Concours Terminé

L’objet qui ne devait pas exister

Pour son tout premier concours d’écriture, Le Labo des Auteurs vous invite à laisser libre cours à votre imagination autour d’un mystère : L’objet qui ne devait pas exister. Une photographie prise avant votre naissance. Une clé ouvrant un lieu disparu. Un livre racontant votre propre avenir. Une invention venue d’une autre époque. Une bague porteuse d’un secret. Un simple objet oublié dont la découverte pourrait bouleverser une existence… Quel est cet objet ? D’où vient-il ? Pourquoi son existence est-elle impossible — ou dangereuse ? À vous de l’imaginer. Tous les genres sont les bienvenus : fantastique, science-fiction, romance, thriller, policier, fantasy, horreur, récit historique, humour ou littérature contemporaine. Vous pouvez écrire une microfiction, une scène ou une nouvelle complète, à condition que votre récit forme un texte autonome. Le concours est ouvert à tous les membres, quel que soit leur niveau ou leur expérience. L’essentiel est d’écrire, d’expérimenter et de partager une histoire qui vous ressemble.

Ouverture
01/08/2026 à 04:55
Clôture
23/08/2026 à 23:59
Longueur
100 à 15000 mots
Résultats prévus
30/08/2026 à 20:00

Votre point de départ

Consigne

Votre personnage découvre, reçoit ou possède soudainement un objet qui ne devrait pas exister.

Cet objet doit occuper une place essentielle dans le récit : il peut révéler un secret, provoquer une rencontre, remettre en cause une certitude ou contraindre votre personnage à prendre une décision.

Votre texte devra contenir la phrase suivante, que vous pouvez intégrer librement dans la narration ou dans un dialogue :

« Pourtant, il était bien là. »

La nature de l’objet, l’époque, le lieu, les personnages et le genre littéraire sont entièrement libres.

Cadre

Règles

— Le texte doit être rédigé en français et compter entre 100 et 15 000 mots.
— Une seule participation est autorisée par membre inscrit sur le site.
— Le récit doit être inédit, personnel et spécialement proposé pour ce concours.
— Tous les genres littéraires sont acceptés, ainsi que les textes destinés à un public adulte. Dans ce dernier cas, les avertissements de contenu appropriés devront être indiqués.
— Le texte doit respecter le thème et contenir la phrase imposée : « Pourtant, il était bien là. »
— Les fanfictions mettant en scène des personnages ou des univers protégés ne sont pas acceptées.
— Le plagiat et l’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour rédiger ou réécrire le texte sont interdits.
— Les textes seront notamment appréciés selon leur originalité, leur respect de la consigne, la qualité de leur narration, les émotions suscitées et la maîtrise de la langue.
— Les auteurs conservent l’intégralité de leurs droits sur leurs textes.
— Toute participation ne respectant pas ces règles pourra être retirée du concours.

Valorisation

Récompense

🏆 La personne remportant le concours recevra **trois romans au format poche**, sélectionnés dans le genre littéraire qu’elle apprécie.

Après l’annonce des résultats, la gagnante ou le gagnant pourra indiquer ses genres favoris afin de recevoir trois livres adaptés à ses goûts.

Son texte sera également mis à l’honneur sur Le Labo des Auteurs et présenté sur les réseaux sociaux officiels du site.

🥈🥉 Les textes classés en deuxième et troisième positions bénéficieront eux aussi d’une mise en avant dédiée.

❤️ Un prix Coup de cœur pourra enfin être attribué à un texte particulièrement marquant.

Au-delà du classement, ce concours est l’occasion de relever un défi, de faire découvrir sa plume et de rencontrer de nouveaux lecteurs.

Votre participation

Passer à l’écriture

Palmarès

Résultats

  1. 1

    OVNI contre O.V.N.I. L’Affaire du lot 17

  2. 2

    Les 100 francs de Mamie

  3. 3

    Une fois encore

  4. 4

    Le demi-dessin

  5. 5

    À ne jamais jeter

  6. 6

    La juste mesure

  7. 7

    Tristes cailloux

  8. 8

    Le billet de Verchamps

  9. 9

    La seconde alliance

  10. 10

    La Brûleuse de peines

Textes proposés

Participations 102

661 mots Participation reçue

Le vent fera battre ton cœur

Non non non. Impossible. Je ne peux pas y croire. Je ne veux pas y croire.

Un haut-le-cœur me prend soudainement à la gorge, alors que je recule d'un pas, la main encore sur la poignée de la porte. Je ne saurais dire à quel moment j'ai réalisé l'ampleur de la situation, l'importance de cet objet qui se tient devant moi. Je n'y touche pas. Je le fixe, les yeux écarquillés, la respiration tremblante. Mes jambes menacent à tout moment de me lâcher.

Non non non. C'est impossible. Ce n'est pas vrai. C'est sûrement encore un de ses cauchemars qui me fait craindre de ne jamais revoir mon fils. Et pourtant je l'ai averti, de ne pas s'enrôler dans cette guerre. Il est trop important à mes yeux, pour se permettre de risquer sa vie à des combats sans fin et sans loi. Il en reviendra brisé ou il n'en reviendra pas du tout. C'est toujours comme ça. Et une mère n'a jamais tort.

Pour une fois, pourtant, j'aurais voulu ne pas avoir raison. Qu'il rentre, sain et sauf. Je lui aurais payé tous les psys du monde pour qu'il rentre. Je lui aurais servi toutes les excuses du monde pour qu'il me revienne. Mais je me retrouve confronté à son drapeau. À la dernière chose qu'il me reste de lui, entre les mains de ce soldat à l'air trop solennel. À la seule chose qui me relié à ma progéniture. Il n'y a même pas de corps. Apparemment, ils ne l'ont pas retrouvé. On sait tous qu'il était juste méconnaissable ou trop abîmé pour que sa famille puisse le voir. On le sait tous, mais parfois, c'est mieux de se cacher derrière des mots plus doux pour apaiser la peine d'un cœur. Ça ne m'empêche pas de secouer la tête infiniment, jusqu'à ce que mon mari vienne voir ce qui me prend autant de temps avant de retourner prendre le déjeuner à ses côtés.

À son tour, il se fige net quand il voit le soldat. C'est injuste, cette vie. Pourquoi me prendre mon fils, alors que lui rentrera chez sa famille, retrouvera sa femme, ses enfants, ses parents, ses amis ? Pourquoi le mien n'a-t-il pas eu cette chance ? Pourquoi est-il encore là-bas ?

Je secoue la tête et attrape le drapeau, murmurant un vague merci avant de lui claquer la porte au nez et de m'effondrer au sol, en larme. Je hurle à plein poumon ma détresse de mère brisée, je serre les drapeau contre mon visage, je laisse les larmes imprégnées le tissu coloré à l'effigie du drapeau des États-Unis. Mon mari s'agenouille à mes côtés et me serre contre lui. Je devine sa tristesse, ses poings serrés dans mon dos me le confirment, mais il me rassure. Il me murmure des mots doux tandis que je continue de me lamenter jusqu'à en attirer les voisins. Je refuse d'ouvrir la porte. Qu'ils aillent au diable, tous ! Qu'ils ne fassent pas semblant de se préoccuper de moi et de ce que je ressens quand ils vont prendre plaisir à se raconter des potins dans quelques heures ! Qu'ils ne faussent pas leurs émotions pour moi ! Je connais la pitié, et je n'en veux pas. Je ne veux pas de la leur. Je connais ses regards faussement désespéré et cette question:

- Y a-t-il quelque chose que je peux faire pour toi ?

Mais qui signifie en réalité:

- Je ne veux rien faire pour toi, t'avais qu'à convaincre ton fils de rester, mais soyons polis entre voisins.

Je les laisse cogner à la porte. Qu'ils aillent au diable et demande à un quelconque dieu de me ramener mon petit garçon ! Qu'ils aillent au diable, mon enfant est au paradis !

Je donnerai tout pour retrouver mon fils, pour que ça ne se trouve pas encore mes bras. Pourtant, il était bien là. Et il y restera jusqu'à ce que la vie s'éteigne en moi.
1001 mots Participation reçue

