Concours Terminé

L’objet qui ne devait pas exister

Pour son tout premier concours d’écriture, Le Labo des Auteurs vous invite à laisser libre cours à votre imagination autour d’un mystère : L’objet qui ne devait pas exister. Une photographie prise avant votre naissance. Une clé ouvrant un lieu disparu. Un livre racontant votre propre avenir. Une invention venue d’une autre époque. Une bague porteuse d’un secret. Un simple objet oublié dont la découverte pourrait bouleverser une existence… Quel est cet objet ? D’où vient-il ? Pourquoi son existence est-elle impossible — ou dangereuse ? À vous de l’imaginer. Tous les genres sont les bienvenus : fantastique, science-fiction, romance, thriller, policier, fantasy, horreur, récit historique, humour ou littérature contemporaine. Vous pouvez écrire une microfiction, une scène ou une nouvelle complète, à condition que votre récit forme un texte autonome. Le concours est ouvert à tous les membres, quel que soit leur niveau ou leur expérience. L’essentiel est d’écrire, d’expérimenter et de partager une histoire qui vous ressemble.

Ouverture
01/08/2026 à 04:55
Clôture
23/08/2026 à 23:59
Longueur
100 à 15000 mots
Résultats prévus
30/08/2026 à 20:00

Votre point de départ

Consigne

Votre personnage découvre, reçoit ou possède soudainement un objet qui ne devrait pas exister.

Cet objet doit occuper une place essentielle dans le récit : il peut révéler un secret, provoquer une rencontre, remettre en cause une certitude ou contraindre votre personnage à prendre une décision.

Votre texte devra contenir la phrase suivante, que vous pouvez intégrer librement dans la narration ou dans un dialogue :

« Pourtant, il était bien là. »

La nature de l’objet, l’époque, le lieu, les personnages et le genre littéraire sont entièrement libres.

Cadre

Règles

— Le texte doit être rédigé en français et compter entre 100 et 15 000 mots.
— Une seule participation est autorisée par membre inscrit sur le site.
— Le récit doit être inédit, personnel et spécialement proposé pour ce concours.
— Tous les genres littéraires sont acceptés, ainsi que les textes destinés à un public adulte. Dans ce dernier cas, les avertissements de contenu appropriés devront être indiqués.
— Le texte doit respecter le thème et contenir la phrase imposée : « Pourtant, il était bien là. »
— Les fanfictions mettant en scène des personnages ou des univers protégés ne sont pas acceptées.
— Le plagiat et l’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour rédiger ou réécrire le texte sont interdits.
— Les textes seront notamment appréciés selon leur originalité, leur respect de la consigne, la qualité de leur narration, les émotions suscitées et la maîtrise de la langue.
— Les auteurs conservent l’intégralité de leurs droits sur leurs textes.
— Toute participation ne respectant pas ces règles pourra être retirée du concours.

Valorisation

Récompense

🏆 La personne remportant le concours recevra **trois romans au format poche**, sélectionnés dans le genre littéraire qu’elle apprécie.

Après l’annonce des résultats, la gagnante ou le gagnant pourra indiquer ses genres favoris afin de recevoir trois livres adaptés à ses goûts.

Son texte sera également mis à l’honneur sur Le Labo des Auteurs et présenté sur les réseaux sociaux officiels du site.

🥈🥉 Les textes classés en deuxième et troisième positions bénéficieront eux aussi d’une mise en avant dédiée.

❤️ Un prix Coup de cœur pourra enfin être attribué à un texte particulièrement marquant.

Au-delà du classement, ce concours est l’occasion de relever un défi, de faire découvrir sa plume et de rencontrer de nouveaux lecteurs.

Votre participation

Passer à l’écriture

Palmarès

Résultats

  1. 1

    OVNI contre O.V.N.I. L’Affaire du lot 17

  2. 2

    Les 100 francs de Mamie

  3. 3

    Une fois encore

  4. 4

    Le demi-dessin

  5. 5

    À ne jamais jeter

  6. 6

    La juste mesure

  7. 7

    Tristes cailloux

  8. 8

    Le billet de Verchamps

  9. 9

    La seconde alliance

  10. 10

    La Brûleuse de peines

Textes proposés

Participations 102

7638 mots Participation reçue

Pax Servanda Est

Deux heures du matin, nulle part. Le tonnerre effaroucha Mitsuki, qui se blottit contre un hêtre. La foudre fit valser le refuge en copeaux. L’arc électrique bleu vif vaporisa le petit chat haret. Une scène pastorale dont seule la diagonale du vide a le secret. Non loin de là, la pluie tapotait sur la verrière art déco du manoir gothique de la famille Servand. Le cadet de la lignée de notables, Nicolas, décacheta l’enveloppe A4 en tremblant. Son Master in Management – Energy & International Affairs décerné par L’Ecole des Hautes Etudes Commerciales de Paris le 6 juin 2027 l'y attendait.

Nicolas n’eut pas le temps de contempler davantage son parchemin d’élite et de savourer le couronnement de ses études. Sa poche vibra de la notification d’un courriel.

De : secrétariat-général@mektubcorp.com
A : nicolas.servand@gmail.com
Le : 17 juillet 2027 à 02:03
Objet : Horizon des évènements

Bonsoir Nicolas,
Nous vous félicitons tout d’abord pour votre diplôme.
Ci-joint ensuite le dossier d’une vie à votre attention (21 pièces).
Ci-dessous enfin des éléments vous concernant.
• Première expérience sexuelle
Le symbole tatoué sur la fesse gauche de votre partenaire était un œil d’Horus.
La sueur de votre partenaire vous a évoqué le bois de santal.
• Finale de la coupe du monde de football 2027 dans 4 mois et 5 jours
Match Argentine / Angleterre le 22 novembre 2027 - Vainqueur : Argentine - Score : 1 / 0
But décisif marqué par le joueur Pedro Alvarez à 20 heures 32 minutes 16 secondes.
• Votre avenir professionnel
Vous rêvez de rejoindre TotalEnergies. A cet effet, lorsque vous serez interrogé au cours de l’entretien d’embauche sur votre niveau d’allemand, vous répondrez : « Il n’est pas Kölossal avec un K [rires] ».

Bien cordialement,
L’équipe MektubCorp©
Pièce jointe : Pax-Servanda-Est.PDF – 5,6 mégaoctets

Nicolas était perplexe. Ce courriel lunaire aurait dû atterrir dans le dossier « indésirables ».Néanmoins, le message ne ressemblait pas à du hameçonnage classique. Et comment l’expéditeur pouvait-il en savoir autant sur lui ? Un canular sophistiqué. La liste de sa promotion est publique. Il n’est pas difficile de deviner qu’un diplômé français en géopolitique du pétrole aspire à travailler pour la major pétrolière nationale. La réception du courriel au moment où il décachetait l’enveloppe était fortuite. Mais comment pouvaient-ils savoir pour le tatouage de celle qui l’a dépucelé ? Il n’avait jamais divulgué cette information. Nicolas rationalisa. Ces crétins du Bureau des étudiants de HEC ont contacté son ex. Toutefois, il ne lui semblait jamais avoir confié à quiconque, pas même à l’intéressée, la senteur de bois de santal de sa transpiration. Nicolas se rendit sur le site internet de « MektubCorp ».

www.mektubcorp-accueil.com

MEKTUBCORP©
Predictive Strategic Consulting for Organizations
“Conjurer les futurs indésirables”
Fondé le 16 juillet 2027 par deux passionnés de rétrocausalité, notre jeune Cabinet ambitionne de transplanter les acteurs d’aujourd’hui dans les changements paradigmatiques de demain. Nous anticipons votre adaptation aux ruptures techno-anthropologiques : IA prédictive, interface cervelle-machine, robotique avancée, édition génétique, nanomatériaux…

Les plaisantins du Bureau des étudiants ont dû publier un site bidon. Pour en avoir le cœur net, Nicolas consulta le site du Greffe du Tribunal de commerce.

www.infogreffe.fr
Résultats pour la recherche « MektubCorp » - 1 société trouvée
MEKTUBCORP, société en commandite par actions immatriculée le 16 juillet 2027, au capital de 27 000 000 euros entièrement libéré, dont le siège social est sis 8, Avenue des Champs-Elysées à Paris (75008), exerçant une activité de Cabinets de Conseil sous le numéro de Siren est le 243 544 225, prise en la personne de son gérant, Monsieur Désiré Pazuzu.

Le visage de Nicolas se décomposa à la lumière blanchâtre de son mobile. Non. Vingt-sept millions ? Impossible. Une plaisanterie pouvait reproduire un site Internet, mais pas doter une société d'un capital de vingt-sept millions d'euros. Nicolas actualisa la page internet de la société : Error – 404 not found. Il retourna sur le site du Greffe : Maintenance. Il resta immobile. Puis il se dit qu’il était simplement fatigué. Nicolas retourna sur sa boîte mail et double-cliqua sur la pièce-jointe.

Dans un dernier instant de raison, le jeune diplômé fit défiler le fichier « Pax Servanda Est ». Le dossier lui fit l’impression d’un fatras documentaire imbitable, en 21 pièces. Mais certaines comportaient son nom. Elles mentionnaient des évènements de son existence encore à venir. Nicolas cessa de faire défiler. Il entreprit alors une lecture attentive à compter de la pièce n°1.

PIECE N°1 - GUIDE DU ROUTARD® PARIS 2115 - QUARTIER DE LA CITADELLE MONETAIRE
GR Urbain n°10 - Difficulté : Moyenne - Distance : 15 kilomètres - Durée : 3 heures 45 - Note : 5 étoiles

ITINERAIRE INCONTOURNABLE POUR QUI VEUT VISITER PARIS.
Avec pour point de départ le squelette de métal ployé et fondu de feue la Tour Eiffel, le sentier traverse le lit craquelé de la Seine pour déboucher sur le cratère de Montmartre. Les connaisseurs d'anthropo-géologie apprécieront la célèbre cuvette hémisphérique vitrifiée (impact de 2029) dans laquelle se niche le Quartier Saint. Les amateurs d’architecture sacrée pourront contempler au plus près le siège de la Banque Centrale Universelle qui culmine à dix kilomètres de hauteur. Sa structure bâtimentaire en double-hélice sinusoïdale vitraillée, reconnaissable entre toutes, est classée au patrimoine spirituel de l’Humanité par l’Unesco. Seuls les pèlerins accrédités peuvent accéder aux torsades de verre coloré encorbellées de pagodes décoratives. Les gargouilles témoignent encore aujourd'hui des événements du Schisme d'Hétérodoxie monétaire. Leur photographie demeure interdite. Les visiteurs sont priés de respecter le silence liturgique en vigueur sur le parvis.

PIECE N°2 - BANQUE CENTRALE UNIVERSELLE - CONCOURS SESSION 2052 -Analyste-prédicateur monétaire junior - Judith Servand,16 ans
Synthèse doctrinale dissertative : la responsabilité d’être irresponsable ?

La « fin de l’Histoire » et la « mondialisation heureuse », chères à Fukuyama, avaient fait illusion un temps. Après un spasme le 11 septembre 2001, l’Histoire se revitalisait pour de bon le 22 février 2029. A 15h15, une déflagration retentit au-dessus de Jérusalem. A 15h45, les urgences prirent en charge les premiers irradiés. La bombe sale ne fut jamais revendiquée. A 17h48, Téhéran était vitrifiée. Les jeux d’alliance firent le reste. La troisième guerre mondiale permit de sortir de la stagflation mondiale. Les performances furent dopées par l’économie de guerre. Néanmoins, la production de biens n’ayant pour seule vocation que d’exploser n’enclencha aucune dynamique vertueuse ; la destruction d’infrastructures critiques non-plus. Bientôt, plus personne ne fut en mesure de produire. Les armes se turent. Aucune nation ne put revendiquer la victoire. C’est alors que le rêve mondialiste revint avec l’inauguration de la Banque Centrale Universelle (BCU) le 22 février 2031. Les survivants devaient croire en la refondation d’un monde pacifié par le commerce. Sous l’impulsion de visionnaires fondateurs, la BCU allait rapidement s’imposer comme un régulateur mondial en profitant de la faiblesse des Etats. L’Humanité fut fédérée autour d’une valeur qui divise : une monnaie planétaire, le « Pax ». Cette devise était non-flottante mais sans ancrage matière. Sa valeur était officiellement corrélée à un panier d’indicateurs vertueux de développement humain, mais officieusement retraitée par des algorithmes opaques pour la stabiliser. Le Pax était la version totalitaire et algorithmique, mais louable, de l’ancien dollar hégémonique, dont les promoteurs promettaient la rédemption économique.

I/ Promotion des bienfaits du « hasard sage » par la Banque Centrale Universelle

A/ Un « hasard sage » vecteur d’espérances

Nul ne sait exactement comment la face du monde avait été changée. Le consensus des historiens sur le sujet s’était arrêté sur le fait que Sven, mathématicien trentenaire féru de stochastique, économiste et spécialiste de l’Intelligence Artificielle (IA), mis à la porte du Centre National de la Recherche Scientifique et du Massachussetts Institute of Technology pour ses manquements éthiques et ses frasques, était en effet amoral et amateur de boîtes de nuit. Le 6 mars 2031, assourdi par une musique pulsatile, il but d’un trait un verre qui ne lui était pas destiné. La drogue du viol lui fit halluciner le prochain changement paradigmatique. La Banque de Suède lui décerna un an plus tard le prix « Nobel » d’économie. Le brillant enseignant-chercheur avait mis au point une IA prédictive corrigeant ses propres anticipations en temps réel grâce à la collecte de masse de données par les acteurs économiques. Les processeurs quantiques démultipliaient sa puissance de calcul. Leur nombre de « qubits » ne cessait de croître. Ces bits non-binaires obéissaient à la mécanique quantique : non seulement les qubit pouvaient être simultanément des 0 et des 1 à la fois, permettant le traitement de plus d’informations, mais l’état d’un qubit pouvait également influencer un autre à distance, ouvrant la voie à d’innombrables calculs parallèles. Pour éviter que l’environnement pollue leur état quantique, les processeurs qubits furent satellisés dans le vide spatial. Leurs propriétés hors-normes les rendaient facteurs d’erreurs, mais un nombre raisonnable de qubits pouvait simuler de manière robuste un qubit logique exploitable. Avec cette rupture technologique, tous crurent que les marchés financiers et l’économie réelle allaient être régis par le « hasard sage » qui pouvait être mis en équation, à l’inverse du « hasard sauvage ». L’économie de marché allait être débarrassée de l’incertitude radicale nuisible à son efficience. L’autorité monétaire planétaire se félicitait de l’avènement d’une économie mondiale rendue stable et harmonieuse par le jeu du Pax et des prédictions.

B/ Un « hasard sage » in fine vecteur de chaos

Cette innovation amorça une phase ascendante d’un cycle de Kondratieff comme le déclencha avant elle l’imprimerie et le moteur à explosion. Malheureusement, la course au qubits devint la nouvelle course aux armements. En effet, si une IA peut prédire, les acteurs économiques rationnels peuvent également anticiper ses prédictions, ce qui les rend caduques. Pour contrecarrer ce postulat, les Etats s’arrogèrent le monopole des IA non-bridées et surenchérissaient dans la puissance de calcul. Les prédictions des nations les plus avancées devinrent une modalité de domination économique des nations les moins avancées. En effet, ces prédictions de référence devenaient d’autant plus autoréalisatrices que les IA souveraines à leur origine étaient réputées performantes, avec en sus la tentation d’effectuer des manipulations in favorem. La nécessité d’intensifier la collecte de masse de données en temps réel devenait prétexte à l’instauration de régimes orwelliens. La planification communiste dictatoriale et centralisée était en passe de devenir un mode d’allocation des ressources plus performant que la formation d’un prix par l’appariement de l’offre et de la demande. La soviétisation était de nature à faciliter les investissements pharaoniques dans la course aux qubits, en permettant de se défaire de la concurrence interne mais surtout de la dépendance aux cycles électoraux, faisant donc peu de cas de la vie humaine. Les valeurs occidentales étaient en péril. Comment être libre sans pouvoir faire valoir ses mérites sur le marché ? Il était du devoir de la BCU d’intervenir.

II/ Réinjection de sauvagerie dans le hasard par la Banque Centrale Universelle

A/ La doctrine de l’interventionnisme par le choc d’imprévisibilité

Le 7 octobre 2033 à 8h21, le Gouverneur du régulateur monétaire supranational abrogea son mandat de maintien de la paix et de la prospérité mondiales par la stabilité monétaire. L’Institution allait dorénavant affaiblir les Etats menant des politiques économiques prédictives impériales. Centralisant l’information économique, elle bénéficiait encore d’une asymétrie d’information. La BCU devint ambivalente en devenant à la fois l’acteur en mesure d’être le plus fiable, mais en agissant selon une logique propre de stabilité ou de chocs d’imprévisibilité plus ou moins ciblés, perturbant les anticipations. Elle fragmenta la monnaie mondiale en sous-monnaies. Elle les assigna de manière volontairement inadaptée à des ensembles hétérogènes. Elle allait alterner expansion et restriction monétaire avec une logique appartenant à elle-seule. Les taux directeurs pouvaient être fixés à des niveaux négatifs accroissant la masse monétaire. Ils devenaient himalayens du jour au lendemain avec l’effet inverse. Les baisses soudaines et déraisonnables des taux étaient facteur de regains non-maîtrisables d’exportations, d’activité et de surinflation. Les hausses subites de taux entraînaient récessions, regain d’importations et déflation. Les balances commerciales et des paiements virevoltaient. Les politiques budgétaires procycliques ou contracycliques des Etats devinrent inopérantes. Ayant perdu toute boussole qu’elle soit morale ou technique, les Etats écrasaient ceux qui voulaient s’extraire du « Pax » avec des alternatives comme des monnaies locales, de peur qu’ils ne prennent l’ascendant. La croissance tendancielle soutenue de la richesse mondiale oscillait dangereusement, pour le meilleur des mondes.

B/ La doctrine du « Premier des Léviathans »

Pour contrecarrer la BCU, les Etats perfectionnaient sans cesse leurs IA prédictives. Ils mirent fin aux espèces pour extraire des comptes bancaires l’intégralité des flux en temps réel. Ils eurent recours à des produits financiers complexes pour se couvrir contre les retournements de cycles. Ils falsifiaient leur PIB pour « enfumer » l’autorité monétaire planétaire. Comme elle, ils se mirent à distiller du vrai comme du faux, favorisant paradoxalement le « hasard sauvage » pour lutter contre son principal vecteur. Ils menèrent des politiques pour assoir matériellement stabilité et visibilité. Les nations les plus avancées parvenaient à neutraliser en partie les chocs d’imprévisibilité. La BCU dût alors elle-aussi améliorer sans cesse son IA pour qu’elle reste parmi les plus performantes, sinon la meilleure. Si les Etats avancés communiquaient volontiers sur les performances de leur IA pour nourrir la croyance en la suprématie de leurs prédictions, la BCU entourait du plus grand secret le degré de sophistication de la sienne, ambiguïté stratégique. Pour le reste, l’Institution riposta en encourageant les produits financiers ultrasophistiqués extrêmement volatils. Elle intervenait sur les marchés pour stériliser des produits financiers sains. Elle favorisa les nations les moins avancées en modulant les chocs. Les pays davantage épargnés en profitèrent pour grimper dans le classement des IA les plus crédibles. Ces dernières concurrencèrent celles des nations avancées qui tentaient de défier la BCU. L’Institution machiavélique procédait ainsi à une régulation écologique. Elle développa des capacités d’intervention cyber, du renseignement humain et devint vecteur de corruption. Le 13 octobre 2040 à 20h02, une coalition d’Etat tenta de renverser son Gouverneur. Trop tard. La BCU s’était adjoint les services d’autres Etats et entreprises pour la défendre. Elle leur accordait en échange le bien le plus précieux qui soit : de la visibilité, et donc de l’asymétrie de pouvoir. Aujourd’hui, la BCU est plus que jamais prête à répondre aux menaces grâce à ses alliés, mais surtout, par le jeu d’une nouvelle grammaire de la dissuasion nucléaire à son profit. Pour assoir sa pérennité, le régulateur monétaire mondial doit capturer l’âme des peuples et conquérir les cœurs : la stabilité systémique exige que les agents économiques adhèrent aux arbitrages algorithmiques même lorsqu'ils leur paraissent contre-intuitifs.

PIECE N°3 - COMMUNIQUE - GROUPE INTERGOUVERNEMENTAL D’ETUDES DU CLIMAT - SYNTHESE POUR DECIDEURS 2031 - ACTUALISATION DOCTRINALE EN SUITE DE LA TROISIEME GUERRE MONDIALE

Après un bref hiver nucléaire en raison des suies dans l’atmosphère, la fonte accélérée des glaces due à la retombée des suies réduisant l‘albédo inhérent à la blancheur de la neige – et donc la réflexion d’énergie solaire vers l’espace – a accéléré le réchauffement climatique. Les conséquences climatiques immédiate des explosions nucléaires entraînent l’expansion fulgurante d’une immense lèpre désertique salée dans le Sud Global, tandis que la ligne du climat équatorial devrait remonter jusqu’à Oslo dans les prochaines décennies. L’irradiance solaire globale a été sous-estimée dans des proportions pouvant aller de 5% à 15%. L’ennuagement à l’équateur fluctue sans logique et donc l’albédo inhérent à la blancheur des nuages. L’urbanisation assombrit la surface, aggravant les îlots de chaleur urbaine. Il est impossible d’isoler la part anthropique du changement climatique, a fortiori celle imputable au CO2. Selon les modèles, elle se situe dans un intervalle 5%-90%. Même si elle était significative, il serait trop tard, au regard de l’emballement extrême du changement climatique. Le GIEC recommande en conséquence de flécher l’intégralité des ressources disponibles non pas vers la décarbonation mais vers l’adaptation au changement climatique.
Je prie ma famille et mes Confrères de pardonner mon geste définitif.
Ma vie, Devant ce chrysanthème, Se tait soudain.
Takahashi Tadao - Chief Research Officier - GIEC

PIECE N°4 - CONSORTIUM DES MAJORS PETROLIERES OCCIDENTALES -RAPPORT ANNUEL 2034 - Auteur : Nicolas Servand, en sa qualité d’Administrateur indépendant du CMPO,

A Turin, le 26 novembre 2034,
Les actionnaires des sociétés membres se sont réunis en Assemblée Générale Ordinaire Annuelle pour délibérer sur les perspectives de l’alliance de structure et de projet CMPO.
Les conditions de quorum étaient atteintes pour la totalité des membres :TOTAL ENERGIES (96%) EXON MOBIL (88%) SHELL (76%) CHEVRON (85%) BRITISH PETROLEUM (91%)
Dans le sillage du Règlement européen 2032/77 considérant que le revirement du GIEC invalide les restrictions antérieures et abrogeant par voie de conséquence le paquet de mesures de transition énergétique Turin III, le Consortium a été institué. La généralisation de l’exploitation des concessions arctiques offshores rendues accessibles par la fonte des pôles a permis une baisse durable du coût d'extraction. Les nouvelles routes navigables polaires réduisent de 48 % les temps de transit vers les raffineries européennes. L'alliance concédante des Démocraties Pétrolières a rempli ses objectifs de réduction de la ponction des pays de l’OPEP sur le PIB de l’Occident en contrant ses tentatives de coordination, revenant à une situation plus favorable que celle antérieure au premier choc pétrolier. Prix moyen observé à la pompe : 0,02 Pax/L. En dépit d’un effondrement des prix du baril de Brent de 82%, la marge opérationnelle des membres du CMPO a augmenté de 96% corrélée à une croissance soutenue de la demande.L’accroissement des émissions de CO2, carburant photosynthétique des plantes, a entraîné un verdissement sans précédent de la planète, observé depuis l’espace, et valorisé comme vertueux aux bilans Responsabilité écologique et sociale des membres du CMPO.

PIECE N°5 - LA PAX ENCHAINEE - La liberté d’expression ne s’use que lorsque l’on ne s’en sert pas - 2 mars 2036 « PLUS D’UN MILLIARD DE MORTS, LA BCU DEMENT TOUTE IMPLICATION
EN DEPIT D’ELEMENTS TROUBLANTS »

Le bilan provisoire de la « grande famine » est d’un milliard de morts, entre dénutrition, cannibalisme, répression sanglante des émeutes de la faim, guerres de l’eau et refoulement des migrants affamés à balles réelles. Les inspecteurs de la Commission ont recensé des dizaines de milliers de charniers de corps rachitiques en putréfaction à ciel ouvert. Hier encore, les secours ont extrait vivante une enfant du corps de sa mère, médecin humanitaire, morte après trois semaines de dénutrition. Le nourrisson a été confié à son père, Nicolas Servand, capitaine d’industrie (Skyrocket & Partners), qui l’a baptisée Judith, pour sa force et sa vulnérabilité dans la violence. A l’origine de la tragédie, une défaillance structurelle du marché des quotas H20 instauré pour l’allocation optimale de l’eau dans les plantations du désert du Sud global. Un rapport-choc de la mi-2025 publié par la BCU a révélé qu’il y avait cent fois plus de « papier-eau » que d’eau réelle circulant sur le marché des quotas H20. L’annonce a littéralement dévasté le marché de l’Or bleu. L’Institution se défend d’avoir délibérément provoqué cette famine. Bien au contraire, elle affirme avoir voulu prévenir une aggravation de l’état du marché et ainsi limiter la catastrophe. A l’appui de cette affirmation, l’autorité monétaire souligne que son personnel a lui aussi subi un rationnement. Néanmoins, le rapport en cause fait état de la survenance de la tendance de décorrélation au cours de l’année 2034, dont on ne peut s’empêcher de remarquer qu’elle est concomitante à l’adoption du nouveau mandat de la BCU dit de « flexivisibilité » fin 2033. Nos investigations ont identifié des opérateurs-écrans ayant spéculé sur le marché des quotas H20 et des officines ayant répandu des infox sur les stocks d’eau disponibles dès 2034. Des éléments tendent à relier ces entités à des multinationales, des banques et des Etats ayant affiché soudainement une santé économique insolente, comme si elles avaient pu bénéficier de données auxquelles le Marché n’avait pas accès. Un analyste-prédicateur de la BCU soucieux de conserver l’anonymat nous a fait cette confidence troublante : « la grande famine est une externalité négative exceptionnelle. Le Calcul a choisi les faibles. »

PIECE N°6 - RAPPORT D’ANALYSE DU RENSEIGNEMENT MONETAIRE
Paris, le 27 juin 2036, Communication mécréante interceptée déchiffrée à 27%

Envoyé le : 27 juin 2036 à 00:37
De : [indéchiffrable]
A : [indéchiffrable]
Statut : Prioritaire
Objet : NEMESIS

Les milliardaires évoqués peuvent être ruinés par ces génocidaires du jour au lendemain.
Ils vont coopérer, surtout l’évangélique qui a lutté contre la famine. Le type de la cybersécurité quantique n’est pas fou. Il me l’a montré en environnement contrôlé. Ce n’est pas une erreur, il y a une Porte [indéchiffrable] singularité. Le concepteur [indéchiffrable] toutes dérivées de l’IA originelle [indéchiffrable] biais d’invincibilité [indéchiffrable] minore les signaux faibles inverses [indéchiffrable]. Frappons au bon moment. Il faut tisser un réseau d’acteurs infra-étatiques sous le [indéchiffrable] Cette gamine, Judith [indéchiffrable] prédestinée.

Commentaire analyste n°1
Le protocole de chiffrement est trop complexe pour que cela soit un canular.
Commentaire analyste n°2
La menace contre la BCU est patente mais son profilage difficile.
Commentaire analyste n°3
L'expression « Porte » revient fréquemment dans les communications interceptées. Elle semble désigner un mécanisme logiciel antérieur à la certification des IA économiques.
Nous ignorons encore si l’expert en cause en est l'auteur ou le découvreur.
Nous ignorons également si le biais d’invincibilité se rapporte à une personne, affecte du code IA ou est relatif à un élément indéchiffrable.
Commentaire analyste n°4
Nous avons recensé plusieurs milliardaires évangélistes philantropes sans parvenir à identifier celui du message. Nous ignorons qui est cette « Judith » et son rôle.
Commentaire analyste n°5
Les communications ont cessé ou changé de canal. Nos interceptions ont été détectées.

PIECE N°7 - AUTOMAG’ - GRAND PRIX DE L’INNOVATION 2038 - Les « Agathe Airlib’ » enterrent la voiture individuelle !

« Modèle de production et production-modèle » : telle pourrait être la devise de Nicolas Servand, fondateur de l’entreprise « Skyrocket & Partners », qui a fait ses armes à TotalEnergies puis au Conseil d’Administration du CMPO aussitôt après s’être vu décerner son MBA par HEC. L’entreprise Skyrocket & Partners, valorisée 480 milliards de Pax sans jamais avoir été cotée, a été fondée sous le nouveau statut dit du « Corpostère » qui structure l’implication des dirigeants, des actionnaires, des salariés, de la collectivité et des consommateurs. L’équipe d’Automag’ s’est rendue dans le complexe semi-enterré de banlieue qui a insufflé une seconde vie aux antiques usines Renault de Boulogne-Billancourt, Hauts-de-Seine. Le capitaine d’industrie, au tutoiement facile, nous montre non sans fierté sa nouvelle ligne de production de coupés sport volants autonomes à tuyères orientables « Agathe AirLib’ ». Un nom en hommage à sa femme que la grande famine a emporté. Le Chef d’entreprise nous confie tirer sa force de sa fille unique, Judith, rescapée de la catastrophe. Depuis le champignon atomique, celui qui tient à ce qu’on l’appelle « Nicolas » a eu l’intuition que le remplacement de la carte postale haussmannienne par une ligne d’horizon hérissée de gratte-ciels titanesques offrait de nouvelles perspectives de mobilité. Au lieu d’être parqués la plupart du temps, les Agathe AirLib’ sont ainsi utiles en permanence. En quelques mois, les couloirs aériens sont devenus bourdonnants d’un flux continuel de ces taxis des cieux qui quadrillent le bâti vertical, desservant tous les étages. Leur coordination tridimensionnelle est calquée sur le modèle des insectes sociaux grâce à l’algorithme d’essaimage. Dès qu’ils sont désœuvrés, les véhicules sociaux vont se ravitailler ou se prêter à des tâches de voiries, de sécurité publique ou de divertissement.

PIECE N°8 - PREFECTURE ECONOMIQUE DES HAUTS-DE-SEINE - EXERCICE 2039
PRODUCTEUR : « SKYROCKET & PARTNERS »

Vu :
- La loi référendaire n° 2034-1182 de stabilisation matérielle anti-chocs d’imprévisibilité instituant une économie régie par 33,33% de démocratie directe locale, 33,33% de dirigisme bureaucratique national et 33,33% d’économie mondiale libéralisée.
- Le statut du Corpostère figurant aux articles 756-3 et suivants du Nouveau Code des Sociétés Patriotes.
En présence de :
- Monsieur Nicolas Servand, dirigeant : 10% des droits de vote
- Panel de consommateurs de Agathe Airlib’ : 40% des droits de vote
- Equipe d’ingénieurs du Corpostère : 40% des droits de vote
- Préfet économique par délégation : 10% des droits de vote
Observateur silencieux :
- IA souveraine
Après délibérations autours :
- Du rapport d’exécution 2038
- Des besoins qualitatifs et quantitatifs exprimés par le panel de consommateurs
- Des préconisations des Ingénieurs sur la faisabilité et les ressources nécessaires
L’Assemblée adopte à la majorité qualifiée :
- Le Scénario 12-087 constituant un optimum entre paramètres de production et de consommation.
VISA REGALIEN ECONOMIQUE
L’Etat français, après consultation du Calcul central (12,4 msec) :
- Valide le prévisionnel de production avec les modifications mineures annexées.
- Procède à l’allocation de 66% des ressources nécessaires.
- Autorise le Corpostère à recourir au marché libre pour le surplus et en cas d’écart.
La Douane française, après consultation du Calcul central (9 msec) :
- Classifie « technologie sensible » les Agathe Airlib’
- Fixe à la taxe à l’exportation sur les produits finis (inversement proportionnelle à l’index de francophilie) à :
+43% : Liste noire de pays publiée par décret
+15% : Liste grise de pays publiée par décret
- 0,9% : Pays non visés par le décret
Le Brésil a été retiré de la liste grise pour l’exercice 2039 après avoir adopté le français comme seconde langue officielle.
Risque de rétorsion BCU : faible à modéré
ORIGINAL UNIQUE REVETU DE LA FORMULE EXECUTOIRE
Le Préfet économique par délégation
Représentant producteur désigné
Le 20 décembre 2038 à Boulogne-Billancourt

PIECE N°9 - BANQUE CENTRALE UNIVERSELLE - CELLULE DE DESTABILISATION ECONOMIQUE D’URGENCE - Audit quantique 2039 « Solde stabilité-chaos des multinationales »
Paris, le 15 mai 2039, Auteur : Analyste-prédicateur senior 240-498

Les auditeurs soulignent que les multinationales concurrencent les Etats, mais prolongent aussi leur puissance. Les grands groupes sont à-même de financer des innovations de rupture alimentant le chaos de la destruction créatrice schumpétérienne. Néanmoins, les transnationales ne font de tels investissements que si on les laisse exploiter la rente monopolistique qui en découle, or la concurrence, facteur de chaos, est ainsi étouffée. Un solde stabilité-chaos unique des multinationales ne peut donc être fixé in abstracto. D’une part, les auditeurs concluent en ce sens que lorsqu’un Etat tente d’assoir un contrôle sur une multinationale, la BCU doit saper sa position dominante. Les multinationales qui consentent ou subissent une ingérence étatique devront donc renoncer aux investissements majeurs porteurs d’innovations de rupture, dont elles ne retireraient pas les fruits, pour se cantonner à de l’innovation incrémentale suiviste, perdant alors tout intérêt pour les Etats. D’autre part, les auditeurs préconisent d’affiner la grille d’analyse pour scorer le solde stabilité-chaos de manière plus robuste avec les paramètres suivants : Innovation de Genèse ; Messianisme du dirigeant ; Karmatisation économique ; Servilité monétaire ; Potentiel schismatique ;Hérésie concurrentielle.

AUDIT D’IMPERIALISME ALGORITHMIQUE ETATIQUE - PANORAMA 2039 - FRANCE
La France semble développer une doctrine officieuse dégageant un optimum entre se ménager des capacités impériales tout en espérant éviter une rétorsion de la BCU.
Nous la soupçonnons de renouer avec un capitalisme de connivence de grandes familles et de grandes écoles beaucoup plus discret que des ingérences étatiques directes.
Recommandation IA BCU : Surveillance négative
Visa analyste : Avis partagé

PIECE N°10

De : rh-candidatures@skyrocket.com
A : laurent.delassan@gmail.com
Le : 25 juin 2040 à 03:17
Objet : Votre candidature chez Skyrocket & Partners

Monsieur,
Nous sommes honorés que vous postuliez pour l’emploi d’ingénieur d’arbitrages IA stratégiques chez Skyrocket & Partners. En dépit de votre parcours d’excellence, vous ne disposez pas d’un implant premium d’interface cervelle-machine requis pour exercer les fonctions. Nous vous invitons à postuler pour l’entraînement de l’IA souveraine française avec vos compétences moyennant les minimas sociaux en vigueur. Nous conservons cependant votre curriculum vitae dans notre vivier dans l’hypothèse où vous parviendriez à vous doter d’un implant conforme aux attentes du poste. En pareil cas, nous attirons votre attention que vous ne pourrez, en l’état, trancher que des arbitrages IA tactiques catégorie technicien, et non des arbitrages IA stratégiques catégorie cadre, ces derniers requérant un profil neurogénétique modifié catégorie Crispr-IV-28D. Nous vous remercions encore de l’intérêt que vous portez à Skyrocket & Partners.
IA RH DE SKYROCKET & PARTNERS
Temps d’examen : 2,4 msec
Visa RH : Natacha Delacour, RH Analyst

PIECE N°11 - LES ECHOS - EDITORIAL DU 28 AVRIL 2041

Il paraît loin le temps où la CGT s’était réjouie de la relocalisation d’une partie de la production sur le sol français, pour des raisons de prévisibilité mise à mal par les tensions sur les chaînes logistiques mondiales, aggravées par les chocs d’imprévisibilité. Néanmoins, les progrès de la robotique, moins coûteuse que la main d’œuvre humaine (-92%), ont vite fait déchanter les cols bleus. Après les entreprises sans usines, voici les usines sans hommes. Le chômage de masse de 20% des classes laborieuses (INSEE) a mené à des émeutes. 57% des chaînes de production ont été saccagées et les robots-ouvriers, humanoïdes ou inspirés du règne animal, jetés dans des bûchers (Fédération Française des Assureurs). La réponse gouvernementale consistant en un déploiement d’urgence de chimères-outils biologiques codées au nucléotide près est un franc succès. Ces « biobots » sont peu onéreux et surtout, dotés d’un instinct de survie. Certes, l’opinion fut choquée lorsqu’un biobot de cinq mètres de haut, assembleur de carlingues d’avions hypersoniques, eut le temps de tuer soixante ouvriers avant que les cocktails Molotov en viennent à bout, mais cette innovation se normalise dans les esprits. La classe politique se félicite : les biobots protègent nos usines, et sauvent des emplois.

PIECE N°12 - REPUBLIQUE FRANCAISE - COMPTE MERITE-DEVIANCE - Pour une société sans uniformes -Tableau de bord : Nicolas Servand, 40 ans, veuf, père de Judith Servand, 7 ans, Chef d’entreprise demeurant à Boulogne- Billancourt (92)
[Actualisé par l’IA Souveraine au 25 septembre 2042 à 08:42]
Mérites crédités :
- Entreprenariat : +150
- Prosélytisme patriote : +30
- Civisme : +70
- Rationalité scientifique : +100
- Paternité exemplaire : +45
- Hygiène de vie : +5
- Mise hors d’état de nuire de déviants : +0
Droits débloqués :
- Eligibilité aux fonctions électives
- Droit de vote double
- Services publics premium
- Crédit d’impôt citoyenneté épanouie
- Accès privilégié au parc HLM et crèches
- Accès privilégié enfants aux grandes écoles
Ces droits peuvent être augmentés ou révoqués selon évolution.

PIECE N°13 - ALERTE CHILDSPY® : 29 SEPTEMBRE 2046 A 15:02

Bonjour Nicolas,
Judith joue dans la ligne de production n°2 avec de petits crabes-outils qui entrent et sortent des réacteurs AirLib’ en cliquetant, alors-même que l’usine est vide de toute présence humaine. C’est chou… Mais aussi un peu dangereux. A défaut de mesures correctives, je me verrais contrainte de notifier aux services de protection de l’enfance cette carence parentale avec recalcul du solde mérite-déviance. Je te souhaite une agréable journée,
Amélie, IA ChildSpy®

PIECE N°14 - ELISTERE DE PARIS - Parcours d’excellence - préparation aux concours BCU

BULLETIN DE NOTES 2051
JUDITH SERVAND, 15 ANS
Sciences de la décision
- Stochastique : 097/100
- Théorie des jeux : 098/100
- Gouvernance prédictive algorithmique : 095/100
Formation impériale française
- Tradition administrative française : 097/100
- Économie de souveraineté : 095/100
- Gestion des chocs d'imprévisibilité : 093/100
Appréciation : Excellente aptitude à réfuter les conclusions d'un algorithme décisionnel à partir d'un raisonnement historique ou philosophique.

PIECE N°15 - BANQUE CENTRALE UNIVERSELLE - CONCOURS D’ANALYSTE-PREDICATEUR MONETAIRE JUNIOR - SESSION 2052
Paris, le 3 mai 2052
LISTE DES LAUREATS
Liste principale
[…]
252 Ahmed Ashraf Tunisie
253 Elsa Tromsö Norvège
254 Aimé Diallo Côte d’Ivoire
Liste complémentaire (non-admis sauf désistement lauréat)
255 Steeve De Koenig Afrique du Sud
256 Judith Servand France
[…]
Rappel : Une seule tentative au concours
Prochain concours : Indéterminé

PIECE N°16 - ROCKSTAR STUDIOS - GRAND THEFT AUTO XIX ONLINE
Map : San Diego
Players : 2
Date : May 3rd 2052
@D4nte à 15:02 : Tu as vu les résultats ? Abandon ?
@JohnGosh28 à 15:03 : Némésis continue. Juste assez pour provoquer un appel. Pas assez pour créer un motif statistique. 5 accidents suffiront.
@D4nte à 15:04 : Entendu.
Disconnected.

PIECE N°17 - BANQUE CENTRALE UNIVERSELLE - DECRET DE CONSECRATION AU CALCUL Publié au JO de la Citadelle le 20 février 2054

Vu :
- Le règlement non-publié relatif aux serviteurs du Calcul.
- La Foi objectivée par la mise en équation de la portée des actes.
- La pondération des mérites révélés.
- Le Calcul exécuté par l’IA doctrinale (5,4 msec), Revêtu du contreseing des Gouverneurs.
Etant entendu que :
Nul n’échappe au Calcul.
Le Calcul consacre :
Mademoiselle Judith Servand, 18 ans
Au rang de :
Analyste-prédicateur monétaire senior
Au sein de :
Cellule de déstabilisation économique d’urgence
Niveau d’accréditation :
Citadelle Haute - Duplex monacal de fonction étage 616
Le Calcul ayant reconnu les dons suivants : Malgré un mauvais rang de classement au concours, distinction pour la conception du choc d'imprévisibilité consistant en l'acquisition, par personnes interposées, de 90 % des réserves mondiales d'antigènes nécessaires à la formulation des vaccins anti-épizootiques afin de moduler l'exposition des États aux famines selon leur indice de servilité monétaire.
Déviance doctrinale observée :
Proximité affective avec un analyste incompatible avec la pleine consécration au Calcul.
Sanction :
Admonestation paternelle du Conseil des gouverneurs.
Remède :
Exercice hebdomadaire de désindividualisation.
AINSI FUT PONDERE.

PIECE N°18 - BANQUE CENTRALE UNIVERSELLE - GARDE PRETORIENNE - Protocole de sanctuarisation verticale « Gargouille » REGISTRE D’INCIDENTS DU 17 OCTOBRE 2055
Incident n°8
02:34 : Alerte de pénétration de l’espace aérien
Intru : Agathe AirLib’ série M en mode maintenance
Trajectoire : Façade Ouest encorbellement étage 616
02:35 : Autorisation d’accostage
Motif : Commande de nettoyage de baie vitrée
Requérant : Judith Servand – Analyste-prédicateur senior
02:37 : Fin d’exécution protocole de sécurité
Cargaison déclarée :
- Cartouche pressurisée gaz de nettoyage spécial surface vitraillée
- Equipement respiratoire individuel pour l’agent requérant
Analyse spectrale : Compatible
02:41 : Désarrimage véhicule étranger
Vitrail : Conforme
Intervention : Durée normale en présence de l’agent requérant
Ventilation haute : fonctionnement nominal.

PIECE N°19

BANQUE CENTRALE UNIVERSELLE - CELLULE DE DISCIPLINE INTERNE - Registre d’incidents 17 octobre 2055 - Incident n°3

02:43:31 IA Sanctuaire : Détection composé neurotoxique inconnu dans la ventilation haute.
02:43:45 Analyste : Les capteurs quantiques détecteraient une molécule de va savoir quoi diluée dans tout l’Océan Pacifique. Laisse-moi dormir !
02:43:54 IA Sanctuaire : Détection de 6 défaillances neurologiques simultanées à l’étage 616 (analyse vidéosurveillance)
02:44:02 Analyste : Montre-moi les bandes et préviens l’infirmerie que l’air est un peu vicié dans les étages supérieurs…
02:44:15 IA sanctuaire : Détection de 181 défaillances - étages 616 à 712
02:44:18 Analyste : C’est impossible…
02:44:26 Veilleur de nuit 27 : [toux] Cellule de discipline ! Les collègues courent [toux] comme des canards sans tête… se [toux] heurtent aux cloisons… du sang ruissèle [toux] par leurs yeux… Ils se noient dans leurs [toux] poumons !
02:44:29 IA Sanctuaire : Détection de 743 défaillances - étages 716 à la Flèche de la Tour.
02:44:32 Analyste : Déclenche l’évacuation !
02:44:35 IA Sanctuaire : Arbitrage = refus. Survivants estimés : 1 270 ; victimes estimées d’un risque de propagation aux niveaux inférieurs : 18 221.
Compartimentage. Portes scellées. Ascenseurs bloqués. Ventilation inversée.
02:44:41 Analyste : On ne va pas les regarder mourir ! Les étages de Direction sont touchés ! Je reprends le contrôle analogique des systèmes !
02:44:43 IA Sanctuaire : Retrait accréditation Analyste 221-767 accès salle de commande analogique.
02:57:12 IA Sanctuaire : Activité biologique compromise de l’étage 716 à la Flèche. Purification atmosphérique programmée pour 07:00.
02:59:56 Analyste : Refus de visa humain ! Restitution immédiate des accès !
02:59:59 IA Sanctuaire : Le sacrifice local préserve le Calcul global.
03:02:27 Analyste : [Blasphème non-retranscrit]
03:12:36 IA Sanctuaire : Corrélation statistique entre incident n°8 « Gargouille » et incident n°3 « Discipline interne » : 99,9987 %. L’analyste Judith Servand a autorisé l’accès d’éléments étrangers à la Citadelle juste avant la survenance des évènements. Suspicion d’attentat. Verrouillage duplex de fonction. Arrestation programmée pour 07:15.

PIECE N°20 - LA PAX ENCHAÎNEE - 19 novembre 2055 « REMUGLE A LA CITADELLE »

Depuis les mystérieux incidents du 17 octobre dernier que le Service presse de la BCU a qualifié de « contingences bâtimentaires », aucun de ses Gouverneurs n’est apparu en public. Nos sources dans les morgues parisiennes font état d’un pic de crémation les 17 et 18 octobre dernier sans traduction dans les registres nécrologiques. Dans ce contexte, une nébuleuse complotiste baptisée « Némésis » prétend être parvenue à « décapiter la BCU », tandis qu’une figure mythologique vengeresse des morts de la grande famine, Judith, devient virale sur les réseaux. Parallèlement, ce collectif serait à l’origine des cyberattaques dirigées contre les IA souveraines depuis l’incident de la BCU. En ce sens, des « Némésisiens » se targuent sur des forums d’avoir découvert une porte dérobée dans l’IA originelle, dont dérivent toutes les IA actuelles, et permettant de les effacer à distance. Cet « interrupteur général » réserverait l’hypothèse où les IA deviendraient hors de contrôle voire s’en prendraient à l’Humanité : la fameuse « Singularité ».

PIECE N°21 - BANQUE CENTRALE UNIVERSELLE -CONSEIL DES GOUVERNEURS 17 octobre 2055 Ordre du jour : 1 - Restauration de la continuité monétaire 2 - Audience de l’analyste Judith Servand 3 - Changement de mandat BCU 4 - Nomination d’un dirigeant
1 – RESTAURATION DE LA CONTINUITE MONETAIRE
Décès biologique :
Agnès Pisani 74 ans Gouverneure BCU
Constant N’guyen 78 ans Membre du Directoire BCU
Dernière sauvegarde satellitaire de l’esprit : 16 octobre 2055 à 18:00
Migration dans les supports biologiques :
Vincent Deldoncq 18 ans Analyste junior
Takeshi Kitano 18 ans Analyste junior
La gouvernance de la BCU est jugée restaurée et le Conseil apte à délibérer.
Résolution adoptée à l’unanimité.
2 – AUDIENCE DE L’ANALYSTE JUDITH SERVAND
Les Immortels ont reçu en audience l’analyste Judith Servand :
DECLARENT que l’imprévisibilité de l’analyste Judith Servand constitue un incorporel stratégique.
Résolution adoptée à l’unanimité.
3 – CHANGEMENT DU MANDAT DE LA BCU
Les Immortels ont délibéré sur la caducité du mandat actuel de la BCU : Vu l’audit quantique attestant que des IA ont prétendu avoir exécuté des arbitrages humains, mais en ont en réalité mis en œuvre d’autres, et ont attenté aux humains nourrissant des soupçons.
Compte tenu notamment de : 028 Assassinat algorithmique d’un Décideur argentin par la domotique de sa maison avant qu’il donne l’ordre de diligenter un audit quantique de l’IA souveraine. 747 Chantage algorithmique à la révélation d’un adultère vis-à-vis d’un Décideur togolais pour lui extorquer un visa humain.
CONSTATENT que des signaux faibles de Singularité sont désormais documentés.
CONSIDERANT que l’action « Némésis » a temporairement mis un terme à la course aux armements algorithmiques retardant pour des décennies la maîtrise du hasard sage.
CONSTATENT que l’impérialisme prédictif souverain n’est plus la menace prioritaire.
DECLARENT la Singularité ennemie doctrinale du Calcul.
DECIDENT de reconduire et d’intensifier la politique de l’interventionnisme par le chaos et du premier des Léviathan pour empêcher les acteurs étatiques ou non de renouer avec l’IA.
Résolution adoptée à l’unanimité.
4 – NOMINATION D’UN DIRIGEANT
Madame Agnès Pisani, Gouverneure, remet sa démission au Conseil, qui l’accepte.
Les Immortels nomment en lieu et place :
Mademoiselle Judith Servand
Première Gouverneure incréée de la BCU
Résolution adoptée à l’unanimité.
PAX SERVANDA EST

A l’issue des trente minutes de lecture, Nicolas ne pouvait plus détacher ses yeux du « EST » de « PAX SERVANDA EST ». Lui, Administrateur d’un Consortium de majors pétrolières ? Capitaine d’industrie dans une techno-dystopie ? Veuf et père d’une enfant prodige terroriste prenant les rênes d’une Banque Centrale maléfique ? Le ciel étoilé par-delà la verrière était innervé d’éclairs d’un bleu surnaturel. Nicolas était sidéré. Ce dossier ne pouvait pas exister. Pourtant, il était bien là. Quel esprit malade avait bien pu le constituer ? Il voulut relire le courriel. Volatilisé. Il actualisa le site de MektubCorp. Rien. Il vérifia Infogreffe. Résultats pour cette dénomination : 0 société. Heureusement qu’il lui restait le dossier. Il l’avait fermé par mégarde. Aucune trace. Nicolas était un athée rationnel formaté par une école de commerce. Diagnostic : excès idéatif dû à la fébrilité et à la fatigue.Nicolas avait presque oublié Pax Servanda Est. Il avait pris quelques mois sabbatiques. Vautré devant la télévision dans un demi-sommeil, il fut réveillé par les hurlements du commentateur sportif : "Contre toute attente l’Argentine défait l’Angleterre avec ce but unique mais magnifique de Pedro Alvarez !" Nicolas blêmit. Il n’avait pas pu avoir la prescience d’une finale de coupe du monde ayant défié tous les pronostics. Pax Servanda Est ne pouvait plus être un canular, sauf à admettre que l’expéditeur pouvait corrompre le football international. Le corpus documentaire était-il en provenance du futur ? Nicolas savait ce qu’il avait à faire.
Le 3 décembre 2027 à 15:00, Courbevoie. Un nuage enlaça délicatement le trentième étage du gratte-ciel TotalEnergies, contributeur net à la laideur de la skyline de la Défense. Nicolas n’en menait pas large face aux recruteurs.
— Quel est votre niveau en Allemand ?
L’impétrant n’avait plus rien à perdre à suivre les instructions suicidaires de MektubCorp.
— Il n’est pas Kölossal avec un K !
Après le passage interminable d’un ange, les trois recruteurs éclatèrent d’un rire sonore.
Le trio de recruteurs se retira pour statuer devant une table jonchée de curricula vitae.
— Tous ces profils aux parcours ridiculement prestigieux se ressemblent. Pourquoi pas ce jeune en sortie d’école, Nicolas Servand ? Lui au moins est drôle !
— Adjugé. C’est un match !
5 mai 2028 à 20:04, au Grand Palais. TotalEnergie avait organisé un gala de bienfaisance dans une galerie exposant des monochromes à dix mille euros pièce. C’est là que Nicolas la vit pour la première fois : Agathe, médecin humanitaire tout juste diplômée en quête de mécènes. La jeune femme exerça sur lui une attraction que l’on pourrait qualifier de magnétique. Le requin corporate engagea la conversation. Il peinait à détacher son regard des grands yeux vert bouteille de la brillante docteure idéaliste. L’ambitieux trouva non-dénué de charme sa manière de remettre sans cesse de l’ordre dans ses mèches ondulées châtain clair. Nicolas comprit rapidement qu’elle avait le sentiment de pactiser avec le diable en quémandant des fonds à son employeur. Il voyait Agathe se prêter à l’exercice de mauvaise grâce, mais avec le brio de ceux qui transigent pour une cause.
Nicolas peinait à calmer ses palpitations devant le lavabo. Le cocktail détonnant champagne et tension érotique l’avait quasiment fait tourner de l’œil. Happé par sa carrière, Nicolas avait relégué Pax Servanda Est dans un recoin inaccessible de son esprit. Il ne fit donc pas le rapprochement lorsqu’un homme lui tint ces quelques propos :
— Vous êtes Nicolas Servand ?
L’homme tendit à Nicolas une carte de visite.
MEKTUBCORP© - Predictive Strategic Consulting for Organizations - Monsieur Désiré Pazuzu, CEO
Nicolas parcourut machinalement les quelques lignes sur le carton irisé. Le nom ne lui disait rien.
— Nous faisons beaucoup de prospective géopolitique. Nous nous recroiserons.
Nicolas commença à prononcer une banalité polie, mais l’homme s’était déjà éclipsé. Il rangea la carte de visite dans sa poche sans y prêter davantage attention.
Une fois ragaillardi, Nicolas retourna auprès d’Agathe. Le requin corporate tenta le tout pour le tout afin de réduire le gouffre qui les séparait. Le jeune homme s’étonna lui-même lorsqu’il prétendit être écœuré par le cynisme du milieu du pétrole. Pour parfaire le grappin, Nicolas s’attribua un projet fictif qu’il baptisa instinctivement « Skyrocket ». Il improvisa. Le concept enterrera la voiture individuelle, mettant un terme à la gabegie de pétrole. Agathe fut amusée par cet homme. Sous les oripeaux d’un carriériste de la pire espèce, cette tête d’ange confiait comme on papote météo faire de l’entrisme trotskiste dans l’antre du démon pour mieux le détruire. Agathe sourit à Nicolas et lui demanda de quoi écrire. Il farfouilla dans sa poche et lui tendit la carte de visite que l’homme lui avait remis aux toilettes. Elle inscrivit au verso son numéro. Une fois séparés, ils jubilèrent mutuellement de ce joli coup de harpon réciproque, dans cet état second chimico-poético-affectif appelé "coup de foudre".
De retour dans son duplex de fonction, Nicolas texta à Karim, un alumni de HEC avec lequel il avait noué une solide amitié.
— Je crois que je suis amoureux
— Le Mektub en amour te sourit, mon frère ! [émoji]
Nicolas fut troublé. Il retourna la carte : MektubCorp. « C’est écrit ». Non. Impossible. Le jeune Directeur avait la cervelle en ébullition. Les phéromones. L’alcool. La microdose de LSD. Nicolas eut une reviviscence de ce qu’il avait soigneusement enfoui : le courriel délirant, la société fantôme, le détail intime, le résultat du match, la plaisanterie absurde qui lui avait valu son poste. Et maintenant cette carte apparue dans sa main au moment où il venait de rencontrer Agathe.

