-ci étaient automatisées. La carte faisait exactement ce qu’elle promettait. Elle rend les choses possibles et pourtant, quelque chose ne va pas. Quelque chose de discret, ou de sournois, presque invisible, prêt à se jeter sur vous à la moindre erreur de votre part.
La première fois que j’ai remarqué le changement, c’était avec Claire. Ma sœur est venue dîner dans mon nouvel appartement. Elle observe la terrasse avec admiration et elle me félicite pour cette vie fantastique qui est devenue mienne.
— Tu as vraiment bien fait de déménager, me dit-elle.
Je lui souris.
— Tu te souviens quand je disais que je n’aurais jamais les moyens ?
Claire fronça légèrement les sourcils.
— Tu plaisantes quand tu me dis cela !
— Quoi ?
— Tu as toujours voulu ce logement.
Je la regarde, interloqué.
— Non.
Elle rit doucement.
— Bien sûr que si.
Elle pose son verre et elle s’approche de moi.
— Tu m’en parlais depuis des années.
Je reste silencieux, comme deux ronds de flan. Ce n’est pas vrai, je n’ai jamais rêvé de cet appartement. Il ne l’avait même jamais visité avant que l’agence m’appelle. Mais Claire en parle avec une telle certitude que je finis par douter. Peut-être avais-je oublié. Peut-être que sa sœur a raison. Après tout, pourquoi ma mémoire serait-elle plus fiable que celle des autres ?
Quelques jours plus tard, je retrouve Julien au restaurant. Nous bavardons du travail lorsque Julien évoque leur ancien bureau.
— Tu te rappelles quand tu as refusé le poste de responsable il y a deux ans ?
Je lève les yeux, toujours à l’affut d’une nouvelle chose qui arriverait sans prévenir.
— Refusé ?
— Oui. Tu disais que tu ne voulais pas d’engagements supplémentaires.
Je sens mon cœur d’accélérer.
— Je n’ai jamais notifié ça. Si ?
Julien sourit.
— Si.
Il semble amusé, croyant que je désire le faire marcher.
— Tu étais même très clair sur le sujet, je m’en souviens mot pour mot.
Je ne réponds pas. Je sais que ce souvenir n’existe pas ou plutôt… je ne maîtrise plus. C’est cela le plus inquiétant. La carte ne supprime pas les souvenirs comme on efface une feuille. Elle fait quelque chose de plus subtil, de plus insidieux même. Elle crée une réalité dans laquelle les choses ont toujours été ainsi. Une réalité où personne ne voit de changement.
Personne, sauf moi qui observe la vérité se flouter. J’aperçois la ligne droite du chemin qui a tracé sa propre trajectoire en ajoutant des virages qui cachent les transformations.
Ce soir-là, je rentre chez moi et j’ouvre mon portefeuille. La carte noire est toujours là, illuminant le cuir par sa noirceur. Je la fixe plein d’interrogations. J’aurais dû être heureux de tout ce qu’elle m’apporte. J’ai tout décroché sans effort, là où beaucoup de gens passent toute leur vie à chercher comme faire pour avoir un peu. Mais je comprends maintenant une chose essentielle. La carte ne donne pas seulement ce que je désire. Elle change mon monde pour que ce désir ait toujours semblé normal. Et peut-être que le véritable prix n’est pas ce que j’obtiens. Peut-être que le véritable prix est tout ce qui disparait pour rendre cette nouvelle réalité possible et acceptable pour une bonne cohésion.
Je commence à tenir un carnet pour vérifier que je ne deviens pas fou. J’ai longtemps cru que perdre quelque chose signifie pouvoir le mesurer en fonction des transformations. Un objet évanoui. Une somme d’argent envolée. Un contrat annulé. Une personne qui part. Les pertes ont toujours une forme concrète. Elles laissent une trace indélébile dans notre subconscient. Un espace vide que l’on peut regarder et nommer n’en reste pas moins une blessure que l’on ne peut pas partager. Mais ce que la carte me prend est différent. Il n’y a aucun vide. Aucun signe visible. Seulement une sensation, une impression persistante que quelque chose n’est plus exactement à sa place. Et le pire est que tout le monde autour de moi semble parfaitement satisfait.
Je constate le premier changement lors d’un déjeuner avec Claire. Ma sœur a toujours été celle qui conservait les souvenirs de la famille. Elle se rappelait des dates, des anecdotes, des détails insignifiants que moi j’oubliais souvent. Elle est capable de raconter une journée entière passée, vingt ans plus tôt, simplement parce qu’un événement l’a marquée.
Ce dimanche-là, nous parlions de notre enfance.
— Tu te souviens du vieux cinéma près de chez nos parents ? demandais-je.
Claire sourit.
— Le cinéma qui a fermé quand on était adolescents ?
— Oui. Celui où on était allés voir ce film d’horreur avec papa.
Elle fronça les sourcils.
— Avec papa ?
— Oui.
Thomas sourit en voyant son hésitation.
— Tu ne te remémores pas ? On était sortis complètement paniqués. Tu avais passé toute la nuit dans ma chambre parce que tu avais peur de dormir seule.
Claire le regarde quelques secondes.
Puis elle éclata de rire.
— Thomas, tu inventes.
Je cesse de sourire.
— Quoi ?
— Je n’ai jamais fait ça.
— Si.
Sa réponse était immédiate. Trop soudaine, trop instantanée pour ne pas être crédible.
Je pose sa fourchette pour mieux déployer ce qui avait existé.
— Tu étais terrorisée. Tu avais neuf ans.
Claire secoue la tête.
— Non. Je déteste les films d’horreur, mais je n’ai jamais dormi dans ta chambre.
Je sens une gêne s’installer, comme si je découvrais une inconnue. Je cherche dans mon esprit les images précises de cette nuit. Celles du couloir sombre, de la lumière sous la porte. La voix de sa sœur remplie de terreur. Tout était là, défilant devant mes yeux comme une vidéo. Le souvenir paraît parfaitement réel, mais Claire me regarde avec une sincérité totale. Elle ne fait pas semblant. Elle ne cherche pas à me contredire, elle expose les faits. Elle ne se rappelle simplement pas, elle remet les choses à leur place.
— Tu es sûr que ce n’était pas quelqu’un d’autre ? me dit-elle le visage grave.
La question est innocente pour elle, cependant, elle me fait l’effet d’un coup de poing que je reçois sans protection. Quelqu’un d’autre, comme si une partie de ma propre vie pouvait appartenir à une autre personne. Cette journée-là, le malaise s’est installé pour me tirailler. Et pourtant, la suite de ma vie se chamboule et le temps me confirme que des changements insidieux s’opèrent contre ma volonté.
Quelques semaines plus tard, je retrouvai Marc, mon meilleur ami depuis l’université. Nous nous étions rencontrés lors de notre première année et nous avions traversé ensemble les périodes importantes de notre vie : les examens, les premiers emplois, les ruptures difficiles, les déménagements. Marc est la personne qui me connait le mieux, et ce, depuis le plus longtemps. Si quelqu’un peut confirmer mes souvenirs, c’est bien lui.
Nous étions installés à la terrasse d’un café, comme nous le faisions autrefois.
— Tu te rappelles notre voyage en Italie ? demandais-je pour tester ma vie et savoir si de nouveaux bouleversements s’étaient produits.
Marc lève des yeux d’incompréhension.
— Quel voyage ?
Je souris, mi-figue mi-raisin.
— Arrête. Celui où on a raté le train à Florence et où on a dormi dans une petite pension horrible.
Marc reste silencieux, ce qui ne me rassure pas le moins du monde.
— Thomas…
— Quoi ?
— Je ne suis jamais allé en Italie avec toi.
Le sourire disparait lentement de mon visage.
— Si.
— Non.
Marc semble presque désolé de ne pas pouvoir me donner raison.
— Je suis allé en Italie avec Sophie, mon ex. Mais toi, tu n’étais pas là.
Je sens son cœur accélérer. Je connais ce voyage pour l’avoir fait. Je connais les rues, le restaurant où nous avions mangé. La pluie qui nous avait surpris en sortant d’un musée. Je me souviens même de la phrase exacte que Marc avait prononcée devant la gare. Mes yeux projettent deux films avec le même scénario, pas les mêmes acteurs.
Mais pour Marc, cette histoire n’avait jamais existé.
— Tu as des photos ?
La question l’interloqua.
— Quoi ?
— Des photos du voyage.
Je sors mon téléphone. J’ouvre mes albums et je cherche dans mon répertoire : Italie. Florence. Voyage.
Rien.
Je recommence, toujours rien. Je sens mon visage se fermer. J’avais des centaines de photos dans son téléphone, mais aucune trace de ce souvenir, comme si ce voyage n’avait jamais eu lieu.
Ce soir-là, je ne rentre pas immédiatement chez moi. Je reste assis dans sa voiture pendant près d’une heure, le regard dans le néant. La carte est dans son portefeuille, je le sais, je la sens presque sans la toucher. Pour la première fois, je me demande si je dois avoir peur d’elle. Pas de ce qu’elle peut donner, mais de ce qu’elle pourrait m’enlever. Le souvenir de ma mère est celui qui me fait le plus mal. J’étais venu déposer des fleurs sur sa tombe, comme il le fait chaque vendredi avant la découverte de la carte. J’ai toujours aimé ce moment, ce rendez-vous silencieux qui était ancré dans mes habitudes. Cet instant où je pouvais retrouver une partie de mon passé heureux avec cette mère aimante. En rentrant chez moi, je ressors d’une vieille boîte quelques photos de famille. Je les regarde une à une et je remarque quelque chose. Sur plusieurs clichés, j’ai l’impression qu’il manque des détails. Pas réellement dans les images. Mais dans les souvenirs qui me permettent de me raccrocher à une certaine stabilité.
Aussitôt j’appelle Claire pour en avoir le cœur net.
— Tu te souviens quand maman me disait que j’étais incapable de rester concentré plus de cinq minutes ?
— Oui, répondit-elle, interpelée par la question.
Thomas fut soulagé.
Enfin un souvenir partagé qui n’a pas fondu.
— Elle prononçait ça parce que j’avais cassé la radio en voulant la réparer.
Un silence perturbateur vient de s’installer.
— Quelle radio ?
Je ferme les yeux sur la douleur à venir.
— La vieille radio du salon !
— Thomas…
Sa voix changea.
— Maman n’avait pas de vieille radio dans le salon.
Je ne réponds pas. Cette fois, je ne cherche pas à la convaincre. J’ai compris. La carte ne supprime pas seulement les événements récents, elle remonte plus loin. Elle touche aux fondations mêmes de ce qui fait que je suis Thomas. À ces petits détails qui construisent une vie entière.
Le lendemain matin, j’achète un carnet. Un vrai carnet. Avec une couverture épaisse et des pages blanches. J’aurais pu utiliser mon téléphone, mais je ne veux pas d’un fichier numérique. Je désire quelque chose de réel. Quelque chose que je peux toucher. Sur la première page, il écrivit : Journal de vérification.
Puis : Nom : Thomas Morel.
Âge : 40 ans.
Profession : responsable administratif.
J’hésite un instant et puis j’ajoute : la carte noire existe.
Je reste longtemps devant cette phrase. Elle ressemble à une note rédigée par quelqu’un qui essayait de convaincre une autre personne ou de se persuader lui-même.
Je continue : elle est apparue dans ma vie sans explication. Elle permet d’obtenir des choses impossibles. Depuis son irruption, certaines personnes ont des souvenirs différents des miens.
Je referme le carnet. Puis je le rouvris. J’ajoute une dernière phrase : je dois écrire pour vérifier que je ne suis pas en train d’oublier.
Les jours suivants, le carnet devient mon refuge. J’y note tout avec un maximum de détails. Les événements importants. Les conversations. Les détails ordinaires. Le nom du restaurant où j’ai comme le nom des films que j’ai regardés. Les appels passés et reçus. Les personnes rencontrées, que ce soit au travail comme dans la vie privée. J’écris même des choses inutiles en apparence. La couleur de la chemise que je porte. La météo. L’heure à laquelle je me suis réveillé comme si j’essayai de construire une preuve de mon existence. Un témoignage contre quelque chose que je n’appréhende pas.
La carte reste silencieuse, à moins, qu’elle ne soit entrain de préparer un coup fourré. Elle ne demande rien, elle attend que j’ouvre une porte par laquelle elle pourrait s’introduire pour me perturber. Elle ne menace pas, elle est insidieuse. Elle continue simplement à être là, prête à agir et c’est peut-être le plus inquiétant, car je commence à comprendre une vérité terrible. La carte n’a pas besoin de voler mes souvenirs. Elle n’a pas besoin de les effacer. Elle peut tout bonnement faire en sorte que personne d’autre ne s’en souvienne. Et un souvenir partagé par une seule personne n’est peut-être déjà plus un souvenir.
C’est seulement une histoire que cette personne se raconte.
Pendant plusieurs semaines, je ne touche presque plus à la carte. Je la garde dans mon portefeuille, mais il évite de l’utiliser. Ce choix me demande un effort constant, voire même insurmontable par moment. La tentation est là, évidemment, chargée de cette facilité à obtenir tout. Il suffit d’une présentation rapide devant un terminal de paiement pour décrocher presque n’importe quoi. Un voyage. Une maison. Une solution à un problème. Mais j’en connais maintenant le prix à payer, ou du moins, je commence à l’entrevoir. La carte ne prend pas de l’argent. Elle s’empare des morceaux de réalité, des souvenirs, des liens, des choses impossibles à remplacer. Alors, je décide de faire ce que j’aurai dû faire depuis le début.
Chercher son origine.
Le seul indice que je possède est le numéro gravé sur la surface noire. Pendant des jours, j’ai cru qu’il ne signifiait rien. Douze chiffres sans correspondance puisque les banques n’en avaient aucune trace. Une suite aléatoire, mais dans quel but ? Mais une nuit, en relisant son carnet, une idée me vient. J’ai recherché ce numéro comme une référence commerciale, comme un numéro de série ordinaire. Et si ce n’était pas cela ?
J’ouvre plusieurs bases de données publiques accessibles en ligne. Des archives d’entreprises, des registres administratifs, des documents anciens. Je ne savais pas exactement ce que je cherchais, seulement, que je devais m’y prendre autrement. Je commence par les chiffres séparés, puis regroupés. Puis inversement avec les paramètres inversés. Après plusieurs heures, je trouve finalement quelque chose, au bout du compte pas beaucoup. Juste une trace d’un vieil ouvrage administratif datant de plusieurs années mentionnait un numéro identique.
Le nom associé était presque effacé : Émile Varenne.
Je relis plusieurs fois et je sauvegarde la page internet. Un nom, enfin. La carte a appartenu à quelqu’un et étrangement, cela a été consigné. Je sens une curieuse satisfaction d’avoir fait cette découverte, comme si une porte venait de s’ouvrir. Puis je remarque le moment où l’enregistrement a été réalisé. Le document date de dix ans auparavant. Je cherche davantage d’éléments par rapport à ce nom comme une adresse, une profession, voire une famille qui m’orienterait vers la délivrance. Tout ce qui pourrait me permettre de retrouver cet homme qui détiendrait des réponses à mes tourments. Mais les informations s’arrêtaient brusquement, comme si la vie d’Émile Varenne avait été interrompue au milieu d’une phrase.
La carte, aurait-elle joué un rôle dans tout cela ?
Deux jours plus tard, je trouve une ancienne adresse. Je m’y rends après le travail, bien décidé à progresser dans mes investigations. Par chance, l’immeuble existe toujours. Un bâtiment banal, avec une façade légèrement abîmée et des boîtes aux lettres vieillissantes. Je consulte les noms. Aucun Varenne. Je sonne chez un voisin pour glaner des renseignements.
Une femme âgée ouvre.
— Oui ?
— Excusez-moi de vous déranger. Je cherche Émile Varenne. Il habitait ici il y a quelques années.
La femme réfléchit.
— Varenne ?
Elle fronça les sourcils.
— Non, ça ne me dit rien.
— Vous êtes sûre ?
— Je réside ici depuis quinze ans.
Elle regarda le couloir derrière elle.
— Je connais presque tout le monde dans l’immeuble.
Elle hésita.
— Peut-être un ancien locataire.
Je la remercie et je repars, complètement désabusé. Dans la rue, j’ouvre mon carnet et j’écris : Émile Varenne existe dans les archives. Inconnu dans la réalité.
Cette phrase me donne un malaise.
Je poursuivi mes recherches. Le numéro l’emmena vers d’autres noms. Toujours de la même manière. Une trace. Un document. Une ancienne mention. Puis plus rien. Il trouva quatre personnes. Quatre anciens détenteurs possibles. Une femme ayant travaillé dans une société d’import-export. Un médecin à la retraite. Un architecte. Un professeur d’université. Tous avaient quelque chose en commun. Ils avaient possédé la carte. Puis ils avaient disparu des archives ordinaires. Pas comme des personnes mortes. Pas comme des personnes effacées officiellement. Simplement comme des personnes dont l’existence devenait progressivement difficile à prouver.
Le cas du professeur l’intrigua particulièrement. Il se nommait Laurent Bellamy. Thomas trouva une vieille publication universitaire portant son nom. Un article reconnu. Des citations. Des collègues. Une carrière brillante. Puis, soudainement, plus rien. La dernière publication datait de onze ans auparavant. Thomas contacta l’université.
Après plusieurs appels, il réussit à joindre une ancienne secrétaire.
— Laurent Bellamy ? demanda-t-elle.
— Oui. Vous le connaissez ?
Un silence.
— Je crois.
— Vous croyez ?
La femme parut chercher ses mots.
— C’est étrange. Ce nom me semble familier.
— Il a travaillé dans votre université.
— Peut-être.
Thomas sentit son attention se renforcer.
— Vous avez des archives sur lui ?
— Je vais regarder.
Quelques minutes passèrent.
Puis la femme revint au téléphone.
— Je suis désolée.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— Non.
— Rien ?
— Il n’y a aucune fiche à ce nom.
Thomas ferma les yeux.
— Pourtant, vous vous souvenez de lui.
La femme resta silencieuse.
— Oui.
Sa voix était devenue plus basse.
— Je ne sais pas pourquoi.
Ce soir-là, j’étale toutes mes notes sur la table de mon appartement. Les noms. Les dates. Le peu de documents que j’ai glané. Les incohérences évidentes que j’ai pu déceler. Une idée commence à prendre forme. La carte n’est pas seulement rare. Elle n’est pas uniquement inconnue puisque nous sommes quelques-uns à l’avoir côtoyée. Elle a une histoire bien à elle. Une histoire faite de personnes qui disparaissent lentement. Je reprends son carnet et j’écrivis : personne ne possède cette carte à l’infini. Il s’arrêta. Puis il ajouta : pourquoi ?
Je reste longtemps devant cette question à me poser mille autres questions. La réponse est peut-être déjà évidente, mais je ne veux pas me l’admettre. La carte offre tout ce que quelqu’un peut désirer, mais en retour, elle exige quelque chose de notre histoire, quelque chose propre à notre vie. Pas de manière visible. Pas immédiatement puisqu’elle vous laisse dans l’euphorie des acquisitions faciles. Elle ne vole pas la vie de ses propriétaires. Elle la réécrit jusqu’à ce que vous ne sachiez plus vous-mêmes ce qui a été vrai. Je décide de retrouver une dernière personne. Le plus récent détenteur. Celle dont la trace est la plus proche dans le temps. Son nom apparaît seulement dans un ancien registre bancaire que j’ai eu du mal à obtenir. Il s’appelle Marc Delcourt.
La dernière personne connue avant moi à avoir été associée au numéro de la carte. Je cherche pendant plusieurs jours. Puis je trouve une adresse. Une adresse récente qui me donne du baume au cœur, de l’espoir. Une adresse qui existe encore. Pour la première fois depuis le début de mon enquête, j’ai eu l’impression de toucher quelque chose de concret. Je viens d’ouvrir une porte qui pourrait me mener à la délivrance. J’ai trouvé quelqu’un qui pourrait répondre à toutes mes interrogations. Quelqu’un qui pourrait m’expliquer la finalité de mon aventure. Le lendemain soir, je me rends devant l’immeuble correspondant à l’adresse. Je regarde le nom sur la boîte aux lettres. Delcourt.
Mon cœur accélère comme un fou. Je monte les escaliers quatre à quatre. Arrivé devant la porte, je lève la main pour frapper. Puis je m’arrête dans mon action, fébrile au maximum. Une question me traverse l’esprit. Et si Marc Delcourt était encore là ? Ou plutôt… et si ce qui restait de Marc Delcourt était encore là ? Que subsisterait-il de mon investigation ? Je frappe enfin. Après quelques secondes, une voix répondit derrière la porte.
— Oui ?
Un homme ouvre. J’observe son visage. Il a environ cinquante ans. Un visage ordinaire comme le mien. Un visage qui aurait pu appartenir à n’importe qui.
— Monsieur Delcourt ?
L’homme fronça les sourcils.
— Oui ?
Je sors lentement son portefeuille. Je ne montre pas encore la carte de peur d’une réaction incontrôlable. Je pose simplement la question :
— Est-ce que vous connaissez cet objet ?
Lorsque je retire la carte noire, l’homme change d’expression. Pas de surprise. Pas de peur. Seulement une immense fatigue, comme quelqu’un qui attend cette visite depuis très longtemps.
— Vous l’avez trouvée, dit-il.
Thomas sentit un froid parcourir son dos.
— Trouvée ?
L’homme regarda la carte puis Thomas et dit.
— Non, c’est vrai. Elle vous a trouvé.
Et pour la première fois, je compris qu’il n’était peut-être pas le propriétaire de la carte. Il était seulement son prochain chapitre.
Je reste plusieurs secondes devant la porte ouverte sans ajouter quoi que ce soit. L’homme qui me fait face n’a pas l’air surpris. C’est ce qui m’inquiète le plus. J’ai imaginé beaucoup de réactions possibles. La peur. La colère. Le déni. La fermeture de la porte pour cloisonner un hypothétique retour en arrière. Mais cette fatigue paisible, presque résignée à une autre vision. Comme si Marc Delcourt connaissait déjà la fin de cette histoire.
— Entrez, dit l’homme avec un calme effrayant.
J’hésite, mais j’entre. L’appartement était simple. Trop sobre, pour quelqu’un qui a possédé cette carte. Pas de décoration inutile. Peu de meubles, le strict nécessaire. Quelques livres alignés sur une étagère. Des photographies posées sur un meuble. Je remarque immédiatement quelque chose. Les cadres sont là sur les murs, mais certains emplacements étaient vides, comme si des photos avaient été retirées récemment.
— Vous aussi, vous avez commencé à oublier, dit Marc.
Je me retourne lentement.
— Comment ?
L’homme désigne la carte.
— C’est toujours comme ça que ça débute.
Je reste silencieux.
— Vous savez ce qu’elle est ?
Marc eut un sourire triste.
— Non.
Cette réponse me surprit.
— Vous ne savez pas ?
— Personne ne sait vraiment. Enfin je le pense, car je n’ai retrouvé aucun utilisateur précédent.
Il s’assit dans un fauteuil aussi fatigué que lui.
— On croit toujours qu’on va comprendre. On cherche l’origine. Le fabricant. Le propriétaire antérieur. Une explication logique.
Il regarda Thomas.
— Mais la carte n’est pas un objet qu’on explique. Elle est un objet qu’on accepte telle qu’elle est avec ses avantages et surtout ses inconvénients.
Je pose mon portefeuille sur la table, comme si celui-ci était devenu trop lourd pour moi.
— Combien de temps l’avez-vous eue ? demandais-je.
Marc regarda ailleurs.
— Je ne sais plus.
Cette réaction me fit frissonner.
— Comment ça, vous ne savez plus ?
— C’est justement le problème.
Il passa une main sur son visage.
— Au début, je notais tout. Comme vous je le suppose.
Je me fige, interloqué par sa réponse.
— Comme moi ?
Marc sourit légèrement.
— Le carnet.
Thomas sentit son cœur accélérer.
— Comment savez-vous que j’en ai un ?
— Parce que tout le monde en fait un, certainement pour éviter de perdre les informations.
Un silence s’installa, le temps de la réflexion.
— On essaie de retenir les choses. Les dates. Les souvenirs. Les personnes. On comprend rapidement que notre mémoire n’est plus une preuve suffisante.
Marc regarda la carte.
— La première fois que je l’ai utilisée, j’ai pensé avoir de la chance.
Je ne réponds pas. Je connais déjà cette sensation de satisfaction.
— Elle m’a donné ce que je voulais.
— Et une vie plus facile.
Marc sourit sans joie.
— C’est toujours ce qu’on demande, même quand on ne le formule pas clairement.
Il se lève et va chercher un vieux carnet dans une bibliothèque. Il le pose devant Thomas, comme on donne une offrande à son invité. La couverture est abîmée d’avoir beaucoup servi, que ce soit pour écrire comme pour relire les lignes déposées sur plusieurs jours. Les pages jaunies ne perdent pas de leur valeur.
— Lisez.
J’ouvre délicatement et je me plonge dans son histoire. Les premières pages ressemblent exactement à mon propre carnet. Des dates. Des événements. Des notes personnelles. Puis les choses changèrent comme : j’ai acheté la maison. J’ai obtenu le poste. Ma dette a disparu. Ma famille va mieux. Puis, quelques pages plus loin : Je ne me rappelle plus pourquoi cette maison comptait pour moi. Ma femme raconte notre rencontre différemment. Mon frère affirme que nous n’avons jamais fait ce voyage.
Je referme lentement le carnet de mes mains tremblantes.
— La carte échange, dis-je.
Marc hocha la tête.
— Oui.
— Elle prend des souvenirs ?
— Pas exactement.
Il réfléchit.
— Elle s’empare de ce qui rend les choses importantes.
Je sens un froid dans son ventre. Cette phrase est pire que tout ce que j’ai imaginé, parce qu’elle expliquait tout. La voiture. L’appartement. La promotion. Les changements dans les conversations. La carte ne détruit pas mon passé. Elle supprime le poids émotionnel qui lie mon passé à ma vie présente. Elle rend les évolutions naturelles, acceptables, comme s’ils avaient toujours existé.
— Pourquoi ne pas vous en être débarrassé ?
Marc regarda Thomas avec tristesse.
— Je l’ai fait.
— Et ?
Il désigna la carte.
— Elle revient.
Je reste immobile devant cette réalité que je ne connais pas encore.
— Comment ?
— Peu importe, où vous la mettez.
Marc prit un verre d’eau.
— Je l’ai jetée dans une rivière. Je l’ai enfermée dans un coffre. Je l’ai donnée à quelqu’un.
Il regarda Thomas.
— Elle revient toujours.
Un silence lourd tombe dans la pièce, comme une chape de plomb.
— Pourquoi ?
Marc haussa les épaules.
— Peut-être parce qu’elle n’a jamais été à nous.
Cette phrase reste longtemps dans mon esprit, comme un écho qui semble éternel.
Je rentre chez moi tard dans la soirée, rincé par tout ce que j’ai appris. Par cette porte qui ne s’est pas réellement ouverte pour me donner toutes les informations. Car oui, il me manque toujours cette clef qui me permettra de pouvoir fermer cette aventure désastreuse et faire disparaitre cet objet pour limiter des pertes irrémédiables de mes souvenirs, du cheminement de ma vie. Même Marc n’a pas su me répondre, car cette pensée lui a été volée, ou transformée. Je pose son portefeuille sur la table pour en sortir la carte. Cette fois, je ne ressens pas de curiosité, seulement une profonde lassitude, une résignation. J’ai compris que chaque utilisation avait un prix. Un prix invisible. Un prix que je ne peux pas mesurer au moment où j’emploie ce moyen de paiement.
Je songe à Claire, à Marc, à ma mère et ceux qui ont croisé ma route. À tous ces souvenirs qui vivent encore dans mon esprit, mais qui n’existent plus dans celui des autres. Je pense à cette vie douillette que j’ai obtenue et je comprends qu’elle n’est confortable que parce qu’une partie de mon ancienne vie a été effacée pour la rendre possible. Le prix à payer en quelque sorte. Décidé, je prends une enveloppe et j’y glisse la carte dedans avec un geste plein d’espoir. Puis j’écris dessus en lettres grasses cet avertissement à l’encontre de celle ou celui qui la trouverait : ne jamais utiliser. Je range l’enveloppe dans un tiroir que je ferme à clé. Et pour être certain que personne ne soit tenté, je jette la clé dans la poubelle, là où personne n’aurait idée à chercher. Je place quelques déchets supplémentaires dessus. Pour moi, c’est inutile. Je sais ce qu’il y a à l’intérieur, mais j’ai besoin de faire quelque chose qui me stimule. Envie de croire qu’il avait encore un choix.
Les jours suivants furent étrangement calmes. La carte resta dans le tiroir. Je reprends une vie normale comme si cet objet n’a jamais existé. Je continue mon travail. Je vois sa famille, mes amis. Je remplis toujours mon carnet. Je surveille l’état de mes souvenirs. Chaque soir, je vérifie que l’enveloppe soit constamment là, que le tiroir ne soit pas ouvert. Et pendant un moment, je pense avoir gagné. Peut-être que la carte ne peut rien faire sans moi. Peut-être qu’il suffit de refuser, de renoncer à continuer ou de souhaiter que tout redevienne comme avant. Avant que je fasse cette découverte. Puis un matin, j’ouvre mon portefeuille à la recherche d’un ticket. Et là, je me fige. La carte noire était de retour à l’intérieur. Dans la même fente où elle avait séjourné depuis son acquisition. À sa place. Je cours vers le tiroir, je l’ouvre fébrilement. L’enveloppe est pourtant toujours là, cachetée, mais vide. Je reste longtemps immobile, dubitatif. L’objet est identique et il ne peut se trouver à deux endroits, impossible.
Je prends mon carnet et j’écris une seule phrase la main tremblante : Elle revient constamment. Puis il ajouta : mais je ne l’utiliserai plus jamais.
Je referme mon carnet avec détermination. Cette décision est l’unique chose qui m’appartient encore. La seule chose que la carte n’a pas réussi à changer. Du moins, c’est ce que j’espère. Car au fond de moi, une autre question commence à apparaître. Si la carte revient toujours… Alors depuis combien de temps est-elle réellement dans sa vie ?
J’ai tenu presque trois mois. Un miracle. Trois mois sans utiliser la carte, en essayant de l’oublier. Trois mois à vivre avec la peur continuelle qu’elle change encore quelque chose malgré moi. Mais rien ne s’est produit. Du moins, rien que je puisse attribuer avec certitude à la carte. Mon appartement était constamment le même. Mon travail aussi. Mes proches continuaient à m’appeler par mon prénom. Claire se souvient encore de certaines choses. Marc existe toujours. C’était peu, mais c’était suffisant pour garder des repères qui me guident au quotidien. J’ai fini par croire que j’ai trouvé la solution. La carte n’est certainement nocive que lorsqu’elle est utilisée. Tant que refuse son pouvoir, elle n’est qu’un objet étrange, mais inoffensif. Un objet impossible à définir, mais un objet immobile et dangereux.
Et pourtant… je me suis trompé !
Tout commence avec mon père. Ou plutôt avec le souvenir de cet homme qui m’a tant aimé. Depuis plusieurs semaines, je remarque que certains détails de mon enfance continuaient à changer. Pas brutalement pour jeter le trouble. Pas comme une disparition qui rayonne à l’image d’un flash. Plutôt de la même manière que des petites corrections invisibles. Une phrase. Une habitude. Une anecdote. Chaque fois qu’il en parle, quelqu’un me répond :
— Non, ce n’était pas comme ça. Tu déformes.
Au début, j’insistais. Puis j’ai appris à me taire. Mais un soir, en regardant une vieille photo de famille, je comprends quelque chose. Ce n’est pas seulement mon passé qui disparait. C’est ma place dans ce passé. Je suis encore là, mais il devient étranger à ma propre histoire.
Je retourne voir Marc. L’ancien détenteur de la carte vit toujours dans le même appartement. Il a sûrement une explication à me fournir, lui qui a suivi le même chemin que moi. Mais à ma grande stupeur, quelque chose avait changé en lui. Quand Marc ouvre la porte, ses traits expriment une hésitation en me regardant, comme s’il cherche à me reconnaître.
— On se connait ? demanda-t-il.
Je sens mon sang se glacer.
— Marc…
L’homme fronce les sourcils.
— Désolé. Votre visage me dit quelque chose, mais…
Je reste silencieux, abasourdi par cette nouvelle transformation.
— Je suis Thomas.
Marc me regarde. Aucune réaction. Pas de souvenir. Pas de reconnaissance. Rien. C’est impossible. Quelques mois auparavant, cet homme m’a raconté toute son histoire. Il connait la carte. Il sait le prix à donner pour l’avoir utilisée. Et maintenant, il ne me connait même plus. Comment cela peut-il se produire ?
— Vous m’avez aidé, dis-je.
Marc eut un sourire gêné.
— Je suis désolé, mais je pense que vous faites erreur.
Je recule. Je compris. La carte n’a pas seulement modifié son passé. Elle avait continué à avancer. Même sans être utilisée. Comme une machine déjà lancée que rien ne peut arrêter. Cette nuit-là, je prends une décision. Un choix que je sais mauvais. Mais je ne vois plus d’autre solution. J’allai transmettre la carte. Pas pour obtenir quelque chose, car il n’en est pas question au stade où je me trouve. Pas pour améliorer ma vie. Simplement pour arrêter le processus s’il en est encore temps. Si quelqu’un d’autre la possède, peut-être qu’elle quitterait enfin mon existence. Peut-être que tout redeviendrait normal. Je ne souhaitais plus appréhender ce qui est incompréhensible. Je voulais seulement être libéré.
Je choisis quelqu’un au hasard au milieu de cette foule qui grouille, inconsciente du danger qui le guette. Un homme assis seul dans un café fera l’affaire pour mon tour de passe-passe. Quelqu’un qui n’a aucun lien avec moi. Aucune raison de se souvenir de lui. J’attends qu’il quitte son portefeuille sur la table pendant quelques secondes afin de régler sa note, pour lui glisser discrètement la carte noire dans la poche intérieure de son manteau. Un geste simple. Presque banal. Je reste quelques secondes à observer l’homme partir. Rien ne se produit durant ce laps de temps. Pas de lumière. Pas de sensation étrange. Pas de signe avant-coureur. Je rentre tranquillement chez moi avec cette sensation du travail accompli. Pour la première fois depuis longtemps, je dormis profondément.
Le lendemain matin, je me réveille avec une impression bizarre. Pas de peur. Pas d’inquiétude. Un vide. Je me lève sans précipitation pour me préparer. Après un petit déjeuner copieux, je sors de son appartement comme je le fais tous les jours. Puis je remarque quelque chose qui s’échappe de l’ordinaire. Le voisin du troisième étage me regardait curieusement.
— Excusez-moi, me lance-t-il.
Je m’arrête pour lui répondre, étonné qu’aujourd’hui il daigne engager la conversation.
— Oui ?
L’homme hésite avant de dire.
— Vous habitez ici ?
Je souris, cherchant où est la blague.
— Oui, bien sûr.
Le voisin fronce les sourcils.
— Je ne crois pas.
Une sensation glaciale me traverse. Je descends rapidement. Dans le hall, le concierge lève les yeux sur moi.
— Bonjour.
J’attends. Je veux entendre mon prénom pour être certain qu’il s’adresse bien à moi. Mais le gardien dit seulement :
— Vous cherchez quelqu’un ?
Sans répondre, je retourne à mon appartement à la recherche d’un air que je ne trouve plus en extérieur. Ma clé ne fonctionne pas. J’essaie plusieurs fois, mais la serrure me résiste. Rien, impossible de l’ouvrir, alors que je sors juste de mon logement. J’appelle l’agence immobilière immédiatement.
— Bonjour, je suis monsieur Morel. J’habite au…
La personne au téléphone consulta mon dossier.
— Désolé monsieur, aucun contrat n’est associé à ce nom.
Je reste taiseux, abasourdi par la réponse.
— Vous êtes sûr ?
— Oui.
— Mais j’y vis depuis des mois.
Un silence poli et j’ajoute :
— Je pense qu’il y a une erreur. Je passe vous voir après mon travail. Nous devons régler ce dysfonctionnement…
Sans attendre d’explication, je me rends à mon entreprise, la tête complètement retournée. C’est le dernier endroit où j’ai une certitude. Mon badge me refuse l’accès, encore un bug informatique. La réceptionniste me regarde avec sa tête des mauvais jours ou avec méfiance.
— Vous êtes ?
— Thomas Morel.
Elle consulte son ordinateur.
— Je ne trouve aucun employé à ce nom.
Je sens que le sol se dérobe sous moi, quelque chose se brise en mille morceaux. Pas parce que j’ai perdu mon travail. Pas parce que j’ai perdu mon appartement. Mais parce que je comprenais enfin que la carte ne donne pas une meilleure vie. Elle prend la place de quelqu’un dans cette vie. Et cette fois… C’est la mienne.
Je passe la journée à chercher une preuve de mon existence. Des photos. Des documents. Des messages. Tout ce qui pourrait démontrer que je suis bien là. Mais les indices disparaissent un par un. Les photos sont différentes. Les conversations n’existent plus. Les personnes que j’aime se souviennent d’une vie dans laquelle Thomas Morel n’a jamais eu la place qu’il croit occuper. Je comprends alors le véritable fonctionnement de la carte. Elle ne récompense pas ses propriétaires. Elle les substitue purement et simplement. Chaque détenteur pense obtenir une vie meilleure. Mais pour créer cette vie, le monde doit faire disparaitre une autre possibilité. La nôtre. La carte n’est pas un privilège. C’est un remplacement sans échappatoire.
Le soir venu, je marche sans but dans les rues. Je ne sais plus où aller. Je n’ai plus d’adresse. Plus de travail. Plus personne qui m’attend. Dans une vitrine, j’aperçois mon reflet. Un homme que je reconnais, mais que le monde ne m’identifie plus. Je pense au carnet. Je songe à toutes les pages que j’ai écrites. À toutes les preuves que j’ai essayé de conserver. Puis, je comprends que même ses mots ne suffiront pas pour remettre de l’ordre dans mon existence qui fond comme neige au soleil. Une histoire racontée par une seule personne finit toujours par ressembler à une invention. Je m’assois sur un banc pour faire un bilan de ces événements qui s’enchaînent à grande vitesse. Je mets les mains dans la poche de son manteau pour attraper mon paquet de mouchoirs, quand mes doigts rencontrent quelque chose de dur. Je me fige. Je détecte une forme fine, lisse, froide comme la mort. Je sors l’objet que j’ai déjà reconnu. La carte noire, elle est revenue. Bien sûr. Elle réapparaît toujours. Je la regarde une dernière fois, puis il ferma les yeux. J’ai cru pendant des mois que je devais empêcher la carte de transformer ma vie. Je comprends maintenant qu’elle a déjà changé mon existence dès l’instant où elle est entrée dans mon infortune. Elle n’attend pas qu’on l’utilise, elle espère seulement qu’on l’accepte avec toutes ses métamorphoses qu’elle provoque autour d’elle.
Je viens de perdre ce qui compte le plus pour moi. Une vie facile, une famille aimante avec qui je ne navigue plus dans le même sillage. Je pourrai pleurer durant des heures, mais le mal est fait et je n’y peux plus rien. Ma vie qui était simple n’est même plus compliquée, car elle est imaginaire. Elle s’est émiettée lamentablement.
À cette pensée, la carte s’effrite et tombe en poussière.
En garderais-je le souvenir ?
À plusieurs rues de là, un homme rentre chez lui après une longue journée. Il pose ses clés sur son meuble. Retire ses vêtements, puis, machinalement, glisse la main dans la poche intérieure. Il fronce les sourcils, car quelque chose d’inconnu est là. Quelque chose qu’il ne se souvient pas avoir mis. Il sort une fine plaque métallique noire. Il la regarde. Sans savoir pourquoi, il a l’impression étrange qu’elle lui est familière.
Dans la poche intérieure de son manteau, quelqu’un d’autre sentit sous ses doigts une fine plaque métallique noire.
La vie c'est maintenant, et pas quand on sera grands
Lundi 3 août 2026
22 heures 19
Pour Simone Veil de centre 15, de centre 15, appel pompiers, appel pompiers. AVP. Simone Veil c’est pour vous, reçu ?
…
Simone Veil, répondez !
Dans la salle de garde, la console clignote en rouge et la radio grésille.
— Oui, Max ! C’est Marion, salut ! Je t’écoute.
— Ah salut Marion ! Dis donc on ne voit que toi, cet été ! C’est quand les vacances ?
— Septembre, comme d’hab ! Trek en Gaspésie, loin des foules ! Je t’écoute !
— Alors homme environ 70 ans, chute sur la voie publique, en arrêt cardiorespiratoire, ventilation manuelle en cours. Seront là dans…
— Ils sont là, Max, je les entends, c’est bon. À plus.
Marion Beaulieu raccroche.
— Geoffrey ? Il reste une place en salle de déchoquage.
— Oui, j’arrive, lance l’interne.
La garde de nuit vient de commencer au service des urgences de l’hôpital Simone Veil de Plouër-sur-Mer, Finistère. Ça fait seize ans que Marion y est infirmière.
La double porte du sas de la salle d’attente vole en éclats sous l’assaut du chariot des pompiers. Au bout du bras de l’uniforme bleu marine qui marche à côté, le ballon à oxygène pend sous ses attaches en caoutchouc.
— Salut Marion, on l’a perdu. J’ai envoyé le certificat de décès à l’administration, comme d’hab.
— Salut Leïla. Je vais libérer un box. On va le mettre en déchoq en attendant, on n’a plus de place nulle part…
22 heures 46
Le couloir surchauffé souffre des patients qui gisent sur leurs brancards, inertes ou douloureux.
— Il y a quelqu’un ?
…
— Où est le docteur ?
…
Des familles échauffées par des heures d’attente s’agitent.
— Ça fait huit heures que ma mère attend ! Je veux voir le docteur !
— Oui, Monsieur, bientôt.
L’alarme d’un pousse-seringue vide vrille les tympans et les chaussures glissent sur le lino ciré. Des mots inquiets, des verbes techniques, souvent les mêmes. Geoffrey échange avec Nora, l’autre infirmière, sur un résultat d’examen, Julie cherche un bassin propre.
De l’autre côté du rideau beige.
Dans le box, penchée sur le corps, Marion remplit la fiche d’inventaire. Avant transfert à la morgue. Elle l’a fait des dizaines de fois déjà. Leïla avait raison, rien ne permet de l’identifier. Ni document, ni smartphone. L’administration se débrouillera, avait conclu le médecin des pompiers, chacun son taf, allez j’y retourne.
À l’odeur, il n’est pas SDF. Aux ongles non plus. Plutôt le genre de type à être sorti acheter le pain, je prends Tradition ou céréales ? Tradition, merci, depuis la cuisine. Et des tartes aux pommes s’il en reste ! Et crise cardiaque en attendant que le feu passe au rouge pour traverser. Les familles, dans ce cas, appelaient la police et signalaient l’absent, 65 ans 1m76 82 kg brun cheveux courts pantalon beige polo Ralph Lauren mauve et veste marine Devred, chaussures de bateau marine aussi, banane en bandoulière. Verte, la banane. Ah non pardon je la vois, il l’a laissée dans l’entrée. Son téléphone ? Ah je ne sais pas s’il l’a pris, faudrait que je l’appelle mais je suis en ligne avec vous… Le numéro ? Oui, bien sûr, c’est le 06 23 06… Le type lambda qui habite là, plein centre-ville, quartier sympa duplex et toit terrasse, clim réversible, voilier de douze mètres dans le port et clubs de golf dans l’entrée. Terrassé en allant acheter sa baguette Tradition du midi, alors qu’il avait eu, ne serait-ce qu’au cours de ces dernières semaines, moult occasions d’y passer avec les entraînements du Tourduf, pour le quarantième anniversaire de la célèbre régate.
Face à Marion, le corps aurait pu être celui d’un type comme ça. Après les descriptions d’usage, elle entreprit de lui faire les poches, c’était la règle.
C’est là que ses doigts ont rencontré l’objet. Dans la poche intérieure de la veste. Une feuille A4, pliée. Marion découvre une ordonnance pour un examen d'imagerie et un premier rendez-vous d'oncologie. La signature est celle d'un médecin qu’elle ne connait pas, dans une ville voisine. En haut à gauche, c’est le même nom, des coordonnées et le numéro d’identification.
Au milieu de la feuille, en caractères gras police 14, figure le nom du patient :
Madame Marion Beaulieu, née le 28 février 1988 (38 ans 5 mois)
Marion s’est figée. Son cœur a raté un battement avant de s’emballer. Sous le nom du patient, la date :
18 août 2026
Dans quinze jours…
Comment cet objet pouvait-il exister ? C’était impossible ! Pourtant, il était bien là.