Les 100 francs de Mamie

J’ai 7 ans.
J’ai 7 ans et je pèse 21 kilos.
J’ai 7 ans mais bientôt je ferais le poids d’un petit bouddha.
Car maman m’a confié pour quelques jours à la garde de Mamie.
Et pour Mamie, maigre comme je suis, il faut me remplumer.
Dans son frigo, il y a du coca, des glaces et du Nutella® . Des choses qu’elle n’achète jamais pour elle.
Maman qui doit se déplacer pour trouver un nouveau travail m’a dit d’être sage et d’obéir.
Ce n’est pas la peine. Pour moi, chez Mamie c’est open-bar. Je peux faire ce que je veux
Pour elle je suis un dieu !
Sa télé grésillait. J’étais à la bonne hauteur. J’ai vu que la prise d’antenne n’était pas bien enfoncée. Je l’ai poussé. Sa télé ne grésille plus.
C’est sûr pour Mamie, je serai ingénieur !
Et j’en profite :
• Tu te rends compte, Mamie, Maman ne me laisse pas voir les dessins animés le matin !
Pour Mamie, quand je dis cela, ma mère est un tyran. Elle oublie la sévérité qui était la sienne quand sa fille était enfant.
– Et bien ici, tu peux les regarder
J’aime bien être chez Mamie. Il y a de la place, bien plus que dans les deux pièces de notre appartement.
Mamie à tenu une ferme. Mais depuis que Papy s’en est allé, les vaches ont été vendues et les champs sont loués à un voisin.
Même Princesse, la jument qui faisait la fierté de Papy n’est plus là.
Il reste encore des poules, des lapins, un cochon dans sa crèche et un vieux tracteur qui prend la poussière sous le hangar.
Papy, je ne l’ai pas beaucoup connu. De lui, il reste une photo sur le buffet de la salle à manger. Il a été photographié avec son béret, ses moustaches et son fusil de chasse.
Quand Mamie passe devant cette photo et qu’elle pense que je ne la vois pas, elle fait le signe de croix.
Moi, je n’ai même pas de papa. Tous les copains de l’école en ont un. Pas moi...
Un jour, j’ai demandé pourquoi à maman. Elle m’a dit :
• Tu es grand maintenant. Tu peux comprendre.. ; Il y a des hommes qui ont peur de devenir papa...Alors, il s'en vont.
• Ils fuient ?
• Oui, ils fuient.
Maman à tord : je ne comprend pas.
Quand je serai grand, vraiment grand, si j’ai des enfants, je n fuirai pas !
*
Ce matin avec Mamie on est allé au bourg faire des courses. J’aime bien. Chez l’épicier, il y a un présentoir avec des bandes dessinées.
Si je remet tout en place comme il faut, je peux les regarder. Toutes sauf, le super Pif Gadget qui vient de sortir. Lui est sous plastique. Tout ce que je peux faire, c’est le tourner et le retourner. Dommage...
Mamie à payé l’épicier en sortant son argent d'un porte-monnaie noir et mou qui s’ouvre et de ferme en appuyant sur deux petites boules au milieu.
On est rentré. Elle a posé son cabas sur une chaise et m’a demandé d’en sortir les courses et de les poser sur la table.
Un litre de lait, de la farine, du sucre, trois bananes, des pâtes, du jambon… et au fond du cabas quelque chose qui ressemble à un journal.
Je le sort…
Pif Gadget ! Le Pif Gadget avec ses pois sauteurs du Mexique dont tout le monde parle. Chez l’épicier, je n’ai rien vu ! Mamie m’a acheté Pif Gadget !
*
Mais tout à une fin. Maman est venu me chercher au bout de quelques jours.
Mamie et moi on s’est fait de gros câlins.
Aujourd’hui je suis persuadé que Mamie devait sentir les choses…
En se penchant pour m’embrasser, elle m’a glissé quelque chose dans la main en me disant.
– C’est pour toi. Rien que pour toi…
J’ai serré la chose dans mon poing et ne l’ai ouvert qu’une fois dans la voiture en route vers la maison.
Un billet de 100 F ! Un billet de 100 F !
Un vraie fortune !
Dans la boutique à côté de l’école, le caramel est à 1 centime, le Carambar® à 5 centimes et le gros Malabar® à 10 centimes.
Ce billet c’est presque trop du haut de mes 7 ans.
Je l’ai donc caché se sachant trop comment faire pour l’utiliser sans me faire remarquer.
Je l’ai caché... Et je l’ai oublié. Oublié ou perdu,
Il faut dire qu’à cette époque, maman venait de trouver un nouveau travail et très vite on a déménagé pour aller vivre bien loin dans une autre ville. L’appartement était plus grand,
Les jours, les mois ont passé. J’ai changé d’école, me suis fait de nouveaux copains et Yves, un collègue de travail de maman à commencé à venir à la maison. Il s’y est installé quelque temps après.
Il était gentil, maman semblait bien s’entendre avec lui mais je n’ai jamais réussi à l’appeler papa.

Je suis persuadé que Mamie devait sentir les choses…
Je ne l’ai jamais plus revu après ces quelques jours à la ferme. Nous nous étions trop éloigné pour le travail de maman.
Un jour, on l’a retrouvé dans sa cour, allongé au milieu des poules qu’elle était venue nourrir...

Le temps qui passe et qui efface les traces…

Pas toutes

Je viens de retrouver quelque chose
De vieux cartons plein de vieilles bricoles que j’ai descendu du grenier, enfin décidé a y faire de la place
L’un d’eux à craqué. Au milieu d’un vieux cahier de coloriage, j’ai vu quelque chose qui dépassait.
Je l’ai pris et porté à mes yeux.
Très près car je vois de moins en moins bien.
Mais aucun doute, le papier a vieillit, il craque sous mes doigt, les couleurs du Corneille se sont estompées. Pourtant, il était bien là. Aucun doute c’est le billet de 100F de mamie.