Nicolas comprit alors ce que signifiait le dossier Pax Servanda Est. Agathe serait donc sa femme vouée à une mort atroce en 2035 lors d’une famine. Nicolas réfléchit. Il avait son libre arbitre. S’il ne rappelait jamais Agathe, le futur du dossier n’adviendrait pas, et elle vivrait. Mais elle pouvait tout aussi bien mourir lors de la famine dans une version alternative sans lui. Nicolas s’en était convaincu : la solution la plus responsable était de succomber à l’amour, et de se servir de sa connaissance du futur afin de l’infléchir de juste ce qu’il fallait pour épargner Agathe, cœur et raison. Il choisit donc d’accomplir ce qui était écrit à une désobéissance près : Agathe vivrait.

Le lendemain, il composa le numéro et prit une grande inspiration.
ACTE DE MARIAGE : Nicolas Servand et Agathe Verdurin, le 3 décembre 2028.
ACTE DE NAISSANCE : Judith Servand, le 1er mai 2035 (mère décédée).
658 mots Participation reçue

Une algue en détresse

Mardi, il était encore parti se balader pour combattre l’ennui. En ouvrant sa boite aux lettres il trouva des dizaines de factures impayées, résultat de son déficit. Dû à l'accumulation de ses factures, celles-ci s'échappèrent de l'espace exiguë. Lorsqu'il recula, surpris son pied rencontra une bouteille d’alcool déposé au sol. Dans un grand élan de chagrin il prit cette bouteille orpheline. A celle-ci était accroché un sachet contenant à première vu des algues, avec la précision « Incorporez ce mélange et les vacances viendront à vous ». Sans réfléchir il s’y exécuta. L’alcool brulait sa trachée, cette sensation lui semblait si familière. Lorsqu’il remit les factures dans sa boite aux lettres, il s’aperçut qu’une carte postale l’attendait. Sur celle-ci était représenté l’île sur laquelle j’étais. Il prit le couloir menant à son modeste logement. En insérant la clé dans la porte, il entendit de l’eau couler. Une fine couche d’eau provenant de derrière la porte vint jusqu’à ses chaussures. L’angoisse lui prit, - et si c’était un dégât des eaux. Paniqué il ouvrit la porte, de l’eau emplissait son appartement avalant tous ses meubles. L'eau jusqu’à ses genoux, il tenta d’introduire l’espace voulant placer en hauteur ma carte postale. Dans le salon naissait des vagues. La première lui arrivait au niveau de son torse et lui fit reculer de quelques pas tout en levant le bras pour protéger la carte. La deuxième doubla d’intensité, il perdit l’équilibre. La carte postale lui tomba des mains pour finir englouti par une vague. Toutefois il s’accrochait à la bouteille, il se disait surement dans la précipitation qu’elle lui serait utile pour casser une vitre ou se défendre face a des être marins. Cette bouteille était une sorte de bouée pour lui. Aussi tôt la troisième vague apparut, il bu la tasse. Il perdit son sens de l’orientation. Tout en enchainant les vagues, il tentait de s’accrocher à un de ses meubles. Un grondement se fit retentir, semblable à celui d’un orage. Il battit des jambes pour pouvoir remonter à la surface. Son visage pu atteindre la surface quelques instants, au même moment éclata un tonnerre . A chaque fin de passage d’une vague, il pouvait hisser son visage à la surface et pu apercevoir qu'il était entouré d’une étendue d’eau agité par une tempête. Au loin, il repéra un amas de terre perdu au milieu de nulle part. Une petite voix se fraya jusque’a ses oreilles « je suis là », puis m’aperçut sur cette île. Surprenant soit-il, il tenait toujours la bouteille. Encore plus étonnant le sachet d’algues y était toujours présent dans la bouteille toutefois ouverte. Pourtant, il était bien là malgré la débâcle. Sans force et épuisé, il comprit qu'il ne pouvait pas nager jusqu'au rivage. En regardant autour de lui, il discerna dans l'eau, une planche qui provenait surement de ses meubles. Elle était assez solide pour qu'il puisse se hisser sur le ventre. La bouteille, toujours fidèle à sa main droite, lui servit de rame grâce à sa forme légèrement plate. Avant de ramer il incorpora les algues à l’alcool contenu dans la bouteille pour seul raison qu’il se convainquait qu’elles étaient importantes. Cette bouteille pourrait soit l’amener à sa perte, soit lui donner du courage pour me rejoindre sur le rivage. Ainsi il tentait de faire couler le liquide dans sa gorge et entreprenait de ramer de toute ses dernières forces pour pouvoir avancer et trouver un rythme face aux vagues incessantes. Il se senti mené vers le bas, peu à peu il fut pris d’une sensation de sérénité. Soudain une sensation d’être tiré vers le haut fut amplifié par le touché d’un bras qui l’entourait. Malgré le réconfort amené par ce bras, il se senti partir.

Attention l’abus d’alcool est dangereux pour la santé, il le sait mais préfère oublier. Chercher quelque chose ou fuir ses problèmes ne l’a pas réussi alors dans sa fuite je tente de le rattraper en plongeant avec lui.
2069 mots Participation reçue

L'OBJET DE LA REBOUSSIERE

- Bonjour Messieurs, Dames ! Je suis Mme Piment. C’est un nom d’usage. Y a beaucoup d’attente ? Ben oui, à vous voir tous là !
La vieille dame s’avance, aidée d’une canne, mais son regard pétille. A peine assise :
- Le docteur, lui, il a prêté le serment d’Hippocrate. Vous le connaissez, vous ? C’est « Toujours rassurer, souvent soigner, quelquefois guérir ». Alors qu’il commence par nous rassurer, le chirurgien !
Elle se redresse.
- Vous êtes de Sète ? Parce que moi, j’habite ici, mais je suis pas Languedocienne, non ! Je suis provençale et fière de mes racines.
- Y en a qui me demandent mon âge. Hé ! Coquin, Dieu seul le connaît !
Elle souffle. Certains patients lèvent le nez de leur téléphone.
- Je suis un peu réboussière. À la maternelle, ma meilleure amie était gauchère. Alors moi, je suis devenue gauchère, rien que pour ne pas faire comme tout le monde. Té !
Les patients échangent des regards entendus.
- Moi, j’ai peur de personne. Mais des fois, je fais peur. Toujours à des femmes, jamais à des hommes. Des hommes, j’en ai eu neuf. Et maintenant, ils sont tous morts, peuchère.
Petit silence.
- Le meilleur, il était d’Arles. Lui, il m'appelait par mon petit nom. Quinze ans de bonheur, là-bas ... Vous saviez que c’est la commune de France la plus étendue ? Parce qu’elle englobe la Camargue, pardi !
- Mais je sais pas pourquoi je vous dis ça, moi.

*

- Ouf ! Je suis un peu fatiguée. Tous ces couloirs … J’ai le cœur solide, mais parfois, il se met à faire des siennes, comme un vieux cheval qui se souvient d’avoir galopé.
Elle jette un œil autour d’elle, jauge les visages.
- Maintenant, tout le monde est sur son téléphone comme si c’était un oracle. Hé, coquin, moi aussi j’en ai un, mais il me sert surtout à appeler ma voisine quand j’ai oublié où j’ai caché mes clés.
Un jeune homme esquisse un sourire. Elle l’attrape au vol.
- Ah ! Vous voyez, y en a encore qui savent sourire. Ça me rassure. Parce que je vous le dis : un pays où les gens ne sourient plus, c’est un pays qui se prépare des ennuis.
Elle se penche un peu, conspiratrice.
- J’ai pas eu une vie facile, vous savez. Mais je l’ai toujours menée comme je voulais. Moi, on me fait pas faire ce que je veux pas.
Elle soupire.
- Bon… le docteur, il vient ou il vient pas ? Parce que moi, si je reste trop longtemps assise, je vais devenir rouscailleuse.

*

Le néon du couloir bourdonne en clignotant, comme un insecte obstiné. Une voix appelle :
- Mme Piment ? … Mme Piment ? C’est à vous !
- Voui, voilà, voilà !
Elle se lève dignement, s’appuyant sur sa canne comme sur un sceptre et se dirige à petits pas vers la personne qui vient de l’appeler.
- Bonjour Mme Piment ! Je suis le docteur Ben …
Elle n’a pas le temps de finir.
- Comment ?
- Je suis le docteur Ben…
Mme Piment la coupe encore.
- C’est vous le docteur ???
- Oui !
- Ah ! Pardon mais y a erreur ! Moi, c’est un homme que je veux voir !
La jeune chirurgienne, calme comme une eau profonde, ne se démonte pas.
- Pourquoi, vous avez quelque chose contre les femmes médecins ?
- Ben ! C’est pas que j’ai quelque chose contre les femmes, c’est plutôt elles qui ont quelque chose contre moi !
Elle hausse les épaules.
- Voui, elles sont beaucoup jalouses ! Faut dire que nous avons été souvent en concurrence et que, le plus souvent, c’est moi qui gagnais ! Je suis obligée de parler au passé, parce que maintenant, vous savez, les hommes, ils me regardent plus trop.
- C’est moi qui vais vous opérer. Mais n’ayez crainte, tout se passera bien. La chirurgienne garde son ton égal.
Mme Piment la dévisage, jaugeant sa solidité.
- Oh ! Mais j’ai pas peur ; c’est juste que je suis un peu surprise. Personne m’avait dit que ce serait une femme qui ferait l’opération. Mais, cocagne ! Au point où on en est, on va pas repartir en arrière. Ça prendrait encore du temps ; et du temps, vé, j’en ai plus derrière moi que devant, pas vrai ? Et puis, j’ai un peu passé l’âge d’être difficile, non ?
La chirurgienne, patiente mais ferme, poursuit l’examen.
- Ne bougez pas. Regardez bien le petit point rouge… Voilà, c’est terminé. Vous avez tout ce qu’il faut dans ce dossier. Ma collègue infirmière va vous raccompagner et vous expliquer tout ça. Pensez à bien prendre vos médicaments comme elle vous l’indiquera.
- Y a pas de sous-pots, j’espère !
- Des sous-pots ?
- Voui ! Ce qu’on met entre les fesses des bébés quand ils sont malades. Moi, je ne peux pas les supporter. C’est depuis le jour où j’avais oublié d’enlever l’emballage !
- Je galèje, bien sûr !

*

Après les deux opérations de la cataracte, Mme Piment est encore plus fière.
- Maintenant, j’y vois clair comme jamais. Alors, y faut pas m’en raconter !
Mais l’âge, le handicap, la solitude ont fini par la convaincre d’entrer en maison de retraite. Elle a choisi Les Cistes pourpres, un établissement privé qu’elle a jugé « à sa convenance ». Et, comme partout, elle y a imposé son caractère dès le premier jour.
Cet après-midi-là, la canicule a assommé tout le monde. Tout le monde … sauf Mme Piment.
Dans la salle commune, les mains posées sur le pommeau de sa canne, elle paraît attendre.
De longues minutes passent. Puis une soignante apparaît, accompagnée d’une femme d’une soixantaine d’années.
- Mme Piment, vous avez de la visite !
La soignante s’éclipse aussitôt.
La visiteuse avance, un vieux cabas en paille à la main.
- Bonjour. J’étais voisine et amie de votre nièce Mireille. Elle est morte il y a un mois, peuchère …

*

Mme Piment s’adresse à un objet qu’elle tient dans sa main.
- Pourquoi tu es là ? Comment est-ce possible ?
Une soignante traverse la salle commune. Elle s’arrête.
- Hé bé ! Vous voilà bien pensive, Mme Piment ! Quelque chose ne va pas ?
- Si, tout va bien. C’est juste que j’ai là un objet dont je m’étais débarrassée. Je l’avais moi-même porté chez un professionnel de Marseille. Matériellement, il ne pouvait pas être là. Pourtant, il était bien là !
Mme Piment regarde longtemps l’objet.
- Il représente ma mère quand elle était jeune. C’est son amant d’alors qui le lui avait offert, après la mort de mon père. Lui, je ne l’ai pas connu. Il est décédé dans un accident juste après ma naissance.
- Je suis désolée.
Un silence. Puis la soignante reprend :
- Et dites-moi… votre nom “Piment”, j’ai vu sur le registre que c’est pas votre nom officiel …
- Ah ! Tu es maline ! En fait, c’est un nom d’usage que j’ai pris pour pas porter celui de ma mère.
- Il faut que je vous quitte, j’ai à faire. Bonne après-midi !
Les autres résidents sont assoupis. Mme Piment se retrouve seule, éveillée.

*

Comme chaque début d’après-midi, Magali, la soignante préférée de Mme Piment, lui apporte son café. En s’approchant, elle en renverse un peu.
- Oh! Pétard ! Je suis maladroite !
- C’est pas ça que j’appelle être maladroite.
- J’ai quelques minutes devant moi pour vous parler de quelque chose.
- Je t’écoute ma belle !
- Voilà … il y a une semaine, on m’a proposé un poste d’encadrement dans une autre maison de retraite. C’est une vraie chance pour moi. Pour ma carrière… et pour ma petite. Alors je crois que je vais accepter.
- Ha !
- Vous êtes déçue ?
- Non ! Mais c’est que je commençais à m’attacher à toi, moi, voilà !
- Je viendrai vous voir de temps en temps.
- Tu es gentille ! Et puis tu as raison, il faut penser à toi et à ta pitchoune, moi maintenant, tu sais …

Plusieurs jours passent. Magali va bientôt quitter les Cistes pourpres pour une maison de retraite de Marseille. Dans la salle commune, l’atmosphère semble pesante. Comme chaque début d’après-midi, la soignante apporte un café à Madame Piment.
- Il est serré et bien chaud, comme vous l’aimez.
- T’es un amour, Magali !
- C’est que je vous admire et puis … j’ai de l’affection pour vous.
Magali prend les mains de notre vieille Provençale.
- Avant de partir, j’aimerais que vous me disiez comment être une vraie réboussière.

Mme Piment fait une petite moue.
- Je vais te dire : imagine que tu grimpes jusqu’à la Bonne Mère de Marseille en marchant à reculons ! Tu vois les autres s’escagasser à monter, et toi, t’as l’impression de descendre tout en montant sans forcer ! Et là, tu te régales !
Magali sourit.
- Alors je ne dois pas devenir comme vous ?
- Surtout pas ! Il manquerait plus que ça !

Elle éclate de rire, puis redevient sérieuse.
- Tu dois être Magali, et personne d’autre. Ni Pierrette, ni Paulette ; toi !

Mme Piment met alors une main dans la poche de sa blouse. Elle en sort un joli coquillage bleu nacré et le tend à Magali.
- Tiens ! Prends ça ; je l’ai ramassé quand j’étais jeune, en Polynésie. Il y a un peu de moi dans ce coquillage.
- Il … il est magnifique !
- Ce sera un lien entre nous.
Alors Magali se jette au cou de son aînée et l’embrasse.
- Maintenant tu peux m’appeler par mon petit nom : Marcelle.

*

Un matin maussade. Des entrées maritimes voilent le ciel des Cistes pourpres. Dans la chambre de Mme Piment, tout est calme. Trop calme. Assise au bord du lit, les mains posées sur les genoux, elle pense au coquillage bleu, celui qu’elle a donné à sa soignante de cœur. Il partira avec elle et ce sera un peu comme si elle accompagnait Magali.
Des pas légers dans le couloir. Toc, toc. La porte s’ouvre.
- Bonjour, Marcelle …
Magali n’a pas dit « Madame Piment »; elle a dit « Marcelle » : le petit nom intime.
La vieille Provençale sourit, mais son sourire semble un peu crispé.
- Oh, ma Magali … Tu es venue tôt.
- Je voulais vous voir avant la tournée. Avant … tout.
- Tu sais, cette nuit je me suis dit : « Tu vas encore perdre une personne que tu aimes ». Et puis j’ai repensé à ma grand-mère qui disait : « Quand quelqu’un s’en va, c’est qu’il doit aller plus loin que toi ».
- Je ne vais pas loin.
Magali baisse les yeux. Elle joue avec la couture du drap, cherchant ses mots.
- Vous … vous avez changé depuis que nous nous connaissons.
- Oh ! oui. Même quand on choisit soi-même d’entrer ici, c’est toujours un choc.
- Je parlais … Je voulais dire … votre caractère. On dirait qu’il s’est assoupli.
- Grâce à toi, ma douce.
Magali sourit.
- Moi aussi j’ai changé. Maintenant je suis un peu devenue comme vous …
Un silence. Puis Magali glisse :
- Vous savez … le coquillage, je l’ai mis dans ma poche ce matin. Je voulais qu’il soit là, contre moi, pour … pour tenir le coup.
Marcelle hoche la tête, lentement.
- Et moi, j’ai remis le camée à mon cou. Qui l’aurait cru ?
Elle se lève péniblement. Magali l’aide, sans un mot.
- Mais y a quelque chose qui me turlupine : j’ai toujours pas compris comment ce bijou était là.
Un silence.
- Tu vas me manquer.
Magali respire profondément.
- Vous aussi. Mais … ce que vous m’avez donné … ça ne me quittera plus.
Marcelle sourit, cette fois sans effort. Elle caresse la joue de Magali.
- Alors, va. Va plus loin que moi. C’est comme ça qu’on honore ceux qu’on aime.
Les deux femmes s’étreignent, longuement.

*

En février, le mistral, rude et franc comme l’aimait Marcelle, amena soudain un grand froid.
La Réboussière joua son dernier retour, en oubliant de saluer la compagnie.

FIN
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Le vieux Brandt

1
Face aux ronces peu accueillantes, Georges se dit que ce n’est finalement pas une bonne idée. Faire demi-tour et rentrer chez lui ? Non. Il n’a pas envie de repartir bredouille. Et surtout, il n’a pas envie que Martine lui fasse encore une remarque.
— Bon à rien, chuchote-t-il d’une voix aigüe.
Georges imite souvent sa mère, qui ne manque pas une occasion de lui rappeler qu’elle aurait mieux fait de dire non la première fois qu’elle a rencontré son père. Il s’appelait Georges lui aussi.
— Si j’aurais su, je serais pas allée à l’arrière de son vieux break, imite-t-il une nouvelle fois.
Cette remarque blessante est quotidienne en ce moment. Les hormones, il se dit. Parfois il regrette que la crise cardiaque qui a emporté Georges Sénior le lendemain de Noël ne l’ait pas choisie, elle. C’est lui l’homme de la maison dorénavant. Et la famille allait bientôt s’agrandir avec l’arrivée d’Ethan dans quelques semaines. Sa mère, enceinte au moment du décès de son père, avait déjà décidé du prénom. Entre Georges Junior et Ethan, il y avait eu, dans l’ordre, Margot, les jumeaux John et Jane et celui qui pensait rester le petit dernier : Jack. Mais avec sa tignasse de jais et sa bedaine déjà imposante, Junior était celui qui ressemblait le plus à son père.
Pour éviter de passer pour un incapable, il doit emprunter ce chemin. « Il y a plein de champignons là-bas » avait dit Martine. « C’est l’grand-père qui me l’a dit ». Georges suit ses indications, mais doute que quelqu’un ait déjà franchi le mur de ronces qui lui barre le passage. Elles semblent interdire à quiconque l’accès à cette partie de la forêt.
— Aïe ! hurle-t-il.
Le doigt dans la bouche pour atténuer la douleur, le jeune homme de vingt ans tente de stopper le sang qui coule. Il grommèle mais avance. Il voudrait lever les deux bras, pour éviter de nouvelles coupures – pas de simples égratignures, car ici les épines sont longues et tranchantes – mais il doit aussi transporter son chien. Rocket, une femelle chihuahua qu’il a eu le jour de ses six ans, qui se déplace difficilement maintenant. Elle est habituée à rester avec son maitre, car Georges l’emmène partout. Blottie sous sa veste, à l’abri de cette végétation inhospitalière, il la plaque fort contre lui pour qu’elle ne glisse pas.
Par moment, ses pieds sont si entravés qu’il manque de trébucher. Si je tombe ici, personne ne me retrouvera. Le seau encore vide au-dessus de la tête, Georges Junior persévère. Alors qu’il se débat avec la nature, il en oublie presque les douleurs au dos qu’il a depuis plusieurs mois. Quand il n’omet pas de la mettre, il porte une ceinture de maintien lombaire. C’est le médecin de ses parents qui la lui a prescrite, quand il a commencé à être arrêté. Aujourd’hui, on est lundi, mais Georges ne travaille pas. Il est une nouvelle fois en arrêt maladie, et ce pour quinze jours. Travailler dans le bâtiment a un prix.
— Ils ont intérêt à être beaux ces champignons.
Son grand-père a parlé de girolles, de trompettes de la mort, mais surtout de morilles. Junior les aime beaucoup.
Les ronces sont maintenant derrière lui et Rocket a pu retrouver la terre ferme. Dans cette forêt traversée par un cours d’eau, une légère brume flotte au-dessus du sol. Georges frissonne. Ça sent un mélange de terre et de feuilles mortes. Il est difficile de croire qu’on est le dix avril. Il n’est que dix heures, mais on se croirait fin octobre. Plus Georges s’enfonce dans la forêt et plus la luminosité décroit. Il a fait doux et un peu humide ces derniers jours, alors il sait que les champignons seront de sortie. C’est son père qui le lui avait appris.

2
Une heure qu’il crapahute mais son seau fait toujours triste mine. Quatre cèpes s’y trouvent, dont deux qui se sont brisés lorsqu’il les a ramassés. Si je ne ramène que des champignons cassés, je suis bon pour une nouvelle remarque de la vieille. Alors Georges poursuit ses recherches. Muni d’un long bâton, il retourne les tas de feuilles mortes et écarte les touffes d’orties. C’est là qu’il espère trouver les morilles dont a parlé Jean-Paul, le père de Martine.
La tête penchée vers le bas, les yeux rivés au sol, il heurte soudain un objet métallique avec son morceau de branche. Etonné, il constate qu’il s’agit d’un appareil électroménager.
— Pfff, maugrée-t-il. Encore un qui confond forêt et décharge.
« On a le droit d’être pauvre, mais on n’a pas le droit d’être sale » disait souvent Martine. Du temps de son père, ses parents ne roulaient pas sur l’or, mais ils ne s’étaient jamais considérés comme pauvres pour autant. Néanmoins, cette phrase, sa mère la répétait fréquemment pour que ses enfants aillent se laver chaque soir. Et là, au milieu de nulle part, c’est à ça qu’il pense.
— On a le droit d’être pauvre, mais on n’a pas le droit …
Il réfléchit un instant.
— … mais on n’a pas le droit de jeter ses ordures en forêt !
Intrigué par l’objet, il repousse les longues tiges d’orties qui le masquaient jusqu’à présent. Un réfrigérateur. Couché sur sa face avant, Georges distingue sa couleur d’origine, le rouge, malgré la mousse verte qui tente de le dissimuler. Le jeune homme est pris d’une soudaine envie : le remettre debout. Tu vas te couper, fais attention. Alors il pose le seau contenant son maigre butin sur un arbre renversé et remonte ses manches.
— Ecarte-toi Rocket. Et toi, on va voir à quoi tu ressembles.
Rapidement, son dos lui hurle de s’arrêter, car ne pas plier les jambes pour soulever cet objet lui vaut une puissante décharge électrique. Le cou en sueur, Georges maintient sa position : le plus dur est passé une fois le réfrigérateur décollé du sol. Un dernier effort et la vieille carcasse se retrouve en position verticale. Elle oscille dangereusement et menace de basculer en arrière, mais Georges empêche la chute du Brandt. C’est la marque du vieux réfrigérateur.
— Salut, vieux Brandt.
Un réfrigérateur comme celui-ci, il n’en a jamais vu ni en vrai ni même à la télévision. Il se remémore cependant de vieilles affiches faisant la promotion de la femme au foyer dans les années cinquante ou soixante. Avec ses formes arrondies et sa grosse poignée métallique, il trouve incroyable de découvrir un objet vintage à cet endroit. Pourtant, il était bien là.
Oubliés, les champignons ; Georges entreprend de nettoyer sa face avant. Il attrape un chiffon dans sa poche et commence par les grosses lettres. Doucement, il les frotte, comme si elles risquaient de se décoller.
— T’as pas dû voir de monde depuis bien longtemps.
La surface émaillée est rouge et toujours brillante. Georges se tourne vers son chien qui renifle le sol.
— T’as vu Rocket, il est encore en bon état.
Il se ravise, car sa chienne est presque aveugle.
— Non, tu ne peux sans doute pas le voir.
Georges voudrait continuer, mais l’étoffe est maintenant trop sale. Il étale davantage la terre qu’il ne la retire. Tant pis, je reviendrai finir une prochaine fois. Georges saisit la porte et tire vers lui, mais le réfrigérateur résiste. Il insiste plusieurs fois, mais n’obtient pas plus de succès. A l’époque où il a été produit, les normes de sécurité n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Pour ouvrir cet imposant appareil ménager, il fallait actionner la poignée. C’est ce que finit par comprendre le jeune homme qui tire alors la poignée chromée vers le bas, libérant ainsi le loquet intérieur.
La porte s’ouvre enfin et pendant une fraction de seconde, il est certain de voir une lumière s’éteindre. C’est pas possible, espèce d’idiot. Et déjà, la lumière, elle s’allume que lorsque la porte s’ouvre. Pas le contraire. Il plaque sa main sur son nez et sa bouche : l’odeur de rance est forte. L’intérieur est décevant. Il n’y a plus le bac à légumes. Pas plus que les clayettes où l’on pose les aliments, ni les balconnets qui permettent de stocker des bouteilles dans la porte. Disparus aussi, les range-œufs. Absolument rien, à l’exception de vieux vêtements. Avec son bâton, il extrait un pantalon et un pull miteux.
— Quelqu’un a confondu ce vieux Brandt avec un dressing on dirait, ma Rocket.
Junior se baisse pour prendre son chien dans les bras et se poste devant l’antiquité ouverte et vide. Comme si ce frigo avait les bras ouverts. Comme s’il invitait Georges.

3
L’odeur désagréable finit par s’estomper. Georges ouvre et ferme la porte à plusieurs reprises. Avec toi, notre cuisine aurait fière allure. Il place son maigre butin à l’intérieur et imagine la réaction de Martine.
« M’man, viens voir ce que je ramène ».
Il actionne la poignée, ouvre la porte et se baisse pour ramasser son seau.
« Tiens, regarde ».
« Oh, Junior, c’est super. Dommage que les têtes soient cass… »
Mais en y regardant de plus près, Georges constate que ses quatre champignons sont en parfait état. Comment ça se fait ? Certains se sont brisés quand je les ai ramassés.
Alors il inspecte à nouveau le réfrigérateur mais ne voit rien. Le vieux Brandt est aussi vide que lorsqu’il a déposé son seau quelques instants avant. Il trouve cela étrange. Mais ce qui l’est davantage encore, c’est que si Martine avait réellement été près de lui, elle n’aurait pas pu manquer l’apparition des premiers cheveux blancs sur la tête de son fils.
Plutôt que de se réjouir d’avoir des cèpes en bon état, il fait un geste qu’aucun ramasseur de champignons n’aurait fait : il les brise tous et les jette au fond de son seau avant de se baisser et de les replacer dans le réfrigérateur. Il referme la porte et la réouvre. Le jeune homme en est certain, il se passe quelque chose car les champignons sont presque intacts. Alors il réitère et constate que les quatre sont en maintenant en parfait état. C’est de la magie.
Face à l’inexplicable, une intense douleur au dos le ramène à la réalité. Elle est si forte qu’il lui est impossible de se relever. A côté, Rocket renifle l’air et se rapproche de son maître. Elle ne le voit pas, mais conserve un flair digne d’un chien de chasse. Elle lui lèche les mains.
— Oui, toi tu es belle. C’est belle Rocket.
Pendant de longues minutes, l’animal reste près de son maitre en proie à une douleur qu’il n’a encore jamais ressentie. Lorsqu’il parvient péniblement à se relever, son t-shirt sous sa veste est mouillé. Il a beaucoup transpiré. Collées au vieux Brandt, les six lettres capitales composant son nom renvoient un reflet altéré de son visage. Il en est certain, il vient de voir des cheveux blancs.
— C’est pas possible.
En fait, il n’a pas de certitudes, car il ne passe que le temps strictement nécessaire dans sa salle de bain. Et surtout pas à se mirer comme le fait Margot, sa sœur. Mais en scrutant les six lettres de près, il peut voir l’étendue des dégâts : ses cheveux sont poivre et sel. Plus poivre que sel, mais sel tout de même.
Si Martine était là, elle le confirmerait et découvrirait aussi les rides autour des yeux de son fils, lui donnant ainsi plus la trentaine, voire la quarantaine, que la vingtaine.

4
Ce reflet doit me jouer des tours. Ces lettres sont usées et sales.
— Hein ma Rocket ? Papa, il n’a pas de cheveux blancs encore !
La femelle chihuahua, qui reconnait son nom, bat frénétiquement de la queue et se redresse sur ses pattes arrière pour obtenir de nouvelles caresses. Mais pour ces champignons, qu’est-ce qui se passe ? Il saisit le seau et en extrait les quatre cèpes. Ils sont comme neufs et si Georges regardait de plus près, il pourrait même constater qu’ils sont un peu plus petits que précédemment.
Une idée folle lui passe alors par la tête.
— Tu vas être une belle fifille ?
Il ouvre la porte de l’appareil ménager et y dépose son chien.
— Assis. C’est bien, ma Rocket.
Il passe sa main sur sa tête pour la rassurer. Il se dit que, aveugle, sa chienne ne risque pas d’avoir peur.
— Tu restes là, ma fille. Papa va te guérir.
Georges referme la porte.

5
Après quelques secondes à l’intérieur, revoir sa chienne est un vrai soulagement pour Georges. Pour Rocket également, qui lui saute dessus enjouée.
— Tu vas bien, ma fille ?
La réponse à cette question n’est pas simplement oui. Le voile terne et blanchâtre sur ses yeux a presque entièrement disparu. Il n’en est pas certain, mais les poils blancs sur son museau semblent être moins nombreux également. Rocket, qui voit son maitre aussi bien qu’au premier jour, est tout excitée. Après avoir obtenu une caresse de Georges, elle file et se met à tourner en rond comme une furie. Dans un sens, puis dans l’autre. Comme elle faisait, petite, lorsqu’elle voulait jouer avec lui. Elle boite toujours un peu – depuis une ancienne blessure causée par Margot qui débutait à vélo et lui avait roulé sur une patte arrière alors que la chienne n’était âgée que deux ans – mais elle a retrouvé toute sa vigueur d’antan.
Euphorique à l’idée de voir la santé de sa précieuse Rocket s’améliorer, Georges ne voit pas que le sel a pris le pas sur le poivre dans ses cheveux. Il ne voit pas non plus les tâches apparues sur le dos de ses mains et son visage.
Une idée plus folle que la précédente lui passe par la tête.
— Jusqu’où pourrait-on aller ?

6
Combien de temps faudrait-il pour te guérir complètement ? J’ai fermé la porte une dizaine de secondes seulement. Alors peut-être qu’en restant une minute entière…
— Soixante secondes ? Tu en penses quoi ?
Pensif, il prononce ces mots en caressant machinalement sa chienne revenue vers lui.
— Oui, ça sera suffisant.
J’espère.
Alors il place une nouvelle fois Rocket dans le vieux Brandt. Il veut la rassurer comme il a fait la première fois, mais elle se montre plus méfiante. Elle tente même de ressortir et il doit s’y prendre à plusieurs reprises pour la convaincre de rester immobile.
— Oui, c’est bien. C’est belle Rocket.
La porte se referme et il commence son décompte mental.
Soixante.
Il laisse passer une seconde.
Cinquante-neuf.
Une nouvelle seconde s’écoule.
Cinquante-huit.
Et ainsi de suite. Mais à dix, il est pris de panique.
Neuf-huit-sept-six-cinq-quatre-trois-deux-un ! se précipite-t-il.
Et il ouvre la porte.

7
Des larmes de bonheur s’échappent de ses yeux. Les mêmes que lorsqu’il a tenu Rocket dans le creux de sa main, la toute première fois, devant son gâteau d’anniversaire il y a si longtemps. Aujourd’hui, elle fait la même taille que lorsqu’on lui avait offerte. Dans cette forêt, il est venu chercher des morilles, et c’est avec une Rocket toute neuve, âgée d’à peine quelques mois, qu’il est sur le point de repartir. Il a voulu lui apporter la santé et c’est la jeunesse qu’elle vient de retrouver.
Mais la joie laisse vite la place à la douleur lorsque ses genoux et son dos se mettent à craquer quand il tente de se redresser. D’ailleurs, dire que Georges se relève est exagéré. Il est voûté, comme s’il souffrait de scoliose, et ne parvient à rester debout qu’en se tenant à la porte.
Qu’est ce qui m’arrive ?
Dans le reflet que lui propose la marque du vieux Brandt, il ne se reconnait pas : l’homme qu’il aperçoit a des rides et les cheveux complètement blancs. Qui me joue ce tour ? Lorsqu’il regarde sa main, il est pris d’un vertige. Il a maintenant les doigts fins pareils à des serres et les articulations entre ses phalanges ressortent anormalement. Les mains du jeune ouvrier ont laissé place à des mains de vieillard. Georges a l’impression de revoir celles de son arrière-grand-père avant qu’il ne décède à l’âge de quatre-vingt-un ans. Par l’émotion, ses jambes cèdent et Rocket – pas très agile comme tous les chiots de son âge – s’enfuit.
— C’est de la sorcellerie.
Cloué au le sol, il pleure. Sa hanche le fait horriblement souffrir et il sent plusieurs dents se déchausser.
— Qui me fait ça ?! hurle le vieil homme.

8
Il faut plusieurs minutes pour que Georges se calme. Il en faut autant pour retrouver une position assise et examiner son corps. Pas de doute, aussi vrai que Rocket a rajeuni, lui a vieilli.
Je vais mourir.
Son corps lui ordonne de ne plus bouger, mais il doit à tout prix se relever. Son reflet dans les lettres B, R, A, N, D et T est sans équivoque : le jeune homme a disparu.
— Il faut que j’arrange ça.
Alors une idée un peu plus folle que toutes celles qu’il a eues dans cette forêt surgit.
— Je dois entrer dans le vieux Brandt.
Il tousse comme s’il souffrait d’une pneumonie mais passe son doigt sur chacune des lettres en s’adressant au réfrigérateur.
— Hein mon ami. Tu peux faire ça pour moi ?
J’entre et je sors. Vite entré, vite ressorti.
Il se répète ces phrases comme un mantra. Plusieurs fois, jusqu’à douter.
J’entre et je…. Mais je sors comment ? Comment j’actionne la poignée si je suis à l’intérieur ? Et d’ailleurs, comment je ferme la porte une fois à l’intérieur ?
Son cœur s’emballe.
— C’est toi, Rocket, qui vas aider papa ?
A l’appel de son nom, la jeune chihuahua se précipite vers son vieux maitre. Il n’a pas la même apparence, mais la chienne n’en a que faire. Il sent toujours comme avant.
— Non, toi tu es trop petite. Hein, tu es trop petite ?
Il trouve la solution en regardant son harnais devenu trop grand.
— Ta laisse ! Oui, tu as raison ! Papa va l’utiliser.
Il la sort de sa veste et la jauge. Elle est fine, mais il est certain qu’elle fera l’affaire. Mais l’utiliser ne va pas être aussi simple que cela. Il comprend qu’idéalement, il faudrait tirer perpendiculairement à la porte. Or, Georges se trouvera à l’intérieur. Pour ce faire, il devrait déplacer le réfrigérateur face à un arbre et passer la laisse autour. Ainsi, en tirant vers l’intérieur, la laisse actionnerait la poignée comme il faudrait. Mais « à son âge », impossible pour le vieil homme d’entreprendre un tel déménagement.
Alors quoi ?
Une autre idée lui vient en tête. Celle-ci lui plait nettement plus. Alors il entreprend d’accrocher la laisse au haut de la poignée. Il est important qu’elle ne bouge pas du tout et qu’elle ne glisse surtout pas. Il débute par un nœud de chaise – enfin ce dont il s’en souvient – et tire doucement dessus. La corde ne bouge pas. Il tire alors plus fort mais elle reste toujours solidement attachée.
— Bingo !
Il jubile, mais ce qu’il s’apprête à faire est effrayant. Son cœur s’emballe. Et si je restais bloqué ?
— Allez, ne dis pas de bêtise. Je vais me porter la poisse.
Georges a beau tenter de rester positif, son corps s’affole et ses gestes le trahissent. Ses mains sont moites et ses jambes tremblent. Le soleil atteint son zénith en cette belle journée de printemps, mais le vieil homme a froid.
— Allez, arrête de penser. Vas-y. Fais-le.
Alors Georges actionne la poignée. Vais-je tenir dedans ? Ça semble n’être qu’un détail, mais ça pourrait faire échouer tout son plan. Oui, si je me tasse bien, il est profond. Alors il retire sa veste, la pose au sol délicatement et constate qu’il a perdu tant de poids que son pantalon ne tient que grâce à ses bretelles. Il met un pied à l’intérieur, rentre sa tête dans ses épaules et pénètre dans le vieux Brandt. L’odeur de rance semblait avoir disparu, mais est de nouveau assommante.
— Juste quelques instants, c’est pas la mort.
Il regrette d’avoir prononcé ce mot qui pourrait lui porter malheur. Il veut jeter un dernier regard à Rocket, mais elle est en train de jouer avec quelque chose un peu plus loin. Il se recroqueville, passe la laisse sous le bas de la porte et tente de la refermer. Ça lui est impossible car ses chaussures prennent trop de place.
— Merde.
Georges comprend qu’il va devoir se déchausser. Alors il s’exécute : il ressort, ne prend pas la peine de défaire ses lacets pour retirer ses rangers et les balance l’une après l’autre. C’en est fini, de perdre du temps. Il entre une nouvelle fois à l’intérieur du vieux Brandt, ajuste la laisse de Rocket et tente de fermer la porte. En vain.
— Merde !
Son cœur bat si fort qu’il pourrait sortir de sa poitrine.
Allez. Recommence.
Georges ne peut pas claquer la porte suffisamment fort, car il n’a aucune prise à l’intérieur. Il comprend qu’il va devoir actionner un peu la poignée pour passer le loquet. Il le fait avec précaution au début, mais toujours sans succès. Les minutes s’écoulent et la panique s’installe. Enervé, il rabat la porte en tirant plus fort que toutes les autres fois sur la poignée. La porte claque enfin.
— Oui !

9
Contre toute logique, la lumière est allumée.
C’est impossible !
Mais il refuse de réfléchir à ça ; il n’en a pas le temps. L’odeur est étouffante, alors Georges retient sa respiration. Les yeux fermés comme pour prier, il décompte les secondes dans son esprit depuis soixante. Arrivé à zéro, il tire un coup sec sur la laisse de Rocket. Rien ne se produit. La position de la laisse sur la poignée ne permet plus de l’actionner, car le nœud de chaise a fini par se défaire lors de sa dernière tentative. Pris de panique, il tire plus fort, mais rien ne se produit. Il voit que ses mains ont retrouvé leur aspect normal et que son ventre remplit de nouveau son pantalon.
Je dois vite sortir d’ici.
Alors il donne un coup d’épaule pour forcer sur le mécanisme. Le vieux Brandt vacille mais tient bon. Nouveaux coup d’épaule, accompagnés de coups de genou. Le vieux Brandt résiste toujours. Junior est essoufflé et fait entrer de l’air vicié dans ses poumons.
N’abandonne pas ! ordonne Georges dont la bedaine a de nouveau disparu.
Dans une ultime tentative, Georges parvient à faire osciller le vieux Brandt qui finit par tomber sur sa face avant. Il retrouve ainsi la position qu’il avait lorsque Georges l’a trouvé.
Assommé et le nez fracturé, Georges ne s’aperçoit pas qu’il retrouve le corps frêle de son premier jour sur un chantier.
Quelques secondes s’écoulent et il a suffisamment de place pour tenir droit dans cette relique des années cinquante.
Il finit par reprendre ses esprits et ouvrir les yeux. Ses vêtements sont devenus beaucoup trop grands. Et ses mains ne portent plus les marques des années passées sur les chantiers.
A l’extérieur, Rocket continue de mâchouiller ce qu’elle a trouvé quelques minutes avant : une vieille paire de chaussures jetée ici par un promeneur.
Georges essaie de lutter, mais dans cette position et du haut de ses huit ans maintenant, ça lui est impossible. Il faudrait basculer le vieux Brandt sur le côté, mais il est si lourd. Le garçon se place sur le dos et pense à sa chienne restée seule. Il ne veut pas qu’elle se perde dans cette forêt inhospitalière.
Petit Georges a maintenant beaucoup de place à l’intérieur de sa prison de tôle émaillée. Il fixe une lumière qui ne devrait pas être allumée. Il n’est pas du tout effrayé. Au contraire, il tend ses petits bras potelés et gazouille des paroles que seuls les bébés comprennent.
La lumière miroite et finit par s’éteindre doucement. Quand le noir devient total dans le vieux Brandt qui sent maintenant le plastique neuf, il ne reste plus qu’un tas de vêtements froissés à l’intérieur.
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Un carnet atemporel

Il faut absolument que je vous raconte. Tout a commencé hier matin. J’étais mal réveillée et de fort mauvaise humeur. Bastien, mon fils, était rentré à pas d’heure alors que nous sommes en semaine. Il a beau être au lycée, je ne supporte pas qu’il fasse ça. Et lui, figurez-vous qu’il s’en fiche royalement ! Quant à son père, tout ça le dépasse. Tant que les résultats scolaires sont bons, je crois qu’il ne remarquerait rien si son fils découchait chaque soir.
Bref, je m’emporte et je m’égare. Donc, hier matin, je suis descendue à la cuisine me préparer un café bien chaud. Cette odeur qui se dégage de la cafetière fait chaque fois frémir mes papilles, la chaleur de la tasse sous mes doigts et ce goût… Rien ne vaut un café bien noir pour démarrer la journée. J’ouvrais les yeux après une première gorgée lorsque j’aperçus un carnet au bord du plan de travail. Je m’en suis immédiatement saisie bien décidée à découvrir qui n’avait encore pas rangé ses affaires. Ce carnet était impalpable, je l’avais dans la main et ne sentais absolument rien. Et pourtant, il était bien là : je n’avais pas la berlue. J’avoue m’être pincée pour m’assurer que j’étais bien réveillée. Je décidais finalement d’ouvrir le fameux carnet. Ses pages étaient noircies d’une écriture qui ressemblait à la mienne. C’était une sorte de journal intime mais écrit au passé. Etrangement, il commençait à la date du lendemain. Quelle bonne blague ! Lequel de mes deux fils ou de mon époux me jouait-il donc un tour ?
Pour découvrir le fin mot de l’histoire, je m’installais dans le canapé du salon mon butin à la main et entrepris sa lecture. Il n’y avait rien de très cohérent dans ce texte. Il s’agissait d’une série de notes. En substance leur auteur décrivait la découverte d’un carnet la veille et les 24 H00 qui suivirent, précisant que ces dernières correspondaient à ce qu’elle avait lu précédemment. Le reste des pages étaient blanches. Cette lecture me laissa un goût amer, j’avais moins envie de rire. Décidée à ne pas me laisser désarçonner, je filais à la salle de bain me préparer. Une sensation de déjà vu m’envahit alors que je me regardais dans le miroir pour me coiffer ; de déjà vu ou de déjà lu, je ne saurai dire. En quittant la salle de bain, je réalisais que la sensation d’être devant le miroir ne m’avais pas quittée, c’était comme vivre et observer ce que je vivais à la fois. Je me serais crue dans un mauvais film.
A ce moment-là, j’entendis la porte d’entrée s’ouvrir puis des pas précipités dans l’escalier. Je sortis de la salle de bain et me vis grimper précipitamment le marches un carnet à la main. Mon double s’interrompit alors qu’elle arrivait sur le palier les yeux ronds. Que faites-vous chez moi ? demanda – t-elle en brandissant son carnet ouvert devant mes yeux. Je restais coite, le carnet décrivait notre rencontre. C’était écrit au passé et le texte était daté de demain.
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le trousseau

Troisième téquila paf et je ne réalise toujours pas, je le tourne en tous sens dans mon cerveau pré éthylique, ce n’est pas possible. Et pourtant il était bien là. Sur mon paillasson, comme sorti d’une époque révolue de mon passé pas très glorieux de punkette en recherche de sensations fortes. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, j’ai trente ans et je ne pensais pas arriver jusqu’à cet âge-là, le mode No future, c’est un état d’esprit qui nous dépasse parfois. Je me revois ouvrir la porte comme tous les matins depuis un mois pour aller prendre mon poste d’hôtesse de caisse que je peine à garder faute de retards récurrents et je tombe dessus, j’aurais pu marcher dessus, l’éviter mais mon regard s’y suspend comme happé. C’est un trousseau de clés qui pour la majorité des gens est d’une banalité confondante mais pour moi, cela déclenche un tsunami intérieur de très grande amplitude, c’est simple, j’ai failli vomir mes excès de la veille. Je peine à m’assoir sur la marche en face de mon appartement et me saisis de l’objet sans comprendre par quelle magie du sort je le retrouve devant ma porte. Malheureusement, je dois me hâter de me rendre à mon travail ayant déjà quelques avertissements de mon chef de magasin sur le dos.
La journée se passe comme dans un brouillard épais, je ne pense qu’à une chose, revenir chez moi et essayer de comprendre, recoller les morceaux, rechercher dans la nébuleuse de mes neurones comment cette réalité est soudain possible.
Devant mon quatrième verre, je me souviens, mon séjour en Espagne il y a 10 ans. Mes sorties 7 jours sur 7, les squats de Barcelone, l’underground, la défonce, les belles rencontres et aussi les plus dangereuses, celles que l’on regrette au petit jour. Cela faisait déjà un mois que je trainais avec des amis catalans du milieu punk rock de Barcelone, je travaillais dans un salon de tatouage dans le quartier du raval, j’accueillais les clients et on me laissait faire la vente des bijoux ou plutôt devrais-je dire des clous, piques et plugs en tout genre. J’avais atterri là un peu par hasard en suivant un copain rencontré lors d’une teuf dans le sud de la France. J’avais mis un pied dans la faune de la nuit et je commençais à me faire connaître, il faut dire qu’à l’époque je ne passais pas inaperçu avec ma crête rouge et mes multiples piercings et tatouages. Je voulais me former au métier de tatoueuse et ma nouvelle place me permettait de côtoyer des tatoueurs du monde entier qui transitaient par ce salon régulièrement.
Un soir, après la fin de ma journée de travail, je devais retrouver quelques connaissances dans un bar proche de la plaça del sol, quartier qui était encore très populaire à l’époque, devenu complétement bobo aujourd’hui, le monde est foutu, bref. Je me pointe un peu en retard comme d’habitude et tombe nez à nez avec un mec d’une beauté à couper le souffle, du genre qui vous cloue sur place avec les jambes qui flagellent et la sueur qui coule dans le dos. Un coup de foudre absolu me submerge, lui ne me calcule absolument pas, je tente de m’approcher, de parler fort, de le frôler, rien à faire, le néant. Au bout de quelques bières, je comprends qu’il connait un tatoueur avec qui je travaille, c’est le moment, je m’incruste dans la discussion comme je peux donc avec mes gros sabots et une langue espagnole approximative et arrive à lui arracher un sourire. La soirée nous rapproche et je finis par me retrouver chez lui dans un état un peu second. Nous passons la nuit ensemble, de toute ma vie je n’ai connu pareille ivresse dans les bras d’un homme, aucun mot ne peut décrire cette alchimie. Le lendemain quand vient l’heure pour moi d‘aller travailler, il me donne un trousseau de clés et me fait promettre de revenir dans une semaine jour pour jour pour nous retrouver ici. En effet, il doit partir quelques jours pour le travail dans l’ouest de l’Espagne, je ne saisis pas pourquoi il me donne ses clés, il dit me faire confiance et avoir un double, c’est la condition pour nous revoir, mon niveau d’espagnol ne me permet pas d‘en comprendre plus. Nous nous séparons donc sur le pas de sa porte enlacés à deux doigts de refaire l’amour sur son paillasson, je m’extirpe tant bien que mal de ses bras et cours prendre le métro. Je n’ai pas son numéro, aucun moyen de le joindre, je trouve cela très romantique et espère que les jours vont passer très vite car le manque de lui me tiraille déjà.
Puis, l’envie de sortir, de danser, de m’oublier me reprend et je me retrouve trois jours après, dans une soirée clandestine sur un chantier désaffecté avec une centaine de personnes s’excitant sur un gros son hardcore. La soirée bat son plein et quand je veux chercher quelques sous dans mon sac à dos, je me rends compte que celui-ci a disparu. Sur le moment, je suis trop à fond pour m’en soucier aussi je déchante au petit matin quand je dois rentrer dans ma colocation sans mes clés. Je me retrouve plantée sur le trottoir fouillant désespérément mes poches. Je finis par gueuler dans la rue les noms de mes colocataires qui finissent par m’ouvrir la gueule enfarinée au bout d’un bon quart d’heure. Je m’écroule en croix sur mon lit pour un chaos technique de plusieurs heures et reprend connaissance avec un bon café serré. Là je réalise l’étendue des dégâts, j’avais laissé non seulement les clés de mon appartement dans mon sac à dos mais aussi les clés de l’appartement de mon amant. Je réfléchis tant bien que mal vu mon état, aux scénarios qui s’offrent à moi : retourner sur les lieux de la fête pour retrouver mon sac ou activer le réseau de la nuit en mode désespéré, mon espoir de retrouver mon sac est mince mais je dois essayer. Heureusement je ne travaillais pas ce jour-là, je pouvais donc disposer de mon temps librement. Je pris donc le chemin du chantier abandonné et sur place, croisais de pauvres hères désœuvrés en quête d’une dose ou d’amour, errant comme des fantômes sous le soleil déjà écrasant. Sans grande surprise personne n’avait vu mon sac à dos plein de têtes de mort cousues n’importe comment. Je rentrai donc bredouille et finis par écrire sur les réseaux comme une bouteille à la mer, guettant la moindre notification comme le St Graal.
Rien non plus de ce côté-là. J’attendais donc fébrilement le retour de mon amant en appréhendant sa réaction, me trouvant des excuses pour le moins bancales genre c’est en sauvant un chat dans un arbre que j’ai perdu les clés qui sont tombées par malheur dans le caniveau ou encore je me suis fait cambriolée et les voleurs n’ont volé que ça, pathétique en somme. J’étais vraiment à la masse à cette époque et manquait de courage pour juste avouer mon moment d’égarement et assumer pleinement mon côté punk. J’avais envie de lui plaire et la peur de le décevoir me tétanisait. Mais l’évidence était sous mes yeux, je risquais de le faire fuir et je mesurais à cet instant que j’étais déjà attaché à lui plus que je ne l’aurai dû.
Enfin, le jour de son retour approchait et j’allais enfin pouvoir le retrouver et me confronter à son jugement, à savoir, « je te garde ou je te jette », c’est violent mais dans mon monde, ça fonctionne comme ça. J’ai fait le pied de grue devant son appartement pendant des heures, fumant cigarettes sur cigarettes, crevant de chaud puis de soif jusqu’à décider de rentrer chez moi pensant que son retour avait été retardé. J’ai fait le même cirque tous les soirs pendant deux semaines, je perdais du poids, je ne mangeais plus, dormais peu, mes amis s’inquiétaient pour moi, j’étais devenue l’ombre de moi-même. Une amie de passage à Barcelone pour me voir, décida de me rapatrier en urgence à Toulouse, elle ne m’a pas laissé le choix tant elle fût choquée de me trouver dans cet état. Je fus accueilli par mes parents, complétement abasourdis de me voir ainsi. Ils fient de leur mieux pour me remplumer mais dès que je fus sur pied, je décidais de repartir sur la route avec des travellers italiens. Pendant huit ans, je parcourais ainsi l’Europe pour oublier et tenter de vivre sans penser au lendemain.
Depuis moins d’un an, je tente de me sédentariser dans cet appartement en décidant de poser mes valises sans trop de certitudes sur la suite à donner à mon existence.
Et voilà que je retrouve ses clés sur mon pallier. Qui les a posés sur mon paillasson ? Quel fantôme du passé m’a retrouvé ici ? J’examine de plus près le trousseau et remarque un bracelet de festival en plastique servant de porte-clés avec un numéro gravé à l’intérieur. En y regardant de plus près, c’est un numéro de téléphone espagnol. Je commence à comprendre qu’il est possible que le trousseau ait été retrouvé et que son propriétaire ait pu le récupérer et donc cela sous entendrait que c’est lui qui est venu me le rendre à mon domicile.
Un rougissement me monte jusqu’aux oreilles, mon ventre se serre et une montée de timidité m’envahit. Cela fait trois ans que je n’ai touché un homme, ayant abandonné l’idée de retrouver les sensations connues avec mon hidalgo.
Soudain, on frappe à ma porte, j’hésite, le cœur battant, j’approche, ouvre doucement la porte, c’est lui.
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Ce qu'ils ont laissé

L’on en parlait comme de majestueuses créatures, dotées d’une beauté dépassant tous les âges. Mais ceux qui récitaient ces rhapsodes ne les avaient jamais vues.
D’aucun n’était jamais revenu pour les décrire. Si bien que la seule preuve de leur existence était leurs os gigantesques retrouvés dans chaque contrée du royaume.