23 heures 12
Marion avait glissé la feuille repliée dans la poche de sa tunique, achevé l’inventaire sans la mentionner et déposé l’imprimé dans la bannette de l’administrateur de garde, au cinquième étage. Il n’y avait aucun objet à déposer au coffre de l’hôpital, puisque l’inconnu n’en avait aucun sur lui.
6 heures 04
Les brancards ne sont plus que huit dans le couloir. Ils s’étaient bien débrouillés, s’était félicité l’interne. La salle d’attente avait passé la nuit à déverser un flot ininterrompu de patients, sous cette cinquième vague d’une canicule absolument pas gérée ni au niveau local ni à celui du pays. Marion était, par moments, parvenue à oublier la feuille pliée dans sa poche, concentrée sur l’un ou l’autre des patients. Il y avait eu une allergie à une piqûre de guêpe, une chute dans l’escalier en allant boire, une bagarre au couteau et les habituelles consultations sans rendez-vous, plus rares la nuit que le jour mais tout de même. Ongle incarné, douleur à l’oreille, bouton qui gratte… Un bébé avait dépassé les 40 degrés de température corporelle, alors on l’avait mis à tremper dans une bassine d’eau froide, car l’hôpital pédiatrique était à 60 kilomètres, comme la maternité. Et l’hélico était déjà sorti sur un accident de la circulation. Quatre voitures, neuf blessés dont deux en urgence absolue dont l’état avait préoccupé les soignants une grande partie de la nuit. Leïla était même restée avec eux au début.
Lorsque ses doigts s’étaient posés sur la peau flétrie pour trouver une veine, l’aiguille de la perfusion à la main, Marion avait ressenti dans son propre corps toute la fragilité de cette femme âgée, en proie à une déshydratation aigue. Cette soumission aux experts munis de leurs instruments, et à leurs diagnostics trempés dans les certitudes d’un vocabulaire abscons, faisait d’elle l’objet de leur savoir et de leurs décisions. L’objet de leur disponibilité et de leur concentration, de leur distraction de leur fatigue de leurs propres soucis d’humains, eux aussi. Elle aussi, peut-être, se retrouverait-elle objet de soins, à son corps défendant transpirant l’angoisse existentielle suprême : je ne veux pas mourir. Ce serait son tour. Dans quinze jours.
— J’ai un peu peur des piqûres, Mademoiselle.
Marion avait souri et parlé de fleurs et de petits-enfants, pour détourner son attention, et en même temps, elle avait piqué. La dame avait continué à expliquer comment faire changer la couleur des hortensias, les yeux ailleurs comme tous ceux qui ont peur.
— Voilà ! avait lancé Marion en collant le sparadrap sur l’aiguille.
Elle avait lu dans les yeux de la dame cet étonnement qu’on ne trouvait qu’à l’endroit où, juste avant, il y avait eu la peur de la douleur, cette peur devenue vaine et vide de sens, à présent que tout risque de douleur était écarté. S’en suivait dans l’instant l’incrédulité, puis la reconnaissance. Et ça, dans la balance des bénéfices de ce métier, ça valait de l’or.
— Merci, Mademoiselle, je n’ai rien senti !
Marion, elle, l’avait bien senti, son cœur, sous la chappe de plomb de sa poitrine. Qu’en serait-il d’elle, lorsque son tour viendrait ?
Quand elle avait eu quelques minutes, entre deux soins, elle avait cherché discrètement : le nom du médecin ne figurait nulle part, ni à l’hôpital, ni à l'ordre des médecins de la région, ni sur la plateforme de prise de rendez-vous en ligne. Lorsqu’elle avait composé le numéro en haut à gauche, elle était tombée sur une étrange sonnerie qui lui avait fait penser à celle d’un fax antédiluvien. Elle avait interrogé Nora, sans dire pourquoi, mais elle non plus n’avait jamais entendu parler de ce médecin.
C’était incompréhensible. Marion avait commencé à douter d'elle-même : fatigue de fin de service, blague d'un collègue ? Elle avait ressorti la feuille, l’avait dépliée, l’avait rangée de nouveau, incapable de s'en détacher.
À la fin de sa garde, épuisée, elle était rentrée chez elle au petit matin. Rues désertes, fraîcheur divine, des oiseaux par milliers, un ciel limpide et au bout de la longue rue qui traversait la ville, la mer dont on entendait bien les assauts contre la digue, à marée montante. Elle pourrait jeter le papier ou l'oublier, ou bien chercher de qui venait cette stupide blague. Sauf que sa mère et sa grand-mère maternelle avaient toutes les deux eu un cancer du sein. Elle ne savait plus à quel âge, mais chacune était jeune. Et elle, elle a 38 ans. Et puis cette fatigue, depuis plusieurs semaines, dont elle ne saurait même pas dater l’origine et qu’elle met sur le compte du travail. Presque contre sa propre logique, elle appelle son amie Mandy, généraliste. Il est 6 heures 45 du matin. Une douche un café et à 8 heures elle serait devant le cabinet de Mandy, avec l’ordonnance.
Mandy n’a pas ri. Saisissant son propre ordonnancier, elle a recopié la prescription initiale et a tendu la feuille à Marion avant d’appeler son mari. L’échange avait duré trente secondes.
— Je t’envoie Marion, peux-tu la prendre tout de suite ? T’es top, merci. Oui, bisous, à ce soir.
Puis, se tournant vers Marion :
— À 9 heures, tu es dans la salle d’attente du cabinet de Rudi. Il va te voir et puis tu monteras au troisième faire le PET scan. Ça va aller ?
Marion s’était ratatinée sur sa chaise, les épaules basses, les mains entre les cuisses. Elle semblait avoir huit ans…
— J’ai la trouille, Mandy. J’ai peur du cancer ! Je suis trop jeune pour mourir, non ?
— C’est normal d’avoir peur. Et c’est même bien ! Ça veut dire que tu es consciente du problème et que tu vas faire ce qu’il faut ! Et puis tu connais Rudi, c’est un as ! Tu m’appelles quand tu veux, OK ?
Vendredi 7 août 2026, 11 heures 40
C’est la douleur qui l’avait tirée du brouillard. Une forme s’était approchée d’elle, indistincte. — Vous avez mal ?
Oui, avait fait la tête de Marion.
— De 1 à 10, vous avez mal à combien ?
— À 7.
La voix s’était faite plus lointaine.
— Béa ? Elle a mal à 7. On morphine ?
— Oui, à 7 tu morphines.
Revenant vers elle, la voix, à nouveau.
— Je vais vous injecter un antalgique dans la perfusion. Vous allez vite vous sentir mieux.
— Merci, avait articulé Marion avant de sombrer à nouveau.
Mercredi 12 août 2026, 11 heures 14
Le docteur Rudi Rastomanana était confiant quant à la réussite de l’intervention. On allait pouvoir retirer les drains, ça faisait cinq jours.
— Voilà, tu es sortie d’affaire ! Une bonne chose de faite !
— Merci Rudi, j’ai eu tellement peur, si tu savais…
— C’est fini, maintenant ! Je compte sur toi pour être heureuse, t’as vu tu as du rab !
Marion avait souri, reconnaissante.
— Sans cette ordonnance dans la poche du type, je n’aurais jamais consulté, tu sais ?
— Je sais oui. D’ailleurs, tu as eu raison de ne pas attendre le 18. Encore un millimètre et la tumeur n’était plus opérable. Enfin plus comme ça. C’est une belle histoire, non ?
— Tu rigoles ? C’est super flippant, comme histoire, tu veux dire !
À son tour, Rudi avait souri, avec infiniment de bienveillance.
— Chez nous, les ancêtres protègent et guident les vivants pendant toute leur vie. Je ne suis vraiment pas étonné ! Quand tu en découvriras la raison, reviens me voir, on en discutera !
— Rudi, je ne suis pas malgache, je ne crois pas au culte des ancêtres…
— Ça n’a rien à voir avec y croire ou pas, c’est comme ça, c’est tout !
Il lui avait déposé une bise sur le front.
— Faut que j’y aille. Tu passes voir Mandy en sortant, OK ? Elle a prévu de t’emmener déjeuner pour fêter ça ! Prend soin de toi ! Tu as encore des choses à faire dans cette vie, tu vas voir !
Marion avait fermé les yeux et posé la tête sur l’oreiller. Sur son visage, un sourire prenait forme. Elle savait ce qu’elle allait en faire, de ce rab offert : ce qu’elle avait toujours remis à plus tard, quand ce serait le moment, quand elle aurait l’argent, le temps, quand elle aurait enfin rencontré l’homme avec qui le partager… Sauf que la vie, c’est maintenant, et pas quand on sera grands.
Au même moment, dans un autre espace-temps…
— C’est bon, on peut y aller, là ?
— C’est bon, merci pour ton aide.
— Vous êtes pénibles, vous autres débutants ! On vous confie des trucs faciles pour vous entraîner et vous nous appelez au secours quand vous avez tout fait foirer !
— Eh je n’ai rien fait foirer ! Comment je pouvais savoir ? Tu as vu à quelle vitesse il a fallu tout organiser ? Trouver un corps, le rendre anonyme et mettre l’ordonnance ? Tu crois que c’est facile, sérieux ?
— Ouais ben c’est notre taf, va falloir t’y faire ! Bon, ta Marion sera sur pied le mois prochain, c’est bon, et elle pourra sauver ton petit protégé à Québec. Pourquoi est-ce qu’il est si important, ce gamin ?
— D’après ce que je sais, dans une grosse vingtaine d’années il inventera un truc révolutionnaire qui mettra fin au réchauffement climatique et à ses conséquences sur cette pauvre planète et sur tous ses habitants.
— C’est important, c’est sûr, mais bon, ça n’aurait pas été plus simple de neutraliser le type sur sa trottinette électrique avant qu’il percute le gosse ?
— Ben non, j’ai besoin du type pour autre chose aussi…
— OK… Et donc ? Il va inventer quoi, le gamin ?
— Ils ont appelé ça le téléporteur. Bon, un demi en terrasse ? Je t’invite…
La baguette
Tout avait commencé lundi dernier. En traînant dans le jardin public, après mes courses à la supérette, j'avais eu une envie pressante. Je détestais utiliser les toilettes publiques. Elles étaient toujours sales, sans parler de l'odeur. J'avais donc repéré un cèdre centenaire avec un tronc bien large derrière lequel je pouvais me cacher pour faire mes affaires tranquillement.
Pendant que je me soulageais, j'avais aperçu quelque chose qui brillait sur le sol. Mais je n'arrivais pas à distinguer ce que c'était. Après avoir reboutonné mon pantalon, je m'étais accroupi pour mieux voir. On aurait dit une baguette. Pas une baguette de pain, mais une sorte de baguette magique, avec une tige toute fine et une étoile dorée au bout. Ça m'avait intrigué. Sans trop savoir ce qui me poussait à le faire, je l'avais attrapée et essuyée sur mon jean. Elle était faite d'un métal plutôt léger. Elle s’était retrouvée calée dans mon sac de courses entre 2 packs de bière et j'avais continué mes déambulations.
Le soir, vers 23h, j'étais monté au sommet de l’ancienne champignonnière derrière la maison. C'était mon petit rituel. Assis dans une chaise de jardin en plastique, les jambes reposant sur une autre chaise face à moi, j'aimais regarder les bâtiments illuminés dans la nuit. C'était beau: le donjon, l'église, la tour. La vue était magnifique sur la ville endormie. Tout était calme et ça me faisait du bien.
En attrapant une troisième cannette de bière dans mon sac, j’avais senti la baguette. Je l'avais saisie et faite tourner entre mes doigts. Quelque chose était gravé sur la tige. À la lumière de mon portable, je pouvais distinguer deux notes de musique. Je ne savais pas trop quoi en penser. Un gamin avait dû perdre son jouet dans le parc. J’allais la remettre à sa place le lendemain.
J'étais paisible, plongé dans mes pensées, l'esprit légèrement embrumé par l'alcool, quand tout à coup, le chien de ma voisine avait déboulé dans le petit terrain clôt sur ma gauche. Il aboyait de toutes ses forces. Il n'était pas méchant et se calmait toujours quand je le caressais. Mais ses aboiements tendaient à me porter sur les nerfs, surtout quand un mal de crâne me tiraillait.
Sans réfléchir, visant l'animal avec la baguette, j'avais dit «Tais-toi!». À ma grande surprise, le chien s'était arrêté d'aboyer. Il continuait à trottiner dans l'herbe sèche comme si de rien n'était, mais plus aucun son ne sortait de sa gueule. Je m'étais dit que la bière me montait à la tête et qu'il était grand temps d'aller se coucher. En me levant, la baguette était tombée dans l'herbe et elle n'avait plus bougé jusqu'au lendemain.
Mardi, en fin de matinée, j'étais tombé sur ma voisine. C'était une vieille un peu seule. Je voyais que ça lui faisait toujours plaisir de discuter un peu. Attrapant mon avant bras, elle s’était exclamée: «Thomas! Vous ne savez pas ce qui s'est passé? Rocky n'aboie plus! Je n'y comprends rien! Depuis ce matin, il n'aboie plus! C'est étrange quand même! Ah, mais c'est un bon chien, oui, il a sûrement voulu faire plaisir à sa maîtresse, hein, mon Rocky. C'est sûrement ça. C'est un bon chien.» Je lui avais répondu, en prenant mon air le plus innocent, qu'en effet c'était étrange. Mais qu'au final, ce n'était pas plus mal, étant donné que tous les voisins se plaignaient des aboiements. Acquiesçant d’un sourire rêveur, elle m'avait quitté pour se rendre chez sa coiffeuse.
Le soir venu, mon rituel reprenait. En ajustant mes chaises au sommet de la grotte, j'avais senti la baguette à mes pieds. Une canette de bière dans une main, la baguette dans l’autre, je m'étais assis confortablement. Puis j’avais commencé à rêvasser en buvant quelques gorgées du liquide rafraîchissant.
C'était là qu'un casse-pieds à moto était passé dans la rue en contrebas. Franchement, je ne voyais pas l'intérêt de posséder un engin qui faisait autant de bruit. Sur un coup de tête, j'avais dirigé la baguette dans sa direction en murmurant «Silence!» Le bruit du moteur s’était stoppé net. La moto fonctionnait toujours, mais plus aucun son n'en sortait. L'enquiquineur, arrêté sur le trottoir, avait examiné sa machine sous toutes les coutures pour essayer de comprendre comment c'était possible. Après quelques minutes de recherches sans résultats, il était reparti.
J'en étais à me demander ce que j'aurais bien pu faire d'autre avec cette baguette, quand un chat noir et blanc était passé discrètement dans la rue. J'avais alors pointé la baguette vers lui tout en disant «Deviens orange!» Rien ne s'était passé. Quelle déception! Alors je l'avais dirigée vers moi en demandant: «Donne-moi des abdos!» Après une analyse minutieuse de mon estomac à la lampe torche, j’avais constaté que mon ventre de buveur de bière était toujours là. Peut-être que je ne pouvais qu'interagir avec les sons ? C'était sans doute pour ça que des notes étaient gravées sur la tige, pour montrer que cette baguette fonctionnait avec les ondes sonores. J'avais fini par glisser l'objet dans la grande poche de ma veste et j'étais descendu me coucher.
Mercredi soir, c'était le conseil municipal. Je ne pouvais pas supporter la maire et ses deux adjoints hypocrites. Tout était fait pour que les citoyens ne puissent pas s'impliquer dans la ville. Ces trois minables étaient l'exemple parfait de gens qui possédaient un peu de pouvoir et qui s'en servaient pour écraser les autres. Non seulement, ils ne communiquaient jamais les dates des prochains conseils municipaux au public, mais en plus, il fallait monter quatre étages sans ascenseur pour accéder à la salle. Vive la démocratie!
Pendant que j'étais en train de m'agacer sur ma chaise en écoutant l'ordre du jour, j'avais senti la baguette dans la poche intérieure de ma veste. Pris d'une inspiration soudaine, j'avais serré le manche, regardé la maire et murmuré «Miaule!». Là-dessus, bien évidemment, la maire s'était mise à miauler. Remplie d'effroi, les yeux ouverts en grand, elle avait couvert sa bouche de ses mains. Pris dans l'ambiance, je n'avais pas perdu de temps. Fixant chaque adjoint tour à tour, j'avais répété mon sortilège. Les trois élus les plus détestables de ma ville poussaient maintenant des miaulements dans des tonalités différentes. Le premier adjoint avait même ronronné. J’avais eu un mal fou à retenir ma joie. J'aurais bien aimé pouvoir prendre une photo de la tête de tous ces élus horrifiés, mais je ne voulais pas me faire remarquer. Il n'empêche que c'était une sensation très agréable de pouvoir enfin leur clouer le bec. Il régnait un tel chaos dans la salle que la séance avait été ajournée.
Ainsi s’était déroulée ma vie le reste de la semaine. J'avais utilisé la baguette au gré de mes envies, en changeant des petites choses par-ci par-là, tout en prenant soin d'être discret: des jeunes à trottinette avec la sono à fond, des chats qui se disputaient le territoire en poussant des cris de ninja la nuit, une vieille peau qui parlait mal de tout le monde à la caisse, les fichues cloches qui me réveillaient à 7h tous les matins. J'avais bien essayé de faire hennir le premier ministre qui passait au journal de 20h. Mais la baguette ne semblait fonctionner que sur des êtres ou des objets qui étaient proches de moi physiquement. En tous cas, je m'étais bien amusé. Je m'étais senti tout puissant et ça m'avait fait du bien de pouvoir enfin avoir un impact sur mon environnement.
Cependant, certaines personnes s’étaient rendues compte que j'étais toujours dans le coin quand ce genre de phénomène étrange arrivait. D'abord, j'avais remarqué qu’un homme me suivait en sortant de la supérette. Puis mon studio paraissait avoir été fouillé soigneusement. Certains objets semblaient être dans une position légèrement différente. Je devenais parano. Je ne dormais plus très bien. Il fallait que je me débarrasse de cette baguette au plus vite. Si elle tombait dans des mains plus malhonnêtes que les miennes, ce serait un désastre.
Dimanche soir, j'avais donc décidé d'enterrer la baguette dans le bois en face de chez moi. J'y étais allé à pied, avec une petite pelle cachée sous le manteau, en faisant attention à ne pas être suivi. Puis j'étais rentré me coucher. Le lendemain, j'avais failli avoir une crise cardiaque en voyant que la baguette était réapparue dans l'évier de la cuisine. Il fallait absolument que je trouve un moyen plus efficace de m'en séparer. Puis une idée de génie m’était venue: j’avais calé la baguette sur les rails à la sortie de la gare et j’avais regardé les roues d'un train la réduire en morceaux.
Pourtant, ce matin, elle était là de nouveau, dans mon lit. Voilà où j'en étais. Je ne pouvais apparemment pas la faire disparaître. C'est comme si elle restait attachée à moi. Je suis sorti m’acheter un nouveau pack de bière pour m'aider à réfléchir. Si je ne pouvais pas me débarrasser de cette maudite baguette, alors j'allais me rendre utile.
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Tentative d'assassinat de Poudingski, Slump et Glingdong lors du sommet Elevate à Zürich
La police fédérale américaine a annoncé qu'elle enquêtait sur ce qui semble être une tentative d'assassinat des présidents Russe, Américain et Chinois. Selon le directeur des services secrets, vers 21h30, un homme se faisant passer pour un journaliste a brandi un objet métallique et l'a dirigé vers les présidents. Dans un communiqué, le vice-président des États-Unis a confirmé que l'homme a été abattu immédiatement par les forces de l'ordre. Il a ensuite été emmené à l'hôpital où il est mort de ses blessures peu après 22h. Certains journalistes témoins de la scène affirment avoir entendu des bruits étranges ressemblant à des hululements de chouette. Ces informations n'ont pas encore été confirmées. Il est prévu une nouvelle conférence de presse demain à 18h.»
Quelque part dans un bunker en Sibérie, le chef des services secrets russes se caressait le menton en se disant qu’il allait falloir utiliser le sosie du président pendant quelque temps. Un coup sec frappé à la porte le tira de ses réflexions. «Da!» répondit-il d'une voix ennuyée. Un de ses sous officiers entra et annonça: «Chef Bibishkov, j'ai une mauvaise nouvelle concernant l'objet qu'on a retrouvé sur le français hier soir...» Le chef se redressa sur sa chaise: «Da ?» L'officier le regarda bien droit dans les yeux et poursuivit: «Nous n'avons pas eu le temps de faire l'analyse: l'objet a disparu.»
Ailleurs, dans un petit village en Autriche, une fillette jouait dans son jardin, quand son regard fut attiré par quelque chose qui brillait sur le sol. Elle n'arrivait pas à distinguer ce que c'était alors elle s'était accroupie pour mieux voir. On aurait dit une baguette. Pas une baguette de pain, mais une sorte de baguette magique, avec une tige toute fine et une étoile dorée au bout. Ça l'avait ravie. Alors elle avait décidé qu’elle serait une fée.
Photoshoot, La brèche dans ton univers
En ce qui concernait Ewyle, les odeurs de nourritures rances, de crottins de cheval, de poiscailles et d’eau forte heureusement fraîche et non pas croupie venaient de tous les champs de ruelles. Le plus malheureux, c’était que ces dernières finissaient toutes leur route au marché, là où la bonne odeur des produits fraîchement sortis de terre devraient pouvoir assainir l’air. Et ce lieu était toujours bondé. Pour une oursonne mal léchée comme moi, habituée et même sacrément accrochée à sa routine de solitaire forestière, c’était le comble de l’ironie : l’endroit où je devrais me sentir le plus à la maison, à côté de tout ce que la nature avait de meilleurs à nous offrir était aussi le lieu que je détestais le plus au monde car il était trop fréquenté. Aussi, ce jour-là, en passant devant, m’étais-je dis que j’avais mieux à faire ailleurs. C’était le bar-restaurant-antiquaire-poste de la ville.
Qu’était ce drôle d’endroit ? Je m’étais posée la question lorsque mon ancienne colocataire, une véritable harpie qui m’accusait injustement de n’être qu’une vieille oursonne au fond des bois, m’en avait parlé avant de partir. Son but était de m’inciter à mettre le nez hors de chez moi, et surtout au-delà de ma forêt. Force était de constater que cela avait fonctionné. J’avais eu ma réponse en me positionnant juste au pas de la porte, légèrement mal à l’aise, emmitouflée dans mon vieux surcot autrefois d’un somptueux gris perle qui n’était plus que terne désormais. En quelques mots, et après quelques observations, je constatais qu’il s’agissait d’un bar tout à fait ordinaire.
On y buvait des pintes d’hydromel à n’en plus finir lorsque l’envie nous en prenait. Les plus saouls n’avaient apparemment ni peur ni honte de s’en mettre plus sur le chemisier que dans le gosier, d’après ce que j’avais vu. On y cassait la croûte comme bon nous semblait lorsque la faim se faisait bruyamment sentir. Les plus réservés et polis utilisaient régulièrement leur bassin d’eau et leur essuie-main, mais les affamés et goulus ne se donnaient pas cette peine avais-je constaté avec dégoût. C’était un spectacle encore plus écœurant que le plat le plus célèbre de l’établissement qui répondait au nom de « Sandwich de Mille ans ». Le plus curieux était sans doute que la poste ne permettait d’envoyer à des proches ou bien son familier que des repas qui devraient normalement le recevoir une semaine ou deux après la requête. Cette nourriture très mal conservée devait arriver bien plus que gâtée aux destinataires, c’était certain. Pourtant le gérant avait affirmé en grosses lettres sur l’écriteau posé sur son bar que cela était apprécié par tous, en particulier par les familiers. En réalité, il ne faisait aucun doute que personne de vivant n’avait pu se plaindre de la qualité abjecte de ce service jusqu’alors. C’était pourquoi il pouvait se permettre de se montrer aussi sûr de lui.
Et dans un bar-restaurant-antiquaire-poste, on ne payait pas n’importe comment. L’argent n’avait que trop peu de valeurs dans cette ville. Les antiquités que les gens possédaient avaient bien plus de valeur. Le moyen de paiement devait être déposé dans une petite boîte prévue à cet effet. Si moyen de paiement il n’y avait pas, alors le client se retrouvait endetté. S’acquitter d’une dette ici signifiait devoir payer par des jours, des semaines, ou des moins de service, selon la décision du gérant, en tant que livreur. Très peu pour moi, cela allait sans dire. Malheureusement, après avoir pris ma pinte et sorti ce que j’avais de plus précieux sur moi, à savoir un vieux fermoir de bijoux en or qui devait jadis servir à attacher à un poignet délicat un très joli bracelet que je n’avais hélas plus en ma possession, le barman m’informait que cela ne serait pas suffisant à payer ma consommation. C’était fort embêtant, mais cela l’était sans doute moins que ce qui m’attendait par la suite.
Je me morfondais sur mon sort et la dette que j’allais écoper à cause d’une si petite boisson ; Lui arrivait, agitée et nerveux. IL ne regardait personne. IL ne regardait pas même les alentours. IL passait le pas de la porte d’entrée et avançait tout droit vers le comptoir du bar. La tête enfouie sous un chaperon noir aux reflets vert émeraude brillant comme tout autant d’étoiles dans un ciel nocturne, IL serrait contre lui un étrange appareil qui anima les yeux du barman d’une folie envieuse qu’IL contenait à peine.
« Je paie pour elle. », dit-il d’une voix rocailleuse.
Je m’étais tournée vers lui dès l’instant où mon oreille avait entendu les bruits de pas caractéristique d’une démarche rapide et alourdi par un stress anormalement haut. Lorsqu’il se trouva à ma gauche, mon regard accrocha la ligne droite et saillante de sa mâchoire. Puis, je de remontai vers une bouche légèrement boudeuse duquel venaient de sortir ces mots d’une générosité tout aussi bien accueillie qu’incongrue. Ses lèvres se tordirent dans une grimace qui traduisait le mécontentement que lui causait mes regards insistants. Je me détournais aussitôt et l’observais du coin de l’œil, perplexe.
Il déposa l’appareil entre moi et le serveur. Qu’était cet objet précisément ? A quoi servait-il ? Et qui était ce drôle d’homme ? Pourquoi le serveur se réjouissait-il de pouvoir obtenir sa chose ? Il n’avait pourtant rien de clinquant, cet objet. Il était d’une couleur bleu nuit assez commune, pareille à une pierre de lune. Il était d’une forme ordinairement rectangulaire. Le plus étrange était peut-être cet étrange cercle au centre de l’une de ses faces qui serait parfait s’il n’était pas coupé par un enchevêtrement de lignes brisées formant un carré aux coins arrondis. Plus étrange encore, était peut-être cette étrange impression que cela n’avait pas sa place dans un tel endroit. Pourtant, il était là. Et l’énigme que posait sa présence ici me mettait l’eau à la bouche, bien qu’il m’était difficile de l’admettre.
Le serveur s’empressa de se saisir de l’objet avec un sourire triomphale à peine déguisé. Je jaugeais de la tête aux pieds cet homme qui s’engouffrait bien vite dans son arrière-boutique lorsqu’un bruit de pas m’avertit du départ de cet inconnu. Je n’hésitais que très peu sur la démarche à suivre. Il me fallait aller à la rencontre de cet inconnu pour en apprendre plus sur cette drôle d’affaire, cela allait sans dire. Aussi, lorsque je l’aperçus à mi-chemin de la rue du bar, je me dépêchais de lui emboîter le pas, ignorant les passants et passantes que je renversais parfois en me faufilant dans la foule. Et je le vis tourner vers l’allée des Béliers Capricieux.
Je ne connaissais rien de la ville, mis à part son marché, son bar-restaurant-poste-antiquaire, et l’architecture plus rustique et moins haute que ce que j’imaginais. Mais je connaissais quel genre de créatures magiques était les Béliers Capricieux. Ils étaient le parfait inverse des Moutons Célestes. Là où ces derniers étaient doux et connus pour user de leur toison pour faire descendre une pluie de nuages de bonne fortune lors de la saison des moussons, les Béliers Capricieux amenaient colère, famine, et violence à tous ceux qui avaient le malheur de s’être piqué à l’une des cornes enroulées sur leur crâne. Pour une allée, porter un tel nom n’était pas de bon augure.
Arrivée à l’intersection entre la rue du bar et cette allée, je me mettais soudainement à hésiter. Et si je faisais une erreur en me montrant si curieuse et têtue ? Je me pinçais nerveusement les lèvres avant de prendre ma décision. Au moins pouvais-je le remercier de m’avoir sortie de ce mauvais pas, si je jugeais finalement trop dangereux de lui demander des informations sur cet objet qu’il avait laissé à l’antiquaire. Le ridicule de mes appréhensions me serrait la gorge et faisait bondir mon cœur d’indignation. Toutes ces simagrées étaient indignes de moi, qui vivait seule au milieu d’une forêt oubliée de tous. Là-bas ne traînait que ceux qui se servaient d’elle pour prendre la fuite après avoir commis un crime. Un bon nombre avait tenté de s’emparer de ma demeure pour établir leur refuge, en vain. J’étais sans peur. Je devais être sans peur ; tout du moins ne pas craindre de ne pouvoir vaincre face à l’adversité.
La ruelle était loin d’être sombre et malaisante à la lumière du jour. Je me doutais que cela devait être différent à la tombée de la nuit, mais les tonneaux percées, remplis des restes des restaurants des rues d’à côté, ainsi que les pancartes en bois grinçant dans la légère brise qui les malmenaient rudement, peinturlurées de messages et de dessins idiots faits par des bambins, menaçaient vivement le sérieux de ma situation. Une boule en bois roula jusqu’à mes pieds. J’inclinai légèrement la tête sur le côté, les yeux rivés sur elle – cette chose ronde multi-couleur –, et l’esprit rempli de questions informulées. Ma situation me semblait de plus en plus incongrue. Je rencontrais un bon nombre d’objets qui me semblaient ne pas être à leur place. Cet homme apparu de nulle part était l’un d’eux. Et moi je me laissais porter à tour de rôle par chacun d’eux. Je tentai de l’apercevoir au bout de la rue sans y parvenir, me mettant sur la pointe des pieds. Je manquai de tomber et me cognai contre une personne qui sortait probablement d’une ruelle adjacente. Je m’excusai aussitôt, m’inclinant respectueusement devant elle. L’autre personne ne m’accorda pas même un regard.
Mal à l’aise, je me frictionnais les bras pour me donner du courage et continuer à avancer. Je n’étais pas là où je devais être, et pourtant, j’étais là. C’était finalement une situation bien plus inconfortable que de me retrouver face à un malfrat dans la forêt de l’Oubli. J’arrivais au bout de la rue et pensais abandonner mon entreprise, ne l’ayant plus vu depuis que je m’étais engagée dans cette rue, lorsque soudain, je le trouvai devant moi. La tête toujours encapuchonnée dans sa capuche qui lui cachait l’entièreté de son visage, à l’exception de sa bouche et son menton, il s’était campé sur ses deux jambes, entre deux habitations. M’attendait-il ? Je ne saurais le dire mais il ne bougeait pas d’un pouce, même en constatant que je me dirigeais droit sur lui. En m’approchant de quelques pas, je lui découvrais une barbe de trois jours que je m’imaginais très douce au toucher. Je déglutis, les poings serrés et les bras tendus et près du corps. Je relevai le menton et pris une respiration fébrile.
Il leva soudainement le bras, la main tendue vers moi. Je me figeai avant de faire un pas en arrière. Ce geste m’évoquait certaines mauvaises rencontres avec des bandits dotés d’un don évident pour la magie sans baguette dans la forêt. Mon cœur loupa quelques battements. Courir, il me fallait courir. Je n’en eus pas le temps. Une force invisible aspira mon corps dans une sorte de vortex, me conduisant au creux de sa main. Il m’enserra la gorge, tandis que je me démenais pour me défaire de sa poigne. Une moue étrange apparut sur son visage. Je n’aurais su traduire son expression mais cela ne présageait rien de bon. Ou peut-être que si ? Tout dépendait du point de vue après tout.
« Retrouve l’appareil photo. », m’ordonna-t-il sombrement.
« Le quoi ? », croassai-je péniblement.
Mes poumons me donnaient la désagréable impression d’être compressée par le poids de ma cage thoracique, à mesure que l’oxygène commençait à manquer. Il me relâcha et je m’écroulai comme une poupée de chiffon lorsqu’il disparut devant moi de la façon la plus étrange possible : à la manière d’une peluche tricottée que l’on détricoterait. J’en eus des frissons d’effroi et d’horreur. A voir ses lèvres se tordre et se déformer dans une grimace monstrueuse, cela me parut douloureux.
Il devait être vers la fin de l’après-midi lorsque je trouvais la force de me relever de ce sol crasseux et quitter cette rue malodorante. Un appareil photo. Cette chose était un appareil photo. Un nom pareil me semblait bien barbare dans un premier temps. A quoi pouvait-il bien servir ? Pour quelle raison voudrais-je le retrouver ? Il était vrai que j’avais décidé de suivre cet étrange personnage à cause de cet appareil. Je retournai donc dans le bar-restaurant-antiquaire, bien que je reste dubitative quant à l’intérêt de cette quête qu’il m’avait attribuée. Le serveur, lorsque je lui demandais de ne serait-ce que voir l’objet, me rit au nez. Lorsque je lui proposai de lui acheter avec un troc d’objets de haute valeur, il me regarda comme si j’étais devenue folle avant de me toiser de la tête au pied, sans même m’adresser un mot. J’étais à ses yeux une petite mendiante sans le sou qui pouvait à peine s’acheter de quoi s’habiller correctement.
En colère et indignée d’un tel jugement qui manquait incroyablement de fondements, je quittais ce petit commerce miteux, sans oublier de les insulter, lui et ses repas indigestes qui devraient être illégaux et repris par les inspections de l’hygiène des services de restauration pour familiers et êtres magiques. J’apprenais bien vite que, sur le modèle de ce stupide bar-restaurant-antiquaire-poste, un bon nombre des commerces environnants avaient décidé de changer leur monnaie d’achats pour du troc. Alors je me rabattais sur la dernière chose qui me restait à faire en de telles circonstances : trouver un moyen d’effectuer ma quête. Je maudissais intérieurement cette loi magique immuable qui voulait que toute quête et requête devenait obligatoire dès lors qu’elle était conclue d’une façon ou d’une autre par un contact physique. Personne ne savait ce qu’il adviendrait d’une personne qui n’obéirait pas à cette règle insensée et curieusement dans l’ordre des choses, mais je ne tenais pas à être la première personne à le découvrir. Il me fallait retourner dans sa forêt et trouver une monnaie d’échange valide pour ce serveur bien trop pédant et orgueilleux.
J’étais décidée à ne pas perdre la vie bêtement ; je ne voulais pas faire partie du livre des records de la chose la plus stupide à faire pour mourir cruellement rapidement. Je regagnais donc ma forêt pour mieux y réfléchir. Peut-être devrais-je recontacter mon ancienne colocataire, avais-je pensé lorsque j’atteignais le petit chemin de fleurs tigrés menant à mon manoir. L’idée ne me plaisait guère, mais entendre la flore de mon domaine rugir sur mon passage, comme pour m’accueillir et me souhaiter un bon retour, apaisait mon anxiété. Je pris alors une grande inspiration, savourant les senteurs légères des plantes environnantes ; les notes sucrées des fleurs de fraisier, celles épicées des fleurs tigrés, celles claironnantes des cloches de muguets ; Tout était merveilleusement bien accordé dans ma forêt. Même les effluves des bouliers, noisetiers, châtaigniers et du grand chêne millénaire laissaient entendre un bourdonnement continu de sonorités terreuses et mielleuses. Elles s’harmonisaient en cette symphonie des odeurs, j’y puisais ma résilience. Qu’importait leurs différences, chaque arbre et chaque plante s’efforçaient à trouver l’harmonie entre eux, et cet effort les avait mené à créer cette forêt en quelque sorte.
Je grimaçais lorsque je tournai vers le chemin de fraisiers, à sa gauche. C’était sans doute la chose la plus niaise que je n’eus jamais pensée de ma vie. Mais cela me motivait à reprendre contact avec ma colocataire. J’étais maintenant plus ou moins assurée qu’elle m’aiderait à avancer dans ma quête. Malheureusement, la réponse que je reçus à ma lettre ne fut qu’un long texte rempli d’ironie s’interrogeant sur la manière dont j’avais pu obtenir une quête. Car après tout, la seule chose de vivant n’ayant jamais pu ne serait-ce qu’effleurer ma main était la collection de bactéries fluorescentes que j’avais créé moi-même et que j’utilisais comme luminions à la place de lucioles pour ma lampe à lucioles. La première chose qui m’était venue à l’esprit était de lui répondre qu’au moins ces bactéries avaient une longévité allant bien au-delà de cent ans contrairement à elle et ses lucioles. Mais cela me sembla un peu cruel et inutile. D’autant plus que sa remarque me fit remarquer que peut-être quelques-unes de mes bactéries pouvaient avoir une certaine valeur sur le marché. Ces dernières en mains, je décidais de ne pas lui renvoyer une nouvelle lettre et me rendis au marché, désespérée de trouver là-bas quelque chose de valeur à échanger avec ma merveilleuse et inestimable invention.
Le bruit qu’il y avait là était indescriptible. En l’approchant le matin même je m’étais dit qu’il était assourdissant. En y plongeant cet après-midi je me rendis compte que c’était bien plus terrible que cela. Les enfants capricieux chialaient dans les jupes de leurs parents pour obtenir des œufs sucrés quand d’autres brayaient à n’en plus finir pour raconter avec une joie épuisante les derniers jours d’école pour la certainement énième fois. Les adultes en rajoutaient une couche à chaque fois qu’ils essayaient de négocier leur troc et l’attribution des points de valeur de leurs objets personnels. Ce genre d’échanges me semblaient d’ailleurs bien curieux : Il se résumait plus souvent à celui qui hurlait le plus fort et qu’à celui qui remportait la négociation. Et s’ils n’hurlaient pas pour cela, ils le faisaient lorsqu’ils réprimandaient les mauvais comportements de leurs sales petits garnements qui se trainaient au sol, refusant de quitter les lieux à la fin des courses désireux de jouer avec leurs amis. Ils finissaient couverts de poussières blanches comme de la craie et ambrée comme le sable, et les parents, couverts de honte et empourprés de colère. Si ce n’était pas un spectacle désolant ça …
Je secouai la tête avant de pénétrer dans une allée d’étales qui sentaient bons les fruits des bois. Leur parfum se muait peu à peu en une délicate odeur salée de Nuages fumés. Mon ventre se mit à gargouiller. J’adorais ce petit en-cas. Je m’en préparais à chaque fois que j’allais regarder les pluies d’étoiles filantes à la fin de la saison chaude avec ma colocataire. Je regardais le sceau transparent dans lequel j’avais enfermé mes petites bactéries et les comptais. J’en avais un bon stock chez moi, alors je n’avais pas hésité à en prendre une bonne centaine. C’était au cas où les vendeurs ne seraient convaincus que par la quantité et non la simple assurance de leur qualité. Avant de partir j’avais rempli une sacoche de voyage tout aussi poussiéreuse qu’inusitée de cinq paires de gants en cuir noir ou marron, ainsi que de ma baguette. Mes bactéries ne pouvaient pas être manipulées avec les mains nues. Le risque étant de finir brûlé vive et d’ainsi disparaître dans une gerbe de poussière malodorante.
Je sortis ma baguette et matérialisa au creux de ma main une petite boîte pouvant contenir cinq bactéries. J’enfilai donc une paire de gants avant de sélectionner quatre bactéries pour les ranger dans cette boîte. Après l’effort, la récompense : je me payerai une de ces petites merveilles après avoir trouvé ma monnaie d’échange pour ce fichu appareil photo qui m’obsédait. Je tournais ensuite à gauche pour me retrouver dans l’allée des produits artisanaux. Impressionnée, je remarquais qu’il y avait de tout ici. Des machines à bulle transportables qui produisaient des bulles permettant de profiter d’un séjour sous-marin d’une durée d’une semaine. Des fait-tout qui pouvaient, d’un simple coup de baguette magique préparer n’importe quel plat pré-enregistré dans le sortilège de sa matrice. Cet endroit était une véritable mine d’or pour moi. Pour un cuisinier aussi raté que celui du bar-restaurant-antiquaire-poste, il me semblait évident que ce fait-tout serait un cadeau tombé du ciel. Arrivée devant l’étalage je constatais qu’il en restait moins d’une dizaine. C’était une chance que je fus arrivée à ce moment.
Je m’éclaircissais la gorge pour lancer mon discours de présentation lorsque j’entendis un rire qui m’étais familier.
« Alors tu comptes réellement te servir de tes bébés, la seule chose qui semble compter dans ta vie à l’heure actuelle ? », demanda-t-elle d’un ton rieur. « Tu m’épates, très chère. Serait-ce la phase finale de ta période d’hibernation sentimentale ? »
Je relevai la tête rapidement pour mieux observer mon interlocutrice.
« Layla ? », m’exclamai-je, surprise de la voir ici.
« En chair et en os. », répondit-elle en se montrant de ses deux mains.
Elle regarda autour d’elle avant de se saisir de ma boîte à bactéries immortelles et de me donner le fait-tout. Je grognai sous le poids de l’objet. J’entendais presque mes genoux protester contre cet effort inhabituel. Je soupirais avant de reposer le fait-tout sur l’étalage. Je sortis ma baguette et jeta un sort d’allègement sur l’objet. Ma colocataire me pressa d’avancer et pris la tête de la marche. Elle m’avait dit ne pas vouloir me laisser seule dans cette affaire compliquée, mais me semblait tout de même bien trop enthousiaste pour cette simple quête. Peut-être le serveur n’était-il pas le seul à être intéressé par mon appareil photo ? Je plissai les yeux et l’observai de loin, méfiante. Je commençais à me dire que l’homme de l’allée des Béliers Capricieux avait peut-être une raison de se montrer si implacable et dur lorsqu’il m’avait confiée la quête. Je fus attirée soudainement par quelque chose qui me perturba profondément.
La façade du bar-restaurant-antiquaire-poste était méconnaissable. La pancarte partait à moitié en lambeau. Les murs penchaient dangereusement vers la droite. Le bâtiment semblait sur le point de se renverser comme un château de carte. Je hurlai malgré moi lorsqu’en m’approchant, je vis la porte d’entrée vibrer d’une intense lumière bleu et jaune très clair, presque blanc. L’image d’une structure de verre et de fer apparue avant que la porte de bois ne réapparaisse. Mon âme en trembla de peur et je manquai de lâcher mon fait-tout sous la panique. Je me reculai d’un pas hésitant et fébrile avant de me tourner vers mon étrange colocataire. Elle arborait sur son visage un sourire inquiétant, teinté d’une vive convoitise, qui me rappela le serveur. Pourquoi tant de gens convoitait-il cette chose ? Ma colocataire était loin d’être une personne matérialiste, ou désireuse de posséder un pouvoir plus grand qu’elle. L’appareil photo devait-être un objet magique très puissant qui devait susciter l’envie par enchantement.
Je fixais alors la porte qui avait encore quelques petits sursauts, vacillant entre cette construction de ver et de métal, et celle de bois avant de se stabiliser. Un frisson me traversa l’échine. J’avalais péniblement ma salive et décidai qu’il était peut-être plus prudent de m’y rendre seule s’il y avait bel et bien un enchantement là-dessous. Ma colocataire n’était pas qu’une sorcière comme moi. Elle était un hamadryade qui, décidant de partir à l’aventure, avait quitté sa forêt son arbre miniaturisé grâce à une potion magique et rangé dans un terrarium qu’elle portait toujours sur son dos. Elle n’avait rien pour se défendre contre un sort pareil. Je la repoussai donc lorsqu’elle essaya de s’approcher de l’entrée et me précipitai à l’intérieur, le cœur tambourinant désagréablement dans ma poitrine.
L’endroit semblait désert. Sans doute avait-il été vidé dès le début de cet incident magique. Je regardais plus attentivement, à la recherche d’indices sur les évènements récents. Le comptoir sur la droite, en face de l’entrée, était resté intact. Les tables surmontées de fleurs, pour certaines fanées, et les chaises dépareillées dont le velours paraissait toujours aussi fatigué étaient toujours éparpillés un peu partout à travers la pièce. Dans le fond, le piano droit tenait encore le coup bien qu’il ait été rafistolé à coup de planches en bois clouté sur son caisson de résonnance. En somme tout semblerait tout à fait normal, si on ignorait les plats à moitié fini abandonné sur les tables, les verres remplis sur le comptoir, et la manivelle du piano mécanique qui tournait encore sans produire aucun son. Je m’approchai d’une des tables. Un tas de poussières se trouvait sur le coussin de la chaise. Je voulais approcher ma main mais un drôle de rayonnement m’en empêcha. Le rayonnement devint scintillement puis un hurlement résonna dans la pièce. Je sursautai avant de reculer lorsque la silhouette floue d’une personne apparut devant moi avant de disparaître aussitôt. Quelque chose d’étrange et d’inexplicable se passait ici et avait réduit tout le monde en poussière, pensai-je, horrifié par ma découverte. Leur âme ne semblait pas avoir quitté les lieux pourtant. J’étais presque sûr que le hurlement était celui de la personne qui avait été assise ici.