J’ai 77 ans et je pleure comme si j’avais 7 ans,
2165 mots Participation reçue

Klebert

Klebert
Dans ce coin de l’île où le soleil se lève sur la mer, la végétation luxuriante, bercée par les légères brises d’alizés, offrait un doux répit face aux chaleurs de saison.
En plein cœur de janvier, le bord de mer exhalait un parfum de vacances. Pourtant, sous cette sérénité trompeuse, quelque chose paraissait… déplacé. Une chaleur traîtresse, presque vivante, s’infiltrait insidieusement jusque dans les âmes. Peut-être quelques mauvais présages d’un cyclone !
Klebert, la cinquantaine bien passée, vivait seul dans une modeste case adossée au lotissement Les Rosiers. Divorcé depuis cinq ans, il s’était peu à peu habitué à la solitude. Il aimait de moins en moins la compagnie, préférant l’intimité de sa maison aux usines à paroles puériles. Ses rares sorties se limitaient à quelques balades le long des sentiers côtiers ou dans les sous-bois, là où l’air paraissait plus dense, presque vibrant d’une vie sourde qu’il n’arrivait pas toujours à définir.
Il voyait rarement ses deux enfants, partis vivre avec leur mère, Élodie, à l’autre bout du monde. Ils lui manquaient bien souvent, surtout lors de ces moments de calme où le murmure des vagues se mêlait à ses souvenirs. Quant à Élodie, il n’avait de nouvelles d’elle qu’à travers ses conversations avec ses filles. Elle semblait presque avoir tourné la page, et lui aussi, à sa manière.
Ce matin-là, pourtant, une ombre fugace d’elle s’était imposée à lui. Alors qu’il longeait la ruelle près de sa maison, un parfum lui avait rappelé celui qu’elle portait autrefois, un mélange subtil de vanille et de fleurs de ylang-ylang. Il avait souri, malgré lui, avant de chasser cette pensée. Klebert n’était pas homme à se laisser emporter par la nostalgie. Mais le hasard a parfois une manière étrange de faire resurgir le passé.
Les jours, bercés par une monotonie ni pesante ni stimulante, s’éteignaient dans la chaleur des soirées. Klebert dînait à dix-neuf heures, puis laissait les heures s’effilocher jusqu’à vingt-deux heures, moment où il trouvait refuge sous les draps. Le ventilateur ne tournait que pour faire du bruit, et même fenêtre ouverte, l’air semblait figé, comme si l’obscurité elle-même étouffait sous le poids de la chaleur. Klebert, allongé sur son lit, fixait le plafond dans les ténèbres, cherchant vainement un souffle d’apaisement. À défaut de sommeil, il laissait ses pensées errer, se perdant entre le passé et l’ennui du présent.
Il décida donc de sortir de la maison. Torse nu, il se retrouva dans le jardin, à la recherche d’une brise quelconque pour habiller cette nuit suffocante, mais en vain. Dans la ruelle qui traversait le village, tout demeurait figé : ni voiture, ni chat, ni chien, pas même une feuille ne se risquait au moindre mouvement. Même le silence nocturne semblait, lui aussi, en attente, suspendu dans un souffle retenu.
C’est alors qu’un détail glaçant attira son attention. Ses yeux, alourdis par une veillée tardive, lui jouaient-ils des tours ? Là, à quelques mètres, un arbre se dressait, imposant et sombre. Pourtant, il en était certain : cet arbre n’était pas là auparavant. Une sueur froide coula le long de son dos. L’obscurité ambiante n’arrangeait rien. Il ne distinguait que sa silhouette massive : un tronc démesurément large et une ramure dont les branches évoquaient des griffes prêtes à fondre sur lui.
Klebert sentit son souffle se raccourcir. Une terreur sourde s’insinuait en lui, mêlée à une incompréhension qui le paralysait presque. Que faisait cet arbre ici ? Était-il possible que cet inconnu soit apparu de nulle part ? L’invraisemblable apparition le fascinait autant qu’elle l’effrayait. Malgré sa peur et, d’un geste hésitant, il poussa le portail de son jardin, la main moite, son cœur battait comme un rouleur. Ses pas lents, presque mécaniques, le menèrent jusqu’à la ruelle silencieuse.
Chaque mètre parcouru alourdissait l’atmosphère, comme si une présence invisible l’épiait. Une tension oppressante enveloppait l’air, amplifiant son angoisse. Klebert avançait malgré tout, porté par une force inexplicable, mais une seule pensée s'imposait à lui : il n’aurait jamais dû sortir.
L’arbre se dressait à une vingtaine de mètres, solitaire et imposant. Baigné d’une clarté insolite que la nuit ne semblait pas offrir, il paraissait l’attendre. Ses branches, larges et accueillantes, l’invitaient à s’approcher. Klebert, bien qu’en proie à un malaise qu’il ne s’expliquait pas, se retrouva à avancer vers l’arbre sans même s’en rendre compte. Ses jambes semblaient agir d’elles-mêmes, comme tirées par une force invisible.
Les bruits du village avaient disparu. La nuit elle-même paraissait suspendue, retenue dans un souffle immobile. Lorsque sa main, presque guidée, effleura l’écorce, une chaleur inattendue, presque dérangeante, lui envahit la paume. L’arbre n’était pas seulement un arbre. Sous ses doigts, il palpitait, comme une créature vivante. Klebert voulut reculer, mais rien n’y faisait, il était comme aspiré. La ruelle, le jardin, tout s’effaçait, pris dans un voile d’ombres et de lumières. Il ne restait plus que lui et cette mystérieuse entité, dans un espace où le temps semblait s’être arrêté.
« Un rêve », se dit-il. « Ça ne peut être que ça. Il suffit d’attendre le réveil, et tout rentrera dans l’ordre. »
Pourtant, alors qu’il s’abandonnait à cette explication, une autre pensée, plus insidieuse, s’insinua : sa vie, terne et monotone, sans surprises ni saveurs, n’était-elle pas bien plus fade que cette étrange aventure nocturne ? Il hésitait à l’admettre, mais une part de son être souhaitait que ce rêve — si c’en était bien un — ne s’achève pas tout de suite.
À demi vêtu dans la rue, en pleine nuit, Klebert avançait, emporté par ce périple inattendu qui semblait s’être imposé à lui. L’irréalité de la situation n’échappait pas à son esprit : un homme seul, pieds nus sur le bitume tiède, guidé par une impulsion qu’il ne comprenait pas vraiment.
Mais au lieu de résister, il choisit d’abandonner ses doutes, porté par une étrange légèreté. Était-ce cette part enfouie de lui, ce côté marmaille qu’il croyait perdu depuis longtemps, qui ressurgissait enfin ? Une curieuse excitation le gagnait, comme si cette nuit lui offrait une échappatoire au poids du quotidien.
En s’abandonnant à cette nuit déroutante, Klebert perçut une odeur qui lui était familière, presque intime. Une fragrance douce, venue de l’arbre, qui réveillait des souvenirs enfouis.
Il n’eut pas besoin de réfléchir longtemps : c’était son parfum. Celui d’Élodie. Un arôme reconnaissable entre mille, empreinte des jours d’avant plus joyeux. Elle évoquait tout ce qu’il avait perdu, tout ce qu’il avait laissé filer sans rien faire. Dès lors, une anecdote venait à lui à cet instant : Élodie et lui allaient ensemble déposer les filles au collège, et elle l’accompagnait ensuite à son travail. L’atmosphère de cette scène n’était pas délétère, loin des tensions qui avaient empoisonné les deux derniers mois avant leur divorce.
Tout semblait si réel : le bruit des portières qui claquent, les éclats de rire de leurs filles, la douceur complice d’Élodie lorsqu’elle posait une main légère sur son bras.
Mais soudain, la réalité le heurta comme un coup de galet.
« Mais… mais cet événement ne s’est jamais produit ! » murmura-t-il, interloqué.
Il fit un pas en arrière, les jambes tremblantes. Sa mémoire ne pouvait pas lui jouer un tour pareil. Cette scène était fausse. Elle ne faisait pas partie de sa vie, de ses souvenirs ! Alors pourquoi les détails d’un passé qui ne lui appartenait pas se retrouvaient dans sa tête ? La douceur du matin frais, le parfum discret d’Élodie, l’écho des rires dans la voiture…
Klebert se passa une main sur le visage, comme pour effacer cette image troublante. Mais elle restait là, comme faisant partie d’un tout. L’arbre, toujours devant lui, paraissait presque observer son désappointement, silencieux, impassible.
Il secoua la tête. « C’est le manque de lucidité dû au sommeil… ou cette foutue chaleur. »
Un nouveau frisson le submergea lorsqu’un autre souvenir, tout aussi irréel, surgit sans prévenir : une promenade en famille sur les sentiers du littoral. Tous les quatre se promenaient, sourires aux lèvres, à apprécier faune et flore locales, et s’habillant le cœur de joie. Ceci ne se pouvait car il n’avait emménagé dans ce lieu qu’après la séparation.
« Ça n’a jamais existé », se murmura-t-il, tentant de s’accrocher à sa lucidité. « C’est faux… Ces souvenirs ne sont pas à moi. »
La situation prenait des proportions à faire chavirer le plus alerte des esprits. C’était comme s’il entrait dans sa propre maison, sans reconnaître ni les meubles, ni tout autre objet lui appartenant.
Klebert ferma les yeux un instant pour faire une sorte d’état des lieux : « J’étais sorti pour prendre l’air, puis un arbre est apparu. Je m’en suis approché et… patatras ! J’ai perdu pied et me suis retrouvé plongé dans cette aventure sensorielle inexplicable. »
Le troublant, l’énigmatique géant enraciné ne semblait pas seulement être planté de l’autre côté de la ruelle, mais il s’imposait aussi dans les moindres recoins de sa mémoire. Une gênante sensation l’assaillait : chaque souvenir qui lui revenait semblait se modeler à sa guise.
Une forte brise avait soufflé, venant rajouter du mystère à l’atmosphère déjà à son comble. Klebert frissonna de plus belle. Les branches et les feuilles de l’arbre s’étaient mises à tournoyer, telles des danseurs emportés dans un maloya frénétique. Était-ce le vent, ou bien l’arbre lui-même qui cherchait à communiquer ?
Soudain, il se décida à réagir. Partir, rebrousser chemin et laisser derrière lui toutes ces bizarreries. L’autre monde, même s’il était loin d’être parfait, restait le sien. Oui, son monde, juste là, à quelques pas de cet étrange gloubi-boulga incohérent.
Il tourna le dos au mastodonte de verdure et s’apprêtait à faire demi-tour quand quelque chose le fit trébucher. En un instant, il se retrouva par terre.
Depuis le départ, la lumière, quelque peu tamisée, provenant de l’ogre vert, offrait une vue partiellement opaque. Elle était néanmoins suffisante pour permettre à Klebert de distinguer ce qui l’avait fait tomber : un carton posé à ses pieds. Il le prit sous le bras et, sans se retourner, s’éclipsa rapidement jusqu’à la ruelle. Là, sous la lumière vacillante d’un lampadaire, il s’arrêta pour reprendre son souffle.
Lorsqu’il se retourna, il fut frappé par un vide inattendu : l’arbre d’énorme envergure avait disparu. Ses yeux fouillèrent l’obscurité, mais la nuit noire et chaude l’avait englouti. Ce géant, pourtant si imposant, s’était dissous dans l’ombre comme un mirage effacé par le souffle du vent. De ces choses insensées, invraisemblables, il ne restait rien ; rien, si ce n’était la foule de sentiments qui se bousculaient à la porte de la déraison.
Et puis, ce carton. Oui, ce carton qui l’avait mis à terre et qu’il tenait toujours dans les mains. Poussé par la curiosité, il se décida à l’ouvrir. À l’intérieur, il trouva un livre. Intrigué, il en tourna la couverture et découvrit qu’il ne s’agissait pas d’un livre ordinaire : c’était un album photo. Et pas n’importe lequel. C’était le sien !
« Mais que faisait-il là ? » se questionna-t-il, interloqué. L'album était rangé dans le placard. Pourtant, il était bien là.
C’est en tournant les pages de ce livre à souvenirs que Klebert réalisa que les péripéties qu’il venait de vivre en compagnie de cet arbre mystérieux n’étaient rien comparées à ce qu’il découvrait. Et plus il avançait dans l’album, plus un malaise profond s’installait. Ce qu’il voyait, c’était sa vie… mais ce n’était pas sa vie !
Sur les photos, c’était bien lui, ses enfants et sa femme. Pourtant, ils ne pouvaient pas être ensemble, et il ne se souvenait d’aucun de ces moments.
L’appréhension lui nouait la gorge à mesure qu’il tournait les pages. Puis, il tomba sur une photo qui le subjugua. Elle montrait un pique-nique à Cascade, où ils étaient tous ensemble.
« Mais… pourquoi ? Pourquoi je ne me souviens de rien ? » murmura-t-il, le souffle court.
Une certitude étrange l’envahit alors : ce carton et cet album n’étaient pas simplement des objets égarés. Ils lui révélaient une réalité qui n’était plus tout à fait réelle, ni tout à fait la sienne.
Klebert était épuisé de tous les pics d’émotions qu’il venait de subir coup sur coup. Il devait rentrer chez lui et retrouver ses affaires, ses objets familiers, histoire de se rassurer. « Pour sûr, se disait-il, demain, une explication logique et rationnelle viendra tout clarifier. »
Plongé dans ses pensées, il ouvrit le portillon, traversa le jardin et poussa la porte d’entrée. Mais en allumant la lumière, il sentit un frisson glacé le parcourir : tout ce chaos, tout ce tumulte, avait franchi la porte de sa maison. Les murs, les meubles, les objets : tout semblait légèrement déformé, comme si une autre réalité avait commencé à fusionner avec la sienne.
Il referma la porte précipitamment, espérant contenir cette distorsion… lorsqu’une voix retentit dans son dos. Une voix féminine, familière, douce mais terriblement inattendue :
— Mais que faisais-tu dehors à cette heure… et à moitié nu, Klebert ? demanda sa femme, comme si tout était parfaitement normal.
1152 mots Participation reçue