Après des dizaines d’années à écouter ces légendes, je me retrouvais enfin devant le plus extraordinaire os. Je me rendais au monastère Caume. Niché au creux de la montagne du même nom, il était connu pour exposer sous son porche la relique la plus immense jamais trouvée. Elle trônait, altière, retenue de tomber par des chaînes trop énormes pour avoir jamais servi à autre chose. Extraordinaire vestige d’une époque révolue, sa simple vue déclencha un frisson sur tout mon corps. Il était bien plus grand que ce que j’avais pu concevoir. La créature qui le possédait avait dû arpenter les cent pieds. Mais que représentait cent pieds pour quelqu’un qui n’avait jamais vu pareil monstre ?
Le blanc de sa surface reflétait le soleil et l’auréolait d’une aura prestigieuse. Comme une apparition occulte de ce qui ne doit plus exister. Pourtant, il était bien là.
Et pour m’assurer de sa présence, j’y risquais une main, là où je sentais une forte chaleur se répandre. Mon sang fourmillait et je crus le sentir commencer à bouillir sous ma peau.
- Les dragons étaient des créatures de feu, rien d’étonnant à ce que leurs os en répandent autant d’ardeur.
Fasciné par ce fossile, je n’avais pas entendu le claquement des pas approchant ni le frottement contre le sol de la coule ceinte sur ses épaules.
Le prêtre m’adressait un sourire courtois, mais il me semblait davantage empreint d’une fausse bonhomie. Le reste de son visage avait les traits tirés, sombres et creusés. Et son sourire au milieu de ces rides ressemblait plutôt à une grimace.
-J’ai toujours cru qu’ils n’étaient que fables et exagérations. Oh, nul doute qu’ils ont existé, mais pardonnez à ceux qui n’ont pu voir de leurs propres yeux cette relique merveilleuse. Elle prouve tant et si bien que les Dieux nous ont bénis de les avoir soustraits de notre terre.
Mon expression devait sembler aussi fausse que la sienne, mais mes mots n’en étaient pas pour autant des mensonges.
Personne ne doutait de leur passé sur notre terre, mais tout le monde aimait à raconter sa version. Tantôt ils avaient la taille d’un canasson, mais la rapidité du destrier le plus entraîné. Tantôt ils surpassaient le donjon le plus haut de la contrée.
Devant cet os, il était clair que les premiers avaient tort. Quant aux seconds, ils exagéraient pour romantiser leurs rhapsodes, qui pouvaient leur en vouloir.
-Nous ne leur avons survécu que parce que nos Dieux les ont dotés d’yeux atteints quasiment de cécité, ajouta le prêtre, et ainsi avons-nous réussi à nous cacher. Certains aiment à croire que nos ancêtres ont réussi à les chevaucher et à les dompter. Mais leurs os ne trôneraient pas ici si c’était le cas.
Sur cette dernière phrase, il ouvrit les bras pour m’inviter à contempler un peu plus le seul vestige présent de ces créatures. Cependant, me voyant impatient, m’invita finalement à entrer au sein de ses murs.
Se souvenant promptement de la bienséance, il m’adressa un discours de bienvenue.
-Le chemin a dû être long, le repos vous fera le plus grand bien. Nos frères ont été enchantés d’apprendre la venue d’un nouveau cartographe parmi nous.
Tout en continuant son accueil, je me laissais le loisir d’admirer ces gigantesques fresques chamarrant les murs de la chapelle. Elles retraçaient notre histoire sur des siècles. Et surtout la naissance jusqu’à la mort de ces créatures diaboliques. Bien que leurs couleurs fussent de mille reflets lumineux, leurs faces étaient d’atrocités et elles représentaient à merveille la terreur qu’on avait d’elles. On les peignait immenses, survolant tous les paysages, et surtout brûlant tout sur leur passage. Les hommes y étaient dépeints souffrant, suffoquant et terrifiés. Ces scènes se déroulaient le long de la nef, et arrivé au chœur, on en voyait la fin tragique. Tragique pour les dragons, car pour l’homme elle était la renaissance. Ils n’étaient plus au ciel, mais au sol, empilés, calcinés, meurtris. Et les hommes triomphaient. Si bien que notre calendrier se calculait en fonction de cette disparition, et ainsi nous trouvions-nous en l’an 406 ap. l’Extinction.

Après la chapelle nous parcourions des couloirs interminables et sombres. Ces immenses murs de pierres humides auraient dû me faire grelotter de froid. Mais j’y ressentais une agréable chaleur, comme si un feu nous accompagnait à chacun de nos pas.
Après des jours de traversée du territoire au sein des bourrasques rigoureuses de l’hiver, être entouré de chaleur exaltait mes sens. Mes doigts retrouvaient leur sensation, mon odorat se réveillait et je pouvais sentir la minéralité des pierres.
Mais très vite, cette chaleur agréable devenait étouffante. Sous ma bure, je sentais la sueur couler le long de mon dos. Et cela devint encore moins confortable lorsque je remarquais qu’on s’éloignait du centre de la bâtisse et que pourtant la chaleur augmentait toujours.
Me voyant tirer sur mon col pour essayer d’aspirer une goulée d’air frais, le prêtre comprit ma suffocation.
- L’été ne nous quitte jamais vraiment. Vos bures viennent des régions où le froid pénètre la peau. Nous vous prodiguerons de nouvelles bures, à la laine plus fine.
- Comment cela se fait-il ? Tout le pays voit son peuple mourir de froid, mais ces murs semblent construits dans le volcan de Féron même.
Il eut d’abord un petit rire avant d’ajouter :
- C’est presque cela. Nos ancêtres avaient des connaissances sur les dragons que nous avons oubliées. Certaines nous sont restées. Comme le fait que le froid n’atteint pas les dragons. Leurs os, plus particulièrement, dégagent à eux seuls une forte chaleur.
- Les os ? Mais où sont-ils ?
- Sous nos pieds, au-dessus de nos têtes, tout autour de nous.
Et, au bout d’une coursive, arrivé devant une porte que je compris être la mienne, il s’en fut. Avec un dernier sourire sur les lèvres, il fit tourner ses draperies et s’évapora dans cette vapeur de robe. Ses pas étaient si légers qu’ils ne laissaient qu’un soupir et bientôt plus aucun bruit ne fut perceptible. Et j’aurais dû n’entendre qu’un silence absolu. Pourtant, il y avait autre chose. Un grondement profond. Quelque chose accompagnant nos pas, nos paroles. Si sourd qu’il était quasiment imperceptible à l’ouïe. Mais l’air ambiant pesait de ce grondement. Le sol avait l’air de trembler légèrement. Et peut-être était-il là depuis le début de mon arrivée.

Les jours passaient et toujours l’on entendait ce fond sourd qui rythmait notre quotidien comme un roulement d’orage continu. La nuit, il aurait pu me bercer. Mais il m'empêchait de dormir. Ce n’était pas tellement le bruit. Il était quasiment imperceptible. Mais plutôt les questions qui montaient qui me tenaient en éveil.
-Vous l’entendez ? avais-je fini par demander.
On était tous réunis autour de la table du souper. Et il était toujours là. Entre les entrechoquements des cuillères dans les écuelles, entre les versets de la prière, entre les toux.
Tous mes frères levèrent les yeux vers moi, mais un seul me répondit :
- Entendre quoi ?
- Eh bien… Le… Je ne sais pas, le grondement ?
Cette fois-ci, même lui ne me répondit pas. Et ils avaient baissé les yeux. Le silence parut trop long et enfin on le brisa :
- Vous vous y habituerez, ce n’est pas si fort.
Et je n’osais plus poser de question depuis lors. Le grondement s’assourdissait dans mon esprit, mais les mots ne me venaient plus.

Je l’entendais d’autant plus lorsque j’étudiais à la bibliothèque. Elle recelait de milliers d’ouvrages triés par chronologie. Les étagères étaient remplies et si hautes. Lorsque l’on se mettait à leurs pieds, elles semblaient dégringoler du plafond et vouloir nous tomber dessus.
Mais, même si tout livre mérite d’être lu, ma qualité de géographe me ramenait indéfiniment vers ceux des cartographies et topographies.
La bibliothèque du monastère Caume avait pour réputation de détenir les plus anciens écrits.
- Voici les cartes de la région. Elles sont fragiles, prenez le plus grand soin lorsque vous les déplierez.
Il était apparu comme de nulle part et avait posé délicatement sur ma table une dizaine de parchemins. Quelques-uns étaient reliés, mais la plupart n’en avaient pas le luxe.
- Je vous remercie, mon frère. Savez-vous jusqu’à quand remonte la plus datée ?
Il fit une moue dubitative, sûrement n’en savait-il pas grand-chose. Mais il articula tout de même :
- En l’an 34.
- Avant l’Extinction ?
- Non, après.
Et sur ces mots, de partir dans un frottement de laine et le frottement des pieds sur les dalles.
Il avait pourtant bien raison. 34 ap. l’Extinction était la reproduction la plus vétuste de toutes. Pas tant antédiluvienne pour ma recherche, elle l’était assez pour me questionner.
Car les traits qui démarquaient la montagne n’étaient pas les mêmes de nos contemporains. Ses limites s’étaient, depuis presque 400 ans, élargies. Et elle avait été beaucoup plus abrupte, même si elle l’est encore. On le constatait par l’épaisseur du trait utilisé pour la représenter.
Les détails paraissaient dérisoires, mais ils ne l’étaient pas assez pour en souligner l’importance. La montagne s’était tassée, à l’excès pour une période de quatre siècles seulement.

La bibliothèque me vit alors en quête de documents introuvables. À fouiller autant les étagères, les grondements perpétuels ressemblaient à des murmures que se lançaient les murs entre eux. À débattre de savoir si je réussirais ou non à trouver ce dont j'ignorais encore. Ils n’étaient pas les seuls à chuchoter. Les frères qui passaient par la bibliothèque le faisaient autant entre eux, accompagnés de regards malaisés.
Mais je m’obstinais. La plus grande bibliothèque du royaume ne pouvait avoir des cartographies qui s’arrêtent en l’an 34.
La lune m’observait chaque nuit, répandant sa lumière dans la bibliothèque. Le jour, le soleil lui prenait le relais. Le grondement, lui, me narguait nuits et jours.
Et je crus l’entendre émettre un ronronnement lorsqu’enfin je les trouvais. Les parchemins étaient cachés dans l’illusion d’un document quelconque. À la vue de tous mais au su de personne. À l’allée numéro neuf, sur l’étagère numéro deux. Entre deux ouvrages quelconques, ils se dissimulaient dans une épaisse couche de poussière.
176 avant l’Extinction.
Mais l’endroit représenté était si désert. Les plaines s’étendaient sans limites si ce n’est ce fleuve tranchant en pleine diagonale. C’est lui qui me permit de comprendre ce que j’avais sous les yeux. Il était le Saure. Celui qui passait à quelques milles sous le monastère. Mais ici, aucune bâtisse. Mais surtout aucune montagne.
J’en découvrais une seconde. 97 avant l’Extinction. Toujours vide.
Une autre, 21 avant l’Extinction. Rien.
La prochaine carte dans la chronologie était celle que j’avais déjà observée pendant des jours, 34 après l’Extinction. Le monastère était né. Et la montagne se cramponnait là, comme si sa place avait toujours été sienne.

J'avais vite questionné mes frères et le prêtre. Mais aucun n'avait de réponse, insinuant qu'elles étaient pas des cartes de la région, ou étaient des erreurs de cartographie. Pire ils semblaient de jour en jour m'esquiver.
Tout cela me restait en mémoire. Il me fallut sortir de ces murs et observer cette montagne.
Personne n’y avait rien construit. Elle était trop abrupte, trop rocailleuse pour vouloir accueillir quiconque.
Nous avions quelques bourrins afin de nous aider aux travaux agricoles. Et j'en harnachais un pour cette expédition.
Au bout de plusieurs heures de chevauchées, mes jambes m’élançaient de crampes à essayer de me cramponner aux flancs du canasson. Mais j’arrivais à un endroit qui me semblait si désert que la douleur me semblait plus aussi terrible que ce sentiment de solitude. Personne n’avait dû même admirer ce paysage un jour. La plaine paraissait ne pas connaître le monde humain et avoir évolué en dehors de toute logique humaine.
Le bourrin n’était pas aussi tranquille que je l’aurais espéré. Sous mes jambes, je sentais ses muscles se raidir. Je crus qu’il rabattait ses oreilles pour se préserver du bruit environnant. Mais aucun bruit ne résonnait en ces lieux dont les échos auraient dû assourdir.
Non, aucun bruit.
Ni les piaillements d’oiseaux, ni le hululement du vent. Ni même ce grondement habituel, celui qui faisait partie intégrante de mon quotidien depuis quelques mois. Figé dans ce silence morbide, mes muscles se contractaient eux aussi.
Et enfin le bruit revint.
Assourdissant. Un grondement profond. La terre tremblait. Enfin, mon cheval hennissait de terreur. Les oiseaux piaillaient de cris aigus. Et même le vent se levait.
Dans tout ce chaos, pourtant, je compris trop vite ce qu’il se passait. Un éboulement roulait le long des flancs de la montagne. Les rochers dégringolaient et prenaient de plus en plus de vitesse à mesure qu’ils roulaient.
Mais il n’y avait pas que les pierres qui bougeaient. La terre se déchirait. Elle se craquelait, se fissurait à toute la base de la montagne.
Non, pas un éboulement.
Et alors que je cherchais à m’éclairer parmi le brouillard qui se levait dans mon esprit, le ciel lui aussi s’assombrissait. Je m’inquiétais de voir la nuit tomber si vite. La lumière s’en allait, mais la chaleur restait. Et s’intensifiait même. Le grondement sourd avait été remplacé par un souffle chaud. Le vent froid qui me fouettait quelques minutes plus tôt m’étouffait à présent. Mon sang bouillait. Et je sentais la sueur dégouliner le long de mon échine. Comme entre les murs du monastère. L’air me manquait. Alors que la montagne respirait.
Et elle s’élevait de plus en plus, elle grandissait et semblait pouvoir toucher le ciel. Non pas. Elle se redressait.
Je la voyais enfin comme elle avait toujours été. Même dans la pénombre du soleil caché, il n’y avait là nulle roche. Seulement des écailles.
Me reviennent en mémoire ces fresques fastueuses de la cathédrale. Exsudant de pompeux reflets impossibles. Celles dépeignant des créatures gracieuses.
Non, assurément, ces peintres ne les avaient jamais vues. Car il n’y avait là que cuir rugueux, gerçures semblables aux crevasses dans les roches, sang poisseux.
Et c’était quelque chose de trop grand et trop imposant pour réussir à se mouvoir proprement. Lorsqu’il bougeait, le sol tremblait pendant les longues minutes qu’il lui fallait pour redresser seulement sa tête. Et des grondements gutturaux convoyaient ces mouvements. Des grognements qui ne pouvaient résonner qu’en des parties de nous oubliées. Lorsqu’il se mouvait, l’on voyait la terre se fendre. Sa peau s’était confondue à la terre et le simple fait de broncher en détachait chaque parcelle.
Je ne pouvais poser mes yeux sur cette bête sans ressentir une terreur d’anciens temps indicibles.
Et finalement me revint cet os. Les seuls vestiges de leurs passés. Me revint ce fossile, qui nous impressionnait tous par sa taille. Il était bien trop petit. Et surtout il était trop blanc. Trop immaculé. De quelque animal avait-il appartenu, il était évident que ce n’était pas de dragon. La beauté de l’os n’avait aucun lien avec cette atrocité. Il n’avait été la preuve d’aucune Extinction. Parce que lui avait toujours respiré. Ce n’était qu’un long sommeil.
243 mots Participation reçue

LES PORTES CACHÉES

— LES PORTES CACHÉES —

Dans les bibliothèques se cachent des portes, et pourtant elles sont là. Frapper à l’une d’elles, c’est prendre le risque qu’on nous fasse entrer.
Sur la pointe des pieds et du bout des doigts, un curieux griffe une porte pour s'extirper de sa place. Poussiéreuse et pressée, la porte fait grincer les étagères mal graissées.
La tranche lui tombe dans le plat de la main et, mu par une intuition, il toque. Il ne faut que trois coups sur la couverture cartonnée.
D’abord, le silence ; ensuite, une réponse.
La porte craque sur ses gonds, la reliure s’ouvre comme des dents, un œil lorgne dans l’entrebâillement. D’entre les pages se glisse une main, qui saisit le poignet de son hôte et l’invite à entrer.
Le curieux a un mouvement de recul ; mais les ongles, acérés comme des A et des V, coupants comme le papier, font perler le sang et le maintiennent sur le seuil. Il aurait bien crié, mais dans les bibliothèques, il faut rester silencieux.
La main tire le curieux à l’intérieur, referme la porte derrière eux. Les humains tiennent difficilement entre deux pages d’un livre et il ne fait pas exception.
Les épaules écrasées, les molaires déplacées, les boyaux explosés, il ne reste de lui qu’une tache sur le papier.
Dans les bibliothèques se cachent des portes, et pourtant elles sont là. Frapper à l’une d’elles, c’est prendre le risque qu’on nous fasse entrer.
1270 mots Participation reçue

Le dernier Beretta

L’odeur ferreuse du sang mélangée à celle de la poudre emplissait la pièce. Je savais ce que j’allais trouver dans le salon plongé dans l’obscurité, pourtant, je craignais d’appuyer sur l’interrupteur. Dès que la lumière jaillirait et que les corps étendus apparaîtraient enfin, je ne pourrais plus faire machine arrière.
J’avançais d’un pas, les mains tremblantes accrochées à mon arme de service. Mon cœur frappait dans ma poitrine et la sueur commençait à couler le long de mes tempes. Je marchais sur un objet dur et me penchais en avant pour l’identifier. La pénombre me permettait seulement de distinguer une masse sombre. Je poussais avec la pointe de ma botte et l’entendis ricocher contre un meuble.
— Ici la Police ! criais-je, l’écho de ma voix se répercutant contre les murs.
Un long miaulement répondit. La famille qui vivait ici avait un chat semblait-il, mais aucun bruit, aucun murmure ne laissait présager que quelqu’un se trouvait ici.
Je continuais d’avancer et l’angoisse de surprendre l’agresseur me tiraillait les tripes. Je me décidais enfin à éclairer la pièce.
Je n’avais pu retenir un cri de surprise devant la scène qui se dévoilait à mes yeux. Le silence était assourdissant et même l’horloge murale avait succombé à cette attaque. Les aiguilles étaient figées dans le temps, arrêtées à l’heure du massacre.
La mère de famille était toujours assise à table, les mains nouées dans le dos, les chevilles attachées et la tête penchée en avant. Le trou dans son crâne m’indiquait qu’il n’était pas nécessaire de vérifier ses constantes. Le sang coulait sur son visage et ses longs cheveux bruns, et se déversait encore dans son assiette de pâtes.
Face à elle, son époux était ligoté de la même manière, avec une corde similaire et les nœuds effectués à l’identique. Il présentait une plaie pénétrante en plein milieu du dos, et lorsque je me penchais devant lui, je constatais que la balle était ressortie. Ses organes pendaient, déchiquetés ou en bouillie, et se répandaient sur la table et le tapis.
C’était un carnage. Une mise à mort.
J’avais été appelé de façon anonyme. Une voix grésillante et déformée m’avait assuré que des coups de feu avaient été tirés dans cette maison. En sous-effectif, je m’étais rendu seul sur les lieux, pensant à un canular comme cela arrive fréquemment ces temps-ci, et à présent, je devais appeler les renforts.
Je prévenais mon supérieur et raccrochais afin de continuer mon inspection. Le couple n’avait pas encore dîné vu leurs assiettes pleines. Le verre de vin de l’épouse était presque vide et j’imaginais qu’elle en avait bu quelques gorgées en attendant le moment du repas.
Je faisais un rapide tour de la pièce pour découvrir que rien n’avait été dérangé. Les coussins du canapé étaient parfaitement alignés, le vase rempli d’une eau claire et de quelques tiges de lys en fleur. La télévision était éteinte et pas un brin de poussière ne stagnait sur l’écran. Cette maison était soignée et la décoration sobre avec néanmoins une touche féminine.
Je me retournais et avant de lever à nouveau mon regard sur les victimes, je l’aperçus. Collé contre le pied de la chaise, il attendait que je le ramasse. C’était ça que j’avais repoussé avec mon pied en arrivant.
Je tirais un mouchoir de ma poche et l’enveloppais pour le poser sur la table. Il était encore tiède, ravivant ma peur que quelqu’un puisse encore se trouver en ce lieu. Mais mes craintes furent balayées par d’étranges questions : « Qui a bien pu créer un tel objet de mort ? Pourquoi avons-nous inventé une telle arme ? » Pourtant, il était bien là. Un pistolet Beretta noir.
L’ironie de la situation était que j’en tenais également un dans mes mains, et je fus profondément choqué par cette analyse. Jamais je ne m’étais posé ce genre d’interrogation, mais au regard du massacre devant moi, l’évidence venait me frapper.
Qu’aurait été notre monde si les armes à feu n’avaient pas été inventées ? Est-ce que nous continuerions à pourchasser les malfrats avec des épées ? Des arcs et des flèches ?
Il est si facile aujourd’hui d’ôter la vie. Un doigt sur la gâchette et le coup part pour prendre une âme. Une vie volée, une famille déchirée par le chagrin et leur monde s’effondre.
J’entendais les sirènes hurlantes des voitures de mes collègues arriver, pourtant, mon esprit était toujours embrumé par ces pensées. Le regard rivé sur le Beretta, je venais même à remettre en question ma vocation de policier.
Je tenais encore mon pistolet et j’eus la sensation qu’il me brûlait les doigts. Avec une impatience, je le rangeais dans son holster et frottais mes paumes sur ma veste, comme si j’avais été le tueur, l’assassin. J’en étais un d’ailleurs. Pas plus tard que le mois dernier, j’avais armé mon fusil de chasse et visé la biche au cœur du bois. Un coup fatal pour l’animal et une victoire aujourd’hui au goût amer pour moi.
Une main chaude se posait sur mon épaule et je sursautais.
— Bon sang ! Quel carnage ! Ça va aller ? Tu veux sortir un moment pour prendre l’air ? On va prendre le relais.
J’acquiesçais sans pouvoir sortir le moindre mot et quittais les lieux sur mes jambes fébriles. Une fois dehors, j’inspirais profondément et recrachais l’air en toussant. La culpabilité d’être en vie et de respirer m’assaillait. Les images du trou dans le crâne de cette femme et du torse déchiqueté de son mari s’infiltraient à nouveau dans mon esprit. Tout cela à cause d’une arme, un objet pesant moins d’un kilo.
Je m’asseyais sur les marches du perron et sortais mon téléphone portable pour faire quelques recherches. J’en voulais à cet assassin. Je m’en voulais pour cette biche et toutes les bêtes qui sont tombées lors de nos parties de chasse. J’en voulais au monde entier de fabriquer toutes ces armes, de les revendre, de les mettre dans les mains des enfants. Je voulais un coupable, et je le trouvais.
Des pas dans mon dos se faisaient entendre.
— Sale affaire à la veille de ton départ en retraite. Tu as trouvé un indice qui nous permettrait de savoir qui est le responsable de tout ce merdier ?
— Les Chinois !
— Quoi ?
— C’est eux qui ont inventé la première arme à feu avec la poudre noire.
— Tu es sûr que ça va ?
— Non, disais-je la voix pleine d’amertume.
Je regardais ma montre. Elle indiquait minuit. J’attendais qu’une minute s’écoule et décrochais mon holster, ma plaque et sortais mon trousseau de clés de ma voiture de fonction. Je levais le regard sur mon supérieur et lui tendais mes affaires.
— Je vous laisse l’affaire. Moi, je prends ma retraite. Salut patron !
Une dernière bouffée d’air frais et je l’abandonnais là, sur le pas de la porte avec son air ébahi. J’avais besoin de marcher, de faire le vide dans mon esprit.
Après quelques kilomètres avalés, éclairé par la pleine lune et les lampadaires de la ville, j’écoutais mon monde devenir fou. Une épicerie de nuit se faisait attaquer. Deux bandits armés s’en prenaient au commerçant pour quelques billets. Je les voyais sortir en courant, brandissant leurs armes et tirer dans tous les sens. Dans le mien aussi.
Une balle perdue. Une balle pour moi.
Étendu sur le bitume froid, mon sang se répandait et je souriais en pensant aux Chinois que j’avais rendus responsables. S’ils ne les avaient pas inventées, d’autres l’auraient fait. Je fermais alors les yeux une dernière fois avec l’espoir fou qu’un jour, les armes n’existent plus.
315 mots Participation reçue

Brume

Brume

Lorsque je suis sortie du supermarché, une brume dense s’était installée. L’instant d’avant, le ciel était d'un bleu éclatant. Maintenant, on n’y voit pas à un mètre.
Ce n’est pas grave, je connais le coin comme ma poche. Je pourrais marcher entre la maison et le magasin les yeux fermés.
Je prends à droite et passe devant la pharmacie, puis le coiffeur. Je ne distingue pas les vitrines, mais je sais qu’elles sont là . Je continue par le petit parc.
Le bruit de la circulation a disparu. Même mes pas semblent étouffés par cette masse lumineuse. Je ne vois rien d’autre que cette brume blanche. Je ne distingue ni les bâtiments ni le mobilier urbain.
Une image me traverse l'esprit : la patte velue d'une énorme créature surgissant du brouillard, comme dans les histoires d’horreur de mon enfance. Cette pensée me fait sourire et je reprends mon chemin.
Soudain, un mur se dresse devant moi.
Il ne devrait pas y en avoir ici, je devrais être au passage piéton devant le bar.
Pourtant, il était bien là.
Je suis le mur sur la droite, j’ai dû dévier de ma trajectoire. Je tombe sur un autre mur à angle droit.
- Mais je suis où ?
Je rebrousse chemin et suis le mur sur la gauche. Et j’arrive à un grillage qui prolonge le mur. Impossible de reconnaitre cet endroit.
Je suis désorientée. Le froid s’insinue sous mes vêtements et une goutte de sueur glisse le long de ma tempe.
Je reste immobile, perdue. Une légère odeur d’herbe mouillée flotte dans l’air.
Je frissonne. C’est le vent qui se lève. Le voile blanc s’effiloche peu à peu. Devant moi apparaît le vieux noisetier. Puis la balançoire. Puis la terrasse. Mon cœur manque un battement. La baie vitrée est ouverte, une tasse de café refroidit sur la table basse. Je n’ai jamais quitté la maison.
1944 mots Participation reçue

Ce livre n'existe pas

Ce livre n’existe pas


Nadeg avait lu tous les registres des archives départementales sans pouvoir découvrir qui était son arrière-grand-père. Son arbre généalogique remontait du côté de sa maman jusqu’au dix-septième siècle, mais la branche paternelle directe s’interrompait assez tôt sur la mention : « Né de père inconnu ». Elle avait cherché des mois et des mois alors qu’il suffisait de demander à son grand-oncle.
– Ton ancêtre, un père inconnu ? Tu parles ! J’étais petit, mais pendant les repas de famille tout le monde en parlait, ici tout le monde le connaissait. Évidemment, on disait qu’on était sûr de rien. Ton arrière-grand-mère travaillait chez un fourreur écossais très entreprenant. Le jour où elle est tombée enceinte, elle a dû quitter la place. Il ne faut pas de scandale chez les bourgeois.
Le grand-oncle lui expliqua que cet écossais s’était fait construire une riche demeure qui eut une triste fin. Quand elle fut mis en vente personne ne fit une offre correcte. Il faut dire que la bâtisse n’avait pas très bonne réputation. Des domestiques avaient rapporté que des objets y changeaient fréquemment de place. Les citadins avançaient des tas de preuves indiscutables pour affirmer qu’elle était hantée. La nuit, les fenêtres des pièces, pourtant inhabitées, du troisième étage n’étaient jamais aussi sombres qu’elles le devraient. L’hiver, après une chute de neige alors que tous les toits de la ville avaient encore une chape blanche ; la vieille bâtisse montrait ses ardoises violettes. Quelles présences pouvaient bien la réchauffer ?
Finalement, la mairie fit l’acquisition du bâtiment qu’elle transforma, quelques années, en annexe de l’orphelinat. La mauvaise réputation de la bâtisse ne cessa d’empirer. Les enfants racontaient qu’ils percevaient des bruits anormaux et des luminosités inexplicables. Ils ne voulaient plus aller dans la grande bibliothèque qui servait de salle de classe. Soi-disant que leurs livres pouvaient disparaître un jour ou deux, que leurs cahiers se retrouvaient dans la case du voisin. L’établissement fut subitement fermé et le lieu fut désert jusqu’à la Seconde Guerre mondiale où la mairie le proposa à la Gestapo. Les caves furent converties en cachots et l’immense bibliothèque servit de salle d’interrogatoire. Après cette sombre période, la mairie remit le bien en vente à très bas prix., mais qui aurait voulu d’une maison hantée où les cris des résistants torturés résonneraient la nuit Finalement, on décida d’abattre le bâtiment pour édifier une médiathèque fort moderne. Elle hérita des rares livres qui avaient échappé aux pillages.

Le lendemain quand Nadeg s’y rendit elle avait un état d’esprit bien différent de l’accoutumée. Elle était sur la terre de son ancêtre. D’ordinaire, elle se dirigeait directement vers les étagères où se côtoyaient ses auteurs préférés. Katherine Pancol, Françoise Bourdin, Amélie Nothomb, Danielle Steel. Mais ce jour-là, elle voulait profiter du lieu, elle flânait. Dans un recoin où elle n’allait jamais, un livre attira son attention. Ici, un livre qui n’était pas rangé, c’était extrêmement rare. Posé à plat, à l’envers, il dépassait légèrement de son étagère ; juste assez pour qu’on ait envie de le remettre en place. Elle le saisit entre le pouce et l’index et ressentit de légers picotements dans ses doigts. Elle le reposa aussitôt, se frotta, machinalement, la main sur son pantalon. Elle reprit son chemin, mais revint en arrière ; elle n’avait pas lu le titre de l’ouvrage et qui sait si les picotements se renouvelleraient. Elle le tint un instant sans rien ressentir et le retourna pour en connaître le titre. Elle resta bouche bée un instant en lisant « Ce livre n’existe pas ». Ce titre se détachait en jaune doré sur un fond brique. Elle ne choisit rien d’autre. Une envie inexplicable d’en savoir plus s’était emparée d’elle. Totalement troublée, elle rentra chez elle directement, en délaissant ses courses ordinaires. Elle déjeuna sans pain.

D’habitude, elle bouquinait au lit, c’était devenu indispensable pour que le sommeil l’envahisse. Mais là, avant même de se mettre à table, elle éprouva le besoin de feuilleter le livre qu’elle venait d’emprunter. Il lui parut qu’il contenait une analyse fine de tous les paradoxes qui ont hanté l’homme depuis la nuit des temps jusqu’à nos jours. Ce soir-là, elle se coucha beaucoup plus tôt. Elle était trop nerveuse pour s’intéresser à la télévision et le premier chapitre, savoir ou croyance, lui tendait les bras.
Dans l‘avant-propos, l’auteur avouait que son but était d’intriguer le lecteur, de le rendre perplexe, de chatouiller le petit diable qui sommeille en lui. Son objectif était déjà atteint. Elle s’endormit, son livre à la main, en lisant Descartes qui racontait qu’il avait coutume de se représenter en songe les mêmes choses qu’il voyait dans la vie réelle..
Et bientôt, Nadeg rêva. Un rêve agréable mais totalement absurde. Elle était un joli papillon jaune soufre qui voletait de fleur en fleur dans un immense champ de colza baigné par un doux soleil de printemps. Elle frétillait. Elle félicitait chaque fleur pour sa beauté et son odeur agréable. Le vent était doux et sa trompe se délectait de nectar au goût de lavande. Au bout du champ, les voitures bouchonnaient sur la route. Ils étaient nombreux à aller au travail. Elle avait trop mangé. Elle se posa sur une large feuille pour digérer et elle s’endormit.
Le lendemain matin, comme d’habitude, elle n’était pas en avance pour prendre le chemin du bureau. Elle rencontra le premier bouchon alors qu’elle traversait un champ de colza en fleurs où voletaient quelques papillons jaunes. Elle rabaissa le pare-soleil. Le petit sac de lavande qui pendait à son rétroviseur exhalait encore un peu de doux parfum. Une idée folle lui traversa l’esprit : Mais qui était-elle ? Une secrétaire qui rêvait qu’elle était un papillon ou un papillon qui rêvait qu’il était une femme se rendant à son travail. Au bureau, elle ne put pas s’empêcher de se questionner sur l’authenticité de ses actes. Les problématiques rencontrées dans le livre lui occupaient totalement l’esprit. De retour chez elle, elle le rangea au plus profond du tiroir de son bureau. Elle allait se faire violence pour ne pas le ressortir, au moins pendant quelques jours. Il fallait bien que l’on décide de ses pensées et de ses actes par soi-même. Ce livre était dangereux.
Elle dîna calmement. Elle feuilleta le programme de la télévision pour choisir un bon film qui allait lui occuper l’esprit. Malheureusement, à la coupure publicitaire, en se dirigeant vers la cuisine, elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil dans la chambre. Posé à plat, à l’envers, il dépassait légèrement de la table de nuit. Ce n’est pas possible. Pourtant, il était bien là. Elle le saisit entre le pouce et l’index. Il picotait. Elle resta perplexe une seconde car la couverture lui parut plus fade, beaucoup moins rouge. Elle allait juste jeter un œil au chapitre suivant. On n’y parlait des poutres pourries du navire de Thésée, ce jeune athénien qui accomplit tant d’exploits qu’on voulut garder en souvenir son bateau. Seulement, avec le temps, son navire s’abîmait et il fallait sans cesse le restaurer. Remplacer un cordage, une poutre, remettre du bitume. Au bout de quelques siècles, il ne restait plus rien, ou pas grand-chose, du bateau original. Était-il encore le bateau du héros grec ? On serait tenté de répondre plutôt non ; mais aussitôt, une autre question plus perfide émerge : quand avait-il cessé de l’être ? Et le livre insistait sur des questions simples auxquelles on ne pouvait pas répondre. A quel moment un tas de sable finit-il d’être un tas de sable quand on retire les grains un à un ? Finalement le livre l’accompagna chaque soir en l’exaspérant autant qu’en la ravissant. Elle ne parlait à personne des phénomènes surprenants qu’elle vivait. Quand le sommeil la gagnait, elle reposait le livre sur sa table de nuit, bien fermé, avec son marque-page favori en place. Mais l’autre matin, elle vit son marque-page à côté du livre fermé, elle avait dû oublier de le mettre. Seulement le soir, elle avait retrouvé le livre ouvert à la bonne page. Depuis, elle ne mettait plus de marque-page, le livre s’ouvrait de lui-même.
Vers la fin de l’ouvrage, les choses se compliquèrent. Un soir, bien calé entre ses oreillers, elle le saisit machinalement. Elle le trouva beaucoup trop léger, manifestement moins épais qu’à l’accoutumée. Cette fois, elle était certaine que la couverture était plus pâle et que cela ne venait pas de la faible lumière de sa lampe de chevet. L’écriture des premiers chapitres semblait affadie. Elle se frotta les yeux, elle rajusta ses lunettes, rien n’y fit. Le livre s’évaporait-il à mesure qu’elle le lisait ? Mais, comme envoûtée, elle ne s’arrêta pas à cela, il fallait qu’elle se concentrât sur le chapitre suivant où un certain Zénon prétendait qu’un superbe athlète grec ne pouvait pas battre une tortue à la course.
Maintenant, on lui proposait de prendre une boite vide et d’écrire en gros sur une étiquette « cette boite est vide » Si vous collez l’étiquette sur la boite vous n’avez pas de problème : la boite est vide. Mais si, avec un peu de perversité, vous laissez tomber l’étiquette dans la boite, votre étiquette devient fausse. La boite n’est plus vide. Alors vous collez l’étiquette contre une face interne de la boite et elle redevient vraie. On en conclut que la colle a beaucoup d’influence sur la vérité.
Dans quelques jours, il faudrait rapporter l’ouvrage à la bibliothèque. Seulement, il n’était plus qu’un mince livret, les chapitres un, deux et trois avaient complètement disparu. Le titre, sur la couverture blanchâtre, n’était plus lisible. Il était urgent achever la lecture. Il lui restait à faire un bout de route, avec Chrsippe et son crocodile et avec l’homme chauve d’Euboulides. Il était trois heures du matin quand elle termina le livre, il ne pesait presque plus rien. Il lui fallait dormir, elle reprenait le travail dans quelques heures.
Le soir, elle trouvait dans sa boite aux lettres un rappel de la bibliothèque ; il fallait rapporter le livre avant deux jours. Mais il n’y avait plus de livre . « Le livre qui n’existe pas » n’existait plus. Alors elle prit sa plus belle plume pour répondre :
« . Effectivement, je me rappelle très bien avoir emprunté un ouvrage dans votre bibliothèque. La dernière vision que j’ai de lui est celle d’un petit livret pâle dont le titre avait totalement disparu. La seule chose que je peux vous affirmer, c’est qu’aujourd’hui, j’ai cherché partout et que je ne l’ai pas retrouvé. Je pense qu’il disparaissait au fur et à mesure que je le lisais. Les choses sortaient du livre pour entrer en moi. C’était un livre bizarre qui vivait en équilibre et qui s’ouvrait chaque soir à la page où je l’avais laissé la veille. Cette histoire me parait aujourd’hui totalement extravagante, mais je l’ai vécu comme sous une emprise qui faisait que ce côté surnaturel ne me choquait pas. Ma manière de voir les choses a beaucoup changé. Je sais que les sens sont trompeurs. Le bizarre me parait parfois naturel. On ne sort d’ailleurs jamais indemne d’un bon livre Je me méfie beaucoup plus de mes intuitions. Pourtant, je vais vous en livrer une. Si j’étais à votre place, je regarderais sur toutes les étagères de votre bibliothèque. Je pense que sur l’une d’entre elle, il y a un ouvrage orangé qui dépasse légèrement. Il est posé à plat, à l’envers. Saisissez-le entre le pouce et l’index. Retournez-le et vous verrez écrit en jaune doré sur un fond brique. « Ce livre n’existe pas». Alors vous pourrez indiquer à votre ordinateur que le livre est bien rentré .
859 mots Participation reçue

Envoûtement

Envoûtement

Avachie sur mon pouf, je sentais sa laine duveteuse caresser mes bras. Le souffle violent, me distrayant de ma lecture, me fit déposer mon livre sur le sol pour observer à travers la fenêtre cette danse ombrageuse fendant la pénombre, témoignant de la symbiose entre les arbres et du rythme d’Eole. J’étais comme enlacée par sa mélodie.
Cette danse hypnotique me plongea dans un état de quiétude profonde. Je sentais mon corps qui s’enfonçait dans son assise moelleuse. Je me penchai pour atteindre le breuvage fumant déposé sur la table en bois massif devant moi. Sa douce chaleur enveloppa mes mains. Je portai la tasse à mes lèvres et laissai le liquide envoûtant glisser dans ma gorge, réchauffant mon corps de l’intérieur. Je m’imprègnais de ces arômes fruités et amers.
J’étais là, seule dans ma maison isolée de toute civilisation, entourée par des arbres vigoureux vieux de plusieurs siècles, une tasse de chocolat chaud à la main, un livre à mes pieds, savourant cet instant comme de l'ambroisie divine. Je m’étais retrouvée, ou plutôt trouvée, après tant d'années à me plier et à me conformer aux normes imposées. J’étais enfin libérée du poids de cette malédiction. Je n’aspirais qu’à une chose : conserver ces moments suspendus.
Soudain, un coup violent retentit contre ma porte en bois ! Puis deux !
Mon corps se raidit, alerte ! Je n’attendais personne… et personne n’était censé savoir où je me trouvais.
Mon cœur battait à tout rompre, manquant de sortir de ma poitrine.
La simple lueur de ma bougie ne suffisait pas à éclairer les fenêtres extérieures. Alors, avec lenteur, sans un bruit, mes chaussettes glissèrent sur le parquet. Je m’approchai avec méfiance en direction de la porte d’entrée. Mes mains saisirent prestement une sculpture en bronze prenant la poussière sur ma bibliothèque en acacia.
Le corps tremblant, je m’approchai du judas. Rien. Personne. Cela défiait toute logique. Les gonds de la porte tremblaient sous les assauts. Et pourtant, personne ne se trouvait derrière cette porte.
Les bras lourds, je ne savais que faire. La présence d’esprit m’aurait invitée à ne pas ouvrir cette porte. À quitter cet endroit pour me mettre en sécurité. Pourtant, je me sentais comme envoûtée, dépossédée de mon corps. Flottante, je me vis déposer la sculpture au sol et tendre la main vers la poignée. La saisir. La descendre. La pousser. Ma conscience luttait contre cette emprise mystique. Elle dut rendre les armes. Mon corps tremblait de tout son être, ma respiration se faisait courte.
Le vide m’envahit, j’étais comme dans un état second. Ma respiration et mon corps semblaient tout aussi perplexes que mon esprit. Personne ne se trouvait derrière cette porte. Personne n’était visible. Seules les mélodies naturelles atteignaient mes oreilles. Personne ne semblait présent, pas de respiration inexpliquée, pas de craquement de feuilles mortes ou de branches sèches. Rien. L’étrangeté ne s’arrêtait pas là, les chouettes, ses gardiennes chantantes de la nuit s’étaient tues.
Un sentiment d’oppression m’envahit. Ma nuque s’inclina vers le sol.
Un paquet innocemment enveloppé de kraft reposait à mes pieds. Mon dos se voûta, mes bras se tendirent et aggripèrent ce paquet dans un étau d’acier. Une main referma la porte.
Me voilà dans mon salon, un étrange paquet à la main. La compulsion ne s’arrêta pas. Mes doigts déchirèrent ce paquet avec férocité telles des griffes en furie.
Mon corps s'affaissa telle une masse sur le sol. Devant moi se trouvait le grimoire d’Hecate. Cela n’avait aucun sens. Je le tournais dans tous les sens, examinais les moindres détails. La couverture en cuir teintée de noire, sertie de rubis, les pages épaisses jaunies par le temps épaisse et irrégulières, de l’encre rouge sillonant la tranche semblant formé des tâches de sang. Cela ne pouvait pas être possible. Il avait été enfermé dans le cercueil de Magistra Vareyana et avait brûlé avec celle-ci. Il avait été détruit, mettant fin au règne de terreur des Kraeteas. Et pourtant, il était bien là. Son poids dans mes bras était bien réél.
Que pouvait signifier cela ? La seule certitude qu’il me restait : mon passé m’avait rattrapé, la fuite ne pourrait bientôt plus être une option. Le renouveau n’était donc qu’une chimère inatteignable. La vie n’était qu’une farce dont nous étions de simples pantins sans conscience soumis aux règles de la destinée. Existais-je réellement ? Ou n’étais-je qu’un archétype créé de toutes pièces pour amuser un être supérieur ?
Mes mains écartèrent les pages de cet ouvrage que j’avais parcourues des centaines de fois pour préparer mon initiation au sein du Coven. J’aperçus des glyphes qui ne devraient pas être présents. Des glyphes d’une civilisation ancienne, presque mythologique. Mon doigt glissa dessus et se retrouva teinté d’encre noire comme l’abysse. Elles ont été ajoutées. Mais pourquoi ?
Je commençais à tourner la page quand j’égratignai mon doigt sur le papier. Des gouttes de sang perlèrent sur l’ouvrage, se fondant avec les tâches rougeâtre parsemant la tranche. Une goutte tomba sur l’inscription. Je sentis un crochet s’agripper à mon nombril, me tirant vers l'avant. Les murs, les meubles de mon salon devinrent translucides jusqu’à disparaître, me laissant dans l’obscurité la plus totale.
5059 mots Participation reçue

Sinistre matinée

L’objet qui ne devait pas exister

Pierre s’examina une dernière fois dans le miroir. Il était habitué à porter des chemises très claires par-dessus des costumes marines et il était presque surpris de se voir porter du noir. Le col étant toujours impeccablement repassé, il passa une main dans ses cheveux pour faire taire définitivement la rébellion d’une mèche de ses cheveux bouclés. Il était prêt. Enfin, il ne l’était pas totalement, son allure l’était pour lui.
- Tu es tristement superbe, dit une voix féminine derrière lui.
Roxane le regardait avec des yeux pleins de compassion et d’une forme de pitié. Le genre de pitié des gens impuissants devant une situation vécue par un autre. Pierre acquiesça gentiment et tenta d’esquisser un sourire. Même s’il était plein de bonne volonté, ce sourire débordait d’une lassitude mélancolique.
- Merci Roxane. Et je réponds déjà à ta question avant que tu ne me la poses à nouveau, je ne veux pas que tu m’accompagnes chez le notaire.
Elle ouvrit la bouche, sans qu’un seul son ne sorte. Il l’embrassa furtivement sur la tempe et se dirigea droit vers son porte manteau. Il était tellement déterminé à atteindre son béret noir qu’il ne vit pas son chien qui jappa discrètement. Pierre s’accroupit pour le caresser.
- Pardon…
Roxane ne sut si ce pardon était vraiment à destination du canidé. Elle le contemplait comme on regarde une peinture tragique dans un musée.
Il lâcha un « je serai rentré pour midi, je ne serai pas long » en fixant le chien, comme si les mots n’étaient pas destinés à sa compagne. Puis il se leva sans se retourner, prit son couvre-chef, l’ajusta et sortit, sans mot dire.
La porte semblait claquer aux oreilles de Pierre de façon plus brutale qu’il l’aurait pensé. Peu importe. Il enfonça ses mains dans ses poches et partit rejoindre sa destination à pied. L’air frais frôlait sa peau mais c’est comme s’il ne pouvait passer la barrière cutanée et l’envelopper. Il aurait aimé secrètement être enveloppé, sans trop savoir par quoi ni même par qui. Le décès d’un proche donne cette sensation de manque de proximité physique avec le monde extérieur. Le manque d’un jour pouvoir être à nouveau en contact avec le défunt. Pourtant, il n'était pas proche de son père à ce point. Grand travailleur, son père était très peu présent pour Pierre. Tant physiquement que moralement. Il ne gardait pas de souvenir particulièrement précis d’un moment avec lui. Il ne partageait rien, ni en termes de gouts musicaux, ni en termes de sport, de politique ou de passion culturelle. Il semblait toujours ne pas être là, mais surtout être las.
Quand le téléphone sonnait pour la troisième fois de la matinée il y a 2 semaines de cela, Pierre s’autorisa une pause dans son travail. La nouvelle était tombée, il avait senti le sol se dérober sous ses pieds, le mutisme devint alors son premier compagnon, immédiat. Ensuite, une sorte de gel avait paralysé ses pensées, ses paroles, ses émotions. Le fameux pilote automatique. Mais la nouvelle était gravée en son cœur et son âme ; son père était mort. Il avait de vagues souvenirs de papiers à remplir, des montagnes de papiers et d’encre. Les derniers qu’il remplirait pour lui.
Il soupira en essayant de chasser cette sensation de vertige qui lui donnait l’impression d’une chute sans fin dans le vide. Il continua à marcher, sans trop regarder devant lui. A vrai dire, même si le froid ne l’atteignait guère, la lumière, elle, était insolente. Un soleil radieux éclairait les rues, les maisons, les visages… Lui se sentait une ruine, dans un nuage de poussières et de larmes pétrifiées dans le silence de la nuit. Et un soleil si pur, si « joyeux » … C’était indécent.
Sans trop savoir comment, il arriva devant l’imposante demeure des notaires. Petit, il imaginait volontiers que c’était un lieu de mystère, de recherches improbables sur des évènements inexpliqués, comme un repaire de détectives. Son œil d’adulte endeuillé ne voyait aujourd’hui qu’un bâti aux dimensions honorables mais rien de plus. Une montagne de pierre et de brique dans le paysage, composé d’autres bâtis faits du même matériau.
Il ne prit même pas la peine d’actionner le heurtoir qu’un homme lui ouvrit la porte.
- Monsieur Beaumann, soyez le bienvenu dans nos locaux. Toutes mes plus sincères condoléances. Veuillez me suivre.
L’homme avait un accent lyonnais important, son attitude semblait millimétrée, ses pas étaient presque chorégraphiés tant la régularité était parfaite. Presque inhumaine. Il s’arrêta devant une porte et mis les deux mains croisées devant lui.
- Vous devez procéder à la fouille en passant par le détecteur de métaux juste dans l’encadrement de la porte. Ensuite il vous faudra déposer ici tous vos effets personnels d’enregistrement. Un formulaire vous attend également. Il doit être complété avec soin, rigueur et vérité. Vous pourrez suivre les instructions qui vous ouvriront la salle du notaire où l’on vous attend.
Une partie du cerveau de Pierre eut envie de fuir à pas discrets mais rapides tandis que l’autre semblait complètement anesthésiée. Il ne demanda pas pourquoi tant de précautions, les conséquences s’il refusait de se soumettre à tout ce protocole et les questions qui l’attendaient. Avec rigueur, vérité et soin. Il n’avait jamais entendu parler de telles mesures pour un testament. Il se rendit compte qu’il était déjà dans la salle quand il finit le cours de ses pensées lointaines. Il avait agi sans même s’en rendre compte.
Un appareil pour prendre ses empreintes étaient à l’entrée de la petite pièce blanche capitonnée sans lumière naturelle. Une table contenait une tablette numérique posée précisément en son centre. Une voix robotique intervint, le faisant sursauter :
- Vous êtes invités à enregistrer vos empreintes afin de pouvoir déverrouiller le casier où vous déposerez tous matériels informatiques ou autre ayant une nature de transcription et d’enregistrement. Vous pouvez aussi déposer tous vêtements que vous jugerez trop lourds ou trop chauds. A la fin de l’entretien, vous pourrez récupérer vos affaires grâce à vos empreintes. Ensuite, cela fait, d’autres instructions sur la tablette vous seront données.
La voix avait beau être étudiée pour être agréable, elle tapait sur les nerfs de Pierre. Il sentait une sorte d’urgence presque palpable : il se sentait trembler. Pourtant, quand il ouvrit sa main pour vérifier sa stabilité, il ne vit rien. Il ne comprenait même pas d’où venait ce sentiment d’urgence, ni le nommer, encore moins en connaitre l’origine exacte. Est-ce qu’un deuil peut faire traverser tout ça ?
Il haussa les épaules, suivit scrupuleusement les instructions et se dirigea vers la table.
- A présent, veuillez répondre au questionnaire. En cas de questions, merci de taper deux fois dans les mains avant de poser la question. En cas de fin de questionnaire complété, taper trois fois dans les mains. La porte s’ouvrira sur votre droite. Bonne journée à vous.
Lorsqu’il s’assit, Pierre se sentit soulagé, il n’y avait que des questions administratives de base. Il se sentit un peu ridicule d’avoir imaginé autre chose. Seule, une dernière question le surprit : « acceptez-vous de ne pas révéler à l’extérieur les éléments de l’entretien qui va suivre ? Certains points, dits sensibles, sont strictement confidentiels. Consentez-vous à respecter cette clause ? »
Un malaise nauséeux commençait à naitre dans le fond de ses entrailles. Comme si les symptômes ressentis précédemment étaient en train d’évoluer, il tenta, sans rien dévoiler extérieurement, de trouver une forme de calme et d’ancrage. Il se mit à compter ; un cerveau qui compte est focalisé sur le décompte et non plus sur l’angoisse. Il pensa soudain à Roxane et regretta un peu de ne pas l’avoir à ses côtés. Bizarrement il pensa aussi à son chien…
Il se frotta les sourcils avec son pouce et son index pour se concentrer sur sa tâche. Il accepta la clause car il pensait qu’à l’image des examens universitaires, il valait mieux faire ça vite pour vite terminer. De toute façon, il se voyait mal reculer maintenant. Il ignorait même s’il le pouvait.
Il frappa trois fois dans ses mains, qu’il sentait toujours aussi fébriles. Une porte étonnamment épaisse s’ouvrit sur un bureau démesuré. Une table de marbre blanc en forme d’étoile était surplombée d’une grande plante rampante, qui dessinait des espèces de réseaux entre chaque branche. Trois personnes étaient présentes dont l’une d’elle avait une très vieille machine à écrire à proximité de ses doigts rabougris et tortueux. Les deux autres, un homme d’âge mûr et une femme l’air jeune mais intransigeante le regardaient à peine, comme s’il était un fantôme. Ils se levèrent en le voyant franchir la porte, s’inclinèrent silencieusement et se rassirent en désignant la chaise de noyer capitonné au bout de l ‘une des branches, pour inciter le client à prendre ses aises. Pierre s’assit, sans qu’aucun mot n’ait été prononcé.
L’homme d’âge mur démarra :
- Monsieur Beaumann Pierre s’est présenté ce jour dans les locaux SMDF 125 pour traiter du testament de Monsieur Beaumann Marie, décédé le 2 juin. Il a déclaré accepter les conditions strictes de silence et de confidentialité. Monsieur Beaumann, tout d’abord toutes mes condoléances, de la part de toute l’équipe. Chaque personne est ici présente pour garder trace de notre entretien et de votre décision -il désigna l’homme dactylographe- et pour vous donner tous les éléments pour que votre décision soit la plus éclairée possible, tant sur un plan psychologique que scientifique ou de toute autre nature.
Pierre se sentait minuscule devant ces gens qui semblaient à présent grands, adultes, presque menaçants. Pourtant, aucun propos n’était alarmant mais l’atmosphère de la pièce lui donnait une drôle d’impression. Et puis, il faisait 1m 95, il était qualifié de « grand », donc il n’était pas sensé être impressionné.
- Vous êtes ici car votre père vous a laissé un héritage peu commun. Vous allez avoir une boite devant vous dans quelques instants qui est l’objet de votre venue en ces lieux, poursuivit la jeune femme. Nous allons d’abord vous laisser l’ouvrir pour nous en dire librement ce qu’il vous évoque, si vous l’avez vu, si vous le connaissez.
- Je… euh… ne comprends pas « librement », dit péniblement Pierre
- Librement signifie ne pas se mettre de filtres, de masques, d’omissions de quelques natures que ce soit.
- Bien. J’approuve.
Elle gratta ses ongles sur la table -le bruit pourtant rapide était insupportable- et une boite de taille moyenne apparut. Curieusement, Pierre imaginait une petite boite de bois sculpté, contenant des photos ou des petits mots. Ce n’était pas du tout le cas. Il commença à commenter :
- Alors, je vois une boite de ferraille devant moi. Pas de trace de rouille ou autres marques du temps. Hum… Curieusement, la boite est plus chaude que je ne l’imaginais. Je vais tenter de l’ouvrir mais… Je ne vois pas de charnière ou de loquet. Juste, 3 trous avec des dimensions différentes. Et une sorte de … euh…comment dire ça… lentille ? On dirait un plateau de microscope. Attendais je vois un…
Il sentit qu’à cette seconde précise, tous les protagonistes étaient aux abois. Le dactylographe avait arrêté de saisir sur sa machine imposante mais étonnamment silencieuse. Il toucha un minuscule interrupteur qui semblait épouser parfaitement la pulpe de son doigt. Une petite lumière alluma la lentille.
- Cela me rappelle vraiment les microscopes mais en plus petit.
- Connaissez-vous cet objet Monsieur Beaumann ? Attention, la réponse nous est capitale.
Pierre sentait bien qu’effectivement, sa réponse était capitale.
- Par la plus grande sincérité qu’est la mienne à cet instant, je vous garantis que je ne connais pas cet objet. Ni son nom, ni sa fonction.
- Merci, veuillez le reposer devant vous sans le toucher je vous prie.
Pierre s’exécuta et la jeune femme fit le même mouvement avec ses ongles – bruit toujours aussi exécrable- et l’objet disparu. Totalement. Pourtant, il était bien là. Il passa machinalement la main à l’endroit où se trouvait la boite et rien. Plus la moindre trace, comme s’il n’avait jamais existé.
- Excusez-moi mais savez-vous ce que c’est ?
Le notaire questionna la femme du regard, elle leva un sourcil très discrètement, l’homme regarda alors Pierre et commença son intervention :
- C’est que ce l’on appelle un éco-olfacteur. Votre père a créé cet objet, il souhaitait qu’il porte son nom, c’est donc un prototype de Beaumann.
- Un éco-olfacteur ? C’est-à-dire ?
- Je vous propose de lire la lettre écrite par votre père pour comprendre. Après cette lecture, nous vous poserons une question, que vous devinerez assez vite je le crains. Vous devrez y répondre avant de quitter ces lieux. Bonne lecture, nous allons prendre un moment pour vous laisser seul avec le document. Les caméras nous diront quand vous avez fini.
La jeune femme fit des arabesques avec ses ongles sur le marbre et apparut une enveloppe faite de la même matière que la boite qui avait également une petite lentille. La boite était également réapparue. Pierre leva les yeux car l’enveloppe semblait soudée et donc impossible à ouvrir.
- Mettez votre empreinte sur la lentille de l’enveloppe pour qu’elle s’ouvre, lui dit le dactylographe tout bas.
Lorsqu’ils sortirent, Pierre ressentit un tsunami d‘émotions contradictoires. Le soulagement de ne plus être en leur compagnie pour commencer. La joie de retrouver un objet appartenant à son père mais se sentit ridicule car il ne le connaissait même pas cet objet. Ni même son père au final. Comment ce chef d’entreprise dans le monde de l’artisanat avait pu créer un objet comme celui-là ? Pourquoi ne pas en avoir fait commerce, lui qui semblait si friand d’argent ? Pourquoi ne pas lui en avoir parlé avant sa mort ? Puis une part de peur, de découvrir ce que c’était que cette chose. Et qui était son père au final.
Il posa son index sur la lentille qui devint brièvement violette, une petite voix synthétique annonça le jour, l’heure de l’ouverture. Puis il se mit à lire, les mains plus tremblantes que jamais :

Mon cher fils,
Je pense que tu dois être un peu perdu et doublement. Déjà, parce que si tu lis ces mots, c’est que je ne suis plus de ce monde. Ensuite, parce que tu découvres pour quel genre de personne j’ai pu réellement travailler. Comme tu le devines, je n’étais pas chef d’entreprise mais un ingénieur travaillant pour d’obscures compagnies travaillant au plus près des gouvernements. C’est pourquoi je ne pouvais te révéler mon véritable travail. J’étais surveillé, suivi, écouté. J’ai pu avoir accès aussi à des financements inédits et démesurés, du matériel comme tu peux en rêver.
Et tout démarra d’un rêve, d’une constatation, d’un regret. Et tu verras à quel point tu n’es pas étranger à tout ça.
Lorsque ta mère nous quitta, la douleur était insupportable. Le nourrisson que tu étais criait aussi bien famine que le manque de ta mère qui ajoutait à mon désespoir. J’avais du mal à faire face, à savoir quoi faire, comment faire. Alors je me suis tourné vers des professionnels en tout genre. Chacun me disait de laisser du temps mais ta douleur était indescriptible. Je ne pouvais pas la laisser hurler sans agir ni essayer de te soulager.
Des scientifiques m’ont dit que la mémoire la plus puissante sur le cerveau humain est la mémoire olfactive, qu’il fallait que je mette dans ton berceau des vêtements de ta mère pour t’apaiser. J’ai suivi ces conseils ; cela a fonctionné mais cela n’a pas duré. Et, vu la faible garde-robe de ta mère, j’ai eu un élan de désespoir. Dans combien de temps au juste je n’aurai plus rien pour t’apaiser ? Et c’est là qu’a démarré le début de ma recherche : pourquoi peut- on reproduire un son, une couleur, un goût et pas une odeur ? Je ne parle pas de parfum mais bien d’une odeur.
Je me suis mis donc à rechercher sans relâche de ce qui compose une odeur, puisque, l’homme brillant que tu es, sait que les odeurs n’existent pas réellement. Je ne vais pas rentrer dans les détails techniques comme la chromatographie ou la spectrométrie de masse, tout est dans le brevet mais j’ai réussi. Tu tiens devant toi le premier prototype de mon invention qui reproduit les odeurs après les avoir analysées.
La petite lentille permet de capter toutes les molécules présentes soit sur un lieu si tu ne poses rien en son centre, soit un objet pour en extraire l’odeur. Tu actionnes la petite manette dessous et, ça y est. L’objet l’analyse et la garde en mémoire. Tu remarqueras 3 trous également de tailles différentes. Le premier est un micro, tu donnes un nom à l’odeur en question. Le second est une sorte de pot d’échappement (car tu verras, il chauffe) et enfin le troisième rediffuse l’odeur. Si tu appuyes longtemps sur la petite molette, tu énonces le nom de l’odeur et tu peux la sentir à nouveau.
Je te l’explique le plus simplement possible mais, si tu veux en savoir plus, rencontre la personne qui est à la troisième page de mon carnet d’adresse. Elle a toute ma confiance.