Appuyant le fait-tout contre ma hanche et le coinçant sous mon bras gauche, j’entrepris de me saisir de ma baguette pour user d’un sort de protection sur ma personne. Une fois la chose faite, je me retournai pour me rendre dans l’arrière-boutique dans lequel s’était réfugié le serveur pour ranger l’appareil photo lorsque je vis mon hamadryade passer le comptoir pour s’y engouffrer sans la moindre protection. Mon cœur se serra d’appréhension. Je jurais entre mes dents avant de courir à sa suite. Tout ce qu’il se passait ici avait-il réellement un lien avec cet appareil photo de malheur ? Pourquoi ? Á quoi servait-il ? Était-ce pour cela qu’il m’avait confié la quête ? Étais-je la seule à pouvoir arrêter ce bazar ?
Mon hamadryade s’était déjà saisie de l’appareil photo avec un sourire absent et le regard vitreux lorsque j’entrais dans la pièce. Elle le contemplait avec un émerveillement effrayant.
« Layla, pose ça ! », hurlai-je, paniquée.
Je laissai tombé le fait-tout pour me précipiter vers elle et lui retirer l’objet des mains. Elle me regarda d’un air ahuri avant de regarder autour d’elle, surprise puis angoissée. Elle fit un tour sur elle-même, analysant probablement la superficie de cette étrange pièce ronde dont les étagères montaient jusqu’à la couronne de la coupole. Ici, tout semblait immunisé par l’étrange maléfice qui avait frappé le bar-restaurant-antiquaire-poste. Il n’y avait là ni scintillement, ni tas de poussières, ni mirages de verres et d’aciers apparaissant à l’impromptu. On sera peut-être en sécurité ici, mais quelque part, cela m’inquiétait davantage que tout ce que j’avais eu jusqu’à présent. Pourquoi cet endroit seul avait-il été protégé, et par qui ? Je regardai l’appareil photo avant de le faire tourner dans mes mains. Cet appareil n’avait, pour sûr pas sa place ici. Un bruissement me fit relever la tête. Certains des objets entreposés ici semblaient rajeunir d’autre vieillir à une vitesse alarmante. Mon hamadryade et moi échangions un regard sidéré.
« Où sommes-nous et qu’est-ce qu’il se passe ici ? », me demanda-t-elle, d’une voix étranglée.
Je la regardais sans savoir quoi lui répondre. Ne se souvenait-elle pas d’avoir marché jusqu’ici ? Avant même que je lui pose la question, elle m’expliqua qu’elle se souvenait m’avoir rencontrée au marché et m’avoir avouée qu’elle comptait m’offrir son aide depuis le début mais voulait m’en faire la surprise. Je l’en remerciai d’un sourire avant de me reconcentrer sur l’instant présent et me détourner d’elle. Il y avait bel et bien un enchantement là-dessous. J’aurais dû m’en douter depuis le début. Comment un objet qui n’avait jamais été aperçu dans ce bas-monde pouvait susciter autant de convoitise autrement ? L’un des effets secondaires après avoir été désenchanté étaient apparemment une légère amnésie dissociative et sélective. Le serveur n’avait été touché que lorsque le porteur initial l’avait posé devant lui alors que ma colocataire se trouvait à un petit pâté de maison du bar-restaurant-antiquaire-poste. J’en concluais que l’enchantement semblait s’étendre sur un certain périmètre qui s’élargissait avec le temps.
Ma colocataire sursauta et se rapprocha rapidement de moi, me percutant avec son terrarium portatif. Je grognai de douleur avant de la réprimander d’un regard. Je cherchais ce qui avait pu l’effrayer lorsque je vis les objets sur les étalages tombés en poussière et glisser au sol dans un bruit duveteux. On aurait dit le sable d’un sablier, à la différence seule qu’ils étaient d’une couleur gris-verts maladive et mortuaire.
« Trouve ce qu’il se passe, et résous le problème vite. », me pressa-t-elle avant de m’agripper le poignet avec une telle force que je crus qu’elle allait me l’arracher.
Je me défis rapidement de sa poigne et repris ma baguette pour jeter un sort de vérité sur l’appareil photo. Il était censé dévoiler les secrets du mécanisme de tout objet magique, dès lors qu’il y avait un sortilège dans sa matrice. Mais il ne fonctionnait pas présentement. Un hoquet de surprise se coinça dans ma gorge lorsque mon sort rebondit sur la surface gris métallique avant de se figer sur le tas de poussières qui se formait au pied des étalages. Ce n’était pas un objet magique, pensai-je le cœur battant si fort que ses battements résonnaient dans toute ma boîte crânienne. Il s’agissait d’un objet autonome, avec, certainement un esprit. Je frissonnai. Cela me confortait dans l’idée que cet appareil photo était bel et bien au centre de tous les incidents magiques observés jusque-là.
Son champ d’action avait grandi depuis que l’homme l’avait donné au serveur, en fin de matinée. Je me tournai vers l’unique sortie et entrée de l’arrière-boutique, m’inquiétant d’apprendre que cela avait gagné toute la ville. Une ville entière ainsi réduite en cendre, avec pour seuls réminiscences de ce qui était auparavant, des cris et des pleurs des derniers instants de vies injustement écourtées. Il en était hors de question, elle ne laisserait pas cela arriver. Sa colocataire l’agrippait douloureusement par les épaules, effrayée de voir ce sable gris-vert s’étendre jusqu’à eux. Elle secoua frénétiquement le pied droit en hurlant lorsqu’il se déposa sur le bout de sa sandale. Je me plaignis de son attitude mais en réalité, je n’en menais pas large non plus. Je ne savais pas comment régler la situation. L’homme ne m’avait laissé d’autre instruction que celle de retrouver l’appareil photo.
Cet objet n’avait pas sa place ici. La ville d’Ewyle était un lieu tranquille. Ils avaient une drôle de logique marchande mais il ne connaissait pas de grands troubles car ils restaient des gens honnêtes et plus ou moins calmes. Mais l’appareil photo semblait être une punition. Il les faisait tous disparaître, arbitrairement. Et je ne comprenais pas ce qui avait bien pu enclencher cela. Soudain, je me souvins du type de magie employé par son ancien propriétaire : de la magie sans baguette, une magie intuitive et sans formule. Peut-être que cet appareil photo serait réceptif à cela.
Je poussai un cri de surprise en sentant une chaleur enveloppé mon pied. Je m’écartai, ma colocataire toujours accrochée à moi, et les yeux rivés sur le sol, à présent couvert de cette matière granuleuse et gris-verdâtre. On s’échangea toutes les deux un regard paniqué, constatant que cela prenait de la hauteur et gagnait nos chevilles. Il fallait faire vite ou nous allions finir étouffer par cette chose.
« Concentre-toi, ok ? », m’encouragea Layla, les larmes aux yeux, avant de renifler. « Je ne veux pas mourir pour t’avoir aider, et je suis sûr que tu ne veux pas mourir sans avoir réellement pu finir ta quête. »
J’hochai rapidement la tête et pris l’appareil photo à deux mains pour tenter d’invoquer un sort sans utiliser ma baguette. Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration. Je ne pensais qu’à dévoiler le mécanisme de cette chose lorsque soudain un amas de plaque de métal apparut dans mon esprit. Je sursautai et ouvrai les yeux brusquement. Le souffle court, je regardais autour de moi, m’assurant de l’endroit où j’étais. La table ronde. La coupole. Les étalages qui se vidaient au sol. Cette matière gris-vert qui s’apprêtait à dévorer nos genoux. Bientôt, elles avaleraient nos deux corps tout entier. Je me tournai vers mon hamadryade pour un peu de soutien. Elle avait brusquement pâli. Sa peau me semblait même translucide. Je n’arrivais pas à lui poser la question qui me brûlait les lèvres mais une série d’image d’elle tombant en poussière m’oppressait le cœur.
« Ça va. Ok ? », articula-t-elle lentement. « Finis ta quête, l’oublieuse. Parce que si tu ne le fais pas et que ce truc nous tue, sois sûr que je te tuerais une deuxième fois. »
Je pouffai de rire avant de me reconcentrer sur l’appareil photo dans mes mains. J’essayais d’oublier que j’avais aperçu du coin de l’œil une des branches de son arbre cassé et tomber sur le terreau de son terrarium. Je refermai les yeux et soufflai lentement. Les plaques réapparurent avant de s’éclater pour laisser place à une succession d’images que je ne parvenais pas à percevoir tant elles allaient vite. Une migraine commençait à poindre lorsqu’enfin une seule image apparut. L’homme était là, à mes côtés, et nous tenions tous deux l’appareil photo d’une main. Je fronçais les sourcils. Un sentiment fugace de mélancholie s’empara de mon âme et fit monter un sanglot que je masquai aussitôt d’une petite toux. L’image laissa place à une autre, sur laquelle nous nous regardions avec une telle confiance et, je le regardais avec tant de tendresse qu’une chaleur excessive me montait aux joues.
Qu’était cette chose au fond ? D’où venait ces images ? Que me montrait-elle exactement ? L’homme retira sa capuche sur l’image suivante. Je crus que mon cœur venait de s’arrêter. Je reconnus cette griffe de lion entre ses sourcils, ses yeux en amande aux iris d’un marron chaud intense, ses lèvres pleines couleur crème. Je reconnus sa mâchoire saillante et sa barbe de trois jours que j’appréciais caresser du bout des doigts avant de l’embrasser. Pourtant je savais qu’il y avait de cela quelques heures à peine je ne le connaissais pas. Ou peut-être le pensais-je seulement ? Toutes les personnes dans le périmètre de l’enchantement ont éveillé un fort intérêt pour l’appareil photo. Ce qui en sont sorti, comme mon hamadryade avait une amnésie. Cela pouvait-il être mon cas ? Une amnésie, c’était sans doute ce qui m’avait frappé une fois sortie de ce drôle d’enchantement. Je me remémorai ma rencontre avec l’homme pas si inconnu que cela et l’intérêt immédiat que j’avais eu pour lui. Il n’avait pas eu un regard pour moi, ne semblait pas avoir remarqué les regards insistants et, je l’avouai, plutôt indiscrets, que je lui lançai, pourtant il avait semblé assuré que je le suivrai. J’aurais aimé connaître son nom, mon nom.
Je me mordais la lèvre avant qu’un souvenir me remonte brusquement en mémoire. Je me voyais avec une sorte de baguette duquel sortait un éclair. Je l’utilisai pour inscrire quelque chose sur une plaque de métal, semblait-il. L’homme était penché au-dessus de mon épaule gauche, l’air absorbé par ce que je faisais. L’instant d’après, nous tenions ensemble cet appareil photo. Je me forçais à me remémorer ce que j’avais écris sur l’inscription. Je déglutis avec difficulté avant de souffler lentement pour retenir mes larmes de frustration : il s’agissait de mon prénom, mon nom, et la fonction de mon appareil. Je l’avais appelé l’appareil photo trans-dimensionnelle. Et j’avais pensé que le nom « appareil photo » était barbare …
« Cet appareil photo … il est à moi. », murmurai-je avant d’ouvrir les yeux et de tourner une nouvelle fois, à la recherche de l’inscription que j’avais posé dans le coin à gauche de l’appareil. « Je m’appelle Rina. Rina Shoot, photographe, partenaire de l’inventeur et scientifique fou Richard de Plus. »
Je me tournai vers Layla, les larmes aux yeux.
« Cet appareil, nous l’avions inventé pour fuir notre fin. Il nous permettait de voyager entre les univers et de fuir la fin de notre monde que la mort de l’étoile de notre système solaire annonçait. », lui expliquai-je tandis que je voyais son arbre se mourir et sa peau devenir de plus en plus transparente. « Cet univers va mourir dans les mêmes circonstances que le nôtre. Mais je n’ai pas su lire les signes. J’ai perdu la mémoire lorsque j’ai perdu de vue Richard en arrivant ici. Je … »
« Moi aussi. », me dit Layla avec un sourire fatigué avant de s’écrouler dans mes bras.
Je lâchai l’appareil photo qui tombait dans un bruit mat sur le tas de poussières qui nous arrivait jusqu’à la taille. La respiration difficile, elle m’adressa ces derniers mots.
« Moi aussi, j’aurais voulu le savoir plus tôt pour tenter de nous sauver. », soupira-t-elle avant de rire.
Elle devint poussière entre mes doigts. Un sanglot m’échappa enfin. Et comme une délivrance, je rejoignis mon compagnon perdu qui, perdu dans les ficelles de l’univers, en devint une partie intégrante. Le cliquetis de l’appareil photo résonna à mes oreilles avant que le néant ne m’engloutisse. La dernière photo. La brèche se refermait donc avec moi.
Il y avait de ces fois où, même si on vous disait qu’être un vieux robot rouillé perdu au fond de son atelier désaffecté bon qu’à cliqueter des plaintes à la vitesse de pointe d’un réseau aussi obsolète que la DSL était une mauvaise chose pour votre santé mentale, il valait mieux s’entêter à dire le contraire. Je m’en étais rendue compte que bien trop tard, ce jour-là, en me rendant dans le métro à suspension magnétique d’Ewyle …
L'appel de la technologie
« Écoute papa, tu vis seul depuis que maman est partie et je me fais beaucoup de soucis pour toi. Je serais vraiment rassurée si tu prenais un téléphone pour que je puisse te joindre et vérifier que tout va bien régulièrement.
- J’ai dit non, Clarisse. Je n’ai pas besoin de vos machins qui sonnent toutes les deux minutes. Je n’ai pas envie de finir comme tous ces gens dans la rue qui passent à côté de leur vie pour regarder des vidéos sans intérêt.
- Tu sais, personne ne t’oblige à le fixer sans cesse, je veux juste que tu l’aies dans ta poche. Imagine que tu tombes dans les escaliers en allant te coucher, tu aurais l’air bien malin sans personne pour t’aider ! »
Noé prit son air renfrogné qu’il cultivait depuis l’accident de voiture de sa femme il y a trois ans.
« En plus, ça ne te ferait pas plaisir de pouvoir parler avec tes petits-enfants de temps en temps ? Tu leur manques, tu sais, reprit Clarisse.
- Bien sûr que ça me ferait plaisir. Et ce serait possible si tu n’avais pas déménagé à l’autre bout du pays pour laisser ton vieux père tout seul. »
Sa fille leva les bras au ciel tout en soufflant et ajouta :
« J’abandonne, t’es qu’un grincheux. Je reviens à Sathonay dans quinze jours pour finaliser la vente de la maison, je repasserai te voir à ce moment-là.
- Si je ne suis pas mort dans l’escalier ! » lança-t-il alors que Clarisse fermait la porte derrière elle.
Il passa le reste de la journée à bouquiner tranquillement dans son rocking-chair avant de partir pour une nuit de sommeil qu’il pensa bien méritée.
Il se réveilla le lendemain et entreprit sa journée, effectuant les mêmes tâches depuis 25 ans. La disparition de sa femme n’avait rien changé à sa routine. Il s’assit sur le rebord du lit en bâillant, prit le soin d’ouvrir les rideaux occultants de la chambre et se dirigea vers la salle de bain. Se regardant dans le miroir, il passa un coup d’eau sur son visage, massant les traits marqués par 40 ans d’une vie de gardien de nuit. Il coiffa légèrement les cheveux épars poivre et sel qui garnissaient son crâne, les rabattant légèrement sur le côté droit. Ce look lui donnait l’impression de rajeunir son physique. Sa routine d’hygiène matinale se solda par le classique brossage de dents et l’application de déodorant.
Comme tous les mardis, il enfila ses mocassins en prenant le soin de s’asseoir sur une chaise pour ne pas basculer, et alla au marché au centre du village. Un petit kilomètre le séparait des étals de fruits et légumes, mais surtout de l’étal de fromages, qui constituait la véritable raison de sa promenade.
Trois courgettes, un saumon entier, une bouteille de vin blanc pour la cuisson, une de rouge pour l’apéritif et son fameux kilo de comté affiné dix-huit mois en main, il s’arrêta au café du coin du Boulevard Castellane pour boire son café. À peine avait-il poussé la porte d’entrée que le barman lui lança :
« Café noir, un bouchon de lait et sans sucre, je te l’apporte à ta table dans trente petites secondes ! Je te laisse prendre le journal du jour !
- Parfait comme toujours, Ricky, merci », répondit-il.
Il prit son café, feuilleta le journal, paya sa conso et prit le chemin du retour.
Une fois arrivé devant sa maison, il retourna ses poches, chercha dans son sac de courses puis se rendit à l’évidence : il avait égaré ses clés, probablement au café. Il jeta un œil à droite, puis à gauche, puis encore à droite, puis encore à gauche afin de chercher si une âme charitable se trouvait dans le coin. La rue était déserte, mais il repéra au bout du pâté de maisons une pancarte qui indiquait « Vide-maison – Tout doit disparaître ». Il s’y dirigea en quête d’un peu d’aide et arriva dans une allée où plusieurs tables d’objets divers se dressaient, pavant le chemin vers un garage d’où semblait déborder un ensemble d’outils de jardin bon marché dans un état plus que douteux. Ce n’était pas une maison qu’il connaissait. D’ailleurs, il ne connaissait pas grand monde dans son quartier : ses vieilles connaissances étaient peu à peu parties de ce village pour diverses raisons, et c’était Elizabeth qui était la plus sociable de leur couple. Dès lors, il n’avait plus fréquenté grand monde.
Une voix féminine venant de derrière des cartons se fit entendre :
« Allez-y, jetez un œil, tout est négociable, je déménage demain.
- Je vous remercie, mais je ne suis pas vraiment là pour ça. J’ai perdu mes clés de maison, j’aurais besoin qu’on appelle un serrurier pour moi.
- Oh je vois, et vous n’avez plus de batterie je suppose ? reprit la femme en sortant de sa cachette. »
C’était une dame d’une quarantaine d’années, portant une paire de lunettes à petite monture et une coupe de cheveux courts taillés assez droit.
« En un sens, oui… Je n’ai pas de téléphone.
- C’est bien la première fois depuis des années que je vois quelqu’un qui n’a pas de téléphone. Le mien est dans la cuisine, je vais vous appeler quelqu’un. Je vous laisse faire le tour en attendant. »
Il la remercia et la regarda rentrer chez elle avant de commencer le tour des babioles qui étaient exposées. Il énuméra dans sa tête les objets que son regard croisait : chandeliers, ustensiles de cuisine, vaisselle, quelques objets dont la fonction lui échappait mais qui n’éveillaient pas particulièrement sa curiosité…
Soudain, son œil fut attiré par un objet particulier. Un portable était posé là, au milieu de CD, clés USB et autres vieilleries. C’est son design qui attira son regard. Il était d’une forme ronde et teinté d’un bleu si profond qu’il était difficile d’en détourner le regard. C’était le même bleu qui habillait les yeux de l’amour de sa vie. Il le prit en main, en souleva le clapet qui laissait place à un écran unique (sûrement tactile, pensa-t-il). L’objet ne s’allumait pas, mais il le tourna et le retourna dans ses mains, ne pouvant s’empêcher de le contempler, imaginant plonger son regard dans celui d’Elizabeth.
Une voix le ramena à la réalité : « J’ai eu la compagnie de dépannage, ils dépêchent un ouvrier sur place d’ici une quinzaine de minutes. »
Tout en prononçant sa phrase, elle le vit avec le téléphone dans les mains et ajouta : « La situation vous aura décidé à acquérir ce petit bout de technologie ? »
Il la regarda et répondit :
« C’est ma fille qui me tanne à longueur de journée pour que j’en achète un afin qu’elle puisse me joindre. Elle a déménagé dans le nord du pays il y a quelques semaines.
- Je vois, dit-elle. Eh bien, celui-ci vous conviendrait peut-être. Mon mari était un peu technophobe, et pourtant, il l’adorait. C’est une marque chinoise ou asiatique, j’en sais trop rien.
- Et où est-il désormais, votre mari ?
- Ça, c’est une bonne question ! Si vous le croisez, la réponse m’intéresse aussi ! répliqua-t-elle du tac au tac. »
Noé écarquilla les yeux, surpris du changement de ton de la voisine et de sa réplique cinglante. Elle comprit rapidement devant son air ahuri qu’elle y avait été un peu fort.
« Je m’excuse, je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise, vous n’y êtes pour rien. Mon mari, si je peux toujours l’appeler comme ça, a disparu il y a quatre mois. Du jour au lendemain, évaporé, ne laissant que son téléphone. Il a dû trouver une marie-couche-toi-là avec qui faire sa vie, cet enfoiré ! C’est pour ça que je déménage, j’ai besoin de passer à autre chose. »
Quelques secondes passèrent, puis la voisine dit : « Enfin bon, pour 10 €, il est à vous.
- Si vous avez le chargeur qui va avec, je vous le prends. »
PARTIE II
De retour chez lui, il remercia le technicien venu lui changer sa serrure, mit son nouveau téléphone à charger puis partit prendre une douche à l’étage.
Une fois revenu dans le salon, il entendit une sonnerie qui venait du portable fraîchement acquis. N’ayant pas l’habitude de telles manifestations, il s’approcha et souleva le clapet de l’objet.
Une notification était présente sur le téléphone :
« Pour obtenir 5 000 €, présentez-vous au distributeur le plus proche et appuyez sur "retrait". »
Noé rigola en pouffant et se dit intérieurement :
« Ah ! Je savais que ces choses servaient aux escrocs, mais je ne pensais pas qu’ils nous croyaient si crédules ! »
Sur quoi, il ferma le téléphone, le débrancha et le rangea dans son pantalon.
De façon régulière, le téléphone sonnait et affichait la même notification :
« Pour obtenir 5 000 €, présentez-vous au distributeur le plus proche et appuyez sur "retrait" ».
Au bout de quelques jours, le vieil homme pestait contre cet objet qui le sollicitait toutes les heures pour ce qu’il prenait pour une escroquerie.
Le mardi suivant, il descendit au marché comme à son habitude, entreprit de commander son fromage puis alla au café saluer Ricky tout en dégustant sa boisson. A peine assit à sa table, le téléphone s’affola dans sa poche. Il sonnait et vibrait de façon discontinue. Il le sentait vibrer contre sa cuisse, comme une présence toxique dont il ne pouvait plus se débarrasser. Il ouvrit le clapet. Une nouvelle notification était apparue :
« Distributeur détecté à 47 mètres. Appuyez sur "retrait" devant le distributeur pour gagner 5 000 €. »
Sur ce, Noé referma le clapet du téléphone et le rangea dans sa poche de pantalon. À peine le téléphone avait-il regagné sa place qu’il s’excita à nouveau de façon plus sonore que la fois précédente.
C’est alors que le barman s’adressa à lui :
« Dis donc Noé, tu veux bien nous éteindre ça ? Ou alors va prendre ton appel dehors, mais là, tu déranges les autres clients. »
Gêné, le vieillard s’excusa :
« Je suis bien désolé, mon Ricky, mais je ne sais pas comment fonctionnent ces foutues machines. Je vais sortir mais je reviens tout de suite. »
Plein d’amertume, Noé sortit du café et jeta violemment le téléphone dans la poubelle du coin de la rue en ajoutant pour lui-même :
« Je savais bien que je n’étais pas fait pour avoir une diablerie pareille ! », puis il retourna terminer son latté sans sucre.
À peine avait-il repris une gorgée qu’il le sentit à nouveau vibrer dans sa poche, la mélodie maléfique se remettant à jouer son concert. Les yeux de Ricky, ainsi que des autres clients, se posèrent lourdement sur lui.
« Je… Je ne comprends pas, je suis sincèrement désolé », dit-il avant de sortir à nouveau.
Fouillant sa poche, il en sortit à nouveau le téléphone dont il ouvrit le clapet.
« Distributeur détecté à 47 mètres. Appuyez sur "retrait" devant le distributeur pour gagner 5 000 €. »
Complètement désabusé, Noé prit la route indiquée par le téléphone et se retrouva effectivement devant un distributeur de billets de banque. Il regarda le téléphone :
« Vous êtes devant un distributeur. Appuyez sur "retrait" pour gagner 5 000 €. »
Sans y croire, mais espérant faire taire une bonne fois pour toutes sa machine, il appuya sur retrait. Sans attendre une seconde, le distributeur cracha des billets en coupures de 10, 20 et 50 euros. Complètement ébahi par ce qui était en train de se passer, il ne ramassa même pas les billets que la machine envoyait sans discontinuer, perdu entre deux mondes. Une fois terminé, la sonnerie du téléphone lui fit reprendre le cours de la réalité.
« Dring dring »
Il abaissa le regard sur son portable à clapet et lut le message affiché :
« Merci d’avoir choisi notre service, à bientôt. »
Et l’écran tourna au noir. Il secoua la tête, comme pour être sûr qu’il n’était pas en train de rêver, puis se pencha pour saisir les billets dont la machine venait de lui faire don. Il retourna au café, les yeux droits devant lui, perdu dans ses pensées.
« Eh Noé, je pensais que tu étais rentré, j’ai jeté le reste de ton café. Va t’asseoir, je t’en remets un, il est pour moi celui-là », lui lança Ricky.
Noé tourna lentement le regard vers le barman, sans dire un mot, et resta sur le seuil d’entrée, la poignée de porte dans la main.
« Eh Noé ? Tu vas bien ? T’as l’air un peu palot, mon vieux, interrogea Ricky.
- Je… Je vais bien, bredouilla-t-il.
Il revint petit à petit dans le monde réel et dit : « Ne t’embête pas pour le café, j’étais venu te dire que je ne restais pas, justement. Tu peux m’appeler un taxi ?
- Ton téléphone qui n’arrêtait pas de sonner ne fonctionne plus ? tança le gérant du bar. »
Noé toucha l’objet à travers sa poche, rempli d’un sentiment d’inquiétude. Il ne savait pas réellement si le téléphone fonctionnait toujours ou non, mais il ne souhaitait pas vraiment le savoir.
« Non, je n’ai plus de batterie, appelle-moi un taxi s’il te plaît. »
*
Il essaya de laisser son téléphone sur la banquette arrière du taxi, prenant le soin de garder une main dans sa poche pour s’assurer qu’il ne revenait pas comme par magie, comme cela semblait être arrivé au café.
Il referma la porte derrière lui et guetta par la fenêtre le taxi s’en aller, toujours la main dans la poche. Le taxi tourna à gauche au coin de sa rue. Il souffla de soulagement. Le taxi était hors de vue, et toujours aucune trace du téléphone dans sa poche. Devenait-il complètement sénile ? L’avait-il vraiment jeté en sortant du café ? Tout était très confus dans sa tête. Mais les 5 000 € dans ce cas ? Ils étaient pourtant bien réels, ce n’était pas un rêve. Il fouilla dans son autre poche pour saisir son portefeuille, l’ouvrit, et vit la liasse de billets.
« Ding ding ».
Il le sentait vibrer dans sa poche. Impossible. Il glissa lentement sa main dans sa poche, avec effroi, espérant l’espace d’un instant qu’il perdait la tête et que son esprit avait inventé toute cette histoire. Pourtant, il était bien là. Il l’extirpa de sa poche et lut la nouvelle notification. Une goutte de sueur perla sur son front.
« Merci de cocher le type de musique qui vous convient. »
Plusieurs options étaient disponibles : rock, électronique, classique, cubanisto, ainsi qu’une cinquantaine d’autres styles dont la plupart lui étaient totalement inconnus. Il hésita une seconde puis réfléchit. Après tout, pour l’instant, l’objet lui avait juste fait gagner 5 000 €, cela ne le rendait pas maléfique, bien au contraire. Il approcha son doigt de l’écran et sélectionna « classique ».
Immédiatement, tout autour de lui se mit à tourbillonner. La réalité s’effaçait petit à petit dans un flou tumultueux. Il avait l’impression d’être au cœur d’une tempête, dans l’œil du cyclone : lui était immobile et rien ne l’atteignait, il ne ressentait rien de particulier, mais la vie tout autour se mua en un chaos indescriptible. Quelques secondes s’écoulèrent, mais elles parurent durer quelques minutes aux yeux de Noé. L’instant suivant, il était sur un balcon au sein de ce qui semblait être un théâtre. Au milieu se trouvait un pianiste seul. La première note vibra à ses oreilles, dans laquelle il reconnut immédiatement la Passacaglia de Haendel. C’était la musique préférée d’Elizabeth. Une larme coula le long de sa joue. Il visualisa sa femme, assise au coin du feu dans leur maison de vacances d’Entremont-le-Vieux, écoutant ce doux air au piano lors des longues soirées d’hiver. Il revivait cette scène comme si elle était réelle. Il se voyait la rejoindre dans le fauteuil, il sentait son odeur envahir ses sens, la peau de sa joue se frottait contre la sienne et son cœur chavirait au son de cette douce mélodie qu’elle appréciait tant. La larme qui coulait sur sa joue se transforma en un torrent incontrôlable, son cœur se serra, son souffle s’accéléra. Il tomba à genoux devant ce souvenir résurgent teinté d’une beauté immense et de la souffrance d’une âme sœur perdue à jamais.
Bientôt, le solo de piano se mua en un orchestre grandiose composé d’une trentaine de musiciens : cuivres, cordes, percussions ; interprétant les plus belles symphonies que le monde de la musique avait fait naître. Émerveillé, il écouta le concert pendant une heure dans la célèbre Musikverein de Vienne qu’il reconnut grâce à l’orgue de Rieger Orgelbau inauguré en 2011 qu’il avait souvent écouté joué dans des prestations vidéo enregistrées.
De la même façon qu’il avait été propulsé dans cette magnifique salle d’orchestre, il se retrouva chez lui à la fin du spectacle, au même endroit d’où il était parti, le téléphone à la main qui indiquait une nouvelle fois :
« Merci d’avoir utilisé nos services, à bientôt »
L’écran, tourna au noir. Il avait beau essayer de tapoter sur l’écran et d’activer tous les boutons visibles de l’appareil, rien ne semblait pouvoir le faire fonctionner de nouveau. Si l’expérience du distributeur ne l’avait pas pleinement convaincu, ce rêve éveillé l’avait rendu particulièrement enclin à prendre soin de l’appareil. Il posa l’engin sur la table basse de son salon puis entreprit d’aller faire une sieste à l’étage, l’émotion l’ayant laissé partiellement vidé de toute énergie. Mais Morphée avait décidé de ne pas lui faire le plaisir de ses bras en ce début d’après-midi. Se tournant et se retournant dans son lit, ressassant sans cesse la scène dont il venait d’être le spectateur, il en vint à se demander si cela s’était réellement produit ou s’il venait d’expérimenter une de ces choses que les gens appellent le rêve éveillé.
Ne trouvant définitivement pas le sommeil, il sauta de son lit pour s’installer à son bureau. Allumant son ordinateur, il chercha la salle de Vienne dans laquelle il pensait se trouver quelques heures auparavant afin de vérifier si des prestations avaient eu lieu aux heures où il pensait être dans cette salle. Lorsqu’il inscrivit le nom de la Musikverein dans son moteur de recherche, les premiers articles tombèrent : « Séisme d’une ampleur jamais vue en Autriche », « La mythique salle de la Musikverein ravagée », « Trente-six musiciens et deux cents personnes portés disparus dans l’effondrement de la Musikverein de Vienne », « La municipalité de Vienne compte ses morts après un séisme de magnitude 7 ».
Il eut un haut-le-cœur irrépressible. Avait-il vu cette nouvelle plus tôt et son esprit aurait construit un rêve sur cette information passée dans son inconscient ? Plus il y pensait, et plus la sensation d’avoir été réellement présent dans la salle s’évanouissait. Il n’y avait aucune explication plausible. Le téléphone n’était pas revenu tout seul dans sa poche. Les 5 000 € du distributeur provenaient de son compte. Il perdait complètement la raison et son esprit devenait toxique.
Plusieurs jours s’écoulèrent, sans incident particulier, ce qui lui fit comprendre pour de bon que son esprit lui avait joué des tours. Une intoxication alimentaire, peut-être ? La fatigue cumulée des derniers jours ? Le téléphone fonctionnait comme un téléphone, bien que son incompétence en matière de technologie ne lui permît pas d’en tirer beaucoup plus que de simples appels ou messages textes qu’il échangeait péniblement avec sa fille. Reprenant le cours normal de sa vie, il se rendit, comme tous les mardis, au marché. Légumes, viandes, fromage puis petit arrêt café chez Ricky comme à l’habitude. Quand il rentra dans l’échoppe, Ricky ne lui adressa pas la parole. Il avait les yeux rivés sur son comptoir, la mine basse et l’œil humide. Depuis cinq ans qu’il venait toutes les semaines, c’était bien la première fois que Ricky n’avait pas une attention particulière pour lui. Décontenancé, il s’approcha du bar pour commander son café, supposant que cette fois-ci, il ne lui serait pas servi à sa table.
« Bonjour Ricky, je voudrais un café avec un bouchon de lait et sans sucre s’il te plaît, demanda Noé. »
Le barman leva la tête vers son client et répondit d’un ton maussade :
« Oh, toutes mes excuses Noé, je ne t’avais pas vu. Bien sûr, je te prépare cela tout de suite. »
Il se retourna et commença la préparation de la boisson, et Noé reprit :
« Ça n’a pas l’air d’aller ? C’est bien la première fois que je te vois comme ça ! »
Sans se retourner et sans arrêter sa préparation, Ricky répondit :
« Ahh ça ne va pas fort, mardi dernier je me suis fait escroquer. Ou voler. Je ne sais pas très bien ce qu’il s’est passé en fait, mais j’ai 5 000 € qui ont disparu des comptes de l’entreprise. La banque me dit que je les ai retirés au distributeur du coin et refuse catégoriquement de me rembourser. J’y comprends vraiment rien, d’autant que ça représente beaucoup pour moi, surtout que les affaires ne marchent pas fort depuis plusieurs mois, c’est un sacré coup au moral… Mais bon, tu n’es pas là pour écouter mes histoires tristes, mon Noé ! Va t’asseoir, je t’apporte ton café dès qu’il est prêt ! »
PARTIE III
Lorsque Ricky se dirigea vers la table de Noé, il ne le vit pas. Celui-ci s’était enfui en courant après sa conversation avec le barman ruiné. Il mit plusieurs secondes à ouvrir la porte d’entrée de sa maison, son insertion maladroite faisant riper la clé dans la serrure à plusieurs reprises. Il ouvrit finalement la porte en sueur. Les gouttes perlaient sur son front et il haletait. Il venait de prendre conscience de la réalité. L’objet était maudit, il n’y avait pas d’autre explication. Lui qui avait toujours éprouvé une grande aversion pour la technologie, sa peur et sa haine envers l’objet n’en étaient que plus grandes. Il le jeta violemment par terre dans l’entrée de la maison et courut vers la porte du garage. Il en revint avec un marteau et, sans hésitation, le brandit haut, bien déterminé à sceller le sort qui revenait de droit à cet objet de démon. Mais à peine avait-il commencé à abaisser sa main vengeresse que le téléphone se mit à sonner. Il recevait un appel. Elizabeth. C’était le nom affiché sur l’écran du téléphone. Sa mâchoire tomba aussi rapidement que le marteau qu’il tenait pourtant fermement la seconde précédente. Le temps s’arrêta. Il fixait l’écran, lisant et relisant sans cesse le nom affiché. Elizabeth.
« Impossible », se répéta-t-il. « C’est impossible ! » se mit-il à hurler de plus en plus fort.
Il fit les cent pas dans la maison, ses yeux rivés sur le téléphone et le prénom qui s’affichait. Cela lui parut durer une éternité, pourtant le téléphone ne cessait de sonner. Il massa compulsivement son visage entre ses deux mains, comme pour vérifier qu’une fois de plus, il était bien ancré dans la réalité. Il se remémora les répercussions désastreuses des dernières sollicitations du téléphone : le pauvre Ricky et, surtout, le séisme de Vienne tuant probablement des centaines de personnes. Qu’est-ce qui pourrait bien arriver cette fois-ci ?
Malgré tous ses muscles qui lui criaient de ne pas appuyer, malgré toute sa raison qui l’implorait de faire de même, il céda aux sirènes de l'appareil. Il décrocha.
« Allô ? Mon Noé ? C’est bien toi ? susurra une voix douce. »
Aucun son ne sortit de sa bouche en retour, il ne put qu’étouffer un sanglot et laisser les larmes festoyer le long de son visage.
« Ohhh Noé… Tu me manques tellement, mon chéri. »
Les questions se bousculaient dans sa tête :
« Où… où es-tu ? C’est bien toi ? Comment cela est-il possible ?
- C’est bien moi, mon petit Calisson - il n’avait pas entendu ce surnom depuis la disparition de sa femme, ce qui lui fit lâcher une seconde vague de sanglots -, mais je ne saurais pas te répondre, tout est tellement étrange ici. Je ne comprends pas bien ce qui m’arrive. »
Il n’insista pas. Tout au fond de lui, la réponse à ses questions ne lui importait guère. Elle était là, et c’était bien tout ce qui comptait.
« Mon amour, je t’aime tellement si tu savais. La vie sans toi a perdu toute saveur. Je donnerais tout pour pouvoir être avec toi de nouveau.
- Je t’aime aussi, mon petit Calisson. Je suis toujours avec toi tu sais, mon amour t’accompagnera à jamais.
- Comment… Comment puis-je… »
Il n’avait pas pu terminer sa phrase, coupé par le son provenant du téléphone :
« Bip, bip, bip, bip. »
Ce son, il ne le connaissait que trop bien. C’était la fin de la communication. Il l’éloigna de son oreille et lut le message :
« Merci d’avoir choisi notre service, à bientôt. »
Il pianota sur le téléphone, essayant de la rappeler par quelque moyen que ce soit, ouvrant chaque application possible de l’appareil, ne pouvant se résigner à cette fin abrupte. L’espace d’un instant, il avait vécu à nouveau, et il ressenti cette situation comme une nouvelle perte de sa femme. Les années nécessaires à son deuil, par ailleurs jamais réellement accompli, s’effacèrent en quelques instants. Il sombra immédiatement dans une tristesse infinie et finit par s’endormir sur le plancher après plusieurs heures, épuisé d’avoir pleuré toutes les larmes de son corps.
Il fut réveillé par des coups sur la porte : « Toc, toc, toc. »
La brume du réveil lui fit oublier temporairement les événements de la veille et il se leva, le dos en compote d’avoir dormi par terre. Il ouvrit la porte et vit deux gendarmes qui se tenaient là.
« Monsieur Fornario ? » Il acquiesça d’un signe de tête. La pensée furtive d’être arrêté pour le vol de l’argent de Ricky se façonna dans son esprit.
« Bonjour. Clarisse Fornario est bien votre fille ? » Une nouvelle fois, il inclina la tête positivement. Le nom de Ricky s’effaça de sa conscience.
« Nous sommes au regret de vous informer que votre fille est décédée hier soir à l’Hôpital Roger-Salengro de Lille des suites d'un accident de voiture. Nous vous présentons toutes nos condoléances. Nous vous laissons ces papiers qu’il faudra remplir pour récupérer le corps. Est-ce que ça va aller ? »
Il prit les papiers et referma la porte, sans un mot aux gendarmes. Il les déplia en s’agenouillant à terre et y vit en grosses lettres : « Décès de Clarisse Fornario, 39 ans, née à Villeurbanne le 02/09/1987 ».
Malgré le poignard qu’il venait de recevoir en plein cœur, cette fois aucune larme ne coula, probablement toutes épuisées au cours de la nuit dernière. Il regarda le téléphone, qui était toujours là, sur le plancher. Il le fixa quelques secondes et détourna son regard pour le poser sur le marteau qui était, lui aussi, toujours présent non loin. Dans un accès de rage indescriptible, il s’en saisit et asséna au téléphone autant de coups que sa forme physique lui permit. Le téléphone était en mille morceaux, eux-mêmes complètement broyés, mais cela n’apaisa sa tristesse d’aucune mesure. Il resta là, admirant son méfait quelques minutes, puis se leva pour aller chercher le balai. Il voulait que cette chose disparaisse de sa vie une bonne fois pour toutes. Se retournant en direction du garage, il entendit :
« Ding ding »
Il devint pâle et des vertiges manquèrent de le faire tomber. Vacillant, il se rattrapa dans l'encadrement de la porte et, se retournant une nouvelle fois, ne put que constater que les débris n’étaient plus là. À nouveau, la sonnerie se fit entendre :
« Ding ding »
À bout de forces, il plongea la main dans sa poche de pantalon et constata, avec la plus grande amertume qu’il n’avait jamais ressentie, que le téléphone y était, intact.
Il l’en sortit, souleva le clapet et y lut la notification affichée :
« Restauration système possible. Voulez-vous procéder ? »
Cette fois, il n’hésita pas longtemps : le téléphone ne pouvait plus rien lui prendre, la chose la plus chère à son cœur lui ayant déjà été ravie, probablement par Satan lui-même d’ailleurs. Il avait bon espoir qu’une restauration signifiât que l’ensemble des dégâts serait réparé, mais la vileté de l’appareil l’en fit tout de même douter.
Il appuya sur « accepter ». La seconde suivante, la réalité se transforma à nouveau en un ouragan déchaîné dont il semblait être le centre, puis il disparut.
*
Clarisse posa un lourd carton dans l’allée du garage, l’étiqueta « Livres », et souffla un bon coup tout en s’essuyant le front du revers de la main. C’était le dernier. Elle se tourna vers la maison de son enfance pour saisir tous les souvenirs que la bâtisse lui rappelait. Elle dévala l’allée à grandes enjambées, saisit un maillet, le leva bien haut et donna trois coups secs dans un poteau en bois devant la maison. Une pancarte y était accrochée :
« Maison à vendre – Vide-grenier, tout doit disparaître ».
Suite à cela, elle s’installa sur une chaise, à l’ombre du garage. Il ne fallut qu’une heure pour que les premiers curieux fassent leur apparition. Ricky était l’un des premiers sur place, non tant pour dénicher les bonnes affaires, mais pour présenter ses respects à Clarisse.
« Bonjour, entreprit-il. J’ai bien connu Noé, il venait très régulièrement dans mon café plus bas dans le village. Je voulais vous présenter mes hommages, c’était une très belle personne. »
Clarisse se leva pour se rapprocher de cet homme qui semblait penaud. Elle lui tendit la main pour la lui serrer.
« Je vous remercie. Mon père parlait également beaucoup de vous. Il appréciait énormément ses petits moments dans votre établissement. »
Il eut un sourire gêné.
« Puis-je vous demander si une cérémonie sera organisée ? Je souhaiterais pouvoir lui dire au revoir comme il le mérite.
- Malheureusement, il n’est pas légalement mort, juste déclaré disparu. On ne peut donc pas organiser d’enterrement ou de crémation. Mais nous réunissons ses proches la semaine prochaine dans une auberge qu’il affectionnait tout particulièrement avec ma mère. Vous y êtes bien sûr convié, je vais aller chercher une feuille pour vous noter les détails. »
Au moment où elle allait rentrer par la porte du garage, une personne l’interpella : « Excusez-moi Madame, c’est combien ça ? »
Il tenait dans sa main le téléphone à clapet qui avait causé la perte de Noé.
« Oh, pour 10 €, il est à vous. »
Dans un bon corps, tout y loge !
Le chirurgien enfila sa blouse bleue à usage unique, attendant que l’interne de garde lui réponde :
— Homme d’une quarantaine d’année en sepsis sévère sur une péritonite appendiculaire d’après le scanner.
— Ok, allons nettoyer son bide dans ce cas, valida-t-il sèchement.
Il ajusta ses gants stériles dans un claquement de latex et s’adressa à la jeune médecin d’un ton vindicatif :
— Qu’est-ce que tu fais encore là à m’observer ? Habille-toi pour m’assister !
Le docteur Samaille scrutait l’infirmière qui badigeonnait la substance jaune sur l’abdomen du patient, lorsqu’il remarqua d’anciennes cicatrices :
— Des antécédents particuliers ?
— Je… gu… p… bredouilla l’étudiante qui tentait de rester concentrée pour ne réaliser aucune faute d’asepsie.
— Figure-toi qu’on n’en sait rien, la sauva l’anesthésiste. Tu as en face de toi John Doe en personne. Ce mec est arrivé, plié en deux de douleurs et sans papiers, dans le hall de l’hôpital avant de s’effondrer à l’accueil.
— Un SDF, peut-être ? Mais sans les odeurs et la croûte de saleté dans ce cas, lança-t-il avec dédain.