Le coffret de Platon

Sud de la France, sur une plage de sable blanc, Séléna se promenait avec son chien, Spaghetti. Le nom de son camarade à quatre pattes lui avait été donné par son petit frère alors qu'il n'avait que deux ans. Le chien avait grandi avec eux et se faisait désormais doucement vieux, mais les balades sur la plage lui faisaient le plus grand bien. Séléna, elle, profitait de ces promenades pour prendre un bon bol d'air marin avant de reprendre ses lectures pour ses études en histoire de l'art. Elle lança un bâton à son chien, pas trop loin. Il alla le chercher, tantôt dans l'eau, tantôt au bord des écumes, le rapportant tranquillement, parfois accompagné de quelques algues. Séléna en riait. Mais elle grimaça lorsque son pied heurta une pierre. Elle s'assit en se massant les orteils et observa un moment cette fichue roche qui dépassait du sable. En frottant un peu sa surface blanchâtre, elle remarqua qu'il ne s'agissait pas d'un simple rocher. Des gravures en bas-relief, certes abîmées, semblaient marquer certains endroits, et des coquillages, que la mer et le temps avaient laissés sur l'objet, y étaient encore accrochés.
Elle tenta de le dégager du sable, mais il s'enfonça un peu plus. Elle fixa l'objet un long moment, puis se releva. Prenant des repères visuels pour retrouver l'endroit, elle y laissa son gilet posé dessus. Elle habitait tout près, et peu de monde fréquentait cette plage pourtant magnifique. Elle rappela Spaghetti et rentra chez elle. Une fois dans la maison, elle prit un sac à dos dans sa chambre, quelques outils pour déterrer l'objet ainsi qu'une corde, puis repartit vers la plage, le chien revenant joyeusement avec elle, la queue battant dans tous les sens. Lui était ravi de repartir en promenade. Elle retrouva rapidement son repère, souleva son gilet...
L'objet avait disparu.
Pourtant, il était bien là.
Elle ne s'était pas trompée dans ses repères. Puis Spaghetti aboya. Toujours dans la même direction. Il se mit à creuser et à sautiller autour de quelque chose, plus bas sur la plage, au pied des vagues qui faisaient sans cesse des allers-retours.
L'objet était là.
Avait-il été déplacé par les mouvements du sable ou de l'eau, bien qu'il en fût encore éloigné ? Ou bien Séléna s'était-elle trompée et son gilet avait-il simplement été déplacé par le vent ? Cette seconde hypothèse lui semblait plus logique.
Elle remercia son chien d'une caresse et entreprit de creuser délicatement autour de l'objet. Celui-ci s'enfonça de nouveau, mais elle réussit à passer la corde autour, évitant qu'il ne disparaisse davantage. Elle le dégagea entièrement avant de le poser sur ses genoux malgré son poids.
Ce n'était pas très grand. Rectangulaire, comme une boîte. Un petit coffre, peut-être. Elle observa les gravures avec ses connaissances en art antique, passant un pinceau dessus afin d'en retirer les coquillages les moins incrustés. L'objet était fait d'une roche blanche, aussi délicate que le marbre et tout aussi lourde, mais elle n'arrivait pas à en identifier précisément la nature. En retirant peu à peu les marques laissées par son long séjour sous la mer, elle dévoila une serrure. Bien que le matériau lui fût inconnu, elle ne doutait pas de son utilité.
C'était bien un coffret.
Une fine ligne horizontale apparut progressivement au fil du nettoyage, confirmant que le coffre s'ouvrait par le dessus.
Elle hésita.
Il s'agissait peut-être d'une découverte historique. Pourtant, elle ne reconnaissait pas les gravures. Elles lui rappelaient celles de la Grèce antique.
Puis elle pensa à certaines légendes...
Mais repoussa aussitôt cette idée. Rien n'avait jamais prouvé l'existence de cette cité engloutie par l'océan.
Elle soupira, ramena le coffret chez elle et l'installa sur son bureau. Elle commença alors à le nettoyer plus méticuleusement, prenant des notes à chaque étape et se filmant même. Une fois parfaitement propre, le coffre révélait une beauté sans pareille. Séléna reproduisit chacun de ses dessins sur papier avant de commencer des recherches dans ses ouvrages et sur Internet.
Seuls quelques croquis et les descriptions de Platon présentaient certaines similitudes. Séléna secoua la tête.
Il était impossible qu'elle ait trouvé un véritable objet provenant de la légendaire Atlantide.
Elle revint à l'étude de la serrure. Elle y appliqua une pâte de moulage qui révéla, une fois retirée, les traces d'un étrange mécanisme. Elle fabriqua une première clé à partir de cette empreinte.
Rien.
Une seconde.
Toujours rien, bien qu'un léger cliquetis se soit fait entendre.
Elle n'était pas serrurière.
Mais elle était suffisamment obstinée pour ne pas abandonner. Elle recommença encore et encore, jusqu'à ce qu'une nouvelle clé, accompagnée d'un petit crochet, produise enfin un déclic plus franc. La ligne horizontale s'écarta légèrement. Le coffre pouvait désormais être ouvert. Le cœur battant et les mains tremblantes, elle souleva le couvercle avec une lenteur presque excessive. Elle appréhendait ce qu'elle allait découvrir. Seule une odeur de renfermé s'en échappa. L'eau n'y était jamais entrée.
Lorsqu'elle ouvrit complètement le coffre, Séléna plissa les yeux, éblouie. Elle éteignit la lampe placée au-dessus de son bureau avant de sortir avec une infinie délicatesse une sorte de tiare, ou peut-être une couronne.
Elle reconnut des pierres précieuses scintillantes. Et un alliage ressemblant aux descriptions de l'orichalque.

— Impossible... souffla-t-elle.

Elle remarqua également un papyrus soigneusement roulé. Elle reposa la tiare finement travaillée, dont les motifs rappelaient d'élégantes tiges végétales figées dans de l'or blanc, puis déroula délicatement le papyrus, toujours avec ses gants.
Il ne s'effrita pas.
Il était parfaitement conservé.
Du grec ancien.
— Donc cette boîte est grecque... Constata-t-elle.
Puis elle remarqua la signature, inscrite au bas du document.
Platon.
Elle savait lire le grec ancien. Les peuples antiques l'avaient toujours fascinée. Elle photographia donc le rouleau, le referma soigneusement, le replaça dans le coffre avec la tiare, puis entreprit de le traduire.

SELENE, SELENA,

SI CE COFFRE ARRIVE JUSQU'À TOI, C'EST QUE LA PROPHÉTIE SE RÉALISE ET QUE LES DIEUX ONT DÉCIDÉ DE RENDRE L'ATLANTIDE À L'UNIQUE DESCENDANTE DES ATLANTES : TOI.

TU AURAS LES RÉPONSES À TES QUESTIONS EN TEMPS VOULU. POUR CELA, POSE LA TIARE DE LA ROYAUTÉ ATLANTE SUR TA TÊTE. L'ATLANTIDE T'APPARAÎTRA, À TOI SEULE, DANS UN PREMIER TEMPS.

REGARDE LA MER. REGARDE L'HORIZON. PORTE LA COURONNE. ET FAIS RENAÎTRE L'ATLANTIDE ET SON PEUPLE.

PLATON

Séléna secoua la tête, referma son carnet ainsi que son ordinateur, s'étira un long moment puis contempla la nuit noire à travers sa fenêtre. Elle avait une multitude de questions.
Comment Platon pouvait-il connaître son existence ?
Tout cela ne devait être qu'une mauvaise plaisanterie.
Ou un rêve.
Un rêve particulièrement étrange.
Elle quitta son bureau, prit une douche, grignota rapidement quelque chose, puis alla se coucher. Avant d'éteindre la lumière, elle jeta un dernier regard au coffre et à son contenu plus qu'étrange, qui semblait avoir passé des siècles sous les eaux. Puis elle décida de dormir. Demain, lorsqu'elle se réveillerait, elle réaliserait peut-être que tout cela n'avait été qu'un rêve...
1050 mots Participation reçue