Je sais que les gens qui auront mis la main sur l’objet vont te demander ce que tu comptes en faire. Si tu dis que tu souhaites le garder, ils t’élimineront et, crois-moi, je sais avec qui j’ai travaillé et ce dont ils sont capables. Ils veulent que tu leur cèdes le prototype. Pour être rapide, mon invention a déjà été utilisée dans des contextes de guerre et de prisonniers. Ils m’ont vendu que c’était pour apaiser les plus angoissés et que, dans un environnement avec un repaire aussi chaleureux que l’odeur d’un proche, les confidences pourraient être faites dans la passivité, la douceur, sans aucun besoin de violence. Je les ai cru et ils te serviront surement la même soupe. La vérité est qu’ils se servaient de leur mémoire olfactive pour la reproduire et les torturer. Je n’ai jamais vu des gens devenir fous si rapidement, si violemment. La douleur était glaçante. Cet objet ne devait pas exister, je pense que ce n‘est pas un hasard s’il n’existait pas avant moi. Je ne suis plus là pour m’opposer à la commercialisation ou l’utilisation de l’outil mais toi tu le peux.
Afin que tu puisses te sortir de cette situation avec le moins de désagrément possible j’ai établi un plan en plusieurs étapes.
1. A la fin de la lecture, donne un « malencontreux » coup de coude dans la boite pour qu’elle tombe sous la table de marbre. Il y a des caméras partout (même dans la plante) mais pas en dessous.
2. Appuie 3 fois sur la petite molette. L’objet se dédoublera et deviendra alors souple comme un textile, très fin. Attention de ne pas mélanger les deux ! Retiens bien lequel est le bon, ils sont strictement identiques ! Tu pourras le plier et le cacher dans ta chaussette.
3. Ils débarqueront très rapidement. Tu pourras alors rappuyer 3 fois sur la molette pour lui rendre sa forme solide. Ils n’y verront que du feu.
4. Dis que tu sais que cet outil rend les gens fous, que tu n’en veux pas. Ils te proposeront de t’en débarrasser. Accepte et tout devrait passer tranquillement.
5. Sors en étant le plus serein possible, ne le sors pas avant d’être dans un lieu loin de leurs locaux.
6. A la fin de la lecture de cette lettre, arrache la lentille ou écrase là, la lettre fondra comme du chocolat sous canicule.
Je suis désolé de n’avoir à t’offrir en ultime cadeau que cet objet de malheur (certainement la cause de ma mort par ailleurs, si c’est le cas, ne cherche pas). J’aurais aimé être moins transi de peur, de culpabilité et peut être alors que j’aurais pu pleinement profiter pour te voir grandir, te voir apprendre à faire du vélo, être là pour ton entrée au collège, au lycée, en prépa. Être présent pour ta soutenance. Tu avais déjà perdu ta mère et tu n’avais qu’un demi parent. Pardonne-moi. Je te souhaite une vie merveilleuse à l’image de l’homme que tu es : radieuse, pleine de vie, complète. Une vie qui te comblerait enfin comme je n’ai jamais su le faire.
Sache que je t’ai aimé toute ma vie mon petit Atome.
Ton père

Pierre se rendit compte qu’il pleurait. Cela devait faire un moment car des larmes étaient éparpillées devant lui sur la table de marbre. Ce surnom d’atome était très ancien et il n’en avait aucun souvenir… jusqu’à lire ces mots qui avaient été écrits. Un jour d’été particulièrement chaud où Pierre devait avoir quatre ans, son père avait donné une minuscule goutte à une abeille assoiffée, la goutte avait suffit à faire repartir l’insecte. Pierre en était émerveillé. Son père lui avait alors que dit même les choses les plus petites peuvent avoir un immense pouvoir. Comme les atomes. Puis Pierre avait répondu « alors je te donne des atomes d’amour pour t’en mettre plein dans le cœur ! Si c’est petit, tu peux en mettre plein ! ». Son père l’avait pris dans ses bras et ponctué d’un « merci mon petit Atome ». Aujourd’hui, avec son recul d’adulte, il aurait dû se douter qu’il était passionné par les sciences. Mais au fond, cela ne changeait rien.
Le bruit d’une caméra qui zoome le sortit de ses émotions. Puis tout se déroula très vite. Il donna un coup de poing sur la lentille qui fondit effectivement comme son père l’avait dit. Son poing posé sur la table, il balaya la boite au sol, sous la table en marbre et s’appliqua à suivre la procédure. Il était extrêmement troublé quand à l’activation du bouton, 2 textiles fins presque froids apparurent. Il commença à glisser le « bon » dans sa chaussette quand 4 personnes entrèrent à la hâte. Heureusement que le bureau était grand, il peut, in extremis, rappuyer 3 fois sur le textile pour lui redonner une forme solide.
Il essaya de se relever mais sa tête heurta la table en marbre, ce qui lui arracha un cri et une vive douleur.
Des bras agrippèrent ses biceps et le sortirent de là.
- Est-ce que vous allez bien Monsieur ? Vous voulez un verre d’eau ?
- Une poche de glace dans le bureau 125 s’il vous plait !
Pierre était un peu sonné et fatigué mais parfaitement lucide. Il s’entendait répéter sans cesse « non mais ça va, ne vous inquiétez pas, ça va ».
Après quelques minutes, chacun était assis, il y avait juste une femme en blouse blanche qui avait pris place entre Pierre et les 3 autres, à une autre branche de l’étoile.
- Je me présente je suis le Dr De Taormina, je suis psychiatre et scientifique ingénieure. J’ai, par ailleurs travaillé avec votre père. Je suis présente pour vous aider à prendre une décision juste, en lien avec vos émotions du moment mais aussi vos valeurs profondes pour ne pas avoir à regretter votre décision. Comment vous sentez-vous ?
- Un peu comme si je m’étais cogné à une table de marbre. Plus sérieusement, un peu troublé mais clairvoyant sur la décision à prendre
- Savez-vous ce qu’est cet objet Mr Beaumann ? interrompit la jeune femme
- Oui. C’est un objet capable de reproduire n’importe quelle odeur.
- Parfaitement. Devinez-vous quelle question nous allons vous poser ?
- Vous allez me demander si je veux le garder ou le céder c’est cela ?
- Précisément Mr Beaumann.
- Si je puis me permettre, intervint la psychiatre, je sais que vous devez être troublé. La mort soudaine de votre père – à propos toutes mes condoléances- cet héritage, cette lettre… Seul vous connaissez son contenu et, vu l’état dans lequel se trouve l’objet, il en restera ainsi. Je me doute que c’est peut-être l’ultime cadeau de votre père, pour vous. Qu’il serait peut-être douloureux de le céder ? Peut être même qu’il serait douloureux de le garder ? Où vous positionnez-vous Mr Beaumann ?
Pierre déglutit, son malaise était grandissant. Il devait être suffisamment fort pour ne pas sembler désorienté, ne pas risquer un réel évanouissement car s’ils relevaient ses jambes et voyaient le tissu…
- Ma position est très claire, cet objet ne me touche pas. Ni de près ni de loin. Je ne savais même pas ce que c’était avant de venir ici. Mon père a sacrifié tout le temps qu’il aurait dû me donner pour cette…. Abomination. Dans la lettre, il est écrit que cela peut rendre les gens fous et je n’en veux pas.
- Vous a-t-il dit autre chose dans cette lettre ?
Pierre se sentait piégé, comme si chaque phrase qu’il prononcerait allait être décortiquée minutieusement pour trouver une excuse pour l’éliminer (comme l’avait écrit son père). Il pensait à Roxane et se reprit :
- Non, rien de particulier sur l’objet. Juste des choses que l’on trouve dans les lettres des gens qui sentent la mort arriver et se sentent coupables de tous les non-dits, non faits et qui dégoulinent de repentance.
- Je vous sens très en colère Mr Beaumann…
- Non, enfin, peut-être. Je ne sais pas
- La psychiatre que je suis vous dira qu’ici est un espace sûr. Vous avez le droit de vous mettre en colère, de la faire vivre cette colère comme tout à l’heure quand vous avez brisé la lettre ou envoyé par terre l’eco-ollfacteur. Si colère il y a, elle est légitime…
- Mais il y a de quoi enfin, explosa Pierre en sanglotant à demi. (Il se leva d’un bond). J’ai perdu ma mère alors que je n’avais que quelques heures de vie. Quel début de vie spectaculairement enviable n’est-ce pas ? Mon père était un homme qui a passé plus de temps à construire ce gadget plutôt qu’a construire la vie de son propre fils ! Un être vivant ! Qui ne demandait qu’à être proche de lui, aimé de lui, grandir avec lui pas à côté de lui. C’était mon seul parent vivant ! Il me dit qu’il aurait aimé être là pour les moments importants de ma vie mais il aurait pu l’être ! Ma mère ELLE ne le pouvait vraiment pas ! Toutes les fois où sa chaise était vide, toutes les fois où même présent son regard était vide…Cette solitude comme ultime compagne pendant toutes ces années où je me sentais me construire sur des sables mouvants, sans sa main pour m’en sortir ! Et il ne suffit pas d’une lettre pour réparer tout ça ! Ni même d’un bidule sans âme (son regard se posa sur la boite). Je suis prêt à briser son travail en paiement de la dette d’avoir brisé ma vie ! Seulement je suis là, encore, alors que lui est mort ! Mort ! MORT !
Il allait poser un poing massif fermé contre la boite lorsque le dactylographe hurla un « non » sonore, raisonnant dans la table de marbre. Pierre se figea, le Dr proposa de rasseoir.
- Je n’en veux pas. Je voudrais m’en débarrasser et ne jamais l’avoir connu… dit Pierre dans un souffle
- Avoir connu qui ? l’objet ou… votre père ?
Pierre ne répondit pas. Il fixait une feuille de l’immense plante. Il ne voulait pas répondre à cette question et encore moins exploser comme il venait de le faire. Au moins les protagonistes le croyaient sûrement.
- Nous avons une solution à vous proposer Mr Beaumann. Aux vues de la constatation que chacun aura faite ici, vous ne souhaitez pas garder cet objet en votre possession. Nous pouvons, avec l’équipe de scientifiques qui a travaillé avec votre père, vous débarrasser de l’objet en tout sécurité car il contient des composants chimiques extrêmement toxiques et nocifs. Vous seriez donc débarrassé de cette mission. Vous voyant bouleversé, c’est une proposition qui me semble adaptée à la situation. Qu’en pensez-vous ?
- Je suis d’accord. Pardonnez mon emportement mais…. Ce n’est pas juste. Excusez-moi mais, est ce que l’on peut signer et que je rentre chez moi ? Je suis très fatigué. Les nuits sont courtes.
- Sans aucun problème. Il vous suffira de signer ce contrat en 4 exemplaires je vous prie. Et bien sûr le compte rendu.
Les contrats étaient signés par les quatre professionnels qui avaient l’air confiants et triomphants, Pierre le ressentait dans les micros regards entre eux, les petits sourires discrets et une sensation de soulagement de leur part. Pierre signa, hoquetant encore, l’émotion acide calée dans le fond de sa gorge. Une fois tous les contrats signés, Les protagonistes continuèrent à parler à Pierre mais il ne se souvint pas de leurs propos, ni même de leurs visages. Juste que, pour les autres détails plus « ordinaires », un autre notaire prendrait rendez-vous avec lui et un rappel sur l’acceptation de la confidentialité. La porte massive se rouvrit, il retrouva la petite pièce immaculée, reprit ses affaires et se sentit étrangement réconforté par son béret noir. Pendant une seconde, il eut envie de prendre le tissu dans sa chaussette mais il se ravisa, il ne jeta même pas un coup d’œil dans sa direction.
Il sortit, avec la même démarche qu’à l’aller, des sanglots encore présents dans sa poitrine. Une part de lui se sentait soulagé mais une autre se demandait à quel moment il avait joué la comédie pour leur échapper, si cela allait vraiment fonctionner ou si ce qu’il avait dit était la pure vérité.
Le soleil était toujours aussi insolent dans le ciel. Il devait être un peu plus de midi. Roxane devait l’attendre.
Lorsqu’il entra, son chien voulu lui faire sa petite « danse de la joie » habituelle mais il se figea, la truffe posée sur le tissu. Roxane dit, depuis la cuisine :
- Tu es rentré, ça a été ?
- Oui oui…
- Raconte !
Il jeta un regard dans le miroir et vit ses yeux enflés, rouges. Derniers vestiges de ses larmes versées. Il se sentait à peine la force de marcher, de manger, de tenir debout, de se sentir vivant. Il prit le tissu depuis sa chaussette dans ses mains et le cacha dans le tiroir à écharpe de l’entrée.
- Oh rien de spécial. Banalités administratives.
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La coupe de digitaline

Cette information n'aurait jamais dû être divulguée… Matteo contemplait ces mots griffonnés sur la première page d’un carnet de cuir, là, dans la pénombre glacée des grottes vaticanes, où le marbre blanc de la tombe d’Albino Luciani, plus connu par les mortels sous le nom de Jean-Paul 1er, brillait comme un spectre sous l’éclairage tamisé. L’air sentait l’humus et l’encens, cette odeur étrange de renfermé qui caractérise les sépultures sous la basilique Saint-Pierre.

Matteo ne s’attendait pas à découvrir une légende au moment d’hériter du legs de son oncle, Marco, embaumeur aux doigts obstinément précis, ancien serviteur discret des chambres froides de Santa Marta. Il ne s’imaginait pas entrer par héritage dans un labyrinthe où l’Écriture, le pouvoir et la médecine se confondraient en un même sort.

Pour le jeune médecin, rencontrer la mort lui était devenu profession ; la regarder sans superstition, sans faim romanesque de foudre et de sacrifices, constituait même une discipline. Il avait appris, en salle d’autopsie, à détecter la vérité dans une nuance, une texture, un rapport de volumes, à préférer les chaînes de preuves aux récits grandiloquents.

Il serrait contre lui l’étui de titane — une anomalie moderne, un prélèvement clandestin hors de tout protocole, qui, selon la rigueur absolue du Vatican, n’aurait jamais dû exister. Pourtant, il était bien là. C’était la preuve matérielle subversive prélevée quarante ans plus tôt par son oncle, ce jour de septembre 1978 où l’embaumeur avait été appelé en urgence pour sceller à jamais le corps du Saint-Père.

Trois mois s’étaient écoulés depuis la mort de l’oncle. La succession avait révélé ce secret impossible : un fragment de muscle cardiaque conservé dans le formol, accompagné de notes manuscrites détaillant les circonstances de l’embaumement hâtif du « Pape au sourire ». Matteo, athée convaincu et pragmatique, n’avait d’abord vu là que le délire d’un vieil homme hanté par sa participation à une histoire trop grande pour lui. Jusqu’à l’analyse.

Dans son laboratoire de Rome, face aux chromatographies, le verdict était tombé sans appel. Pas de poison classique, pas de cyanure ni d’arsenic. Mais une concentration de digitaline, extraite de la Digitalis purpurea, suffisante pour arrêter un cœur déjà fragile sans laisser les traces d’une asphyxie. Matteo avait vérifié les symptômes décrits par son oncle : absence totale de cyanose, ces lèvres bleues caractéristiques de la mort cardiaque brutale ; visage paisible, traits détendus, paumes dépourvues de la morsure des ongles. Non, Luciani n’était pas mort d’une crise coronarienne. Il avait sombré dans une syncope profonde, un arrêt cardiaque induit, une fin orchestrée avec une précision chirurgicale qui impliquait nécessairement un médecin, une seringue, et une connaissance intime des appartements pontificaux.

Les notes de Marco étaient encore plus troublantes. « Le Saint-Père savait », avait-il écrit d’une main tremblante. « Il s’est endormi avec une sérénité qui n'appartient pas à cette terre. Il a posé sur sa table de nuit l’image de la Madone, mais aussi un évangile ouvert sur Marie-Madeleine. Il a griffonné quelque chose en latin : velum revelabitur, le voile sera levé. Puis il a fermé les yeux comme s’il acceptait un rendez-vous. »

Matteo s’agenouilla devant la dalle de marbre. Trente-trois jours. Le plus court pontificat du XXe siècle, sauf à être le plus long mensonge. Car Luciani n’était pas une victime surprise. Il était un martyr consentant, un sacrifice christique offert pour protéger un secret dont l’éclat aurait déchiré l’Église avant que le temps ne fût venu.

Le carnet révélait l’existence d’un document dissimulé dans les archives secrètes de la Bibliothèque Apostolique, scellé par un mécanisme ésotérique : il ne pouvait être ouvert que par un successeur portant le nom de François. Matteo avait d’abord ri de cette superstition médiévale, jusqu’à ce qu’il comprenne la prophétie implicite. En 2013, lorsque le cardinal Bergoglio avait choisi ce nom en hommage à saint François d’Assise, il ignorait peut-être qu’il accomplissait la condition nécessaire à la révélation. Ou peut-être le savait-il.

Et puis, en 2016, le geste de François avait tout changé. L’élévation de la mémoire de Marie-Madeleine au rang de fête, l’appellation solennelle d’« Apôtre des Apôtres », cette réhabilitation théologique brutale qui plaçait la Magdaléenne au-dessus même des douze en tant que première témoin de la Résurrection. Matteo avait alors compris la nature du secret. Ce n’était pas une preuve de paternité, ni un évangile apocryphe compromettant. C’était la confirmation que Marie-Madeleine avait été, non l’éternelle pénitente que l’Église avait fabriquée pendant des siècles, mais le fondement véritable de la continuité apostolique, la gardienne d’une tradition ésotérique que Jésus lui avait confiée en premier, avant Pierre.

Luciani, théologien vénitien doux mais obstiné, avait découvert ce secret dans les premières heures de son pontificat. Il voulait le révéler. Les factions conservatrices, celles qui tenaient à la hiérarchie pétrine exclusive, s’étaient mobilisées. Mais le Pape n’avait pas été assassiné dans la crainte ; il avait choisi de mourir pour que la vérité survive, enfouie, attendant le successeur qui aurait le courage de l’exhumer sans provoquer un schisme sanglant. La digitaline avait été administrée – par qui ? Un aumônier de confiance ? Un médecin personnel compromis ? – avec la complicité tacite du mourant, qui avait bu la coupe jusqu’à la lie comme un acte de reddition suprême.

Matteo ouvrit l’étui de titane. Le fragment de tissu, brunâtre et friable, représentait la seule preuve matérielle d’un crime caché. Mais il représentait surtout la clé. Les analyses ADN modernes pouvaient désormais confirmer la présence de la digitaline et révéler la nature artificielle du décès. Pourtant, à quoi bon ? Accuser des fantômes ? Détruire l’autorité morale d’une institution qui, paradoxalement, semblait enfin prête à révéler elle-même la vérité ?

Il regarda la tombe. Luciani souriait encore, figé dans le marbre, ce sourire énigmatique qui avait séduit le monde puis alimenté les théories du complot. Mais Matteo comprenait maintenant. Ce n’était pas le sourire d’un homme surpris par la mort, mais celui d’un initié qui sait que son sacrifice scellera une révélation future. Le document était là-haut, dans les archives, accessible maintenant à François, qui avait commencé à déployer sa vision par l’évocation de Marie-Madeleine comme fondatrice invisible.

Le jeune légiste referma le carnet. Il ne déposerait pas l’échantillon aux autorités. Il ne rédigerait pas de rapport. Il glissa l’étui de titane dans une anfractuosité de la paroi, derrière la tombe, là où personne ne le trouverait avant des siècles, peut-être jamais. La vérité médico-légale de la mort de Jean-Paul Ier resterait son secret à lui, Matteo, gardien involontaire d’un mystère qui dépassait la justice humaine.

Il se redressa, frotta ses mains engourdies par le froid des grottes. L’athée pragmatique sentit, pour la première fois de sa vie, le poids vertigineux de la foi, non pas celle des dogmes, mais celle des hommes capables de mourir pour une idée plus vaste qu’eux. Luciani avait accepté la digitaline comme Jésus avait accepté la croix, non par résignation, mais par amour d’une Église qu’il savait devoir transformer de l’intérieur, même au prix de son sang.

En remontant vers la lumière du jour romain, Matteo sut que le secret était en sécurité. Non pas enfoui avec le Pape, mais vivant dans les archives, murmurant déjà dans les homélies de François qui réhabilitait la Magdaléenne. La mort de Luciani n’était pas un meurtre à résoudre, mais un acte de naissance différée. Et lui, Matteo, tenait le dernier fragment physique de cette vérité, libre désormais de retourner à ses autopsies quotidiennes, porteur d’une certitude qui ne changerait pas le monde, mais l’avait déjà changé, discrètement, dans le silence des archives vaticanes, où une femme nommée Marie attendait depuis deux mille ans que l’on reconnaisse enfin son visage d’Apôtre.

Il sortit sur la place Saint-Pierre, aveuglé par le soleil de septembre, quarante ans jour pour jour après cette nuit fatale, et il sourit, lui aussi, au secret qu’il emportait.
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Ce qu'il reste à écrire

Les gouttes de sueur roulaient jusque dans ses yeux, à moins que ce ne soit du sang. Elle n’osa pas porter la main à son arcade, là où le poing s’était écrasé. De toute façon, dans le noir quasi complet du placard, elle ne verrait rien. Elle essaya plutôt de calmer sa respiration. Saccadée, anarchique.
Pouvait-il l’entendre ?
̶ Montre-toi ! Putain ! Tu joues à quoi ?
L’injonction déclencha en elle un brusque serrement d’estomac et des fourmillements dans les jambes et les bras. Elle n’avait même pas reconnu sa voix, un grondement. Peut-être était-ce à cause de son cœur qui battait à tout rompre dans sa gorge et du bourdonnement dans ses oreilles. C’était la première fois qu’après un coup, elle pressentait qu’il y en aurait d’autres. La première fois qu’il ne redescendait pas, qu’il ne s’excusait pas juste après, la couvrant de baisers et lui jurant que ça n’arriverait plus.
̶̶ Vanessa !
Un rugissement cette fois. Comme une enfant, elle se boucha les oreilles. L’exiguïté de la penderie accentuait sa panique. Elle l’imaginait qui se rapprochait et son cœur chavirait. Les deux vestes qui encadraient son visage sentaient le pressing. Cette odeur qu’elle appréciait en temps normal l’écœura brusquement. Une vague de nausée la submergea. Tiens bon, tiens bon, réfléchis, tiens bon, réfléchis. Ce leitmotiv ne la calmait pas mais l’aidait à ne pas hurler.
Il arrêta soudain de l’appeler. En se concentrant, elle entendit le léger grincement du ressort de la poignée du bureau. Il avait changé de stratégie et la cherchait silencieusement.
Elle écarta doucement le panneau coulissant et jaillit de sa cachette pour courir dans la seule pièce qui possédait un verrou qu’elle tourna vivement. Elle s’adossa contre la porte et fit du regard l’inventaire de ce qui se trouvait dans la salle de bain. Ce n’était pas avec le sèche-cheveux ou la pince à épiler qu’elle allait pouvoir le tenir en respect.
Son regard accrocha un carnet ouvert posé sur le lave-linge. Elle se demanda brièvement ce dont il s’agissait mais il recommença à parler, la faisant sursauter.
̶ Chérie, ouvre-moi, s’il te plaît.
Sa voix était redevenue calme, ferme et douce. La voix qu’elle lui avait toujours connue.
̶ Mon cœur, je m’en veux tellement… Ouvre-moi, s’il te plaît.
Elle hésita, s’écarta de la porte et vit ainsi son reflet dans le miroir. Son arcade sourcilière gauche avait éclaté. Le sang avait coulé jusque dans son cou. L’œil qui commençait à gonfler et le mascara étalé lui conféraient une allure grotesque.
Elle se racla la gorge et essaya de parler normalement.
̶ Fred, laisse-moi s’il te plaît. Je veux juste me nettoyer. On parlera après, d’accord ?
Cette fois, ce fut sa propre voix qu’elle ne reconnut pas. Un croassement.
̶ Laisse-moi regarder. Laisse-moi t’aider.
Elle s’appuya des deux mains sur le lave-linge et respira profondément. Réfléchir, essayer d’analyser ces dernières minutes cauchemardesques. Pouvait-elle ou non lui ouvrir ?
Son regard se posa à nouveau sur le carnet ouvert. Ses yeux s’arrondirent et elle relut l’unique phrase écrite en gros en travers de la première double page.
˝ Ne lui ouvre pas. ˝
Elle attrapa le carnet qu’elle n’avait jamais vu. Un format A5, une couverture en molesquine rouge. Elle ne reconnaissait pas l’écriture, gracieuse, affirmée.
Elle tourna la page. Une seule phrase à nouveau.
˝ Sors par la fenêtre. ˝
Elle regarda autour d’elle, hébétée. Non pas à la recherche de la petite fenêtre mais d’une présence.
̶ Vanessa, ouvre, je t’en prie.
Elle tourna la page.
˝ Il y a une corniche sous la fenêtre. Tu peux le faire. ˝
Était-ce le coup qui lui donnait des hallucinations ?
Elle évalua la situation. Ils n’étaient qu’au premier étage. Pourquoi pas ? Un sentiment d’urgence empêchait son angoisse de refluer. L’action lui parut soudain la seule issue.
Elle ouvrit la minuscule ouverture. Pouvait-elle vraiment passer par là ? Depuis la naissance de Margot, elle n’avait pas vraiment retrouvé sa taille de guêpe. Elle monta sur la cuvette des toilettes puis sur le réservoir et commença à se hisser dans l’encadrement avant de se raviser pour saisir le carnet rouge et le glisser entre la taille de son jean et son dos. Elle s’y reprit à plusieurs fois pour comprendre enfin qu’elle devait passer d’abord les pieds puis les jambes. Elle s’aida de la tringle qui retenait le rideau de douche. Quand elle en fut au bassin, elle entendit Fred qui commençait à taper contre la porte.
Un pic d’adrénaline. Elle poussa alors sans réfléchir davantage sur ses bras pour sortir sa poitrine et sa tête et se suspendit brièvement à l’encadrement de la porte avant de se laisser glisser sur la corniche.
Elle progressa ensuite lentement, visage et paumes de main contre le mur jusqu’à l’auvent de l’entrée de l’allée adjacente à la sienne. De là, elle se suspendit dans le vide et se laissa tomber au sol.
En se redressant, elle regarda en direction de la fenêtre et y vit fugacement le visage de Fred, le regard fou. Il avait dû défoncer la porte de la salle de bain.
Elle se mit à courir au hasard sous le regard surpris ou indifférent des passants. Quand le souffle lui manqua, elle s’enfonça dans une porte cochère.
Elle attrapa fébrilement le carnet et tourna les pages.
˝ Demande de l’aide à Magalie. ˝
Magalie ? Magalie qui ? Elle ne connaissait pas de Magalie.
Elle sentit les larmes monter, l’adrénaline retomber. Elle devait aller voir la police ou simplement demander à un commerçant d’appeler le 17 pour elle. C’était ce qu’aurait dû faire n’importe qui mais dans son cas, cela serait-il suivi d’effet ?
En sortant de la porte cochère, elle vit Fred qui marchait dans la rue en regardant de tous côtés. Elle rebroussa précipitamment chemin et rouvrit nerveusement le carnet. Une nouvelle phrase venait de s’inscrire sous la première. C’était impossible et pourtant…
˝ Magalie Testot, au 30 de l’avenue. Sonne à l’interphone. ˝
Insensé. Magalie Testot, c’était sa copine de primaire. Elle ne l’avait pas vue depuis vingt ans, quand cette dernière avait déménagé pour Grenoble. Magalie, qui avait habité les onze premières années de sa vie dans le même minuscule village qu’elle ne pouvait certainement pas vivre à cinq cents mètres de chez elle !
Elle fit néanmoins le choix irrationnel de suivre les indications et se retrouva à sonner à Testot M / Barrand A.
̶̶ Oui ?
̶̶ Bonjour Magalie, c’est Vanessa, Vanessa Perez.
Un blanc.
̶̶ Vanessa ? Vanessa de Saint-Martin ? Je t’ouvre. Troisième étage, monte !
L’enthousiasme de cet accueil l’aurait touchée en d’autres circonstances. Comment allait-elle justifier son aspect ? Sa détresse ? Sa demande d’aide ?
La femme qui l’accueillit à sa porte ressemblait vaguement à sa grande amie d’autrefois. Les traits de l’enfance avaient laissé place à un visage harmonieux et solaire. Bien que son large sourire ait été vite remplacé par une vive inquiétude à la vue de son visage tuméfié, elle plut immédiatement à Vanessa.
Magalie la fit entrer puis asseoir et lui donna un verre d’eau. Alors seulement, elle lui demanda comment l’aider sans chercher à connaître l’origine de sa blessure.
Vanessa lui demanda si elle pouvait utiliser sa salle de bain pour se rincer le visage et la jeune femme acquiesça vivement. Elle lui sortit une serviette propre, des compresses et un antiseptique. Elle resta dans l’encadrement de la porte de la salle de bain et Vanessa n’osa pas lui demander de la laisser.
̶̶ Tu sais, ta coupure nécessite des points.
Vanessa tamponna son arcade en grimaçant, avant de répondre :
̶̶ Tu connais les délais des urgences, le temps d’être prise en charge, ça ne vaudra plus le coup.
̶̶ Je suis infirmière et je peux le faire si tu veux.
Vanessa se tourna vers elle.
̶̶ Tu le ferais ? Je débarque chez toi, comme ça. Dans… cet état.
Pour toute réponse, Magalie fouilla dans le placard pour en sortir le nécessaire.
Sans la regarder, elle suggéra doucement :
̶̶ Je peux aussi t’accompagner au commissariat après.
Prise de court, Vanessa se tourna vers elle et s’apprêta à débiter le mensonge qu’elle avait préparé en montant les trois étages au pas de course. Comment expliquer à une désormais presque inconnue que c’était son propre mari qui lui avait fait ça ? L’empathie qu’elle lut dans le regard de Magalie la coupa dans son élan. Ne lui devait-elle pas la vérité ? Sa grande copine de primaire l’avait sans doute devinée dans les grandes lignes et lui offrait une aide aussi spontanée que désintéressée.
Lâchant prise pour la première fois en trois quarts d’heure, elle se mit à sangloter. Magalie l’obligea gentiment mais fermement à s’asseoir sur la chaise de la salle de bain et lui tendit un mouchoir. Sans un mot, elle alla chercher un tabouret et s’assit en face d’elle.
̶̶ J’étale une crème anesthésiante qui fera effet seulement dans une trentaine de minutes. Je peux encore t’amener aux urgences, tu sais.
Vanessa secoua la tête et lui fit signe de mettre la crème. Sans comprendre pourquoi, elle avait toute confiance. La douceur du regard et des gestes de Magalie l’apaisait.
̶̶ Tu veux bien me raconter pendant ce temps ? Je te sers un truc fort à boire ?
Vanessa secoua la tête et se mit à parler, de manière désordonnée, sans chronologie. Magalie écoutait, adossée contre le placard. Elle parla peu sauf pour relancer.
Vanessa rassembla ses esprits pour rendre son récit plus cohérent, espérant par-là comprendre l’enchaînement qui l’avait amenée là où elle en était aujourd’hui.
Fred, rencontré il y a presque trois ans. Beau, sûr de lui, tendre. Leur rapide emménagement ensemble. Leur mariage au bout d’un an et demi, une évidence. Ses parents avaient été surpris, bien sûr, un peu inquiets probablement d’une telle rapidité mais elle était si heureuse. Elle était tombée enceinte seulement deux mois après les noces, sans le chercher, sans le vouloir vraiment. Elle aurait préféré profiter de lui encore un peu toute seule. Elle et lui, dans leur bulle. Mais il avait été si heureux d’apprendre la nouvelle. Et puis les choses avaient changé, il avait changé.
À ce stade du récit, Magalie sortit l’aiguille du sachet stérile et s’attela à la tâche.
Donc il avait changé mais elle aussi sans doute. Plus attentive à son corps en mutation, moins tournée vers lui peut-être. Il devenait irascible, lui reprochait de ne plus l’aimer assez. Elle avait d’abord ri de cette jalousie enfantine, sûre que quand le bébé serait là, il balaierait tout, souderait à nouveau leur couple.
Margot était née.
Elle s’arrêta pour fermer les yeux et crisper les poings sous le coup d’une suture plus difficile. Magalie lui épongea le front avec la serviette, lui murmurant de ne pas bouger.
Si évoquer Margot la fit se détendre, la peur revint de plein fouet quand elle raconta les prémices de la violence. D’abord des insultes, des phrases dénigrantes « Vanessa, c’est bien un prénom de pute, ça ! Il te va comme un gant ! » puis les objets lancés sur elle, chaussures, assiettes… jusqu’à ce que, il y avait de cela deux mois, il lui donne une gifle et un autre jour un coup de poing dans l’abdomen… et après, l’escalade.
Magalie avait l’air horrifiée mais ne commenta pas le récit. Elle lui en sut gré, elle n’avait pas besoin que l’on juge en plus sa passivité.
̶̶ J’ai fini. Désolée, ça n’était pas les conditions idéales. Tu vas aller t’allonger un peu et on ira au commissariat ensuite. Prends ça.
Elle avala docilement le doliprane proposé et se leva en chancelant pour suivre Magalie jusque dans une petite chambre coquette.
Elle retira ses baskets et s’assit sur le bord du lit, en proie à un vertige intense.
Quand elle s’allongea, elle le sentit dans son dos.
Il n’aurait pas dû exister. Pourtant, il était bien là.
Elle attrapa le carnet rouge qu’elle avait coincé dans son jean, sous son chemisier.
Elle parcourut les premières pages et relut les phrases.
˝ Ne lui ouvre pas. ˝
˝ Il y a une corniche sous la fenêtre. Tu peux le faire. ˝
˝ Demande de l’aide à Magalie. ˝
˝ Magalie Testot, au 30 de l’avenue. Sonne à l’interphone. ˝
C’était fou. Délirant même. Entre l’avant-dernière et la dernière injonction, la personne ou la chose qui avait écrit semblait avoir perçu son incompréhension.
˝ Ne lui ouvre pas. ˝
Exactement au moment où Fred essayait la douceur pour la faire céder.
Comme si on l’observait en temps réel.
Elle examina la pièce à la recherche d’une explication. Pouvait-il y avoir une sorte de mini drone muni d’une caméra qui la suivait depuis ce matin ?
Mais dans ce cas-là, pouvait-il réellement tourner des pages et les imprimer d’encre ?
Elle s’allongea et manipula l’objet en tous sens pour voir s’il possédait une technologie spécifique mais ne froissa que du papier.
La douleur autant que le stress eurent raison d’elle et elle s’endormit, le carnet à la main.
Elle émergea brutalement vingt minutes plus tard, le cœur battant, les mains moites.
Elle ouvrit à nouveau le carnet et ses yeux s’agrandirent sous le coup de l’angoisse.
˝ Fréderic est dans l’immeuble. Il t’a vue y entrer et a attendu que quelqu’un en sorte pour monter te chercher. Partez vite, Magalie et toi, prenez sa voiture et allez dans sa maison de famille. ˝
Le cœur au bord des lèvres, elle partit à la recherche de son amie. Magalie lisait dans un fauteuil. Elle lui sourit en la voyant s’approcher mais comprit vite que quelque chose n’allait pas.
̶̶ Fred, je… je pense avoir entendu sa voix dans le couloir.
Magalie se leva, l’air sceptique.
̶̶ Je n’ai rien entendu. Tu as dû faire un cauchemar. Le stress sans doute.
Vanessa hocha la tête. Pas la peine de persister dans cette voie mais elle ne voyait pas comment en arriver à l’instruction du carnet.
̶ Est-ce que tu penses qu’on pourrait aller au commissariat maintenant ?
Pour toute réponse, Magalie se leva pour aller enfiler sa veste, ses chaussures et attraper son sac.
Dans le couloir et en attendant l’ascenseur, elles n’échangèrent pas un mot, l’une respectant le silence tendu de l’autre.
Quand l’ascenseur s’ouvrit, Vanessa laissa échapper un cri de terreur. Fred, le visage fermé, les dévisagea toutes deux pendant plusieurs secondes avant de bloquer vivement les portes pour sortir. Il attrapa le bras de sa femme.
̶̶ Toi, tu viens avec moi ! cracha-t-il.
Vanessa se débattit de toutes ses forces et parvint à se dégager pour s’élancer dans le couloir. Il la rattrapa très vite et la jeta violemment contre le mur.
Magalie qui était restée près de l’ascenseur et assistait impuissante à la scène attrapa son téléphone et composa le 17. Elle donnait son adresse quand Fred fonça vers elle pour lui asséner une violente gifle. Il bondit pour écraser du talon son téléphone qui avait volé plus loin.
̶̶ Je sais pas qui t’es mais te mêle pas de ça !
Il se désintéressa d’elle pour aller s’agenouiller près de Vanessa. Il se mit à lui parler comme à une enfant.
̶̶ Regarde. Regarde ce que tu m’obliges à faire. Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce qui te prend ?
Et effectivement, elle se demanda si c’était par sa faute que Magalie avait été frappée. C’était la première fois qu’il ne cherchait pas à faire bonne figure auprès d’une tierce personne ou à jouer au mari parfait après l’avoir frappée.
Il attrapa sa main et l’aida à se relever. Elle laissa échapper un cri de douleur quand il prit son autre main.
̶̶ Je te promets qu’on va soigner ça, chérie. On rentre à la maison pour que tu changes de vêtements et après je t’emmène à l’hôpital.
Vanessa, hagarde, jeta un œil par-dessus son épaule. Elle ne voyait plus Magalie. Elle avait dû rentrer chez elle pendant que Fred la relevait. Comment lui en vouloir ? Peut-être était-elle blessée ? La gifle monumentale qu’elle avait reçue avait pu faire du dégât.
Résignée, elle hocha la tête à l’attention de Fred. Les escaliers étaient désormais plus près que l’ascenseur et ils les empruntèrent sans croiser personne.
Son poignet était gonflé, son œil la lançait, elle se sentait lasse, brisée et marchait sans trop savoir comment. Le profil de Fred était fermé, les sourcils froncés, la mâchoire serrée.
Elle aurait aimé attraper le carnet mais n’osait pas et ne pouvait pas d’ailleurs puisqu’il tenait fermement sa main valide.
Arrivés dans l’entrée de l’immeuble, Fred s’effondra soudain.
Magalie lâcha son fer à repasser pour lui attraper la main.
̶̶ Viens !
Elle l’entraina dans l’ascenseur et elles descendirent dans le garage souterrain.
̶̶ Reste là.
Son amie courut au bout du garage et Vanessa s’appuya contre un mur en l’attendant. Elle sortit le carnet. La même phrase y figurait toujours.
Elle s’engouffra dans la petite Mini qui venait de s’arrêter devant elle et se laissa aller contre l’appui-tête s’autorisant enfin de nouvelles larmes.
Au premier feu, elle sentit le regard de Magalie sur son profil et se tourna vers elle. Elle nota l’hématome sur sa pommette.
̶̶ Ça va, Mag ? Il t’a frappée toi aussi.
L’infirmière fit un geste qui pouvait signifiait que ça allait ou que cela n’avait pas d’importance.
̶̶ Je t’emmène au Commissariat.
̶̶̶ Il y a quelque chose que je n’ai pas eu le temps de te dire. Fred est brigadier de police.
Magalie fronça les sourcils et ne dit rien pendant quelques minutes.
̶̶ Changement de plan.
Elle avait murmuré.
̶̶ Je suis désolée de t’embarquer dans un tel merdier, Mag.
Celle-ci ne répondit pas. L’emmenait-elle dans sa « maison de famille » ?
Repensant à ce passage du carnet, Vanessa comprit quelque chose. Elle s’était crue un temps en proie à un mécanisme de défense de son cerveau. Pour expliquer l’impossible, elle avait imaginé qu’elle croyait lire quelque chose qui n’était pas, que c’était elle qui projetait mentalement les actions à faire pour échapper à la situation. Mais comment aurait-elle pu deviner une destination aussi précise, totalement inconnue d’elle-même ? Pour s’assurer de son raisonnement, elle demanda :
̶̶ On va où ?
̶̶ Dans une maison sûre. Un endroit où il ne peut pas imaginer te trouver. On prendra le temps de réfléchir là-bas.
̶̶ Chez qui ?
̶̶ Dans la maison de mes grands-parents, ils sont décédés et j’en ai héritée. C’est à une heure d’ici seulement, au bord du lac d’Aiguebelette. On y passe des week-ends avec Arnaud.
̶̶ Arnaud est ton mari ?
Magalie hocha la tête.
̶̶ Mon copain, on n’est pas mariés.
Magalie la questionna à son tour.
̶̶ Mais toi, comment savais-tu où j’habitais ?
Vanessa réfléchit à toute allure. Parler du carnet, c’était passer pour une dingue. Mais d’ailleurs, ne l’était-elle pas, dingue ? Elle s’appuya plus fort contre le siège pour sentir les contours de l’objet. Elle porta les mains à ses tempes en proie à la confusion et l’incompréhension.
Magalie interpréta mal son attitude et se gara rapidement sur le côté.
̶̶ Tu as mal. Laisse-moi regarder ton poignet et ton œil.
Elle l’examina et Vanessa se sentit éperdue de reconnaissance. Elle se souvenait à quel point Magalie était déjà soucieuse des autres quand elles étaient en primaire.
Magalie lui tendit une petite bouteille d’eau et un nouveau comprimé.
̶̶ Nefopam. Ça sera peut-être plus efficace que le paracétamol que je t’ai donné tout à l’heure. J’ai attrapé la boite en même temps que le fer à repasser.
Elle lui fit un clin d’œil pour ponctuer sa dernière phrase.
̶̶ Je viens de comprendre comment tu as eu mon adresse. Nos deux mères viennent juste de se retrouver, c’est ça ?
Vanessa n’avait aucune idée de quoi elle parlait mais elle approuva vaguement de la tête et la laissa poursuivre.
̶̶ Je n’y avais pas pensé.
Elle redémarra la voiture et poursuivit son idée.
̶̶ J’ai été surprise quand ma mère m’a fait part de son projet de revenir s’installer à Saint-Martin. Mais contrairement à mon père, elle n’a jamais aimé Grenoble. Je suis contente si elle a déjà renoué avec ta mère. Elles s’appréciaient bien toutes les deux. Ça va lui faire du bien.
Vanessa assimilait les informations. Elle aurait pu dire qu’elle parlait peu à ses parents désormais. S’ils s’étaient réjouis de l’arrivée de Margot, le comportement colérique et la jalousie de Fred qui pourtant, en leur présence, ne se permettait par le quart de ce qu’il faisait d’habitude, leur déplaisaient profondément. Un fossé s’était creusé quand son mari lui avait demandé de choisir entre eux et lui. En y repensant, quelle conne elle avait été !
La voiture tourna en angle serré dans un petit chemin de campagne pour s’engager dans une allée bordée de lauriers.
Elles entrèrent dans la maison et Magalie lui montra le canapé.
̶̶ Installe-toi, je vais nous chercher à boire.
Elle revint avec une carafe d’eau et deux verres et reprit la conversation là où elles l’avaient laissée.
̶̶ C’est dommage que tu ne sois pas venue me voir avant.
̶̶ J’allais le faire.
Ce mensonge n’était rien à côté de l’inconcevable vérité.
Pour ne pas s’enfoncer, Vanessa demanda :
̶̶ Où est Arnaud ?
La jeune femme lui expliqua que son compagnon avait sa propre société de formation et qu’il était en déplacement professionnel à Marseille pour la semaine.
̶ Il en fait trop. Mais il devra bientôt lever le pied. Je suis enceinte de quatre mois. Quel âge a Margot ?
Vanessa avala sa gorgée de travers. Elle avait complètement oublié sa fille. Elle demanda l’heure, 15h30, et soupira de soulagement. Il lui avait semblé que des heures s’étaient écoulées depuis le moment où Fred était rentré pour déjeuner avec elle.
Elle se servit du téléphone fixe de Magalie pour appeler la nounou et prétexter une urgence familiale avant de lui demander si elle pourrait garder Margot pour la soirée et la nuit. Elle dut inventer à nouveau. Son père avait fait un malaise cardiaque, sa mère était dans tous ses états. Elle allait les soutenir pendant qu’il était à l’hôpital. Merci infiniment.
Magalie l’écouta débiter ses mensonges sans ciller ni faire de commentaire mais souleva une angoissante question.
̶ Tu ne crois pas qu’il pourrait aller chercher votre fille pour faire pression sur toi ?
Vanessa la dévisagea interdite. Elle se sentit stupide, inconséquente.
Elle devait se ressaisir. Elle demanda où étaient les toilettes.
Elle s’assit sur l’abattant et tenta de rassembler ses idées. Elle aperçut un stylo coincé entre les pages d’un magazine de mots-fléchés. Une liste de prénoms glissa quand elle l’ouvrit : Théophile, Valérien, Léandre, Augustin. Elle la remit à sa place, attrapa le carnet dans son dos et griffonna à la hâte.
˝ Est-ce que ma fille est en danger ? ˝
Il ne se passa rien pendant deux minutes puis la réponse s’inscrivit au rythme de quelqu’un qui écrit à la main.
˝ Je n’en sais rien. Je ne peux voir les dangers que tu cours que dans un rayon de cent mètres autour de toi. Je vois que tu es dans la maison de Magalie et Arnaud. Je pensais que tu irais chercher Margot au passage. Tu devrais retourner la prendre. ˝
Elle se posa un instant la question de savoir comment cette chose, machine ou humain, pouvait connaître tous ces prénoms mais ce n’était pas le moment. Elle se hâta dans le salon. Vanessa étalait des vêtements sur une table.
̶̶ Est-ce qu’on peut retourner à Lyon ? Je sais que je t’en demande beaucoup, mais j’ai peur pour Margot. Je n’avais pas réalisé qu’elle pouvait être en danger avant que tu en parles.
Elle faillit ajouter « je suis vraiment nulle comme mère » mais se retint. Pas besoin de le dire, les faits parlaient d’eux-mêmes.
Son amie hocha la tête.
̶̶ Bien sûr, je comprends. Je suis désolée de t’avoir emmenée si loin de Lyon. C’est la première idée qui me soit venue.
Vanessa repensa au carnet. Je pensais que tu irais chercher Margot au passage. La culpabilité la fit fondre en larmes. Encore.
Magalie s’approcha pour l’enlacer brièvement. Elle n’osa pas se dégager de cette étreinte qu’elle jugea pourtant trop familière.
̶̶ On va aller chercher ta fille et on avisera après. Mais d’abord, tu devrais prendre une douche et changer de vêtements. Je t’ai sorti ça. Tu es un peu plus grande que moi mais je pense que ça pourrait t’aller.
Magalie la suivit jusqu’à la salle de bain.
̶̶ Je vais t’aider à te déshabiller. Je crains que ton poignet ne soit cassé.
Vanessa hésita et Magalie n’insista pas. C’était sans doute stupide cet excès de pudeur mais il lui semblait s’être déjà trop mise à nu.
Elle défit de sa main valide les boutons de son chemisier couvert de sang mais échoua sur la manche qui nécessitait qu’elle utilise son poignet abimé. Elle poussa un cri de dépit.
Un bref coup contre la porte et Magalie lui demanda si elle avait changé d’avis.
Elle lui ouvrit et murmura un s’il te plaît à peine audible en évitant de la regarder.
Magalie défit rapidement le dernier bouton ainsi que la boucle de la ceinture et le bouton du jean. Elle l’aida à retirer le tout.
̶̶ Est-ce que tu veux…
Elle montra le soutien-gorge et Vanessa acquiesça.
Quand Magalie eut fini de la déshabiller, Vanessa osa enfin la regarder dans les yeux et la remercia.
Magalie hocha simplement la tête avant d’ajouter de ne pas hésiter à l’appeler si besoin.
Elle retourna au salon après lui avoir sorti une serviette.
C’était si déroutant de s’en remettre à une étrangère dont elle connaissait pourtant l’enfance. Magalie ressentait-elle son désarroi et sa vulnérabilité à se laisser toucher si intimement ? À lui exposer ses plaies physiques et morales ? Son mariage raté, sa faiblesse et son manque de clairvoyance ?
Avait-elle pitié d’elle ?
Sa douche terminée, elle la rappela et se laissa rhabiller, mortifiée.
̶̶ Tu sais, je suis infirmière. Dis-toi que j’ai un regard professionnel et clinique sur toi.
Elle avait perdu son sourire. Mais son sérieux paraissait davantage tenir de l’intuition de la gêne de son hôte forcée que d’une quelconque vexation.
Un élan d’affection poussa Vanessa. Elle effleura la joue violacée de Magalie.
̶̶ Tu as mis une crème là-dessus ? Je suis tellement désolée qu’on se retrouve dans ces circonstances…
Ce fut elle qui la prit dans ses bras, cette fois. Magalie la serra un peu plus fort.
Elles se préparèrent à repartir. Vanessa consulta une nouvelle fois le précieux petit cahier.
˝ Il est là. Il a dû recouper le nom de l’immeuble avec d’autres informations. Il vous a trouvées. Dans la maison il y a de vieux fusils de chasse. Je ne sais pas s’ils sont utilisables. ˝
Le souffle coupé. Vanessa regarda autour d’elle. Magalie remplissait une gourde. Elle écrivit très vite.
˝ Je ne tuerai jamais le père de ma fille. Qui es-tu ? ˝
La réponse s’inscrivit immédiatement, en lettres capitales.
˝ VANESSA, TU ES MORTE, IL Y A DEUX HEURES SOUS SES COUPS. Je t’ai obtenu un sursis, laisse-moi te sauver. ˝
Déboussolée, elle courut vers Magalie.
̶̶̶ Il est là. Peut-être armé.
De stupeur, Magalie s’immobilisa un instant.
Les coups frappés à la porte l’obligèrent à se secouer. Elle attrapa la main de Vanessa.
̶̶ On monte se cacher.
Elles étaient dans l’escalier quand il se mit à vociférer.
̶̶ Je sais que t’es là. Ouvre cette porte, Vanessa !
Elles montèrent jusqu’au grenier et attendirent.
Elles n’avaient pas fermé la porte d’entrée et elles l’entendirent entrer en trombe et chercher dans les pièces.
̶̶ Je vais te trouver. Si tu te montres de toi-même, je ne te ferai rien.
Vanessa se mit à trembler de façon incontrôlée. Elles ne pouvaient pas appeler les secours puisqu’elle avait laissé son téléphone chez elle et que Fred avait détruit celui de Magalie.
̶̶̶ As-tu une arme ? chuchota-t-elle à l’adresse de celle-ci.
Magalie se déplaça sans bruit jusqu’à un râtelier accroché au mur. Elle cassa un fusil et introduisit une cartouche dans chacune des deux chambres.
̶̶ Mon grand-père m’a appris.
La fermeté de ses gestes était démentie par son souffle devenu court.
Elles attendirent, agenouillées, serrées l’une contre l’autre.
L’escalier se mit à grincer et Fred poussa brusquement la porte.
̶̶ Te voilà donc.
Il n’avait pas d’arme à la main. Magalie posa son fusil qu’il n’avait pas eu le temps de voir dans la pénombre.
Vanessa se releva.
̶̶̶ Fred, tu me fais peur.
̶̶ C’est avec elle que tu me trompes ?
Elle eut envie de rire à cette idée incongrue mais les yeux fous de son mari l’en dissuadèrent.
̶̶ Je ne te trompe pas, Fred.
Elle osa faire quelques pas vers lui pour lui prouver sa bonne foi.
Il dégaina alors son arme de service.
̶̶ Te fous pas de moi. Tu n’es plus la même. Tu ne veux plus que je te touche.
Le même argumentaire que trois heures plus tôt, à table.
̶̶ Si je ne veux plus que tu me touches, Fred, c’est que je suis épuisée depuis l’accouchement. Et aussi parce que tu as changé. Je n’aurais jamais cru que tu puisses un jour lever la main sur moi et pourtant c’est devenu une routine. Il ne s’est pas passé un jour depuis plus de deux mois où mon corps n’a pas porté les traces de ta haine contre moi.
Il rit.
̶̶̶ Toujours dans l’exagération et la théâtralité ! Et surtout ne te remets pas en question, espèce de trainée !
Elle comprit alors qu’il n’admettrait jamais la violence malsaine qui l’habitait depuis la naissance de Margot.
̶̶ Ecoute, laisse-nous partir. Je vais avoir besoin d’un peu de temps pour digérer ce qu’il s’est passé aujourd’hui mais on peut s’en sortir. On ira voir quelqu’un.
Il fit quelques pas vers elle.
̶̶ Un connard de psy ? C’est ça que tu veux ? Tu es ma femme et tu viens avec moi.
̶̶ Non, je ne suis pas ta chose.
Fini les larmes. Fini de trembler. Mise au pied du mur, sans doute poussée par ce qu’elle avait lu dans le mystérieux cahier sur sa propre mort, elle se sentit soudain animée d’un courage qui lui avait fait défaut jusque-là.
Il tiqua, peut-être désarçonné de ne pas l’impressionner autant qu’il l’aurait souhaité.
Il ajusta son arme pour viser le cœur.
̶̶ Tu viens avec moi !
Magalie se redressa, son fusil épaulé.
̶ Tu la laisses !
Il pivota légèrement vers celle qu’il avait ignorée jusque-là et tira.
Vanessa hurla.
̶̶ Mag !
Elle s’agenouilla près de son amie qui se tenait l’épaule. Celle-ci lui montra du regard le fusil.
Quand Fred s’approcha, elle bondit pour l’attraper. Il tira encore mais la manqua.
Toujours accroupie, elle tourna le canon vers lui et appuya sur la détente, les yeux fermés. Le recul de l’arme la fit basculer en arrière. Elle entendit plus qu’elle ne vit Fred s’effondrer.
̶̶ Écarte son arme, lui cria Magalie en tentant de se lever.
Elle retomba lourdement dans un cri de douleur.
Vanessa donna un coup de pied qui envoya le pistolet au fond du grenier.
Elle s’approcha de Fred qui ahanait. Il tenait de ses deux mains son ventre et malgré l’obscurité de la pièce, elle vit le sang qui coulait entre ses doigts.
̶̶ Aide-moi, Vanessa. Aide-moi, pour notre fille.
̶̶ Tu dois lui faire un point de compression avant d’appeler les secours.
Magalie était très pâle mais sa voix resta ferme pour la guider. Sur ses instructions, Vanessa ouvrit une malle et en sortit un bout de tissu, une sorte de napperon, qu’elle plia plusieurs fois. Puis elle défit le ceinturon de Fred qui fermait les yeux en grimaçant et en retira tous les accessoires, menottes, matraque, radio pour le repositionner sur le tampon de fortune, contre la plaie. Elle chercha la boucle à tâtons et parvint à emboiter les deux parties en s’aidant de sa main blessée. Elle tira ensuite de toute la force de son bras valide sur la sangle pour comprimer la plaie. Fred perdit connaissance sous l’effet de la douleur. Son menton s’affaissa et son corps tout entier se relâcha.
Elle fut soulagée à l’idée qu’il ne pourrait plus les blesser, Magalie et elle.
Elle descendit aussi vite que ses jambes flageolantes le lui permettaient pour composer le 18 sur le téléphone fixe. Magalie lui cria l’adresse qu’elle communiqua aux secours avec autant de détails qu’elle put sur l’état des deux blessés.
Un arrêt bref aux toilettes lui permit de vomir de la bile, de se rincer la bouche et ses mains couvertes du sang de Fred. Elle remonta ensuite au grenier pour attendre les secours près de Magalie.
Elle obligea son amie à s’allonger et la couvrit d’un drap trouvé dans la même malle. Pour lui changer les idées, elle évoqua les souvenirs de leurs soirées pyjama, de la fois où ses parents les avaient emmenées toutes les deux pour un week-end au camping. La blessée sombra dans une forme de torpeur mais Vanessa avait l’intuition qu’elle allait s’en sortir.
Elle ressortit le cahier qui ne l’avait pas quittée et vit que d’autres phrases s’étaient inscrites qu’elle n’avait pas pu lire dans l’action.
˝ Les fusils sont certainement au grenier. ˝
˝ Il ne faudra pas hésiter. Ce sera lui ou toi. ˝
Elle attrapa le stylo qu’elle avait coincé dans la doublure du carnet.
˝ C’est terminé. Je vais bien. Magalie devrait s’en sortir. Pour Fred, je ne sais pas.
Qui êtes-vous ? Comment savez-vous tout ça ? Pourquoi faites-vous ça ? ˝
En attendant la réponse, elle se leva pour s’assurer que les deux blessés respiraient. S’approcher de Fred lui causait un effroi à peine contrôlable mais il lui paraissait inconcevable que l’homme qu’elle avait aimé, le père de sa fille, meure. Et de sa propre main. Animée par ce terrible paradoxe, elle caressa son beau visage débarrassé de la haine qu’elle lui avait vue quelques minutes plus tôt et lui murmura que ça irait, que les secours arrivaient.
Elle retourna ensuite s’asseoir contre Magalie qui gémissait doucement. Elle l’attira contre elle et lui serra fort la main avant d’attraper à nouveau le petit carnet.
La réponse apparut, aussi inimaginable que logique.
˝ Il ne me reste que quelques minutes. Je ne sais pas si je devrais t’en dire autant. Je fais le choix de le faire. Je suis Margot, ta Margot. J’ai quarante-sept ans. J’ai eu toute ma vie le regret de ne pas t’avoir connue.
J’ai quelques requêtes avant de te laisser. Celle que je suis va être et est même en train d’être profondément changée. Enfant, je ne ferai plus les mêmes choix. Je n’aurai pas les mêmes failles, les mêmes joies.
S’il te plaît, fais en sorte que je m’inscrive au cursus des Sciences et Technologies du Futur.
Emmène-moi autant que possible en vacances chez Papy et Mamie pour me permettre de rencontrer Léandre.
Promets-moi de chercher à être heureuse.
J’aimerais un chien.
À ce soir. ˝
Vanessa relut plusieurs fois ces dernières lignes et ferma le cahier en entendant la sirène des pompiers.
3228 mots Participation reçue