— Il a été intubé et ventilé avant qu’on puisse lui demander quoi que ce soit donc tu vas devoir te débrouiller, compléta le professionnel.
— Préparez-moi ce qu’il faut pour une laparotomie alors, demanda-t-il à l’assistante de bloc.
Rapidement, il posa les champs opératoires et incisa la peau. Il disséqua les différents plans cutanés puis les organes, un à un, afin de repérer les zones d’intérêt :
— Ça colle, c’est très inflammatoire, pesta-t-il. Aspire mieux que ça !
La pauvre interne peinait à contenter son mentor. Des bruits de couloir évoquaient pourtant un autre homme par le passé, loin du personnage acariâtre et cruel d’aujourd’hui. Elle s’exécuta avec difficulté, ce qui lui valut quelques gouttes de sueurs. Il s’exclama :
— La voilà ! Entourée d’un bel abcès.
Il désigna du doigt l’appendice qu’il cisailla net puis extirpa du ventre :
— Envoyez-moi ça en analyse.
Lorsqu’il la prit à pleine main, il constata une consistance pierreuse, étrange. Il n’était pas rare qu’un amas fécal s’y loge et l’obstrue, causant une infection. Cependant, cette fois, le caillou lui semblait différent. Il appuya sur le morceau de viscère pour en extraire un petit objet métallique qu’il disposa sur la table. Une bague. Une magnifique bague. Les professionnels présents s’approchèrent :
— Il semblerait que quelqu’un n’ait pas vu la surprise au fond de sa coupe de champagne et l’ait avalée, plaisanta l’anesthésiste.
— Quel imbécile ! Qui fait ça, enfin ? Elle est allée tout droit se coincer dans un recoin intestinal, ajouta le chirurgien qui aimait conserver le dernier mot. Rince-moi ça, veux-tu ?
Il continua son geste, nettoya et sutura d’un surjet expérimenté tandis que l’infirmière aspergeait de sérum physiologique le corps étranger fraichement extrait. Il douta et s’arrêta pour l’observer minutieusement. Il se sentit tressaillir :
— C’est impossible.
Il l’avait reconnue instantanément. Il regarda une seconde fois, au détail près et se déstérilisa :
— Je te laisse fermer. J’ai des choses à tirer au clair.
Il embarqua le caillou. La jeune interne, ravie, s’exécuta. Les deux autres soignants dans la pièce échangèrent un regard entendu, soulignant une fois de plus l’attitude loufoque du chirurgien, qui lui, paraissait déjà ailleurs. Ce dernier s’enferma dans son bureau et vérifia l’objet. En son centre, l’inscription A+B pour toujours émaillée par le temps était bien présente. Il en était certain, il s’agissait de la bague de fiançailles qu’il avait fait gravée mais qu’il n’était jamais allé chercher, il y a de ça dix ans. Ce petit anneau aurait dû être détruit, refondu, ou broyé. Pourtant, il était bien là. Il était noirci, oxydé par les enzymes digestives : abîmé mais intact. Pourquoi cet homme l’avait-il au fond de ces intestins ? Il lui tirerait les vers du nez dès que possible. Encore fallait-il qu’il se réveille, vu son état. Pouvait-il aller raconter à la police ? Non bien sûr que non. Dire quoi ? « J’ai retrouvé une alliance que je devais offrir à ma femme le jour de son décès. Ah et elle était au fond du bide d’un mec ». On le prendrait pour un fou. Il manquait de jugeote depuis que sa femme avait disparu. Tout le monde le savait. Le chirurgien sortit prendre l’air, l’objet serré dans sa paume, à pinailler sur l’explication la plus plausible qui soit.
Il se remémora les faits.
7 juin 2012. Il attendait l’appel de la bijouterie lui confirmant la bonne réception de son alliance. Il l’avait choisi début mai, afin de faire se demande en août sur son lieu de vacances. Il avait confirmé la taille à l’aide d’une des babioles de sa future épouse et avait décidé d’y adjoindre une note personnelle, d’où le délai d’obtention.
A 16h20, au lieu de la voix tant attendu de la vendeuse, c’était un lieutenant de police qui l’avait contacté. On avait retrouvé, sur l’un des ponts surplombant la Deûle, les affaires supposées d’Adeline, sa chère et tendre, à deux pas de chez elle. Apparemment, ses vêtements pliés avaient été disposés soigneusement à côté de ses chaussures, ainsi que son sac contenant ses clés et ses papiers. C’était un promeneur suspicieux qui avait donné l’alerte, ne voyant personne aux alentours, ni dans l’eau ni sur les berges et trouvant étrange que rien n’ai bougé depuis son passage tôt le matin jusqu’à son retour du travail. Seul le smartphone avait disparu. La police avait alors débarqué pour enquêter et avait contacté son concubin. David Samaille était rentré en trombe, paniqué. Il avait fouillé la maison, à l’aide des officiers sans y retrouver sa future épouse. Sa voiture était garée dans l’allée. Il avait donc rejoint la supposée scène de crime en début de soirée scrutant le fil de l’eau, espérant qu’elle lui livre le secret de ce qui s’était passé. Elle aimait marcher seule. Elle avait dû faire une mauvaise rencontre. Il y avait forcément une explication logique.
8 et 9 juin 2012. La vie d’Adeline avait été passé au crible. Les officiers avaient vérifié ses communications, le contenu de son téléphone, interrogé les proches, les témoins et les voisins. Ils avaient recherché des images de vidéosurveillance mais malheureusement peu couvraient la zone en question. Ils avaient vérifié les lieux de passage habituels, retracé ses derniers jours, exploité ses informations bancaires. Aucune donnée digne d’intérêt : une vie rangée de femme au foyer sans enfant. A priori, elle était partie se balader juste après le départ de David vers 7h30, sur le chemin menant à la citadelle, derrière chez elle. Son téléphone avait borné dans son quartier puis plus loin à la madeleine puis Wasquehal puis Roubaix vers 11h15, puis s’était éteint. Les enquêteurs s’étaient vite orientés vers une petite frappe connue des services qui avait dérobé l’appareil, saisissant l’opportunité d’un objet négligemment laissé là sur le pont, pour le revendre au plus offrant. La mémoire avait été, selon lui, effacée, la puce jetée et ledit smartphone jamais retrouvé. Les plongeurs avaient sondé le fleuve sans succès à maintes reprises. Aucun corps ou objet ayant appartenu à Adeline n’était remonté.
Le reste du mois de juin 2012. Les enquêteurs avaient reconstitué le parcours de la disparue et, avec les éléments recueillis, procédé à quelques auditions sans qu’aucune piste franche ne ressorte.
De juillet 2012 à juin 2013. Les policiers avaient fouiné partout. Devant l’absence d’infraction, de traces de violence ou d’élément probant, la disparition inquiétante s’était doucement tassée.
Juillet 2013. On avait délivré au chirurgien un certificat de vaines recherches. Les enquêteurs conclurent officieusement à un malheureux accident ou un geste désespéré. Lui seul n’avait jamais adhéré à cette hypothèse. Sans corps, il n’y croirait jamais.
Ainsi, le message laissé par la bijoutière sur le répondeur du domicile, ce 7 juin 2012 à 10h08, avait paru dénué de sens. D’ailleurs, pourquoi n’avait-elle pas appelé sur son numéro de portable ? Il serait peut-être parti du travail et aurait surement retrouvé Adeline rapidement. Rien de tout cela n’aurait eu lieu. Evidemment, il n’était donc jamais allé récupérer son dû. À quoi bon ? Pour la mettre où ? Si encore, il y avait une tombe, il l’y aurait glissé mais il ne voulait pas s’y résigner.... Il avait donc appelé, la semaine suivante, en dehors des heures d’ouverture de la boutique, refusant de devoir se justifier pour annuler sa commande. Il n’avait pas eu le cœur d’avoir son interlocutrice directement en ligne et avait préféré laisser un message. Il avait été clair : « Je n’en veux plus, détruisez-là ». Elle penserait à une banale rupture, et cela lui convenait. De toute façon la bague était déjà réglée, et il ne voulait pas récupérer l’argent. L’enregistrement n’avait-il pas été écouté ou bien même suivi ? Il retourna les faits dans tous les sens : une seule explication tenait la route. Quelqu’un avait laissé l’objet planqué dans un recoin du magasin pendant des années. La bijouterie avait dû être braquée par l’homme sur sa table d’opération. Les policiers, arrivés rapidement avaient poursuivi le voleur. Pris au piège dans une ruelle, il avait avalé le butin dérobé afin de faire disparaitre toute preuve de culpabilité lors de son interpellation. Une fois relâché, il a évacué les biens par les voies naturelles, sauf l’alliance dont le diamant s’était coincé dans son appendice. Voilà tout. Tordu mais possible. Ou alors, la bague avait simplement été revendue, en catimini, et avalée par mégarde. Il devait vérifier ses propos. Il saisit le nom du bijoutier sur internet. Ouf, il existait toujours. Jamais mieux servi que par soi-même, il fila directement à la boutique pour des explications.
Le magasin n’avait pas vraiment changé, les locaux avaient certes été rafraîchis mais il reconnut la disposition d’antan. Les présentoirs propres et brillants laissaient briller les perles et pierres disposés en rang. Une hôtesse l’accueillit :
— Bonjour monsieur, que puis-je faire pour vous ?
— Hé bien, murmura-t-il ennuyé, j’ai une question un peu particulière.
— Je vous écoute, déclara-t-elle. Elle en avait vu passer des demandes étranges, loufoques et paradoxales mais elle ne s’attendait pas à celle-là.
— Avez-vous déjà été cambriolé ?
— Ici ? Jamais. Et je travaille dans ce magasin de longue date ! Pourquoi demandez-vous cela ?
— C’est certain ?
— Sûr et certain.
Il parut déstabilisé mais embraya :
— Alors dans ce cas, si un bijou commandé et payé il y a de cela plusieurs années n’avait pas été récupéré par son propriétaire mais qu’il demandait de le détruire, vous le feriez ?
— Bien sûr, mais cela n’est jamais arrivé.
Il tiqua mais poursuivit :
— Si par mégarde, la consigne n’avait pas été suivie, qu’en auriez-vous fait ?
Elle le dévisagea. Était-il journaliste ? Contrôleur de quelque chose ? Elle s’efforça de répondre en toute franchise :
— Bien nous le mettons de côté. J’imagine que nous finirions à terme par le remettre en vente.
— Même s’il est personnalisé ?
— Ah non, dans ce cas non, ou alors en seconde main peut-être, en le notifiant bien lors de l’achat. Vous recherchez quelque chose en particulier ?
Il sortit le tiquet d’époque de sa poche, chiffonné, qu’il s’était refusé à jeter.
— Dis donc ça date. C’est ce bijou dont vous me parlez ?
Il acquiesça.
— Vous avez de la chance, nous étions déjà informatisés. Je vais chercher.
Elle pianota sur son ordinateur et tapa la référence indiquée. Elle tourna l’écran :
— Pas besoin de suppositions farfelues, votre bague a bien été remise contre signature. Regardez, voilà la personne qui l’a récupérée.
Le docteur Samaille s’approcha et constata avec effroi qu’il ne connaissait que trop bien l’écriture en question. Adeline avait apposé son nom, et ce le jour même de sa disparition. Et si quelqu’un l’avait repérée avec ce bijou de valeur, l’avait suivie et enlevée ? Le ravisseur aurait manigancé une histoire de suicide, en disposant ses affaires ostensiblement mais la retenait prisonnière quelque part. Mais ça n’expliquait pas pourquoi la bague avait atterri dans son abdomen. Mais bien sûr ! De rage, lui avait fait bouffer en s’évadant. Il secoua la tête. Il n’avait pas les idées claires. Il fallait qu’il appelle la police. Ils étaient plus à même que lui d’enquêter et il avait désormais un indice pour relancer l’enquête.
— Et donc cet homme est toujours hospitalisé ? questionna le flic à lunettes qui l’auditionnait.
— Oui, dans le service de chirurgie viscérale, ou peut-être encore en réanimation. Je ne sais pas trop.
— Vous ne disposez donc pas de son identité ?
— Non.
— Vos collègues vont pouvoir confirmer votre histoire ?
Il hocha la tête. La collaboratrice assise sur le coin du bureau lui tendit un sachet ouvert :
— Remettez-nous l’alliance, nous allons la faire analyser. Notamment pour confirmer qu’il existe bien des traces d’ADN de cet homme dessus et peut-être de votre femme. Elle peut nous apporter beaucoup informations.
Il la sortit de sa poche et l’y jeta dedans.
— C’est peut-être une grande avancée, hein ? interrogea-t-il plein d’attentes.
— Nous l’espérons.
— Si c’est un voyou, il sera probablement dans vos fichiers. Je vous en prie, faites vite, ma femme est peut-être encore vivante quelque part !
— Nous allons repartir du début, réinterroger tout le monde. On vous recontactera dès que possible, dès que nous disposons de nouvelles pistes, c’est promis.
Il se leva et quitta les locaux de la PJ de Lille qu’il avait sillonné malgré lui en cette triste année. Les jours suivants lui parurent interminable. Il partit travailler comme à son habitude, l’esprit ailleurs, en rendant visite régulière à l’inconnu, suspect numéro un, attendant désespérément qu’il sorte du coma. Ce mec lui rappelait quelqu’un, mais impossible de savoir où et quand il l’avait vu. Il s’efforçait de se souvenir : une connaissance ? Un passant ? un commerçant ? Ce type avait gâché sa vie. Il aurait dû le laisser mourir sur table mais cela l’aurait empêché d’entendre sa version des faits. Au diable Hippocrate, on parlait d’un salop qui avait peut-être torturé sa future femme, violé ou même tué. Un soir, alors que le temps se faisait trop long à son goût, il décida de marcher en rentrant du travail, suivant sur les traces d’Adeline. Il s’engagea dans le chemin derrière la maison, longea les quais de Deûle effleurés par un soleil couchant. Un peintre dessinait une péniche entourée d’arbres et de passants, façon impressionniste. Des joggeurs s’efforçaient de maintenir un rythme régulier et le doublèrent aisément. Des notes de musique de jazz émanaient au loin de certains bar du vieux Lille. Il repensait à elle, son visage si fin, ses yeux si bleu et profond. Sa tâche de naissance dans la nuque en forme de poire. Qu’avaient-ils tous manqué ? Il aimait cette vie, avant que tout ne bascule. Il sentit son smartphone vibrer dans sa poche :
— Allo ?
— Bonsoir monsieur Samaille, inspecteur Bourichon à l’appareil. Je tenais à vous faire savoir que nous avons du nouveau. Le témoin principal est revenu sur sa déposition initiale, nous aurions besoin de vous dès que possible afin d’éclaircir certains points.
— J’arrive de suite, si c’est bon pour vous.
Il regarda l’heure : dix-neuf heures dix.
— Je vous attends.
En moins de vingt minutes, David Samaille était arrivé au commissariat central, et assis dans une salle d’interrogatoire, « pour être plus au calme », l’avait-on rassuré. Le flic entama :
— Bien, nous étions partis du principe que votre femme avait quitté le domicile vers 7h30 après votre départ. Cependant, le promeneur a fini par nous avouer qu’il était parti en retard au travail cette journée-là. Il craignait qu’on le dénonce à son patron et qu’il soit sanctionné.
— Mais vous n’aviez pas vérifié ?
— Si, mais le petit jeune de l’époque qui s’en est chargé n’était pas de plus rigoureux. Bref... Le bornage de son téléphone et sa mère, chez qui il vit toujours, confirment qu’il ne s’est simplement pas réveillé à l’heure. Il est passé près du lieu de disparition vers 11h15. Ce qui laisse un laps de temps énorme.
— Mon dieu ! s’indigna le chirurgien.
— Il est noté ici qu’un message sur votre répondeur a signalé à 10h08 la bonne réception du bijou. Nous avons sa signature électronique à 10h30. Tout porte à croire qu’elle est restée chez vous jusqu’à cette heure-là, a entendu l’information et qu’elle s’y est rendue à votre place. Est-il possible qu’elle y soit allée à pied ?
— Bien sûr, la boutique n’est pas loin du tout, sur la Grand place. Nous y sommes en dix minutes pour un bon marcheur comme elle. Et honnêtement, elle oubliait souvent son téléphone, donc il ne faut pas compter dessus pour retracer son parcours.
— Bien, ça coïncide donc. La voiture n’a pas bougé. Elle serait donc rentrée vers 10h40, allez 45 avec la paperasse et si elle a flâné un peu dans le centre. Cela nous laisse tout de même un battement de 30 minutes.
Il marqua une pause puis reprit :
— J’ai une hypothèse monsieur Samaille.
Le cœur de David battait la chamade. Il voulait la vérité :
— Dites-moi, je vous en prie.
— Vos fadettes prouvent que vous avez essayé de joindre la bijouterie ce matin-là... Et si vous aviez appris, ce jour-là, qu’elle avait récupéré le bijou ?
Il sentit le vent tourner, tandis que le policier continuait :
— Si, de ce fait, vous étiez revenu du travail plus tôt, pour vous en expliquer ou faire votre demande, pris de court ? Si elle avait refusé ou que vous vous étiez énervé de son excès de zèle, qui gâchait la surprise ? Vos collègues nous ont confirmé que vous n’étiez pas quelqu’un de très calme et compliant. Ai-je raison ?
— Je n’étais pas comme ça avant. A l’époque, je veux dire.
— Tiens donc... Vous avez dérapé, vous l’avez frappé, sous la colère, et le coup l’a mortellement blessé. Vous avez tout inventé pour couvrir votre crime. Vous avez dissimulé cette bague plusieurs années, peut-être même laissée sur son corps. Puis vous l’avez fait réapparaître comme par magie, lors d’une « intervention ». Ma question est pourquoi ? Et pourquoi maintenant ?
— Enfin quel serait mon intérêt de rouvrir l’enquête si j’étais coupable ?
— La déclarer enfin morte pour toucher une quelconque somme d’assurance vie ?
— Je ne manque pas d’argent enfin !
— On n’a jamais assez d’argent, déclara l’inspecteur, buté dans son raisonnement.
— Vérifiez, ce matin-là, j’ai opéré jusqu’à votre appel du 16h.
— Nous avions déjà confirmé cela mais si j’ai bien compris, entre chaque tour opératoire, chaque installation, vous disposez d’un laps de temps certain qui vous aurez permis de faire l’aller-retour chez vous.
— Et où aurais-je enterré le corps ?
— Ça c’est à vous de nous le dire.
— On est en plein délire… je veux un avocat.
L’homme en uniforme marqua une pause et s’adressa solennellement au médecin :
— Et si c’était vous qui déliriez monsieur Samaille ? Vos collègues ne peuvent même pas confirmer que c’est bien la bague qui a été extraite du corps. Elle lui ressemble mais comme vous vous êtes empressé de partir, ils n’ont pas pu l’attester avec certitude. Et si vous aviez saisi l’opportunité d’échanger ce bijou pour vous dépêtrer d’une situation qui vous rongeait ?
— Mais non !
— D’autant que les résultats ADN sont tombés… il n’y a que le vôtre et celui de madame sur la bague. Pas d’autre individu masculin comme vous le prétendez...
— Je ne suis pas cinglé. Et lui vous avez pu l’identifier ? Concentrez-vous sur ce type, merde ! Il détient ma femme ! Vous perdez du temps avec moi !
— Pas encore, mais honnêtement, je ne pense pas que cela changera quoi que ce soit. Le prélèvement a été réalisé secondairement, le patient était encore trop instable et nécessitait des soins immédiats.
David cria de désespoir :
— Ahhhhh mais c’est pas possible !
— Gardez votre calme, monsieur. Nous allons réaliser une expertise psychiatrique si vous le voulez bien ?
— Pourquoi ? Pour savoir si je peux être placé en garde à vue ?
Les deux agents dans la pièce se jetèrent un regard complice :
— Oui, je ne suis ni fou ni con.
Alors qu’ils allaient quitter la pièce, et laisser pénétrer le spécialiste, une femme entra dans l’embrasement de la porte, stoppant tout mouvement :
— Patron, les résultats sont tombés, c’est incompréhensible !
L’individu se réveilla doucement, alors que les réanimateurs levaient la sédation. Les cicatrices encore fraiches lui tiraillaient l’abdomen. Il mit un moment à reconnaître l’endroit où il se situait : des murs blancs, des machines aux bips réguliers, une odeur de produits désinfectants et une impersonnalité totale. L’hôpital. Le patient fut surpris de découvrir la garde policière à l’entrée de sa chambre mais ne s’en formalisa pas. Il savait qu’il devrait répondre de ses actes. Il n’avait pas choisi cet établissement pour rien. Il toussota, la gorge enrouée du tube qui venait d’être retiré. L’un des officiers en uniforme demanda au médecin :
— Nous pouvons l’interroger ?
— Laissez-moi quelques instants pour vérifier que tout est ok et je vous laisse ma place.
Le professionnel confirma la réactivité pupillaire d’un noir intense qui contrastait avec la clarté bleu ciel de son regard, il stimula ses réflexes qui répondirent bien, l’ausculta et hocha la tête pour confirmer son retrait. Le plus haut gradé démarra :
— Je pense que vous avez des choses à nous expliquer.
— Je sais... Je ne voulais pas tout ça. Je voulais éviter de blesser et de décevoir. J’avais honte pour ma famille.
La voix frêle et oscillante était à peine audible. L’officier continua :
— Votre ADN ne peut pas mentir. Si vous voulez innocenter le docteur Samaille d’un enlèvement ou d’une mort qui n’a jamais eue lieu, c’est le moment.
L’individu tourna la tête vers la fenêtre, cherchant une lueur, un signe pour se donner de la force. Le policier remarqua la trace brune dans son cou, au pourtour d’un cathéter. Le patient entama :
— Ce matin-là, j’ai reçu l’appel de la bijouterie qui ne m’était pas destiné. J’ai compris que David allait faire sa demande en mariage. Adeline ne se reconnaissait plus dans sa vie qui se destinait à des enfants, une union parfaite. Elle aimait David d’une amitié indéfectible mais n’était pas complétement heureuse.
— Vous parlez souvent de vous à la troisième personne ?
— Ce n’est plus moi. Mais puisque ça vous perturbe... J’ai simulé une disparition pour cacher une vérité qui aurait anéantie nos proches Je ne m’étais jamais sentie femme. Je craignais de m’enfermer à jamais dans un corps qui n’étais pas le mien. Alors oui, j’ai fui. J’ai recommencé une vie, ailleurs, je me suis fait opérer, une transition en homme, je me suis procuré des injections pour me viriliser. Et cette foutue bague, je l’ai embarquée pour conserver David comme une partie de moi. Je l’ai avalé symboliquement pour ne pas le perdre, et malheureusement, elle n’est jamais ressortie...
Ave César
Perplexe, je regardais l’engin, installé au milieu du salon du château du 18ème siècle dont je venais d’hériter. Incongru et insolite.
Un vieil oncle célibataire et sans progéniture connue me l’avais légué.
Nous n’étions pas très proches, et je crois que j’étais le seul de sa nombreuse famille à lui rendre encore visite ces dernières années. Mes parents, mes oncles, tantes et autres cousins avaient tous renoncé à sa fréquentation. Il faut dire que le personnage n’était pas très agréable, souvent ronchon, critiquant tout et n’aimant quasiment personne. J’étais l’exception qui confirme la règle, ce qui pouvait s’expliquer par le fait que nous partagions une passion commune : l’Histoire. Avec une préférence marquée pour une même période, celle de l’Antiquité grecque classique.
Une semaine plus tôt, j’avais assisté aux obsèques de mon oncle et prononcé son oraison funèbre en invoquant Alexandre le grand dont il était l’un des plus fervents admirateurs, à l’exception de sa conquête du Penjab qui avait, selon mon oncle, ouvert la porte à la colonisation anglaise. Il avait maintes fois regretté que l’empereur décède aussi jeune et qu’il ne reste aucune trace concrète de ce magnifique héros. Tout ce que l’on savait de lui était rapporté, modifié, présenté de différentes manières, selon le point de vue qui arrangeait l’auteur ou les lecteurs, et sans doute peu fidèle à la réalité des choses.
Autour du cercueil, nous étions peu nombreux : pas de famille, aucun ami, un ancien collègue de la faculté de Brest, où il avait enseigné, qui représentait l’institution, un voisin égaré, deux préposés des pompes funèbres et un notaire.
L’inhumation terminée, celui-ci s’était présenté comme le dépositaire du testament de mon oncle et m’avait prié de bien vouloir passer à son cabinet le lendemain matin. Lorsque je m’y étais rendu, j’avais appris que j’étais devenu légataire universel. Tous les biens de mon oncle me revenaient. Ils étaient nombreux. Je me trouvais désormais à la tête d’un patrimoine immense qui comprenait le château dans lequel résidait mon oncle, les parcs, bois, étangs et terres agricoles qui l’entouraient, des millions astucieusement placés dans des sociétés offshores, des lingots soigneusement conservés dans un coffre à la banque de France ainsi que quelques centaines de milliers d’euros qui m’attendaient tranquillement sur un compte bancaire courant.
— Pour vos premiers frais, m’avait dit le notaire, simplement de quoi voir venir.
— Largement de quoi voir venir, avais-je pensé, en comparant nos échelles de valeur, parfaitement dissemblables.
L’homme de loi avait ajouté que, pour entrer en possession de cet héritage, il me faudrait toutefois remplir une condition. Lorsque je lui avais demandé laquelle, il ne m’avait pas répondu directement, mais m’avait remis, très cérémonieusement, un carnet usagé dont la couverture noire de moleskine était un peu passée de mode, m’indiquant qu’il constituait le mode d’emploi d’une machine improbable, que j’aurais sans doute beaucoup de plaisir à découvrir, afin de remplir la condition supplémentaire posée par mon oncle.
J’en doutais, mais n’avais pas le choix, la machine improbable et le carnet faisait tous deux partie de l’héritage que j’avais accepté.
— C’est très facile, vous verrez. Tout y est clairement expliqué, m’avait indiqué le notaire en désignant le carnet, avant de retourner à sa chère étude.
Devant l’engin, je me demandais si j’avais eu finalement raison de dire oui car je ne voyais pas du tout à quoi cette machine pouvait bien servir. Afin de le savoir, j’ouvris le carnet à la première page et commençais ma lecture.
Mon cher neveu,
Avant de t’indiquer le fonctionnement de cette machine à remonter le temps, que j’ai eu autrefois l’occasion d’expérimenter, je vais tout d’abord te relater mon expérience personnelle. Elle n’est pas récente et date du temps où j’étais étudiant. Tu te doutes que c’était il y a bien longtemps ! Je me souviens d’une après-midi d’octobre sournoise, pluvieuse et triste et du professeur d’Histoire, perché sur son estrade, qui affichait une mine réjouie en nous annonçant le sujet de l’épreuve du jour. Ebahi, stupéfait, incrédule, j’avais observé le visage de mes camarades qui n’y croyaient pas non plus. Nous allions tous devoir monter dans une capsule temporelle, spécialement bricolée pour l’occasion par un professeur du département de Physique de l’Université, et nous rendre dans le passé afin de corriger une erreur historique d’importance.
Mon cher neveu, je t’entends de l’au-delà me traiter de vieux fou et tu n’as certainement pas tout à fait tort. J’ai eu moi-aussi la même réaction que toi à l’époque, mais c’était avant d’essayer la capsule et de me rendre compte qu’elle fonctionnait parfaitement. Afin de t’en convaincre, je poursuis mon récit.
L’annonce du professeur d’histoire fut suivie d’un brouhaha de contestation qui monta de l’amphithéâtre et s’éteignit très vite, lorsque celui-ci précisa que l’épreuve possédait le coefficient le plus fort des matières proposées pour obtenir le diplôme de fin de cycle et que, pour ceux qui n’acceptaient pas de s’y soumettre, ils pouvaient, non seulement, dire au revoir à leurs chères études, mais aussi se trouver rapidement un travail au rabais mal payé.
Une fois cette annonce faite, je fis donc la même chose que mes condisciples. Je me tus, en me demandant toutefois si le professeur d’Histoire n’était pas devenu fou, mais tout comme eux, je compris que je n’avais guère le choix. Je pris donc mon tour dans la file d’attente qui patientait devant la capsule, puis reçu, comme chaque étudiant, un petit papier blanc, plié en quatre, avec interdiction de l’ouvrir pour le moment. Je grimpais dans l’engin et m’assis sur un banc de bois sommaire situé à l’intérieur de la capsule temporelle, en compagnie de mes camarades.
La porte se ferma. Derrière les hublots, le professeur d’Histoire nous fit le signe convenu par avance. Nous pouvions désormais déplier notre feuille afin de découvrir le nom de la personne que nous allions rencontrer, ainsi que l’erreur que nous étions chargés de corriger. La lecture du message m’étonna au plus haut point : « Tout le monde pense que César fut Empereur Romain. C’est faux. D’ailleurs vous allez pouvoir le vérifier en lui demandant directement ».
Jules César ! Tiens donc ! J’ignorais presque tout de lui et je me demandais pourquoi le professeur l’avait choisi pour moi qui n’aimais, à l’époque, que la période du Moyen-Âge, ses gentes dames, sa poésie courtoise et surtout démonter toutes les idées fausses sur ces presque mille ans que l’on connaissait très mal. La période de l’Antiquité, la Démocratie grecque, les Dieux égyptiens ou les batailles des légions romaines me parlaient si peu que je n’avais même pas pris la peine de réviser le sujet pour l’examen de fin d’année. En y réfléchissant, c’était peut-être pour cela que le professeur avait fait ce choix.
La capsule temporelle ronfla, vibra, s’éleva dans l’espace confiné de l’amphithéâtre, creva le plafond et se dirigea à toute vitesse vers le nord de Paris. Dans l’habitacle, une fumée blanche commença à se répandre autour de nous. Je vis la plupart des étudiants s’endormir instantanément, avant de sombrer à mon tour dans un sommeil agité.
Je me réveillais brutalement et n’eut pas le temps de comprendre ce qui m’arrivait, me sentant violemment poussé dans le dos. En me retournant, j’aperçus un légionnaire romain et constatais avec étonnement que je me trouvais sur un champ de bataille, au beau milieu du bruit des armes. Autour de moi, les combats faisaient rage.
— Antecessum ! m’indiqua le légionnaire d’un ton peu engageant.
J’en déduisis qu’il fallait avancer et obtempérais devant cette brusquerie toute militaire. Puis, je levais la tête et distinguais, de loin, un homme richement habillé vers lequel le soldat me dirigeait. Je ne me demandais pas longtemps de qui il pouvait bien s’agir car je m’en doutais un peu.
— César ? interrogeais-je, une fois arrivé devant lui.
— Sois poli gamin ! me tança-t-il. On dit : « Ave Julius Caesar » lorsqu’on arrive devant moi. Nous n’avons pas encore été présentés et je ne crois pas que nous ayons gardé les oies du Capitole ensemble pour que tu puisses te permettre d’être aussi familier.
— Excusez-moi César Empereur dis-je, confus et rougissant.
— Empereur ? Ah ! la bonne blague s’exclama César en se tapant sur les cuisses, qu’il avait très musclées. Mais vous apprenez quoi à l’école ?
— Euh… répondis-je étonné. Vous n’êtes pas Empereur de Rome ?
— Mais pas du tout ! Ou alors pas encore, s’amusa César. Remarque, si tu as des infos que je n’ai pas, je suis preneur. T’es un marrant, toi, dis-donc ! Mais tiens, tu me donnes une idée !
— Je ne comprends pas. Vous êtes bien César Imperator.
— Effectivement.
— Mais alors…
— Quand je te disais que vous n’apprenez rien à l’école, s’agaça César. Imperator ne veut pas dire Empereur.
— Ah bon ? m’étonnais-je.
— L’Imperator, poursuivit César, c’est celui que les soldats d’un général en chef désignent sur le champ de bataille par une ovation, le reconnaissant ainsi comme le chef des troupes, le Chef, quoi ! le meilleur des soldats victorieux, celui capable de les commander. Nous sommes plusieurs dans ce cas comme Scipion l’Africain, Marius ou Pompée. Tu as entendu parler d’eux au moins ? s’inquiéta César.
— Vaguement.
— Quand je te disais que vous…
— N’apprenez rien à l’école, je sais, le coupais-je, faisant fit du respect dû à sa personne. Pourtant tout le monde vous désigne comme Empereur : dans la pièce de théâtre de Voltaire « Jules César », la chanson de Georges Chelon « Il faut rendre à César » ou encore au cinéma dans « Astérix et Obélix contre César ».
— Connais pas ! répliqua César.
— Et Napoléon, celui qui se prétend empereur, comme vous, avec sa couronne de lauriers, son aigle impérial et son manteau d’hermine, vous ne le connaissez pas non plus ? questionnais-je effrontément, perdant tous mes repères temporels.
— Encore moins. D’ailleurs, soit-dit en passant, les couronnes de laurier, c’est pour les athlètes grecs, pas les Imperator Romains.
— Alea jacta est ! soupirais-je, tout en ne sachant plus très bien ce que ça voulait dire.
— Jacta alea est ! rectifia César. Bon, ce n’est pas tout ça mais là, j’ai un peu de travail et des troupes à aider, surtout si je veux rester Imperator ou devenir Empereur. Si ça ne t’ennuie pas, je vais devoir te laisser.
— Pas de problèmes. Merci à vous. Je vais pouvoir retourner dans le futur pour expliquer à mon professeur d’Histoire que je suis venu, j’ai vu, j’ai vécu, lançais-je, afin de corriger cette erreur impériale.
— Vaincu.
— Comment ça vaincu ?
— Pas vécu, vaincu. La phrase correcte, c’est « je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu », Veni, vidi, vici. Je le sais bien. C’est moi qui l’ai prononcée quand j’ai vaincu Pharnace II, roi du Bosphore. Très facilement d’ailleurs, si je puis me permettre, vu qu’il ne savait absolument pas conduire ses troupes au combat.
— Encore une erreur à corriger, soupirais-je. Bon d’accord vous n’avez pas vécu.
— Mais bien sûr que si j’ai vécu ! s’irrita César. Et vaincu aussi. Puisque c’est bien ça le plus important pour devenir Imperator.
— Vous voulez dire Empereur ? risquais-je, avant d’ajouter, devant l’air courroucé de César :
— Je plaisante.
— J’espère bien. Dis-moi gamin, puisque finalement tu m’es sympathique, je vais te donner une petite astuce pour retenir que César est Imperator et non Empereur. L’histoire ne retient que le nom des vainqueurs et oublie tous les autres. Celui du général en chef, ovationné par ses troupes, demeure, à la différence de ceux désignés par un pouvoir quelconque, qu’on oublie rapidement.
— Merci pour tout et Ave César ! ajoutais-je en m’éloignant.
La phrase était incomplète et mieux valait ne pas la prononcer jusqu’au bout, surtout que je ne la connaissais pas. La suite de celle-ci, c’est un de mes camarades qui me l’a apprise, lorsque je suis remonté dans la cabine pour le voyage de retour. Lui avait rencontré Christophe Colomb qui n’avait pas découvert l’Amérique, à la différence d’Amerigo Vespucci, qui lui l’avait fait, quelques années plus tôt.
— Tu l’a salué de cette façon ? s’était-il étonné.
— Oui pourquoi ? lui avais-je répondu.
— Tu connais la suite de la phrase ?
— Non.
— Morituri te salutant ! autrement dit, ceux qui vont mourir te saluent.
— Ouf ! m’étais-je exclamé. Finalement, l’ignorance a parfois du bon.
Inutile de te dire, mon cher neveu, que mon professeur était loin d’être d’accord avec moi, mais qu’il ne m’en tint pas rigueur, puisque je décrochais mon diplôme de fin de cycle avec une moyenne plus honorable.
Maintenant que je t’ai raconté mon expérience, voici la condition supplémentaire que je te demande de remplir avant d’entrer en position de mon héritage, qui est conséquent, comme tu as dû t’en apercevoir. Aurais-tu l’amabilité de bien vouloir utiliser la capsule temporelle pour aller dire un petit bonjour à Alexandre le grand, consigner sur lui un maximum de renseignements et écrire un livre d’histoire qui rétablisse enfin la vérité sur ce combattant d’exception, mais surtout lui demander de renoncer à la conquête du Penjab et de la vallée de l’Hindus ? Le fait que personne ne dispose de réelles informations et que chacun s’empare du personnage, pour l’utiliser à son profit, m’a toujours chagriné, de la même façon que la colonisation opérée par la perfide Albion en invoquant le nom et les exploits de mon héros préféré.
P.S Le mode d’emploi de la capsule temporelle est très simple. Il suffit d’appuyer sur le bouton rouge situé à droite sous le quatrième banc de la troisième rangée pour que l’engin démarre et trouve son chemin tout seul. Le brouillard soporifique se déclenche automatiquement pour le temps nécessaire. Petite précision supplémentaire : le mode d’emploi est le même pour le retour.
Bon voyage mon neveu, et merci à toi.
Je demeurai un instant coi, le carnet à la main, regardant l’engin d’un air désobligeant. Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Une blague pour tester mon amour de la famille, même légèrement barrée ? Une épreuve idiote ? Une émission de télévision du style caméra cachée ?
Je regardais la capsule temporelle, qui paraissait hâtivement construite par un bricoleur du dimanche, faite de pièces de métal cabossées qui ne tenaient que par un laborieux assemblage de vis tordues. Il était hors de question que je m’installe là-dedans.
En y réfléchissant, cet engin ne pouvait pas, ne devait pas exister. Pourtant, il était bien là. Sous mes yeux. Les propriétés physiques du temps interdisaient, en principe, qu’une rencontre entre Alexandre le grand et moi, ou entre mon oncle et Jules César, soit possible, pour la simple et bonne raison que je n’étais pas un contemporain de l’empereur, pas plus que mon oncle n’en était un de l’imperator.
Cependant, par carnet interposé, mon proche parent venait de m’affirmer le contraire.
Que pouvais-je, que devais-je croire ?
Je ne savais plus quoi penser.
J’hésitais.
Rétablir la vérité sur Alexandre le grand aurait des conséquences multiples. Et si on s’apercevait que finalement, c’étaient ses généraux et ses soldats qui avaient fait tout le travail et que lui s’était contenté de récupérer leurs exploits et pour en tirer gloire ? Son image serait abîmée. Or, le monde avait besoin de héros pour continuer à vivre et je ne me sentais pas prêt à en détruire un, surtout ancien. Et puis, imaginons un seul instant que je puisse rencontrer Alexandre le grand et le convaincre de renoncer à la conquête des Indes. Non seulement le cours de l’histoire, mais aussi celui de l’humanité en seraient changés. Qu’adviendrait-il du rayonnement de la culture grecque, du génie militaire, des écoles de stratégie, des méthodes de commerce, tout cela en germe à cette époque et qui avaient ensuite prospéré sur le nom d’Alexandre ? Tout cela disparaitrait comme si rien n’avait jamais existé. Et si, par miracle, j’arrivais à la persuader de renoncer à la conquête du Penjab et de la vallée de l’Hindus ? Quid des Compagnies des Indes ? Disparues elle aussi ? Avec le commerce des épices arrivées en Europe, le développement de la gastronomie européenne et le raffinement de la cuisine française ? sans parler de l’influence littéraire du personnage sur Montesquieu ou Voltaire et de son imprégnation dans la culture des siècles postérieurs.
Bref ! Autant de choses que je ne me sentais pas de faire. Pouvais-je, devais-je prendre ce risque ? Bien sûr que non ! En y réfléchissant, il était impossible que je m’amuse à modifier le cours de l’histoire pour faire plaisir à mon oncle.
Et puis après tout, au diable l’héritage ! Je n’avais pas besoin d’argent ! Même si mon salaire était modeste, mes besoins l’étaient également et je n’avais jamais eu de rêves de grandeur. Je n’avais pas besoin d’habiter un château pour être heureux ! Mon trois-pièces en région parisienne me suffisait amplement et mon travail de professeur d’Histoire dans un collège de banlieue me semblait fort utile.
Je regardais une dernière fois la capsule temporelle avant de tourner les talons et de me dire que j’avais pris la bonne décision.
Puis, je marchais à reculons jusqu’à l’engin, m’assis sur le quatrième banc de la troisième rangée. Même si je n’avais pas besoin d’argent, j’étais cependant curieux de savoir si cette machine fonctionnait réellement. Et puis, rencontrer Alexandre le grand n’était pas donné à tout le monde. Passer à côté d’une telle occasion serait stupide. Je devais saisir cette chance pour ne rien regretter plus tard.
J’appuyais sur le bouton rouge et…
Rien ne se passa.
Je me levais et me rassis aussitôt. Mes jambes flageolaient, Mon corps ne répondait plus, mes yeux se fermaient doucement. Je ne compris ce qui m’arrivait que lorsqu’un léger brouillard commença à se former devant moi.
— Alexandre, murmurais-je, tu es là ?
— Je crois que tu peux lui ajouter une dose, indiqua l’infirmier psychiatrique à son collègue. Alexandre, tu crois que c’est Alexandre le grand ?
— C’est possible, répondit ce dernier. On ne s’ennuie jamais avec lui. La semaine dernière, il m’a raconté sa rencontre avec Louis XIV dans les jardins de Versailles. La semaine précédente, c’était une séance d’écriture avec Christine de Pisan, une poétesse du 14ème siècle.
— Toujours grâce à cette machine à remonter le temps que son oncle lui aurait léguée ?
— Toujours ! Allez, on passe au suivant, Dédé le bagarreur. Courage. On reviendra tout à l’heure. Ne nous plaignons pas. Ce patient-là est parfaitement inoffensif et avec lui au moins, on se cultive.
— Alors que Dédé… regretta l’infirmier sans finir sa phrase.
(Re)trouvaille(s)
Tout ce déménagement, c’était sans compter les aléas du métier de chirurgien. La clinique dans laquelle il travaillait venait d’être touchée par une série d’infections nosocomiales. Onze patients au total s’étaient plaints de complications infectieuses après des interventions chirurgicales. Selon lui, la direction cherchait à minimiser l’ampleur du problème, à tel point que l’Agence Régionale de la Santé avait décidé mi-mai de « mener des investigations approfondies », selon les termes officiels. Il n’en avait pas fallu plus pour que Lebreton prenne une décision radicale : déplacer ses interventions vers une nouvelle clinique, avant que le scandale n’éclabousse sa réputation à lui aussi. Éviter les dégâts collatéraux, en somme. Il avait naturellement contacté ses collègues parisiens, qui lui avaient indiqué que la clinique Saint-Augustin, dans le 8e arrondissement, manquait de spécialistes en chirurgie digestive. Il s’agissait, certes, d’une clinique bien classée dans les revues de référence. Mais elle avait un inconvénient : elle était plus éloignée que la précédente, dans le quatorzième. Après tout, il n’avait pas eu le choix. Il commençait à en avoir l’habitude, de ne pas avoir le choix.
« Falguière, 6h47 » pensa-t-il intérieurement. Il serait donc, ce matin, une fois de plus complètement en retard pour démarrer ses interventions, prévues initialement dès sept heures. Pas le temps de gérer un quelconque aléa, en somme. Et s’il y avait bien une chose que Stanislas détestait, c’était l’imprévu.
Chaque matin, il avait pour habitude d’écouter les infos à la radio. Un rituel hérité de son grand-père, chez qui le vieux poste trônait toujours au milieu du buffet de la cuisine, entre le porte-lettres et la photo des petits enfants, branché chaque jour sur RTL de six heures à dix-huit heures. Il se souvenait encore de l’odeur du café et de la voix de son grand-père qui commentait les infos à mi-voix et qui, immanquablement, terminait par : « Chut, Stan, écoutons ce que les astres nous réservent aujourd’hui. ». Depuis son décès, allumer ce même programme, c’était un peu comme le faire revenir dans la pièce, chaque matin. Un vieil homme et son horoscope, seule compagnie d’un veuf devenu, au final, le modèle de ce que Stanislas était en train de devenir à son tour au fil du temps qui passait.
Ce matin-là, le temps était justement passé trop vite. Il lui avait fallu accélérer des préparatifs et ceci lui avait fait louper le fameux horoscope. Heureusement, il avait pu attraper au vol un exemplaire de « 20 Minutes » abandonné sur un siège du métro, qu’il avait directement ouvert à l’avant-dernière page.
« Vierge (né.e du 23 août au 22 septembre) : un élément que vous pourriez sous-estimer sur le moment pourrait bientôt revêtir une importance imprévue. Restez attentif à ce qui va se présenter à vous. »
« Sèvres-Babylone, 6h52 » Il leva la tête, prenant le temps d’inspecter les gens autour de lui. Un homme était en train de dormir, une femme avait les yeux plongés dans ce qui ressemblait à un polar, tandis qu’un autre voyageur mâchait son chewing-gum tout en faisant défiler des vidéos sur TikTok. Les sièges ne l’inspirèrent pas plus que cela, comme les poubelles sur les quais en descendant de la rame. Il fut sceptique en tombant sur une affiche énorme pour une assurance funéraire. Non, son instinct ne lui disait rien de bon.