Le Jardin des Ombres Suspendues

En ce mois de mai à Kyoto, une pluie fine donnait aux toits de tuiles vernissées un aspect vaporeux, alourdissant les branches des érables et transformant les ruelles du quartier de Gion en miroirs mouvants reflétant le rouge des lanternes de papier.
Dans l’arrière-salle de sa boutique, imprégnée d’odeurs de laque fraîche, de bois de hinoki et de poussière ancienne, le vieux Hiroshi nettoyait soigneusement ses pinceaux dans une coupelle de grès. À soixante ans révolus, il était familier du chant de son atelier : le léger grincement du plancher en cèdre, le souffle régulier de la ville qui s’éveillait doucement derrière les parois de papier, et le rythme rassurant d’une vie méticuleusement vouée à la beauté silencieuse des choses simples.
Il déposa son pinceau, nettoya ses doigts tachés d’encre noire sur un chiffon de lin, puis se dirigea vers un ancien coffre en bois de paulownia. Récemment acquis, ce trésor recelait un héritage laissé par un ermite revenu des brumes de Kurama la veille, échangé contre quelques pièces et une tasse de thé genmaicha. Le couvercle, usé par le temps, s’ouvrit avec un soupir de vieilles charnières, libérant une fragrance de terre ancienne et de camphre.
Au fond, reposant sur un coussin de soie usée par le temps, se trouvait un éventail. Attiré par la lumière nacrée qu’il semblait émettre, Hiroshi tendit la main. Au toucher des brins d’ivoire fins comme tissés de lumière lunaire, une chaleur étrange envahit sa paume, un frémissement tel le pouls d’un animal endormi.
Avec précaution, il déplia la feuille de papier de mûrier.
Il retint son souffle.
L’artiste inconnu qui avait peint cet éventail avait capturé l’atelier d’une manière inédite. Pas tel que dans les souvenirs d’Hiroshi ou tel qu’il se trouvait sous la pluie de ce matin de 1887. Le pinceau avait saisi la scène depuis le sommet du toit, enregistrant chaque détail avec une étonnante précision : les tuiles luisantes de pluie, l’image du vieil homme penché sur le coffre, et même cette mèche blanche collée sur son front par la sueur angoissée.
Cette perspective échappait à l’art traditionnel de l’époque Meiji. C’était une image saisissante et détaillée, intemporelle, montrant un angle impossible pour l’œil humain en cette époque.
Hiroshi ferma les yeux, inspira profondément l’odeur du thé et de la pluie, puis rouvrit les paupières. Rien n’avait changé. Les détails étaient toujours aussi vibrants, comme si la scène s’était déroulée sous les yeux d’un témoin invisible suspendu entre ciel et terre.
Un tel prodige défiait l’ordre des choses, des lois humaines, artistiques et naturelles.
Pourtant, il était bien là.
La pluie redoubla d’intensité, frappant les volets comme des ailes affolées. Dans le calme cotonneux de la pièce, le papier de l’éventail frissonna, libérant une légère odeur salée et florale. Sur la soie peinte se mirent à s’animer les motifs : des pétales de pruniers se détachèrent des branches, glissant lentement sur le papier blanc avant de se fondre dans l’encre comme des larmes végétales.
Un léger grincement résonna sur les dalles de pierre à l’entrée. Des pas feutrés s’arrêtèrent juste devant le panneau de papier. Une voix douce se fit entendre, soufflée par le vent du corridor avec une fatigue infinie :
— Gomen kudasai...
Hiroshi resta silencieux.
Ses mains, habituellement si assurées lorsqu’elles guidaient gravure et peinture, tremblaient maintenant comme des feuilles en automne. Lentement, le panneau coulissa sur ses rails, révélant un bref instant l’obscurité du seuil.
Un voyageur s’y tenait.
Habillé d'une longue veste sombre aux reflets d'acier mat, dépourvue de tout ornement ou couture visible, il tenait en main un parapluie transparent qui paraissait être tissé de lumière pure. Lorsqu'il ôta son capuchon, ses traits ne reflétaient ni la dureté typique des marins aguerris de Yokohama, ni l’attitude hautaine des dignitaires occidentaux fréquents à Kobe. Au lieu de cela, son visage incarnait la sobre fatigue que connaissent les grands voyageurs, ceux qui ont exploré trop de perspectives et accumulé une compréhension excessive.
Dans sa poche partiellement ouverte brillait faiblement un éclat métallique, révélant la présence d'un carnet de notes aux feuillets d’argent pur, vestige d’un autre millénaire révolu. L’étranger fit une légère révérence avec la grâce caractéristique des érudits d’autrefois, accompagnée d’une élocution claire qui ne semblait appartenir à aucun dialecte connu de l’archipel, et il déclara avec respect :
— Maître Hiroshi, vous avez ouvert le livre de nos absences.
Rassemblant enfin assez de force pour répondre, le vieil artisan brisa le silence éthéré de l'atelier de sa voix rocailleuse :
— D'où provient cet objet ? Est-ce un enchantement jeté par les adeptes mystiques de la montagne, ou bien la création d'un artiste anonyme sombrant dans la folie ?
L’inconnu esquissa un sourire empreint de mélancolie et avança d’un pas, faisant naître une brise fraîche qui fit vaciller doucement la flamme de la lanterne.
— Ce n'est ni magie ni démence, maître. C'est un fragment de mémoire égarée. Dans mon époque, les gens ont oublié la chaleur du bois et la texture sensuelle du papier. Alors, avant que les vastes archives du monde ne se murent dans le silence éternel, nous avons confié nos souvenirs les plus précieux aux interstices du temps, là où les mains habiles savent encore sculpter la beauté.
Il indiqua du doigt l’éventail posé sur la table de bois poli de paulownia. Sur sa feuille de mûrier, les dessins commençaient déjà à s’estomper, se fondant progressivement pour laisser place à une blancheur parfaite semblable à une neige vierge.
— Vous avez capté le reflet éphémère d'un monde qui disparaît, maître. Mais maintenant, le cycle s'est refermé. Ce qui a été entrevu doit retrouver le silence originel.
Avec une douceur calculée, l'étranger effleura le bord de l'éventail. Celui-ci s'enflamma avec une lumière nacrée, douce et sans bruit, avant de se désintégrer en une fine poussière argentée qui monta doucement vers les poutres du plafond de l’atelier et s’échappa par la fenêtre entrouverte, emportée par la brise moite apportée par le vent de la mousson.
Le silence retomba comme un voile sur la boutique nichée dans le quartier historique de Gion. Hiroshi resta longtemps figé dans la pénombre ambiante, respirant profondément les effluves mêlés de pluie et de bois mouillé ; pendant ce temps, le cours incompressible du temps reprenait son parcours inlassable et souverain au travers des ruelles sinueuses de Kyoto.
934 mots Participation reçue

Vilosis

En franchissant les énormes portes de cette imposante bâtisse, un frisson traversa mon corps. À peine un pas dans le hall d’entrée, que déjà cette odeur si familière de vanille mélangée au jasmin emplissait mes narines. Je me revoyais, 20 ans plus tôt, courir dans les longs couloirs du manoir en reniflant cet arôme. C’était la définition même du bonheur. J’entends encore ma grand-mère me crier de m’arrêter, de peur que je renverse un vase ou autre décoration. Les larmes me montèrent aux yeux. J’aurais aimé revenir ici pour autre chose que leur enterrement. Un bruit me détourna cependant de mes pensées. À l’extérieur, un oiseau piaillait. J’avais prévu de voyager en premier à travers la maison, mais je ne pouvais pas résister à l’appel du jardin. C’était mon endroit préféré. Le terme jardin était un euphémisme. À l’image du manoir, l’extérieur était immense. De la verdure et des fleurs à perte de vue. En apercevant l’énorme saule-pleureur au loin, un sourire se dessina instantanément sur mon visage. Mes pieds m’y guidèrent sans même mon autorisation. Je m’installai sans réfléchir sous l’ombre du géant, au bord du petit lac qui lui tenait compagnie. C’était peut-être mon endroit préféré sur terre. J’avais l’impression que tous mes démons disparaissaient, allongée là, à écouter la vie s’épanouir autour de moi. Un souvenir fit son petit chemin dans ma mémoire. Mon grand-père. Il me racontait toujours des histoires sous cet arbre. Mais pas n’importe lesquelles : des histoires qui font rêver. Il m’expliquait que cet arbre était lié à une dryade. Ces dernières étaient les protectrices de la forêt. Douces mais plus que capables de faire fuir le premier malheureux qui oserait venir menacer leur lieu de vie. D’après mon grand-père, elles se matérialisaient dans de rares cas pour ceux qui en avaient besoin. Évidemment, je ne l’avais jamais vu. Mais cette légende m’avait accompagné jusqu’à l’âge adulte et m’avait aidé à devenir la femme que j’étais. Comme la dryade, j’aspirais à être patiente, attentionnée, douce, mais aussi quelqu’un qu’il ne fallait pas sous-estimer, prête à tout pour protéger ce qui lui semblait important. Je me surpris à sourire. À eux deux, à travers leurs contes, leurs histoires, leur bienveillance, ils m’avaient tout appris. Ces pensées me donnèrent envie de rentrer dans le manoir, traverser les couloirs, farfouiller dans les pièces à la recherche d’objets leur appartenant. Le salon, plein de créations de ces deux artistes, la chambre, pleine de photos, le bureau, plein de carnets. J’en ouvris un, puis deux, dévorant les pages une à une. L’écriture de ma grand-mère était magnifique. Ils passaient des heures à écrire leurs aventures, leurs histoires, tout ce qui leur passait par la tête. Une couverture verte sapin attira mon attention. Je n’avais jamais vu ce carnet. Pourtant, il était bien là. J’ouvris la première page : « Vilosis ». Mes pulsations cardiaques s’accentuèrent, Vilo était le surnom qu’ils m’avaient toujours donné. La seconde page était un dessin du saule-pleureur. Je reconnus instantanément le trait de ma grand-mère. Il était magnifique, aussi majestueux qu’en vrai. La troisième page était le dessin d’une femme. Elle semblait irréelle tant elle était rayonnante. Les traits de son visage étaient d’une délicatesse incomparable. Sur la page voisine, le nom de Vilosis était à nouveau écrit. Les pages suivantes étaient à couper le souffle. Elle et le saule-pleureur ne faisaient plus qu’un, et chaque dessin de cette parfaite fusion était plus beau que le précédent. Chaque dessin était daté. Certains avaient plusieurs années. Comment avais-je pu ignorer son existence toutes ces années ? Plus étrange encore, je ne reconnaissais ni le trait de mon grand-père, ni celui de ma grand-mère. Pourtant, cette pièce était leur sanctuaire. J’étais la seule à y avoir accès, et toujours en leur présence. Sur la dernière page, une seule phrase : « À notre gardienne, Vilosis. ». Pourquoi ne m’avaient-ils jamais montré ce carnet ? Voir cette représentation de la dryade aurait ajouté à la magie du conte. Une goutte s’écrasa sur le carnet. Vilosis. Mon surnom venait de cet être exceptionnel. Même après leur trépas, ils ne cessaient de me surprendre. Je refermai le carnet et l’emportai avec moi en quittant le bureau. La nuit commençait à tomber, et je n’avais qu’une envie, retourner lire sous le saule-pleureur pour pleinement vivre la magie de cette histoire. Accompagnée d’une petite lanterne, allongée dans l’herbe, je me replongeai dans l’univers de mes ascendants. Il faisait bon, mais je tremblais et mon corps était régulièrement traversé de frissons. Le vieux carnet était parsemé de gouttes. Quand j’eus fini de le lire pour la quatrième fois, je le fermai et le portai à mon cœur. Était-il possible que je les aime encore plus ? Mon cœur se serra. Là où, quelques heures plus tôt je me sentais seule, j’avais l’impression qu’on me regardait. Je plongeai mon regard dans les branches de l’arbre qui me surplombait. Ce soir, il avait plus que jamais quelque chose de magique. Je fermai les yeux. J’eus l’impression qu’une main prit la mienne et que des racines emportèrent le carnet. Puis ces quelques mots prononcés avec une douceur hors de ce monde « Avec toi, Vilo, je sais que nous sommes entre de bonnes mains. ». Je rouvris les yeux. Le carnet était toujours là. Avais-je rêvé ? Je me redressai et jetai un coup d’œil à la couverture verte. Cette dernière, vierge de motif, avait à présent mon surnom pour l’habiller. Je feuilletai les pages. Une nouvelle double page était apparue, couverte par un dessin : une jeune fille allongée sous un saule-pleureur, un carnet posé sur son cœur.
842 mots Participation reçue