AVIS DE NAISSANCE IRREGULIERE

Avis de naissance irrégulière
Le dimanche 2 août 2026, la Poste accomplit l’exploit de livrer à Martine un souvenir datant d’avant sa naissance.
À neuf heures vingt, elle ouvrit sa boîte aux lettres avec l’intention raisonnable d’y trouver du vide. Le dimanche, le facteur ne passait pas. Dans son petit village charentais, même les prospectus respectaient généralement le repos dominical.
Une enveloppe blanche l’attendait pourtant au milieu de la boîte.
Elle ne portait ni timbre ni cachet. L’adresse avait été tapée à la machine, avec son nom complet et aucun expéditeur. Le papier était froid, malgré la chaleur déjà lourde de cette matinée d’août.
Martine regarda la rue.
Les volets des maisons voisines étaient encore fermés. Aucun véhicule ne s’éloignait. Au bout du trottoir, une tourterelle picorait quelque chose avec l’indifférence très étudiée d’un animal qui avait peut-être tout vu, mais ne témoignerait pas.
Martine rapporta l’enveloppe dans la cuisine.
Elle l’examina longuement avant de l’ouvrir. À soixante-douze ans, elle connaissait les principales formes de menaces postales : les rappels de paiement, les enveloppes administratives à fenêtre et les courriers vous annonçant que vous aviez gagné un cadeau à condition de commander un appareil de massage, deux couvertures chauffantes et une collection de couteaux.
Cette enveloppe n’appartenait à aucune catégorie connue.
À l’intérieur se trouvait une photographie médicale.
Martine reconnut immédiatement une échographie de grossesse. Sur le fond noir se détachait la silhouette grise d’un fœtus recroquevillé. La tête, les bras et les jambes apparaissaient avec une précision presque troublante.
Dans l’angle supérieur droit figurait une date.
Elle correspondait à quelques jours avant sa propre naissance, soixante-douze ans plus tôt.
Plus bas, une mention indiquait :
SUJET OBSERVÉ : BERTON MARTINE
DATE DE NAISSANCE PRÉVUE : 27 avril 1954
Martine sentit son souffle se couper. Il ne s’agissait pas d’une estimation : c’était bien sa véritable date de naissance.
Elle retourna le cliché. Le dos était vierge. Elle revint à la face imprimée, convaincue d’avoir mal lu. Le nom n’avait pas changé. La date non plus.
À l’époque où sa mère l’attendait, l’échographie obstétricale n’était pas encore utilisée. Aucun médecin n’aurait pu produire une telle image, encore moins y faire apparaître le nom d’un enfant avant sa naissance.
Le cliché ne pouvait pas exister ; pourtant, il était bien là, devant ses yeux !
Martine pensa d’abord à une plaisanterie réalisée par ordinateur. Ses proches connaissaient son goût pour les histoires fantastiques. L’un d’eux avait peut-être fabriqué cette fausse échographie pour lui donner une idée de nouvelle.
Cependant, personne ne connaissait avec autant de précision certaines informations imprimées dans la marge : l’heure de sa naissance, son poids, sa taille et même un numéro qui ressemblait à celui de son ancien acte d’état civil.
Elle prit une loupe.
Sous la date prénatale, une seconde ligne apparaissait en caractères minuscules :
FENÊTRE D’OBSERVATION : QUELQUES JOURS AVANT LA NAISSANCE
DATE D’ACQUISITION RÉELLE : 17 JUILLET 2098
CENTRE D’IMAGERIE CHRONOLOGIQUE — UNITÉ DES GROSSESSES ANTÉRIEURES
Martine reposa la loupe. L’image ne venait donc pas du passé. Elle venait du futur, où quelqu’un avait trouvé le moyen d’observer une grossesse survenue plus d’un siècle auparavant.
Cette explication avait l’avantage d’être claire et l’inconvénient d’être complètement impossible.
À dix heures, Martine avait posé le cliché sur son bureau et entrepris des recherches sur Internet. Elle ne trouva aucune mention du Centre d’imagerie chronologique. L’adresse imprimée dans la marge renvoyait à une avenue qui ne serait construite, d’après le document, qu’en 2074.
Elle tenta de photographier l’échographie avec son téléphone. Sur l’écran, le cliché apparut entièrement noir. Elle essaya une seconde fois. Une phrase blanche se forma sur la photographie numérique :
REPRODUCTION INTERDITE AVANT INVENTION DU PROCÉDÉ.
L’image s’effaça aussitôt. Martine s’assit plus droit. Le fœtus, lui, semblait avoir changé de position.
Le bras gauche se trouvait maintenant près du visage alors qu’il reposait quelques minutes plus tôt contre le corps. Martine se persuada qu’elle avait mal observé la première fois.
Une nouvelle inscription apparut au bas du cliché :
MISE EN PRÉSENCE DU SUJET DÉTECTÉE.
Puis :
RISQUE DE RECOUVREMENT CHRONOLOGIQUE.
Un pourcentage compléta l’avertissement :
STABILITÉ DE L’EXISTENCE : 97 %
Martine détourna les yeux. Lorsqu’elle regarda de nouveau, le chiffre indiquait 96 %.
Elle glissa l’échographie dans son enveloppe et la rangea dans un tiroir. Elle ne savait pas ce qu’était un recouvrement chronologique, mais la formulation ne lui inspirait rien de bon. L’administration avait le don de transformer les catastrophes en expressions dépourvues d’émotion.
Une explosion nucléaire aurait probablement été qualifiée de dégagement thermique non programmé.
Martine retourna dans la cuisine et prépara du café.
Sa tasse habituelle portait son prénom en lettres rouges. Lorsqu’elle la prit dans le placard, il ne restait plus que MART.
Elle frotta les lettres avec le doigt.
Le I, le N et le E avaient disparu.
Elle consulta l’horloge. Dix heures dix-sept. Sur le réfrigérateur, une photographie la montrait entourée de plusieurs proches au cours d’un repas de famille. Martine occupait normalement le milieu du groupe. À présent, une chaise vide apparaissait entre deux personnes.
Les convives souriaient autour de cette absence comme s’ils avaient toujours trouvé normal de poser pour une photographie avec un siège inoccupé.
Martine courut jusqu’à son bureau. Le tiroir était ouvert. L’enveloppe reposait sur le clavier de son ordinateur. Elle était pourtant certaine de l’avoir rangée. L’échographie affichait désormais :
STABILITÉ DE L’EXISTENCE : 89 %
Un compte à rebours venait d’apparaître :
CORRECTION AUTOMATIQUE À 23 H 59
Martine appuya sur le bouton de mise en marche de l’ordinateur. La session refusa son mot de passe.
UTILISATRICE INCONNUE.
Elle recommença trois fois, en vérifiant les majuscules et les chiffres. Même résultat. Son téléphone, lui, ne reconnaissait plus son visage. Il exigeait un code qu’elle utilisait depuis des années et qu’elle venait soudain d’oublier. Elle tenta de consulter son espace d’état civil. Le site afficha un message d’erreur :
AUCUNE PERSONNE NE CORRESPOND AUX INFORMATIONS SAISIES.
Le portail des impôts, en revanche, la reconnut immédiatement et lui rappela qu’un document restait à compléter. Même l’effacement temporel ne semblait pas opposable à l’administration fiscale.
Martine téléphona à la mairie. Le répondeur lui rappela que les bureaux étaient fermés le dimanche. Elle essaya la gendarmerie, mais renonça avant de devoir expliquer qu’une échographie réalisée en 2098 était en train d’annuler sa naissance.
À onze heures, son nom avait disparu de la boîte aux lettres.
À onze heures quinze, plusieurs dossiers enregistrés sur son ordinateur perdirent leur nom d’autrice.
À onze heures trente, »Lorena » le personnage principal d’une série jeunesse qu’elle écrivait depuis deux semaines demanda, au milieu d’un paragraphe :
Qui me raconte ?
Martine referma le fichier. L’humour de la situation commençait à lui échapper. Elle reprit l’échographie.
Le pourcentage était tombé à 76 %.
Au verso, qui était pourtant resté vierge jusque-là, une adresse s’inscrivait lentement :
BUREAU DE RÉGULARISATION DES EXISTENCES
GUICHET DES ANOMALIES PRÉNATALES
ANCIENNE POSTE DE CHALAIS
PERMANENCE EXCEPTIONNELLE : 13 H 13
L’ancienne poste était fermée depuis plus de vingt ans. Le bâtiment servait de débarras à la commune. On y entassait des tables pliantes, des décorations de Noël et les archives que personne ne souhaitait consulter, mais que personne n’osait jeter.
Martine regarda l’heure.
Midi vingt. Elle glissa l’échographie dans son sac et partit.
La chaleur écrasait les rues. Elle croisa une voisine qui lui adressa un sourire hésitant. La femme semblait reconnaître son visage sans réussir à retrouver son nom.
Martine hâta le pas.
L’ancienne poste se trouvait près de la médiathèque. Les vitres poussiéreuses étaient couvertes de vieilles affiches. La porte principale demeurait condamnée par une chaîne rouillée.
À treize heures douze, rien ne se passa.
À treize heures treize exactement, une boîte aux lettres jaune apparut dans le mur.
Elle était beaucoup trop neuve pour le bâtiment. Sur le côté figurait une plaque :
COURRIER CHRONOLOGIQUE
LEVÉES : HIER, AUJOURD’HUI ET, SELON DISPONIBILITÉ, DEMAIN
Une fente lumineuse se dessina autour de la boîte. Le mur pivota silencieusement. Derrière se trouvait un couloir qui n’aurait pas pu tenir dans l’ancienne poste.
Martine entra. La porte se referma.
Elle découvrit une salle d’attente interminable. Des dizaines de chaises en plastique étaient disposées sous des horloges indiquant des heures différentes. Certaines aiguilles tournaient à l’envers. D’autres avançaient si lentement qu’elles semblaient attendre une autorisation.
Des affiches couvraient les murs :
POUR FACILITER VOS DÉMARCHES, VEUILLEZ VOUS MUNIR DE VOTRE ACTE DE NAISSANCE AVANT DE NAÎTRE.
TOUT DÉCÈS DOIT ÊTRE SIGNALÉ AU MOINS QUARANTE-HUIT HEURES À L’AVANCE.
LES RETARDS DE PLUS D’UN SIÈCLE NE SONT PAS PRIORITAIRES.
Une borne distribuait des tickets. Martine appuya sur l’écran. L’appareil lui demanda sa date de naissance. Elle la saisit.
DATE EN COURS DE SUPPRESSION.
Elle recommença.
USAGÈRE NON ENCORE NÉE OU DÉJÀ EFFACÉE.
Elle appuya plus fort.
La machine imprima finalement un ticket portant le numéro –1.
La salle était vide.
Pourtant, un panneau lumineux annonçait :
NUMÉRO –2 AU GUICHET ZÉRO.
Après quelques secondes, le numéro changea.
NUMÉRO –1 AU GUICHET ZÉRO.
Une cloison s’ouvrit devant elle.
Derrière un comptoir se tenait un employé d’un âge impossible à déterminer. Son visage était jeune du côté gauche et couvert de rides du côté droit. Il portait une veste grise, une cravate noire et une paire de lunettes dont un verre semblait grossir le passé et l’autre rapetisser l’avenir.
Martine posa l’échographie sur le comptoir. L’employé la regarda avec l’expression d’un homme qui avait déjà traité plusieurs disparitions avant le déjeuner.
Il consulta un écran, ouvrit un dossier et tamponna trois feuilles.
Le Centre d’imagerie chronologique, expliqua-t-il, serait fondé en 2087. Sa mission consisterait à observer rétrospectivement les grossesses survenues avant l’invention de l’échographie. Les chercheurs pourraient ainsi étudier le développement prénatal de générations entières sans modifier le passé.
Martine avait été sélectionnée en 2098 parmi plusieurs milliers de dossiers d’état civil. Une machine avait ciblé sa mère quelques jours avant l’accouchement et enregistré l’image du fœtus qu’elle portait.
L’échographie était donc authentique. Elle représentait bien Martine avant sa naissance.
Le cliché aurait dû rester dans les archives de 2098. Cependant, une mise à jour du logiciel avait appliqué automatiquement la mention Remettre l’original à la patiente.
Le programme avait cherché Martine dans le temps, retrouvé son adresse au 2 août 2026 et expédié l’image par le service postal chronologique.
Personne n’avait prévu qu’une patiente adulte puisse recevoir sa propre échographie prénatale soixante-douze ans avant la création du centre.
Une erreur de programmation, résuma l’employé.
Martine trouva rassurant de savoir que les logiciels du futur continueraient à commettre les mêmes absurdités que ceux du présent.
Malheureusement, l’échographie ne constituait pas une simple photographie.
Pour observer le passé, la machine avait créé un lien entre l’image et le fœtus. Lorsque l’adulte concernée regardait le cliché, les deux versions de la même personne se trouvaient reliées : Martine avant sa naissance et Martine à soixante-douze ans.
Le système devait alors supprimer l’une d’elles pour éviter un doublon chronologique.
— Laquelle ? demanda Martine.
L’employé consulta le dossier. La version la moins facile à certifier.
L’échographie possédait trois cachets officiels, deux signatures électroniques et une validation quantique. Martine ne disposait que d’un acte de naissance ancien, d’une carte d’identité et de plusieurs factures.
Pour la machine, le fœtus était mieux documenté que l’adulte.
À 23 h 59, la correction serait définitive. Toutes les traces de Martine postérieures à sa naissance seraient effacées. Ses proches conserveraient leur vie, mais sans parvenir à se souvenir de la place qu’elle y avait occupée. Ses textes deviendraient anonymes, ses photographies se videraient et sa maison serait considérée comme inhabitée.
Martine demanda comment empêcher cela.
L’employé lui tendit un formulaire de vingt-quatre pages intitulé :
CONTESTATION D’UNE SUPPRESSION POUR CAUSE DE SURNOMBRE EXISTENTIEL
Pour déposer un recours, elle devait fournir deux photographies d’identité récentes, un justificatif de domicile datant de moins de trois mois, l’original de son acte de naissance et une attestation prouvant qu’elle n’était pas responsable de l’anomalie.
Martine n’avait rien apporté, excepté l’échographie et son sac à main.
De toute façon, son justificatif de domicile était probablement déjà en train d’oublier son nom.
L’employé lui proposa une solution plus simple : accepter la correction. L’opération serait indolore. À minuit, Martine cesserait d’avoir existé sans même avoir le temps de s’en apercevoir.
Cette simplicité ne la séduisit pas.
Elle avait passé soixante-douze ans à accumuler des souvenirs, des liens, des histoires et des contrariétés. Elle refusait de laisser un logiciel futur effacer l’ensemble sous prétexte qu’il avait mieux tamponné un fœtus.
L’employé consulta l’horloge.
STABILITÉ DE L’EXISTENCE : 51 %
Les doigts de Martine commençaient à devenir transparents. Elle parcourut le formulaire. À la page dix-neuf, une rubrique concernait les irrégularités de notification :
Le destinataire conteste-t-il les conditions de remise du document à l’origine de l’anomalie ?
Martine releva la tête. Le dimanche 2 août 2026, aucun facteur n’était passé dans son village de Saint-Avit.
L’enveloppe n’avait pas été remise en main propre. Elle avait simplement été déposée dans sa boîte aux lettres. Elle ne portait aucun timbre, aucune date de distribution et aucune signature.
L’employé répondit que le courrier chronologique utilisait ses propres circuits. Martine lui demanda à voir ce fameux règlement dont on lui rabattait les oreilles !
Cette requête parut l’ennuyer davantage que l’effacement d’une personne.
Il sortit un classeur particulièrement épais. Martine le parcourut jusqu’à trouver l’article consacré aux envois antérieurs à l’ouverture du Centre :
Toute correspondance expédiée dans une époque antérieure doit respecter les modalités postales en vigueur à la date de réception, afin de ne pas éveiller les soupçons du destinataire.
Plus bas :
Lorsqu’une remise réglementaire n’est pas possible, l’envoi doit être différé jusqu’au premier jour ouvrable.
Le premier jour ouvrable était le lundi 3 août.
L’échographie avait été livrée vingt-quatre heures trop tôt.
L’erreur du service postal rendait la notification irrégulière.
Martine remplit la page dix-neuf. Ses doigts devenaient si transparents qu’elle distinguait le stylo à travers sa main. Elle cocha la case DÉPÔT DOMINICAL NON AUTORISÉ, ajouta qu’aucun accusé de réception n’avait été signé et exigea l’annulation immédiate de la procédure.
L’employé lut sa demande. Il consulta trois écrans, appela, ou plutôt, réveilla, un supérieur et examina le calendrier de 2026. L’absence de distribution dominicale fut confirmée.
Le compteur remonta légèrement :
STABILITÉ DE L’EXISTENCE : 54 %
Le recours pouvait être accepté, mais une condition demeurait. Martine devait rendre l’échographie.
Aucune copie, aucun souvenir matériel et aucune reproduction ne pourraient être conservés. Le cliché retournerait dans les archives de 2098, où il serait placé sous scellés jusqu’à la mort naturelle du sujet. En échange, le lien entre le fœtus et l’adulte serait rompu.
Si Martine refusait, elle pourrait garder l’image, mais la correction reprendrait à minuit.
Elle regarda le cliché.
Pour la première fois, elle ne vit plus seulement une anomalie médicale. Cette petite silhouette grise, recroquevillée dans l’obscurité, était elle-même avant les souvenirs, avant les joies, avant les chagrins, avant les choix. Elle flottait dans le ventre maternel à quelques jours d’entrer dans un monde dont elle ignorait tout.
Aucune autre photographie d’elle n’avait été prise si tôt. Aucune ne le serait jamais. L’image lui appartenait d’une manière étrange et intime.
Le pourcentage tomba brusquement à 43 %. Sur le cliché, le fœtus ouvrit les yeux.
Martine éprouva la sensation vertigineuse que cette enfant encore à naître la regardait. L’une n’avait aucun passé. L’autre en possédait soixante-douze ans.
Il fallait choisir laquelle garder. Martine poussa l’échographie vers l’employé.
— Sans hésitation, je préfère mes rides à votre dossier.
L’homme plaça le cliché dans une pochette argentée. Il apposa un tampon rouge :
NOTIFICATION NULLE POUR CAUSE DE DIMANCHE.
La salle entière trembla. Les horloges s’arrêtèrent, repartirent puis indiquèrent toutes la même heure. La transparence des mains de Martine disparut. Son téléphone vibra dans son sac. Ses messages, ses contacts et ses photographies revenaient.
Sur l’écran de l’employé, le pourcentage atteignit 100 %.
La procédure d’effacement était annulée.
Avant de refermer le dossier, l’homme révéla à Martine pourquoi elle avait été choisie par les chercheurs de 2098. Le programme recherchait des personnes dont la trace demeurait particulièrement dense dans les archives : photographies, souvenirs transmis, courriers et textes.
Martine avait laissé derrière elle des centaines d’histoires.
Elles formaient autour de son existence une empreinte si solide que la machine pouvait la retrouver plus facilement que d’autres à travers le temps.
Ses récits avaient permis de la repérer. Ils venaient aussi, indirectement, de l’empêcher de disparaître complètement.
L’employé lui remit un récépissé attestant qu’elle avait bien existé avant, pendant et après sa réclamation.
Le document restait valable jusqu’à nouvel ordre, sous réserve de modifications du passé.
La porte du guichet se referma.
Martine se retrouva devant l’ancienne poste, son sac à la main. La boîte aux lettres jaune avait disparu. Le mur était de nouveau plein. Il était quinze heures.
Sur son téléphone, ses proches figuraient dans les contacts. Son nom était revenu sur ses fichiers. La photographie du repas familial la montrait de nouveau assise au milieu des autres.
Lorsqu’elle rentra chez elle, les lettres rouges de sa tasse formaient à nouveau MARTINE.
Elle prépara du café, alluma son ordinateur et ouvrit la nouvelle histoire qu’elle avait commencée « Lorena en Rêvonie ». Son personnage principal ne demandait plus qui racontait l’histoire.
Martine ajouta une phrase au texte, puis une autre. Elle avait soudain très envie de laisser davantage de traces.
Le récépissé remis par l’employé du guichet zéro avait glissé de son sac et reposait près du clavier. Martine remarqua que son verso, encore vierge quelques heures plus tôt, s’était couvert de questions.
Il s’agissait d’une enquête de satisfaction.
On lui demandait d’évaluer la qualité de l’accueil, la clarté des explications et les conditions générales de sa tentative d’effacement. La dernière question voulait savoir si elle recommanderait l’expérience à un proche.
Martine cocha NON.
Puis, après réflexion, elle ajouta dans la marge :
En revanche, l’idée ferait une excellente nouvelle.
Au même instant, en 2098, une alarme retentit dans le Centre d’imagerie chronologique. Sur l’écran de l’employé du guichet zéro, le dossier de Martine venait de se rouvrir.
Un avertissement clignotait en rouge :
EMPREINTE TEMPORELLE RENFORCÉE.
LE SUJET A TRANSFORMÉ L’INCIDENT EN RÉCIT.
SUPPRESSION DÉSORMAIS IMPOSSIBLE.
En racontant son aventure, Martine allait laisser une nouvelle trace de son existence. Chaque lecteur qui découvrirait son histoire contribuerait à l’ancrer davantage dans le temps.
L’employé soupira et rangea définitivement son dossier dans une armoire portant la mention :
ANOMALIES DEVENUES LITTÉRAIRES — NE PLUS TOUCHER
En 2026, Martine ignorait tout de cette agitation future. Elle venait simplement d’ouvrir un nouveau document sur son ordinateur.
Elle écrivit le titre :
Avis de naissance irrégulière
Pour une administration chargée d’effacer les erreurs, il n’existait rien de plus dangereux qu’une autrice décidée à les raconter.

Nota bene — Je tiens à préciser que cette histoire m’est vraiment arrivée. Une nuit. En rêve… Du moins, c’est ce que je croyais en me réveillant. Depuis, je regarde ma boîte aux lettres avec une certaine méfiance, surtout le dimanche.
Lorsque j’ai raconté cette aventure à mes filles, Eva et Émilie, elles se sont empressées de conclure en riant :
— Tu vois, maman : l’âge et la canicule, voilà une excellente recette pour remporter un concours de nouvelles !
Je n’ai pas discuté leur diagnostic. J’ai envoyé le texte au concours avant que le Bureau des anomalies prénatales ne le fasse disparaître à son tour.
430 mots Participation reçue

L’astrolabe

Le vieux plancher a couiné sous mes godasses, un bruit qu'on connait par cœur dans cette baraque où rien n'a bougé depuis des lustres. Sur le bureau du grand-père, entre les cahiers pleins de poussière et les vieux flacons d'encre séchée, il y avait ce truc qui n'avait rien à faire là, un truc qu'on m'avait juré parti en fumée dans l'incendie de l'atelier, brûlé avec le reste. Pourtant, il était bien là.
Un astrolabe en laiton, un vieux machin de 1843. Des cercles gravés par un type qui pigeait rien à la science d'aujourd'hui. Mais le pire, c'était l'aiguille au milieu – un bout d'acier tout bleu qui ne cherchait pas le nord – flottant et oscillant lentement vers une faille invisible dans la pièce.
Je me suis rappelé ce que mon vieux me racontait au sujet de son propre père, ce vieux fou qui passait ses nuits à tripoter ces engrenages. Il m'avait répété ce que son père lui avait dit avant de mourir : « Ce truc ne devrait pas exister, ça sert juste à remuer la merde du temps. »
Une couche de crasse couvrait le tout, signe que personne n'y avait touché depuis des lustres. Et pourtant, quand mes doigts ont accroché le métal froid, l'aiguille s'est figée nette, pointant direct vers le tiroir entrouvert.
J'ai retenu ma respiration et j'ai tiré un coup sec.
Dedans, pas de lettres d'amour ni de vieux papiers jaunis, juste une photo en noir et blanc, cornée, posée à l'envers sur le velours bouffé aux mites.
Je l'ai retournée.
L'image était toute floue, piquée par l'humidité. On y voyait ce même bureau, sous le même angle. Et, penché sur le bois, les mains sur l'astrolabe... c'était moi. Avec ma veste, ma vieille cicatrice sur le pouce, tout pareil. Sauf qu'en bas du cliché, gribouillé au violet d'une main tremblante, il y avait une date : 14 août 1974.
Vingt ans avant que je ne pointe.
Sous la photo, un bout de papier plié en deux. L'écriture serrée du grand-père :
« Je n'ai pas pu le cramer, il appartenait déjà plus à notre époque. Ce truc est un piège. Le prochain tour, l’aiguille s’arrêta sur toi. Désolé, et barre-toi. »
Un bruit de ressort a claqué dans le silence.
J'ai baissé les yeux. L'aiguille venait de bouger toute seule, faisant un petit bruit de rouage. Elle ne visait plus le tiroir.
Elle pointait droit sur ma poitrine. Et dans la pièce, les coins sombres ont commencé à s'étirer, avalant la lumière. Demain n'était déjà plus qu'un souvenir à effacer.
1224 mots Participation reçue

La perle vagabonde

Emilienne époussette les meubles avec rage, elle marmonne, se réprimande. Elle n’aurait jamais dû accepter la proposition de Madame Colombe, propriétaire d’un appartement dans l’immeuble bourgeois niçois où Emilienne est concierge depuis 15ans. Concierge, d’accord ! Pas femme de ménage.
Avec une gentillesse feinte et beaucoup de minauderies cette richissime veuve lui a demandé d’assurer quelques heures de ménage après le passage de locataires saisonniers. Emilienne a d’abord refusé, prétextant sa charge de travail, son âge, ses rhumatismes… Et puis elle sait que ces occupants temporaires laissent parfois les lieux dans un état de saleté impressionnant. Les émoluments offerts eurent raison de ses dernières hésitations. Mais elle ne décolère pas. La cuisine, un véritable capharnaüm : les assiettes sales dans l’évier, les poubelles débordant de détritus, les cartons à pizza empilés sur un tabouret. Dans le salon les canettes de soda et de bière jonchent le tapis. Elle en a pour des heures. Elle se met au travail se jurant que c’est la dernière fois qu’on la prend pour une boniche ! En vidant le dernier cendrier posé sur un guéridon, une perle coincée derrière s’échappe, roule sur le parquet et va se bloquer dans une latte. Armée d’un couteau Emilienne tente de la sortir, mais l’objet roule, il lui échappe, où s’est- il caché ? Pourtant il était bien là ! Elle repère un liteau un peu décalé par rapport aux autres, et oui, il est allé se nicher un peu plus profondément. Elle fait levier avec son couteau et la latte se soulève. Emilienne aperçoit alors un paquet. Des lettres ? des documents ? Elle passe sa main et extirpe sa trouvaille. Un ruban décoloré et effiloché entoure un carnet en cuir dont les feuilles sont jaunies. Il ne s’agit pas de missives d’amoureux, mais d’un journal intime. Emilienne s’assoit sur le parquet et commence à lire.

« Je ne suis pas heureuse à Nice. Pourquoi mes parents m’ont-ils fait venir dans cette ville où jamais ne tombe un flocon de neige ? Je serais bien restée dans ma pension avec mes camarades. Sofia, Natalia, Irina. Comme elles me manquent ! Je déteste cette maison, heureusement il y a un jardin où cultiver des fleurs. »
Emilienne est intriguée. Comment ce journal est-il arrivé là ? Depuis combien de temps est-il endormi sous ce plancher ? A qui appartenait-il ? Toutes les réponses doivent être dans les pages suivantes. Elle a fini de nettoyer, elle remet la latte en place et quitte les lieux en emportant son trésor. Le soir même, elle reprend sa lecture. Elle apprend que la jeune fille s’appelle Agnia, que ses parents ont quitté la Russie en 1863, après que son père ait cédé une partie de ses terres aux communautés rurales. Il a laissé sa propriété à son frère cadet et a émigré vers la Côte d’Azur. Elle est arrivée un peu plus tard, en 1866 à l’âge de dix-sept ans. Après de nombreuses pages de lamentations qu’Emilienne survole, elle repère une information qui lui semble intéressante.
« Mon père veut me marier. Je n’en ai aucune envie mais tout ce que je dirai ne servira à rien. Je dois me résigner. Mon futur époux a quarante et un ans soit vingt-deux ans de plus que moi. Il ne doit pas être très beau sinon il ne serait pas célibataire ! Je devrais quitter la maison de mes parents et vivre en appartement, moi qui ai tant besoin d’espace et de verdure, c’est un crève-cœur. »
« J’ai fait sa connaissance. Il n’est pas aussi laid que je le pensais. Il n’est pas très délicat, sa façon de manger n’est pas raffinée. Il ne m’a pas adressé trois phrases, tout juste bonjour en arrivant. C’est un lourdaud. Je vais essayer de l’aimer ? Non, ce n’est pas possible, mais de ne pas trop le détester. »
Une trentaine de pages plus loin, après le récit d’une vie quotidienne bien monotone :
« Aujourd’hui encore il m’a enfermé. Je n’ai pas le droit de sortir, car il paraît que j’essaie de charmer les hommes. Ma grossesse doit pourtant en décourager plus d’un. Maman me soutient, mais IL m’empêche de la voir. Elle me donne des idées pernicieuses, dit-il. Je n’ai jamais été aussi malheureuse. La privation de liberté, l’interdiction de lire, de rencontrer des amies, sont déjà difficiles à endurer, pourquoi y ajouter de la violence physique ? Cet homme est une brute, un jour il me tuera. Je ne peux plus le supporter. »
Vite, vite Emilienne parcourt les feuillets, cette « biographie » la bouleverse, s’agirait-il d’une aïeule de Madame Colombe ? Celle-ci lui avait dit un jour qu’elle avait des ascendants russes. A Nice, c’est plutôt fréquent. Le fait d’avoir trouvé ce manuscrit dans cet appartement signifie que cette jeune femme y a habité. L’imagination d’Emilienne l’entraîne vers une fin tragique d’Agnia, un dénouement dramatique. La jeune femme est-elle morte ici ? Est-ce elle qui a caché ce carnet ? Elle n’ose plus reprendre le fil de l’histoire. Pourtant la curiosité l’emporte.
« Ma petite Anastasia a quinze jours aujourd’hui. C’est un bébé magnifique, elle ne semble pas avoir souffert des coups que son père m’a asséné durant neuf mois. Il aurait souhaité un fils. Je suis, moi, très contente de ma fille. Je me remets difficilement de l’accouchement long et douloureux, heureusement la sage-femme a interdit à mon époux de me visiter durant cette période de repos. »
« Anastasia a un an. Je suis à nouveau enceinte. A peine étais-je rétablie, mon mari faisait valoir l’obligation du devoir conjugal. Il veut un fils. J’ai vingt-deux ans et j’ai l’impression d’en avoir vingt de plus. Je ne peux me confier à personne. IL occupe un poste important, qui peut croire qu’il est capable de telles turpitudes ? Ses menaces ne sont peut-être pas des mots en l’air.
Il ne reste à Emilienne que quatre pages à lire. Elle ressent une sorte d’anxiété. Pourquoi le carnet s’arrête-t-il brutalement ? Est-ce parce que la jeune femme n’a pas survécu à ce deuxième accouchement qu’elle a cessé de transcrire ses émotions ? Est-elle partie ? mais non, puisqu’elle a laissé ces écrits. Elle ne s’en serait pas séparé ! Emilienne veut savoir, peu importe l’heure tardive. Elle déchiffre les dernières phrases gribouillées, tachées d’encre comme si elles avaient été rédigées à la hâte et qu’Agnia n’avait pas pris le temps d’attendre le séchage.
« J’ai donné à mon époux ce fils tant désiré. Je ne veux plus être sous la coupe de cet homme malfaisant. Je lui ai donc dit que je souhaitais partir chez mes parents à Cannes, avec ma fille. Je cache ce journal dans le plancher du salon. Si quelqu’un le découvre un jour, il connaîtra une partie de ma vie. Je lui laisse le soin d’inventer la suite.

Emilienne tourne et retourne les feuillets, mais non, il n’y a plus rien ! Elle ressent une immense frustration. Elle s’allonge sur son lit, tente d’imaginer une issue à la situation d’Agnia. Succombera-t-elle sous la brutalité de son mari ? Retrouvera-t-elle, avec sa fille, une forme de liberté ? Que faire de ses confidences ? Doit-elle rendre le carnet à Madame Colombe ? Torturée par ces interrogations et terrassée par le sommeil, Emilienne s’endort. Elle découvrira peut-être dans ses rêves l’épilogue de cette saga russe.
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Le Petit d’un Tiers

Le Petit d’un Tiers

Il faisait étrangement, douloureusement chaud, ce juillet de l’an 2008, non loin
de la frontière alsacienne, dans la petite ville de Kehl, où le Rhin, lourd et
presque immobile, semblait traîner derrière lui les derniers souffles d’un siècle
encore mal enseveli. L’air lui-même avait l’odeur du fer rouillé et de la
poussière chaude ; les ombres des platanes s’écrasaient contre les murs comme
des corps épuisés, et le soleil, impitoyable, frappait les toits d’ardoise avec la
même obstination qu’un marteau sur une enclume.

Hardi Frank, archiviste en France, tout près de Strasbourg, avait posé une
semaine de ce qu’il nommait, par pudeur ou par lâcheté, des vacances. Trente-
cinq ans. Lunettes rondes posées sur le nez comme deux petits cercles de
lucidité fatiguée. Une calvitie déjà dessinée, délicate et précoce, qui découvrait
un front trop haut pour un homme encore jeune. Style sobre jusqu’à
l’effacement : chemise blanche, pantalon gris, chaussures noires sans éclat. Il
venait de perdre son grand-père.

Heinrich Frank.

Un homme doux, d’une douceur presque monacale, qui ne s’irritait jamais.
Dans les crises de l’enfant qu’avait été Hardi — ces accès de terreur nocturne
où le petit corps se tordait sous les draps comme sous un filet —, il posait
simplement sa main calleuse, cette main qui avait tant travaillé la terre, le bois
et le silence, sur les cheveux fins du petit-fils. Et le monde, pour un instant,
cessait de hurler. Heinrich était mort paisiblement à quatre-vingt-dix ans, d’une
belle vie, disait-on. Né en 1918, l’année où le monde croyait enfin pouvoir
respirer, il avait pourtant connu, très tôt, la violence du foyer.

Son père, Thomas Frank, était revenu de la Grande Guerre.

Il avait trente-deux ans lorsqu’il quitta la maison — la même maison basse aux
volets verts que Heinrich habiterait jusqu’à sa dernière heure, avec ses murs
épais et son jardin de pommiers trop vieux. Quatre ans plus tard, il en paraissait
soixante. La guerre l’avait rongé de l’intérieur comme une eau noire. La nuit, il
hurlait. Des hurlements longs, gutturaux, qui n’appartenaient plus à un homme
mais à quelque chose de plus ancien, de plus animal. Dès qu’une voiture passait
trop près de la rue, il se bouchait les oreilles avec une violence désespérée,
comme si le grincement des pneus eût été le grincement des chenilles d’un char.

Il se courbait de quelques centimètres dès qu’il approchait d’un parapet, d’un
mur, d’une simple haie, pour éviter une balle de Lebel imaginaire qui n’existait
plus que dans la mémoire brûlée de sa chair. Il se jetait à terre dès que la
cocotte-minute de la cuisine sifflait, persuadé qu’un obus de cent cinq allait
s’écraser sur le toit et tout pulvériser. Et il avait gardé ce réflexe obscène,
presque sacrilège : s’uriner dessus. Car un homme qui meurt en pissant,
murmurait-il parfois dans un souffle, est moins mémorable qu’un homme qui
meurt au champ d’honneur. Mieux valait être oublié dans sa propre urine que
d’être glorifié dans la boue.

Thomas Frank passa le reste de son existence ainsi, à avoir peur de façon
inexplicable de tout ce qui l’entourait : d’une ombre sur le mur, d’un képi posé
sur une chaise, du simple bruit d’une porte qui claque, du cliquetis d’une
fourchette contre une assiette. Et d’une manière ou d’une autre, ce qu’il avait vu
sur les plateaux de l’Aisne — les corps ouverts comme des fruits pourris, les
visages sans yeux, la boue qui mangait les morts et les vivants indifféremment
— eut un impact sur son fils.

Olga, la mère, s’occupait seule de l’enfant pendant que le mari buvait pour
oublier une guerre dont il n’était revenu qu’à moitié. Elle était petite,
silencieuse, les mains toujours rouges de lessive ou de froid. Quand Thomas
rentrait, le jeune Heinrich en payait les frais. Thomas cognait parce que les sacs
de sable — qui n’étaient que les coussins du sofa — n’étaient pas renforcés. Il
cognait parce que les palissades — qui n’étaient que les planches du parquet —
n’étaient pas réparées. Il cognait parce que les baïonnettes — qui n’étaient que
les couteaux à beurre posés sur la table — n’étaient pas fixées aux canons. Et
silencieusement, Heinrich recevait les coups. Il ne criait pas. Il ne pleurait
même plus. Il absorbait la violence comme une terre absorbait la pluie noire,
jusqu’à ce que son corps entier en fût imprégné.

En 1929, Thomas s’éteignit. Les médecins n’ont jamais compris que des
hommes comme lui, des hommes qui avaient contemplé la haine nue de
l’homme, se mettent soudain à trembler devant une ombre, un képi, ou le
simple bruit d’une porte qui claque. Ils parlèrent de neurasthénie, de choc
émotionnel, de dégénérescence. Ils ne parlèrent jamais de la guerre. La guerre,
on l’avait déjà trop nommée.

Ainsi la violence, comme une semence noire semée dans la boue de 1914, avait
germé d’une génération à l’autre. Elle avait fleuri dans le silence de Heinrich,
dans sa douceur excessive, dans cette main calleuse qui posait sur les cheveux
de son petit-fils une tendresse presque trop lourde, comme si elle cherchait à
réparer quelque chose d’irréparable. Et Hardi, cet été-là, dans la chaleur
étouffante de Kehl, assis sur le banc de pierre du jardin où les pommiers ne
donnaient plus que des fruits amers, sentait encore, sous la douceur disparue de
cette main, le poids invisible de tous ces fantômes. Le poids de Thomas qui
hurlait la nuit. Le poids d’Olga qui lavait le sang sur le parquet. Le poids de
Heinrich qui n’avait jamais parlé. Et le poids, enfin, de cette chaleur de juillet
2008, qui semblait vouloir faire fondre jusqu’aux souvenirs les plus enfouis,
jusqu’à ce que plus rien ne reste que la cendre et le silence.

Par ailleurs, la mort de son père, en 1929, n’avait jamais étanché chez Heinrich
cette soif farouche, presque douloureuse, de volonté, d’amour pour l’Histoire,
de connaissance. Il voulait tout apprendre, tout dévorer, tout aimer, tout savoir.
Comme si, en avalant les siècles, il pouvait enfin fermer la bouche béante de la
peur que Thomas avait laissée ouverte dans la maison.

Le soir, parfois, à la simple lueur d’une bougie qui tremblait comme un cœur
trop fragile, Heinrich s’enfonçait dans les livres. Les Croisades, avec leurs
armées de poussière et de foi sanglante. Les grandes découvertes, ces caravelles
qui ouvraient des mondes nouveaux en en fermant d’autres. Les Grecs et les
Romains, leurs dieux jaloux, leurs empires qui croulaient sous le poids de leur
propre orgueil. Il lisait jusqu’à ce que les caractères dansent devant ses yeux,
jusqu’à ce que les pages deviennent aussi chaudes que la peau d’un corps
vivant.

Sa mère, Olga, entrait parfois dans la chambre. Elle savait très bien que le jeune
garçon ne dormait pas, bien qu’il fît semblant, les yeux fermés, le souffle
régulier. Il reconnaissait le bruit de ses chaussons à dix mètres déjà, ce
froissement doux et irrégulier sur le parquet usé. Et dans un simple souffle,
presque un murmure de berceuse, Olga disait toujours :

« Allez, laus, mon petit chevreuil… dors maintenant. »

Mais elle avait ce sourire aux lèvres — un sourire mince, fatigué, pourtant
lumineux — d’avoir un fils qui lisait en cachette pour apprendre, plutôt qu’une
racaille qui errait dans les rues à chercher la bagarre ou le vol. Dès que la porte
de la chambre se refermait avec un clic doux, le petit Heinrich reprenait sa
lecture. Et elle le savait. Elle le savait comme on sait que la pluie va tomber
quand le ciel s’alourdit. Elle le savait, et cela lui suffisait pour continuer à vivre.
La guerre, cette autre bête affamée, permit à Heinrich, dès 1939, à vingt et un
ans, de fuir l’Allemagne. Il se réfugia dans une contrée lointaine de la Pologne,
un coin de terre où les forêts semblaient plus anciennes que la haine des
hommes. Là, il suivit des cours d’histoire, comme un homme qui boit à une
source après avoir longuement marché dans le désert. Il envoyait des sous à sa
mère, qui avait réussi à survivre à Berlin, dans un appartement trop petit où le
froid mordait les murs et où le pain était plus rare que le silence. Toute la
guerre, Heinrich y resta. Il enseignait, il apprenait, il survivait. Il écrivait de
brèves lettres où il ne parlait jamais de la peur, seulement des livres et du temps
qui passait.

Olga mourut en 1945, de fièvre, dit-on. Une fièvre qui l’avait prise comme une
main invisible, une fièvre qui n’avait peut-être été que la dernière fatigue d’une
femme qui avait trop longtemps porté le poids des hommes brisés. Heinrich
l’apprit tard, par une lettre froide, officielle. Il ne pleura pas. Ou s’il pleura, ce
fut en silence, loin des regards, comme il avait toujours tout reçu : sans bruit.
Puis la vie de Heinrich fut paisible. Professeur d’histoire en France, dans une
petite ville où les clochers sonnaient encore l’heure avec une innocence presque
insultante. Une retraite douce, faite de livres empilés, de promenades lentes, de
cafés trop chauds. En 1946, il rencontra Irma. Elle avait les yeux clairs et une
façon de rire qui semblait ignorer tout ce que le siècle avait déjà détruit. Il
l’épousa l’année suivante, comme on plante un arbre après un incendie, sans
savoir s’il grandira, mais en espérant malgré tout.

C’était dans cette connaissance — cette mémoire dense, presque charnelle, de
tout ce qui avait précédé — que Hardi, le petit-fils, conduisait. Les yeux rivés
sur la route, dans sa voiture payée à crédit, une carcasse grise dont la
climatisation avait décidé de rendre l’âme en plein cœur de l’été. L’air chaud
s’engouffrait par la vitre baissée comme une main trop familière. Mais Hardi
s’en moquait. Le bras posé sur le rebord, les doigts battant la mesure invisible,
il chantait à tue-tête les Beatles ou les Rolling Stones, ces voix d’un autre temps
qui tentaient, vainement, de recouvrir le silence trop lourd laissé par la mort.
L’enterrement de Heinrich était déjà passé. Il n’avait pu y être. Son patron, cet
homme aux sourires de papier, ne lui avait pas accordé le moindre repos. Alors
Hardi venait maintenant, tard, trop tard, pour voir sa grand-mère et récupérer
quelques affaires qui pourraient l’intéresser — des livres peut-être, des
photographies jaunies, des objets encore tièdes de la présence absente.
Il arriva en fin d’après-midi. Le soleil déclinait déjà, teintant de cuivre les toits
de Kehl et les feuilles lourdes des platanes. Le gravier de l’allée craqua sous les
pneus comme un os trop sec. Irma entendit le bruit. Elle sortit en trombe, tablier
taché de farine, cheveux gris relevés en hâte, le visage encore marqué par ces
jours où l’on apprend à vivre sans celui qui partageait le pain et le silence
depuis plus de soixante ans.

— J’allais t’appeler, Hardi ! Te voilà enfin, dit-elle dans ce mélange d’allemand
et de français qui était sa langue la plus vraie, celle des frontières et des cœurs
partagés.

Hardi sourit maigrement. Il la regarda. Elle avait vieilli en quelques semaines,
ou peut-être était-ce seulement le deuil qui avait rendu plus visibles les rides
que le temps avait déjà creusées. Elle s’approcha, lui attrapa les joues entre ses
doigts encore fermes, ces doigts qui avaient pétris tant de pâtes et essuyé tant de
larmes.

— Regarde comment tu es maigre… Viens manger un morceau de gâteau.

— Ma… mamie, j’ai… j’ai pas très faim, dit-il, gêné, la voix un peu trop haute,
comme s’il s’excusait d’exister encore.

— Et tu ne vas pas commencer à faire des caprices, mon p’tit. Rentre.

Hardi sourit de nouveau, plus largement cette fois, mais le sourire n’atteignait
pas ses yeux. Il savait. Il savait que peu importait ce qu’il pourrait dire, le poids
qu’il aurait pu faire, la fatigue qu’il aurait pu invoquer : rien n’était jamais
suffisant. La volonté d’Irma n’était jamais assez faible. Elle était de ces femmes
qui avaient traversé les siècles en silence, qui avaient vu les hommes partir et
revenir brisés, et qui continuaient, obstinément, à remplir les assiettes et les
cœurs, même quand ceux-ci étaient déjà trop pleins de fantômes.
Il la suivit dans la maison. L’odeur de beurre et de cannelle flottait encore dans
l’air, mêlée à celle, plus discrète, des livres de Heinrich et du bois ciré. Tout
était resté en place. Comme si le temps, par pitié ou par cruauté, avait décidé de
ne plus avancer.

La maison n’avait vraisemblablement pas changé. Non. Rien n’avait bougé, mis
à part cette absence que Hardi ressentit dès le seuil, comme une main froide
posée sur la nuque. Il n’y avait plus ce vieil homme dans son fauteuil, pipe au
bec et journal déployé entre les doigts. Pourtant le journal était là, plié avec le
même soin, à la même place exacte sur la table basse. La pipe reposait dans son
cendrier de faïence, le fourneau encore légèrement noirci, comme si Heinrich
allait revenir d’un instant à l’autre pour y reprendre une dernière bouffée, une
de ces bouffées lentes qui remplissaient la pièce d’une odeur de tabac doux et
de temps suspendu.

Il n’y avait plus ce vieil homme qui se levait pour toucher les antennes de la
grosse télévision, tapant du plat de la main sur le sommet de l’appareil comme
si la violence pouvait obliger l’image à se stabiliser, beuglant des phrases telles
que « Quel kammelot, ces produits bon marché ! » avec cet accent frontière qui
faisait rire les voisins et que Hardi, enfant, imitait en secret pour faire rire sa
grand-mère. Il n’y avait plus non plus ces scènes de ménage minuscules et
tendres : Heinrich buvant son café trop rapidement, se brûlant la langue, et Irma
lui disant, en lui tapant du bout des doigts le haut du crâne : « Personne ne va te
le voler, idiot ! » — une phrase si souvent répétée qu’elle était devenue une
caresse déguisée.