Puis, son regard se posa sur quelque chose au sol, sous les sièges. Il crut à son jour de chance, avant de réaliser rapidement que le ticket de grattage ainsi abandonné était perdant. Évidemment, se dit-il en le tenant à la main. Les signes astrologiques n’étaient pas fiables, ce matin encore.
« Madeleine, 6h59 » Il était vraiment en retard. Pas le temps pour ces balivernes, Stan, tu as des patients qui t’attendent. Mais en remontant l’escalier automatique du métro, il ne put s’empêcher cette pensée selon laquelle à quarante-six ans, célibataire depuis bientôt cinq ans, il en était désormais réduit à guetter dans un journal gratuit le signe que quelque chose allait enfin changer dans sa vie.
***
Quand il poussa enfin les portes de la clinique, vingt-deux minutes en retard sur son horaire, il fut néanmoins satisfait, car la climatisation avait enfin été réparée et fonctionnait désormais à plein régime. Les épisodes de canicule avaient épuisé les organismes, surtout ceux de celles et ceux qui travaillaient en juillet, et il avait le malheur d’en faire partie.
— Bonjour, docteur Lebreton. Nous avons déjà effectué les admissions des patients de ce matin, l’approcha Nadia, l’infirmière coordinatrice, en regardant sa montre sans autre commentaire.
— Très bien, c’était la galère ce matin sur la 12. Je me prépare rapidement. On a du monde ?
— Mmh, oui docteur. Je tiens à vous prévenir aussi que…
— On m’a encore ajouté des patients, je suppose.
— Oui, une seule patiente. Un cas particulier, je souhaitais vous prévenir que…
— C’est quand même incroyable, ici, toujours des imprévus. Je n’ai jamais vu ça ! Et toujours des « cas particuliers », des confrères absents je suppose ?
— Euh, je ne sais pas docteur. Je vous laisse lire le dossier, c’est celui dans une pochette jaune, en haut de la pile.
Stanislas soupira, agacé, en se rendant dans le bureau qu’on lui avait attitré ce matin. Une pochette jaune, donc une urgence, imprévisible par nature. Il consulta le dossier. Vide.
« Encore une journée de », commença-t-il, avant de ravaler la suite et de retourner voir Nadia.
— Mais d’où elle sort, cette patiente pour l’appendicectomie ? Le dossier est incomplet, il manque l’identité, la date de naissance… que voulez-vous que je fasse avec ça ?
— Oui docteur. Cette jeune femme est arrivée ici dans la nuit. Elle errait dans la rue a priori, sans papier sur elle, ce sont les pompiers qui l’ont amenée ici. Elle présente une appendicite. Il n’y avait plus de place disponible à l’AP-HP. La canicule, vous savez.
— L’interne de garde cette nuit a noté qu’elle serait amnésique ?
— Oui docteur, c’est ce qu’il a dit. Voilà pourquoi cette patiente a été dénommée « Madame X ».
Stanislas leva les yeux au ciel.
— Entendu. Bon je file au bloc. Toujours le numéro 5 ?
Nadia avait juste acquiescé.
— Voilà, docteur, j’ai recalé le début des interventions à sept heures trente précises. Du coup je vous ai intercalé l’appendicectomie de « Madame X » juste en seconde position.
— C’est quoi en premier déjà ?
— Votre hémicolectomie droite. La tumeur du côlon.
Stanislas consulta sa montre. On devait probablement déjà l’attendre.
***
L’hémicolectomie droite s’était avérée particulièrement complexe. La tumeur, de grande taille, s’était fixée aux tissus environnants, contraignant Lebreton à procéder avec une extrême minutie. L’intervention avait finalement pris deux heures et quinze minutes, soit près d’une heure de plus que ce qu’il avait initialement estimé.
Après une telle concentration, l’appendicectomie de « Madame X » lui faisait l’allure d’un moment de pause intellectuelle.
— Alors, madame, on m’a dit que vous n’aviez aucun souvenir de votre identité ? Pas souvenir d’une quelconque allergie non plus, je suppose ?
— Voilà docteur. Je sais juste qu’on m’a trouvée dans la rue, je ne sais plus où j’habite. J’ai été amenée ici parce que j’ai horriblement mal à l’abdomen, ici, son mon flanc droit.
— Bien. Pour la mémoire je ne peux rien faire, en revanche pour la douleur, voilà comment nous allons procéder en lui montrant un schéma. C’est une intervention rapide et vous devriez être soulagée d’ici quelques heures.
Il consulta la radiographie et murmura à l’infirmière.
— C’est quoi, ça ?
Sur le cliché apparaissait une fine forme allongée, environ un centimètre de long pour un millimètre de large. L’infirmière assistante répondit que le radiologue avait penché pour un ancien clip chirurgical oublié, sans aucune contre-indication à l’intervention, tout en admettant que la forme lui avait paru un peu particulière. Lebreton haussa les épaules et prépara ses instruments, tandis que l’anesthésiste s’assurait de l’endormissement de la patiente.
Au bout d’à peine trente minutes, l’intervention fut bientôt terminée. L’appendice avait été retirée et placée dans un récipient dédié au recueil des biopsies. Lebreton était en train de recoudre l’abdomen, quand l’infirmière attira soudain son attention.
— Docteur, ce clip du coup ?
— Vous avez raison… je ne l’ai pas vu pendant l’intervention.
— Et l’appendice ?
Lebreton la regarda, perplexe. Devant l’air interrogateur de l’infirmière, il se décida à vérifier ce qu’il en était. Il pratiqua alors, avec précaution, une fine incision dans l’appendice. Puis, du bout de la pince, il en extirpa un minuscule objet qu’il déposa aussitôt dans une coupelle stérile pour l’examiner de plus près.
— C’est vraiment tout petit… on dirait une sorte de petite pièce, s’étonna l’infirmière, en se penchant davantage.
L’objet, rond, semblait en effet métallique. Sa finesse extrême expliquait sans doute qu’il ait pu passer, à la radiographie, pour un simple clip. Lebreton examinait désormais ce disque de 11 mm de diamètre, sous toutes ses coutures.
— Non, attendez, c’est… mais je n’ai jamais vu ça !
En vingt ans de pratique hospitalière, jamais un objet ne l’avait à ce point dérouté.
Pourtant, il était bien là. Sous ses yeux. Il demanda alors qu’on lui apporte sa loupe chirurgicale.
***
L’infirmière avait nettoyé le petit objet métallique et l’avait déposé dans un sachet transparent fermé par un zip. Lorsque la patiente se réveilla, elle resta de longues minutes le regard perdu, sans parvenir à situer ni le lieu, ni le moment, ni elle-même.
— Tout s’est bien passé, lui dit alors Lebreton.
— Mmh, je me sens patraque. Qui êtes-vous ?
— Je suis le docteur Lebreton, je viens de terminer votre appendicectomie. Mes collègues vous expliqueront en détail ce en quoi cela consiste exactement.
— Je ne sais toujours pas ce que je fais là, docteur.
Sa voix tremblait légèrement.
— On a retiré ce corps étranger pendant l’opération. C’était coincé dans votre appendice, probablement depuis quelque temps.
Il marqua une pause, puis sortit lentement le petit sachet de sa poche.
— Vous reconnaissez cet objet ?
Le visage de la patiente se figea.
— Mais… Je le reconnais : c’est ma médaille !
Sa voix s’était faite, d’un seul coup, plus enfantine.
— Oui, la médaille de mon baptême. Je la mordillais tout le temps. Un jour, elle s’est détachée du collier et je l’ai avalée. Ça, je m’en souviens.
Elle marqua une pause, les yeux fixés sur le sachet.
— Je pensais l’avoir perdue pour toujours.
Lebreton lui tendit le sachet, en même temps que Nadia, l’infirmière coordinatrice, lui prêtait une loupe.
La patiente écarquilla les yeux en découvrant l’inscription à peine effacée, mais toujours lisible, sur la médaille.
« Abigaëlle.
30.03.2004 »
Elle resta un instant sans réagir. Nadia ne put retenir un sourire, et annonça fièrement :
— Nous avons fait des recherches, Madame, sur la base de ces informations. Et il n’existait qu’une seule Abigaëlle âgée de 22 ans portée disparue, depuis moins d’une semaine. Votre nom est Abigaëlle Fortin. Nous nous sommes permis de prévenir vos proches.
Elle fit un signe envers la porte de la salle. Deux personnes, qui observaient la scène derrière la vitre, se précipitèrent au chevet de la patiente pour lui saisir les mains.
— Ma fille ! Nous sommes là, ça va aller.
La femme, la cinquantaine, avait les yeux rougis. L’homme à ses côtés, probablement son père, serrait la main d’Abigaëlle comme s’il craignait qu’elle ne s’échappe à nouveau.
— On t’a apporté ton traitement. Tu te souviens de ta maladie ?
Abigaëlle secoua la tête, désorientée.
— On t’expliquera tout, ne t’inquiète pas, reprit la mère en s’asseyant au bord du lit. C’est une maladie rare, tu es née avec. Sans traitement quotidien, ta mémoire se fragilise, et tu peux avoir des crises aigües. Il te faut être extrêmement rigoureuse avec les prises, matin et soir, à heure fixe. La dernière fois que tu as oublié… c’était avant-hier !
— Tu avais oublié tes papiers, on t’a cherchée partout. On ne savait plus quoi faire, ajouta son père.
***
Lebreton, resté en retrait, observait la scène avec émotion. Pour lui, soignant, il y avait quelque chose d’irrationnel dans cette médaille qui, on ne sait par quel miracle, avait été se loger dans les tissus de l’appendice, et venait de rendre son identité à cette patiente.
Il salua la famille d’un signe de tête, puis s’éclipsa discrètement, les laissant à leurs retrouvailles. Il était temps pour lui de regagner son deux-pièces d’Issy-les-Moulineaux. Sur le trajet, sans encombre cette fois, il repensa à la scène et se dit qu’il n’avait décidément pas perdu sa journée. Abigaëlle Fortin rentrerait chez elle, entourée des siens. À défaut de retrouver la mémoire, elle avait retrouvé sa famille ce lundi-là.
Dans le métro, Stanislas sortit le « 20 Minutes » de sa sacoche et en tourna machinalement les pages jusqu’à l’avant-dernière. Selon sa date de naissance, Abigaëlle Fortin devait être Bélier.
« Bélier (né.e du 21 mars au 19 avril) : aujourd’hui, vous pourriez retrouver quelque chose que vous pensiez avoir perdu. »
Il relut la phrase et sourit en songeant que la journée avait tenu parole. Il referma le journal et leva la tête. Ils venaient de passer la station Solférino.
En face de lui, une dame d’une quarantaine d’années le regardait fixement. Elle sourit à son tour, tenant entre les mains un « Santé Magazine » ouvert, lui aussi, à la page Horoscope.
— Vous aussi, vous y croyez ?
— Disons que je viens d’avoir une bonne raison d’y croire.
Le métro ralentit à l’approche de la station suivante « Rue du Bac ». Par réflexe, Stanislas leva le poignet avant de le reposer sur ses genoux pour répondre à une question qu’elle venait de lui poser sur son propre horoscope. Ils parlèrent ainsi jusqu’à la station suivante, et jusqu’à la suivante encore. Et pour la première fois depuis longtemps, Stanislas oublia de compter les stations.
La seconde alliance
Après l’enterrement, Antoine mit trois jours à ouvrir le sac de Claire. Il était resté sur la chaise de leur chambre, près de la fenêtre, exactement là où sa sœur l’avait posé en revenant de l’hôpital, un sac en toile bleu marine avec le nom de l’établissement imprimé dessus, deux anses trop courtes et une petite tache brunâtre dans un coin qu’Antoine évitait de regarder. À l’intérieur, il y avait ce qui restait d’une femme après vingt-cinq ans de mariage : une paire de lunettes, un chargeur soigneusement enroulé, un paquet de mouchoirs entamé, un livre dont le marque-page restera coincé à la page cent quarante-sept, son portefeuille, quelques pièces de monnaie, un tube de crème pour les mains et l’alliance qu’une infirmière avait retirée de son doigt quelques heures avant sa mort. Antoine vida tout sur le lit sans cérémonie et contempla cet inventaire dérisoire, surpris une nouvelle fois par la capacité de la mort à réduire une existence à des choses qu’on pouvait tenir dans une poche.
Il avait découvert depuis une semaine que le chagrin était beaucoup moins noble qu’on ne le racontait. Il fallait téléphoner aux assurances, retrouver des mots de passe, rendre un appareil médical, choisir des fleurs, vider le bac à légumes, prévenir des gens dont on ignorait parfois jusqu’au nom de famille, répondre à ceux qui disaient si tu as besoin de quoi que ce soit avec cette expression inquiète de ceux qui espéraient surtout qu’on ne leur demanderait rien. Au milieu de tout cela, il fallait continuer à se nourrir, sortir les poubelles et penser à mettre de l’essence dans la voiture. La mort de Claire avait été immense pendant quelques heures. Ensuite elle était devenue immense et administrative.
Antoine prit l’alliance entre le pouce et l’index. Elle était légèrement ternie par les années, rayée sur un côté, avec une petite marque près du bord qu’il reconnaissait . Claire ne l’enlevait presque jamais. Même pendant sa maladie, lorsque ses doigts avaient maigri et que l’anneau menaçait de glisser, elle avait refusé de le faire ajuster ; elle avait simplement pris l’habitude de fermer le poing lorsqu’elle marchait. Il retourna la bague et lut l’inscription qu’il connaissait sans avoir besoin de la regarder : ANTOINE & CLAIRE :17.06.2001. Un sourire passa sur son visage, bref et douloureux. Il revit la mairie, la chaleur étouffante de ce samedi de juin, son costume trop épais choisi sur les conseils de son père qui soutenait qu’un mariage exigeait de la laine quelle que soit la saison, et Claire qui riait en lui essuyant le front avant les photographies. Elle avait vingt-sept ans. Lui vingt-six. Ils étaient persuadés que vingt-cinq années constituaient une durée abstraite réservée aux autres, aux parents, aux gens dont les photographies jaunissaient dans des albums. Il murmura « vingt-cinq ans » sans savoir à qui il parlait, puis déposa l’alliance dans la petite boîte en bois que Claire conservait dans sa table de nuit.
Les jours suivants, la maison se remplit de silence. Pas celui du dimanche matin lorsque Claire dormait encore et qu’Antoine descendait préparer le café, ni celui des soirées où chacun lisait de son côté et où leurs pieds se touchaient parfois sous la table sans qu’aucun des deux n’y prête attention. Celui-ci avait une épaisseur différente. Il occupait les pièces avant lui, attendait derrière les portes, transformait le craquement du parquet ou le déclenchement du réfrigérateur en événements perturbateurs. Antoine laissait souvent la télévision allumée sans la regarder uniquement pour entendre des voix dans le salon et, deux fois, il se surprit à baisser le volume parce qu’il croyait avoir entendu Claire l’appeler depuis l’étage. Il continua également à mettre deux tasses sur la table au petit déjeuner. La première fois, il s’en aperçut immédiatement ; la deuxième, seulement lorsqu’il versa le café ; la troisième, il resta debout devant les deux tasses, la cafetière encore à la main, à regarder la vapeur s’élever de celle de Claire, et se demanda combien de temps un corps pouvait continuer à vivre selon des habitudes dont l’autre moitié avait disparu.
Le samedi suivant, il décida de commencer à ranger ses affaires, mais pas les vêtements. Lorsqu’il ouvrait la penderie, son parfum était encore là, mélangé à l’odeur du bois et des sachets de lavande qu’elle glissait entre les pulls, et Antoine n’était pas encore capable de décider ce qu’un homme devait faire de vingt-cinq années de robes, de manteaux et de chemisiers. Il choisit la commode parce qu’elle lui semblait moins dangereuse. Le premier tiroir contenait des foulards, des ceintures, des cartes de fidélité périmées, des notices de médicaments, de vieilles cartes postales et suffisamment de petits objets sans importance pour que chacun devienne soudain impossible à jeter. Antoine commença par trois piles :garder, donner, poubelle , avant d’en créer une quatrième, on verra plus tard, qui occupa rapidement la moitié du lit. Dans le deuxième tiroir, sous une pile de carnets, il trouva une petite enveloppe blanche sans nom. Il pensa à des photographies, l’ouvrit sans précaution et quelque chose tomba sur le parquet avec un bruit métallique.
Un anneau.
Il ramassa la bague et la retourna dans ses doigts comme il l’avait fait quelques jours auparavant. Elle ressemblait tellement à celle de Claire qu’il pensa d’abord l’avoir déplacée lui-même et oublié l’avoir fait, ce qui l’inquiéta davantage qu’il n’aurait voulu l’admettre. Même largeur, même teinte légèrement jaune, même usure mate sur la face intérieure. Il alla chercher la petite boîte dans la chambre et constata que l’autre alliance s’y trouvait toujours, puis posa les deux sur le couvre-lit. Presque identiques. L’explication vint naturellement : Claire avait dû faire remplacer la sienne à un moment donné, peut-être après l’avoir perdue, peut-être lorsque ses doigts avaient commencé à maigrir. Un quart de siècle produisait quantité de petites histoires qu’on oubliait ensuite et Antoine éprouva même un soulagement un peu ridicule d’avoir trouvé si vite la solution. Il prit la seconde bague, la retourna machinalement, lut l’inscription sans immédiatement comprendre ce qui clochait, puis ses yeux revinrent sur le prénom et enfin sur la date.
ANTON & CLAIRE : 17.06.1999.
Antoine resta debout près du lit, la bague entre les doigts. Deux lettres avaient disparu de son prénom et deux années venaient d’apparaître dans leur vie. Il rapprocha l’anneau de la fenêtre, comme si la lumière pouvait corriger ce qu’il venait de lire, mais les lettres ne changèrent pas. ANTON. Pas ANTOINE. 1999. Pas 2001. Quelque chose se contracta dans son ventre et sa première pensée fut tellement immédiate qu’elle lui fit honte : Claire avait eu un autre homme. Il rejeta cette idée , mais pourtant, cet anneau était bien là.
La colère qui suivit fut brutale et salvatrice. Depuis neuf jours, tout le monde lui demandait s’il mangeait, s’il dormait, s’il tenait le coup ; depuis neuf jours, il était le pauvre Antoine, le mari de Claire, celui auquel on touchait l’avant-bras avant de partir. Cette colère-là lui rendait soudain quelque chose de familier. Pendant quelques secondes, il n’était plus veuf. Il était simplement un mari jaloux.
Claire et lui s’étaient rencontrés en janvier 2000 à l’anniversaire d’un ami commun et Antoine se souvenait parfaitement de la soirée : la maison glaciale, les gens qui fumaient dans la cuisine, un saladier de chips qui avait fini en morceaux au sol, et Claire réfugiée dehors parce qu’elle détestait la cigarette. Elle portait une robe verte. Elle avait toujours soutenu qu’elle était bleue. Antoine lui avait raconté une histoire interminable concernant sa Peugeot tombée en panne sur l’autoroute et elle lui avait confié des années plus tard qu’elle avait décidé à cet instant qu’elle ne sortirait jamais avec lui. Ils s’étaient embrassés trois semaines après et mariés le 17 juin 2001. Il n’y avait pas de 1999 dans cette histoire. Et surtout, il n’y avait pas d’Anton.
Il pensa aux carnets. Claire avait toujours eu des agendas, de petits cahiers bourrés de rendez-vous, de listes de courses, d’anniversaires et de numéros de téléphone qu’elle était ensuite incapable d’identifier. Celui de 1999 était rouge, l’élastique distendu. Janvier, février, mars : la vie de Claire avant lui. Dentiste. Cinéma avec Sophie. Anniversaire maman. Appeler agence. Puis, au mois d’avril : Dîner Anton : 20 h. Quelques semaines plus loin : Week-end Anton. Et en mai : Voir alliances avec Anton.
Antoine tourna encore quelques pages. Le prénom revenait, pas assez souvent pour ressembler à une obsession, juste assez pour rendre impossible l’idée d’une erreur. Il resta assis sur le bord du lit, le carnet ouvert sur ses genoux, tandis que le soleil de l’après-midi avançait lentement sur le parquet. Il avait voulu savoir, il savait. Un prénom, des rendez-vous, une alliance, une date. Il ne lui manquait plus qu’un visage. Il vida le reste du tiroir, ouvrit les boîtes du placard, descendit chercher les vieux albums dans le buffet du salon et remonta avec deux cartons qu’il posa au pied du lit. Au bout d’une heure, la chambre ressemblait à ce qu’elle avait été après leur dernier déménagement : des enveloppes ouvertes, des photographies par dizaines, des piles dont il avait oublié la logique .Antoine cherchait l’année 1999. Il cherchait surtout un inconnu qu’il pourrait enfin regarder en face.
La photographie se trouvait dans une boîte à chaussures, entre un Noël chez les parents de Claire et des vacances dont il ne reconnut pas immédiatement l’endroit. Il faillit passer dessus. Claire était devant une mairie, en robe blanche, les cheveux relevés, une main devant les yeux à cause du soleil. Un homme se tenait à côté d’elle. Antoine regarda d’abord Claire, puis l’homme, reposa la photo parmi les autres et la reprit aussitôt. Il avait moins de ventre, davantage de cheveux, cette barbe courte qu’il avait portée quelques mois dans sa jeunesse et que Claire, plus tard, s’était toujours moquée de lui voir repousser. La cicatrice au-dessus du sourcil gauche était là. Les oreilles légèrement décollées aussi. Même cette façon de rentrer un peu le menton devant un appareil photo, comme s’il ne savait jamais quoi faire de son visage.
C’était lui.
Antoine retourna le tirage. Au dos, l’écriture de Claire, penchée légèrement vers la droite : 17 juin 1999. Enfin. Il s’assit par terre entre les cartons et resta un moment à regarder la date. En juin 1999, il vivait à Lyon avec Jérôme, un collègue de travail. Troisième étage sans ascenseur, moquette grise sentant la pisse dans le couloir, cuisine si petite qu’il fallait ouvrir le four pour pouvoir passer derrière quelqu’un, fenêtre du salon qui fermait tellement mal qu’ils coinçaient un torchon dans l’encadrement dès le mois de novembre. Il se souvenait de Jérôme, de sa Renault qui démarrait une fois sur deux, du kebab au coin de la rue, de la voisine du dessous qui tapait au plafond quand ils rentraient après minuit. Il se souvenait même d’une fuite d’eau au mois de mai et de trois jours passés à éponger le parquet avec des serviettes empruntées à l’hôtel où travaillait la sœur de Jérôme. Il pouvait reconstruire cette année-là presque mois après mois.
Claire n’y était pas.
Pourtant, elle était bien là sur cette photo.
Elle ne regardait même pas l’objectif sur la photographie. Elle regardait Antoine, avec cette expression qu’il lui connaissait, la bouche prête à sourire parce qu’il venait probablement de dire quelque chose de stupide. Il resta longtemps sur ce détail, davantage que sur la robe ou la mairie. On pouvait truquer une photographie. Il le savait. On pouvait vieillir une image, remplacer un visage, fabriquer n’importe quoi avec suffisamment de temps et de patience ou un abonnement I.A. Mais Antoine ne voyait pas pourquoi Claire aurait passé vingt-cinq ans à préparer une plaisanterie dont elle ne serait plus là pour voir le résultat.
Il appela Sophie.
Elle arriva moins d’une heure plus tard, les cheveux encore humides et un imperméable jeté sur un pull. Antoine avait posé les deux alliances sur la table de la cuisine, la photographie entre elles. Sophie resta debout quelques secondes avant de s’asseoir. Elle regarda les bagues, puis la photo, et Antoine comprit à sa façon de serrer les lèvres qu’elle savait quelque chose.
— Tu l’avais déjà vue ?
Sophie passa un doigt sur le bord du tirage sans le prendre.
— Non.
— Mais ?
Elle soupira.
— Claire m’avait parlé de trucs.
— Quels trucs ?
— Des souvenirs.
Antoine attendit la suite. Dans la cour, une gouttière laissait tomber de grosses gouttes régulières sur une bassine oubliée près du mur. Sophie finit par relever les yeux.
— Elle m’a appelée il y a trois ans. Peut-être quatre. Elle voulait savoir quand vous vous étiez rencontrés.
— Septembre 2000.
— C’est ce que je lui ai dit.
— Et ?
— Elle s’est mise à pleurer.
Antoine prit l’alliance de 1999 et la fit tourner entre ses doigts.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle se souvenait d’autre chose.
Sophie parla d’un réveillon en 1998, d’un appartement où Antoine aurait vécu, d’un voyage en Italie, d’un mariage l’année suivante. Claire lui avait raconté tout cela au téléphone avec suffisamment de détails pour que Sophie se demande d’abord si elle plaisantait. Elle lui avait répondu qu’elle mélangeait certainement des souvenirs, peut-être une ancienne relation, peut-être des rêves. Claire avait insisté. Certains jours, elle se souvenait parfaitement de leur rencontre chez Nicolas, de la robe verte, eventuellement bleue, de la Peugeot en panne et du mariage de 2001. D’autres jours, cette histoire-là lui paraissait fausse et l’autre prenait sa place.
— Elle était pas encore malade, dit Antoine.
— Non.
— Alors pourquoi tu m’en as jamais parlé ?
— Parce qu’elle m’a demandé de pas le faire.
Il eut envie de lui répondre quelque chose de sec, mais la colère ne vint pas. Il regarda l’alliance.
— Et Anton ?
Sophie suivit son regard.
— C’était toi.
Antoine se leva, alla jusqu’à l’évier, ouvrit le robinet sans raison et le referma presque aussitôt. Il parla de faux souvenirs, de fatigue, d’un problème neurologique qui avait peut-être commencé longtemps avant le diagnostic. Il employa des mots qu’il avait lus sur Internet pendant la maladie de Claire, en mélangea probablement plusieurs. Sophie ne le reprit pas. Elle le laissa parler jusqu’à ce qu’il s’arrête de lui-même.
Lorsqu’elle partit, elle avait déjà ouvert la porte quand elle se retourna.
— Il y a autre chose.
Antoine attendit. Sophie avait déjà ouvert la porte et gardait une main sur la poignée, le corps tourné vers le couloir comme si elle avait pris sa décision de partir et qu’il ne restait plus qu’à la suivre. Elle regarda pourtant derrière lui, vers la cuisine, vers la table où les deux alliances étaient restées à côté de la photographie.
— Une fois, Claire m’a demandé si je me souvenais de Léa.
Le prénom ne provoqua rien chez Antoine. Il chercha malgré tout, par réflexe, parmi les amis de Claire, ses anciennes collègues, les cousines qu’il voyait une fois tous les cinq ans aux enterrements et dont il oubliait systématiquement les enfants.
— Qui c’est ?
Sophie resta silencieuse un moment.
— C’est exactement ce que je lui ai répondu.
Cette nuit-là, Antoine dormit sur le canapé. Il avait laissé la télévision allumée et se réveilla vers quatre heures avec le cou raide, et une jambe engourdie. Un documentaire animalier passait sans le son, des poissons glissaient entre des rochers et leur lumière bleue remplissait le salon. Les deux alliances étaient encore sur la table basse. Antoine les regarda longtemps avant de se redresser. Celle de 2001 était légèrement plus terne que l’autre, ou peut-être était-ce seulement la lumière de l’écran. Il prit celle de 1999, la retourna entre ses doigts et prononça le prénom à voix basse.
— Léa.
Au matin, il retourna aux agendas. Cette fois, il ne cherchait plus Anton et passa directement aux années suivantes. Le prénom apparut dans celui de 2004, coincé entre deux rendez-vous qui ne signifiaient plus rien : Dentiste Léa, puis quelques semaines plus tard Spectacle école 18 h, avec un petit cœur dessiné dans la marge. Antoine passa le doigt dessus. Il connaissait cette manie de Claire, les petits cœurs, les soleils, parfois un visage avec deux points pour les yeux lorsqu’un rendez-vous lui faisait particulièrement plaisir. Dans l’agenda de l’année suivante, il trouva Anniversaire Léa, 6 ans. Ne pas oublier fraisier. Il referma le carnet et resta à la table de la cuisine. Six ans, ce n’était pas une photographie oubliée ou un prénom sorti de nulle part. Il y avait eu avant cela une grossesse, un ventre qui grossissait, un accouchement, un lit d’enfant à monter, des biberons dans l’évier, des nuits interrompues, des chaussures achetées trop grandes parce qu’un enfant grandissait toujours trop vite. Il aurait fallu une poussette dans le coffre, un siège à l’arrière de la voiture, des dessins sur le réfrigérateur, des pleurs, des rhumes, des jouets sous les meubles. Il aurait fallu surtout six années pendant lesquelles Claire et lui n’auraient jamais été seuls.
Il monta au grenier peu après neuf heures et y resta toute la matinée. Claire avait écrit sur presque tous les cartons : Noël, Vacances, Photos maman, À trier, cette dernière indication apparaissant sur trois boîtes différentes qu’elle n’avait manifestement jamais triées. Antoine s’assit directement sur le plancher et ouvrit les albums les uns après les autres. Vers midi, il tomba sur les vacances en Bretagne. La maison blanche aux volets bleus lui revint immédiatement, tout comme l’humidité qui faisait gonfler le bois et obligeait à tirer comme un imbécile chaque matin pour ouvrir ceux de la chambre. Ils avaient loué deux semaines. Il avait plu presque tous les jours, Claire avait été malade après des huîtres achetées sur le port et ils s’étaient disputés sur une petite route parce qu’Antoine refusait d’admettre qu’il roulait dans la mauvaise direction depuis près d’une heure. Il se souvenait de tout cela. Il se souvenait également d’une photographie prise devant la maison le dernier jour, juste avant de charger la voiture.
Il la trouva deux pages plus loin.
Claire était à gauche, lui à droite, exactement comme dans son souvenir. Seulement une petite fille se tenait entre eux. Elle avait les cheveux bruns coupés au carré, des jambes maigres avec deux croûtes sur le genou droit et une incisive manquante qui faisait un trou dans son sourire. Claire avait posé une main sur son épaule. Antoine tenait l’autre main de l’enfant. Il approcha l’album de la petite fenêtre du grenier, là où la lumière était meilleure, et regarda son visage avec l’application ridicule de quelqu’un qui essaie de reconnaître une personne croisée autrefois. Il ne trouva rien. Ni son sourire, ni ses yeux, ni cette façon de se tenir légèrement penchée vers lui ne réveillaient quoi que ce soit. Il aurait pu la croiser dans une cour d’école sans même ralentir.
Il regarda alors l’homme sur la photographie. Lui. Ce fut pire.
Antoine connaissait son propre sourire et celui-ci n’était pas destiné à celui qui prenait la photo. Il avait la tête légèrement baissée vers l’enfant et elle levait les yeux vers lui. Quelque chose avait dû se passer une seconde avant, une plaisanterie peut-être, quelque chose qui n’appartenait qu’à eux. Antoine aurait donné n’importe quoi pour savoir quoi.
Il retourna la photographie.
Nous trois. Été 2006.
Il resta assis dans le grenier avec le tirage entre les mains. La chaleur s’était installée sous les tuiles et sa chemise commençait à coller dans son dos, mais il ne descendit pas. Pour Claire, il savait ce qu’il avait perdu. Il pouvait fermer les yeux et revoir la façon dont elle dormait sur le côté, entendre sa voix lorsqu’elle l’appelait depuis une autre pièce, retrouver l’odeur de sa crème pour les mains. Il pouvait raconter leur première rencontre, leurs vacances, leurs disputes, les dernières semaines à l’hôpital. Son chagrin avait des endroits où aller. Avec cette enfant, il n’y avait rien. Il regardait une petite fille qu’il avait peut-être aimée plus que sa propre vie et ne ressentait pour elle que le malaise d’un étranger devant une photographie de famille qui n’était pas la sienne.
Les jours suivants, il trouva d’autres traces. Dans le garage, en déplaçant une étagère pour récupérer un tournevis tombé derrière, il découvrit trois traits au crayon sur le mur. Léa 5 ans, puis quelques centimètres plus haut Léa 6 ans, et enfin Léa 7 ans, dont les lettres disparaissaient sous une couche de peinture. Antoine s’accroupit. Il se souvenait avoir repeint le garage, mais pas de ces marques. Il posa le doigt sur la dernière et, pendant une seconde, entendit rire une enfant. Il vit des cheveux bruns, une petite tête qui se dressait exagérément sur la pointe des pieds et Claire qui disait quelque chose à propos de tricher. Cela disparut avant qu’il puisse retenir le visage. Il resta encore un moment accroupi devant le mur, avec l’odeur d’huile et de carton humide autour de lui, puis repoussa l’étagère sans effacer les traits.
La lettre se trouvait dans la boîte à bijoux de Claire. Antoine avait vidé cette boîte deux fois depuis sa mort sans remarquer que le fond se soulevait. Il le découvrit parce qu’une boucle d’oreille était tombée dans un angle et qu’en essayant de la récupérer avec l’ongle, la petite plaque de bois bougea. Une enveloppe était glissée dessous.
Pour Antoine. Quand tu trouveras l’autre.
Il sut immédiatement qu’elle parlait de l’alliance.
Il lut la lettre assis sur leur lit. Trois pages couvertes de l’écriture de Claire, avec des phrases barrées, des mots ajoutés dans les marges, des dates entourées. Elle avait commencé à remarquer les contradictions plusieurs années auparavant. Au début, elle avait cru à des rêves particulièrement précis. Ensuite elle avait pensé à des problèmes de mémoire. Certains jours, elle se souvenait de septembre 2000, de Nicolas, de la Peugeot, de leur mariage en 2001. D’autres, elle se souvenait avec la même netteté d’un réveillon passé avec Antoine en 1998, d’un voyage en Italie l’été suivant, d’une autre mairie, d’une autre alliance. Elle avait commencé à garder les objets qui ne correspondaient pas. La bague. Les photographies. Les agendas. Elle les cachait lorsqu’elle se souvenait de l’autre vie et les retrouvait ensuite sans comprendre pourquoi elle les avait conservés.
Antoine posa la feuille sur le lit. Il resta quelques minutes devant la fenêtre avant de reprendre. Claire parlait ensuite de Léa, mais beaucoup moins. Son prénom n’apparaissait que deux fois. Elle disait simplement que certains jours elle se souvenait d’elle depuis sa naissance, et que d’autres jours elle pouvait regarder sa photographie sans savoir qui était cette enfant. C’était cela, écrivait-elle, qui lui avait fait le plus peur.
La dernière phrase était seule au bas de la troisième page.
Si tu trouves ce que nous avons perdu, ne te force pas à te souvenir. Aime-la .
Antoine relut la lettre depuis le début. Lorsqu’il arriva une seconde fois à cette phrase, quelque chose lui revint, pas un souvenir exactement, seulement une couleur.
Jaune.
Le bureau était au bout du couloir. Antoine l’utilisait depuis qu’ils avaient acheté la maison et les murs avaient toujours été blancs. Il en était presque certain. Pourtant, en entrant, il regarda immédiatement la bibliothèque. Elle occupait tout un pan de mur et n’avait pas bougé depuis des années. Il en retira quelques livres, la tira vers lui et passa derrière. Près de la plinthe, là où le rouleau avait mal couvert, une bande de peinture ancienne apparaissait sous le blanc.
Jaune.
Antoine passa le pouce dessus. La peinture était mate, un jaune assez laid, plus pâle qu’il ne l’avait imaginé.
— Papa, regarde.
Il se retourna et heurta la bibliothèque de l’épaule. Deux livres tombèrent. Antoine resta contre le mur, les yeux fixés sur le couloir.
Il n’y avait personne.
Après cela, il cessa de chercher. Il continua sa vie comme il pouvait, fit les courses, passa chez le notaire, répondit aux appels de sa sœur, coupa l’herbe lorsque le jardin commença à ressembler à un terrain vague. Les choses apparaissaient sans qu’il les provoque. Un matin, en ouvrant la portière de la voiture, il aperçut une petite chaussure rouge sous le siège passager et se pencha pour la ramasser ; il n’y avait qu’un vieux ticket de stationnement. Dans la salle de bains, une odeur de shampoing à la pomme revenait certains soirs alors qu’aucun flacon de ce parfum ne se trouvait dans la maison. Au supermarché, il lui arriva de sentir une petite main se glisser dans la sienne devant le rayon des céréales. Il baissa les yeux. Une femme poussait son chariot derrière lui, un employé remplissait des cartons de biscuits, personne ne faisait attention à lui. Antoine resta quelques secondes avec la main entrouverte avant de prendre son paquet de café et de continuer.
Ce furent surtout certains souvenirs de Claire qui changèrent de place. Pas les grands. Les petites choses auxquelles il n’avait jamais accordé d’importance. Une fois, dans un parc, elle avait acheté trois glaces. Antoine lui avait demandé pour qui était la troisième et Claire était restée avec le cornet à la main avant de répondre qu’elle s’était trompée. Elle l’avait jeté presque intact. Une autre fois, en montant dans la voiture, elle s’était retournée vers la banquette arrière et avait attendu avant de mettre sa ceinture, comme si quelqu’un devait encore monter. Quelques mois avant sa mort, ils mangeaient devant la télévision lorsqu’elle lui avait demandé s’il pensait qu’il aurait été un bon père.
— Moi ? Une catastrophe.
— Pourquoi ?
— J’arrive déjà pas à garder une plante en vie.
Claire avait souri et ils avaient continué à regarder la télévision. Plus tard dans la soirée, Antoine l’avait entendue pleurer dans la salle de bains. À l’époque, il avait pensé à la maladie. Il n’était pas entré. Maintenant, lorsqu’il repensait à cette soirée, ce n’était plus la même.
La maison finit elle aussi par avoir ses moments. Un matin, le mur de l’escalier parut vert. Antoine s’approcha, passa la main dessus, chercha une ancienne couche sous la peinture blanche et ne trouva rien. Le soir, il était certain d’avoir imaginé la couleur. Une autre fois, une photographie posée sur la cheminée montra trois silhouettes lorsqu’il passa devant. Il recula. Il n’y en avait plus que deux. Une nuit, il fut réveillé par des pas qui couraient dans le couloir de l’étage. Il resta couché, les yeux ouverts, et attendit sans savoir pourquoi que Claire demande à quelqu’un de retourner se coucher. Rien ne vint. Le parquet craqua encore une fois, puis la maison retrouva son silence.
Le lendemain matin, Antoine ouvrit la petite boîte en bois et prit l’alliance de 2001. Il lut ANTOINE & CLAIRE :17.06.2001 et, pendant quelques secondes, ne sut pas ce que cette date représentait. Il savait que Claire avait été sa femme. Il savait qu’il l’avait aimée. Mais le mariage n’était plus là. Pas de mairie, pas de costume trop chaud, pas de robe, rien. Il resta au bord du lit avec la bague entre les doigts jusqu’à ce que tout revienne d’un coup : Nicolas, la soirée, la robe verte, la Peugeot, puis le mois de juin et Claire qui lui essuyait le front avant les photographies. Antoine referma la boîte, traversa le couloir et vomit dans le lavabo.
Il comprit ce matin-là qu’il pouvait continuer à retrouver des choses, mais qu’il pouvait aussi en perdre.
Il ne toucha plus aux alliances.
Presque un an après la mort de Claire, un soir de juin, quelqu’un sonna à la porte. Antoine préparait une omelette. Il regarda l’heure sur le four, dix-neuf heures douze, baissa le feu et essuya ses mains sur le torchon accroché à la poignée avant d’aller ouvrir. Une jeune femme se tenait devant lui. Elle devait avoir vingt-cinq ans. Cheveux bruns attachés derrière la tête, jean, chemisier clair, pas de sac. Antoine regarda rapidement derrière elle. Aucune voiture qu’il ne connaissait dans la rue. Elle avait l’air d’habiter à côté et d’être simplement sortie cinq minutes.
Il ne l’avait jamais vue.
Pourtant, avant même qu’elle parle, un vélo rouge lui revint. Il était couché dans l’herbe, la roue arrière tournait encore. Puis une petite fille passa devant lui en courant et il vit une dent minuscule au creux de sa propre main. Les images disparurent presque aussitôt.
— Papa ?
Antoine resta sur le seuil.
— Léa ?
Elle sourit, comme soulagée, puis son sourire s’effaça lorsqu’elle vit qu’il ne bougeait pas.
— Qu’est-ce que t’as ?
— Tu sais qui je suis ?
Elle le regarda, d’abord amusée.
— T’es sérieux ?
— Dis-moi.
— T’es mon père.
Antoine jeta un coup d’œil à la rue. Un voisin rentrait ses poubelles. Une voiture passa au ralenti avec les fenêtres ouvertes. Quelqu’un faisait griller de la viande dans un jardin et l’odeur arrivait jusqu’à eux par moments. La jeune femme attendait toujours.
— Où tu étais ?
— Comment ça ?
— Juste avant.
Léa fronça les sourcils.
— Ici.
— Dans la maison ?
— Ben oui. Où tu veux que je sois ?
Elle désigna l’intérieur derrière lui et Antoine se décala légèrement sans s’en rendre compte.
— Je suis montée dans ma chambre. Maman m’a dit d’éteindre. J’ai attendu qu’elle descende et j’ai rallumé pour finir mon livre.
— Il faisait nuit ?
Léa le regarda comme s’il devenait idiot.
— Oui.
Antoine leva les yeux.
Elle fit pareil.
Le soleil était encore au-dessus des toits. La façade d’en face prenait la lumière de plein fouet et, un peu plus loin, deux enfants jouaient avec un ballon sur le trottoir. Léa resta quelques secondes à regarder le ciel. Puis la rue. Les voitures. Les maisons. Son regard revint vers Antoine avant de descendre sur ses propres mains. Elle les retourna, observa ses doigts, remonta jusqu’à ses poignets. Elle toucha ses cheveux, en ramena une mèche devant son visage. Lorsqu’elle regarda de nouveau Antoine, elle ne souriait plus.
— Pourquoi t’es vieux ?
Antoine ouvrit la bouche mais une odeur de brûlé arriva de la cuisine.
— Merde.
Il se retourna. Derrière lui, Léa renifla et laissa échapper un petit rire.
— T’as encore oublié un truc sur le feu.
Antoine s’arrêta.
— Encore ?
— Maman dit toujours que tu vas finir par foutre le feu à la maison.
Il la regarda. Léa avait parlé sans réfléchir. Il le vit au moment où elle comprit que quelque chose n’allait pas dans sa phrase.
— Elle est où ?
Antoine ne répondit pas.
— Papa, elle est où ?
Il regarda cette femme qui avait les yeux de Claire et qui, quelques minutes auparavant pour elle, avait apparemment été une enfant couchée dans une chambre de cette maison.
— Entre.
— Elle est où, maman ?
— Entre d’abord.
Léa hésita puis passa devant lui. Elle fit trois pas dans l’entrée et s’arrêta. Antoine referma la porte. Elle regardait autour d’elle avec une attention qui lui rappela celle des gens venus après l’enterrement, lorsqu’ils entraient dans une maison connue et ne savaient plus exactement comment s’y comporter.
— Le mur.
— Quoi ?
Elle désigna l’escalier.
— Pourquoi il est blanc ?
Antoine suivit son regard.
— Il a toujours été blanc.
— Non. Il est vert.
— Léa…
— Il est vert, papa. Maman veut le repeindre depuis des années et toi tu dis que ça peut attendre.
Elle s’approcha de la première marche sans la monter. Son regard passa ensuite au-dessus de la console.
— Pourquoi vous avez tout changé ?
— On n’a rien changé.
Elle le regarda longtemps. La peur arriva sans bruit.
Antoine sentit l’odeur de l’omelette et partit vers la cuisine. Elle avait noirci sur les bords. Il coupa le feu, posa la poêle dans l’évier et ouvrit la fenêtre. Lorsqu’il se retourna, Léa était entrée et s’était assise à table. Antoine resta un instant avec le torchon dans les mains.
Elle avait choisi la place de Claire.
Il sortit deux tasses et remplit la cafetière.
— Tu veux un café ?
Léa hésita.
— J’ai le droit ?
Antoine la regarda. Il ne savait pas quel âge elle pensait avoir. Dix ans, peut-être. Douze. Il ne le lui demanda pas.
— Oui.
La cafetière commença à couler.
— Du sucre ?
— Non. Toi non plus.
Antoine rangea la boîte sans répondre. Lorsqu’il posa les tasses, Léa regardait toujours la cuisine. La pendule. Le réfrigérateur. Les poignées des placards. La fenêtre. Par moments son regard s’arrêtait sur un détail et il comprenait que, pour elle, quelque chose manquait ou n’était pas à sa place.
— Maman est morte ?
Antoine s’assit en face d’elle.