Professeur Lempercier

Un après-midi de septembre 1982, on vendait dans une salle de l’Hôtel Drouot, l’entier contenu de la maison du professeur Guy-Michel Rollinat. Cet éminent cardiologue avait succombé à un transport au cerveau, un soir, en rentrant chez lui.

Parmi les nombreux lots de la vacation, figurait un masque mortuaire. Mais, alors que ce genre d’article est toujours blanc, comme le plâtre dont il est fait, celui-ci était polychrome et un habile décorateur avait su donner à ce visage l’illusion de la vie réelle, à la manière d’un trompe-l’œil. Une autre particularité rendait cet objet singulier. Les yeux du défunt, qui sont habituellement clos sur un tel moulage, étaient dans le cas présent grands ouverts, et fixaient les visiteurs de leurs pupilles dilatées aux iris d’un bleu profond. Une étiquette collée au revers indiquait qu’il s’agissait du portrait posthume du professeur Jean-Joseph Lempercier.

Voici l’histoire de ce masque de mort.

Comme chacun le sait, Jean-Joseph Lempercier fut, en son temps, une des gloires de la médecine française. Il fit faire d’immenses progrès à la gastro-entérologie, sa spécialité. Son traité des maladies de l’appareil digestif s’est longtemps imposé comme l’ouvrage de référence en la matière. Un amphithéâtre porte son nom à l’université René Descartes, et une rue à Rethel, son lieu de naissance. En son vivant, il enseignait à la faculté, avait un cabinet en ville, et une consultation à l’hôpital Broussais. Guy-Michel Rollinat fut son élève, mais ces deux-là se haïssaient. Un jour où Lempercier faisait un tour de salle suivi par un groupe d’internes, il fit un mot d’esprit qu’il avait volé à Diderot, sans citer l’auteur bien entendu. Rollinat s’était aussitôt exclamé : « Les bijoux indiscrets ! ».

Lempercier en conçut une rancune tenace à l’égard de cet étudiant qui l’avait publiquement humilié, et jura que Rollinat ne serait jamais médecin. Mais la Parque en décida autrement, et un matin d’avril 1947, Jean-Joseph Lempercier rendit son dernier souffle dans une chambre de l’hôpital Bichat. Le chef de service voulu qu’on prélevât l’empreinte du visage de ce grand savant. Il chargea de cette besogne le seul interne de garde ce jour-là : Guy-Michel Rollinat ! Le jeune homme s’acquitta de cette tâche avec jubilation, en utilisant du plâtre qui sert à immobiliser les membres fracturés. Après avoir pris un premier moulage, il se permis d’en effectuer un second, pour son propre compte, en guise de trophée, comme un guerrier sioux conserve le scalpe de son ennemi. Mais, en dégageant l’effigie de la matrice, il s’aperçut que les yeux du défunt étaient ouverts à la manière d’un buste antique, alors qu’ils étaient fermés sur le cadavre. Il attribua cette anomalie à la poussée de l’enduit frais sur les paupières et, sans se poser d’autre question, rentra chez lui avec son tirage du masque mortuaire.

Guy-Michel Rollinat poursuivit ses études, soutint sa thèse, fut fait médecin et se spécialisa en cardiologie. Reçu à l’agrégation, il enseigna à son tour à la faculté de la rue des Saint-Pères, consulta en ville et à l’hôpital. En 1982, il était devenu un pontife, un mandarin, un potentat qui avait la main haute sur tout ce qui faisait en France dans sa discipline. Entre-temps, il s’était marié, avait eu des enfants et un petit-fils qui, n’ayant aucun goût pour la carrière médicale, était élève de l’école des Beaux-Arts.

Un jour où Guy-Michel Rollinat faisait subir les épreuves orales aux étudiants de première année, se présenta un candidat qui s’appelait Geoffroy Lempercier. Il était l’arrière petit-fils du professeur éponyme. Le cardiologue, rancunier comme la mule du pape, y vit l’occasion d’administrer le coup de pied de l’âne à son ancien maître. Il interrogea le jeune homme de façon si vicieuse que celui-ci douta de ses connaissances, bafouilla, et répondit de travers à toutes les questions. Il en fut rétrogradé dans le classement au point de devoir choisir entre redoubler, ou renoncer à la médecine.

Pendant que Rollinat tourmentait ce pauvre garçon, son petit-fils fouillait dans les vieilleries remisées au grenier de la villa de ses grands-parents au Vésinet. Il découvrit, au fond d’un carton, le masque blême en plâtre de feu Lempercier. Il trouva bon, pour se faire la main, de le peindre aux couleurs de la vie. Le résultat fut magistral. Puis, très fier de son travail, il mit à sécher l’effigie en l’accrochant au mur du salon.

Le soir venu, le professeur Rollinat rentra chez lui, déposa sa serviette de cuir sur la console du vestibule, se débarrassa de son imperméable sur un cintre du vestiaire et, en pénétrant dans le séjour, se trouva face au visage de Jean-Joseph Lempercier censé être mort depuis trente-cinq ans. Pourtant, il était bien là ! et fixait sévèrement Rollinat de son intense regard bleu. Pris au piège de la ressemblance et saisi d’effroi à la vue de cette figure qu’il prenait pour une apparition, il commença à éprouver une sensation de brulure dans la poitrine et ressentit une vive douleur dans le bras gauche. Ses mâchoires se contractèrent, il suffoqua, perdit connaissance et s’écroula, terrassé par une attaque d’apoplexie.
2867 mots Participation reçue