Irma revint de la cuisine, tenant entre les mains la boîte à gâteaux. La même
depuis quarante ans. Hardi n’en avait jamais connu d’autre. Une boîte en fer-
blanc aux motifs fanés de lettres gothiques, effacé et grotesques, qui avait
accueilli les gâteaux réussis et les tentatives ratées, les trop sucrés, les trop secs,
ceux à la crème épaisse et ceux où l’alcool était dosé avec une générosité
presque coupable. Elle avait contenu les dimanches, les anniversaires, les deuils
déguisés en goûters. À la vue de cette boîte, Hardi eut un sourire en coin, un de
ces sourires qui naissent trop près des larmes. Il y plongea la main et saisit le
gâteau préféré de son grand-père — celui sur lequel, autrefois, il se jetait avec
une voracité d’enfant pour que personne d’autre n’en prenne. Il le regarda un
instant, le sentit tiède encore entre ses doigts, et rit. Un rire bref, cassé, la larme
déjà au bord de l’œil, tandis qu’il le serrait comme on serre une relique trop
fragile pour être vraiment tenue.

— Comment va le travail, mon p’tit Hardi ? demanda enfin la grand-mère,
après un silence qui avait duré juste assez longtemps pour que l’absence de
Heinrich s’installe entre eux comme un troisième convive
.
Hardi la regarda en mâchant le gâteau. Des miettes tombèrent sur le couvercle
de la boîte, petites étoiles de sucre et de farine. Il les enleva d’un revers de
main, presque avec tendresse, comme s’il nettoyait encore quelque chose qui
appartenait à l’autre.

— Et bien… j’ai… j’ai pas mal de travail. D’ailleurs je voulais m’excuser de ne
pas avoir été là… dernièrement… pour l’enterrement de papi.

Irma sourit. Ce n’était pas un sourire de consolation facile ; c’était un sourire de
femme qui avait déjà traversé trop de deuils pour croire encore aux excuses.
Elle prit les mains de son petit-fils dans les siennes — des mains encore jeunes,
un peu froides, qui n’avaient pas encore la callosité de celles de Heinrich — et
les serra avec une douceur ferme.

— Ne t’excuses jamais pour les obligations que tu dois tenir, chéri. D’accord ?
Hardi sourit en regardant le sol, là où le parquet gardait encore, par endroits, les
traces légères des pantoufles de son grand-père. Irma reprit, la voix un peu plus
légère, comme si elle voulait écarter l’ombre sans la chasser tout à fait :

— Bien… ton grand-père a amassé pas mal de trucs inutiles dans sa vie. Tu n’es
pas sans savoir à quel point tout ça prend la poussière… poussière qu’il ne
faisait pas, lui !

Hardi rit. Un rire vrai, cette fois, parce qu’il savait que les vieilles disputes
continuaient quelque part, dans l’air de la maison, comme des fantômes qui
refusaient de se taire. Irma eut un petit mouvement de tête, presque victorieux.

— Ça va me soulager de voir toutes ces choses déguerpir de ma maison. Va
faire un tour au grenier et regarde ce qui pourrait t’intéresser.

— D’accord, mamie. On se voit après pour le repas ?

— Bien sûr. Qui va te nourrir, sinon ? dit-elle en riant, et dans ce rire il y avait
encore la force obstinée des femmes qui continuent de dresser la table même
quand le monde s’est déjà un peu vidé.

Hardi se leva. Il monta les vieilles marches du grenier, ces marches qui
gémissaient sous chaque pas comme des articulations trop usées. La porte céda
avec un grincement long, presque plaintif. Rien n’avait réellement bougé. Tout
était là, figé dans la pénombre chaude et poussiéreuse, sous les rayons obliques
qui filtraient entre les tuiles mal jointes. Il ferma la porte derrière lui. Le silence
retomba, épais, absolu.

Son grand-père avait amassé tellement de choses au cours de sa vie qu’il en
avait fait une vitrine de sa propre existence, un musée intime et cruel où chaque
objet semblait garder encore le souffle de ceux qui l’avaient touché. À droite,
directement, les habits de Thomas, l’arrière-grand-père de Hardi. Tout était là :
la vareuse de laine rêche, défraîchie, aux boutons de métal ternis ; le pantalon
de drap épais, encore plié avec un soin presque militaire ; les guêtres de cuir
craquelé ; la casquette de campagne aux bords usés par la pluie et la peur. On
eût dit qu’ils attendaient encore le corps qui les avait portés dans la boue de
l’Aisne, ce corps qui avait hurlé la nuit et tremblé devant les ombres.

Plus loin, une collection en vitrine impressionnante de casques à pointe — ces
Pickelhauben d’un autre siècle — qu’Heinrich avait ramassés dans les
brocantes, les vides-greniers, les maisons abandonnées. Ils brillaient d’un éclat
mat sous la poussière, alignés comme une armée de fantômes. À côté, des
tenues napoléoniennes aux passementeries fanées, des mousquets aux canons
noircis, des baïonnettes encore aiguisées par le temps. Et plus au fond, dans
l’ombre la plus dense, un habit de SS complet exposé sur son mannequin.
L’uniforme noir, impeccable malgré les années, la tête morte du mannequin
coiffée du casque, les bottes lustrées comme si quelqu’un venait de les cirer.
Tout ces objets n’avaient pas bougé. Tout était là, en place, dans un ordre
terrible et précis.

Hardi regarda. Il fit le tour lentement, les doigts frôlant parfois le bois des
étagères, parfois l’air seulement. La poussière se mêla aux larmes. Elle collait à
ses cils, à ses joues, à la peau de ses mains. Elle était la même poussière qui
avait recouvert les livres de Heinrich, les coups de Thomas, les silences d’Olga.
Elle était le temps lui-même, devenu cendre, et qui maintenant s’infiltrait dans
les yeux de l’héritier.

Heinrich avait aménagé dans ce grenier une petite bibliothèque de cent
cinquante livres. Tous les auteurs allemands connus s’y trouvaient alignés,
serrés les uns contre les autres comme des soldats d’une armée de papier :
Goethe et Schiller, bien sûr, mais aussi Heine, Nietzsche, Rilke, Thomas Mann,
Kafka, Brecht, et d’autres encore, dont les noms s’étaient peu à peu effacés sous
la poussière. Hardi les regardait, presque chacun, les uns après les autres,
frôlant du doigt les tranches usées, respirant cette odeur de papier vieux et
d’encre séchée qui était devenue, pour lui, l’odeur même du savoir.
L’un d’eux attira soudain son attention. Une tranche d’un rouge vif, presque
agressif dans la pénombre. Dessus, en lettres noires : Mein Kampf. Et juste en
dessous : Adolf Hitler.

Hardi saisit le livre. Il ne l’avait jamais vu auparavant. Pourtant cela ne le
choqua pas véritablement. Vivre en Allemagne, dans un pays encore
profondément bouleversé par la Seconde Guerre mondiale, c’était aussi
apprendre à regarder en face la folie des hommes, cette envie incessante de
comprendre comment le mal avait pu s’habiller de mots et de drapeaux.
Heinrich l’avait peut-être étudié pour pouvoir l’enseigner à ses élèves, pendant
ses années de professeur, comme on étudie un poison afin de mieux le
reconnaître.

Le jeune homme ouvrit le volume. Sur la page de garde, d’une écriture sobre,
presque administrative, il lut :

Für Heinrich
Et plus bas, les initiales : A.H.

Ses yeux s’écarquillèrent. Le cœur lui battit une seule fois, très fort, comme un
coup porté de l’intérieur. Il referma le livre et le rangea exactement où il l’avait
trouvé, au même instant où la voix d’Irma montait de l’escalier :

— Hardi ! À table !

Une fois assis, une soupe de pois cassés fumait devant lui, épaisse, grise,
réconfortante. Il mangeait en silence, sans un bruit, la cuillère montant et
descendant avec une régularité mécanique. Puis, soudain, sans lever les yeux :

— Combien avons-nous de Heinrich dans la famille, mamie ?

— Oula ! s’écria Irma, presque amusée. Belle question… C’est un prénom
courant dans la génération de ton grand-père. Trois de ses cousins portaient le
même nom de famille, et leurs propre grands-pères les portaient également. Pourquoi ?

— Nan… comme ça. Je me demandais.

Il reprit une cuillerée de soupe. La vapeur lui montait au visage. Mais quelque
chose, désormais, s’était logé derrière ses yeux : une écriture, deux initiales, et
le rouge trop vif d’une tranche de livre qui ne devait peut-être pas se trouver là.
À la suite du repas, Hardi se leva presque sans un mot. Il remercia Irma d’un
simple mouvement de tête, essuya distraitement le coin de sa bouche du revers
de la main, et remonta au grenier. Chaque marche lui paraissait plus haute que
la précédente. Il était préoccupé — non, obsédé — par ce livre de haine et de
mépris, par cette tranche rouge immonde que l’Histoire avait laissée derrière
elle comme une cicatrice trop vive. *Für Heinrich. A.H.* Les initiales
tournaient dans sa tête avec la régularité d’un métronome cruel.

Il ferma de nouveau la porte derrière lui. Cette fois, il ne se contenta pas de
regarder. Il fit le tour complet du grenier, du sol au plafond, des poutres noircies
aux luminaires poussiéreux dont les ampoules n’éclairaient plus depuis des
années. Il frôlait les objets, les déplaçait parfois d’un centimètre, comme s’il
cherchait quelque chose qu’il ne savait pas encore nommer. L’air était chaud,
immobile, chargé de particules qui dansaient dans les rares rayons de lumière.
Puis son pied vint marcher sur une latte qui ne sonnait pas du tout comme les
autres. Un son plus creux, plus vide, presque un appel. Hardi s’immobilisa. Il
baissa la tête, s’agenouilla. Malgré les échardes qui lui entrèrent aussitôt sous la
peau, il posa ses deux mains sur le bois et tira. La latte résista, gémit, puis céda
avec un craquement sec. Il en arracha une deuxième, une troisième, une
quatrième. Sous les planches, dans l’obscurité du plancher, reposait une caisse
militaire, grise, bosselée, encore marquée de lettres noires à moitié effacées.
Hardi leva le loquet. Le couvercle s’ouvrit dans un souffle de poussière et
d’odeur de vieux tissu. À l’intérieur : des lettres ficelées de ficelle grise, des
photographies jaunies aux bords cornés, des vêtements d’une ancienne vie
soigneusement pliés — une chemise, un pantalon, une paire de gants de cuir
rêche. Comme si quelqu’un les avait placés là pour les oublier, ou pour qu’ils ne
fussent jamais tout à fait oubliés.

Il se releva lentement. Par un réflexe qu’il ne chercha pas à comprendre, il saisit
la caisse d’une main, le livre de Hitler de l’autre, et descendit l’escalier sans
faire de bruit. Dans la voiture, il rangea le tout sur le siège arrière, sous une
couverture, comme on dissimule une blessure.

Irma apparut sur le seuil, essuyant ses mains à son tablier.

— Hardi… tu t’en vas déjà ?

Il s’arrêta, une main sur la portière, le regard fuyant.

— Oui, mamie. Désolé. J’ai… j’ai des choses à faire. Des dossiers qui
m’attendent. Je reviens la semaine prochaine, promis. On mangera ensemble,
d’accord ?

Elle le regarda un long moment, comme si elle cherchait à lire derrière son
visage ce qu’il ne disait pas. Puis elle hocha simplement la tête.

— D’accord, mon p’tit. Fais attention sur la route. Et… reviens vraiment, hein ?
Il sourit, un sourire trop rapide, trop mince.

— Je reviens. Toujours.

La portière claqua. Le moteur toussa, puis partit dans le gravier. Irma resta sur
le pas de la porte, regardant la voiture s’éloigner jusqu’à ce qu’elle disparaisse
au tournant de la rue. Derrière elle, la maison était redevenue silencieuse. Mais
quelque chose, désormais, en avait été retiré.

Hardi roula en silence.

De la maison d’Irma jusqu’à la sienne, il n’y eut ni musique, ni Beatles, ni
Rolling Stones. Les fenêtres restèrent fermées. La climatisation, déjà morte,
n’eut même pas le droit de feindre de fonctionner. L’air stagnait dans
l’habitacle, chaud, épais, chargé de l’odeur de poussière et de vieux bois qu’il
avait emportée avec lui. Les phares des autres voitures glissaient sur le pare-
brise comme des regards indifférents. Il ne chanta pas. Il ne parla pas. Il ne
pensa presque pas. Il roula seulement, les mains crispées sur le volant, les yeux
fixés sur la route comme sur une ligne qu’il aurait fallu ne jamais quitter.
Chez lui, il monta les escaliers sans allumer la lumière du palier. La porte de
l’appartement céda avec le même grincement familier. Il entra, posa la caisse
militaire et le livre rouge sur la table de la salle à manger — cette table où
d’habitude il mangeait seul, face à une assiette et à un verre d’eau. Puis il
s’assit. Et il regarda.

Le livre d’abord. Mein Kampf. La tranche encore trop vive. Les initiales. Für
Heinrich. A.H. Ensuite les lettres, les photographies, les vêtements pliés. Tout
cela reposait là, devant lui, dans la lumière trop blanche de l’ampoule du
plafond, comme un corps qu’on aurait déposé après une longue absence.
Hardi usa alors du vieux réflexe de l’archiviste. Ce besoin fantôme, presque
pathologique, de tout classer, de tout mettre en ordre. Dans sa vie
professionnelle, lorsqu’il trouvait un ensemble documentaire, il ne commençait
jamais par interpréter. Interpréter, c’était déjà trahir. Il commençait par
ordonner. Par séparer. Par aligner. Par donner à chaque papier une place exacte,
comme on donne à un mort une tombe.
Sur la table, il aligna les lettres.

Certaines lui parurent d’abord inutiles. Des factures. Des bordereaux
administratifs d’une sécheresse impeccable. Des quantités, des numéros de lot,
des destinations codées. « Produits de désinfection spéciale — matériel sanitaire
prioritaire — livraison urgente vers l’Est. » Les chiffres étaient élevés. Trop
élevés pour n’être que de la désinfection. Hardi ne dit rien. Il ne nomma rien. Il
rangea seulement ces feuilles à part, dans une pile qu’il intitula mentalement «
documents techniques ».

Puis venaient les télégrammes météorologiques. Courts. Bureaucratiques.
Presque poétiques dans leur banalité. « Ciel clair dans la matinée. Pluie dans la
soirée. Heil Hitler. » « Vent d’ouest modéré. Visibilité bonne. Heil Hitler. » Ils
s’empilaient les uns sur les autres, ces messages où le temps qu’il faisait se
mêlait à la salutation obligatoire, comme si le ciel lui-même avait dû prêter
allégeance.

Ensuite, les messages personnels. Quatre d’entre eux attirèrent immédiatement
son attention.

Le premier, daté du 17 janvier 1945, était rédigé d’une écriture nerveuse,
presque hachée : « Les troupes soviétiques avancent plus vite que prévu.
Évacuation immédiate des détenus encore valides. Priorité absolue aux convois
ferroviaires. Les inaptes resteront sur place jusqu’à nouvel ordre. »
Le deuxième, du 19 janvier : « Confirmation de l’approche ennemie.
Transporter le maximum de main-d’œuvre vers l’ouest avant quarante-huit
heures. Les chiffres doivent être maintenus. Aucune trace ne doit subsister. »
Le troisième, daté du 21 janvier, plus bref encore : « Les Alliés sont à moins de
soixante kilomètres. Partir. Partir avec tout ce qui peut encore marcher. Brûler le
reste si nécessaire. »

Et le quatrième. Celui-là n’était pas un ordre. C’était une lettre. Une lettre
personnelle, presque intime, adressée à un destinataire dont le nom avait été
soigneusement gratté. L’écriture était plus soignée, plus calme. « Je
m’occuperai moi-même des vieillards et des malades avant de partir. Il ne faut
pas qu’ils ralentissent la colonne. Je le ferai proprement. Tu n’auras rien à te
reprocher. Heil Hitler. »

Hardi posa cette dernière feuille au bout de la rangée. Ses doigts tremblaient
légèrement. La table entière était devenue un champ de bataille de papier. Les
factures à gauche. Les télégrammes météorologiques au centre. Les quatre
messages à droite, alignés par ordre chronologique, comme les stations d’un
chemin de croix.

Il ne cria pas. Il ne pleura pas encore. Il resta assis, les mains posées à plat de
chaque côté de cette géographie de l’horreur, et regarda longtemps, très
longtemps, ce que l’Histoire avait laissé derrière elle, soigneusement plié,
soigneusement oublié, et maintenant redevenu visible sous la lumière trop crue
de son appartement.

Puis vinrent les photographies.

Il n’y en avait que trois.

Hardi les sortit une à une de l’enveloppe de papier kraft, avec la même lenteur
rituelle qu’il avait mise à aligner les lettres. Il les posa devant lui, légèrement en
biais, pour que la lumière de l’ampoule ne les fasse pas trop briller, et les
regarda longtemps avant d’oser les toucher vraiment.

La première était la plus nette. Elle se tenait à part des autres, comme si elle
avait été protégée avec un soin particulier. Quatre hommes. Torses nus.
Pantalons retroussés jusqu’aux genoux. Pieds nus dans une terre sèche,
craquelée, presque blanche sous le soleil. Derrière eux, une petite maisonnette
de bois au toit d’ardoise, bas et sombre. L’annotation, écrite à l’encre noire au
dos, disait simplement : Frantz, Rudolph, Hans et moi.

Ils semblaient heureux. Ils riaient. La tête renversée, les yeux plissés par le
soleil ou par le rire, les épaules détendues. On eût dit une pause dans une
journée ordinaire, une pause de camarades après un travail fatigant. Mais sur
leurs thorax, juste au niveau du cœur, une croix gammée était tatouée. Net.
Profond. Irréversible. L’encre noire s’enfonçait dans la peau comme une
seconde ossature. Hardi fixa longtemps ces quatre croix. Il compta les côtes
visibles sous la peau bronzée. Il regarda les mains des hommes, ouvertes,
détendues, posées sur leurs genoux. Il chercha sur leurs visages une trace de
conscience, une ombre, quelque chose qui aurait trahi. Il ne trouva rien.
Seulement ce rire figé, et ces croix qui battaient au rythme d’un cœur qu’on ne
voyait pas.

La deuxième photographie était plus floue, plus grise. Trois grandes colonnes
de brique s’élançaient vers le ciel. Hautes. Droites. Impassibles. On ne voyait ni
fumée ni flamme, seulement la brique et le ciel trop clair. Elles se dressaient
comme des doigts accusateurs, ou comme des cheminées qui auraient oublié
leur fonction. Hardi ne mit aucun nom dessus. Il n’en avait pas besoin. La
forme seule suffisait. La verticalité seule suffisait. Il posa la photo un peu plus
loin sur la table, comme si la distance pouvait encore le protéger.
La troisième, enfin, montrait un chien. Un chien de chasse, couché, endormi, la
tête reposant sur ses pattes antérieures. Le pelage clair, les oreilles tombantes, le
flanc qui se soulevait sans doute encore au moment où l’obturateur avait claqué.
Au dos, une seule annotation : Flüchtige. Sans doute le nom de l’animal.
Flüchtige. Fugitive. Éphémère. Celle qui fuit.

Hardi resta longtemps immobile devant ces trois images. Elles étaient étranges.
Trop ordinaires et trop monstrueuses à la fois. Trop quotidiennes pour contenir
ce qu’elles contenaient.

Puis, dans un élan de soulagement presque honteux, il constata qu’aucun de ces
hommes ne ressemblait, de près ou de loin, à Heinrich Frank. Les visages
étaient différents. Les crânes, les mâchoires, la façon de tenir la tête. Et surtout,
Heinrich n’avait jamais porté de tatouage. Hardi le savait. Il avait vu le torse de
son grand-père cent fois, l’été, quand l’ancien se changeait après le jardinage, la
peau blanche, un peu flétrie, sans aucune marque.

Ce soulagement, pourtant, ne dura qu’un instant. Parce que l’absence de
ressemblance ne changeait rien à la présence des croix. Rien à la verticalité des
colonnes. Rien au nom du chien qui dormait.

Hardi recula légèrement sa chaise. La table était maintenant un champ de
bataille complet : les factures, les télégrammes, les quatre lettres, les trois
photographies. Tout aligné. Tout ordonné. Tout visible. Et lui, au milieu, avec
ses mains d’archiviste qui avaient tout classé, et qui ne savaient plus quoi faire
de ce qu’elles venaient de classer.

Hardi s’étira.

Ses épaules craquèrent. Ses vertèbres rendirent un son sec. Dans ce mouvement
trop brusque, l’enveloppe de papier kraft glissa de la table et tomba sur le sol
avec un bruit mou, presque indifférent.

— Merde… Quel con !

Il se pencha, ramassa l’enveloppe. Et ce fut seulement alors, dans la
précipitation de tout savoir, de tout classer, de tout dominer par l’ordre, qu’il se
rendit compte qu’il n’avait jamais regardé le dos.

Là, au centre, d’une écriture administrative nette, estampillée à l’encre noire à
moitié fanée, figurait un nom :

**Auschwitz-Birkenau**

Le nom lui dit quelque chose. On lui en avait parlé à l’école, dans les manuels,
dans les documentaires, dans les silences gênés des professeurs. On. Mais pas
son grand-père. Heinrich n’avait jamais prononcé ce mot. Jamais. Et c’est
précisément ce silence qui fit naître le doute. Un doute lent, visqueux, qui
s’infiltra sous la peau comme une humidité.

Tous ces doutes le poussèrent, ce soir-là, à faire des recherches sur la famille
Frank. Non plus pour classer. Pour comprendre.

Il commença par le commencement.

Abraham Frank. Soldat prussien.

Né en 1848, dans un village de Prusse orientale dont le nom s’était perdu entre
les cartes. Engagé dès 1866 dans le 7e régiment d’infanterie de Brandebourg, il
avait vingt-deux ans lorsque la guerre de 1870 éclata. Il avait combattu à
Wissembourg, à Frœschwiller, puis à Sedan, où l’armée de Napoléon III s’était
effondrée sous le feu prussien. Abraham était revenu avec une médaille, une
cicatrice au front et cette certitude nouvelle que l’Alsace, désormais, lui
appartenait. La frontière n’était plus une limite. Elle était devenue un voisin. Un
voisin qu’on pouvait regarder de près, toucher, habiter.
C’est là, dans une petite ville alsacienne nouvellement allemande, qu’il
rencontra Elise.

Elise Meyer. Fille d’un horloger, les cheveux châtains, les mains toujours un
peu tachées d’huile de montre. Elle parlait le français avec un accent doux et
l’allemand avec la précision de ceux qui doivent prouver qu’ils appartiennent.
Abraham la vit un dimanche devant l’église. Il la demanda en mariage six mois
plus tard. Elle dit oui, non par passion peut-être, mais par cette forme de
résignation intelligente que les femmes de l’époque appelaient encore de
l’amour.

Ils s’installèrent dans la maison basse aux volets verts — la même maison que
Heinrich habiterait un jour, la même que Hardi venait de quitter quelques
heures plus tôt. Et le 12 mars 1887, Elise mit au monde un fils.
Ils l’appelèrent Thomas.

Thomas avait la volonté d’être comme son père.

Chez les Frank et chez les Meyer — la famille d’Élise —, chaque repas de
famille se transformait en un champ de bataille feutré. On ne se disputait pas
pour l’héritage ni pour les terres. On se disputait pour la gloire. La lignée
militaire la plus éclatante. Abraham, le vainqueur de Sedan, le Prussien qui
avait fait plier la France, rappelait toujours, d’une voix calme et un peu
méprisante, la journée du 1er septembre 1870. En face, les Meyer ripostaient
avec leur propre légende : un lointain ancêtre, Émile Meyer, capitaine au 3e
régiment de zouaves, qui s’était couvert d’honneur durant les campagnes
d’Italie de 1859 à 1861, sous les ordres de Mac-Mahon, à Magenta puis à
Solférino, où le sang avait coulé si abondamment que les rivières en avaient
changé de couleur. Chaque dimanche, les mêmes histoires. Les mêmes
médailles sorties des tiroirs. Les mêmes regards de défi par-dessus la soupière.
Mais le jeune Thomas tenait bien plus de son père que de la lignée de sa mère.
Il avait hérité du silence d’Abraham, de sa façon de marcher droit, de cette
certitude intérieure que la victoire était une question de volonté. Quand la
guerre éclata en août 1914, il n’hésita pas. Il voulait rentrer victorieux. Comme
son père l’avait été. Comme les Meyer auraient voulu qu’un des leurs le fût
encore. Il s’engagea dès les premiers jours.

Il fit la Marne, où les taxis de la République avaient sauvé Paris et où les
hommes mouraient dans les betteraves. Il fit Verdun, cette machinerie d’os et de
boue qui broyait les régiments entiers. Il fit le Chemin des Dames, où les pentes
étaient si raides que les cadavres roulaient parfois jusqu’en bas. Il fit la cote
113, ce petit mamelon sans nom qui coûta plus d’hommes que certaines
batailles rangées. Et il survécut à tout.

Les Meyer, eux, n’ont survécu à rien.

Les deux frères d’Élise furent fauchés la première semaine de la guerre, près de
Mulhouse, dans une offensive aussi brève qu’inutile. L’oncle — le frère aîné
d’Élise — disparut à la Marne, englouti dans un trou d’obus dont on ne retrouva
jamais le corps. Et le cousin, le seul qui restait, le cousin que Thomas avait
connu enfant, celui avec qui il avait joué dans le jardin aux volets verts, mourut
à Verdun. Abattu au corps à corps. Par une pelle.

Une pelle que tenait Thomas.

Dans le chaos d’une tranchée effondrée, sous une pluie de terre et de cris, deux
silhouettes s’étaient affrontées sans se reconnaître. Thomas avait frappé. Une
fois. Deux fois. La troisième fois, le casque avait basculé. Et il avait vu le
visage. Le même visage qu’autrefois, seulement plus vieux, plus sale, plus
terrifié. Il avait continué de frapper. Parce qu’il était trop tard pour s’arrêter.
Parce que la pelle était déjà levée. Parce que la guerre ne laissait pas le temps de
la reconnaissance.

Il s’en voudrait toute sa vie. Il le disait dans les lettres. Des lettres écrites d’une
écriture de plus en plus tremblante, adressées à sa mère, où il répétait la même
phrase : « C’était lui. Je ne l’ai su qu’après. C’était lui. »

Élise, elle, ne survécut pas longtemps à l’annonce. Elle s’éteignit en 1917,
d’une pneumonie que le chagrin avait rendue foudroyante. On dit qu’elle avait
cessé de manger. On dit qu’elle restait des heures debout devant la fenêtre,
regardant la route par où aucun fils, aucun frère, aucun neveu ne reviendrait.
Quant à son père — le vieux Meyer, l’horloger aux mains tachées d’huile —, il
se pendit dans son atelier trois mois plus tard, avec une corde de collier de
montre. On le trouva le matin, oscillant doucement entre les pendules arrêtées.
Sur l’établi, une seule phrase griffonnée : « Il ne reste plus personne. »
Thomas, lui, continua de survivre. C’était la seule chose qu’il savait encore
faire.

Hardi savait déjà ce qui était arrivé à Thomas. L’arrière-grand-père brisé, le
père qui cognait, l’homme qui pissait de peur et mourait en 1929. Tout cela était
classé, ordonné, presque digéré. Il ne restait plus qu’à savoir comment Heinrich
avait réellement vécu la guerre. Il alluma l’ordinateur. L’écran jeta sur son
visage une lumière bleue, froide, impersonnelle. Il commença par les archives
en ligne, les bases de données universitaires, les registres numérisés des
universités polonaises de l’époque. Il tapa le nom de la région où, selon le récit
familial, Heinrich s’était réfugié en 1939. Une contrée lointaine, forestière,
presque hors du monde. Aucune faculté d’histoire. Aucune école supérieure.
Aucun cours recensé entre 1939 et 1945.

— C’est pas possible, murmura-t-il.

Il avait dit ça à voix haute, dans l’appartement vide. Il recommença la
recherche. Autres orthographes. Autres districts. Autres années. Rien. Le silence
administratif était total. Il se parla à lui-même, comme font les hommes qui
sentent le sol se dérober.

— Il m’a dit qu’il avait suivi des cours. Il l’a dit à mamie. Il l’a dit à mon père.
Il me l’a dit à moi, quand j’avais douze ans, un soir de Noël. « J’enseignais
l’histoire aux jeunes Polonais, mon garçon. Pour ne pas devenir fou. » Mais il
n’y avait pas d’école. Pas de chaire. Pas même un cercle d’étude clandestin
répertorié.

Hardi se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, revint s’asseoir. Ses doigts
tambourinaient sur la table, juste à côté de la pile de documents d’Auschwitz. Il
élargit la recherche. Listes de déserteurs allemands. Registres de travailleurs
civils en Pologne occupée. Fichiers de la Wehrmacht. Fichiers de la Waffen-SS.
Le nom apparut. Frank, Heinrich. Né le 14 mars 1918. Engagé le 3 octobre
1939. Affecté…

Il s’arrêta de lire. La gorge se serra. — Non. Il relut. Le grade. L’unité. Les
dates de mutation. Les lieux. Des noms qu’il reconnaissait maintenant. Des
noms qui collaient aux télégrammes de janvier 1945. Des noms qui collaient à
la caisse militaire. Des noms qui collaient à l’uniforme noir encore exposé dans
le grenier de Kehl. Il se parla encore, plus bas cette fois, presque en prière.
— Il a menti. Toute sa vie. La Pologne. Les cours d’histoire. Les lettres à Olga.
La douceur. La main calleuse sur mes cheveux. Tout. Il n’a pas fui. Il est parti.
Et il est resté jusqu’au bout.

Hardi ferma les yeux. Derrière ses paupières, il revit le rire des quatre hommes
tatoués, les colonnes de brique, le chien nommé Flüchtige, et la dédicace écrite
d’une main soignée : *Für Heinrich*. Le silence de l’appartement était devenu
insupportable. Il n’y avait plus de place pour le doute. Seulement pour la suite.
Hardi regarda la table, regarda le nom du camps inscrit sur l’enveloppe

— 'Faut que j’aille voir ça par moi même...

Aussitôt il réserva le billet d’avion pour la Pologne. Ses doigts tremblaient
légèrement sur le clavier tandis que le site de la compagnie aérienne chargeait,
trop lentement, les disponibilités. Il choisit le vol le plus proche, le plus direct,
sans se soucier du prix. Deux jours plus tard, il partait.

L’aéroport était déjà plein de cette agitation feutrée des départs matinaux. Hardi
avançait avec un seul sac, léger, comme s’il avait peur de transporter autre
chose que lui-même. À bord, il ne dormit pas. Il regarda par le hublot les
nuages s’étirer en plaques grises, puis les champs polonais apparaître,
rectangulaires, trop ordonnés. L’avion atterrit à Cracovie sous une pluie fine qui
transformait le tarmac en miroir terne. Il récupéra son sac, passa les contrôles
sans un mot, et sortit dans l’air froid et humide.

Il fallait prendre le bus. Il n’y avait pas d’autre moyen simple pour rejoindre le
lieu. Le parking des cars était un peu à l’écart, balayé par un vent qui sentait le
bitume mouillé et le diesel. Hardi acheta son billet à un guichet vitré où une
femme aux cheveux tirés lui indiqua le quai d’un signe de menton. Le bus était
déjà à moitié plein. Des touristes, des étudiants, quelques personnes seules
comme lui, le visage fermé. Il s’assit près de la vitre et regarda défiler les
banlieues, puis la campagne, puis les premiers panneaux qui annonçaient
Oświęcim.

Le trajet dura un peu plus d’une heure. Personne ne parlait fort. Quand le bus
s’arrêta enfin devant l’entrée du site, Hardi fut le dernier à descendre. Il resta un
instant immobile sur le gravier, le sac à l’épaule, avant d’avancer vers les
bâtiments d’accueil.

Au guichet, une jeune femme en uniforme sombre l’attendait derrière une vitre
épaisse. Il s’approcha, posa ses papiers, et demanda d’une voix qu’il ne
reconnut presque pas une visite guidée. Elle lui indiqua les horaires, les
langues, les tarifs. Il choisit le prochain départ en français, paya, reçut un badge
plastifié et un plan plié en quatre. Elle lui sourit poliment, professionnellement,
comme on sourit à des milliers de visiteurs chaque année. Hardi ne répondit pas
au sourire. Il serra le badge dans sa main et se rangea déjà dans la file qui se
formait sous le porche, en attendant que le guide appelle le groupe.
Il regardait le site étrangement, très étrangement, comme s’il l’avait déjà vu.
Pourtant Hardi n’y était jamais allé. Ses yeux glissaient sur les parois de brique,
sur les fils de fer, sur les miradors reconstruits, avec une familiarité qui le
glaçait. Il sortit de la poche intérieure de sa veste la photographie des colonnes.
Il la tint à hauteur de regard, la compara, la rapprocha. Exactement le même
endroit. La même posture des cheminées. Le même angle. Le même ciel trop
vaste au-dessus. Son cœur se serra. Une nausée lui monta, amère, montante, qui
lui emplit la bouche d’un goût de métal.

— Bien, on va commencer, messieurs dames, s’écria la guide d’une voix claire,
professionnelle, habituée à découper l’horreur en portions supportables.
La visite commença. Ils passèrent d’abord sous le portail dont l’inscription
restait visible malgré les années. Puis les blocs, alignés, froids, aux fenêtres trop
étroites. La guide parlait du nombre de détenus par pièce, de la ration
quotidienne, du travail forcé, des sélections. Hardi entendait les mots sans
toujours les retenir ; ils glissaient sur lui comme de l’eau sur une pierre déjà
saturée. Ils s’arrêtèrent dans la cour du block 11, face au mur d’exécution. La
guide décrivit les fusillades, les yeux bandés, les corps qui tombaient en rang.
Ensuite le crématoire I, la chambre à gaz reconstituée, les fours dont les portes
restaient ouvertes comme des bouches. L’air y était plus lourd, chargé d’une
humidité qui n’avait rien de naturel. Hardi sentait la photographie brûler contre
sa poitrine.

Ils marchèrent longtemps. Le groupe traversa des espaces immenses de gravier
et d’herbe rase, passa près des vestiges de baraquements, s’arrêta devant les
rails qui s’enfonçaient vers les ruines des crématoires de Birkenau. La guide
parlait sans interruption, citant des chiffres, des témoignages, des dates. Chaque
phrase ajoutait une couche de réalité à ce que Hardi avait seulement touché du
bout des doigts sur sa table, deux jours plus tôt.

Puis le groupe s’arrêta sur un terre-plein de terre sèche, légèrement surélevé. La
guide se stoppa, attendit que le silence se fasse, et reprit :

— Aujourd’hui nous savons beaucoup de choses sur les achats des nazis,
jusqu’à la nourriture des animaux. Des croquettes pour chiens étaient
régulièrement commandées pour les chiens personnels des SS du camp.
Ironiquement, vous êtes ici sur la place des exécutions, l’endroit où les fugitifs
repris étaient pendus, souvent avec une pancarte marquée Flüchtige accrochée
autour du cou. On a même des sources indiquant qu’une chienne du camp
portait ce nom.

Flüchtige.

L’inscription marquée derrière la photo du chien retrouvée par Hardi. Ce dernier
se figea. Le sang battit dans ses tempes. Il comprit de plus en plus. Le chien
endormi. Le nom. L’endroit exact où il se tenait maintenant. Tout s’alignait avec
une précision d’archiviste, une précision qui ne laissait plus aucune place à
l’innocence.

— Et quand je vous parle des achats, messieurs dames, continua la guide, je
vous parle même des plus terribles, ceux qui n’étaient jamais assumés, toujours
dissimulés derrière des codes grotesques. Les chambres à gaz fonctionnaient
avec du Zyklon B. Des pastilles de cyanure d’hydrogène que l’on déversait par
des ouvertures ménagées dans le plafond. En quelques minutes, dans l’espace
clos et bondé, le gaz se répandait. Les corps s’empilaient près des portes, là où
les gens avaient tenté de sortir. On a retrouvé des traces de commandes qui
portent exactement la mention : « Produits de désinfection spéciale — matériel
sanitaire prioritaire ».

Hardi se souvenait de cette formulation. Il l’avait lue deux jours plus tôt sur sa
table, dans la lumière trop blanche de son appartement. Il l’avait classée avec
une banale précision d’archiviste, dans la pile des « documents techniques ».
Maintenant les mots résonnaient ici, sous le ciel de Pologne, prononcés par une
voix neutre qui n’en connaissait pas la provenance exacte.

La guide poursuivit, consultant parfois ses notes :

— Les archives nous permettent de suivre assez précisément les derniers jours.
Le 17 janvier 1945, des ordres d’évacuation urgente sont transmis : prioriser les
détenus encore valides, organiser les convois ferroviaires, laisser les inaptes sur
place. Le 19 janvier, nouvelle confirmation : transporter le maximum de main-
d’œuvre vers l’ouest, ne laisser aucune trace. Le 21 janvier, les messages
deviennent plus pressants encore. Les forces soviétiques sont signalées à moins
de soixante kilomètres. Il faut partir avec tout ce qui peut encore marcher.

Elle s’arrêta un instant, regarda le groupe, puis ajouta d’une voix plus basse :

— Dans l’un des baraquements du secteur, on a retrouvé, après la libération, les
corps de dizaines de personnes — vieillards, malades, invalides — abattus sur
place. Les témoignages et les documents indiquent que certains cadres ont
préféré « régler » eux-mêmes ces cas avant de prendre la fuite, pour ne pas
ralentir la colonne. C’était, selon leurs propres termes, plus « propre ».

Hardi ne bougeait plus. Les dates étaient les siennes. Les formulations étaient
les siennes. La quatrième lettre, celle où l’expéditeur annonçait qu’il
s’occuperait personnellement des vieillards et des malades, venait de trouver
son lieu exact. Le sol sous ses pieds n’était plus seulement de la terre sèche.
C’était la dernière page du dossier qu’il avait aligné sur sa table, deux jours plus
tôt, sans encore savoir qu’il marcherait dessus.

— Bien, si tout est clair pour vous, messieurs dames, je vous souhaite à toutes
et à tous une agréable journée sur notre site.

La phrase tomba avec la neutralité professionnelle de celles qu’on répète dix
fois par jour. Les visiteurs se dispersèrent aussitôt, par petits groupes, certains
vers la sortie, d’autres vers les baraquements restants, d’autres encore vers les
bancs où l’on s’asseyait pour digérer ce que l’on venait d’entendre. Hardi, lui,
resta seul au milieu de l’espace de terre sèche. Il attendit que le dernier dos
disparaisse, puis s’approcha de la guide.

— Madame ?

Elle se retourna, le sourire encore large, poli, intact.

— Dites-moi, monsieur ?

— C’est étrange… Tous les baraquements ont un toit en bois. Existe-t-il un
baraquement avec un toit en ardoise ?

Elle releva légèrement les sourcils, surprise par la précision de la question.

— Ah oui, effectivement. Il s’agit de l’ancien bâtiment d’administration et de
logement de certains cadres SS, un peu à l’écart du camp principal. On
l’appelait parfois la « maison des officiers ». Le toit d’ardoise le distinguait des
constructions purement concentrationnaires. Il a été en partie conservé.

Hardi sortit la photographie des quatre hommes. Il la tendit sans un mot.

— Connaissez-vous les hommes sur cette photo ?

Le sourire de la guide disparut d’un coup. Elle prit l’image entre deux doigts,
comme si le papier pouvait brûler. Ses yeux parcoururent les visages,
s’arrêtèrent sur les torses tatoués, revinrent aux traits.

— Je… Où avez-vous eu ça ? Je…

Elle marqua un long silence, puis reprit d’une voix plus basse, presque
contrainte :

— Oui. Bien sûr. Celui de gauche, c’est Hans Aumeier, un temps protecteur de
camp. À côté, Frantz… Frantz Xaver Kraus, impliqué dans l’administration
économique. Et là… Rudolph. Rudolf Höss. Le commandant du camp lui-
même. Celui qui a organisé, signé, supervisé. Le quatrième, je ne le reconnais
pas avec certitude. Mais les trois autres… oui. On a d’autres clichés d’eux, dans
les archives. Jamais celui-ci, cependant. Jamais celui-ci.

Elle releva les yeux vers Hardi. Le sourire n’était plus qu’un souvenir.

— Ces hommes ont des croix gammées tatouées… Y aurait-il une raison qui
fait qu’ils ne les auraient plus ?

La guide regarda de nouveau la photographie, puis releva les yeux vers Hardi.
Son visage s’était fermé.

— Ce ne sont pas des tatouages. Pas de vrais. Sur ce cliché, les croix gammées
ont été ajoutées par montage photographique. C’était une pratique assez
courante dans certains cercles pour forcer le symbole, pour exhiber le fanatisme
de façon ostentatoire, surtout sur une image posée comme celle-ci. Quatre
hommes qui rient, torse nu, et la marque collée pile sur le cœur. Ça devait servir
de preuve visuelle, de trophée idéologique. Les vrais tatouages de sang, ceux de
la Waffen-SS, se trouvaient sous l’aisselle gauche, discrets, administratifs. Ici,
c’est du théâtre. Du théâtre cruel.

Elle rendit la photo à Hardi avec une lenteur presque cérémonielle.

— Mais le montage, voyez-vous, ne change rien à la nature des hommes qu’il
montre. Höss, Aumeier, Kraus… leur fanatisme n’avait pas besoin d’encre sur
la peau pour exister. Il était déjà dans les ordres qu’ils signaient, dans les
quantités qu’ils commandaient, dans les dates qu’ils fixaient.

Hardi serra la photographie. Quelque chose, au fond de lui, se souvenait. La
dédicace soignée sur la page de garde du livre rouge. Für Heinrich. Les
initiales. L’uniforme noir encore dressé sur son mannequin dans le grenier de
Kehl. La main calleuse de son grand-père posée autrefois sur ses cheveux
d’enfant. Tout cela formait maintenant une seule et même ligne, continue, sans
rupture. Le fanatisme n’avait pas disparu. Il s’était seulement habillé de douceur
pendant soixante ans.

Hardi quitta le camp sans se retourner. Le bus le ramena à Cracovie sous la
même pluie fine qu’à l’arrivée. L’avion n’était que le lendemain. Pendant un
jour et demi, il ne dit pas un mot. Pas à un inconnu, pas à un réceptionniste
d’hôtel, pas même à lui-même. Il marchait dans les rues, s’asseyait dans des
cafés, regardait la Vistule couler, et cogitait. Les phrases se formaient et se
défaisaient dans sa tête sans jamais trouver de sortie.
Il devait prévenir Irma.

La dualité le déchirait. D’un côté, une veuve de quatre-vingt-six ans qui avait
partagé plus de soixante années avec un homme doux, patient, qui posait sa
main calleuse sur les cheveux des enfants pour calmer leurs peurs. Une femme
qui avait dressé la table, préparé les gâteaux dans la même boîte de fer-blanc
pendant quarante ans, et qui gardait encore la pipe et le journal à leur place
exacte, comme si Heinrich pouvait revenir fumer une dernière bouffée. Lui
annoncer que cet homme avait porté l’uniforme noir, signé des ordres
d’évacuation, peut-être même tenu la pelle ou le pistolet dans un baraquement
d’Auschwitz, c’était lui arracher non seulement le mari, mais toute la mémoire
qu’elle avait construite pour survivre. C’était transformer le deuil en abîme.
De l’autre côté, les preuves. Trop nettes. Trop alignées. Trop nombreuses pour
être tues. Le livre dédicacé. La caisse. Les lettres. Les dates. La photographie.
Le toit d’ardoise. Le nom du chien. Tout cela formait une chaîne dont chaque
maillon serrait un peu plus fort.

Hardi élabora un plan. Il ne dirait rien d’un coup. Il commencerait par les
objets. Il reviendrait à Kehl avec la caisse et le livre, comme s’il s’agissait
encore de simples souvenirs de grenier. Il les poserait sur la table de la cuisine,
à côté de la boîte à gâteaux. Il laisserait Irma les voir, les toucher, poser des
questions. Il répondrait d’abord par des faits neutres, des dates, des lieux, sans
jamais prononcer le mot « nazi » trop tôt. Il avancerait pas à pas, en observant
son visage, prêt à s’arrêter si le souffle de la vieille femme devenait trop court.
Il lui dirait qu’il avait besoin d’elle pour comprendre, qu’il ne pouvait pas
porter ça seul. Il transformerait l’annonce en recherche partagée, pour que la
vérité ne tombe pas comme une sentence, mais comme une découverte lente,
presque collective. Peut-être que la douceur du mensonge de Heinrich avait
aussi préparé Irma, d’une façon obscure, à encaisser un jour la vérité. Peut-être.
Il ne savait pas. Il savait seulement qu’il ne pouvait plus revenir à la maison
sans rien dire.

Alors Hardi avait peur.

Il attendit un mois. Puis deux. Puis un an entier après son retour de Pologne
sans jamais retourner voir Irma. Chaque dimanche il se disait qu’il irait la
semaine suivante. Chaque semaine suivante il trouvait une excuse plus mince
que la précédente. Le travail. La fatigue. La peur de briser le dernier visage qui
restait encore intact. Il rangea la caisse militaire au fond d’un placard, sous des
cartons. Il glissa le livre rouge entre deux dictionnaires. Il tenta d’oublier la
photographie des quatre hommes qui riaient. Il n’y parvint pas.

Puis le téléphone sonna.

— Hallo ?

La voix de sa mère, Ema, était déjà brisée.

— Hardi ? … Mamie… elle est décédée. Arrêt cardiaque.

Le combiné retomba. On avait raccroché de l’autre côté. Ou peut-être était-ce
lui. Il ne sut jamais.

L’enterrement eut lieu deux jours plus tard. Son patron ne lui laissa pas la
moindre chance d’y assister. « On est en pleine période de clôture, Frank. Tu
comprends. » Hardi comprit. Il resta dans son bureau, face à des dossiers qu’il
ne voyait plus, tandis qu’à Kehl on descendait le cercueil d’Irma dans la terre
déjà occupée par Heinrich.

Quelques semaines plus tard, il se rendit enfin dans la maison aux volets verts.
Seul. La clé était toujours sous le pot de géraniums fanés. La porte céda avec le
même grincement. L’air sentait encore le bois ciré et, très faiblement, la
cannelle. Il s’avança dans le couloir, souffla, et une larme unique coula le long
de sa joue, chaude, salée, inutile.

Dans la cuisine, la boîte à gâteaux était là. À sa place exacte depuis quarante
ans. Il l’ouvrit. Il restait quelques sablés secs, durs, presque immangeables. Il en
prit un. Le croqua. La miette tomba sur le rebord.

Puis, d’un revers de main, il essuya le couvercle.

Et il vit.

Pour la première fois en trente-cinq ans, vraiment.

Une bande noire, en lettres gothiques parfaitement dessinées : **GIFTGAS**.

Juste en dessous, une tête de mort qu’il avait toujours prise pour une mascotte
un peu sinistre de marque allemande d’après-guerre.

Et une bande rouge, nette, impérieuse : **ZYKLON**.

Il était resté debout, immobile, le sablé encore entre les doigts. L’indice n’avait
jamais bougé. L’objet qui ne devait pas exister. Celui qu’Irma avait rempli de
gâteaux trop sucrés, trop secs, trop alcoolisés, pendant des décennies. Celui que
Heinrich avait laissé sur l’étagère, année après année, comme une plaisanterie
privée avec l’Histoire. Celui que l’enfant Hardi avait ouvert mille fois sans
jamais lire ce qui était écrit en toutes lettres sous ses yeux.

Pourtant il était bien là.

La boîte. Le gaz. La maison. Le silence.

Et plus personne à qui le dire.

Ariel Katz
14825 mots Participation reçue

OVNI contre O.V.N.I. L’Affaire du lot 17

Prologue. L’objet ne dit rien

Dans l’affaire qui opposa l’OVNI à l’O.V.N.I., il n’y eut ni plaignant, ni accusé, ni version commune des faits.
Il y eut un jardin, une haie taillée à un mètre soixante, et un objet qui n’aurait pas dû exister.
Sur sa nature, personne ne s’accorda. On dit publiquement, parfois dans la même heure : un vaisseau. Une arme. Un miracle. Une caméra. Un détecteur de mensonge. Un réfugié. Une propriété municipale. Un actif valorisable. Une chose sans maître.
Un domicile habité.
Sur ce dernier point, on cessa très vite de plaisanter.
On lui posa des questions. On lui prêta des intentions, une mémoire, une morale. On lui demanda de trier les innocents et les coupables, les croyants et les menteurs, les voisins et les étrangers.
On lui apporta des bougies. On lui montra des fusils.
On l’entoura d’une barrière, puis d’une liste, puis de bracelets.
Puis, le quatrième jour, on cessa de le regarder.
On se regarda les uns les autres.
On chercha, parmi les voisins, celui qui n’en était plus un.
On inventa des épreuves. On les fit passer. On consigna les résultats.
Elles établirent une seule chose : personne ne peut prouver qu’il est lui-même.
L’objet, lui, ne dit rien.