— Oui.
— Quand ?
— L’année dernière.
Elle resta immobile.
— Mais je viens de lui parler.
Antoine baissa les yeux vers son café.
— Elle est venue dans ma chambre. Elle m’a dit d’aller dormir. Elle avait son pull bleu, celui avec le col trop grand.
Le pull était encore dans la penderie. Antoine l’avait pris dans ses mains plusieurs fois depuis la mort de Claire sans parvenir à le mettre dans un sac.
— Je comprends pas, dit Léa.
— Moi non plus.
Le silence qui suivit ne ressemblait pas à ceux qu’Antoine connaissait depuis un an. Celui-là appartenait à deux personnes. Une mobylette passa dans la rue, puis les volets des voisins se fermèrent les uns après les autres à mesure que la lumière baissait. Antoine regarda Léa sans chercher à le cacher. Il aurait dû connaître ce visage. Il aurait dû savoir ce qu’elle aimait manger, quelle musique elle écoutait, si elle avait peur des chiens, si elle avait été bonne à l’école, si elle s’endormait facilement lorsqu’elle était petite. Il aurait dû posséder des centaines d’histoires où elle apparaissait, des vacances, des colères, des anniversaires, des matins ordinaires où il lui avait demandé de se dépêcher. Il n’avait rien de tout cela. Devant lui, Léa gardait les deux mains autour de sa tasse sans boire.
Une petite cicatrice blanche courait près de son pouce.
Antoine la regarda et quelque chose remua dans sa mémoire. Un verre cassé sur du carrelage, du sang sur un torchon, Claire agenouillée. Pas davantage.
— Tu t’es coupée avec un verre.
Léa regarda sa main.
— J’avais cinq ans.
Antoine attendit que le reste arrive. Il ne vint pas.
— C’est toi qui m’as emmenée aux urgences.
— Ah.
Ce fut tout ce qu’il trouva à dire.
Léa leva les yeux vers lui. Antoine aurait voulu s’excuser, mais il ne savait pas de quoi. D’avoir oublié ? D’avoir continué à vivre ? D’être devenu vieux pendant qu’elle était quelque part dans une chambre jaune à attendre le lendemain matin ? Il pensa à Claire, à l’alliance devenue trop large autour de son doigt, aux trois glaces dans le parc, à toutes ces fois où elle avait peut-être vu leur fille passer quelque part dans la maison sans pouvoir la retenir.
Puis il se rappela la lettre.
Ne te force pas à te souvenir. Aime-la .
La main de Léa était toujours posée près de sa tasse. Antoine avança la sienne et la posa dessus.
Elle referma immédiatement ses doigts. Il attendit malgré lui. Peut-être qu’une image allait revenir, que quelque chose allait enfin céder et lui rendre les années manquantes. Il n’y eut rien. Ni vélo rouge, ni chambre jaune, ni petite fille courant dans un couloir.
Seulement cette main qui tenait la sienne. Antoine la serra doucement.
À l’étage, les deux alliances étaient toujours dans la petite boîte en bois de Claire. Pendant des mois, il avait voulu savoir laquelle disait la vérité. Le mariage de 1999 ou celui de 2001. Anton ou Antoine. Une vie avec Léa ou une vie sans elle. Il avait cru qu’en remontant assez loin, en retrouvant suffisamment de photographies et de souvenirs, il finirait par comprendre laquelle des deux n’aurait jamais dû exister.
Léa essuya ses yeux de sa main libre.
— Et maintenant, on fait quoi ?
Antoine regarda leurs doigts mêlés sur la table.
— Je sais pas.
Il ne comprenait pas comment elle avait pu disparaître de sa vie, ni comment elle venait d’y revenir vingt ans plus tard. Il ne savait pas quelle alliance disait vrai, quelle date avait réellement existé, ni même si l’homme qui avait élevé Léa était encore tout à fait celui qui se tenait assis devant elle.
Mais il savait une chose.
Pourtant, il était bien là.
Le Trousseau
Pour ne rien arranger, il pleut à grandes cordes dehors. Je mets mon manteau, et là, Eurêka ! Je n'y croyais plus. Pourtant, il était bien là. Depuis tout ce temps, au chaud dans la poche de mon manteau.
Les clés sont des objets bien étranges. Elles arrivent à nous faire passer d'en avance à en retard et de calme à énervé. Il faut croire que même sans magie, certains objets sont maudits.
Témoin
Dans ma main sur la table ou au chevet de son lit.
Aux toilettes, dans n'importe quelle pièce.
J'observe et surtout je le regarde et je l'entends...enfin, je les entends.
Un mot, des mots,
Aussi hauts les uns que les autres, qui lui sont adressés avec virulence.
Dans le même temps, il me cherche du regard, il a oublié que j'étais posé dans un coin de la cuisine, au cœur de la scène.
Elle voit qu'il me cherche, elle comprend.
Elle se souvient de l'endroit où il m'a posé, se précipite dans ma direction, me saisit et me fracasse au sol, sous l'évier.
On entend d'abord un premier bruit sourd. Puis un second.
Le son entre les deux individus devient brouillé, mais je capte encore les vives vibrations. Tourné vers le plafond, je le vois s'approcher de moi pour venir me récupérer.
Son visage a changé.
Il devient coloré par endroits, sa mine est triste. Il ne semble pas bien.
En l'état, je ne crois pas être en mesure de l'aider,
Je le vois, simplement.
Ce n'était pas la première fois que cela arrivait.
Je porte les séquelles de conflits passés et je m'imagine appartenir à une grande lignée.
Mon confrère est à l'autre bout de la pièce, silencieux sur le coin de la table à manger.
Pourtant, il était bien là.
La part des autres
- Pauline.
La moue désabusée de ma mère, tenant son bras tendu, me force à lui donner l’objet coupable, tiédi. Une seule question tourne en boucle dans ma tête : comment vais-je arriver à tenir le plat principal et le dessert. J’étais à deux cartes de doubler ma mise. J’improvise un trou normand à ma façon, je me faufile, entre le plat et le dessert, vers la cachette de ma mère. Depuis mon adolescence rien n’a changé, elle garde toujours mon téléphone prisonnier entre deux bouquins de Victor Hugo, sur le meuble d’entrée. Elle ne sait pas que je sais. Assise sur l’abattant, je commence une partie, une seule. Perdue. Je tire la chasse et repose mon téléphone discrètement, contre les Misérables. Je m’assois et essaye d’attraper une discussion en route. Les seules qui m’intéressent sont celle entre mon cousin et ma tante.
- Ah notre infirmière est là, Pauline, éclaire moi. Pierre me dit qu’on ne doit plus faire de bouche à bouche quand quelqu’un fait un arrêt cardiaque c’est vrai ça ?
- Disons qu’il faut privilégier les compressions thoraciques tante Diane. Et tu n’es pas obligée de me demander confirmation, il est en quatrième année de médecine. Il sait ce qu’il dit.
Je regarde complice mon cousin, compatissante de ne pas être jugé à sa juste valeur mais bien heureuse que le sujet ne soit pas « Pauline trente six ans et toujours célibataire ».
Sur le chemin du retour je peux enfin jouir de mon bien sans pression parentale. Dans le métro, sur la ligne huit, j’épie l’heure. Le doigt sur l’authentification biométrique de mon application bancaire, j’attends. Chaque fin de mois c’est le même rituel : les mains moites et le coeur qui s’emballe. Seize heures dix, ma paie est arrivée. Je me sens soulagée, mes heures supplémentaires ont pu combler la moitié de mon découvert. J’ai un peu de temps pour miser quelques sous et essayer de combler l’autre moitié. Arrivée à Felix Faure je me dépêche de rejoindre mon vingt mètres carré. Affalée sur mon canapé côtelé, j’allume la télévision par réflexe. Je finis, comme tous les soirs, par plonger mon attention sur mon écran de téléphone alternant réseaux sociaux et casino. Deux parties seulement.
J’ai fini par m’endormir au milieu d’une rediffusion d’épisode de New York unité spéciale. Les rayons du soleil qui traversent les persiennes me réveillent avant le son strident de l’alarme. Mon départ pour l’hôpital ne devrait tarder. Je reste quelques minutes, le regard dans le vide repensant à mes six parties perdues. J’ai failli gagner la deuxième et la cinquième. Mon regard se pose sur le plateau télé à moitié vide, mes vêtements de la veille jonchant le sol et mon canapé que je n’ai même pas pris la peine d’ouvrir en lit. Mon mal de dos et moi nous mettons en route. A peine les portes de l’hôpital franchies, je me dirige vers le bureau afin d'observer le planning, à la recherche d’heures à pourvoir -- les cent euros perdus la veille m’y obligeant. Une voix aiguë m’attire jusqu’à la salle de soins, traduisant le moment des transmissions.
Tous attablés, une feuille pour chacun d’entre nous, avec le nom de chaque patient et leur numéro de chambre collés à leurs pathologies. La feuille semble légèrement modifiée depuis que je suis partie, avant-hier.
- Où se trouve Mr Chabot ? Je ne le vois pas inscrit, vous l’avez oublié.
L’infirmière de nuit me regarde peinée.
- Il est décédé hier, un arrêt cardio-respiratoire. L’anesthésiste de garde n’a pas réussi à le réanimer.
Depuis son arrivée, Mr Chabot égayait mes journées. Des blagues, des sourires, une légèreté qui me faisait du bien. J’appréciais passer mes pauses avec lui, à boire un café devant la fin du journal télévisé, à commenter toutes les phrases qui pouvaient sortir du présentateur. Je suis très attristée par cette nouvelle.
- Je ferai sa chambre moi-même.
Comme à chaque départ, la chambre doit être nettoyée à fond, afin d’accueillir le prochain martyr.
Mon tour des médicaments n’a jamais été aussi efficient. Je saute ma pause café du matin pour m’atteler à la chambre quatre-cent-six. Je m’avance devant la porte bleue, fermée. J’appuie sur la poignée et à peine la porte poussée, une odeur d’eau de Cologne envahit mes narines. C’était son rituel du matin une moitié de bouteille pour « attirer les dames » disait-il. Je m’avance, observe la pièce et remarque toutes les affaires qu’il possédait. Personne ne les réclamera, personne ne viendra. Une larme coule malgré moi. J’attrape une veste posée sur la chaise pour humer cette odeur qui m’était devenue familière : la cigarette froide accouplée à l’odeur boisée et fleurie de son eau de Cologne. Une image refait surface, celle où un soir de pluie, je pestais de devoir prendre la route. J’ai finalement passé une moitié de soirée à jouer au poker et à partager son plateau repas. Soirée qui m’a value un avertissement mais qui sera à jamais gravée. Je plonge les draps dans un sac en tissus pour le lavage, rassemble ses affaires dans un sac en plastique. Je m’avance pour ouvrir le tiroir de la commode, dernier meuble à vider. J’attrape un vieux carnet en cuir, je le sais à l’odeur, les sacs de maman sentent la même chose. La pulpe de mes doigts caresse la gravure de son prénom que je dessine « Éric ». Avant d’aller plus loin je jette un coup d’oeil derrière moi, seule, je décide de lever le rabat. A l’intérieur du carnet des chiffres sont inscrits. Certains raturés, d’autres précédés d’un plus ou d’un moins. J’en déduis qu’il s’agit d’un carnet de compte qui finit dans le sac plastique avec le reste de ses affaires personnelles. Je reste devant le seuil de la porte une dernière fois. Je prends une grande inspiration avant de retourner dans l’océan des couloirs. Je n’avais qu’une hâte, retourner chez moi et m’emmitoufler sous ma couette. Avant ça, je gère les visites des médecins, les injections de thérapeutiques, les entretiens d’écoute improvisés, les soins d’hygiène et la pression de la direction pour faire l’équivalent de trois journées en une.
Le trajet du retour me semble bien long. Pour une fois je prends le temps de regarder les gens qui m’entourent et m’amuse à leur inventer des vies que j’envie et d’autres dont je prie pour ne pas les vivre. Arrivée devant mon immeuble, je compte le nombre de marches qui me reste à gravir avant la délivrance. Je jette mon sac à l’entrée, me déshabille en les laissant sur ceux de la veille -- les oeuvres artistiques commencent toujours comme ça après tout. Douchée, peignée, habillée de mon pyjama hello Kitty, je m’avachis sur mon canapé prête à commander à manger. En attrapant mon téléphone, mon regard a balayé un objet. Un objet qui ressemblait fortement à un objet familier mais qui n’a rien à faire ici. Les yeux fermés, je compte jusqu’à cinq. Toujours dans mon champ de vision. Je choisis de poser mon regard plus précisément, à cet endroit. Je l’attrape, le porte à mon nez : c’est bien lui, le cuir vieilli et les coins abîmés. Je le repose. Je l’avais posé dans ses affaires j'en suis certaine. Pourtant, il était bien là. Posé sur ma table basse, à côté des cadavres de canettes de coca zéro. C’est la fatigue, c’est ça. Sans m’en rendre compte j’ai dû le glisser dans ma poche, je le ramène demain dans le service c’est décidé. Je ne peux pas garder quelque chose qui ne m’appartient pas et si la direction le sait.. olala je vais être virée et comment je vais payer mon loyer, mes dettes, mon découvert, mes factures ? Ma mère va me tuer. Stop. Il faut que je me ressaisisse. Personne ne le sait, si je le ramène on va me poser des questions. C’est tranché, je le garde. Je le pose sur mon meuble d’entrée, à côté des factures empilées. Ce sera mon souvenir. Un souvenir qui hante mes pensées, allongées dans mon canapé, la télé en fond. Je me lève direction mon frigo, mon ventre vide crie famine. A part un yaourt je n’ai pas grand chose et il est désormais bien trop tard pour que je puisse commander. Sur le retour, yaourt brassé nature dans ma main gauche, cuillère déjà en bouche, j’attrape le carnet qui me fait de l’oeil triomphant sur mon meuble d’entrée. Installée en tailleur sur le tapis face à ma table basse je commence à déguster mon tiers de repas. La première cuillère en bouche est recrachée sans attendre. J’ai l’impression d’être dans un rêve lucide. J’avais vu sur les réseaux sociaux une vidéo qui disait de regarder l’heure ou de se pincer. Je m’exécute. Rien n’y fait. Je suis toujours assise face à ce carnet dont j’effleure la devanture et la courbure de mes doigts dessine le prénom gravé : mon prénom. Comment le prénom d’ « Éric » a pu devenir le mien. Je prends mon téléphone et envoie un message à ma mère.
- Tu m’as offert un carnet en cuir récemment ?
Minuit, elle doit déjà dormir. Peu importe, j’ouvre le carnet devenu vierge de chiffres. Seules trois colonnes apparaissent : « solde », « montant voulu » et « donateur ». Je le feuillette à plusieurs reprises me questionnant encore sur le comment du pourquoi j’ai ce carnet entre mes mains. Je le referme, me concentre sur le programme télévisé, je finis mon yaourt mais c’est plus fort que moi. J’ai besoin de réponse je l’ouvre et la stupeur m’envahit. Un montant s’est inscrit dans « solde » : mille trois cent vingt-huit . Je reste figée quelques secondes, je dois être vraiment fatiguée. Je décide de dormir, j’attrape mon téléphone, dépose vingt euros dans le caissier du casino en ligne pour rendre hommage à Monsieur Chabot, je lance un poker. Stimulateur d’endorphine.
A mon réveil, j’ai l’impression d’avoir fait un cauchemar. Je me redresse et regarde sur la table. Il est là, vraiment là, toujours là. Je l’ouvre et je remarque que le montant a changé : mille-trois-cent soixante-huit. Quarante euros de différence. Montant qui ne m’est pas inconnu car c’est ce que j’ai gagné hier soir, j’ai doublé ma mise. Je vais sur mon application bancaire, je comprends alors que le montant affiché correspond au montant de mon solde bancaire. Mes pensées se font interrompre par la sonnerie de mon téléphone. Le jour fatidique est arrivé : après avoir repoussé maintes fois des repas entre copines, je leur ai proposé en début de mois et nous nous étions fixés sur lundi, jour de repos commun à toutes. Mais maintenant que l’échéance est là, j’ai envie d’annuler. Je préfère rester chez moi. J’hésite sur ce que je vais dire. Tant pis j’improvise, je décroche.
- Hey Pauline, comment vas-tu ? Tu peux passer me chercher pour midi ? Ma voiture est au garage.
- Ah oui midi... On va où déjà ?
- Dans une brasserie dans le douzième, on l’a choisi ensemble je te le rappelle.
- Oui c’est vrai.
- T’es sûre que ça va ? Tu ne vas pas encore nous lâcher.
Coincée, je n’ai pas le choix.
- Absolument pas, tu rigoles. Je passe te chercher pour onze heures trente.
- Parfait, je file me préparer.
Dix heures trente, j’ai quarante-cinq minutes pour me préparer, sachant que la préparation inclut trente minutes de procrastination, il ne me reste que quinze minutes. Avant de partir je consulte mon compte en banque, je dois me fixer un budget pour midi. Impossible, il doit y avoir une fraude. Mon solde arrive presque dans le négatif. Prête à partir je me précipite vers ce foutu carnet. Je l’observe de fond en comble suspectant un de ces nouveaux objets connectés. Je déchire même une page. Rien, il semble banal. Je regarde de nouveau mon application bancaire et je comprends mieux. Loyer, charge et électricité sont tombés. Le carnet en main je le glisse dans mon sac et franchis la porte d’entrée. Dans la voiture, je n’arrive pas à me concentrer sur ce que me raconte mon amie coté passager.
- Tu m’écoutes ?
Je me réinstalle dans mon siège.
- Oui évidemment, tu me parlais de ta collègue qui a osé venir avec la même chemise que toi alors que vous vous étiez mis d’accord sur quand la porter.
Elle continue à déblatérer sur le sujet encore et encore après avoir compris qu’elle était écoutée. Mon esprit entend ce qu’elle dit mais je n’arrive pas à interagir parce que ce carnet prend toutes mes pensées. Et si c’était l’occasion de faire enfin mes comptes. Après tout, c’est à la portée d’une femme de trente six ans, je manie les chiffres toute la journée avec la préparation de traitement, je peux m’y tenir. Arrivées à la brasserie, installées et rejoint par deux autres amies, le moment du choix du menu est arrivé. Je suis la seule autour de cette table sans enfant et je suis la seule qui apparemment doit choisir les plats en fonction des prix. Comment font-elles ?
- J’avais une question, vous écrivez vos dépenses ? Vous gérez comment votre budget ?
Toutes les trois me regardent comme si j’avais posé une question indiscrète.
- Toi, Pauline Maillard, tu poses une question sur la gestion d’argent ? Mais je vais commander une bouteille de Champagne pour fêter ça.
Elle me regarde en souriant et me chuchote « t’inquiète, c’est pour moi ».
Je suis partagée entre deux émotions : la honte et la fierté. Je n’arrive pas à déceler si l’ironie était le sujet principal dans sa question. Sans importance, je vais apprécier mon verre de champagne quoi qu’il arrive. Je profite que l’attention ne soit pas portée sur moi pour m’éclipser aux toilettes. La double porte battante me fait sentir comme un cow-boy qui entre dans un saloon. Je fouille dans mon sac et y sort mon carnet et un stylo. Je le pose sur le rebord de l’évier imitation marbre. J’ai calculé, un steak à cheval avec des frites et un dessert j’en ai pour environ une quarantaine d’euros. J’inscris le nombre quarante dans la colonne « montant voulu », après tout je veux ce montant donc il se soustraira à mon solde actuel. C’est décidé, aujourd’hui est le départ de ma nouvelle vie, je vais devenir une adulte responsable. Je laisse mon regard se perdre quelques instants sur les chiffres, avec l’espoir de pouvoir observer un changement. Je fabule, c’est la réalité pas la fiction. Je referme le carnet et retourne m’asseoir à la tablée, profitant de mon repas. En attendant le dessert je décide de regarder mon compte en banque et je remarque « plus quarante euros » accolé à « virement Lucie ». Je ne connais pas de Lucie. J’ouvre le carnet, Lucie apparaît dans les donateurs. J'essaye de tracer le virement, pourquoi ce prénom ? J'ai le sentiment de prendre ce qui ne m'appartient pas. Je m'en préoccuperai plus tard, à tête reposée. A la fin du repas, je m'extirpe en douce de la tablée pour régler l’addition complète -- y compris la bouteille de champagne. Tous ces remerciements m’ont fait chaud au coeur. Je n’ai jamais reçu autant d’accolades et de gratitude.
En sortant, je décide de faire les magasins. Je refais toute ma garde robe. J’ai adopté un nouveau réflexe. Certains disent qu’il faut vingt et un jours pour intégrer une habitude, il m’a fallu deux heures pour avoir la mienne. Jamais je n’aurais pensé que d’écrire me plairait autant. J’ai usé l’encre, à tel point que les sacs de boutiques cognent contre les murs des escaliers. Je ne prends pas la peine de les déballer. Je les pose à l’entrée et pratique ma deuxième activité préférée, m’affaisser sur le canapé. J’inspire et expire quelques fois, me remémorant cette journée parfaite. Tellement parfaite que, de retour dans mon studio je me questionne sur la véracité de mes souvenirs, j’ai vraiment vécu ça ? Je me lève, cherchant le carnet. Je l’ouvre et décide de mesurer l’ampleur de mes dépenses. A côté de chaque montant voulu, se trouve un nom. Jamais le même. J’ai du mal à comprendre le fonctionnement, est-ce que ces prénoms sont rattachés à un corps physique ou alors est-ce que ce sont des prénoms donnés au hasard. L’important est là malgré tout, désormais je n’ai plus à m’inquiéter pour l’argent. La vie semble plus douce. Les jours qui ont suivi, ont été exceptionnels. Ma mère a pensé que j’avais gagné au loto, je lui ai simplement dit que j’étais devenue responsable et que désormais je dépensais intelligemment, ce qui n’est pas faux, je dépense ce dont j’ai besoin et parfois quelques plaisirs mais que serait la vie sans plaisir ? Je mange à ma faim, revois mes amies avec entrain et j’en viens à les envier d’avoir une vie de famille.
Tous les soirs je regarde les prénoms inscrits sur ce carnet. Il a suffi d’un soir pour que toute cette mécanique me questionne réellement. Ce jour là, je venais de m’acheter une nouvelle télévision et c’est le prénom de ma mère qui est apparu : Gisèle. J’ai eu un moment d’arrêt, de recul avec une sensation de culpabilité. Je l’imagine paniquant de voir une somme inconnue se retirer de sa retraite, j’en ai une boule à l’estomac d’imaginer cette détresse. Je sais que ce n’est pas elle. Je me persuade de la bénédiction d’être tombée sur ce carnet, j’ai une vie parfaite. Je peux miser sans craindre le lendemain tout en payant mes factures et en offrant des présents à mes proches. Je suis une bonne personne.
Je décide à ce moment là d’avoir une pensée pour Monsieur Chabot en le remerciant de m’avoir mis ce carnet sur ma route. Je me résous également à remercier chaque prénom qui apparait sur mon carnet, je n’ai aucune idée de qui sont ces gens mais s’ils apparaissent sur ce carnet, c’est forcément qu’ils ont les fonds nécessaires pour pouvoir les partager. Le partage est la base de la vie. Les jours avancent et finissent par se ressembler. L’enthousiasme d’acheter, de posséder est retombé. Un voyage me ferait du bien, j’en suis persuadée. Je choisis une compagnie low cost pour au final réserver la première classe, je le mérite. Le nom de Grégoire apparaît. Je ferme le carnet, fière de moi et le balance sur ma table basse. Une feuille pliée en tombe. Elle semble plus vieille que les pages attachées. Je la déplie et cette fois des noms apparaissent à côté des prénoms. Je les parcours pour au final m’arrêter sur le dernier : « Chabot Éric » avec un chiffre « zéro » inscrit, le même pour toute la liste. L’émotion qui m’envahit à cet instant est différente de celle que j’ai pu ressentir dernièrement : j’ai peur. J’ai l’impression d’avoir un message de la faucheuse. J’ai même quelques instants cru voir mon nom inscrit en bas, et si ce carnet était maudit ? Et s’il allait moi aussi me tuer ? J’essaye de me rassurer en me disant qu’un carnet ne peut pas commettre de crime, sans bras, sans jambe la probabilité que dans un journal apparaisse un article avec un tel titre « une jeune femme tuée par un carnet » est extrêmement faible, voire nulle. Je n’ai pas envie d’avoir ça sous mes yeux. Je déchire le petit papier en mille morceaux. Je n’ai rien à perdre mais tout à gagner. Je m’instaure une nouvelle règle : je dépense raisonnablement et désormais je ferai abstraction des prénoms qui apparaissent. Je ne vole pas, on me donne, je ne vais pas mourir, je vais vivre et bien.
Les jours passent dont un jeudi, jour de mon départ. C’était sans compter sur cette voiture que je n’ai pas vue arriver. Une voiture rouge roulant à vive allure dans ma direction alors que je sortais du parking de l’aéroport pour rejoindre le terminal. C'est cette même voiture qui a blanchi mes pages du carnet en cuir.
LA GOURMETTE
Elle s’arrêta devant le lit.
— Vous l’avez encore fait.
Madeleine Vidaille, assise près de la fenêtre, ne se retourna même pas.
— Quoi ?
— Le lit.
— Il était défait.
— Je sais. Je venais justement changer les draps.
— Vous n’étiez pas là.
— J’étais dans la chambre d’à côté.
— Je ne pouvais pas le savoir.
Adeline posa le linge sur la chaise.
— Maintenant, je vais devoir tout défaire.
— Ça vous occupera.
Cette fois, Adeline sourit.
À quatre-vingt-six ans, Madeleine n’avait rien perdu de son caractère. Huit mois plus tôt, lorsqu’elle était arrivée aux Tilleuls, elle avait refusé deux chambres. La première donnait sur l’entrée, la deuxième sur le parking. Pour la troisième, deux peupliers, un morceau de pré et, au loin, le clocher du village.
— Celle-là.
La directrice avait essayé de lui expliquer qu’on ne choisissait pas toujours.
Madeleine avait montré le parking.
— Je n’ai pas quitté ma maison pour regarder des bagnoles jusqu’à ma mort.
Elle avait obtenu la chambre 27.
Adeline commença à retirer la couverture.
Catherine entra avec le chariot.
— Bonjour, Madeleine.
La vieille dame tourna la tête.
— Laquelle ?
— Pardon ?
— Catherine la fille ou Catherine l’aide-soignante ?
C’était devenu une plaisanterie entre elles. La fille de Madeleine s’appelait Catherine elle aussi. Les premiers temps, cela avait donné quelques malentendus.
« Catherine vient cet après-midi. »
« Je travaille cet après-midi. »
« Pas vous, ma fille ! »
Ce matin-là, pourtant, Madeleine ne poursuivit pas. Elle se contenta de retourner près de sa fenêtre.
— Vous pouvez avancer un peu votre chaise ? demanda Catherine. On doit passer derrière.
Elles devaient changer le matelas. Il était plus lourd que prévu.
Adeline en attrapa un bout, Catherine l’autre.
— Attends, comme ça on va se casser le dos.
Elles le redressèrent, recommencèrent autrement. Le sommier bougea. Quelque chose tomba. Un petit bruit sec, métallique.
— T’as entendu ?
Adeline se baissa, passa la main sous le lit et ramena d’abord un mouton de poussière.
— Formidable.
Catherine rit.
— Cadeau de la maison.
Adeline replongea la main. Cette fois, ses doigts touchèrent quelque chose de froid.
— Attends.
Elle se releva. Une petite chaîne pendait entre ses doigts.
— C’est quoi ?
— Une gourmette.
Elle était vieille, noircie, avec un fermoir tordu. Une gourmette d’enfant, à en juger par sa taille.
Adeline frotta la plaque avec son pouce. Des lettres apparurent.
— Laurent.
Derrière elles, la chaise racla le sol. Madeleine s’était levée.
— Faites voir.
Adeline se retourna. Le visage de Madeleine avait changé.
— Vous la connaissez ?
— Faites voir.
Adeline s’approcha et lui tendit la gourmette.
Madeleine la saisit aussitôt.
— Elle était sous le lit ?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Je n’en sais rien.
Madeleine retourna la plaque. Ses mains tremblaient.
— Madeleine ?
Elle referma les doigts.
— Sortez.
Le cri les cloua sur place. Même Madeleine parut surprise de s’entendre. Catherine regarda Adeline.
— On doit finir votre lit.
À dix heures, elles prirent leur pause dans la petite tisanière du premier étage.
Catherine trempait un biscuit dans son café.
— Je te jure, elle m’a fait peur.
Nicole, installée en face d’elles, leva les yeux.
— Qui ?
— Madeleine Vidaille.
— Qu’est-ce qu’elle a encore fait ?
— Rien. On a trouvé une gourmette sous son lit et elle nous a mises dehors.
Nicole haussa les épaules.
— Elle a peut-être appartenu à son mari.
— Avec « Laurent » gravé ?
Nicole cessa de remuer son café.
Adeline le remarqua.
— Quoi ?
— Laurent comment ?
— Il n’y avait que le prénom. Et une date.
— Quelle date ?
— Quatorze juin soixante-six.
Nicole posa sa cuillère, resta un moment sans parler.
— Il y avait un Laurent, ici.
— Ici aux Tilleuls ?
— Non. Au village. J’étais gamine. Il avait disparu.
Adeline sentit quelque chose lui passer dans le ventre.
— Quand ?
— Soixante-treize. L’été, je crois. Oui... juillet. Il faisait une chaleur épouvantable.
— Quel âge ?
— Sept ans. Peut-être huit.
Adeline calcula. Né en juin 1966. Sept ans.
— Tu te souviens de son nom ?
— Delaunay. Laurent Delaunay.
— Ils l’ont retrouvé ?
Nicole secoua la tête.
— Jamais.
Elle regarda sa tasse.
— Il était parti avec son vélo. Mon père avait participé aux recherches. Tout le monde cherchait. Dans les bois, le long de la rivière, dans les fossés... Ma mère ne voulait plus qu’on sorte seules après ça.
— Et rien ?
— Rien.
La pause se termina là-dessus.
Pendant deux jours, Madeleine ne parla plus de la gourmette. Adeline ne posa aucune question.
Elle avait aperçu la boîte verte dans le tiroir de la table de nuit. La gourmette était dedans.
Le deuxième matin, elle préparait l’eau pour la toilette lorsque Madeleine dit :
— Il s’appelait bien Laurent.
Adeline continua de plier une chemise.
— D’accord.
— C’est tout ?
— Quoi ?
— Vous ne me demandez rien ?
Adeline posa la chemise.
— Vous savez très bien ce que j’ai envie de vous demander.
Madeleine baissa les yeux vers son gant de toilette.
— Alors demandez.
— Qui était Laurent ?
Silence.
— Un petit garçon.
— Je sais.
— Non. Vous ne savez rien.
Adeline attendit.
Madeleine frotta longtemps le même endroit sur son avant-bras. Sa peau était déjà rouge.
— Doucement.
Elle arrêta.
— C’était en soixante-treize.
— En juillet ?
Madeleine leva les yeux.
— Comment vous savez ?
— Nicole se souvient de sa disparition.
Le gant retomba dans la bassine.
— Nicole...
— Elle était enfant.
— Oui.
Madeleine regarda vers la fenêtre.
— Tout le monde cherchait.
— Et vous ?
Pas de réponse.
— Madeleine ?
— Mon frère s’appelait Gérard.
Adeline attendit la suite.
— Il faisait des conneries. Tout le temps. Pas des grosses... enfin, ça dépend ce qu’on appelle grosses.
Elle se passa une main sur le front.
— Il récupérait du cuivre dans la carrière des Ormes. Avec un autre. Je ne sais même plus comment il s’appelait.
— La carrière était déjà fermée ?
— Oui.
Madeleine eut un petit rire sans joie.
— C’est bien pour ça qu’ils y allaient.
Elle reprit son gant, puis le reposa aussitôt.
— Ce jour-là, Gérard est venu me chercher à la pharmacie.
— Vous travailliez là-bas ?
— Oui. Je rangeais les commandes, je servais les clients. Rien d’extraordinaire.
Elle s’arrêta.
— Il était blanc comme votre blouse.
— Il vous a dit quoi ?
— Qu’il y avait eu un accident.
Madeleine avala difficilement sa salive.
— Je lui ai demandé pourquoi il ne prévenait pas les pompiers. Il m’a dit de venir.
— Et ?
— J’y suis allée.
Adeline s’assit.
— Laurent était là ?
Madeleine hocha la tête.
— Il était tombé.
— Où ?
— Dans un ancien puits d’accès. Les gamins traînaient souvent dans le coin. On leur disait de ne pas y aller, évidemment. Comme si ça avait déjà empêché un gosse de faire quelque chose.
Elle passa ses doigts sur ses lèvres.
— Gérard l’avait remonté.
— Il était vivant ?
Madeleine ne répondit pas.
— Madeleine.
— Oui, il était vivant.
Adeline ne bougea plus.
— Il respirait mal. Il avait du sang là...
Madeleine posa deux doigts contre sa tempe.
— Il avait les yeux fermés. Puis il les a ouverts.
Sa bouche trembla.
— Il a dit « Maman ».
Elle se tut.
Adeline attendit.
— Après ?
— Rien.
— Vous avez appelé les secours ?
Madeleine la regarda.
Et Adeline sut avant même qu’elle réponde.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on était idiots !
La voix claqua dans la chambre.
— Parce que Gérard avait peur. Parce qu’il volait du cuivre. Parce qu’il avait déjà eu des ennuis. Parce qu’il disait qu’on allait l’accuser, qu’il retournerait en prison...
— Et vous l’avez écouté ?
— J’avais vingt-six ans.
— Ce n’est pas une réponse.
— Je sais.
Adeline se leva.
Elle avait besoin de bouger.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
Madeleine regarda ses mains.
— Rien.
— Comment ça, rien ?
— Je suis partie.
Adeline resta debout devant elle.
— Et Laurent ?
Madeleine ne répondit pas.
— Qu’est-ce que votre frère a fait de Laurent ? Sa mère l’a cherché pendant cinquante-trois ans.
Madeleine releva brusquement la tête.
— Vous croyez que je ne le sais pas ?
— Alors dites-moi.
Madeleine ferma les yeux.
— Ils l’ont remis dans le puits.
Adeline crut avoir mal entendu.
— Quoi ?
— Pas celui où il était tombé. Un autre.
Elle porta une main à sa gorge.
— Le trois.
— Le puits numéro trois ?
Madeleine acquiesça.
— Plus profond. Gérard disait que personne n’irait jamais voir là-dedans.
— Et le vélo ?
— Je ne sais pas.
— Vous ne savez pas ?
— Ils l’ont jeté quelque part. Je ne sais plus. Je vous jure que je ne sais plus.
Adeline se détourna.
Deux peupliers remuaient derrière la vitre.
Dans la chambre, on entendait seulement le petit bourdonnement du radiateur.
— Cinquante-trois ans.
— Ne commencez pas.
— Je ne commence rien.
— Vous croyez que je n’y ai pas pensé ?
Adeline se retourna.
— Je n’en sais rien.
Madeleine ouvrit le tiroir de sa table de nuit. La boîte verte était là.
— Pourquoi vous aviez ça ?
Madeleine l’ouvrit. La gourmette reposait au fond.
— Elle était accrochée à la couverture.
— Quelle couverture ?
— Celle sur laquelle ils l’avaient couché.
— Et vous l’avez prise ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Madeleine fixa la petite chaîne.
— Je ne sais pas.
Puis elle secoua la tête.
— Si. Je sais.
Elle referma la boîte.
— Je voulais la rendre à sa mère.
Adeline ne dit rien.
— Pas ce jour-là. Plus tard. Je me disais que j’irais la voir. Puis le lendemain, je ne l’ai pas fait. Après il y a eu les gendarmes, les recherches... Tout le village parlait de Laurent.
Elle passa son pouce sur le couvercle.
— Au bout d’une semaine, c’était déjà trop tard.
— Non.
Madeleine leva les yeux.
— Quoi, non ?
— Ce n’était pas trop tard.
La vieille femme eut un mouvement d’humeur.
— Vous n’étiez pas là.
— Non.
— Alors ne me dites pas ce que j’aurais dû faire.
— Je peux quand même vous dire ce qu’il faut faire maintenant.
Madeleine détourna la tête.
— Sa mère est encore vivante.
Adeline sentit son estomac se nouer.
— Vous le savez ?
— Hélène Delaunay. Elle habite toujours à Saint-Ange.
— Alors dites-lui.
— Pas aujourd’hui.
— Pourquoi pas aujourd’hui ?
— Parce que je n’en suis pas capable.
Adeline resta encore quelques secondes.
Puis elle prit la bassine.
— Mais il faudra le faire.
Madeleine ne répondit pas.
Dans la nuit, elle fit un malaise. Adeline ne travaillait pas. Elle l’apprit le lendemain matin en arrivant.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
L’infirmière finissait ses transmissions.
— Détresse respiratoire. Le SAMU l’a emmenée vers deux heures.
— Elle va revenir ?
L’infirmière fit une grimace.
— Je ne sais pas.
Madeleine ne revint pas. Elle mourut deux jours plus tard à l’hôpital. Sa fille Catherine vint vider la chambre le vendredi. Adeline l’aida.
Elles parlaient peu.
— Vous pouvez jeter ça.
— Et ce gilet ?
Catherine le prit et le porta un instant contre son visage.
— Il était à mon père.
Elle le plia soigneusement et le rangea dans un sac.
Quand l’armoire fut vide, elles passèrent à la table de nuit. Deux mouchoirs en papier. Un vieux stylo. Un tube de crème presque terminé. Et une enveloppe.
« Adeline » était écrit dessus.
— C’est pour vous, dit Catherine.
Adeline attendit d’être seule pour l’ouvrir. Quelques mots.
Ne la jetez pas.
Donnez-la à Hélène.
Dites-lui pour le puits 3.
Une adresse était notée dessous.
La boîte verte se trouvait dans l’enveloppe. Adeline resta un moment assise sur le lit vide. Elle aurait dû appeler la gendarmerie.
À dix-sept heures trente, pourtant, elle prit son sac et partit pour Saint-Ange. La maison avait des volets gris.
Adeline resta dans sa voiture plusieurs minutes. Puis elle sonna. Une femme d’une soixantaine d’années ouvrit.
— Bonjour.
— Bonjour. Je cherche Madame Hélène Delaunay.
— C’est ma mère.
— Je travaille aux Tilleuls.
La femme attendit.
Adeline sortit la boîte dans son sac.
— C’est à propos de Laurent.
La femme ouvrit la porte.
— Entrez.
Hélène était dans la cuisine. Toute petite, perdue dans un fauteuil trop large.
— Madame Delaunay ?
— Oui.
— Je m’appelle Adeline. Je travaille à la maison de retraite des Tilleuls.
Hélène la regardait sans comprendre.
— Une de nos résidentes est décédée cette semaine. Madeleine Vidaille.
Aucune réaction.
— Elle m’a demandé de vous donner quelque chose.
Adeline posa la boîte verte sur la table. Elle l’ouvrit. Hélène cessa de bouger. Sa fille porta la main à sa bouche.
La vieille femme tendit deux doigts. Elle ne toucha pas tout de suite la gourmette. Puis elle la prit.
— C’est la sienne.
Sa fille s’accroupit près d’elle.
— Tu es sûre, maman ?
Hélène la regarda presque avec colère.
— Bien sûr que je suis sûre.
Elle retourna la plaque.
— Son père lui avait offerte pour ses sept ans.
Adeline commença à raconter. Elle dut s’arrêter plusieurs fois.
Hélène ne l’interrompit pas.
Quand elle arriva au puits numéro trois, sa fille se leva.
— J’appelle les gendarmes.
Personne ne tenta de l’en empêcher.
La carrière des Ormes était condamnée depuis des années. Il fallut retrouver les anciens plans, sécuriser le terrain, faire venir une équipe.
Adeline n’assista à rien. Elle retourna travailler. Elle changea des lits. Elle servit des petits déjeuners. Trois jours passèrent. Le troisième après-midi, Adeline était dans le vestiaire lorsque son téléphone vibra. Elle reconnut le numéro de la fille d’Hélène.
— Allô ?
Au bout du fil, personne ne parla pendant quelques secondes.
Puis :
— Ils l’ont trouvé.
Adeline s’assit sur le banc.
— Où ?
— Dans le puits.
Un silence.
— Le trois.
Adeline ferma les yeux.
Il était bien là. Sous les pierres, sous la terre, au fond de cette carrière où personne n’était allé chercher. Les gendarmes avaient retrouvé des ossements, des morceaux de tissu et quelques objets. Il faudrait des analyses. Il faudrait attendre pour mettre officiellement un nom sur les restes. Hélène avait attendu cinquante-trois ans. Cette fois, elle savait où était son fils.
Le dimanche suivant, Hélène demanda à revoir Adeline.
En entrant dans le salon, Adeline remarqua une photographie sur le buffet. Un garçon aux cheveux courts regardait l’objectif avec un sourire un peu de travers.
— C’est Laurent ?
Hélène hocha la tête.
— Photo de classe.
Sa fille servit le café parce que les mains de sa mère tremblaient trop. Elles parlèrent un peu des Tilleuls. De Madeleine aussi.
Puis Hélène demanda :
— Elle a souffert ?
Adeline posa sa tasse.
— Madeleine ?
— Oui.
— Je ne sais pas. Elle était à l’hôpital quand elle est morte.
Hélène secoua la tête.
— Je ne parle pas de ça.
Adeline attendit.
— Pendant toutes ces années. Est-ce qu’elle a souffert ?
Adeline regarda la vieille femme.
— Je crois que oui.
Hélène acquiesça.
— Tant mieux.
— Maman...
— Quoi ?
Sa fille posa une main sur son bras.
Hélène la repoussa doucement.
— J’ai le droit.
Personne ne répondit. La boîte verte était sur la table.
Hélène l’ouvrit.
— Les gendarmes me l’ont rendue.
Elle la poussa vers Adeline.
— Prenez-la.
— Non.
— Si.
— Elle appartient à Laurent.
— Justement.
Hélène regarda la photographie.
— J’ai attendu mon fils. Pas une gourmette.
Elle eut un petit sourire.
— Laurent, c’était ses genoux toujours sales. Son vélo qu’il laissait devant la maison alors qu’on lui répétait de le ranger. Il mangeait le chocolat sur ses tartines et laissait le pain.
Elle secoua la tête.
— Ça me rendait folle.
Adeline sourit malgré elle.
— Je n’ai pas besoin d’un bracelet pour me souvenir de lui.
Elle poussa encore la boîte. Cette fois, Adeline la prit.
Sur la route du retour, la boîte verte resta sur le siège passager. À la sortie de Saint-Ange, Adeline passa le petit pont. Elle continua. Puis ralentit. Elle fit demi-tour. Elle gara sa voiture sur le bas-côté, prit la boîte et descendit. La rivière était haute à cause des pluies des derniers jours. Adeline s’appuya contre la rambarde.Elle ouvrit la boîte. La gourmette avait été nettoyée. Le prénom se lisait parfaitement.
Laurent. Au dos : 14.06.1966.
Elle pensa au petit garçon de la photographie. À Madeleine. À Gérard. À Hélène. Adeline tendit la main au-dessus de l’eau. Il suffisait d’ouvrir les doigts. Elle resta ainsi quelques secondes. Puis ramena son bras.
— Non.
Elle remit la gourmette dans la boîte.
Le lundi matin, une nouvelle résidente occupait déjà la chambre 27.
Suzanne.
Elle avait posé trois photographies sur la commode et un vase vide sur le rebord de la fenêtre.
— Vous avez vu cette vue ? demanda-t-elle.
Adeline regarda dehors.
Les deux peupliers bougeaient à peine.
— Oui.
— C’est joli. On voit les arbres.
— Oui.
Adeline ouvrit la fenêtre quelques minutes.
Puis elle se retourna. Le lit était défait. Cette fois, personne ne l’avait devancée.
Sous le ciel bleu
"Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé" crie avec bonheur, au loin, un homme aux cheveux longs avec de l'eau jusqu'aux épaules.
Les gens, couchés, occupés à bronzer se lèvent brusquement. "Que se passe-t-il" disent ceux qui n'ont pas entendu. "Il l'a trouvé".
La nouvelle est relayée de chaque côté de la plage puis se diffuse de Ramatuelle à Saint-Tropez, toute la presqu'île accourt et pampelonne devient noire de monde.
Il est enfin là, à quelques mètres, accessible, après tant d'attente et d'espoirs contrariés.
Certains sont encore dubitatifs, quelques instants, "vous êtes certains que c'est lui ?" "Bien sûr, puisqu'il le dit".
On se précipite, la quête est terminée, l'angoisse effacée. On applaudit, on siffle mais très vite les "hourras" font place au "moi d'abord" qui se répercute dans la foule.