À ne jamais jeter

À ne jamais jeter


Le notaire lui remit les clés dans une enveloppe où son nom figurait encore sous celui de sa mère. Deux semaines avaient passé depuis les obsèques. Les fleurs avaient quitté le cimetière, les visites s'étaient espacées, chacun avait retrouvé le cours de sa vie. Restait cette maison, immobile au fond de son jardin, avec ses volets entrouverts et cette odeur de cire, de linge ancien et de confiture qui semblait avoir résisté à l'absence. Il introduisit la clé dans la serrure, poussa la porte sans allumer la lumière et demeura quelques instants dans l'entrée. Vider une maison n'avait jamais consisté à déplacer des meubles. C'était apprendre ce qu'une vie avait choisi de laisser derrière elle.
Sa mère ne jetait presque rien. Les autres parlaient d'accumuler ; elle répondait qu'elle préférait reconnaître les choses lorsqu'elles revenaient. Les dessins d'école rejoignaient les cartes d'anniversaire, les boutons esseulés attendaient dans une vieille boîte à biscuits qu'un vêtement les réclame de nouveau, les coquillages des vacances conservaient un morceau de sable entre leurs rainures. Enfant, il lui arrivait de perdre une bille, une clé ou un jouet. Elle écoutait sa plainte jusqu'au bout avant de lui répondre, avec une certitude qui l'agaçait alors : « Attends un peu. Les objets finissent toujours par rentrer. »
Quelques jours plus tard, il la retrouvait agenouillée dans le couloir, occupée à recoudre un bouton ou à plier du linge. Sans lever les yeux, elle lui tendait la bille retrouvée au fond d'une poche, la clé oubliée derrière une pile de serviettes ou le jouet disparu depuis des semaines. Elle n'annonçait jamais sa découverte. Elle poursuivait simplement ce qu'elle était en train de faire, comme si les objets finissaient naturellement par revenir entre ses mains.
Les cartons s'empilaient lentement dans le salon. Il s'arrêtait plus souvent qu'il ne travaillait, retenu par un livre dédicacé, une tasse ébréchée ou un torchon soigneusement repris au fil blanc. Rien n'avait de valeur, et presque tout semblait mériter d'être conservé. Au fond de l'armoire de la chambre, derrière une pile de draps impeccablement pliés, une petite boîte en fer bleu attira son regard. Le métal était piqué de rouille aux angles, cabossé par endroits, comme si elle avait traversé plusieurs déménagements. Une étiquette blanche, jaunie par le temps, occupait le centre du couvercle. L'écriture était fine, légèrement penchée, immédiatement reconnaissable.
« Objets retrouvés. «
Il s'assit sur le parquet avant même d'avoir décidé de le faire. La boîte tenait dans ses deux mains. Il passa le pouce sur l'étiquette, dont les bords commençaient à se décoller, puis souleva lentement le couvercle.
La première chose qu'il sortit fut une bille de verre aux reflets verts. Elle roula dans sa paume avant de s'immobiliser contre son pouce. Il revit aussitôt l'allée de gravier où il l'avait perdue un mercredi d'automne. Il avait fouillé le jardin jusqu'à la tombée de la nuit, accusé le voisin de l'avoir ramassée, puis fini par rentrer en larmes.
Trois jours plus tard, il l'avait retrouvée agenouillée dans le couloir, une boîte à couture ouverte devant elle. Elle remettait patiemment un bouton sur la manche d'une chemise. Sans interrompre son geste, elle avait glissé la main dans la poche de son tablier, en avait sorti la bille et la lui avait tendue entre deux doigts. Elle n'avait pas levé les yeux.
— Je te l'avais dit. Les objets finissent toujours par rentrer.
Puis l'aiguille avait repris son va-et-vient dans le tissu.
Il avait longtemps cherché à comprendre où elle retrouvait tout ce qui semblait disparu. Avec les années, la question avait cessé d'avoir de l'importance. Ce qui lui revenait aujourd'hui n'était pas la bille, mais la manière dont elle la lui rendait, comme si rien ne s'était jamais perdu.
Sous la bille reposaient une dent de lait enveloppée dans une compresse où figurait une date soigneusement notée, un coquillage fendu dont il refusait de se séparer pendant les vacances, une montre en plastique au bracelet cassé, un pion rouge échappé d'un vieux jeu de société, puis une minuscule clé en laiton glissée dans un sachet transparent. Une étiquette y était agrafée : Cabane — été 1998. Il ne put retenir un sourire. Avec deux planches mal clouées et un vieux drap tendu entre des branches, il avait construit derrière le jardin une forteresse qui n'avait résisté qu'à deux orages. La clé avait disparu le troisième jour. Persuadé que son meilleur ami la lui avait volée, il s'était brouillé avec lui pendant une semaine. Sa mère l'avait retrouvée au fond d'un pot de géraniums au moment de les rempoter. Elle n'avait pris le parti de personne. Elle lui avait demandé d'aller présenter ses excuses à son ami avant de lui rendre la clé. Lorsqu'il était revenu, elle l'avait sortie de sa poche de tablier sans dire où elle l'avait trouvée, comme si les objets savaient toujours retrouver le chemin de ceux qui les attendaient.
Il continua à vider la boîte avec une lenteur qu'il n'avait accordée à rien d'autre depuis son arrivée. Chaque objet ramenait moins le souvenir du jour où il l'avait perdu que celui où sa mère le lui avait rendu. Chaque objet lui rappelait moins le jour où il l'avait perdu que celui où sa mère le lui avait rendu. Il passa le doigt sur le fond métallique. La boîte lui sembla vide. Il allait refermer le couvercle lorsqu'un léger claquement de bois contre la tôle l'arrêta. Coincé sous le rebord, un petit avion glissa dans sa paume. C'était un petit avion en bois. Les ailes, peintes d'un rouge passé, étaient écaillées par endroits et le fuselage brillait légèrement sous la poussière, poli par des années de manipulations. Il le prit entre ses mains, surpris par son poids. Ce n'était pas celui d'un jouet oublié dans un tiroir, mais d'un objet longtemps tenu. Il le retourna. Sous le ventre de l'avion, quelques mots écrits au feutre noir demeuraient parfaitement lisibles : À ne jamais jeter. Il relut l'inscription. Aucun anniversaire ne lui revenait. Aucun Noël. Aucun après-midi de pluie. Rien. Pourtant, il était bien là. L'avion semblait avoir traversé toute son enfance sans jamais en faire partie.
Il resta plusieurs minutes à faire tourner l'avion entre ses doigts. Plus il l'observait, plus une impression étrange s'imposait. Ce n'était pas un objet inconnu. C'était un objet dont il aurait dû se souvenir. Les éclats de peinture, les arêtes adoucies par le temps, les légères fêlures du bois lui semblaient familiers sans qu'il puisse les rattacher à une scène précise. Il remit l'avion dans la boîte, referma le couvercle, puis l'ouvrit de nouveau presque aussitôt. Rien n'avait changé. L'inscription était toujours là, aussi nette que si sa mère venait de l'écrire. À ne jamais jeter. Elle réservait rarement des consignes à ce qu'elle rangeait. Une date, un prénom, parfois le lieu où un objet avait été retrouvé lui suffisaient. Cette phrase, en revanche, ressemblait moins à une étiquette qu'à une décision.
Il reprit le tri de la maison, mais son regard revenait sans cesse vers la boîte posée sur la commode. En ouvrant les tiroirs, il retrouva des nappes soigneusement repassées, des cahiers de recettes couverts d'annotations, des enveloppes où chaque photographie portait, au dos, une date et quelques mots. Sa mère avait passé sa vie à empêcher les souvenirs de perdre leur nom. Les cartons se remplissaient, les pièces se vidaient, pourtant la maison ne paraissait pas plus légère. Elle semblait seulement révéler, couche après couche, tout ce qui avait été conservé avec une patience qu'il n'avait jamais remarquée.
Sa sœur passa en fin d'après-midi. Elle venait récupérer quelques albums avant que la maison ne soit mise en vente. Ils s'installèrent dans le salon, entourés de cartons, et tournèrent les pages sans presque parler. Les années défilaient sous leurs mains : vacances au bord du lac, anniversaires, rentrées scolaires, repas de famille. Leur mère apparaissait rarement sur les photographies. Elle tenait l'appareil plus souvent qu'elle ne se laissait photographier. Lorsqu'elle figurait enfin dans le cadre, elle avait presque toujours quelque chose entre les mains : un gâteau encore chaud, un pull qu'elle venait de terminer, un jouet réparé pendant la nuit. Il posa l'avion sur la table basse.
— Tu te souviens de celui-ci ?
Sa sœur le prit, le retourna, lut l'inscription, puis leva vers lui un regard hésitant.
— Non.
Le silence dura quelques secondes.
— Tu es sûr qu'il était dans la boîte ?
Il acquiesça.
Elle contempla encore l'avion avant de le reposer avec précaution sur la table basse.
— Maman ne gardait jamais les objets des autres.
Ils rouvrirent les albums. Cette fois, leurs yeux ne cherchaient plus les visages. Ils parcouraient les arrière-plans, les étagères, les coffres à jouets, les rebords de fenêtres, espérant apercevoir l'avion dans un coin d'image. Les années passèrent ainsi, page après page. Les vêtements changèrent, les coiffures aussi. L'avion n'apparut jamais. Lorsqu'ils refermèrent le dernier album, la lumière avait quitté le salon. Aucun d'eux ne formula l'idée qui venait de s'imposer. Aucun d'eux ne parla.
Sa sœur repartit avec les albums sous le bras. Il resta quelques instants sur le pas de la porte à la regarder s'éloigner, puis revint dans la maison. Le silence s'y était installé avec une facilité déconcertante. Il ramassa l'avion sur la table basse, le fit tourner distraitement entre ses doigts avant de le poser sur le rebord de la cheminée. Le bois était plus lourd qu'il n'en avait l'air. Lorsqu'il reprit le tri, il ne tarda pourtant pas à revenir le chercher. Il le déplaça sur la commode, puis sur la table de la cuisine où il vida un tiroir rempli d'élastiques, de vieilles piles et de stylos qui n'écrivaient plus. L'avion passait d'une pièce à l'autre avec lui, sans qu'il sache vraiment pourquoi il refusait de le laisser derrière.
La cafetière italienne dormait encore dans un placard. Il la remplit d'eau, retrouva un paquet de café dont l'odeur semblait appartenir à la maison autant que le parquet ou les rideaux. Pendant que le métal chauffait doucement sur la plaque, il essuya le plan de travail, replia un torchon, referma une fenêtre restée ouverte depuis le matin. Chaque fois qu'il levait les yeux, l'avion se trouvait dans son champ de vision. Il finit par le remettre dans la boîte en fer, referma soigneusement le couvercle et poursuivit son rangement, presque soulagé d'avoir interrompu cette étrange habitude.
Une heure plus tard, il apporta deux cartons jusqu'à sa voiture. Ce ne fut qu'en cherchant ses clés qu'il sentit une forme dure contre sa cuisse. Il plongea la main dans la poche de sa veste. L'avion. Il demeura quelques secondes immobile, incapable de se rappeler l'instant où il l'avait repris. Il sourit malgré lui, convaincu que la fatigue lui jouait des tours. Il retourna dans la maison, le reposa sur le buffet de l'entrée et prit soin, cette fois, de s'éloigner sans le regarder.
Le soir, avant de partir, il fit un dernier tour des pièces pour vérifier qu'aucune fenêtre n'était restée ouverte. Dans la chambre, il referma les volets. Dans le salon, il éteignit la lumière. Arrivé dans l'entrée, son regard tomba sur le buffet. L'avion n'y était plus. Il le retrouva quelques instants plus tard dans la poche intérieure de son manteau, celui qu'il portait depuis le matin. Il resta longtemps à le contempler. Puis il glissa l'objet dans la boîte en fer, referma le couvercle et la laissa sur la commode avant de quitter la maison.
Le lendemain, il reprit le tri dès l'aube. Les pièces résonnaient différemment à mesure qu'elles se vidaient. Les armoires rendues à leur bois clair, les étagères dépouillées, les murs où les cadres avaient laissé des rectangles plus pâles donnaient à la maison un visage qu'il ne lui connaissait pas. Il s'attaqua au secrétaire de sa mère, celui dont elle verrouillait toujours le tiroir du bas sans que personne n'y prête vraiment attention. La clé était restée dans la serrure. À l'intérieur, les papiers avaient été classés avec le même soin que le reste de sa vie : garanties d'appareils depuis longtemps remplacés, quittances, actes notariés, carnets de santé, cartes de vœux retenues par un ruban. Au fond du tiroir reposait une chemise grise, plus fine que les autres, sans titre ni étiquette. En l'ouvrant, il découvrit quelques comptes rendus médicaux, une ordonnance, puis une échographie dont le papier avait jauni sur les bords. Il s'apprêtait à refermer le dossier lorsqu'une petite carte cartonnée glissa sur le parquet.
Elle provenait d'un magasin de jouets. Au verso, sa mère avait dressé une courte liste au crayon. Certains mots étaient barrés d'un trait net : berceau, mobile, veilleuse. Le dernier ne l'était pas. Il resta longtemps à le regarder. Avion en bois. Il releva lentement les yeux vers la commode où la boîte demeurait ouverte. L'objet n'avait plus l'air d'avoir été rangé là par hasard. Il appartenait à une liste dont le reste n'avait jamais trouvé sa place dans la maison.
Il remit chaque feuille dans l'ordre exact où il les avait trouvées. Rien, dans ces documents, ne racontait le chagrin. Les médecins avaient décrit une grossesse interrompue avec la précision de ceux qui n'ont à rapporter que des faits. Les dates se succédaient, les examens aussi. Entre deux comptes rendus, une existence s'était arrêtée sans laisser d'autre trace qu'un dossier soigneusement refermé. En reposant la chemise au fond du tiroir, il se demanda combien de fois sa mère l'avait ouverte avant de la ranger exactement au même endroit.
Il prit l'avion, le retourna une nouvelle fois entre ses mains. Le bois était tiède. Sous ses doigts, les éclats de peinture semblaient moins raconter l'usure du temps que celle d'une attente. Il pensa à toutes ces années pendant lesquelles il avait cru que cette boîte ne contenait que les objets perdus de son enfance.
La maison continua de se vider. Les déménageurs emportèrent les derniers meubles. Les armoires restèrent ouvertes, les rideaux furent décrochés, les murs retrouvèrent leurs traces plus claires là où des cadres avaient longtemps protégé la peinture. Dans le salon, le bruit de ses pas résonnait désormais d'une pièce à l'autre. Il pensa soudain à cette phrase que sa mère répétait lorsqu'il était enfant : une maison ne devient vraiment vide que lorsque les objets cessent de raconter ceux qui l'ont habitée. À l'époque, il avait cru qu'elle parlait des meubles. Aujourd'hui, il comprenait qu'elle pensait à tout autre chose.
La veille de la signature, il passa voir son père. Ils s'installèrent dans le jardin où les rosiers continuaient de fleurir sans se soucier des absences. Ils parlèrent de la vente, des travaux que les nouveaux propriétaires envisageaient, des cartons qu'il restait encore à transporter. Le silence s'invita plusieurs fois dans la conversation sans mettre aucun des deux mal à l'aise. Au moment de repartir, il sortit l'avion de sa poche et le posa sur la table.
Son père ne demanda pas d'où il venait.
Il le regarda longtemps avant de le prendre entre ses mains. Ses doigts suivirent les éclats de peinture avec une lenteur presque respectueuse. Un sourire passa sur son visage, si bref qu'il disparut avant d'avoir réellement existé.
— Je pensais qu'il avait disparu.
Il leva les yeux.
— Tu le connaissais ?
Son père acquiesça doucement.
— Bien sûr.
Il reposa l'avion devant lui.
— Nous étions allés l'acheter un samedi.
Il fit tourner l'avion entre ses doigts.
— On avait passé près d'une heure dans le magasin.
Un sourire fatigué éclaira son visage.
— Ta mère voulait un train.
Moi, je trouvais celui-ci plus beau.
Le silence revint.
Puis il ajouta presque pour lui-même :
— Après... je n'ai plus réussi à le regarder.
Le vent fit frémir les feuilles du pommier. Aucun des deux ne parla pendant quelques instants.
— Je crois qu'elle n'a jamais réussi à le jeter.
Il rentra avec l'avion dans la poche de sa veste. Le lendemain, les derniers cartons quittèrent la maison. Les nouveaux propriétaires arrivèrent en début d'après-midi. Ils avaient l'âge qu'avaient eu ses parents lorsqu'ils s'étaient installés ici. Ils parcouraient déjà les pièces en parlant des murs qu'ils abattraient, des chambres qu'ils repeindraient et des arbres qu'ils souhaitaient conserver. Il leur remit les clés, échangea quelques mots avant de s'éloigner. Il ne se retourna pas. Ce qu'il emportait ne se trouvait plus dans cette maison depuis longtemps.
Les cartons retrouvèrent peu à peu leur place dans l'appartement. Il rangea les livres, accrocha quelques photographies, glissa la bille dans le tiroir de son bureau, suspendit la vieille clé de la cabane au porte-clés qu'il n'utilisait plus depuis des années. Le coquillage rejoignit une étagère. La montre, la dent de lait et le pion retrouvèrent une boîte plus grande, avec d'autres souvenirs qu'il n'avait jamais eu le courage de jeter. Lorsqu'il atteignit le fond, il ne resta plus que l'avion.
Il déposa l'avion dans la boîte en fer et referma le couvercle. Le léger bruit métallique résonna dans le silence de l'appartement. Sa main demeura quelques instants immobile sur le métal, puis il rouvrit la boîte, reprit l'avion et traversa lentement le salon jusqu'à la bibliothèque. Il écarta deux romans, le posa sur l'étagère et ajusta doucement une aile du bout des doigts avant d'éteindre la lumière.
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Le téléphone