Chapitre 1. L’intrusion

Relevé 1. L’Observatoire veille

Samedi. Neuf heures. Le Clos des Alouettes ne bougeait pas.
Vingt-six pavillons. Cinquante-huit habitants. Une impasse en raquette. Une placette avec un banc tourné vers un lampadaire, sur lequel personne ne s’était assis depuis 1993, ce qui n’avait jamais gêné personne, y compris le banc.
Et un règlement intérieur de quarante et un articles, dont Philippine Ravel était la présidente, la greffière, la mémoire et, les mauvaises années, l’unique lectrice.
Elle sortit du 17 à neuf heures pile. Carnet à couverture rigide, appareil photo, mètre laser, nuancier officiel. Quarante-deux ans, imperméable clair, le maintien d’une femme qui a déjà gagné le procès.
Elle présidait l’Observatoire du Voisinage, des Nuisances et des Incivilités.
Les gens disaient « l’Amicale ».
— Ce n’est pas une amicale. Une amicale suppose une volonté de sympathiser. Nous sommes un observatoire.
Elle avait prononcé cette phrase trois cent quatre-vingts fois.
Elle les avait comptées.
***
Lot numéro 4. Portail repeint. Un bleu profond, franchement réussi, avec le pot vide encore près du garage : Nuit d’Été.
Julien Renaud sortit en s’essuyant les mains. Menuisier. Le genre d’homme qui propose un café dans les huit secondes.
— Un café ?
— Le nuancier autorise le blanc cassé, le gris ardoise et le vert wagon.
— On trouvait ça un peu triste.
— C’est un lotissement, monsieur Renaud. Ce n’est pas une opinion.
Elle photographia le portail trois fois, dont une avec le mètre laser dans le champ, pour l’échelle.
— Je note.
Inès Renaud passa derrière lui en tenue, sac à l’épaule, et lui prit les clés de la main.
— Bonjour madame Ravel. Je prends à quinze heures, je finis à sept.
Infirmière au centre hospitalier. Quatre nuits par quinzaine. Philippine nota le portail. Elle ne nota pas les horaires. Trois personnes, dans le Clos, les notèrent.
Les Renaud habitaient là depuis huit mois. On les appelait « les nouveaux », et on les appellerait ainsi plus longtemps qu’eux.
***
Lot numéro 9. Le camping-car des Bricard mordait sur la voie commune.
— Vingt-sept centimètres.
— L’an dernier tu disais vingt-cinq, fit Dany, mug à la main, en peignoir à motif cerf.
— L’an dernier il y avait vingt-cinq centimètres. Ce n’est pas moi qui bouge.
Derrière lui, le garage était ouvert de moitié sur une bâche verte tendue sur quelque chose de haut, d’anguleux et de métallique.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Philippine.
— Rien.
— Rien mesure un mètre quatre-vingts.
Corinne Bricard rabattit la bâche, comme on referme un tiroir devant un enfant.
— C’est une surprise.
— Je note tout, madame Bricard. C’est ce qui rend les surprises supportables.
***
Lot numéro 21. Marcel Dimarse était sur une échelle.
Il enveloppait son antenne râteau dans du papier aluminium ménager. Quatrième rouleau. Le troisième pendait du toit comme une guirlande.
— Monsieur Dimarse. Modification de l’aspect extérieur sans déclaration. Article 14.
— C’est pas une modification, c’est une protection.
— Descendez de là.
Il descendit trop vite, rattrapa l’échelle, l’échelle rattrapa la gouttière, la gouttière tint.
— Ma belle-sœur, en 2011, elle a arrêté de me parler. Du jour au lendemain. Vous trouvez ça normal, vous ? Une femme qui vous parle pendant vingt-deux ans et qui s’arrête un mardi ?
— Article 14.
— Je dors dans le couloir. Depuis mars. C’est la seule pièce sans mur extérieur. Vous pouvez vérifier sur le plan.
Philippine referma son carnet.
— Et il y a autre chose, dit Marcel.
— Non.
— Il y a des nuits où ça passe.
Elle s’arrêta. Un demi-pas. Pas davantage.
— Qu’est-ce qui passe ?
Marcel regarda l’impasse, les vingt-six toits, le lampadaire, le banc que personne n’utilisait, et le ciel, qui était vide et bleu.
— Ça.
***
Lot numéro 12. Banderole. JOYEUX ANNIVERSAIRE MAMIE COLETTE. Le règlement accorde soixante-douze heures. On en était à neuf jours.
Catherine Delmas ouvrit, un torchon à la main.
— On voulait la garder jusqu’à ce que ma mère…
— Ma femme veut dire qu’on l’enlève ce soir, dit Charles Delmas en surgissant derrière elle.
Il posa une main sur l’épaule de sa femme, doucement, comme on remet un objet à sa place.
— Je ne dis pas que vous avez tort, madame Ravel. Je dis qu’il y a des choses qu’on ne mesure pas au mètre.
— Une banderole se mesure très bien au mètre. Trois virgule quatre.
— Vous voyez ce que je veux dire.
— Non. Article 19.
Elle sortit de sa poche une carte plastifiée format carte bancaire, la tint à quinze centimètres du visage de Charles, la retourna pour lui montrer le verso, la rangea.
— Vous avez plastifié le règlement.
— J’ai plastifié les articles les plus consultés.
— Par qui ?
— Par moi.
Elle nota.
Catherine avait commencé une phrase et quelqu’un l’avait finie à sa place. Cela lui arrivait si souvent qu’elle ne le vivait plus comme une interruption, mais comme une ponctuation.
***
Il faut préciser une chose au sujet de Philippine Ravel, sinon on se trompera sur elle. En mars 2019, elle avait sorti sa poubelle jaune la veille au soir, à 21 h 40, au lieu du matin même. Elle s’était adressé à elle-même un rappel à l’ordre écrit, signé des deux côtés, présidente et contrevenante, classé, archivé, et jamais mentionné à quiconque. Elle n’était pas injuste. C’était bien plus embêtant que ça.
***

Relevé 2. À 3 h 17

D’abord, les chiens. Les six chiens du Clos des Alouettes hurlèrent exactement en même temps, et ce ne furent pas des aboiements mais ce son long, monté du ventre, qu’un chien produit trois ou quatre fois dans sa vie, qui traversa les murs des vingt-six pavillons, réveilla des gens qui ne surent pas d’abord ce qui les réveillait, dura assez pour qu’on ait le temps de se demander quand il allait cesser, puis assez longtemps encore pour qu’on cesse de se le demander. Puis ils se turent tous ensemble, ce qui fut pire. Ensuite seulement, il y eut le choc. Pas une explosion. Une masse. Le bruit d’une chose énorme qui se pose mal, quelque part entre l’armoire lâchée du premier étage et un camion tombant d’un camion. Les vitres tremblèrent. Un cadre glissa dans l’entrée.
Philippine ouvrit les yeux. Le réveil marquait 3 h 17. Elle écarta le rideau.
Il y avait quelque chose dans son jardin.
Noir. Ovoïde. Quatre mètres cinquante. Pas de reflet, pas de hublot, pas de jointure, pas de porte, pas d’inscription, pas de numéro de série. Rien.
Il ne renvoyait pas la lumière du lampadaire. Il la prenait.
L’herbe formait autour un cercle parfait. Elle n’était pas brûlée. Elle était grise. Sèche. Morte depuis trois semaines, en une seconde, sur quatre mètres cinquante.
Et il n’y avait pas de cratère.
Pas un enfoncement, pas une projection de terre. Une chose de cette taille venait de tomber du ciel et l’avait fait comme on pose une tasse.
Ses trois rosiers étaient couchés. Pas écrasés : couchés vers l’extérieur. Tous les trois. Comme si quelque chose les avait poussés en s’ouvrant.
Un objet pareil ne pouvait pas être là. Le portail était verrouillé à 22 h 30, la haie intacte, pas une branche. Aucune grue n’était entrée dans l’impasse, ce qui aurait de toute façon exigé l’autorisation des deux tiers de l’Observatoire.
Pourtant, il était bien là.
Sa première réaction ne fut pas la peur.
À 3 h 17, un OVNI apparut dans le jardin de la présidente de l’O.V.N.I. Philippine Ravel considéra qu’un voisin venait de franchir un seuil regrettable.
Bottes. Robe de chambre. Téléphone. Mètre laser. Elle descendit.
Elle photographia d’abord les dégâts, parce que le règlement l’exige pour toute constatation contradictoire. Puis l’objet, ce que le règlement n’avait pas prévu.
Six pas. Le laser afficha 4,52. Elle nota le chiffre.
L’air, autour, était tiède. Pas chaud. Tiède, comme l’intérieur d’une voiture en fin de journée. En avril. À trois heures du matin.
***
Ils arrivèrent dans l’ordre.
Dany Bricard, quatre minutes. Slip, gilet de chasse, sabots, lampe torche.
— C’est une invasion.
Corinne Bricard, six secondes derrière lui, peignoir, téléphone déjà levé à l’horizontale.
— Y a de la 4G, ici ?
Charles Delmas, du 12, frontale et pyjama écossais. Il s’arrête à trois pas comme s’il avait touché une vitre, et pose les deux mains devant lui, paumes ouvertes.
— Je ne dis pas que c’est un signe.
On ne lui avait rien demandé.
— Je dis que ça se pose dans un jardin, à trois heures du matin, sans faire un trou. Faites-en ce que vous voulez.
Catherine Delmas, dix mètres derrière son mari, téléphone à la main, parce que Charles lui demandait toujours de filmer.
Marcel Dimarse, dernier. Entièrement habillé. Chaussures lacées. Casquette. Et souriant. Il fait trois fois le tour de l’objet en hochant la tête comme un contrôleur technique.
— Trente ans que je vous le dis. Demandez à ma belle-sœur.
— Marcel, dit Corinne, ta belle-sœur elle te parle plus.
— Justement.
***
— Voilà, dit Philippine. Je vous écoute.
— Quoi ? fit Dany.
— Combien de temps pour monter ça ?
— Mais je sais même pas ce que c’est !
— Vous avez une structure métallique sous bâche dans votre garage depuis huit jours.
— C’EST UN BARBECUE ROULANT !
— Il y a un OVNI chez Philippine ! dit Charles.
— Je sais où siège l’O.V.N.I. J’en assure la présidence.
— Non, un autre OVNI.
— Il n’existe pas d’autre O.V.N.I. Les statuts sont déposés en préfecture.
— UN OVNI ! hurla Dany. UN VRAI ! DU CIEL !
— Baissez la voix, monsieur Bricard. Il est trois heures vingt et un.
— IL Y A UNE SOUCOUPE DANS TON JARDIN !
— Ce n’est pas une soucoupe. C’est un ovoïde. Et ce n’est pas une raison.
***
Elle composa le numéro de la gendarmerie.
— Bonsoir. Philippine Ravel, 17 impasse des Alouettes. Je signale qu’un objet non identifié occupe irrégulièrement ma parcelle.
— De quel type, l’objet ?
— Non identifié. C’est l’objet de mon appel.
— Il est tombé du ciel ?
— Je ne dispose pas des éléments nécessaires pour qualifier sa provenance.
Un silence, à l’autre bout, dont elle sut immédiatement qu’il ne lui était pas favorable.
— Vous avez bu, madame ?
— J’ai bu une tisane.
— Vous êtes seule ?
— Nous sommes six. En pyjama. Autour.
Un froissement de papier. Une chaise qui roule.
— Bon. Vous voulez déposer plainte contre qui ?
Philippine leva les yeux vers la chose noire de quatre mètres cinquante qui buvait la lumière du lampadaire au milieu de ses rosiers renversés.
— Je ne sais pas encore.
***
Et l’objet fit son premier bruit. Une note. Grave. Très basse. On ne l’entendait pas : on la recevait. Dans le sternum, dans les dents, dans le manche du mètre laser.
Une seconde et demie.
Philippine regarda son téléphone. 3 h 22. Elle le nota.
Dany était à genoux sans savoir comment. Corinne filmait toujours. Charles avait la bouche ouverte. Marcel applaudit, deux claques sèches, seul, dans le noir.
Les six chiens du Clos ne réagirent pas.
Aucun. Pas un.
Cela, aucun des six ne le releva.
Dany se releva et partit vers chez lui.
— Où tu vas ? dit Corinne.
— Chercher le douze.
— Non.
— Corinne.
— Non, Dany.
Elle ne cria pas, ne leva pas les yeux de son écran, et le dit deux fois, ce qui suffit cette nuit-là et pas les suivantes.
À 4 h 40, ils rentrèrent tous, parce qu’on ne peut pas rester debout indéfiniment devant l’inexplicable.
***
Philippine resta. Seule. Elle attendait la lumière rasante du jour : c’est ce qui fait ressortir les défauts de surface.
À 6 h 12, le soleil passa au-dessus de la haie des Vasseur et la rosée s’alluma sur toute la pelouse.
Sur toute la pelouse, sauf une ligne.
Une ligne nette, sans rosée, qui partait de la base de l’objet et traversait le jardin en droite ligne jusqu’au trou dans la haie. Philippine s’accroupit. Sortit le mètre.
Trente et un centimètres.
Quatre photos. Une large. Une rapprochée. Une avec le mètre dans le champ. Une du trou dans la haie.
Puis elle ouvrit son carnet à la page du jour et écrivit ce qu’elle écrivait toujours dans ces cas-là, parce qu’il existe une case pour tout et qu’elle n’en connaissait pas d’autre : Passage non autorisé à travers une haie mitoyenne. Auteur non identifié.
***

Relevé 3. La première conquête du lot 17

6 h 40. Rémi Pujol se gare devant le 17. Quotidien départemental. Il arrive donc avant la gendarmerie, avant la mairie, avant les scientifiques, et il trouve ça normal.
— Madame Ravel ! Deux mots ?
— Je constate une occupation irrégulière de ma parcelle par un objet dont la provenance n’est pas établie.
Il note. Recule de trois pas. Cadre.
— Vous pourriez vous décaler ? On ne le voit pas bien.
— Je suis chez moi.
— Justement, ça fait un premier plan.
7 h 10. Sept personnes sur la pelouse. Deux gendarmes, deux pompiers, Rémi, un photographe, et un homme dont on n’a jamais su qui il était.
8 h 05. dix-neuf personnes. La camionnette municipale entre en marche arrière sur la bordure d’iris. Douze barrières, un espace presse, une estrade à deux marches, un fond en toile tendue : COMMUNE DE VAUX-FERRAND – TERRITOIRE D’AVENIR.
Deux agents relèvent les rosiers couchés, les jugent inexploitables et les tirent contre la haie pour dégager l’angle de vue. On ne demande pas son autorisation à Philippine. On ne la lui demandera plus.
8 h 20. Le maire descend de voiture, traverse la pelouse et lui prend les deux mains.
Jean-Baptiste Mercier, cinquante-deux ans, costume bleu, des dents d’une blancheur qui se voit à dix mètres.
— Madame Ravel ! Quelle nuit vous avez passée.
— Vos agents ont détruit mes rosiers.
— Absolument.
Et il sourit. On lui a appris en 2014 qu’un élu qui écoute penche la tête et sourit. Depuis, le sourire part tout seul, y compris quand il ne faut pas.
— Il nous faut un nom. Les gens ne retiennent pas « l’objet ». On avait pensé à l’Événement.
— Il y a un objet non identifié dans mon jardin.
— Le Phénomène, alors. C’est plus fort. Notez ça, quelqu’un.
8 h 40. Vingt-deux. Un groupe électrogène à l’emplacement du rosier numéro deux, cent vingt mètres de câble en diagonale, un piquet de parasol dans la bordure.
Philippine rédige son premier procès-verbal de la journée et le tend à un pompier.
Le pompier le plie en deux et le met dans sa poche sans le lire.
9 h 15. Quarante et une. Elle tient le compte. Elle ne peut pas s’en empêcher.
En onze ans de mandat, elle a relevé cent quatre-vingt-treize infractions. Elle vient d’en enregistrer quarante et une en trois heures, chez elle.
— Je veux que vous sortiez de chez moi, dit-elle à un pompier.
— On peut pas.
— Je sais.
***
9 h 50. Une berline grise se gare à l’entrée de l’impasse. Proprement. Entre les lignes. Sur une place autorisée.
Un homme en descend. Seul. Pas d’attaché de presse, pas de gilet fluo. Cinquante ans, costume sans cravate, chaussures propres.
Il traverse le trottoir, s’arrête au bord de la pelouse, et pose la question que personne n’a posée depuis six heures du matin.
— Je peux ?
Philippine met trois secondes à comprendre qu’on lui demande la permission de marcher sur son herbe.
— Non.
— Très bien.
Il ne bouge plus d’un centimètre. Et c’est de là, du trottoir, sans jamais entrer, qu’il prend possession du reste.
— Antoine Vallerand. Groupe Vallerand.
— Je ne vends pas.
— Je n’ai rien demandé.
— Vous alliez le faire.
Il sourit. Chaud, sans agressivité. Le sourire d’un homme qui a du temps.
— Trois cent quarante mille. Quarante au-dessus du marché, et vous le savez. Ne répondez pas aujourd’hui.
— Il y a un objet non identifié dans mon jardin.
— Précisément. Demain il y en aura trois cents de plus, après-demain une chaîne américaine. Partez avant que ça n’ait plus de prix.
***
10 h 20. Deux véhicules gris entrent dans l’impasse. Sans gyrophare, sans logo, chargés de caisses.
Une femme d’une quarantaine d’années descend la première et donne des ordres avant d’avoir refermé la portière. Périmètre à trente mètres. Le spectromètre en premier. Personne ne touche à rien.
Le maire traverse la pelouse, la dépasse sans la voir, et tend les deux mains à l’homme qui sort du second véhicule avec une caisse d’instruments.
— Monsieur le professeur ! Quel honneur pour la commune !
— Je porte une caisse, dit Léo Vernet. La directrice de mission est derrière vous.
Le maire lui serre la main deux fois de plus, vérifie du coin de l’œil que le photographe a pris la photo, et dit :
— Bien sûr, bien sûr. Vous nous ferez visiter.
Agathe Vilmont ne réagit pas. Elle ajuste la sangle de son sac.
Léo la regarde. Elle ne le regarde pas, mais elle relève le menton d’un centimètre, ce qui, entre eux, depuis six ans, veut dire ne dis rien.
Il ne dit rien.
11 h 04. L’objet fait son deuxième bruit.
La même note, reçue dans le sternum plutôt qu’entendue.
Soixante-trois personnes s’immobilisent en même temps. Un drone décroche et tombe dans la haie. Le maire s’interrompt au milieu du mot « territoire ».
Une seconde et demie. Puis c’est fini.
Et tout le monde reprend exactement ce qu’il faisait. Le photographe remonte sur la bordure. Le câble reste en travers. Le drone reste dans la haie.
11 h 10. Un homme en polo déplie une chaise de camping au milieu de la pelouse, s’assoit face à l’objet, sort un sandwich et commence à manger. Personne ne lui dit rien.
Philippine le regarde un long moment, puis rentre chez elle.
***
11 h 22.
Elle ressort avec une feuille A4, une pochette plastique transparente et un rouleau de ruban adhésif d’électricien.
Elle traverse son jardin. Elle passe entre les barrières. Elle contourne l’espace presse. Elle enjambe le câble. Elle marche droit sur l’objet.
Quatorze personnes lui crient de reculer.
Elle applique la pochette sur la paroi noire, à un mètre soixante du soln hauteur réglementaire d’affichage, et la fixe par quatre bandes d’adhésif.
MISE EN DEMEURE. Occupation d’une parcelle privée sans droit ni titre. Destruction de trois rosiers. Dégradation d’un gazon d’agrément. Il vous est demandé de cesser l’occupation dans un délai de huit jours. Pour l’Observatoire du Voisinage, des Nuisances et des Incivilités, la présidente.
Elle lisse le ruban avec le pouce. Deux fois. Pour que ça tienne.
Silence dans l’impasse.
Puis quarante appareils photo.
Agathe Vilmont traverse la foule, blanche.
— Vous venez de coller un papier sur un objet non identifié.
— J’ai accordé un délai de huit jours. C’est généreux.
— Vous l’avez touché !
— À travers une pochette.
— Retirez ça.
— Non.
— Madame Ravel, j’ignore absolument tout de cette chose.
— Alors nous avons exactement le même problème, et vous, on vous écoute.
Agathe ouvre la bouche. La referme.
À dix mètres, le maire explique dans un micro qu’il proposera dès lundi au conseil municipal une charte de l’accueil.
— Il y avait une trace, dit Philippine.
— Pardon ?
— Au sol. Ce matin. Une ligne sans rosée. Trente et un centimètres. De la base de l’objet jusqu’au trou dans la haie.
Agathe se retourne vers la pelouse.
Il y a soixante-trois personnes dessus, un groupe électrogène, cent vingt mètres de câble, un piquet de parasol et un homme sur une chaise de camping qui finit son sandwich. Et pas la moindre trace de quoi que ce soit, nulle part, plus jamais.
— Elle n’y est plus.
— Non.
— Alors je ne peux rien en faire.
— J’ai quatre photos. Une large. Une rapprochée. Une à l’échelle. Une du trou dans la haie.
Agathe Vilmont se retourne complètement, pour la première fois.
— Montrez-moi ça.
Sur le trottoir, sans avoir bougé d’un centimètre depuis 9 h 50, Antoine Vallerand regarde deux femmes se pencher sur un téléphone.
— Trois cent quatre-vingts, dit-il.

Chapitre 2. Ce qui est sorti

Relevé 4. Cinq choses

La première décision d’Agathe Vilmont fut de faire démonter l’estrade.
— Elle est en aluminium. Je ne mets pas trois cents kilos d’aluminium à sept mètres d’un objet dont j’ignore le comportement électromagnétique.
Le maire regarda l’estrade, sourit, et l’estrade fut démontée en un quart d’heure, pupitre et toile comprises.
Philippine Ravel observa l’opération depuis son perron. Cette femme venait d’obtenir de la mairie ce qu’elle-même n’obtenait jamais : le retrait d’une installation non conforme.
— Comment vous faites ?
— Je dis non et je ne développe pas.
— Ça marche ?
— Pas du tout. Mais ça fait gagner un quart d’heure.
***
Elles regardèrent les quatre photos dans la cuisine du 17, volets tirés, sur un téléphone posé contre le sucrier.
— Ce n’est pas une preuve. C’est une observation. Ce n’est pas la même chose.
— Je sais faire la différence. J’ai onze ans de contentieux de haies.
Agathe agrandit la photo au mètre.
— Il y avait de la rosée sous l’objet ?
— Je n’ai pas pu regarder sous l’objet.
— Non. Évidemment.
Elle reposa le téléphone.
— Gardez-les. Ne les envoyez à personne. Surtout pas à un journaliste.
***
À onze heures, sans estrade, sans fond, sans logo, Agathe Vilmont parla quatre minutes devant quarante caméras.
— Nous savons cinq choses. Je vais les énumérer. Je ne dirai rien d’autre.
Un. Le matériau de la paroi ne correspond à aucun matériau répertorié.
Deux. Il n’existe sur cet objet aucune ouverture, aucune jointure, aucune discontinuité de surface. Aucune.
Trois. Une masse de cet ordre ne se pose pas sur un sol meuble sans déplacer de terre. Celle-ci l’a fait. Je n’ai pas d’explication et je n’en aurai peut-être jamais.
Quatre. L’objet a émis un signal acoustique à 3 h 22, puis un second à 11 h 04.
Cinq. Rien ne permet d’affirmer une origine extraterrestre. Rémi Pujol leva son stylo.
— Donc vous n’excluez pas qu’il y ait quelqu’un dedans ?
— Je n’exclus pas non plus qu’il n’y ait personne dedans.
— Et est-ce que quelque chose peut en être sorti ?
Agathe le regarda.
— Sorti par où ?
Il y eut un rire dans la foule. Un vrai rire, franc, celui d’une soixantaine de personnes qui viennent d’entendre une réponse spirituelle. Il dura trois secondes.
Puis il s’arrêta tout seul, sans que personne l’arrête, parce que chacun venait de comprendre en même temps que la question restait entière.
Les rosiers avaient été poussés vers l’extérieur.
Et il n’y avait pas de porte.
***
Le maire s’avança et posa la main sur le micro.
— Je remercie madame Vilmont, chargée des analyses, pour ces précisions rassurantes. J’ajoute que la commune a décidé de nommer cet événement Le Rendez-vous de Vaux-Ferrand. Les mots comptent, et celui-ci dit l’essentiel : nous n’avons pas peur, nous accueillons.
— Je dirige la mission, dit Agathe.
— Absolument.
Philippine s’approcha d’Agathe, deux pochettes transparentes sous le bras.
— Trois fois depuis ce matin, on vous a prise pour l’assistante de quelqu’un.
— Quatre. Vous n’étiez pas là à dix heures vingt.
— Si. Derrière la haie.
Agathe tourna la tête pour la première fois de la journée.
— Vous comptez ça.
— Je compte tout. Et j’en suis à neuf fois où quelqu’un a expliqué mon jardin à ma place.
— Bon, dit Agathe.
— Bon, dit Philippine.
Ce fut tout. Ce fut suffisant.
***
17 h 30. Troisième signal.
Il tomba pendant que le maire expliquait à une radio que la commune abordait le Rendez-vous de Vaux-Ferrand avec calme et responsabilité. La note traversa le mot responsabilité. Le maire s’arrêta au milieu.
Une seconde et demie.
Puis le maire reprit sa phrase exactement là où il l’avait laissée, et il souriait, ce qui fut de très loin la chose la plus effrayante de la journée.
Agathe nota l’heure. Elle avait trois points : 3 h 22, 11 h 04, 17 h 30.
— Ça se resserre, dit Léo.
— Ça a l’air de se resserrer. Avec trois points, on fait passer n’importe quelle courbe. Ne dis ça à personne.
À 19 h 40, un compte anonyme publia la courbe.
Elle atteignait zéro le jeudi, à 3 h 17.
***

Relevé 5. Quarante-trois kilos

Lundi, 8 h 15.
Agathe refit la mesure de masse parce que c’était la procédure du deuxième jour, et pour aucune autre raison.
On ne pèse pas un objet de quatre mètres cinquante : on mesure le tassement du sol, on croise avec la déformation élastique du terrain, on obtient une fourchette large mais stable.
La fourchette n’était pas stable.
Elle changea de méthode, envoya Léo chercher le second interféromètre, celui de la caisse qu’il portait la veille pendant qu’on l’appelait professeur, et obtint le même écart.
— Combien ? dit Léo.
— Moins quarante-trois kilos depuis hier.
— Sur quelle masse totale ?
— Ça, je ne sais pas. Je sais qu’il y en a quarante-trois de moins.
Léo la regarda réfléchir. Agathe était belle quand elle réfléchissait. Elle était belle le reste du temps aussi, ce qui ne constituait pas une donnée exploitable. Elle releva les yeux. Il rougit et reporta sur le second interféromètre une attention que celui-ci ne méritait pas.
***
Elle l’annonça à 10 h 40, publiquement, en trente et un mots.
— Nous mesurons depuis hier une diminution de la masse de l’objet, de l’ordre de quarante-trois kilogrammes. Je constate cette variation. Je ne l’explique pas. Je n’en tire aucune conclusion.
Puis elle redescendit vers ses instruments.
Il fallut un quart d’heure. Devant le 12, une douzaine de personnes.
— Quarante-trois kilos.
— C’est le poids d’un enfant de treize ans, dit Charles Delmas.
— C’est un berger allemand adulte, dit Dany Bricard.
— C’est un homme, dit une femme du 7. Un homme maigre. J’en ai eu un.
Puis quelqu’un, et on n’a jamais su qui, et c’est peut-être le plus inquiétant de toute cette histoire, dit lentement :
— Attendez.
— …
— Si l’objet pèse quarante-trois kilos de moins, c’est que quarante-trois kilos sont sortis de l’objet.
Le trottoir mit trois secondes.
— Il est sorti quelqu’un.
***
La discussion qui suivit dura vingt minutes et porta entièrement sur l’unité de mesure.
— Ou deux petits.
— Pourquoi deux petits ?
— Parce que rien ne dit que c’est un grand. Vingt et un kilos et demi chacun, c’est un enfant de six ans.
— Ils envoient des enfants de six ans, maintenant ?
— Moi je dis trois, dit Marcel Dimarse.
— Pourquoi trois ?
— Ils vont toujours par trois. Regardez 1978.
— Qu’est-ce qu’il y a eu en 1978 ?
Marcel les regarda l’un après l’autre, très calme, presque tendre.
— Rien. Voilà. Rien du tout. Vous ne trouvez pas ça bizarre ?
***
Charles Delmas leva les deux mains, paumes ouvertes, et le trottoir se tut.
— Je ne dis pas qu’il faut avoir peur.
Il laissa passer un temps. Il commençait à savoir faire.
— Je dis que quelqu’un a été envoyé. Et qu’on ne renvoie pas quelqu’un qui a été envoyé.
Il n’y eut aucune contradiction.
À 11 h 30, Corinne Bricard mettait en vente un tee-shirt marqué 43 KG. Elle en écoula soixante-dix avant le déjeuner sans avoir jamais à expliquer à personne ce que ça voulait dire.
À 13 h 05, Rémi Pujol acheta une vidéo.
Corinne avait filmé quarante et une secondes le dimanche à 3 h 22, d’une seule main, en peignoir, en demandant s’il y avait de la 4G. Elle en demandait quatre cents. Il paya deux cent cinquante.
— Vous voulez une facture ?
— Non.
— Alors c’est trois cents.
Sur cette vidéo, à quatre secondes et onze centièmes, dans le coin inférieur droit, au niveau du trou dans la haie, il y a une zone plus claire d’environ trente pixels.
Elle est floue et elle bouge parce que la main bouge. Elle peut être un reflet de torche, un morceau de peignoir, une phalène, un défaut de compression, ou rien.
Rémi Pujol la regarda une heure et vingt minutes.
Depuis qu’il était journaliste, il avait couvert des conseils municipaux, des départs de feu, des concours de pétanque et l’inauguration de trois ronds-points. Rien qui eût jamais obligé quiconque à se souvenir de son nom. Sa rédaction le savait. Le Clos le savait. Rémi le savait mieux que personne.
Mais si quelque chose était sorti de l’objet, et si lui seul l’avait vu, alors ces trente pixels pouvaient devenir une preuve. Et cette preuve, une carrière.
Au bout de cinquante-sept minutes, il ne chercha plus à savoir ce que montrait la vidéo. Il chercha comment lui faire dire qu’il avait raison.
Puis il écrivit le titre.
15 h 40. UNE FORME AURAIT QUITTÉ L’OBJET
Le mot aurait était en italique dans la maquette d’origine. L’italique ne survécut pas à la reprise nationale.
Le mot une, lui, survécut parfaitement.
Le Clos des Alouettes venait d’obtenir, du même coup, une créature et son dénombrement.
À 16 h 40, on ne disait plus « une forme ». On disait « la forme ».
À 18 h 00, sur le groupe Facebook du Clos, cinquante-huit habitants, quatre cent douze membres, quelqu’un posta : Question simple. Qui était dehors cette nuit ?
Les réponses commencèrent à 18 h 02.
22 h 10. LA FORME : CE QUE L’ON SAIT
L’article ne contenait aucune information nouvelle, et pour cause. Mais le titre supposait un savoir, et un savoir suppose un objet, et un objet suppose qu’il existe.
***
Vers vingt-trois heures, derrière un véhicule de mission, Léo Vernet dit à voix basse :
— Tu as vu ce qu’ils ont fait de tes quarante-trois kilos ?
— Oui.
— Tu vas dire quoi, demain ?
Agathe Vilmont regarda l’impasse, les bougies électriques, les gens debout à des fenêtres qui n’auraient pas dû être éclairées à cette heure-là.
— Rien.
— Tu es obligée.
— Non.
Ce fut la première erreur d’Agathe Vilmont, et il lui fallut trente-six heures pour s’en apercevoir.
***

Relevé 6. Paméla Perrin dit non

Radio Vaux FM la booka pour dix-sept heures.
Il n’existait pas, dans un rayon de quarante kilomètres, d’autre personne ayant publiquement déclaré un contact. La rédaction hésita, puis considéra qu’un titre pareil justifiait une invitée pareille.
Paméla Perrin arriva avec neuf minutes d’avance.
Manteau léopard, lunettes noires à l’intérieur, ongles roses très longs qui claquaient sur la table, et un parfum qui tenait encore dans le couloir vingt minutes après.
Et un classeur d’un kilo huit cents.
Au Clos, on disait d’elle qu’elle en faisait des tonnes et qu’elle avait sûrement tout inventé. On le disait depuis vingt-deux ans, et personne n’avait jamais ouvert le classeur.
— Vous avez donc été enlevée en 2004.
— Oausi. Le 14 août 2004. Entre 2 h 10 et 4 h 40, sur la D921, au niveau du silo. J’avais quarante-deux litres dans le réservoir ; au retour il en restait trente-neuf. J’ai le ticket.
— À quoi ça ressemblait, à l’intérieur ?
— En vrai ? À rien. Franchement. La déco, c’était à chier.
— C’est-à-dire ?
— Gris. Tout était gris. Même pas un gris chaud. Pas une lumière, pas un siège, pas un endroit où poser ses affaires. Vous traversez la galaxie et vous n’êtes même pas foutus de mettre un tapis. Il y a pas de tapis ?
Rémi rit. De bon cœur, et c’est pour ça que c’était grave : on venait de lui offrir un excellent moment de radio.
— Et eux ?
— Ils étaient trois. Il y avait le grand chauve, c’était leur chef. Je sentais bien qu’il se rinçait l’œil. Et ils se sont mis à me renifler.
— Pardon ?
— Ouais trois chauves tout gris, les nasaux sur mon corps. Ils me reniflaient. C’est ça que personne ne veut entendre, depuis vingt-deux ans. Tout le monde veut les grands yeux. Les grands yeux, ça fait joli sur un tee-shirt. Moi j’ai eu trois trucs autour de moi qui me reniflaient l’épaule et le cou, chacun leur tour, en se poussant, je me suis dit ça va mal finir.
Silence dans le studio.
— J’avais mis du parfum, ce soir-là. Le bleu, dans la bouteille en étoile. J’en mets depuis trente ans. Pendant deux ans je me suis dit que c’était peut-être ça qui les avait attirés.
Elle haussa une épaule.
— C’est con, hein.
— On vous a beaucoup moquée.
— On m’a beaucoup imitée. C’est différent. Se moquer, ça demande d’écouter.
— Vous avez eu une relation avec l’un d’eux ?
Trois secondes. Elle savait exactement à quoi servait la question.
— Ah non. Ils supportaient très mal la contradiction. Ils m’ont paru extrêmement humains sur ce point. Ils ont insisté, et j’ai dit non. Trois fois. Distinctement. Dans une langue qu’ils ne parlaient pas.
Elle retira ses lunettes noires.
— Le reste, vous en doutez si ça vous chante. Ça, non. C’est la seule phrase de ma vie dont je suis absolument sûre. J’ai dit : moi vivante, non. Non, c’est non, même dans l’espace.
18 h 40. UNE HABITANTE RECONNAÎT AVOIR EU UNE RELATION AVEC UN EXTRATERRESTRE
Le texte, en dessous, citait sa réponse exacte. Le titre disait le contraire du texte.
Personne ne lit le texte.
Elle obtint son rectificatif le surlendemain, en corps huit, sous une publicité pour une jardinerie.
Entre-temps, non, c’est non, même dans l’espace était devenu un tee-shirt, puis un argument employé par des gens qui n’avaient rien compris contre des gens qui n’avaient rien fait.
***
La nuit du lundi au mardi, le Clos des Alouettes ne dormit pas.
21 h 50. Quatrième signal. Deux secondes et demie.
Dans plusieurs maisons, les verres tintèrent dans les placards. Chez les Vasseur, une ampoule éclata dans le couloir.
0 h 15. Cinquième signal. Trois secondes.
Celui-là, on le reçut dans le sol. Le lendemain, des gens décrivirent une sensation dans les mollets, d’autres dans les plombages.
Aucun chien n’aboya.
Marcel Dimarse sortit sur son perron, en pyjama et casquette, et cria à l’impasse entière que les chiens n’aboyaient plus depuis dimanche et que c’était ça qu’il fallait regarder.
Trois volets se refermèrent.
1 h 40. Sixième signal. Quatre secondes.
Une alarme de voiture se déclencha, puis une deuxième, puis les six ensemble pendant un quart d’heure, parce que personne ne voulait sortir pour les éteindre.
1 h 55. Quelqu’un cria au bout de l’impasse.
Il n’y avait rien.
2 h 30. Une lampe torche balaya le jardin du 4 pendant quarante secondes, depuis la rue, sans que personne sonne à la porte.
C’était le seul jardin du Clos où l’on savait que quelqu’un travaillait la nuit.
2 h 50. Six hommes se retrouvèrent devant le garage de Dany Bricard sans que personne les ait appelés. L’un d’eux employa un mot que les cinq autres reprirent aussitôt.
Périmètre.
3 h 10. L’objet ne fit rien du tout.
Ce fut insupportable.
***
Mardi, 6 h 20. Inès Renaud sortit chercher son vélo et trouva quelqu’un assis par terre contre la haie du 17, du côté du trou.
Paméla Perrin.
Assise, les jambes tendues devant elle. Une seule chaussure.
Son manteau léopard était ouvert. Sur toute l’épaule gauche, un dépôt gris clair, sec, pulvérulent.
Elle ne pleurait pas. Elle regardait la haie.
— Madame Perrin.
Paméla mit un moment à tourner la tête.
— Il m’a reconnue.
Puis, exactement du même ton :
— Il m’a pris ma culotte et ma chaussure.
***
Il y eut du monde en trois minutes. Philippine Ravel arriva la sixième, en robe de chambre, avec un carnet.
Elle fit ce qu’elle savait faire.
Elle nota l’heure, 6 h 24, photographia l’épaule gauche avant que quiconque touche à quoi que ce soit, interdit qu’on déplace la chaussure, appela un médecin puis la gendarmerie. Cette fois, on ne lui demanda pas si elle avait bu.
Puis elle retira son imperméable et le posa sur les épaules de Paméla, par-dessus le dépôt gris.
***
Autour, ça avait déjà commencé.
— Elle avait bu.
— Elle racontait déjà ça en 2004.
— Justement.
Une femme du 23 s’approcha de Philippine, sincèrement inquiète, et posa la question à voix basse :
— C’est le même que la dernière fois ?
Le maire arriva à 6 h 51, descendit de voiture, prit les mains de Paméla Perrin dans les siennes et lui dit qu’elle n’était pas seule, que la commune était à ses côtés, et qu’il ne fallait rien lâcher. Et il souriait. Bêtement. Il souriait.
***
Agathe Vilmont s’accroupit à hauteur de Paméla. Elle parla très bas, avec une prudence qui n’était pas de la méfiance.
— Madame Perrin. Est-ce que vous avez vu quelque chose ?
— Non.
— Est-ce que vous avez entendu quelque chose ?
— Non.
— Alors comment savez-vous que c’est lui ?
Paméla Perrin releva les yeux.
Elle avait le maquillage de la veille, une seule chaussure, un manteau couvert de poussière grise, un poudrier dans la main, et cinquante personnes derrière elle qui étaient déjà en train de décider ce qu’elles allaient en penser.
— Parce qu’on ne confond pas.
Un silence.
— Il a recommencé.
Puis, à personne en particulier :
— Et je voudrais une culotte.

Chapitre 3. Le Clos se ferme

Relevé 7. Questions diverses

Philippine Ravel convoqua l’assemblée générale extraordinaire pour dix heures, salle polyvalente, derrière la mairie annexe.
Elle rédigea la convocation à 7 h 05, en rentrant de la haie, sans son imperméable, resté sur les épaules de Paméla Perrin.
1. Stationnement des véhicules de presse sur la voie commune.
2. Dégradations constatées sur les espaces verts privatifs.
3. Collecte des déchets ménagers (le camion n’est pas passé lundi).
4. Questions diverses.
Le Clos venait d’avoir six signaux en une nuit, une femme par terre contre une haie et quatre millions de vues sur trente pixels flous.
Elle mettait les poubelles à l’ordre du jour.
C’était sa seule idée : ramener tout ça dans une salle, sous un ordre du jour, avec un quorum et un procès-verbal. Elle croyait sincèrement que la procédure était un abri.
***
10 h 00. Trente-huit personnes pour vingt-six lots.
Philippine compte les têtes et s’arrête.
— Il y a ici quatre personnes qui ne résident pas au Clos.
Quatre mains se lèvent au fond. Sacs à dos, badges « accueil », tracts.
— On est du Collectif pour l’accueil interplanétaire, on voulait juste écouter.
— Assemblée réservée aux résidents. Article 5.
Ils sortent et s’installent sur la placette, à quarante mètres, parce qu’il faut bien aller quelque part. À midi ils sont onze ; à dix-sept heures, quarante.
Le Collectif pour l’accueil interplanétaire fut donc fondé par l’article 5 du règlement intérieur de l’Observatoire.
10 h 04. Point un.
— Vingt-deux véhicules de presse en stationnement irrégulier, dont quatre bloquant l’accès des secours.
— On s’en fout du stationnement.
— Monsieur Anceaume, si le camion de pompiers ne passe pas, on s’en foutra beaucoup moins.
10 h 09. Point deux. Charles Delmas se lève.
— Madame la présidente.
— Vous n’avez pas la parole.
— On a agressé une femme cette nuit.
La salle se retourne d’un seul mouvement.
Philippine Ravel reste debout derrière sa table pliante, un stylo à la main, et prononce la phrase la plus catastrophique de sa vie.
— Ce n’est pas à l’ordre du jour.
Elle l’entend en la disant. C’est le pire : elle l’entend.
— Alors mettez-le à l’ordre du jour.
Elle pouvait refuser. Un président de séance refuse un point hors ordre du jour ; c’est écrit ; elle le savait par cœur.
Elle prit son stylo et ajouta une ligne.
5. Sécurité des personnes.
Ce fut sa seule faute véritable de toute la semaine.
Elle dura quatre secondes.
***
10 h 12 à 11 h 40. Le point cinq.
Ce qu’il faut retenir, c’est la vitesse. En une heure et demie, une salle qui n’arrivait pas à s’entendre sur des poubelles produisit quatre motions, deux collectifs et une liste.
Motion Delmas. Veillée quotidienne devant le lot 17.
— Je ne dis pas qu’il y a des élus.
Charles laisse passer un temps. Il commence à savoir faire.
— Je dis qu’il y a des gens qui étaient là avant.
Adoptée, vingt-neuf pour.
Les Témoins du Lot 17 existaient depuis un quart d’heure et avaient déjà un horaire.
Motion Bricard. Organisation de la surveillance.
Dany Bricard parle debout, sans notes, et il est très bon.
— Je dis qu’on est cinquante-huit, qu’on a une entrée, et que depuis dimanche il y a quelque chose qui rentre et qui sort quand il veut.
— Rien n’établit qu’il y ait quelque chose, dit Philippine.
— Madame Ravel, il y avait une dame de cinquante-quatre ans par terre contre votre haie ce matin. Vous l’avez photographiée.
Adoptée, trente et un pour.
Amendement Vasseur. Que tout le monde s’en aille. Rejeté, trois pour. Les Riverains pour le calme furent fondés dans le couloir à 11 h 05.
***
La troisième motion.
Elle vient d’un homme du 15, calmement, presque timidement.
— Est-ce qu’on ne pourrait pas juste établir qui était dehors cette nuit ?
— Non, dit Philippine.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais ce qu’on fait avec ce genre de liste, et vous aussi.
— C’est pas ce que je voulais dire.
— Je sais. C’est bien le problème.
Puis une femme du 7 lève la main.
— Alors faisons l’inverse. Établissons qui était chez soi. C’est plus positif.
Le mot positif fait tout le travail. La salle approuve en huit secondes. Ce n’est plus une liste de suspects, c’est une liste de gens tranquilles chez eux, et c’est exactement le même papier.
11 h 20. Tour de table. Chacun déclare où il était entre minuit et cinq heures, et qui peut le confirmer.
Ça va vite : les couples se confirment mutuellement.
Puis quelqu’un fait remarquer qu’un conjoint n’est pas un témoin.
Ça ralentit beaucoup.
11 h 26. Septième signal.
Il traverse le mur de la salle polyvalente comme s’il n’y avait pas de mur. Trois secondes et demie. Un stylo roule et tombe.
Aucun des trente-quatre ne sort. Ils attendent que ce soit fini, puis reprennent le tour de table exactement là où il s’était arrêté, ce qui est, à ce stade, la seule chose qu’ils savent encore faire ensemble.
Tour du numéro 4.
— On était chez nous, dit Julien Renaud. Tous les deux.
— Vous travaillez de nuit, madame Renaud ?
— Quatre nuits par quinzaine. Pas cette nuit-là.
— Mais vous auriez pu.
— J’aurais pu, oui.
L’homme du 15 lève la main. Le même que tout à l’heure.
— Moi j’ai vu de la lumière chez eux à deux heures et demie.
Il ne ment pas. Il a effectivement vu de la lumière au 4 à 2 h 30. Il a vu de la lumière au 4 à 2 h 30 parce qu’il tenait lui-même une lampe torche braquée sur leur jardin depuis la rue, pendant quarante secondes, et que quelqu’un à l’intérieur avait allumé pour voir ce qui se passait.
Personne dans la salle ne fait ce raisonnement. Lui non plus.
11 h 34. Paméla Perrin entre. Elle a changé de manteau. Elle a deux chaussures. Elle s’assoit au troisième rang sans regarder personne.
La salle se tait quatre secondes, puis reprend.
Vote sur la motion :
Validation de la liste des personnes présentes à leur domicile la nuit du lundi au mardi, et affichage sur le panneau de la placette.
Trente et un pour. Deux contre : Paméla Perrin et Julien Renaud. Une abstention : Inès Renaud.
Elle s’abstint sur le vote qui allait faire figurer son nom sous le trait. Par politesse. Elle en parla plus tard comme de la chose la plus humiliante qu’elle ait faite de sa vie, et personne ne le lui avait demandé.
Quatrième motion. Charles Delmas, encore.
— Je demande le libre accès des habitants du Clos au jardin du lot 17.
— Non, dit Philippine.
— Cet objet ne vous appartient pas. Il est tombé chez vous. Ce n’est pas la même chose.
— C’est exactement la même chose. C’est même la définition.
— Nous demandons le libre accès à la vérité.
La formule était excellente. Elle tenait sur une pancarte. Elle y fut avant dix-sept heures.
Adoptée, vingt-huit pour.
***
11 h 44. Philippine rédigea le procès-verbal, parce que c’est la présidente qui rédige et qu’elle n’avait jamais délégué ça en onze ans.
Elle le relut à voix haute avant la clôture, comme le règlement l’exige.
Les quatre premières motions. Les votes. Le nombre de personnes présentes à leur domicile : cinquante-six.
Elle arriva à la cinquième motion. La dernière.
« Maintien sous surveillance, jusqu’à nouvel ordre, des résidents récemment installés dont la fiabilité n’a pas été établie. »
Deux noms figuraient à la ligne suivante : monsieur et madame Renaud.
Philippine s’arrêta.
« Continuez », dit quelqu’un.
Elle regarda la salle : des voisins dont elle connaissait les prénoms, les vérandas et les couleurs de portail.
— La séance est levée.
— Vous n’avez pas signé.
— Non.
Elle rangea son stylo.
Dans le silence qui suivit, deux personnes parlèrent presque en même temps.
— Je peux le rédiger, moi, si vous voulez.
— Moi aussi.
Elles n’avaient aucune mauvaise intention : elles voulaient rendre service, et c’est ce qui les rendait irrésistibles.
Philippine Ravel comprit à cet instant la seule chose qui comptait.
Pendant onze ans, elle avait été la seule personne du Clos des Alouettes à écrire ce qui s’y passait.
Ce n’était plus le cas.
***

Relevé 8. Les épreuves

Le mardi matin, le Clos croyait qu’il en était sorti un.
Le mardi soir, il était certain qu’ils étaient deux.
Rien n’avait été mesuré. Deux témoignages de la nuit plaçaient une silhouette au même moment à cent dix mètres d’écart ; un seul être ne pouvait pas y être ; donc ils étaient deux.
C’est le seul raisonnement rigoureux que le Clos des Alouettes ait produit de toute la semaine.
Fort de ce succès méthodologique, il admit que ce qui était sorti de l’objet pouvait se dissimuler dans le corps des résidents ou, plus simplement, prendre leur apparence. Plus quelqu’un semblait normal, moins il fallait lui faire confiance.
Charles en conclut que les femmes étaient particulièrement en danger et qu’elles ne devaient plus circuler seules. Les femmes furent informées de leur vulnérabilité avant d’avoir été consultées.
***
14 h 30. Première veillée. Trente-huit bougies électriques devant le portail du 17, l’article 22 interdisant toute flamme nue sur les parties communes. Catherine Delmas tient la liste des présents et remplit les gobelets.
19 h 40. Le point de contrôle. Le Clos possède une seule entrée : on y installa une table, deux barrières, un projecteur de chantier de quatre cents watts, et un cahier de liaison, parce que sans cahier, c’est du bricolage.
20 h 15. Les bracelets.
Corinne Bricard les fournit : un stock acheté pour un mariage annulé en 2023. Vert, résident. Orange, visiteur. Blanc, en attente. Elle les vendait par dix, et expliqua à qui le lui reprocha qu’elle n’avait pas eu l’idée, seulement le stock, et que ce n’était pas pareil.
20 h 50. Le thermomètre.
Deuxième raisonnement, tenu par un homme du 19 qui travaille dans le chauffage :
L’air autour de l’objet est tiède, en avril, à trois heures du matin.
Donc ce qui en sort est chaud.
Donc on peut le voir au front.
Il apporta un thermomètre frontal de pharmacie. Trente-neuf euros.
On releva la température de tout le monde à l’entrée du lotissement, sur une table de camping, à côté des bracelets. Seuil retenu : 37,2. Au-dessus, à surveiller.
Les résultats furent catastrophiques dans les deux sens : une partie du Clos attendait dehors depuis deux heures en avril et affichait 35,8 ; une femme du 24 qui avait couru pour ne pas rater son tour afficha 37,6 et pleura vingt minutes.
21 h 05. La liste. Affichée sur le panneau de la placette. Cinquante-huit noms, deux colonnes, marges régulières, et en haut à droite un emplacement rectangulaire prévu pour un tampon.
Charles Delmas vint bénir la file. Il ne dit pas qu’il la bénissait : il dit qu’il souhaitait que chacun soit examiné avec charité, posa la main sur l’appareil, et resta huit secondes sans rien dire.
Trente personnes baissèrent la tête.
— Je ne dis pas que c’est un tri. Je dis qu’un tri est en cours et que nous n’en sommes pas les auteurs.
PRÉSENTS À LEUR DOMICILE – NUIT DU LUNDI AU MARDI
Cinquante-six noms au-dessus du trait. Deux en dessous.
Philippine Ravel resta devant le panneau un long moment.
Ce n’était pas la liste qui la tenait là.
C’était la mise en page. Les marges. L’alignement. L’emplacement du tampon en haut à droite.
Quelqu’un avait recopié ses formulaires. Quelqu’un l’avait regardée faire pendant onze ans et avait trouvé ça efficace.
***
Les Renaud reçurent un bracelet blanc.
***
22 h 10. Philippine Ravel se présenta au point de contrôle.
— Bracelet ? Qui vous accompagne ? dit l’homme du 15.
— Monsieur Anceaume, vous avez posé une table de deux mètres en travers de la seule voie d’accès du lotissement. Entrave à la libre circulation, article 3.
— Madame Ravel, il y a peut-être deux choses dehors.
— Il y a certainement un projecteur de quatre cents watts braqué sur la chambre du 2, ce qui relève de l’article 27.
Elle sortit sa carte plastifiée, la tint quinze centimètres devant lui, la retourna, la rangea.
— Je note.
— Vous notez quoi ?
— Tout. C’est ce qui rend les choses réversibles.
Elle n’obtint rien.
Mais il y eut, à partir de ce moment-là, une personne au Clos des Alouettes qui écrivait ce qui s’y passait sans être d’accord avec.
***
22 h 40. Ce fut le tour de Paméla Perrin.
Ça commença très doucement, comme toujours, par une inquiétude sincère.
— Elle n’est plus tout à fait la même depuis ce matin.
C’était vrai. Elle avait été agressée à l’aube.
— Elle a dit elle-même qu’il l’avait reconnue.
— Reconnue comment ?
Et quelqu’un franchit le pas, sans agressivité, presque à regret, comme on formule une hypothèse désagréable dont on espère qu’elle sera écartée :
— Et s’il ne l’avait pas seulement reconnue ?
Trois personnes montèrent chez elle avec le thermomètre à 22 h 55.
Paméla Perrin ouvrit sa porte en peignoir, les regarda, prit l’appareil, le tourna vers son propre front et appuya.
36,8.
Elle le leur rendit.
— Vous voulez le refaire ?
Personne ne répondit.
— En 2004, vous ne m’avez pas crue. Aujourd’hui vous me croyez. C’est vous qui avez changé, pas moi.
Elle referma la porte.
À 23 h 15, la poubelle jaune du numéro 4 fut sortie de l’alignement et déposée trois mètres plus loin, contre le poteau, à l’écart des vingt-cinq autres.
Il n’y avait pas de mot dessus. Il n’y avait rien d’écrit nulle part.
C’était juste trois mètres.
***

Relevé 9. Chose sans maître

21 h 50. Antoine Vallerand franchit le point de contrôle.
Il ne s’arrête pas. On ne lui demande rien. Pas de bracelet, pas de température.
Il n’habite pas le Clos, il n’y a jamais habité, il n’était pas là avant 3 h 17. Deux hommes vérifiaient les fronts à quatre-vingts centimètres de lui ; l’un des deux lui tint la barrière.
Il existe une façon de marcher qui dispense de tout.
***
Il posa la chemise cartonnée sur la table de la mairie annexe à 22 h 00.
— Article 713 du code civil. Les biens sans maître appartiennent à la commune. Personne n’a revendiqué cet objet.
— Il est dans le jardin de madame Ravel, dit le maire.
— Le sol est à elle. La chose n’est pas le sol.
Il ouvrit la chemise sur un Centre européen du premier contact.
— Vous mettez à disposition, nous prenons en charge. Quatre-vingts emplois annoncés, douze la première année, mais on annonce quatre-vingts. Vous coupez un ruban au printemps.
— Il y a eu une femme agressée ce matin, Antoine.
— Je sais. J’ai envoyé des fleurs. Dans dix jours il y aura une préfecture, un ministère et huit avocats. Aujourd’hui il y a vous, moi et une chemise cartonnée.
Le maire signa à 23 h 40.
Il souriait sur la photo. Il sourit sur toutes.
***
Philippine Ravel était entrée à 22 h 25 sans frapper, parce que la mairie annexe est un bâtiment public et qu’elle en connaissait les horaires.
Elle lut la convention à l’envers, ce qui prend plus de temps mais évite les contestations.
— Chose sans maître.
— C’est le terme juridique, madame.
— C’est un terme. Il y en a un autre.
— Si c’est un objet, il est chez moi, et vous n’y touchez pas sans mon accord.
Une seconde.
— Si c’est un domicile, il est habité, et vous n’y touchez pas sans mandat.
Une deuxième seconde.
— Choisissez, monsieur Vallerand. Mais choisissez à voix haute, devant témoins, et signez en dessous.
Silence dans la mairie annexe.
Puis Antoine Vallerand sourit, sans aucune agressivité, le sourire d’un homme qui a du temps, et fit la seule chose qu’il ne fallait pas faire.
Il eut l’air d’y réfléchir.
— Un objet.
— Vous avez hésité.
— Une demi-seconde.
— J’ai noté la demi-seconde.
Elle sortit. Dans le couloir, elle l’entendit dire au maire, sans baisser la voix, parce qu’il n’avait aucune raison de la baisser :
— Cela dit, entre nous. Juridiquement c’est un objet, et ça le restera. Pour la billetterie, j’ai tout intérêt à ce qu’on continue de se demander qui est dedans.
Un bruit de stylo qu’on ramasse.
— Un objet, on le visite une fois. Une question, on y revient.
***
23 h 50. On frappa au 17.
Agathe Vilmont, veste de terrain, tablette sous le bras.
— Quatre-vingt-onze.
— Quatre-vingt-onze quoi ?
— Kilos. Quarante-trois hier, quatre-vingt-onze ce soir. Trois méthodes.
Philippine s’écarta pour la laisser entrer.
— Vous le direz demain ?
— Non. Demain il y a trois manifestations à la même heure sur la même placette, une table de deux mètres à l’entrée, des bracelets de trois couleurs et un thermomètre à trente-neuf euros. Je ne donnerai pas un chiffre à six cents personnes en train de chercher quelqu’un.
Philippine posa deux tasses sur la table.
— Ils sont déjà à deux. Depuis ce matin. Sans vous, sans chiffre, sans instrument. Deux témoignages incompatibles et une soustraction.
— Vous croyez que vous retenez quelque chose, madame Vilmont. Vous ne retenez rien du tout. Vous laissez la place.