Chacun, chacune veut le voir, le toucher avant l'autre.
L'homme au loin, dans l'eau claire, désemparé, reste stoïque.
Quand on ne se bat pas pour être devant, on sort des liasses de billets pour passer mais rien n'y fait. Les premiers sont occupés à se noyer entre eux, les autres à s'étouffer avec des serviettes ou à s'écharper à coups de parasols.
"On l'a trouvé", seuls ces mots résonnent avant un dernier râle.
Bientôt, un charnier flottant cache l'écume, le sable blond disparaît sous des amas de corps.
Le silence a succédé aux cris de joie puis à ceux de rage.
Il est douze heures trente six, au loin, l'homme aux cheveux longs avec de l'eau jusqu'aux épaules, seul, cherche fébrilement, il balbutie en pleurant "pourtant, il était bien là".
Une adolescente normale
Maman m’indique alors d’un geste discret l’ordre de me redresser, avec un coup de tête élégant que je suis la seule à savoir déchiffrer. J’ai toujours su deviner ce qu’elle voulait. La pensée de ne jamais être assez bien pour elle résonne en moi, mais le flash de l’appareil photo de mon oncle m’aveugle instantanément. Le monde devient flou, et tourbillonne autour de moi. La musique trop forte, les cris de joie, l’agitation et l’exaltation presque palpable des convives me donnent envie de vomir. Tout est faux. Artificiel.
Un gâteau en mousse - du genre de ceux que je déteste - est placé devant moi, avec des bougies marquant mon âge. Cette affreuse petite chanson démarre et je dois rester immobile comme une poupée pendant qu’une foule observe la moindre de mes micros-réactions. Ma mère prend note des agissements de chacun - dans quelques heures, elle viendra m’en faire part, pour que je puisse m'améliorer. “Tu sais que je ne veux que ton bien” susurra-t-elle. C’est sa phrase préférée. Elle la dit si souvent que je me demande si elle n’aurait pas installer une sorte de programme d’intelligence artificielle qui contrôlerait ses faits et gestes. Mais non, c’est juste ma mère. Prévisible. Vide. Binaire.
J’ai déjà rêvé de devenir elle, d’enfiler sa peau comme on enfilerait un collant. Dans ce rêve, je fuyais de la maison puis je lui coupais ses longs cheveux, j’enlevais son maquillage, je détruisait tout sur mon passage. Je jetais sa bague de mariage, je hurlais sur mon père. Puis je regardais un miroir qui continuait à ne refléter que son visage parfait, ses cheveux longs méticuleusement coiffés en chignon serré. Peu importe ce que je faisais, elle restait à la fin du rêve exactement telle qu’on la percevait. Parfaite.
Oh, la chanson se termine déjà.
Je baisse la tête quelques millisecondes, pour la relever avec une mine qui se veut joyeuse - une direction artistique signée par ma mère. Le suis-je assez ? Joyeuse ? Je ne sais pas. Je ne sais pas si j’ai déjà été joyeuse. Ma mère me répétait que j’étais le genre de petite fille lumineuse qui voulait faire rire son prochain, mais je n’ai jamais eu la sensation d’être de près ou de loin cette petite fille. J’ai toujours eu l’impression de jouer imparfaitement le rôle de la petite fille que toute mère désire avoir. Silencieuse, mignonne, arrangeante. Et j’en suis tout bonnement fatiguée. Je n’ai qu’une hâte, que la soirée se termine pour redevenir cette horrible adolescente à la mauvaise posture et au visage plein d’acné, qui passe trop de temps sur son téléphone à essayer d’oublier qu’elle est en vie. Mais je n’y aurais droit seulement si la pièce de théâtre est un franc succès, et si le metteur en scène n’a pas de consignes à nous donner.
Alors, je me concentre à nouveau, et je joue avec mes cheveux, comme si j’étais nerveuse. On m’encourage et on me pousse - allez, allez, me souffle-t-on dans les oreilles. Alors je prends une grande inspiration, et je souffle, souffle souffle sur les bougies, avec la foule qui s’extasie de ce geste. Ridicule. Je ne suis pas exceptionnelle parce que j’ai soufflé sur des bougies. Je regarde ma mère, toujours en souriant. Sa moue n’est plus aussi mécontente, j’ai donc bien agi. Peut-être suis-je finalement exceptionnelle.
Heureuse de lui avoir plu, j’accueille à bras ouvert une dizaine de cadeaux, tous plus farfelus et inutiles les uns et les autres. Une tante m’offre une palette de maquillage que j’ai déjà acheté avec l’argent de poche que me donne mon père chaque mois. Je prétends être ravie, et l’embrasse avec ferveur. Ma grand-mère m'offre une carte, avec une liasse de billets. Mon cousin m’offre un portefeuille rose en faux-cuir acheté en ligne. Il me demande si je le déteste, et je passe les cinq prochaines minutes à le convaincre que non, j’adore cet affreux objet acheté au rabais ! Comment pourrai-je ne pas l’aimer ?
Puis, c’est au tour de ma mère de m’offrir un cadeau. Sur le papier, c’est un cadeau qu’elle fait avec mon père mais je sais bien qu’il n’a pas contribué du tout. Il fait figurant dans ma vie depuis ma puberté. J’ai des amies qui me disent que c’est pareil pour elle, que les pères ne sont vraiment que des pères pour leurs filles quand elles ont moins de dix ans, et qu’après ils changent - en pire. Ils deviennent gardien de prison, détective privé ou pire, ils disparaissent. Mon père est du genre à disparaître. On ne dirait pas, mais lui qui se cache derrière sa grille de barbecue n’attend qu’une chose ; partir ailleurs. Je ne sais pas où - je suspecte une affaire - mais j’ai arrêté de m’en soucier. La place qu’il a choisi de laisser, ma mère l’a prise. Elle prend toute la place, mais elle est là au moins.
Je prends le cadeau en tremblant. L’emballage est de couleur orange et de taille impoante, même si étrangement plat. Je l’ouvre avec appréhension, pour découvrir une large peinture à l'acrylique.
Le tableau me montre avec ma mère, les bras l’une dans l’autre. Dans la scène, je suis très jeune, et nous sommes toutes deux dans un paysage enneigé. J’effleure du bout des doigts la toile, sans comprendre. Ce tableau, il ravive un souvenir qui me paraissait n’être qu’un rêve… Je revois le sourire de ma mère, bien différent de celui d’aujourd’hui. Chaleureux, avenant. N’était-ce pas pendant un voyage à la montagne ?
Un mal de tête commence à poindre, et je relève la tête pour observer ma mère avec un regard presque déformé, irréel. Je repose le tableau et reprend mon rôle avec vitesse. Elle attend de moi quelque chose, sinon, elle ne prendrait pas le risque d’afficher un tel visage. Je la remercie, en la prenant dans mes bras. “C’est uniquement le cadeau de ton père, ne me remercie pas” chuchote-elle avec une colère à peine dissimulée.
Je m’éloigne d’elle rapidement. Quand le gâteau mousse, les cupcakes, les crêpes, les cafés, ont été mangés ou bus, mon père disparaît et ma mère se met à ranger, en fracassant les restes dans la poubelle. Ses gestes sont mécaniques, articulés.
Silencieusement, j’emprunte le long couloir ténébreux qui mène à ma chambre. J’ai appris que le bruit la dérangeait, et j’ai aussi appris à ne pas la déranger. Le tableau m’attend dans ma chambre. Il ne devrait pas être là, il ne devrait même pas exister. Pourtant, il était là. Sur mon lit, à m’attendre.
Malgré mon mal de tête, je me force à le regarder. Je n’arrive plus à détourner mon regard. Il reproduit, je pense, une photo du dernier voyage en montagne. Le dernier, car après celui-ci, nous ne sommes plus jamais partis. C’était le début du voyage. Nous étions arrivés et mon père avait pris son appareil photo, qu’il a depuis donné à mon oncle. Il prenait tout et rien, avec passion. Il avait réussi à nous prendre maman et moi, quand nous étions descendus pour la première fois sans tomber, et où nous avions sauté de joie dans les bras de l’autre, fières de nous.
Je crois que c’est mon dernier souvenir joyeux de nous, en tant que famille.
Après, nous étions rentrés dans le châlet, et ma mère avait fait du chocolat chaud pendant que mon père partait à la douche… Le mal de tête revient avec intensité mais je ne lâche pas le tableau, je ne détourne pas les yeux. Je dois me souvenir.
Ma mère avait… Elle avait pris l’appareil photo, pour regarder les photos du voyage et son visage, d’abord joyeux, avait commencé à se déformer de plus en plus, jusqu’à paraître inhumain. Elle était rentrée dans la douche, avec quelque chose dans la main, un objet argenté. Elle s’était mise à hurler sur mon père, et il hurlait aussi, c’était le chaos. J’avais regardé l’appareil photo, et j’y avais vu l’amie de maman, en maillot de bain.
Ma mère continuait à hurler, fort. Trop fort. Mon père aussi. J’ai entendu le bruit de l’eau, le bruit de coups étouffés, une lutte. Soudain, était venu le silence. Ma mère était ressortie de la salle de bain, sans plus rien dans les mains et trempée. Elle s’était écroulée sur une table, une table en bois, et elle m’avait regardé. Puis d’un coup de tête elle m’avait montré ma chambre. Je m’étais levée, et j’y étais allée, en pleurant. Alors elle m’avait hurlé de se taire, qu’elle ne voulait plus m’entendre.
J’avais couru jusque dans la chambre, et j’avais fermé la porte.
Le lendemain, j’avais mes règles et un père qui ne me regardait plus, qui ne prenait plus de photos. Un père qui s’occupait du barbecue, et souriait aux invités mais qui dormait dans le garage avec la voiture électrique et qui obéissait à ma mère en tout point.
Je lâche le tableau avec horreur, et m’en éloigne.
J’entends ma mère toquer à la porte, et je le fourre sous mon lit. Puis, je lui dit qu’elle peut rentrer, en affichant le sourire qu’elle aime. Il faut que j’agisse comme d’habitude, que je reste calme. Je ne sais pas si j’y arriverais mais…
Tout ce que je veux, c’est être une adolescente normale.
Sphère d'influence
Le brouillard avait cette manière de faire se diluer les maisons dans sa nasse, sans les effacer tout à fait. Il les laissait flotter, comme des souvenirs qui refusent de mourir. Chaque matin, Gabriel traversait la vieille digue déserte avant l'aube. L’ancien adjudant-chef, formé aux techniques de la police scientifique, et membre de la cellule RCCI (recherche des causes et circonstances des incendies), aspirait désormais à un peu de tranquillité. Il avait démissionné à quelques encâblures de la retraite, pour devenir gardien d'un minuscule musée maritime où personne ne venait plus, sinon quelques touristes perdus et les fantômes qui n'avaient jamais payé leur billet. Il prétendait avoir quitté la police, mais la police ne l'avait jamais tout à fait quitté.
Une nuit de novembre, on pénétra dans le musée mais, étrangement, rien ne fut volé. Au contraire. Sur une table en chêne clair, juste à côté de l’aquarium à hippocampes, reposait une sphère gris-blanc, parfaitement lisse, de la taille d'une petite orange. Elle ne portait aucune inscription. Bien que d’aspect métallique, la matière qui la composait n’était pas clairement identifiable. La patine qui la recouvrait, semblait absorber la lumière au lieu de la refléter.
Gabriel fit plusieurs fois le tour du bâtiment, inspecta pièce par pièce, avec la plus méticuleuse attention. Il ne décela pas la moindre empreinte. Pas d’effraction, pas de vitre cassée, pas de porte fracturée, pas la trace du moindre passage. Personne n’avait pu entrer. L'objet n'avait pas pu entrer.
Pourtant, il était bien là. Sphérique, lisse, inconnu, énigmatique, de quoi vous faire tourner en rond. Fallait-il y voir un message ? Découvrir un sens ? Creuser du côté des différentes symboliques de la sphère : l’harmonie, l’infini, le mouvement cyclique de l’existence, ou le principe créateur ?
Gabriel se fit un devoir de prévenir son ancien collègue, Morel, désormais commissaire divisionnaire. L'homme arriva avec son scepticisme habituel, son air blasé et cette fatigue des policiers qui savent que les crimes finissent toujours par ressembler aux vivants.
Après l’avoir longuement écouté, et refait les mêmes observations que Gabriel, celui-ci déclara, laconique :
— Quelqu'un se moque de toi.
Et, il repartit ainsi, sans développer son point de vue, renfrogné, maugréant contre le destin et les emmerdements.
Morel se chargea, bon gré mal gré, de convoquer toute une flopée d’experts. Plus éminents les uns que les autres. Ils passèrent plus de six mois sur la sphère, sans aucun résultat. Ils ne purent déterminer sa matière. Pas d’alliage identifiable. On ne trouva pas d'ADN non plus. Les batteries de tests, les multiples protocoles n’aboutirent à rien. Pas de radioactivité, pas même une température mesurable : l'objet refusait les instruments comme la mer refuse les frontières.
Finalement, après ce fiasco scientifique, la sphère fut restituée au musée. Morel la remit à Gabriel, la mine conspiratrice, en lui recommandant la plus grande prudence. Dans ses yeux, on ne lisait plus le désenchantement, la lassitude, mais l’inquiétude de celui qui perçoit une menace, sans savoir d’où elle vient.
Le soir même, Gabriel remarqua par hasard quelque chose de troublant. Lorsqu'il serra ses doigts autour de la sphère, en la rapprochant de sa poitrine, celle-ci émit un faible bourdonnement. Comme l’écho lointain d’un essaim, ou comme le frémissement d’un cœur, à l’évocation d’un souvenir émouvant. Il se passa de longues minutes avant que le bourdonnement ne s’affaiblisse, puis ne cesse définitivement.
Le lendemain, Morel fut porté disparu. Sa voiture fut retrouvée près du phare, entièrement calcinée, la portière côté conducteur ouverte. À quelques mètres du véhicule encore fumant, dans une flaque, gisait son téléphone. La sphère, elle, avait disparu du musée. Aucun témoin dans les deux cas. Gabriel sentit revenir cette vieille sensation qu'il croyait enterrée : le moment où une enquête cesse d'obéir à la logique pour entrer dans quelque chose de plus ancien que la peur.
Trois jours plus tard, une enveloppe anonyme arriva chez lui. À l'intérieur, une simple feuille, soigneusement pliée. Une suite de coordonnées. Et une phrase, pour le moins obscure, pour ne pas dire ésotérique :
« Elle ne doit pas être ouverte deux fois. »
Quelle chose, quelle entité avait été ouverte ? La sphère ? Autre chose ?
Les coordonnées conduisaient à un bunker délabré, abandonné sous la falaise, vestige d'une guerre dont les pierres meurtries, noircies, semblaient avoir gardé le goût du sel. La porte était condamnée depuis des décennies. À l'intérieur pourtant, quelqu'un avait récemment marché. Il n’y avait qu’à suivre les traces. Au fond d'une salle humide, Gabriel retrouva Morel à terre, recroquevillé sur lui-même. Vivant, mais hébété, comme étranger à lui-même. Ils se regardèrent comme deux hommes amnésiques, qui avaient oublié la même partie de leur existence. Morel, hagard, apeuré, avait perdu tout son flegme et cet air désabusé qui le caractérisait.
— Tu ne dois surtout pas la toucher.
— Où est-elle ?
— Elle m'a montré...
Il s'interrompit.
Les mots ne sortaient pas. Inaccessibles. Comme lorsqu’un amoncellement de gravats obstrue un puits, un amoncellement de pudeur et de non-dits. La raison semblait avoir quitté son visage.
Puis, il trouva la force de murmurer :
— J'ai vu ma mère rire.
Tous les deux se connaissaient depuis bien longtemps déjà, et la promiscuité durant leurs nuits de planque, avait parfois facilité les confidences. Gabriel savait donc que la mère de son ancien collègue était morte en lui donnant naissance.
Après avoir déposé aux urgences un Morel farouche et toujours égaré, il était retourné au musée, avec le pressentiment que quelque chose l’attendait. La sphère était réapparue, sur la table en chêne clair, à côté des hippocampes, comme si elle n'avait jamais disparu. Cette fois, Gabriel l'enferma dans le coffre du musée.
Lorsqu’il revint le matin suivant, la sphère reposait sur sa table, avec un semblant d’arrogance Le coffre était toujours verrouillé, et vide bien sûr.
Les experts furent convoqués à nouveau. On eut beau croiser les hypothèses et les conjectures — car chacun y allait de la sienne — on ne parvint à aucun consensus valable. Alors, comme la rationalité ne venait pas à bout de l’énigme, les tenants du paranormal s’emparèrent de l’affaire, et l’on sombra dans le ridicule. On entendit parler d’hallucinations collectives, de réceptacle de forces occultes, et même de fécondation extraterrestre, car la sphère était devenue un œuf, qui ne demandait qu’à éclore pour permettre l’invasion tant redoutée, une sorte de grand remplacement par les congénères de Roswell.
L'administration laissa le feu s’éteindre par l’épuisement de ses propres excentricités, et ordonna la fermeture du musée. Les journaux continuèrent d’évoquer l’affaire de façon sporadique, par des entrefilets naviguant entre le pathétique et le putassier. On ne se priva pas de mentionner la dérive d’un ancien policier devenu fou.
On avait suggéré à Morel de prendre un peu de repos. Il ne se fit pas prier, et son congé maladie avait pris effet immédiat, validé à distance par la médecine du travail. Son congé fut reconduit gracieusement par l’administration et prolongé par un interminable séjour en maison de convalescence.
Gabriel comprit alors que quelqu'un voulait moins cacher l'objet que discréditer ceux qui le voyaient.
Une véritable enquête commence souvent lorsqu'on cesse de croire ce qu’on veut nous faire croire. Et on ne se déleste pas si facilement d’une énigme, et encore moins d’une nature curieuse, exacerbée tout au long d’une carrière dédiée aux investigations. Gabriel réenfila donc, virtuellement, son uniforme de policier, et replongea avec délice dans cet état psychique de l’enquêteur, où chaque atome de pensée gravite autour d’un seul et même sujet. Il regoûta avec plaisir à ce foisonnement neuronal. Il crut même ressentir d’agréables picotements dans son cortex préfrontal, et un surcroît de chaleur dans son hippocampe, siège d’une mémoire qu’il aimait tant solliciter.
En fouillant avec assiduité les archives départementales, il finit par découvrir une série d’apparitions et de disparitions remontant à plus d'un siècle. Toujours le même schéma. Un objet impossible. Une enquête sans conclusion. Puis le silence. À chaque époque, les témoignages parlaient d'un objet différent et pour le moins étonnant. Une pierre précieuse incandescente non encore inventoriée par les gemmologues. Une montre cadran solaire dont les aiguilles tournaient à l’envers. Un masque funéraire, de vague inspiration égyptienne, mais sur lequel les plus éminents spécialistes s’écharpèrent, sans réellement réussir à déterminer de quelle civilisation il pouvait bien provenir. L’objet ne prenait jamais la même apparence, ne pouvait être précisément identifié, mais était toujours accompagné par la même phrase :
« Il ne faut pas l'ouvrir deux fois. »
Quand ses observations, ses recherches et ses recoupements lui parurent sombrer dans des eaux stagnantes, en dépit des propres règles qu’il s’était lui-même fixées, il ne put résister à la tentation de se saisir à nouveau de la sphère. Gabriel attendit que la nuit se recouvre d’épaisses ténèbres pour pénétrer dans le musée par la porte de derrière. L’air y était saturé d’une poussière âcre, presque vinaigrée. Un peu tremblant, il sortit la sphère du coffre, où elle avait été consignée, malgré ses propriétés passe-muraille. Chaque craquement de meuble alentours lui paraissait suspect. On aurait dit un voyou débutant, en train de commettre son premier larcin. Quand il empoigna la rotondité gris-blanc, ce fut comme si le monde basculait. Il ne vit ni lumière flamboyante, ni apocalypse de feu, mais des êtres humains. Des milliers. Des enfants devenus adultes. Des vieillards redevenus enfants dans les souvenirs des autres. Il vit aussi des guerres évitées par une parole et des vies détruites par un silence. Tout cela se déroulait devant ses yeux en même temps, il pouvait consulter le tout et percevoir chaque détail de façon simultanée.
Gabriel eut l’intime conviction de réaliser soudain ce que l'objet contenait. La sphère, dans sa rondeur accueillante, renfermait toutes les vies qui auraient pu exister si, à certains instants, les hommes avaient choisi la bonté plutôt que la peur. Toutes. Le poids de ce qui n'avait jamais eu lieu, et qui réclamait malgré tout d'être pleuré.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, Morel, livide, était devant lui, surgissant de nulle part tel un spectre.
— Alors ? demanda-t-il.
Gabriel regarda la sphère. Pour la première fois, elle paraissait fragile. Vulnérable. Presque triste.
— Ce n'est pas une arme.
— Alors pourquoi tant de morts ?
Gabriel répondit après un long silence.
— Parce qu'aucun homme ne supporte longtemps de contempler tout le bien qu'il aurait été capable de faire.
Le commissaire Morel leva lentement son arme. Gabriel crut qu'il allait mettre fin à ses jours. Mais l'inspecteur visa la sphère d’un geste solennel, comme un duelliste face à son adversaire Le coup partit, sec, terrifiant, et la sphère se fendit sous l’impact dans un bruit mat. Il n'y eut pas d’explosion tonitruante, mais simplement un souffle. Comme quelqu'un qui expire après une très longue attente. Puis plus rien. Morel s’était évaporé.
Le jour suivant, un incendie gigantesque d’origine inconnue se déclara au sous-sol des archives départementales. Le vieux bâtiment avait été entièrement détruit, dévoré par un feu virulent qui s’était propagé à une vitesse démentielle, si bien qu’il avait été impossible d’intervenir à temps pour en sauver une partie. Les informations concernant les objets n'existaient donc plus.
Plus surprenant, d’autres choses s’étaient envolées en fumée avec ce monstrueux incendie. Personne ne se souvenait du commissaire Morel. Même les photographies l'avaient oublié. Gabriel demeura le seul dépositaire d'une histoire devenue impossible.
Quelques mois plus tard, le musée rouvrit. Les visiteurs étaient toujours aussi rares. Un après-midi d'hiver, une petite fille s'arrêta devant la table en chêne vide, sans aquarium.
— Monsieur...
— Oui ?
— Pourquoi laissez-vous cette place sans rien ?
Gabriel sourit.
Il pensa à tous les objets que les hommes inventent pour prouver leur puissance. Puis à celui qui leur avait seulement rappelé leur capacité d'aimer.
— Parce que certaines choses ne doivent pas être exposées.
— Elles sont dangereuses ?
Il contempla l’étendue océane, de jade et d’argent, dont le chant maternel et réconfortant leur parvenait, malgré les fenêtres à double-vitrage. Les vagues continuaient leur patient travail, avec la fougue chaleureuse d’un animal qui vient se frotter à vous. Étaient-elles en train de creuser, ou de soigner les plaies de ces falaises, que les hommes croyaient éternelles ?
— Non. Certaines choses sont plus exigeantes que dangereuses. Elles nous obligent à devenir meilleurs que nous-mêmes.
La fillette réfléchit quelques secondes, puis lui prit simplement la main pour regarder l'horizon qui, sous la percée du soleil, étincelait d’une ligne d’ambre. Gabriel sentit alors qu'il existait peut-être une manière de vaincre les énigmes. Non pas en les résolvant. Mais en empêchant qu'elles nous empêchent d'aimer. Et, tandis que le brouillard recommençait à estomper les maisons une à une, il comprit que le véritable objet impossible n'avait jamais été cette sphère.
C'était l'espérance.
Cette chose absurde qui revient toujours, même après les hommes, même après leurs erreurs, et qui trouve encore le courage de frapper doucement à la porte du cœur humain.
***
L’infirmière entra dans la chambre, accompagnée de la nouvelle aide-soignante. Elles s’approchèrent toutes les deux du lit du patient, qui dormait encore.
— Je te présente Monsieur Gabriel Morel. Il vient à peine de sortir d’un coma qui a duré plus de six mois. Il faudra que tu prennes bien soin de lui, que tu fasses sa toilette avec douceur et surtout que tu ne cesses de communiquer avec lui. Tous les gestes et les mots comptent. Sa femme, Océane, et sa petite fille, Ambre, viennent le visiter régulièrement ; elles auront, elles aussi, besoin de ta présence et de ton réconfort. Pour l’instant, il ne souvient pas d’elles. Il ne se souvient d’ailleurs pas de grand-chose. Il a seulement de brèves réminiscences, plutôt floues, en lien avec son ancien métier. Et parfois, ses moments de confusion sont proches de la schizophrénie.
— Que lui est-il arrivé ? Que faisait-il ?
— Le malheureux était pompier. Il est intervenu pendant les émeutes de juin quand le quartier de Caucriauville s’est embrasé. La malchance a voulu qu’il perde son casque en pleine action et, il a reçu sur le crâne, jetée du haut d’un immeuble, une boule de pétanque…
CE QUI RESTE DE NOUS
Le vent soufflait fort ce jour-là. Mon regard fut attiré par la balançoire qui oscillait toute seule. Ces cordes usées en avaient vu passer, durant toutes ses années d’activité. Instinctivement, je me massais les mains en les voyant bouger comme je le faisais après y avoir passer de longues minutes. La corde dont mon grand-père s’était servi pour la fabriquer était une vieille corde couleur brun miel ; de petites fibres rebelles s’échappaient de la tresse et me piquaient les mains.
Je fus ramenée à la réalité par un oiseau qui se posa sur le capot de ma voiture.
-Allez Isabelle, arrête de rêver et sors de cette voiture. La maison ne va pas se vider toute seule, me dit une petite voix dans ma tête.
Une fois à l’intérieur, j’ouvris toutes les fenêtres pour laisser entrer le soleil. Il ne me restait qu’une partie de la cuisine à vider et à nettoyer. Heureusement, car j’étais épuisée mentalement et physiquement depuis la disparition de mon oncle. A sa mort, comme il était « vieux gars », il m’avait tout légué. Je m’étais retrouvée du jour au lendemain sans lui et propriétaire d’une maison renfermant plusieurs vies de souvenirs. Un héritage rempli d’amour et de confiance. Cependant, comme d’habitude, ce dernier avait suscité des jalousies du côté de ma mère.
Plusieurs cartons prêts à l’emploi à proximité, j’emballais la vaisselle que je n’avais pas encore triée. Une partie de cette dernière allait partir chez Emmaüs, mais je gardais précieusement les tasses à café de mon oncle et de ma grand-mère. Je pris quelques vieux journaux sous l’évier pour tout emballer correctement. En tournant la tête, je vis sous ce dernier une multitude de boîtes multicolores Miflex des années 1960. Certaines étaient encore en état pour y mettre du sucre, d’autres étaient bien trop poreuses pour servir à quoi que ce soit. Une fois tout débarrassé, mon regard se posa sur une vieille protection en polystyrène jaunie par le temps. Je me penchai sous l’évier pour l’en extirper.
Le poids m’étonna. Je me dépêchais de poser le colis sur la table pour en découvrir le contenu. Je l’ouvris avec précaution.
Lorsque je posais le regard sur le contenu de la boîte, je sentis le sol se dérober. Tout se mit à tourner. Je pris une chaise pour ne pas m’effondrer. Ce n’était pas possible, ma grand-mère devait l’avoir jeté. Pourtant, Il était bien là. Pourquoi ce gaufrier en fonte était là sous mes yeux, patiné par les années d’utilisation. En l’ouvrant tous les souvenirs remontèrent à la surface.
Mes parents tenant un bar, je passais toutes mes vacances chez ma grand-mère paternelle. Un petit bout de femme toujours coquette, un peu le reflet de l’après-guerre. Le matin, pour toutes les tâches ménagères, elle portait son éternelle blouse vichy blanche et bleue. Une fois le repas passé, elle s’enfermait dans la salle de bain et passait sa robe pour le reste de la journée. Avec mes yeux d’enfant, je la voyais comme une dame du monde. Souvent d’ailleurs, elle faisait salon avec ses amies l’après-midi. La maison était toujours pleine de vie.
Je me souviendrai toute ma vie de l’odeur permanente de cuisine chez elle. Avec les gens qui ont connu la guerre, l’amour passait aussi par la cuisine. Elle avait ses spécialités. Je ris encore de la purée au radiateur qui me semblait être un plat magique lorsque j’avais une dizaine d’années. Alors qu’au final c’était juste un moyen de maintenir au chaud. Il y avait aussi la tarte à la queurde, une courge ressemblant à un potiron, dont je ne connaîtrais jamais le secret, mais qui m’a réconforté lors de mes grossesses.
Mais le nec plus ultra c'était le jour des gaufres. Le simple bruit de la pâte qui entrait en contact avec la fonte nous faisait accourir mes cousins et moi. Quelques minutes plus tard une odeur de graisse et de sucre envahissait les environs. Puis, ma grand-mère ouvrait le gaufrier pour en sortir ses délices dorées sucrées à souhait en forme de cœur. La valse des accompagnements commençait. Confitures, sucre ou chocolat venaient enduire les gaufres encore chaudes.
Ce gaufrier n'était pas un simple ustensile de cuisine. C'était un véritable trésor de famille. Il était recouvert de bakélite blanche avec, sur deux des quatre coins, des fleurs des champs. Son cordon tressé était à l’épreuve du temps. Ma grand-mère l'avait reçu en cadeau de mariage. Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Après chaque utilisation, elle le nettoyait minutieusement, l’huilait légèrement et le rangeait dans sa boîte en polystyrène toujours au même endroit, dans l’armoire du garage. A cette époque, je ne comprenais pas pourquoi cet objet comptait autant pour elle. Aujourd’hui, je sais qu’il renfermait bien plus que des recettes.
Mon grand-père nous quitta en décembre 1997. Ma grand-mère vieillissait et le vieux gaufrier quittait de moins en moins son placard. Les dimanches gourmands se faisaient de plus en plus rares, jusqu’à disparaître complètement.
Elle qui avait toujours pris soin de tout le monde, devait laisser mon oncle s’occuper d’elle. Autant que je m’en souvienne c’est vers cette époque que ma mère a commencé à demander à ma grand-mère si elle pouvait récupérer le gaufrier vu que personne ne s’en servait. Ma grand-mère esquissait toujours un léger sourire avant de répondre :
-Oh non... Il ne fonctionne plus. Je l’ai jeté il y a longtemps.
Ma mère semblait déçue, mais n’insista pas. Pourtant, cette même scène se reproduisit plusieurs fois au fil des années. À chaque assaut, la réponse restait exactement la même, prononcée avec le même calme, les mêmes mots. Avec le recul, je comprends que ce n'était pas un simple refus.
Ma grand-mère avait ses raisons. Les relations entre elle et ma mère avaient toujours été compliquées. Elles se respectaient en apparence, mais une distance invisible les séparait. Le gaufrier n'était pas qu'un objet ancien : il représentait une partie de son histoire, de sa jeunesse, de son mariage et des souvenirs qu'elle voulait voir préserver. Alors elle préféra faire croire qu'il avait disparu, pour ne pas qu’une autre s’approprie son histoire.
Elle avait sans doute voulu le préserver. Inconsciemment, elle avait choisi qu'il soit retrouvé par quelqu'un qui verrait en lui bien plus qu'un simple objet ancien. Quelqu'un qui chercherait son histoire avant de chercher sa valeur. Quelqu’un qui avait été là du début à la fin. Mes yeux se remplirent de larmes. Pendant un bref instant, j'eus l'impression de sentir la main de ma grand-mère se poser doucement sur mon épaule.
Soudain, une odeur de gaufres chaudes sembla envahir la cuisine. Une odeur de graisse, et de sucre, exactement comme autrefois. Je fermais les yeux. En revenant à la réalité, je vis les réminiscences d’une vie passée. Mon père, mon oncle et mes grands-parents me souriaient en me voyant tenir le fameux gaufrier. J’en étais à présent la gardienne.
Il me fallut quelques minutes pour me relever. Je pris la boîte en polystyrène entre mes mains toutes tremblantes et la mis comme un trésor dans le coffre de ma voiture.
Quelques semaines plus tard, je réunis mes enfants et petits-enfants un dimanche après-midi pour un goûter. Tout le monde était autour de la table. Une profusion de délices sucrés la recouvrait. Au centre une montagne de gaufres en forme de cœur…
Dans la cuisine, le gaufrier était encore tiède. Il avait repris du service après toutes ces années… Cet objet ne devait pas être là, mais au final il réussit une fois de plus à réunir toute la famille.
L'As de Coeur
Je sais juste que, soudainement, elle était apparue dans ma main.
Cette petite boîte à bijoux, en forme de cœur,
Qui battait au rythme du mien.
Peu importe le geste utilisé, je ne parvenais pas à l’ouvrir.
Il n’y avait pas de serrure, et je n’avais aucune clé,
Aucun moyen de voir ce qu’elle pouvait contenir.
Mais, évidemment, mon cœur ne pouvait y être enfermé…
Pourtant, il était bien là.
D’une façon ou d’une autre, je le tenais dans ma main, c’était une certitude.
Je caressais le velours du bout des doigts,
Ce qui me plongeait dans une profonde quiétude.
Vint ensuite un sentiment de vulnérabilité.
Qu’adviendrait-il de moi, si cette boîte était détruite ?
Je devais à tout prix trouver comment la mettre en sécurité…
C’est alors que surgit, une rencontre fortuite.
Je lui montrai rapidement cette boîte mystérieuse.
Dans l’espoir de trouver un refuge, je crus en sa bienveillance,
Mais d’une seconde à l’autre, sa main se posa sur la perceuse,
Et par son sourire mauvais, je compris sa manigance.
Étonnamment, la boîte demeura intacte.
Il ne resta qu’une trace de cette tentative.
Mais le geste eut un profond impact,
Car à l’intérieur de moi, je sentis une douleur vive.
J’ai par la suite essayé de la cacher, ou de la mettre dans un coffre,
Mais elle me revient toujours, il m’est impossible de m’en défaire.
Désespéré, j’accepte l’aide que l’on m’offre,
Mais au fond, personne ne sait quoi en faire.
Même les bonnes intentions ne sont pas suffisantes.
Et je m’en veux, de voir être faits tant d’efforts à mon égard,
Quand la douleur fulgurante,
Me pousse à chercher la bagarre.
Avec le temps, les dégâts se sont cumulés,
Et ma boîte est aujourd’hui dans un sale état.
Sans parler des conséquences provoquées,
Sur ce qu’il reste de moi.
Malgré tout cela, nous voilà, à cet instant, face à face,
Complètement surpris par cette connexion instantanée.
Et je comprends alors, que ma boîte a enfin trouvé sa place,
Quand j’aperçois dans tes mains, cette carte toute abîmée
Berceuse
Nous sommes en 1980, une après midi du mois d’août dans ce pays de l’autre côté de la planète où c’est l’hiver. Patricia n’a jamais voyagé et aussi loin. Ce voyage là, c’est un cadeau qu’elle s’offre après ces années de travail intense entre université et métier.
Pourquoi cette destination choisie? Parce qu’elle est venue là, chez son amie, une amie des bancs de l’université. Une rencontre haute en couleurs dans un premier temps. Patricia ne supportait pas que cette étudiante bavarde autant dans les amphis alors qu’elle même essayait de ne pas perdre une miette de ce que le professeur disait. Elles s’étaient expliquées bruyamment d’abord et puis Lucile avait compris. Elle avait soutenu la démarche de Patricia. Elle se reconnaissait dans les efforts que Patricia s’imposait. Lucile, elle, s’était obligée de quitter son île. Elle décida de l’aider et elles devinrent amies. C’est comme si Patricia avait trouvé une soeur, une soeur de rigolades et une soeur d’assistance. Quand Patricia ne pouvait se rendre à la fac car elle était auprès de ses élèves à elle, Lucile lui prenait tous les cours à l’aide de papier carbone qu’elle glissait sous les feuilles de ses notes à elle rédigées au stylo. Un travail de fourmi juste pour aider une future collègue à arriver au bout de son rêve sans que le poison de la rivalité ne se distille.
Lucile avait accompli cette tâche pendant cinq années et elles avaient pleuré de joie toutes les deux quand le verdict de la réussite avait sonné. Patricia parce que dorénavant elle pourrait aider plus précisément les enfants individuellement. Elle avait étudié pour comprendre à la fois son histoire et aussi pour aider les autres enfants à sortir la tête de l’eau. Lucile, elle pleurait de joie car enfin, au bout de cinq ans, elle allait retrouver son pays, la Réunion après ces années d’exil obligatoire car ce département français ne comportait pas d’université de psychologie ou de médecine.
Ce voyage alors, c’était davantage qu’un voyage pour Patricia, c’était poursuivre l’aventure avec Lucile, mieux connaître son amie, sa famille, ses lieux. Tout était découverte pour Patricia dans cette contrée si différente du sud de la France dont elle était originaire. ”Végétation luxuriante”: elle avait lu cette expression dans les manuels de géographie, là, elle la vivait dans ses yeux, dans son nez, dans ses mains qui récoltaient des avocats tellement gros qu’on aurait dit des ballons de rugby.
Lucile lui racontait son île et cette après midi en ville, elle voulait lui montrer ce que représentait pour elle le nom de son île: La Réunion. Elle lui montrait les quartiers, l’architecture, les monuments religieux et comment toutes ces différences constituaient une unité.
Tout à coup, dans le brouhaha des motos, des klaxons et des voix fortes des passants, un son nouveau s’interposa, un son vraiment bizarre. L’effet fut immédiat. Patricia fut atteinte dans son corps par la force d’un objet sonore tombé à ses pieds. Elle ne bougeait plus, n’entendait plus que cette voix. Toute son attention se fixait car elle ne pouvait faire autrement. Plus le son entrait en elle, plus son ventre se nouait, se creusait. Elle se sentait envahie d’un halo de sonorités qui formait une enveloppe étrange et chaude à la fois. C’était une sorte de litanie, une récitation vocale à cappella. Pas d’instrument, uniquement des modulations sur les mêmes lettres et un son qui s’étendait sur la ville. Le temps ne s’écoulait plus, une éternité sonore. Lucile ne s’aperçut pas du trouble de Patricia occupée à lui raconter la ville. Personne ne semblait s’émouvoir de ce son et l’agitation de la ville se poursuivait. C’est en s’apercevant que patricia ne la suivait plus que Lucile s’inquiéta . Elle la vit statufiée, le regard vide et lui demanda si elle allait bien.
-”Qu’est-ce qu’on entend là?” interrogea Patricia.
-”Où ça là?” répondit Lucile.
-”Là , dans la rue, ce son, cette musique?”
-”C’est l’adhân, c’est l’appel à la prière pour les musulmans, c’est le muezzin qui chante depuis la mosquée, tu te rappelles, je te l’ai montrée tout à l’heure. Il n’y a pas ça en métropole, cinq fois par jour et je peux te dire que ça sert de réveil”, dit Lucile dans un éclat de rire.
Lucile, c’est une créole blanche, elle est catholique et sur cette île, elle m’explique la tolérance à toutes les religions et à leurs manifestations. Plus loin, Lucile m’accompagna devant un temple Tamoul dont les tours et les dômes brillaient de couleurs éclatantes tel un kitchissime gâteau de mariage.
Ces explications rationnelles ne suffirent pas à éponger mon émotion. Ma chair était parcourue de frissons. Pendant ces interminables minutes, mon corps était scindé en deux parties, celle qui était hypnotisée par le son qui durait, qui durait et enrobait toute la ville et celle qui écoutait le guide touristique qu’était Lucile. Je demandais à aller boire un verre et j’essayais de rassembler mes deux parties en une seule. Lucile ne perçut pas mon challenge intérieur.
Ce n’est que dans la pénombre de la nuit, seule dans mon lit et dans l’impossibilité de trouver le sommeil que ma raison reprit le dessus. Je découvris qu’il existait en moi quelque chose que je connaissais intimement et dont j’ignorais tout avant ce moment de dévoilement.
Je suis née à Casablanca et derrière ma maison , il y avait une mosquée. Tous les jours depuis ma naissance, et plusieurs fois par jour, mes berceuses ont été le chant du muezzin.
Ces deux années passées au Maroc, mes parents ne les évoquaient jamais. C’était après l’indépendance et cette période ne devait plus exister dans leur vécu. Ils avaient volontairement oublié, effacé de leurs mémoires ces souvenirs douloureux.
Ils ne pouvaient pas s’imaginer que dans le corps de leur bébé né dans cette époque, s’imprimerait irrémédiablement ces mélodies. Et que dans la femme d’aujourd’hui, il resterait un bébé en exil de l’adhân. Cet objet sonore, jamais parlé, cela suffirait à le faire disparaître. Et pourtant, il était là.
Ce moment de découverte, je l’ai approfondi. De retour en métropole, j’ai ouvert les albums photos, partagé avec mes parents des anecdotes de vécus et organisé un voyage en solo vers le pays de ma naissance. Ce fut une semaine très particulière dans ma vie, huit jours de pacification où tout mon corps renaissait à ce qui était enfoui, les parfums des orangers, les arômes des souks, les accents des voix marocaines, les odeurs d’océan…
Sans nom
Herbe aux fées, griffe de sorcière
Songe-creux à l'orée de la bruyère
Je cherche ta chaleur perdue.
Sur les feuilles d'un alisier
Aux hurlements de la mer d'été
Au toucher, parure de bronze, d'or, argentée
Nous cherchons ta chaleur perdue.
Des mirages de feu qui fleurissaient sous tes pas
Qui se retourne désormais pour voir le dahlia
Ne trouve nul autre que soi
Pourtant, il était bien là.
Dans le tambour de la nuit, bourrasques et astres
Élèvent leurs voix, envoient leurs lettres
Veillée sans réponse et la lune pour comparaître
Que le coeur bleu, j'étais bien là.
Près des ronces qui s'amusent à griffer sans cesse
À côté des pieds nus en liesse
Tapie sous le courroux du monde, cruelle caresse
Est-ce donc tout ce qui reste ?
Au-dessus des vagues battues par les soupirs
Lors de ce dernier jour, au loin semble luire
Une flamme, un geste, le dernier chant de la terre
Quoi que ce soit, c'est ce qui reste.
Vers elle je vais, je tends les mains
Sa forme m'est inconnue, elle ne ressemble ni au ciel
Ni aux eaux, ni aux arbres, ni aux vents
Mais devant mes yeux je comprends.
Château des lumières d'antan, souvenirs des brûlures passées
Je ne te retrouverai jamais.
Les Baudelaire célestes
« Hugo. État du Torsatron ?
Le doctorant releva les yeux de sa console.
— Pression sous dix puissance moins treize atmosphères.
— Le confinement magnétique ?
— Champ toroïdal stable. Bouclage poloïdal aussi.
Hugo évalua le trouble qui envahissait sa directrice de thèse à la vacuité des questions qu’elle posait. Elle connaissait chaque réponse avant même qu’il les prononce. Hugo sentit le malaise envahir la pièce et tenta une trouée pour le dissiper :
— Adèle… Tout fonctionne. Les Asthénies sont confinées correctement. Si elles n’ont pas fusionné, ça ne vient pas de la chambre. »
Deux sphères sombres faisaient face à l’équipe d’Adèle Selak. Leur surface happait la lumière, si bien que le regard dérapait immanquablement, avalé à son tour par cette obscurité compacte. Tentant encore d’esquiver l’évidence de leur échec, Adèle repensa aux deux prisonnières de ces sphères. Deux sœurs jumelles au cœur de l’adolescence, élancées, des cheveux blonds qui prenaient au soleil la couleur de paille brûlée des fins d’été. Étaient-elles en vie ? Pourrions-nous un jour les atteindre et percer le mystère de ces horizons impénétrables qu’elles nous opposent comme des centaines de millions de personnes ? Et puis, voulaient-elles seulement que nous les trouvions ? Cette dernière question fit vaciller Adèle, ouvrant une brèche par laquelle s'engouffrèrent les souvenirs de Wahbi. L’horizon de son mari avait atteint près de trois mètres en moins d’une heure, selon les témoignages recueillis. Un cas exceptionnel au regard des statistiques, bien qu'il existât çà et là quelques « monstres » dépassant les dix mètres. Adèle connaissait évidemment les tourments de Wahbi, son hypersensibilité aux conditions extérieures. « Ectostabilité », ironisait-il parfois pour se moquer de ses manies de physicienne, réduisant le monde à des modèles et des protocoles. Pourtant il connaissait mieux que quiconque la violence du dehors, qui le râpait vivant. Mais il tenait. Ou du moins, Adèle l’avait cru. Sa disparition fut un démenti brutal, une blessure narcissique plus terrible encore que celle ressentie face à ces deux sphères obstinément réfractaires à une coalescence pourtant promise par des mois de calculs.