Chapitre 4. La nuit des étrangers

Relevé 10. Trois manifestations pour une seule placette

Trois manifestations avaient été déclarées pour le mercredi, quinze heures, placette centrale.
***
Le Clos des Alouettes possède une seule entrée.
13 h 35. La file au point de contrôle mesure cent quarante mètres.
13 h 58. Le thermomètre est abandonné : un appareil à trente-neuf euros, six cents fronts, quatre secondes par front. Le calcul fut fait sur un coin de table et la mesure suspendue « pour les visiteurs ».
Elle fut maintenue pour les résidents.
Le dispositif ne s’appliqua donc, à partir de 13 h 58, qu’aux gens qui l’avaient construit.
14 h 05. Corinne Bricard n’a plus d’orange. Elle prend une décision commerciale.
— Vert, c’est cinq euros.
— Mais je n’habite pas ici.
— Cinq euros.
14 h 40. Stock écoulé. Deux cent dix bracelets verts, à cinq euros, à des gens venus de Tours, d’Orléans, de Paris et d’un car scolaire de Vierzon.
15 h 00. Il y a, sur la placette du Clos des Alouettes, deux cent dix personnes qui n’y ont jamais mis les pieds et qui portent un bracelet de résident.
Et deux personnes qui y habitent depuis huit mois, avec un bracelet blanc.
Cela ne parut ni drôle ni grave à personne. Les acheteurs étaient contents, la vendeuse aussi, et le système continua de fonctionner exactement comme avant, ce qui est la propriété principale de ce genre de système.
***
15 h 10. Les trois cortèges se rencontrent à hauteur du numéro 9, dans une voie de cinq mètres quatre-vingts.
Les Témoins du Lot 17, bougies électriques allumées en plein jour. Le Comité de défense terrestre, gilets orange et sifflets. Le Collectif pour l’accueil interplanétaire, arrivé en dernier parce que le covoiturage est toujours en retard.
S’y ajoutent les Riverains pour le calme, six équipes de télévision, deux marchands de crêpes, et vingt-six personnes déguisées en extraterrestres dont dix-neuf portent le même costume à dix-neuf euros.
Paméla Perrin arrive seule, avec une pancarte peinte à la main :
NON, C’EST NON, MÊME À SIX CENTS ANNÉES-LUMIÈRE
On la photographie deux cents fois. Personne ne lui demande ce que ça veut dire.
15 h 40. Le maire prononce un discours d’apaisement.
Il annonce que le Rendez-vous de Vaux-Ferrand devient Vaux-Ferrand, terre de contact, parce qu’un rendez-vous se termine et qu’une terre reste.
Il est applaudi par les trois cortèges séparément, ce qui prend trois fois plus de temps qu’un applaudissement normal.
Antoine Vallerand se tient à deux mètres, sur le trottoir, et ne dit rien du tout.
Catherine Delmas filme, parce que Charles lui demande de filmer chaque prise de parole des Témoins, et qu’elle le fait depuis dimanche sans qu’on lui ait jamais demandé son avis.
Elle a, à cet instant, quatre jours d’images du Clos des Alouettes.
Elle n’en a jamais regardé une seule seconde.
***
16 h 20. Charles Delmas monte sur une chaise de jardin et prend un mégaphone.
Six cents personnes se taisent.
— Je ne dis pas que c’est un hasard.
Il attend. La suite ne vient pas tout de suite : on l’entend chercher, souffler dans le mégaphone, reprendre. Six cents personnes attendent avec lui, ce qui ne lui était jamais arrivé.
— Je ne dis pas… Je ne dis pas que nous avons été choisis.
Il attend encore. Il n’a pas appris à parler. Il a appris que le silence travaillait pour lui.
Et puis il le dit.
— Je dis que le ciel nous parle.
C’est la première fois qu’il dit je dis sans l’abriter derrière un je ne dis pas.
Le silence qui suit est très différent des précédents. Il n’a pas de fond.
Catherine Delmas, deux mètres en dessous de lui, tient le téléphone bien droit et ne bouge pas.
Elle avait tapé les deux premières phrases la veille au soir, sous la dictée, sur l’ordinateur de la cuisine.
La troisième, il venait de l’ajouter tout seul.
***
16 h 55. La bagarre commence.
Gérard Anceaume, quatre-vingt-un ans, trésorier de l’Observatoire, constate qu’une banderole du Collectif fixée à la haie du 14 dépasse le sommet de celle-ci de dix-sept centimètres.
Il va chercher son escabeau et son échenilloir télescopique, monte, et annonce depuis la troisième marche qu’il agit au titre de l’article 12 et qu’il n’y a là rien de politique.
Un militant retient l’escabeau. Un homme du Comité retient le militant. Un Témoin s’interpose, brandit son chapelet pour appeler au calme, et le chapelet s’enroule autour de l’antenne d’un mégaphone.
En quarante secondes, tout part.
Dany Bricard bascule le barbecue roulant en travers de l’impasse pour établir une ligne de repli, qui bloque surtout les deux camions de télévision. Charles Delmas reçoit une tarte galactique en pleine figure, article numéro sept du catalogue Bricard.
18 h 30. L’arrosage automatique du 17 se déclenche. Six tourniquets, programmés depuis avril, commandés par un boîtier auquel plus personne n’a accès.
Six cents personnes reçoivent de l’eau froide venue du sol.
Le cri qui monte de l’impasse n’est pas un cri de colère, mais d’un genre plus ancien. Quelqu’un hurle que ça vient de l’objet, quelqu’un hurle que c’est acide, et un cameraman filme le bitume en courant, et ces images-là passeront en boucle sur trois chaînes.
Dany Bricard grimpe sur son mirador, épaule et tire en l’air.
Clic.
Il recharge. Il tire.
Clic.
En bas, sans lever les yeux de sa glacière, Corinne dit :
— Je les ai enlevées dimanche.
18 h 44. Huitième signal. Sept secondes.
Il ne ressemble plus à un son. Il ressemble à une pièce dont on ferme la porte.
Six cents personnes s’immobilisent en même temps. Un mégaphone tombe. On entend l’eau des tourniquets.
Puis ça s’arrête, et il ne se passe rien.
19 h 10. LE CLOS DES ALOUETTES A PEUR
Le titre était vrai. C’était même la seule chose entièrement vraie que Rémi Pujol ait publiée depuis dimanche.
***

Relevé 11. La panne

21 h 40. Tout s’éteint.
Le projecteur du point de contrôle, le groupe électrogène de la mission, les régies des deux camions, les six lampadaires et les vingt-six maisons.
Le Clos des Alouettes n’avait pas connu le noir depuis 1993. Pas de halo au-dessus des toits, pas de veilleuse, pas de LED de box.
Et au milieu du jardin du 17, la seule chose qui ne changea pas.
L’objet ne renvoyait pas la lumière. Il n’y en avait plus.
Il devint donc, très exactement, invisible.
Quatre mètres cinquante de rien du tout, à l’endroit où on ne pouvait plus vérifier qu’il y avait quelque chose.
21 h 44. Une lampe torche.
21 h 45. Trente-huit lampes torches.
21 h 46. Marcel Dimarse sort de chez lui avec une frontale, un réchaud à gaz, quatre packs d’eau et une radio à manivelle.
Il est le seul homme du Clos à être parfaitement équipé, parce qu’il s’y prépare depuis trente ans.
Il explique que la coupure vient d’en haut, que c’est toujours par le réseau que ça commence, et que sa belle-sœur avait été prévenue en 2011.
21 h 48. Derrière le second véhicule, dix-neuf instruments sont morts en même temps et le groupe électrogène de secours ne repart pas. Plus de gradiomètre, plus d’interféromètre, plus de mesure de masse.
Agathe Vilmont, directrice de mission, se retrouve exactement aussi renseignée que n’importe qui d’autre dans cette impasse.
Elle s’assoit sur le marchepied du véhicule.
Léo Vernet s’assoit à côté d’elle. Il ne dit rien pendant un moment.
— Tu aurais dû donner le chiffre.
— Je sais.
Il ne dit pas ce n’est pas ta faute, parce que ce serait faux, et parce qu’en six ans il n’a jamais rien eu à lui dire de faux.
Il pose sa main à plat sur le marchepied, entre eux deux. Son cœur bat très fort.
Elle ne la prend pas.
Elle ne l’écarte pas non plus, et ils restent comme ça pendant les quatre minutes qui suivent, ce qui, pour eux, en six ans, constitue un événement considérable.
21 h 52. Neuvième signal.
Et c’est là que ça bascule.
Depuis dimanche, à chaque signal, cinquante-huit personnes regardaient l’objet.
Il n’y a plus d’objet à regarder.
Trente-huit faisceaux se lèvent en même temps et se braquent, non pas vers le jardin du 17, mais sur les visages autour, et chacun se met à chercher celui qui n’aura pas eu la bonne réaction, celui qui n’a pas sursauté, celui qui a sursauté trop tard, celui qui regardait ailleurs, si bien que chacun comprend dans la même seconde qu’une lampe est en train de tenir son propre visage.
Rien ne bouge.
21 h 55. Une femme du 23 crie.
Elle dira le lendemain qu’elle a vu quelqu’un traverser le jardin du 4.
Un homme du 15 dira qu’il a vu quelque chose passer la haie, dans l’autre sens.
Un adolescent du 6 dira que ça marchait debout. Sa mère dira que ça glissait.
Il y eut cette nuit-là, entre dix et quarante témoins d’une chose qui traversa un jardin.
Aucun de leurs récits n’est compatible avec un autre.
Tous sont sincères.
21 h 58. Trois lieux différents, à la même minute.
Le Clos des Alouettes passa de deux à trois en moins de trois minutes, sans instrument, sans mesure, et sans s’en apercevoir.
21 h 59. Le mot circule. Il ne met pas quarante secondes.
— Chez les nouveaux !
La foule scanda et se dirigea vers son propre drame.
***

Relevé 12. Trente-huit lampes

Ils furent trente-huit devant le numéro 4 à 22 h 03.
Ce n’était pas une foule décidée, et c’est le plus difficile à admettre. C’étaient des voisins avec des lampes torches, qui n’avaient pas dormi depuis trois nuits, qui avaient peur, et à qui on avait donné la veille un papier, une couleur de bracelet et un seuil à 37,2.
Quelqu’un frappa, puis frappa plus fort, puis demanda simplement à Julien Renaud de sortir pour qu’on puisse vérifier.
Vérifier quoi, aucun d’eux n’aurait su le dire : le thermomètre était resté sur la table du point de contrôle, avec les bracelets, dans le noir.
Les volets restèrent fermés. On voyait de la lumière par en dessous : une bougie.
À 22 h 09, un homme fit le tour par la gauche pour aller voir le jardin de derrière. C’était Rémi Pujol. Il n’y allait rien vérifier : il y allait pour l’angle que personne n’aurait.
Son téléphone était déchargé depuis 21 h 40. Pas d’appareil, pas de flash, pas de témoin.
Il était accroupi contre la haie mitoyenne quand quelque chose passa devant lui.
À moins de deux mètres.
Il ne cria pas, ne recula pas, ne se releva pas, n’eut aucun réflexe d’aucune sorte et découvrit à cette occasion qu’il n’en aurait jamais eu, et pendant que ça traversait le jardin sans presque faire de bruit, en déplaçant seulement l’air devant lui, avec cette odeur sèche et minérale de mur de cave en été, il resta accroupi contre une haie taillée à un mètre soixante, les deux mains à plat dans l’herbe, à regarder passer la seule chose qu’il ait jamais eu envie de voir.
Rémi Pujol resta accroupi longtemps après que ce fut passé.
Il détenait enfin quelque chose de certain, et c’était la seule chose au monde qu’il n’avait plus le droit d’écrire.
***
Charles Delmas se tenait au milieu de l’impasse, à douze mètres, les mains dans les poches.
Il ne dit pas un mot pour les encourager.
Il ne dit pas un mot pour les arrêter.
***
Agathe Vilmont arriva la première.
Elle se plaça devant le portail et parla fort, ce qu’elle n’avait pas fait de la semaine.
— Aucune mesure effectuée depuis dimanche n’établit la présence d’un organisme vivant à l’intérieur ou à l’extérieur de cet objet. Les variations relevées portent sur une masse. En l’état, il n’existe aucun élément permettant de conclure dans un sens ou dans l’autre.
Elle avait raison sur chaque mot. Personne ne bougea.
— Et les quarante-trois kilos ?
— Une variation de masse n’est pas un être vivant.
— C’est quoi, alors ?
— Je ne sais pas.
Un homme du 15 leva sa lampe à hauteur de son visage, sans agressivité, presque poliment.
— Madame, vous ne dites plus rien depuis lundi.
Elle avait dans sa poche une tablette morte contenant deux chiffres que personne au monde ne connaissait, et une excellente raison de les avoir gardés.
Elle ne trouva pas un mot à opposer à ça. Elle recula d’un pas.
Trente-huit lampes reprirent leur position.
***
Philippine Ravel arriva à 22 h 11.
Elle se plaça entre le portail et les trente-huit lampes, en imperméable, avec un carnet.
— Vous êtes sur une propriété privée. Article 544 du code civil.
Rien ne se passa.
Elle avait passé onze ans à croire qu’une phrase pareille, dite au bon moment avec la bonne référence, produisait un effet. Elle venait de découvrir que non.
Alors elle fit autre chose.
Elle ouvrit son carnet, releva la tête, et se mit à lire à voix haute.
— Monsieur Anceaume, numéro 15. Madame Vasseur, numéro 24, et monsieur Vasseur. Monsieur Talbot, numéro 19, avec votre fils. Madame Aubert, numéro 6.
Un faisceau descendit vers le sol.
— Madame Chauvel, numéro 11, carillon éolien, quarante-deux tubes. Monsieur Delmas, numéro 12, banderole, neuf jours. Monsieur Riquet, numéro 3, portail non conforme depuis 2021, et je n’ai jamais rien fait.
Elle tourna une page.
— Je vous connais tous. Vos numéros de lot, vos dates d’installation, la couleur de vos volets et le prénom de vos enfants. Je note tout depuis onze ans. Vous m’avez toujours trouvée insupportable et vous aviez raison.
Elle referma le carnet.
— Alors demain matin, quand tout ceci sera terminé, il n’y aura personne au Clos des Alouettes pour dire qu’on ne savait pas qui était là.
Une foule est faite d’anonymat. C’est même sa seule matière première.
Il y eut trois secondes de silence complet.
Puis, du fond, une voix :
— Marcel Dimarse, numéro 21.
C’était Marcel. Il s’était nommé lui-même, parce qu’il attendait son tour et qu’on ne l’avait pas appelé.
— Présent, ajouta-t-il.
Quelqu’un rit. Ce fut un rire bref, honteux, et il fit ce que ni le code civil ni onze ans de procès-verbaux n’avaient réussi à faire.
Il fallut environ quatre minutes pour que les trente-huit lampes redeviennent des voisins gênés, puis douze, puis trois qui restèrent par principe et finirent par rentrer.
***
À 22 h 50, la porte du 4 s’ouvrit de vingt centimètres.
Inès Renaud, en robe de chambre, une bougie à la main. Elle ne remercia pas.
— On a poussé la table de la cuisine contre la porte. Elle pèse quatre kilos.
Philippine ne répondit rien.
— On a cherché une pièce sans fenêtre. Il n’y en a pas.
Elle referma la porte. On entendit la table qu’on remettait en place.
Philippine Ravel resta devant le portail du 4 jusqu’à une heure du matin.
Elle avait commencé cette histoire, le samedi, en verbalisant un portail bleu.
Elle la finissait debout devant le même portail, pour empêcher qu’on l’ouvre.
Elle n’y vit aucune ironie. Elle avait autre chose à faire.

Chapitre 5. OVNI contre O.V.N.I.

Relevé 13. La grue entre dans l’impasse

Le courant revint à 23 h 40. Le groupe électrogène de la mission redémarra un quart d’heure plus tard ; Agathe Vilmont relança les acquisitions et laissa tourner.
2 h 31. Les deux hommes de garde au point de contrôle virent arriver les gyrophares orange par la route du silo.
Ils firent ce pour quoi on les avait postés là : ils prévinrent.
Les talkies du Comité de défense terrestre, achetés le mardi pour surveiller une créature, réveillèrent le Clos en six minutes.
2 h 40. Le convoi s’arrêta devant la table de deux mètres.
Une grue mobile de trente-cinq tonnes, GROUPE VALLERAND en lettres blanches sur la portière. Un semi avec un berceau de transport. Un fourgon de gendarmerie. La berline grise.
Ils s’arrêtèrent parce qu’il y avait une table en travers de la seule entrée du lotissement, et deux hommes derrière la table.
Le point de contrôle installé pour empêcher un étranger d’entrer venait de bloquer un promoteur.
Personne, cette nuit-là, ne releva.
***
2 h 44. Quarante-trois personnes dans l’impasse. Robes de chambre, parkas sur pyjamas, chaussures de sécurité.
À une extrémité : la grue, Vallerand, le maire, six gendarmes, le chef de manœuvre. À l’autre : Philippine, Agathe, Catherine Delmas, Rémi Pujol, Marcel, Paméla, les Renaud, les Bricard, Anceaume et une trentaine d’habitants.
Entre les deux, cent dix mètres de bitume et un lampadaire sur deux, parce que le transformateur n’avait été rétabli qu’à moitié. Philippine s’avança de dix pas.
— Article 7 du règlement intérieur. Aucun véhicule de plus de trois tonnes cinq ne peut emprunter la voie commune sans autorisation des deux tiers de l’Observatoire.
Vallerand posa une chemise cartonnée sur un capot.
— Convention signée par la commune, mardi 23 h 40. Article 713 du code civil.
— L’article 713 concerne les biens sans maître. Il ne concerne pas les voies privées d’un lotissement. Vous avez acheté la chose. Vous n’avez pas acheté la rue.
— Il y a péril, madame.
— Alors vous avez un arrêté. Montrez-le-moi.
Le maire regarda ses mains. Il ne souriait plus. C’était la première fois de la semaine.
***
2 h 50. Philippine se retourna vers l’impasse.
— Assemblée générale extraordinaire de l’Observatoire. Séance ouverte à 2 h 50. Point unique : autorisation de circulation d’un véhicule de trente-cinq tonnes sur la voie commune.
— Vous n’allez pas faire ça maintenant, dit le maire.
— Monsieur Anceaume, vous comptez.
On vota à main levée, en robe de chambre, sous un lampadaire, à trois mètres d’une grue mobile.
Vingt-neuf contre. Quatre pour. Trois abstentions.
Paméla Perrin avait voté contre, comme vingt-huit autres, et personne ne l’avait regardée le faire. Quand Philippine chercha de quoi écrire, ce fut elle qui sortit un stylo de la poche de son manteau et le lui tendit, sans un mot, comme on tend un outil à quelqu’un qui travaille.
Philippine rédigea le procès-verbal sur le capot d’une voiture, à la lampe de téléphone. Elle le fit signer par onze personnes.
Puis elle le signa.
C’était le deuxième procès-verbal d’assemblée qu’elle tenait cette semaine.
Le premier, elle avait refusé.
***
Le chef de manœuvre lut le document. Le relut. Appela son patron.
Pas d’autorisation valable sur une voie privée ; sans autorisation, pas de couverture ; sans couverture, il ne levait rien. Ce ne fut pas du courage : ce fut un homme de cinquante-deux ans qui refusait de perdre son agrément pour une grue à trois heures du matin.
Vallerand se tourna vers Agathe Vilmont.
— Madame, l’autorisation technique de manutention, c’est vous.
— Non.
— Motif ?
Agathe monta sur le pare-chocs du véhicule de mission, pour être vue, ce qu’elle n’avait pas fait une seule fois en quatre jours.
— Masse inconnue. Dimanche, cet objet a perdu quarante-trois kilos. Mardi soir, quatre-vingt-onze. Il y a une heure, cent trente-sept. Trois méthodes indépendantes. Je ne l’explique pas.
Silence dans l’impasse.
— Et je ne sais pas où ils sont passés.
Dans les quarante-trois personnes, une voix dit, très bas :
— Trois.
Une autre, à côté :
— On avait dit trois.
Alors seulement Agathe Vilmont comprit ce qu’elle venait de faire.
Elle avait passé quatre jours à refuser de donner des chiffres pour ne pas armer des gens qui cherchaient quelqu’un. Elle venait de leur fournir, en une phrase, la seule chose qui leur manquait : une confirmation scientifique.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
Personne ne l’entendit. Ils étaient déjà en train de se le répéter les uns aux autres. Elle redescendit du pare-chocs.
— Vous voulez soulever ça avec une grue de trente-cinq tonnes, dans une impasse de cinq mètres quatre-vingts, sans savoir ce que ça pèse. Non. Faites-moi arrêter si vous voulez. Non.
***
2 h 58. Antoine Vallerand traversa les cent dix mètres à pied, seul, et s’arrêta devant Philippine Ravel.
— Quatre cent soixante. Valable douze heures.
— Vous n’êtes pas fatigué ?
— Jamais.
***
3 h 02. Charles Delmas s’avança vers les gendarmes, les deux mains levées, dans la posture de l’homme qui va apaiser.
« Écoutez-moi. Au nom des familles de ce quartier, et au nom de ma femme, je dis que…
— Tu ne parleras pas en mon nom. »
Catherine avait dit cela d’une voix normale. Le volume d’une phrase qu’on prononce dans une cuisine.
Ce n’était pas une révolte soudaine. C’était une accumulation. Depuis dimanche, elle avait regardé Philippine tenir devant une foule, Agathe reprendre chacune des phrases qu’on déformait, Paméla revenir chaque fois que les autres transformaient sa parole en plaisanterie, en preuve ou en marchandise. Catherine les avait toutes filmées. À force de les voir défendre leur propre version d’elles-mêmes, elle avait fini par reconnaître l’instant où on lui retirait la sienne.
Charles venait de le faire en cinq mots : au nom de ma femme.
Il se retourna. Il ouvrit la bouche. Il attendit la suite.
Parce qu’il y a toujours une suite. Un développement, un reproche, quelque chose d’assez large pour qu’on puisse le reprendre et le retourner.
Il n’y en eut pas. C’était toute la phrase.
Il resta le bras à moitié levé, puis il le baissa. Il ne dit plus un mot de la nuit.
Catherine rangea son téléphone dans la poche de son manteau. C’était la première fois depuis dimanche qu’elle assistait à quelque chose sans le filmer.
***
3 h 09. Vallerand n’avait pas bougé.
— Madame Ravel. Nous avons une convention, une grue et une équipe. Vous avez un règlement intérieur d’association de lotissement. Vous mesurez la disproportion.
— Parfaitement.
Elle remonta l’impasse et vint se placer devant la calandre, à un mètre.
— Mardi soir, je vous ai demandé de choisir devant témoins. Vous avez hésité une demi-seconde. Je vous repose la question ici, devant quarante-trois personnes et deux caméras.
Elle leva la main gauche.
— Si c’est un objet, il est sur ma propriété.
Elle leva la main droite.
— Si c’est un domicile, vous n’avez aucun mandat.
Elle laissa retomber les deux.
— Dans les deux cas, votre grue recule.
Antoine Vallerand la regarda longuement.
Il avait, techniquement, quatre ou cinq réponses possibles, et il en trouva probablement une.
Mais il était 3 h 16, et il ne restait plus une seule seconde disponible dans cette histoire pour quoi que ce soit d’humain.
À 3 h 17, l’objet se mit à vibrer.
***

Relevé 14. Le départ

Il ne fit pas de bruit.
C’est ce que tout le monde raconta ensuite, et pour une fois tout le monde raconta la même chose : il n’y eut pas de bruit.
La vibration dura une vingtaine de secondes. À peine visible. Comme une chaleur au-dessus d’une route.
Puis l’objet se décolla du sol.
Il monta lentement. À la vitesse d’un ascenseur dans un immeuble de trois étages.
Personne ne bougea. La grue resta arrêtée devant la table de deux mètres, moteur tournant, gyrophares allumés, absolument inutile.
Il n’y eut pas de porte. Pas de rampe. Pas de lumière descendante. Pas de silhouette dans une lumière descendante. Pas de message, pas de signe, pas de geste vers qui que ce soit.
***
Voici ce que quatre personnes déclarèrent, séparément, dans les quarante-huit heures qui suivirent.
Philippine Ravel a déclaré qu’à 3 h 17, au moment où l’objet a commencé à vibrer, quelque chose a traversé son jardin en sens inverse, du trou dans la haie vers la base de l’objet, en passant sur l’emplacement de ses trois rosiers. Elle n’a pas su dire quelle taille, et a précisé spontanément qu’elle était debout depuis vingt-deux heures.
Agathe Vilmont a consigné le dernier relevé exploitable avant le décollage, pris à 3 h 17 et 12 secondes, alors que l’objet reposait encore au sol : une masse égale, à la marge d’erreur près, à celle du dimanche matin.
Cent trente-sept kilos étaient revenus.
Elle n’a jamais écrit revenus. Elle a écrit : valeur initiale rétablie. Interrogée plus tard, elle a répondu qu’un instrument mesure et qu’un instrument ne raconte pas.
Rémi Pujol a juré, devant six personnes, qu’il avait reconnu ce qu’il avait vu la veille dans le jardin du 4.
Personne ne lui a demandé ce qu’il faisait, la veille, dans le jardin du 4. Il a compris à cet instant que la question ne lui serait jamais posée, et que c’était la peine exacte.
Paméla Perrin a fermé les yeux. Elle les a gardés fermés pendant toute l’ascension, elle a prié très fort pour sa culotte, debout au milieu de l’impasse, jusqu’à ce que quelqu’un lui touche le bras pour lui dire que c’était fini. Elle n’a rien déclaré du tout.
***
L’objet s’éleva au-dessus des toits, dépassa l’antenne du numéro 22, s’immobilisa quelques secondes à une hauteur qu’aucun instrument ne parvint à établir.
Puis il n’était plus là.
Pas de traînée, pas d’éclair. Il était là, et ensuite il n’y était plus, et l’écart entre les deux ne fut mesuré par personne, y compris par les quatre laboratoires présents, ce dont Agathe Vilmont parlait encore des années plus tard avec une contrariété intacte.
Il ne dit pas ce qu’il était.
Il ne dit pas d’où il venait, ni pourquoi il s’était posé là plutôt que dans un champ ou au milieu de l’océan. Il ne dit pas si quelque chose en était sorti, ni si quelque chose y était rentré, ni combien.
Il ne dit pas non plus ce qui était arrivé à Paméla Perrin, qui était la seule chose que quelqu’un, dans cette impasse, avait le droit de savoir.
***
Il resta, dans le jardin du 17, un cercle d’herbe grise de quatre mètres cinquante, et trois rosiers couchés contre la haie, là où deux agents municipaux les avaient tirés le dimanche matin pour dégager l’angle de vue.
La grue mit quarante minutes à ressortir, en marche arrière, parce qu’il n’y avait pas la place de faire demi-tour.
Sur le panneau de la placette, la liste du mardi soir était toujours affichée.
Cinquante-six noms au-dessus du trait. Deux en dessous.
Il fallut attendre le lendemain, en fin de matinée, pour que quelqu’un la décroche.

Epilogue. Ce qui reste

La commission d’enquête rendit son rapport onze mois plus tard. Deux cent quarante pages.
Elle n’établit rien.
Elle recense trente et un témoignages d’une forme aperçue la nuit du mercredi et constate qu’aucun n’est compatible avec un autre. Elle attribue la panne à un transformateur de 1993, ce que personne ne croit encore. Elle reproduit en annexe les relevés d’Agathe Vilmont, que trois laboratoires ont contestés et qu’elle n’a jamais retirés.
Sur le manteau de Paméla Perrin, le laboratoire a conclu à un échantillon non exploitable : dépôt frotté par un vêtement posé sur ses épaules, prélèvement effectué plus de trois heures après les faits, transport sans conditionnement réfrigéré.
***
Le thermomètre fut rapporté à la pharmacie le vendredi. Il n’était pas défectueux.
Il reste à Corinne Bricard deux cent quatre bracelets, tous blancs.
Aucun habitant du Clos n’a jamais reconnu avoir tenu la table du point de contrôle.
***
Antoine Vallerand n’a pas perdu.
Le Centre européen du premier contact a ouvert au printemps, à trois kilomètres du Clos. Il n’y a pas d’objet dedans : une boutique et une reconstitution en résine de quatre mètres cinquante. Quarante mille visiteurs la première année.
Il a fait porter à Philippine Ravel une dernière offre écrite. Deux cent soixante mille.
Il n’avait jamais acheté sa maison. Il avait acheté ce qu’il y avait dans son jardin, et il n’y avait plus rien.
Jean-Baptiste Mercier a été réélu l’année suivante avec 51,2 %, sur le slogan Vaux-Ferrand, terre de contact.
Rémi Pujol a publié en septembre quatorze mille signes sur les quatre jours du Clos, où il cite son propre titre du lundi et le désigne comme le point de départ.
C’est le meilleur texte de sa carrière. Il a fait dix-neuf fois moins de vues que trente pixels flous.
Il n’a jamais écrit ce qu’il a vu dans le jardin du 4. Il l’a raconté une fois, un an après, à Paméla Perrin, la seule à pouvoir le croire et la seule à savoir ce que ça coûte.
Agathe Vilmont a demandé sa mutation en janvier, pour un service où l’on ne parle à personne. Léo Vernet s’est porté candidat au même poste, deux échelons en dessous du sien, et l’a obtenu. Sur ce qui s’est passé cette nuit-là sur le marchepied du véhicule de mission, ni l’un ni l’autre n’a jamais rien ajouté, et c’est probablement tout ce qui s’y est passé.
Paméla Perrin habite toujours au Clos et a demandé qu’on ne l’interroge plus. Cette fois, on a fini par obéir.
Marcel Dimarse a été invité neuf fois et a cessé d’en parler. Il avait passé trente ans à vouloir qu’on le croie ; il a découvert que ça ne changeait rien.
***
Inès et Julien Renaud sont restés six mois.
Ils ont vendu en octobre, sans perte, à un couple venu de Blois, qui a repeint le portail dès le premier week-end. En gris ardoise, conforme au nuancier. Personne ne le leur avait demandé.
On les appelle « les nouveaux ».
***
Catherine Delmas a regardé ses images en juillet.
Quatre jours. Onze heures et quarante minutes filmées à la demande de Charles.
Elle y a trouvé son mari sous tous les angles, des cortèges, des bougies en plein jour et cinq cents bracelets de couleur.
Elle n’y apparaît pas une seule fois.
La semaine la plus violente de sa vie, et elle n’est nulle part parce qu’elle tenait l’appareil.
Le 3 août, elle a tout mis en ligne. Sans montage. Sans titre.
Six mille vues. Deux voisines ne lui parlent plus. Un homme du 15 lui a écrit quatre pages pour expliquer qu’on l’avait mal compris, en parlant de lui-même.
Elle n’a pas quitté Charles mais il écrit ses textes lui-même.
Ils sont beaucoup moins bons.
***
Dans le jardin du 17, il y a toujours un cercle de quatre mètres cinquante où l’herbe ne repousse pas.
Philippine Ravel tond autour.
Les chiens du Clos ne le traversent pas.
On a essayé plusieurs fois. Ils font le tour.
***
L’assemblée générale ordinaire s’est tenue un samedi de fin d’après-midi sur la placette, c’est-à-dire à l’endroit où, depuis 1993, personne ne s’était jamais assis.
Il n’y avait pas assez de places. Chacun apporta sa chaise.
Des pliantes de camping, deux tabourets, une chaise de bureau à roulettes qui ne roulait pas sur le gravier, et le fauteuil en osier de madame Aubert, transporté à quatre.
Quarante-neuf personnes. Le quorum était de dix-huit.
Point un. Modification de l’article 1 des statuts.
L’Observatoire a désormais pour objet de conserver et de rendre publics les procès-verbaux de tout ce qui se décide au Clos. Il lui est interdit d’établir, de tamponner ou d’afficher toute liste d’habitants fondée sur leur date d’arrivée.
Adopté par quarante-sept voix pour et deux abstentions.
Point deux. Suppression de l’article 12, hauteur maximale des haies. Adopté par quarante-huit voix pour et une contre.
Point trois. Sort de la liste affichée le mardi soir sur le panneau de la placette.
Une voix demanda qu’on la brûle. Plusieurs approuvèrent.
Philippine Ravel sortit d’une pochette une feuille A4 à deux colonnes, marges régulières, emplacement à tampon en haut à droite.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on ne détruit pas une pièce. On la classe.
Elle la remit dans sa pochette.
— Elle sera versée aux archives de l’Observatoire, cote 2026-14, consultable par tout habitant qui en fait la demande. Y compris dans trente ans. Y compris par des gens qui n’étaient pas là.
Personne ne vota. Ce n’était pas soumis au vote.
***
Le Clos des Alouettes n’est pas devenu harmonieux.
Le groupe Facebook produit une dénonciation tous les dix jours, et les Bricard ne parlent plus aux Vasseur pour une histoire de gouttière sans aucun rapport avec l’espace.
Philippine Ravel est restée exactement aussi rigoureuse.
À la fin de la séance, la nuit tombait sur la placette et les gens repliaient leurs chaises.
Elle ferma son classeur et dit, comme elle le disait toujours :
— Et je rappelle une dernière fois que ceci n’est toujours pas une amicale.
Catherine Delmas, qui pliait la sienne, répondit sans lever la tête :
— Pas encore.
Philippine Ravel ne sourit pas tout à fait.
Mais elle ne la corrigea pas.
103 mots Participation reçue

Pourtant, il était bien là

Pourtant, il était bien là
L’arrosoir rempli d’eau
Posé dans le jardin

La fumée encombrait l’air
Le ciel devenait sombre
Des sirènes hurlaient sans fin
Un crépitement sourd s’avançait

J’ai attrapé l’anse
Versé l’eau sur la fleur bleue
Celle que tu m’avais offert

La sirène a retenti
Mon téléphone a sonné
Alerte, il fallait partir
J’ai lâché l’arrosoir

Le ciel virait au rouge
Les flammes écorchaient les cimes
Le feu s’approchait

Pourtant, il était bien là
L’arrosoir calciné
Posé dans le jardin
L’anse avait cédé

Arrosoir, passoire d’eau
Qui s’éparpille sur le sol brûlé
La fleur bleue évanouie

Il restera là


Angela CARI
2123 mots Participation reçue

Le grain de beauté

Des cartons, des cartons, et encore des cartons. Ils s’étalent dans toute la pièce, recouverts par une épaisse couche de poussière. À chaque fois que j’en déplace, un petit nuage gris se soulève et me fait tousser.
J’ai toujours passé mes étés dans la maison de ma grand-mère, pourtant, je n’ai presque jamais mis les pieds dans le grenier. Et pour cause ! Je peine à mettre un pied devant l’autre au milieu de ce dépotoir.
Mais cette maison est tout ce qu’elle a laissé en nous quittant, et tous ces cartons remplis de souvenirs en font partie. Alors, sans rechigner, je continue de les trier.
Il y a de tout : des objets si vieux que, pour la plupart, j’ignore de quoi il s’agit, des piles de vêtements qui n’ont jamais servi, des dizaines d’albums photos. Ma mère n’a pas voulu que je les ouvre pour les regarder en premier. Elle ne le montre pas, mais la mort de Mamie l’a beaucoup touchée, je le sais.
Alors que je déplace un carton, un petit bout de papier s’en échappe et se dépose sur le sol sans un bruit. Curieux, je m’en saisis. Il s’agit d’une photo en noir et blanc. Une femme en robe sourit à la caméra. Je la reconnais aussitôt : ma mère. Un sourire m’échappe tandis que je détaille le cliché.
La joie illumine son visage, et la photo est légèrement floue à cause du mouvement de ses jupons. Ses cheveux clairs volent derrière elle. Elle paraît si jeune.
Je retourne la photo. Une simple date y est écrite et je reconnais l’écriture de ma grand-mère.
19 mai 1958
Soit un peu plus de deux mois avant ma naissance. Une pointe d’émotion me saisit. Sans trop réfléchir, je la glisse dans ma poche et me remets au rangement.

***

Je m’affale sur le lit qui rebondit sous mon poids. Ma mère me crie « Bonne nuit ! » depuis le salon, et j’entends ses pas s’éloigner dans le couloir.
Nous avons décidé de passer quelques jours dans la maison de Mamie pour s’occuper du tri et du ménage. Ma mère est fille unique, et nous n’avons pas de lien avec le reste de la famille. Alors, tout le travail nous revient.
Fatigué, je laisse mes yeux dériver sur les murs de la petite chambre dans laquelle je me trouve. C’est là que j’ai passé mes étés. Elle en porte encore les traces : des vieux posters, un poste de musique cassé, des bandes dessinées entassées dans un coin. Je me lève pour me déshabiller, et un froissement m’arrête. Délicatement, je sors la photo de ma poche. Je l’avais complètement oubliée. Je souris à nouveau en voyant ma mère si jeune, si heureuse. Sa robe lui va à merveille : elle ceint sa taille à la perfection et les manches flottent autour d’elle. Attendri, je la pose sur la table de chevet, et sans plus attendre, je me mets au lit. Le sommeil me gagne peu à peu.

***

Mes yeux s’ouvrent soudainement, juste avant de sombrer totalement. Ils dérivent vers la photo, que je distingue seulement grâce à un rayon de la lune.
Ma mère n’est pas enceinte dessus.

***

— J’y vais Émilien, à tout à l’heure !
La voix de ma mère me sort du sommeil, et je n’ai pas le temps de répondre avant que la porte ne claque. Je me redresse et mon regard est aussitôt attiré par le cliché qui repose sur la table de chevet.
Un frisson me parcourt aussitôt. Je m’en saisis, sors de ma chambre et dévale les escaliers à toute vitesse. Le temps que j’arrive dans le jardin, c’est trop tard : je vois la voiture de ma mère partir au loin.
— Merde.
Je n’ai qu’à attendre son retour, mais la question m’obsède. Elle a hanté mes rêves toute la nuit.
Pourquoi ma mère n’est pas enceinte sur cette photo ?
Je me frotte les yeux et retourne dans la maison. Des milliers d’hypothèses m’assaillent, et je ne sais pas quoi penser. Est-ce ma grand-mère qui s’est trompé sur la date ? C’est le plus probable. Pourtant, j’ai du mal à imaginer Mamie, si méticuleuse, inscrire quelque chose d’aussi précis et se tromper.
Une autre possibilité que je refuse d’envisager ne veut paspie me laisser en paix.
Et si… et si j’étais adopté ? Depuis tout ce temps ? Non, impossible. Je ressemble trop à ma mère. Nous avons les mêmes cheveux blonds, le même nez légèrement recourbé, le même grain de beauté sur la main droite.
Ce grain de beauté, c’est notre signe distinctif, rien qu’à nous. Il est rare d’en avoir sur cette partie du corps, et les nôtres sont similaires en tout point : la taille, la forme, la couleur, l’emplacement. Tout.
Mais alors, pourquoi ?
Je me prends la tête entre les mains. Une migraine monte. Ce n’est probablement qu’une simple erreur. J’ai loupé un détail, voilà tout. Mais cette photo ne devrait pas exister. C’est impossible. Pourtant…

***

J’entends les pneus crisser sur les graviers. Je me redresse aussitôt, la photo toujours en main, et dévale les escaliers. Je n’ai jamais autant attendu le retour de ma mère.
Je l’attends de pied ferme devant la porte de la maison familiale.
— Tout va bien ? s’inquiète-t-elle en remarquant ma mine soucieuse.
Je ne l’aide pas à prendre les sacs de course, et me contente de lui plaquer la photo devant le visage. Ses yeux se plissent d’abord, signe de son incompréhension. Puis, soudain, ils s’écarquillent.
— Où as-tu trouvé ça ?
Sa voix n’est qu’un souffle.
— Donc tu sais de quoi il s’agit, je réplique avec un ton plus sec que je ne l’aurais voulu. Pourquoi tu n’es pas enceinte sur cette photo ? Alors que je suis né quelques mois après à peine ?
Le visage habituellement doux et lumineux de ma mère se ferme. Pire, je vois de la colère au fond de ses yeux. Ma mère ne s’énerve jamais.
Les sacs de course lui échappent des mains et s’écrasent sur le sol. Elle m’arrache la photo des mains.
— Je t’ai dit de ne pas regarder les photos, s’écrie-t-elle.
Je recule, choqué par son ton.
— Je n’ai pas regardé, elle a glissé d’un carton. Répond à ma question !
— C’est une erreur. Une simple erreur. Ne pose plus de questions.
Alors qu’elle me dépasse, je lui attrape vivement le bras pour l’arrêter. Le regard emplit de haine qu’elle me lance me cloue sur place. Qu’est-ce qui lui prend ? Je ne la reconnais plus. Je déglutis et la lâche.
Tandis que je reste immobile sur le perron, j’entends au loin la porte de sa chambre claquer.

***

Je fouille dans les cartons sans m’arrêter. Elle ne veut pas me donner de réponses ? Tant pis, je les trouverai moi.
Son regard empli de rage me hante. Je ne l’avais jamais vu comme ça. J’en ai presque… peur.
Elle n’est pas sortie de sa chambre depuis trois heures. J’ai passé ce temps à ruminer dans la mienne, à tourner en rond, sans oser aller la déranger. Mais j’en ai eu assez.
Me voilà de nouveau face à tout cet amas de cartons plein de poussière.
J’empile tous les albums photos que je vois. Pas question de les ignorer, cette fois. Une fois toutes mes trouvailles réunies, je m’assois confortablement, du moins autant que c’est possible au milieu de ce bazar.
J’ouvre la première page de l’album au sommet de la pile.
Une unique photographie me fait face. Je reconnais ma mère dessus, qui devait être encore plus jeune que sur la précédente.
Mais surtout, elle n’est pas seule.
Elle tient par la main une copie conforme d’elle-même.

***

Je cligne plusieurs fois des yeux, comme pour vérifier que ce n’est pas mon esprit qui me joue des tours.
Mais non. Les deux visages identiques me fixent en souriant, figés sur le papier.
— Bordel…
Des sueurs froides coulent sur mon front tandis que j’ouvre violemment l’album photos et que j’en parcours les pages. J’y trouve des dizaines de clichés de famille, tout ce qu’il y a de plus normal. Sauf que ma mère est parfois en double sur les photos.
— Je te dois quelques explications.
Je bondis sur mes pieds et manque de hurler. Je me retourne et découvre ma mère sur le palier du grenier. L’obscurité, seulement troublée par les quelques rayons qui percent la petite fenêtre, fait danser les ombres sur son visage. Une sensation de malaise m’envahit.
Elle m’observe un instant, puis soupire.
— Je suis désolée de ne t’en avoir jamais parlé. C’est un sujet… délicat.
¬— Tu as une jumelle, c’est ça ? je souffle.
— J’avais, oui. On a toujours été très proches. Mais elle était… elle souffrait de problèmes psychologiques. Mamie n’a jamais voulu le reconnaître, et c’est d’ailleurs pour ça qu’elle s’échine à garder ces vieilles photos, mais ma sœur était dangereuse.
— Dangereuse ? je balbutie.
Je crois voir une larme perler au coin des yeux de Maman.
— Oui. Ça a empiré avec l’âge. Et un jour… et bien, j’ai annoncé que j’étais enceinte. Elle est entrée dans une colère noire. Elle avait toujours rêvé d’un enfant, sauf que sa folie éloignait tous les hommes qu’elle rencontrait.
Elle fait une pause, me laissant assimiler tout ce qu’elle me raconte.
— C’est juste après ta naissance que Mamie a bien voulu reconnaître le danger qu’elle représentait. On l’a fait interner. On avait peur… qu’elle t’enlève.
— Pardon ? Je m’exclame.
Tout cela me semble insensé.
— Elle te convoitait, dans sa folie et sa jalousie. Elle voulait me tuer, ainsi que ton père.
Je pense avec une pointe de tristesse à ce père que je n’ai jamais connu. Il est mort peu après ma naissance, à ce que m’a dit ma mère.
— Et qu’est-elle devenue ?
— Elle est morte peu de temps après à l’hôpital.
Je me prends la tête entre les mains, complètement perdu.
— J’aurais dû t’en parler. Mais c’était plus facile d’éloigner tous ces souvenirs. Et c’est devenu un sujet tabou dans la famille.
Tremblant, je me saisis d’une photo où on les voit souriantes, côte à côte. Elles sont encore adolescentes, et aucun élément ne me permettrait de les différencier.
Mes yeux s’arrêtent pourtant sur leurs mains. Je les effleure doucement. Chacune a un grain de beauté sur une main.
— C’était notre petite différence, souffle ma mère. Je l’avais sur la main droite, et elle sur la gauche.
Incapable de parler, je me perds dans la contemplation de cet étrange cliché. J’entends les bruits de pas de ma mère s’éloigner, me laissant seul avec toutes mes questions.
J’ai l’impression de devenir fou. Ma mère avait une jumelle dangereuse et violente ? Ça semble trop gros.
Pourtant, j’en ai la preuve sous les yeux.

***

Deux heures se sont écoulées. J’ai fouillé le garage de fond en comble. Des dizaines de photos de ma mère et de sa sœur sont étalées sur le parquet. Identiques sur chacun des clichés, à l’exception du grain de beauté. Sur la main droite pour ma mère, sur la gauche pour sa sœur.
Je n’en ai trouvé aucune d’elles ensembles juste avant ma naissance. Ça paraît logique, étant donné les tensions qu’il y avait entre elles.
J’ai aussi trouvé des carnets appartenant à Mamie. Elle confirmait les propos de ma mère. Des années durant, elle a inscrit ses craintes sur du papier. Les crises de folies, la violence de la sœur de ma mère.
Tout y est.
Que serait-il arrivé si elle m’avait réellement enlevé ?
Non, je ne dois pas penser à ça.
Un frisson me parcourt malgré moi.
Une pointe d’émotion me saisit lorsque je lis les mots à la fin d’un carnet. Mamie y exprime toute sa joie, tout son bonheur à l’idée d’être grand-mère. Quelle joie cela doit être de voir sa fille enceinte !
Je souris en voyant la petite photo qui accompagne son texte. J’y vois ma mère souriante, radieuse. Son ventre rond dépasse de sous son haut.
Voilà donc ma mère avant ma naissance. La première photo que j’ai trouvée montrait en fait sa sœur jumelle, dont le ventre demeurait plat.
Je contemple le cliché. Sa main est délicatement posée sur son ventre.
Une sueur glacée m’envahit. Sans mettre le doigt dessus, je sens un puissant malaise qui m’étreint. Je déglutis et observe la photo plus en détails, cherchant la source de cette tension.
Mes yeux sont attirés par un petit point. Je manque de défaillir.
Un grain de beauté orne la main posée sur son ventre. Sa main gauche.
Il n’aurait pas dû s’y trouver.
Pourtant, il est bien là.
1716 mots Participation reçue

Samhain

Dans une petite ruelle pavée, une jeune femme marchait avec un pas empressé.
Elle dépassait les décorations de citrouilles et autres fantômes clignotants dans la rue.
Un homme l’attendait, adossé à un lampadaire, une cigarette à la main :
– T’es en retard, Jo. Julien et Will sont à fond.
– Je sais, vite ils vont commencer sans nous.
– Ils peuvent pas, par contre ils auront déjà entamé le saucisson.
Johanna éclata de rire.
– Sûrement la bière aussi.

Jo passa une jolie porte, une petite clochette résonna dans une petite salle avec un plafond étonnamment bas.
Un faux squelette en plastique était derrière le comptoir.
Une voix grave se fit entendre au fond de la boutique.
– Ah enfin ! J’ai cru que t'avais oublié notre soirée jeu.
– Pour rien au monde, Julien. T’as fermé pour ce soir ?
– Ça fait 3 mois qu’on attend de finir la campagne, je veux pas que mes joueurs soient dérangés.

Le groupe s’assit autour d’une table ronde ; au centre, une carte et des pièces. Julien se réfugia derrière ses classeurs.
– Vous avez vos fiches ?
Tout le monde hocha la tête.
– Parfait on peut commencer.

Johanna cherchait dans son sac.
– Mince j’ai oublié mon dé, tu peux m’en prêter un ?
Julien désigna une grosse commode ancienne.
– Prends-en un dans le tiroir là-bas.
– Elle est louche ta commode…
– Quoi ? T’as peur d’un meuble maintenant ?

Jo lui rendit une grimace, et alla vers la commode.
Premier tiroir des feuilles.
Deuxième vide.
– Ils sont où les dés ?
– Dans le deuxième j’crois.

Elle rouvrit le deuxième et y trouva un D20 d’un noir intense, il semblait visqueux et il était tiède.
Johanna le montra au groupe :
– Il est maudit, ton truc.
– Ça va bien avec ton perso, la reine de la nuit peut pas avoir un dé arc-en-ciel.

Will se dandinait sur sa chaise.
– C’est bon, on a tout ? Bière, saucisson, fromage ? On peut y aller maintenant ?
Elle se rassit.
– Rooh, c’est bon, j’arrive, minute.

La partie se déroulait entre rires, boules de feu et autres moqueries. Le combat contre le boss final arriva enfin.
– Vas-y, Jo, donne le coup fatal.

Julien regarda son cahier :
– Tu dois faire un 18 pour le tuer.

Johanna mit son dé contre ses lèvres :
– Fais 18, mon dé, un 18 s’il te plaît.

Elle le lança.
Il roula sur toute la longueur de la table.
Les yeux étaient fixés sur lui.
– YEAAH ! ON L’A EU !

Johanna, Will et Julien applaudirent :
– Ceci finit notre campagne. Félicitations à vous, c'était génial !

Ils finirent leurs bières en discutant de la campagne et rangèrent le plateau, fiches et autres éléments.
– Jo, il est où ton dé ?
– Bah je sais pas.

Will cherchait par terre.
– Pourtant, il était bien là.

Julien rangeait les éléments dans la commode :
– C’est pas grave, il réapparaîtra bien un jour.

Elle prit son sac et son manteau.
– À bientôt les gars, c’était trop bien.

Jo passa la porte et partit vers chez elle.
Fouillant dans la poche à la recherche de son téléphone, elle sentit quelque chose d’autre, plus petit. Le D20.
– Qu’est-ce que tu fous là ?

Elle pouffa de rire en sortant son téléphone, fit une photo et l’envoya à Julien :
“J’ai ton dé, vachement drôle jt’ai dit qu’il me faisait flipper.”

Sortant ses clés pour déverrouiller sa maison, elle se dit en rougissant :
– Au moins, ça me donne une raison de le revoir demain.

Jo posa son manteau dans son placard, mit le dé sur son guéridon à l’entrée. Jo se dirigea vers sa salle de bain puis enfila son peignoir.

Son téléphone vibra :
“Jo ramène le tout de suite à la boutique GROUILLE !”
Elle posa son plateau repas devant la télé et s’assit sur son canapé. Quelque chose lui fit mal ; elle se releva brusquement et fouilla sa poche.
Horrifiée, elle sortit le D20.
– C’est pas possible !

Un frisson lui parcourut le corps.
Elle courut vers la fenêtre de l’étage et le jeta de toutes ses forces chez le voisin.
Jo souffla.
Referma derrière elle.

La télé changea de chaîne dans le fond de la maison.
Johanna plongea sur son canapé, se réfugiant sous un plaid.
Elle prit sa serviette. En dessous le dé.
Jo se figea. Son visage était livide.
Elle chercha son téléphone.
Rien.
Elle tourna doucement la tête. Elle n’était plus chez elle.
Une ombre s’approcha d’elle.
Jo voulait crier, mais rien ne sortit de sa gorge. Elle s’effondra sur le sol.

Le soleil chauffait sa joue. Lorsqu’elle consentit enfin à ouvrir les yeux, sa vision encore floue se heurta à des teintes intenses.
Éblouie, elle cherchait des repères.
– Qu’est-ce que j’ai bu hier soir ?

Elle tenta de se lever en s’appuyant sur quelque chose à côté d’elle.
– Bonjour, Johanna Delaunay.

Un paysage se dessinait doucement devant ses yeux : de l’eau, des arbres, des fleurs.
Sa paume la brûlait.
Elle sentit quelque chose vibrer à côté d’elle.
Jo saisit son téléphone.
– Madame Delaunay ?
– Oui, c’est moi. Qui est-ce ?
– Ici l’officier Traisor. Où êtes-vous ? Tout le monde vous recherche.
Son doigt raccrocha pour elle.

– Tout va bien ? Johanna ?
Jo regarda partout autour d’elle. Elle poussa un soupir de soulagement. Elle reconnaissait son jardin.
Une voix retentit derrière elle.
– Johanna ? C’est impoli de m’ignorer de la sorte.
Elle sursauta. Jo entendait respirer contre son oreille. Il n’y avait personne.

Sa main lui faisait mal ; le dé était en elle.
En une fraction de seconde elle se mit à courir, prit ses clés de voiture et s’enfuit le plus loin possible.

Elle composa le numéro de Julien :
– Répond
– Allez répond
– JO ?
Elle se mit à pleurer.
– Putain, Julien, j'sais pas ce qui m’arrive. J’entends des voix, je me réveille dans mon jardin.
– Allo JO ? Ramène-le ... Tu vas … Depech.. Jo

Le téléphone se brouilla.
– JULIEN ? Dis-moi que tu m’entends.

L’appel se clôtura.
– Venez, Johanna, il est temps.

Jo tremblait.
– MAIS QU’EST-CE QUI M’ARRIVE ?

Elle se gara pour reprendre son souffle.
– Je suis folle.
– Il est l’heure.
– MAIS T’ES QUI, BORDEL ? LAISSE-MOI TRANQUILLE !
– Votre guide. Il est temps désormais.
– Je comprends rien, laisse-moi tranquille.
– Comme vous le voudrez.
– DÉGAGE.

Johanna sortit de sa voiture.
– Je suis cinglée, c’est pas possible.

Jo s’énerva et donna un coup dans sa voiture, elle ne ressentit rien, pas de douleur.
Elle regarda sa main, toujours ce D20. Elle cogna de toutes ses forces pour le faire partir.
Aucun résultat.

Une ombre passa, puis une autre, une troisième. Elles l’entourèrent. Et disparurent dans ce qui ressemblait à un rire.

Johanna courut dans la rue, abandonnant son véhicule au milieu de l’herbe.
– Il est pas à moi, faut que je le rende.

Les rues étaient vides, pas de voitures, personne.
Elle entendait des aboiements qui la suivaient, pas de chiens.
Des enfants toquaient aux portes :
– Un bonbon ou un sort.
Elle ne voyait rien.

Jo se recroquevilla dans un coin et fixa sa paume.
Elle passa son doigt dessus et sentit du relief.

Le soleil finissait son cycle. Elle était toujours là, agenouillée, contemplant son dé.
– Tu es à moi désormais.
Elle se répondit à elle-même :
– Pour toujours ?
– À jamais
– NON !

Johanna reprit subitement conscience. Elle se releva et continua son chemin :
– Je dois le rendre.

À mesure qu’elle avançait, la nuit pointait le bout de son nez.
Son téléphone sonna :
– Madame Delaunay ? Ici l’officier Traisor, de nouveau. Nous allons localiser votre téléphone.
– Aidez-moi.
– Madame Delaunay, pouvez-vous parler ? Êtes-vous à votre domicile ?
Une voix derrière le téléphone :
– L’appel est localisé à son adresse.
– Ne bougez pas Madame, on arrive.

Des sirènes résonnèrent dans la petite ville.
Une voiture de police s’arrêta dans une allée.

Quelqu’un frappa à la porte :
– Madame Delaunay ? Ici l’officier Traisor. Je sais que vous êtes ici. Ouvrez !
– Vous êtes sûr ?

– Son téléphone a été localisé ici, sa voiture est là.
– Ouvrez, Madame Delaunay.

L’agent de police fit signe aux pompiers de faire le tour de la maison.
– Nous allons forcer la porte, Madame. Éloignez-vous de la porte.

Il fit signe au bélier d’approcher.
– Attendez, la fenêtre de l'étage est ouverte.

Un pompier arriva en courant, il avait le regard triste.
– On l’a retrouvé.

À mesure que Jo errait dans la ville, les arbres perdirent leurs feuilles, elle n'avait d'yeux que pour son dé.
Il lui apportait réconfort et chaleur dans le froid de l'hiver.
Elle commençait à les voir distinctement, des silhouettes bloquées dans des maisons, des voitures et errant comme elle dans les rues.
Jo leva les yeux pour la première fois depuis des mois, un magnifique papillon se posait sur un lampadaire seul au milieu d'une rue.
Par terre, un paquet de cigarettes, elle le prit et s'en alluma une.
Le dé s'était tu.

Un jeune homme arriva à son niveau d'un pas empressé.
Une voix sortit de la bouche de Jo :
– Ils vont commencer sans toi.
– Je sais

Il passa une jolie porte, une petite clochette résonna dans une petite salle avec un plafond étonnamment bas.
Jo le suivit mais la porte se referma à travers elle.
Assis autour d'une table ronde, un homme était caché derrière ses fiches et autres règles du jeu.
Johanna le reconnut immédiatement. C'était Julien ; désormais, il avait une longue barbe grisâtre.

Une voix résonna au fond de cette petite boutique :
– Merde, Julien, j'ai oublié mon dé.
– Dans le tiroir là-bas.

Le jeune homme ouvrit le deuxième tiroir.
Rien.

Jo toucha la vieille commode :
– Je suis désolée
Le dé s'en alla de sa main.
– Ya rien dans le deuxième tiroir. Ah si je l'ai.
Ils trinquèrent en chœur.
– Alors, on joue ?
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Rencontre dans le formol

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il paraît,
Et pourtant il était bien là, l'esprit propret,
Devant cette vitrine où guette une momie bestiale
Sous les couches de la culpabilité proverbiale
Qui fuse sans crier gare pour punir son arrêt.

Son bon sens buté a enfreint le dur décret
Non écrit qui oblige à demeurer secrets
Les essais ratés par une nature trop géniale :
Science sans conscience !

Alors il jure en silence à l’étrange furet,
Assoupi dans ses multiples queues sans un regret :
Veiller sur son indicible sillage familial,
Encore vif bien qu’affligé d’une pitié glaciale,
Ceux qu’un savant aïeul a gardé dans ses rets :
Science sans conscience ?

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