« Bien, faisons une pause, déclara-t-elle d’un ton se voulant ferme, mais qui ne trompait personne. C’était moins à ses collègues qu’à elle-même qu’elle tentait d’imposer un répit. Hugo, organise les permanences pour la journée. Je dois réfléchir à la suite.
Elle se dirigeait déjà vers la sortie lorsque le doctorant la rappela :
— Adèle, attends ! Ne t’inquiète pas, on va travailler d’arrache-pied pour comprendre ce qu’il s’est passé. Tu sais ce qu’on dit… Quand on veut, on peut. »
Adèle esquissa un sourire fragile. Elle enviait cette candeur qu’elle-même avait perdue depuis longtemps. En quittant la salle, elle réalisa pourtant qu’elle ne croyait plus vraiment au retour des jumelles. Ni à celui de Wahbi.
***
Une lumière cuivrée coulait le long du couloir est du Synchrotron. Les fenêtres striées la découpaient en bandes poussiéreuses qui dérivaient lentement dans l’air. D’ordinaire, Adèle aimait cette lumière granuleuse. Elle ramenait avec elle les laboratoires d’optique de la banlieue lyonnaise où elle avait appris le métier, avec leurs paillasses bringuebalantes, les montures qu’il fallait réaligner sans cesse, les cartes électroniques s’accumulant dans les placards, sans oublier les vieux lasers dont la stabilité semblait dépendre davantage de l’humeur de l’opérateur que des lois de la physique. Mais aujourd’hui, Adèle avançait l’air hagard, aspirée vers la sortie nord ouvrant sur l’Isère. Le portique verrouillé la ramena brutalement au présent. Un claquement sourd. Puis une voix, sobre et désincarnée.
« Mademoiselle Adèle Selak, votre niveau d’anxiété dépasse les seuils recommandés. Souhaitez-vous bénéficier d’un accompagnement personnalisé pour le reste de la soirée ? Votre complémentaire premium vous donne accès à un large catalogue de divertissements personnalisés.
Adèle ferma les yeux quelques secondes.
— Non merci. Je ne m’ennuie pas, si c’est ce que vous insinuez.
Adèle s'étonnait toujours de vouvoyer ce qui n'était pourtant qu'un assemblage algorithmique savamment orchestré par le Département Scientifique d'État. Pourquoi se sentait-elle redevable d’une politesse révérencieuse qu’elle n’accordait même pas à ses supérieurs, bien humains ceux-là ?
— Je peux vous proposer une activité sportive dans ce cas. Les courts de tennis du technopole présentent actuellement un faible taux d’occupation. À moins que la piscine des Eaux-Claires ne vous tente, son taux d’activité n’est que de 63 %.
— Laissez-moi passer, s’agaça Adèle, passant et repassant son badge sur le portique dans l’espoir absurde qu’il finisse par céder à sa pugnacité. Je souhaite seulement prendre l’air. N’ayez crainte, j’étudie les Asthénies chaque jour que VOUS faites depuis 3 ans. Et puis, vos capteurs auraient déjà détecté l’émanation soufrée de mon horizon avant même que j’en hume la moindre odeur. »
Sa résistance était vaine, elle le savait. La survie de l'humanité justifiait le sacrifice de quelques menues libertés, répétait-on quotidiennement dans un discours devenu litanie. Adèle s’apprêtait déjà à céder et commander le visionnage d’une courte vidéo de lutte contre l’anxiété et la mélancolie, lorsqu’elle aperçut Weber traverser le couloir à grandes enjambées. D’un geste souple et assuré, le directeur déverrouilla l’inflexible fonctionnaire de silice.
« Eh bien dites-moi, mon cher Alexandre… Je vois que les huiles du Département n’ont pas mis fin aux privilèges, pesta-t-elle. »
Le sarcasme d’Adèle effleura à peine Weber. La lassitude qui pesait sur elle était devenue trop visible pour qu’il s’y arrête vraiment. Le flegme du directeur tenait bon en toute circonstance ; il en attribuait volontiers l’origine à une tradition paysanne alsacienne multiséculaire, une vieille discipline qui avait fini par passer dans sa façon de se tenir, et jusque dans ce visage aux traits encore juvéniles que le temps avait échoué à durcir. Seul le blanchissement discret de ses tempes, coupées court, fissurait un peu cette jeunesse tenace. Ses petits yeux bleu pâle ne quittaient pas Adèle. Elle détourna le regard, saisissant au vol le geste aérien de Weber l’invitant à quitter les lieux. Sur la défensive, incapable de trouver une entrée moins brutale, elle capitula :
« Écoutez, si vous venez me réclamer les 2 millions partis en fumée ce matin, je n’en ai pas la force. Pas maintenant.
— 2 millions 136 mille euros pour être précis », asséna Weber, enfilant soudainement sa posture d’austère bureaucrate avec une aisance déconcertante. Ils auraient des comptes à rendre, cela ne faisait aucun doute, mais, une fois n’est pas coutume, il remit les préoccupations financières à plus tard. Magnanime, il préférait s’enquérir des conclusions de sa chargée de recherche qui prenait place sur un banc bordant l’avenue des Martyrs. L’air frais descendait encore des reliefs alentours ; la rosée accrochée aux rambardes prenait sous le soleil levant des reflets pourpres. Weber balaya distraitement les gouttelettes du revers de la main avant de reprendre :
« Oubliez les questions budgétaires pour le moment. Dites-moi plutôt ce que vous pensez qu’il s’est passé… ou plutôt qu’il ne s’est pas passé ?
— Ce qu’il s’est passé ?! Nous avons poussé trop loin l’analogie avec les trous noirs. Foncé bille en tête sur l’unique piste un brin crédible que nous avions et que nous nous sommes plantés dans les grandes largeurs, voilà ce qu’il s’est passé ! Que dire de plus ?
— Il ne semble pas y avoir de coalescence entre Asthénies, acquiesça Weber. Mais pour autant que je sache, elles répondent à la métrique des trous noirs de Schwarzschild, vous avez même observé le redshift gravitationnel…
— Rien ne dit que le décalage spectral que l’on constate soit d’origine gravitationnelle, coupa sèchement Adèle. Au contraire même, les redshifts mesurés sont incompatibles avec le champ gravitationnel produit par les Asthénies. Voilà une des nombreuses anomalies qui nous échappent encore.
Adèle passa une main nerveuse sur son visage. Sa voix ralentit.
— Cela dit, ce n’est pas une surprise. Pourquoi avons-nous cru que ces sphères se comporteraient comme des trous noirs alors même qu’elles abritent en leur sein des femmes, des hommes et des enfants qui, pour ce que l’on en sait, sont la raison même de leur existence ? Et nous, malgré ça, on continue de parler d’horizons, de métriques…
Elle secoua lentement la tête.
— Pourquoi pensions-nous qu’il pourrait réellement exister des…des trous noirs d’ennui ? »
Des centaines de millions de personnes refusaient aussi de croire en l’existence de tels objets. Le simple fait d’y penser leur devenait insupportable. Pourtant, ils étaient bien là. Mais cela, Weber se garda bien de le rappeler à la jeune physicienne. Il laissa un instant répondre le tumulte des eaux de l’Isère et du Drac qui accomplissaient leur propre coalescence quelques centaines de mètres plus à l’ouest. Weber leva les yeux vers Chamechaude. La lumière gagnait lentement le point culminant du massif de la Chartreuse, qu'il avait arpenté des dizaines de fois au fil des saisons. Depuis son banc, il distinguait le profil caractéristique d'empilements de dalles calcaires s'achevant en un volet synclinal, sorte d’immense virgule minérale ouverte dans le ciel. Illuminé par un soleil rasant qui embrasait sa coiffe rocheuse, on eût dit que Chamechaude s’enorgueillissait de ce soudain privilège en toisant d’une fierté adolescente la vallée du Grésivaudan. Weber inspira profondément, tentant de prendre un peu de hauteur sur les événements :
« Il y a tout de même quelque chose de profondément révélateur dans le fait d'imaginer l'ennui que nous sommes amenés à ressentir, se déployer physiquement en un abîme qui emporte tout sur son passage, un maelström qui tourbillonne et s'effondre sur la personne qui lui donne naissance. Une personne terrassée par une mélancolie sans fin, incarnée dans ces sphères… Des sphères nourries par le spleen de millions de Baudelaire.
— Si seulement nous avions pris le temps pour de telles considérations, regretta Adèle. Nous sommes face à l’un des plus grands mystères de la science, si ce n’est de l’humanité. Et comment avons-nous réagi ? Par la peur, comme toujours. Le reste a suivi naturellement, restriction, surveillance, répression : un triptyque vieux comme le monde.
Adèle désigna vaguement le bâtiment derrière eux.
— Regardez ces portiques ridicules. Sous prétexte de divertissement, ils nous incitent à abandonner toute pensée critique. La démocratie par le nudge, une dictature éclairée, c’est ce que me répétait sans cesse… »
La phrase mourut avant son terme. Adèle fut surprise par sa soudaine facilité à confier ses états d’âme. À croire que Weber n’avait pas volé sa réputation de confesseur en chef, qui donnait de lui l’image d’une personne empathique autant qu’elle alimentait le mythe d’un homme tout-puissant. Si les mythes ont la fâcheuse tendance à rendre les faits malléables, il n’en restait pas moins vrai que Weber était au courant des activités d’Adèle. Pamphlets distribués sous le manteau, réunions clandestines, elle n'avait jamais cessé d'agiter discrètement les couloirs du laboratoire. L’article 4.7 du règlement du Département Scientifique d’État interdisait pourtant toute prise de position politique du personnel scientifique. Alors, lorsque Weber l’avait convoquée plusieurs mois auparavant, Adèle s’était attendue à un renvoi immédiat. Il s’était toutefois contenté de lui annoncer qu’il avait « égaré par inadvertance » certaines pages de son rapport mensuel destiné à l’antenne grenobloise du Département. Depuis ce jour, elle respectait autant qu’elle craignait l’homme à qui elle devait très certainement de continuer ses recherches.
« Un monde qui a peur du vide qu’il a lui-même créé. Oui, c’est très révélateur en effet, conclut-elle. »
Le directeur Weber voulut répondre, mais les mots se dérobaient. L’histoire du mari d’Adèle, il la connaissait déjà. Une disparition parmi des millions d’autres désormais, trop semblable aussi à celle de son propre fils. Il chassa vite ce soudain parallèle, étant peu enclin à faire grand cas de son histoire personnelle. Observant Adèle, manifestement plongée dans ses pensées, il capta son regard gris de lin découpant le paysage. Sa main droite portée au visage laissait apparaître un pouce rougi sous les assauts répétés d'un index cannibale qui le dépeçait avec l'assentiment de leur propriétaire commun.
« Écoutez Adèle, je suis persuadé que vous et votre équipe êtes les mieux placés pour approfondir notre compréhension des Asthénies. Il reste tant à découvrir. Mais en ne considérant ces sphères qu’à travers le seul prisme de la science, aussi perspicace soit-il, il me semble que nous passons à côté d’une partie fondamentale de leur réalité. Vous savez, Freud voyait dans la mélancolie une rupture avec le monde extérieur, une perte de la capacité d'aimer. Pour lui, elle était le symptôme d’une névrose narcissique. Si névrose il y a, je pense au contraire qu’elle se situe de ce côté du monde, perdue dans une maladive quête identitaire, une addiction à l’agir. Et tous nos Baudelaire cosmologiques nous le rappellent chaque jour.
Adèle releva légèrement la tête.
— Vous êtes en train de me dire que les Asthénies constituent une forme de résistance ? Faites attention Alexandre… Certains ont eu des problèmes pour beaucoup moins que ça.
— Oh non rassurez-vous, je ne suis qu’un administrateur après tout. »
Le directeur Weber eut un franc sourire, puis se leva brusquement. Son dos demeura parfaitement droit tandis que le reste de son buste suivait, droit comme un « i », rappelant la gestuelle des sportifs habitués à ne jamais dépenser d’énergie superflue. Il se tourna finalement vers Adèle.
« J’ai lu récemment qu’il fallait lutter contre toutes les formes de dérive autoritaire. Très belle formule d’ailleurs. Il manquait simplement une chose à la liste, le refus de plier sous les injonctions au bonheur, à l’absolutisme de la quête de sens. »
Une lueur de malice passa brièvement dans le regard de Weber. Adèle saisit immédiatement l’allusion à ses tracts, mais l’attitude du directeur l’intriguait. Où voulait-il en venir ? Ce n’était pas une tentative de déstabilisation, Weber avait déjà eu mille occasions de lui nuire. Il ne l’avait jamais fait. Alors quoi ? Une mise en garde ? Une invitation, peut-être. Mais une invitation à quoi ?
***
Adèle replia les jambes contre elle puis posa le menton sur ses genoux. Le banc semblait soudain trop vaste pour son corps recroquevillé. Elle restait là, absorbée par les paroles de Weber. Les Asthénies pouvaient-elles être désirées plutôt que subies ? Adèle poussa l’expérience de pensée plus loin. Si Weber avait raison, les Asthénies révélaient alors une volonté d’adaptation, si ce n’est de révolte. Mais, si l’analogie avec les trous noirs conservait une certaine validité, ne pouvait-on alors pas envisager ces sphères comme des ponts vers un monde alternatif, incarnation physique de l’altérité tant désirée par ces êtres que l’on disait inadaptés ? Un monde construit par les règles d’une nouvelle physique, une cosmologie à mésoéchelle ? « Quel bel oxymore », songea-t-elle en esquissant un léger sourire. À peine formulée, Adèle s'accrochait déjà à cette hypothèse, incapable de se résoudre à l'idée que Wahbi ait pu simplement abandonner, l'abandonner elle. Elle savait son mari pris dans l’abîme d’une angoisse existentielle, un vertige amplifié par ce monde devenu insoutenable. Wahbi répétait souvent que son infertilité venait des métropoles où il avait vécu. Pollution des sols, de l’eau, de l’air, des corps ; tout finissait par se payer. Pourtant, il n’avait jamais ressemblé à un révolutionnaire. Il encaissait davantage qu’il ne combattait. Du moins était-ce ainsi qu’Adèle l’avait toujours regardé. Peut-être s’était-elle trompée.
Un détail revint pourtant à Adèle. Une phrase jetée machinalement dans le laboratoire quelques heures plus tôt par Hugo : « Quand on veut, on peut. » La formule n’était pas sans lui rappeler une discussion qu’elle avait eue avec son mari quelques jours avant qu’il ne disparaisse. Ils réfléchissaient alors au sens de ce poncif insidieux. Quelques mots, en apparence innocents, assénés comme une vérité indépassable, aussi solide que les lois de la relativité générale ou de la thermodynamique. Une rengaine rabâchée à Whabi dès ses premiers pas dans la banlieue sud de Grenoble, puis à l’école, dans les bureaux de recrutements, sur les écrans. Une formalité pour qui s’en donnerait les moyens. « Mais ce que ne savent pas ces donneurs de leçon, ce qu’ils feignent d’ignorer dans leur condescendance débilitante, c’est qu’emprunter l’ascenseur social laisse des traces indélébiles. Quand tu as vécu 20 ans à la cave, tu sentiras toujours le renfermé une fois arrivé au rez-de-chaussée. Et plus tu monteras, plus les locataires des étages supérieurs te feront ostensiblement comprendre que tu souilles leur air si précieux ». Adèle se remémorait très précisément les mots de son mari, revoyant encore la colère froide qui tendait légèrement sa bouche lorsqu’il cessait enfin de plaisanter. « Quand on veut, on peut », répéta-t-elle. Comme si l’échec de notre système était le reflet du seul manque de volonté de ses innombrables victimes. Comme si Whabi n’avait pas assez voulu une autre vie, pas assez voulu être heureux. Adèle ressentit viscéralement l’agacement de Whabi envers ces personnes, ni vraiment coupables, ni vraiment innocentes, répétant en boucle un discours si profondément enraciné qu’il avait fini par définir les contours du réel. Les inadaptés, les désorientés, tout ce qui déborde rejoignait alors la catégorie des valeurs aberrantes, ces outliers humains que le système cherche instinctivement à expurger. Et si les Asthénies constituaient précisément cela ? Le refus de vivre parmi une civilisation exténuée, vidée de sa substance, continuant pourtant à imposer frénétiquement un bonheur vendu sur commande, mais distribué à la tête du client. Alors que ces pensées l’assaillaient, Adèle sentit ses narines s’emplir d’une odeur âcre. Son cœur s’emballa ; sa vue se brouilla. Elle se sentit happée, comme si le rideau de ce monde oppressant tombait, ne laissant derrière lui que cette odeur de soufre, une odeur d’œuf pourri, de putréfaction. Elle comprit alors que Whabi ne l’avait pas abandonnée. Non, il l’invitait. Ironiquement, elle ne le saisit vraiment que lorsque son propre directeur l’incita à abandonner, ou plutôt à dé-faire. Elle ne percerait peut-être jamais les secrets de l’Univers, mais quelle importance ? Elle était conviée à en bâtir un nouveau à partir de ce spleen immense que l’humanité avait pris pour une maladie. Et déjà, comme le trou blanc ressuscite la matière engloutie, refusant le nihilisme de son alter ego en lui opposant une création démiurgique, Adèle fut projetée dans un éther informe et fluide qui, petit à petit, s’éclaircissait. Ce qui n’était d’abord qu’un faible écho, un bruit de fond inintelligible, devint une infinité de visages emplissant l’espace, des millions de voix, étonnamment toutes discernables, l’accueillant et lui témoignant une fureur de vivre qui l’enveloppa toute entière. Lovée dans cette félicité légère, Adèle reconnut la voix de son mari, distinguant même sa cinglante ironie :
« Tu vois Adèle, quand on ne veut pas, on peut. »
Cœur sous pierre
Un étrange colis fut déposé.
Sans aucun signe distinctif,
« Il semblait vraiment inoffensif. »
Une fois ouvert dans la maisonnée,
Le colis dévoila ses secrets :
Un pendentif nacré sur une chaîne dorée,
Un cœur porté avec une grande simplicité.
Les couleurs sur les visages semblaient aspirées,
Quand tous se regardèrent d’un air étonné.
Des mains tremblèrent, certains pleurèrent,
Toute l’assemblée portait un air funéraire.
« Ne l’avions nous pas enterré ? »
Demanda l’un, effaré.
« Pourtant si, j’en suis certain ! »
S’exclama son voisin.
L’un des hommes, le plus nerveux,
Les mains sur les tempes, tout peureux,
Se leva alors brusquement,
Arrachant l’objet dans son emportement.
« Il devrait être sur elle !
Nous l’avions mis sous sa stèle !
Qui donc l’a ramené ?!
Serait-ce pour nous provoquer ?! »
Une femme, la plus calme d’entre eux,
Les contempla un moment dans un silence religieux.
Sa main sur son menton, ses yeux les perçant,
Elle finit par s'esclaffer d’un rire glaçant.
« Il ne devrait pas être là, c’est bien ça ? »
Pourtant, il était là.
« Il devrait être sur son corps, n’est-ce pas ? »
La peur ne l’atteignait pas.
« Pourquoi diable es-tu si calme ?
Ne sais-tu pas que si l’on tombe,
On avouera qui a passé la lame
Avant de la poser dans sa tombe ?! »
Elle se tut un instant et son regard fut menaçant.
« Ce qui nous coûtera la liberté, c’est ton emportement.
Apprenez à canaliser vos réactions
Ou vous finirez tous en prison. »
Les trois hommes la regardèrent,
Elle, droite, sereine, étrangère,
Eux, courbés, tendus, paniqués,
Était-ce le châtiment de leur péché ?
Elle secoua la tête, brave et élégante,
Se leva ensuite, reprenant la chaîne aliénante.
« Quelqu’un sait, il faut agir.
J’attends de vous que vous sachiez réfléchir. »
Un ange passa, ou peut-être deux ou trois,
Elle était donc la seule à garder son sang-froid.
Un soupir sortit de ses lèvres, épuisée,
Elle se tourna face à eux, déprimée.
« Ce collier était sur le corps de maman,
Qui donc y a eu accès depuis son enterrement ?
Nous ? D’après vos réactions, j’en doute.
Mais qui cela peut-être, je le redoute. »
Une main timide se leva, parmi les hommes assis, las.
« Quelqu’un nous aurait surpris durant le crime ?
Un passant, un fossoyeur, en vadrouille cette nuit-là ? »
La sueur perla sur son front tandis qu’il se tenait la poitrine.
« Des pistes, c’est un pas.
Pour ce soir, restons-en là. »
Boule au ventre et mains tremblantes,
Ils se séparèrent dans leurs chambres indépendantes.
Les nuits passèrent, le collier resta,
Petit à petit, on l’oublia.
Mais la nuit, des yeux guettaient,
Attendant le moment propice, il se délectait.
Un jour enfin, il disparut,
Emportant avec lui la preuve qu’il avait vu.
Il existait donc une bévue
Que les criminels n’avaient pas prévu.
La peur les poussera à la faute,
Car le châtiment attend au pied de l’échafaud.
Le Miroir des Regrets
La vie d'un écrivain a ceci de commun avec celle des acteurs qu'elle apparaît toujours chargée du même mythe. On l'imagine faite de rencontres extraordinaires, d'inspiration soudaine et de dîners mondains, discourant d'art dévoyé entre deux coupes de champagne ; d'interviews pince-sans-rire où l'artiste feint ne pas aimer se dévoiler avant d'entamer le récit d'une enfance à mi-chemin entre Mozart et Zola. Pire encore : la fausse modestie, condescendante à l'excès, qui passé un million de ventes devient une claque dans la figure des lecteurs, avides de savoir si leur coup de cœur de l'été navigue dans les mêmes pensées. Et quand l'on en vient au chanceux, couvert de lauriers par une presse sirupeuse, persuadé pourtant du drame de son existence maudite, la voix derrière les mots devient un poignard pour ceux que Dame Réussite boude depuis trop longtemps.
Pour Albin, la question ne s'était jamais posée. Ses doigts n'avaient touché que des cheveux, puis les lettres rouillées d'une machine à écrire. Son appartement n'avait pas changé, mansarde insalubre dans une ville que l'Histoire disait sublime et l'actualité crasseuse. Et du salon de coiffure où il cancanait encore entre deux couleurs, il ne gardait que la rancœur d'une promesse jamais tenue : celle de ne plus y foutre les pieds. Il avait failli, pourtant, réaliser ce rêve insensé, que font tant d'entre nous, celui de rêver hors de sa condition.
Un arrêt maladie, une dépression et quelques paquets de cigarettes avaient suffi pour ressortir d'une armoire cette vieille guimbarde inutile à l'ère de l'informatique. Un mot, puis un autre, enfin un chapitre, ensuite un roman. Quelques mois d'attente dans l'alcool et la chaleur étouffante d'un logis où il ne recevait plus personne, gêné des odeurs d'humidité et de tabac froid qui empoissaient les murs salis, solitude presque tangible au cœur d'un quartier jamais endormi.
Jusqu'au jour d'un coup de fil, enthousiaste, nerveux. Ce roman qu'il avait presque oublié faisait écho jusque dans les bureaux-terrasses de l'éditeur, frémissant de rencontrer ce coiffeur anonyme promis – disait la voix bourgeoise au téléphone – à un avenir glorieux. Albin n'en croyait pas ses oreilles. Qu'avait-il obtenu en trente ans sur cette Terre, sinon quelques aléas de l'amour et ce poste précaire ? Son père ne lui avait-il pas dit, en termes moins choisis, que l'inverti de province devait s'estimer heureux à jouer des ciseaux dans la capitale ?
Il lui fallut de nouveaux vêtements, un masque d'argile, un peu de sommeil, fumant plus encore qu'à l'accoutumée. Gargarisant un bain de bouche dans sa gorge malmenée, il se surprit même à jouer un rôle, le lavabo pour spectateur. Accueilli deux jours plus tard dans un immeuble haussmannien, acclamé de toutes parts, la vie rendait du rose à ses joues blafardes et ses traits tirés, quelques dorures dans ses yeux fatigués au vert jadis si intense.
S'enchaînèrent les plateaux de télévision et la radio, les soirées chez untel sans savoir pourquoi l'on y est invité, et les ventes si acharnées que le papier vînt à manquer. Au détour d'un couloir, des demandes de tout et partout pour traduire son œuvre en anglais, espagnol, chinois. Les droits d'auteur, juteux comme une orange mûre offerte à l'affamé, s'annonçaient indécents ; et le petit salon sans envergure devint soudain l'antichambre du bottin mondain, triplant les prix pour un shampoing au seul motif de fréquenter le beau monde. Une signature chez le notaire, pour un superbe penthouse loin de la puanteur et du bruit, en attente de toucher l'or né sous ces doigts meurtris par l'eau brûlante et les produits chimiques.
Mais trois mots, tirés d'un passage pourtant pas des plus intéressants, suffirent à ériger en forteresse le sommet tant espéré. Trois petits mots, déformés dans leur sens et leur but, par un pistonné de haute école, horrifié du succès qu'un roman « si nauséabond » pût prospérer à l'heure du progrès obligatoire et de la censure bienveillante.
Et le rêve de virer au cauchemar quand ceux qui vous ont si goulûment acclamé deviennent vos bourreaux, prêts à mordre, voire à tuer, pour le seul crime de n'avoir su anticiper leur revirement. Coupables d'avoir lu, ils expiaient leur faute en vouant aux gémonies une carrière destinée dès lors à retourner au néant. Les prêtres de la pensée réclamèrent justice, les journalistes s'excusèrent et l'éditeur fit le dos rond ; les profits encaissés par les uns lors du procès, moqués par les seconds et regrettés par le troisième.
Du penthouse dont il rêvait, Albin n'avait conservé que l'annonce, plus pauvre encore qu'avant ce coup de téléphone dont il maudissait le premier son. Elle était punaisée sur le mur, au croisement de tâches humides et vouée, comme lui, à s'effacer dans l'oubli.
Trois mois s'étaient écoulés depuis que les médias, saisis d'un nouvel os à ronger, avaient cessé d'en parler. Le salon avait rapidement perdu ses nouvelles têtes et les anciennes, moins par loyauté que facilité, s'en revenaient une à une. La patronne n'avait plus, elle aussi, la force d'en rajouter ; et ce qui aurait pu être un formidable écrivain cachait sous le fond de teint les dernières traces d'une agression au sortir des courses, incapable de se défendre face à la meute déchaînée.
Albin rasait les murs, rentrait chez lui sans rien voir, jeté dans un canapé si défoncé que des livres y tenaient lieu de pieds. Les larmes ne venaient pas, bloquées on ne sait où dans le labyrinthe des regrets que formait désormais son esprit tailladé. Le sommeil, infidèle comme le reste, le fuyait d'autant plus que le gin et la clope, mélangés dans un chaudron d'aigreur, s'associaient pour le tenir en demi-coma sans trêve ni fin.
Ce fut l'une de ses nuits, son studio plongé dans le vacarme nocturne des ambulances, bagarres et autres scènes conjugales, que quelque chose lui apparut à la faveur de phares courant sur le plafond, ses prunelles vides suivant la lumière comme on le ferait d'une invitée indésirable.
À l'endroit de l'annonce déchirée, en fait de penthouse à vendre, se trouvait un miroir.
Un miroir quelconque, ovale sans autre bord que le papier peint moisi. Albin, qui savait la folie proche, crut d'abord à un songe éveillé, une paralysie délirante ou n'importe quoi que justifiât son sang surchargé. Il se redressa sur un coude, prêt à crier baliverne (ainsi l'aurait écrit Dickens), avant d'apercevoir cette fois un mouvement dans cette glace qui, pour l'instant, n'était que brouillard.
Hallucination, sans doute.
Il se leva péniblement, craquant de partout, le souffle d'un homme au double de son âge, pour allumer la vilaine lampe posée sur le buffet où s'étalaient factures et menaces de mort. Elle éclairait à peine, nimbant le salon minuscule d'une ambiance mordorée. C'était bien un miroir et son propre reflet, torse nu, les joues râpeuses, le regard presque mort.
- Qu'est-ce que...
Albin s'interrompit aussitôt. Car si l'original décuvait encore, les lèvres du reflet, pour sûr, n'avaient pas bougé. De longues secondes passèrent, puis il leva une main.
Là encore, le reflet ne bougeait pas. Et le décor derrière lui, loin d'être un bouge sordide, renvoyait à la visite faite au penthouse quelques mois plus tôt. Une large baie vitrée ouverte sur le fleuve, un méridienne de cuir noir sur du marbre péruvien. Et son double vêtu, le temps d'un battement de cils, du costume qu'il avait gardé de sa gloire mort-née.
Un sourire répondait à son angoisse d'être finalement devenu fou.
Les nuits, dès lors, ne seraient plus les mêmes.
À son travail se répandirent inquiétudes et railleries, à peine étouffées en sa présence. Albin parlait désormais tout seul, marmonnements incompréhensibles, sans perdre une once de précision. Il n'écoutait pas plus qu'il ne répondait, et ses yeux suivaient un point fixe.
Le soir venu, l'écrivain déchu s'asseyait face au miroir qui ne devait pas exister.
Et pourtant, il était bien là.
Dans cet arceau de verre miroitait toujours plus de détails. Un homme qu'il n'avait jamais vu et enlaçait tendrement. Des amis jamais rencontrés, riant à ses blagues muettes. Des plats fins, servis par un chef en livrée, sur la terrasse illuminée du soleil couchant. Et partout de l'or, des pièces d'or là entassées dans un coin, ici en piles branlantes, tintant sans bruit sur les dalles nervurées. Elles tombaient même parfois des poches de son double, coulaient entre ses doigts.
Plusieurs fois avait-il tenté de toucher le miroir pour sentir sa main se refermer sur le vide. Et le lendemain, des coupures apparaissaient sur ses phalanges, poisseuses sous les pansements.
Alors ce fut la goutte d'eau, et sa patronne, lasse de parler en vain, le chassa jusqu'à ce qu'il reprenne ses esprits. N'avait-elle pas souffert, elle aussi ? Qu'importait à son employé, lequel retourna chez lui sans enlever son tablier, avide de nouvelles images pour tenir debout un jour de plus. Encore. Pourquoi ?
La nuit venant, le double était seul, nu sur la méridienne, une cravate pour seul ornement, sa pudeur cachée d'or presque liquide sous les feux d'un crépuscule éternel.
De son index chatoyant, il invitait Albin à le rejoindre.
Ce fut la voisine qui, la première, se plaignit de l'odeur. Puis tout l'étage. Enfin, alarmée, et parce qu'elle était seule à y avoir pensé, sa patronne venue le visiter prévint la police. L'ambulance avec elle, cette dernière n'eut d'autre choix que de défoncer la porte.
Elle hurla à pleins poumons, les jambes branlantes. Albin, à vingt centimètres du sol, pendait nu à sa cravate, la première qu'il s'était offerte, accrochée à la poutre apparente que son faible poids ne risquait pas de rompre. Sur le mur lacéré de griffes ensanglantées se dessinait un visage que nul ne connaissait. Et dans la flaque séchée sous ses pieds noircis brillait une pièce d'or, incongruité dans la misère des lieux.
Dans tout le quartier se répandit la rumeur, toujours enflée, et les médias parlèrent de cet auteur sulfureux, mémoire que beaucoup souillaient déjà entre réseaux sociaux et rires sur un plateau policé.
Seule sa patronne ne demanda pourquoi, pauvre comme Job, Albin n'avait choisi pour testament... qu'un écu sonnant et trébuchant.
Félix Maubrais
Une fois encore
Pendant plusieurs semaines, j’ai détesté les mardis.
Je sais que c’est idiot. Elle aurait pu mourir un lundi. Un samedi. N’importe quel autre jour. Ça n’aurait rien changé.
Mais c’était un mardi.
Et le mardi, chez moi, on sort le recyclage.
Le mardi suivant, j’ai descendu le bac jusqu’au trottoir.
Je me souviens d’avoir pensé que c’était obscène, cette façon qu’avaient les choses de continuer exactement comme avant.
Trois jours plus tard, une cousine éloignée de ma mère m’a écrit.
Elle voulait savoir si j’avais la recette du fameux gâteau aux pommes de ma mère.
Ma mère disait qu’il avait gagné deux prix. Personne n’a jamais su lesquels.
J’ai lu son message plusieurs fois avant de répondre :
— Non, désolée.
C’était faux.
Je savais très bien où elle était.
Deuxième tiroir de la cuisine.
Sous les torchons.
Ma mère pliait toujours les torchons en quatre. Même les petits. Ça faisait des paquets trop épais et le tiroir coinçait.
Je lui avais dit cent fois de les plier autrement.
Elle répondait qu’un torchon, une fois plié, était plié, et qu’on n’allait pas faire une réunion de famille pour ça.
La recette était sur une feuille de cahier quadrillée, tachée de beurre dans un coin.
En haut, au stylo bleu, elle avait écrit :
180°.
PAS PLUS.
Je n’étais pas prête à ouvrir ce tiroir.
Ça m’a pris six semaines.
Au début, quand j’allais chez elle, je ne touchais presque à rien.
J’ouvrais la porte.
Je restais dans l’entrée sans trop savoir pourquoi j’étais venue.
Puis je repartais.
Une ou deux fois, j’ai failli appeler :
Maman ?
Le mot montait tout seul.
Une habitude de la bouche.
Après, je restais là quelques secondes, gênée, comme si quelqu’un avait pu m’entendre.
J’ai commencé par la salle de bains.
Les médicaments périmés.
Les flacons presque vides.
Puis les vêtements.
Je les ai presque tous donnés.
La cuisine, j’ai attendu.
Peut-être parce qu’elle y passait beaucoup de temps.
Ou parce que les cuisines ressemblent trop à la vie normale.
Un manteau peut rester sur une chaise pendant des semaines.
Mais des légumes oubliés dans le bac, un citron moisi, une boîte de concentré de tomate entamée depuis trop longtemps, ça ne peut pas attendre éternellement.
Ma mère mettait toujours les tomates au réfrigérateur.
Je lui avais dit mille fois qu’elles se gardaient à température ambiante.
Elle répondait :
— Elles sont très bien là.
J’ai rangé les assiettes dans des cartons.
Puis les verres.
J’ai jeté des épices périmées depuis tellement longtemps que j’ai ri.
Vraiment ri. Toute seule.
Je me suis entendue et j’ai arrêté.
Après ça, il ne restait plus beaucoup d’excuses.
J’ai ouvert le deuxième tiroir.
Il a coincé.
Bien sûr.
J’ai tiré plus fort.
Les torchons étaient là.
La recette aussi.
Je l’ai prise.
Pommes.
Cannelle.
Trois œufs.
Cassonade.
Farine.
Poudre à pâte…
Bon, je m’arrête ici.
Certaines choses doivent rester dans la famille.
Je l’ai reposée.
Et dessous, une petite boîte beige.
Un coin était enfoncé.
Je ne l’avais jamais vue.
Je l’ai ouverte.
À l’intérieur, il y avait un objet qui tenait dans ma paume.
J’ai d’abord pensé à un presse-papier.
C’était translucide, mais pas vraiment en verre.
Quelque chose de plus mat.
Plus doux aussi.
Je l’ai pris.
Il était tiède.
Je l’ai reposé.
Puis je l’ai repris presque tout de suite.
Je me suis approchée de la fenêtre.
Quelque chose semblait bouger à l’intérieur.
Pas un mécanisme.
Pas un liquide non plus.
Un reflet, peut-être.
Sauf qu’il ne bougeait pas avec la lumière.
Je l’ai retourné.
Aucune inscription.
J’ai essayé de me rappeler si je l’avais déjà vu chez elle.
Impossible.
J’aurais juré que non.
Pourtant, il était bien là.
Sous l’objet, il y avait un petit morceau de papier.
Trois mots.
L’écriture de ma mère.
Une fois encore.
Ma mère ramenait régulièrement des choses improbables des brocantes et des marchés.
Une fois, elle avait acheté une pierre censée absorber les mauvaises énergies.
Deux semaines plus tard, elle s’en servait déjà pour bloquer la fenêtre de la cuisine.
Alors je n’ai pas cherché plus loin.
Je l’ai serré dans ma main.
La cuisine a semblé se décaler.
Pas bouger. Pas vraiment.
Comme si chaque chose avait glissé d’un centimètre hors de sa place.
Le bord de la table s’est brouillé.
La lumière aussi.
Puis tout a disparu.
— Tu vas finir par être en retard.
Ma mère était devant moi.
Elle coupait une pomme.
Je l’ai regardée.
Puis la cuisine.
Puis elle encore.
Elle avait cette grosse pince brune dans les cheveux.
Je détestais cette pince.
Je ne sais même plus pourquoi.
Elle portait aussi son vieux tablier à carreaux rouges et blancs.
— Tu m’écoutes ou pas ?
J’ai voulu répondre.
Rien n’est sorti.
Je regardais ses mains.
Ce sont ses mains qui m’ont fait pleurer.
Son pouce gauche partait légèrement de travers.
Elle avait une petite marque blanche près du poignet.
Ses ongles étaient courts.
Il y en avait un cassé.
J’avais oublié ses mains.
Pendant des semaines, j’avais essayé de retenir sa voix.
Son rire.
La façon qu’elle avait de prononcer mon prénom quand elle était énervée.
Ses mains, je n’y avais jamais pensé.
— Mais qu’est-ce que tu as ? a-t-elle demandé.
Je voulais dire :
Maman.
Juste ça.
Mais ma bouche a répondu :
— Rien.
Ma voix était différente.
Plus légère.
Plus jeune.
Je me suis tournée vers la fenêtre.
Dans la vitre, j’avais dix-sept ans.
Je connaissais cette cuisine.
Le vieux téléphone fixe était encore près du mur.
Il y avait l’ancienne table.
La nappe jaune que ma mère avait jetée bien plus tard parce que les taches ne partaient plus.
Mais ce jour-là ne me disait rien.
Ce n’était pas mon anniversaire.
Pas un jour de fête.
Il n’y avait pas eu de grande dispute.
Rien.
Ma mère coupait des pommes.
La radio parlait trop fort.
Une casserole chauffait.
Mon téléphone vibrait près de mon coude.
C’était juste une soirée ordinaire.
Ma mère me racontait encore quelque chose sur Nadia, la voisine, qui ouvrait sa fenêtre chaque fois qu’il se passait quelque chose dans la rue. Même quand il ne se passait rien.
Je me suis forcée à écouter.
— … et ensuite elle me dit que…
Le couteau a tapé contre la planche en bois.
Sa bouche a continué de bouger.
Mais les mots ont disparu.
À la place, j’ai entendu ma propre voix :
— Mmh.
Puis :
— Ah ouais ?
Et encore :
— Mmh.
Je n’étais pas revenue exactement dans le passé.
J’étais revenue dans ce qu’il m’en restait.
Mon téléphone a vibré.
J’ai pensé :
Ne regarde pas.
Regarde-la.
Mais mes yeux ont baissé quand même.
À dix-sept ans, je n’avais aucune raison de faire attention à une cuisine ordinaire.
Ma mère a ouvert un placard.
Elle a sorti un plat.
— Tu manges avec moi ?
Je connaissais ma réponse avant qu’elle arrive.
— Non. Je sors.
— Encore ?
J’ai levé les yeux au ciel.
Ça m’a fait mal de me voir faire ça.
Elle a posé le plat sur le comptoir.
Puis elle a demandé :
— Tu restes cinq minutes ?
Je me suis figée.
Cette phrase-là, je ne m’en souvenais pas.
Cinq minutes.
J’ai pensé :
Oui.
Bien sûr que oui.
Mais mon corps avait déjà bougé.
Ma main avait pris le téléphone.
— Je peux pas, maman. Je suis pressée.
Elle a souri.
Un sourire banal.
C’est ça qui m’a fait le plus mal.
Elle ne savait pas.
Pour elle, il y aurait d’autres soirs.
Et il y en a eu.
Des repas.
Des appels.
Des disputes pour rien.
Des dimanches où je suis passée.
D’autres où non.
Cette soirée-là n’avait rien de spécial.
Une fille mettait son manteau.
Sa mère coupait des pommes.
J’ai ouvert la porte.
Derrière moi, elle a dit :
— À tout à l’heure, ma chérie.
Je voulais me retourner.
J’ai attendu.
Rien.
À dix-sept ans, je ne m’étais pas retournée.
Alors maintenant non plus.
La porte s’est refermée.
Et j’étais de nouveau dans la cuisine.
Par terre.
L’objet avait roulé sous la table.
Je suis restée là longtemps.
J’ai pleuré pour ma mère.
Évidemment.
Mais je crois que j’ai surtout pleuré pour ces cinq minutes.
Cinq minutes vieilles de plus de dix ans.
C’était absurde.
Ces cinq minutes, je les avais eues.
Personne ne me les avait prises.
C’était moi qui les avais laissées passer.
Et maintenant, je savais exactement ce qu’elles valaient.
Quand j’ai fini par me relever, j’ai ramassé l’objet.
Il était froid.
À l’intérieur, plus rien ne bougeait.
Je l’ai remis dans la boîte.
Et c’est là que j’ai aperçu une feuille pliée au fond.
Mon prénom était écrit dessus.
Je me suis assise à la table.
J’ai ouvert.
Ma chérie,
si tu lis ça, c’est que tu as trouvé la boîte.
Je ne sais pas ce que c’est.
J’ai essayé de comprendre au début. Ensuite, j’ai arrêté. Tout n’a peut-être pas besoin d’être compris.
Je sais seulement qu’on ne choisit pas où ça nous emmène.
Moi, je suis retournée dans le jardin.
Tu avais sept ans.
Tu voulais absolument me montrer quelque chose derrière le cabanon.
J’étais occupée.
Je ne sais même plus à quoi.
Je t’ai dit : « Pas maintenant. »
Je me suis arrêtée.
Pas maintenant.
Depuis sa mort, je comptais beaucoup de choses.
Les appels auxquels je n’avais pas répondu.
Les dimanches où je n’étais pas passée.
Les déjeuners refusés parce que j’avais trop de travail.
Je gardais tout.
Comme si, à la fin, j’allais pouvoir décider si j’avais été assez là.
Je n’avais jamais pensé que ma mère pouvait avoir les mêmes souvenirs.
Mais avec moi dedans.
J’ai repris la lettre.
Quand je suis revenue, j’ai cherché derrière le cabanon ce que tu voulais me montrer.
Je n’ai rien trouvé.
C’était sans doute une bêtise.
Ou quelque chose de très important pour toi ce jour-là.
Je ne sais plus.
Puis, tout en bas :
Ne fais pas les comptes, ma chérie.
C’était tout.
J’ai retourné la feuille.
Rien.
Une partie de moi espérait une autre page.
Quelque chose qui arrangerait tout.
Mais ma mère n’était pas comme ça.
Quand quelque chose allait mal, elle faisait du café.
Ou un gâteau aux pommes.
Elle appelait le dimanche matin à neuf heures et disait :
— Je ne te réveille pas ?
Alors qu’elle savait parfaitement que si.
Elle me disait encore de prendre un manteau avant de sortir.
Je ne l’écoutais jamais.
Elle avait toujours raison.
Elle coupait les pommes trop épaisses et soutenait qu’elles étaient parfaitement normales.
C’était ça, ma mère.
J’ai replié la lettre.
Je l’ai remise dans la boîte.
Puis je suis restée assise.
Le réfrigérateur s’est mis à ronronner.
Une voiture est passée dans la rue.
Quelqu’un a claqué une portière.
Au-dessus, les voisins marchaient.
Pendant un moment, tout ça m’a agacée.
Puis j’ai eu faim.
J’ai ouvert un carton et sorti une assiette.
Puis une deuxième.
Je l’ai posée en face de moi.
J’ai failli la ranger.
Je ne l’ai pas fait.
J’ai repris la recette.
Il y avait encore presque tout dans les placards.
Il manquait seulement les œufs et les pommes.
Je suis descendue en acheter.
À l’épicerie, j’ai hésité entre deux variétés de pommes parce que j’avais oublié lesquelles elle utilisait.
Ça m’a contrariée.
J’ai pris les moins chères.
Quand je suis revenue, j’ai commencé à faire le gâteau.
Je n’avais pas fait cette recette depuis des années.
À un moment, mon téléphone a vibré sur la table.
J’ai tendu la main.
Puis je l’ai laissée retomber.
Je n’ai pas eu de grande révélation.
J’avais juste une pomme à moitié épluchée dans la main.
Alors j’ai continué.
La pelure s’est cassée à mi-chemin.
Je l’ai mise avec les autres.
Il n’y avait personne avec moi.
Personne à écouter.
Personne à regarder.
Je suis quand même restée dans la cuisine.
Un peu.
Puis encore un peu.
La recette était posée près du saladier.
Je la connaissais presque par cœur.
J’ai quand même relu chaque ligne.
À la fin, j’ai regardé le haut de la feuille.
L’écriture penchait légèrement vers la droite.
Et pendant une seconde, j’ai entendu sa voix.
180°.
PAS PLUS.