Le téléphone
Lorsque Thomas rentra chez lui ce soir-là, il aperçut un petit colis posé devant la porte de son appartement. Aucun livreur ne l'avait prévenu, aucun voisin ne semblait l'avoir vu déposer là. Le carton, parfaitement fermé, ne portait ni adresse, ni timbre, ni nom d'expéditeur. Il resta un moment immobile, les clés encore à la main. Une étrange impression le traversa : ce paquet n'avait rien à faire devant sa porte. Pourtant, il était bien là.
À l'intérieur reposait un smartphone noir d'une élégance inhabituelle. Aucune marque, aucun logo, aucun numéro de série. L'objet semblait neuf, mais d'une fabrication impossible à situer. Dès que Thomas le saisit, l'écran s'alluma doucement, comme s'il avait attendu ce contact.
Une seule application apparaissait. Elle portait le nom suivant : Demain.
Intrigué, Thomas effleura l'icône. Une vidéo se lança aussitôt. Le quai d'une station de métro apparut. Des voyageurs passaient sans se regarder, absorbés par leur téléphone ou leur fatigue matinale. Soudain, un homme en manteau gris trébucha alors que les portes se refermaient. Son bras resta coincé. Les cris couvrirent le grondement de la rame.
L'image s'interrompit.
Au-dessous, une simple indication :
8 h 17.
Thomas esquissa un sourire. Il pensa à une campagne publicitaire particulièrement sophistiquée, peut-être à une expérience de réalité augmentée. Il posa le téléphone sur la table et n'y pensa presque plus.
Le lendemain, pourtant, en descendant dans cette même station, un malaise diffus l'accompagna. Il regarda machinalement l'heure.
8 h 17.
L'homme au manteau gris apparut. Il trébucha.
Cette fois, Thomas n'eut pas le temps de réfléchir. Il bondit et le retint juste avant que les portes ne se referment. L'homme le remercia d'une voix encore tremblante avant de disparaître dans la foule.
Le soir, le téléphone affichait déjà une nouvelle vidéo. Une petite fille échappait à la main de sa mère et courait sur une avenue où arrivait un camion.
Le lendemain, Thomas l'empêcha de traverser.
Puis il évita un autre accident.
Puis un troisième.
Les jours finirent par se confondre. Chaque soir, une nouvelle vidéo. Chaque matin, une nouvelle course contre le temps. Thomas commença à vivre au rythme des avertissements du téléphone. Il arrivait en retard au travail. Il annulait des dîners. Ses proches lui demandaient ce qui lui arrivait ; il répondait vaguement, incapable d'expliquer l'inexplicable. Plus il sauvait des inconnus, plus il redoutait la prochaine notification.
Puis, un matin, l'écran resta noir.
Pour la première fois depuis des semaines, rien. Thomas éprouva un soulagement presque coupable. Quelques secondes plus tard, une notification apparut.
Dernière intervention.
Il ouvrit la vidéo.
Cette fois, il reconnut aussitôt le hall vitré de son immeuble.
Un homme entrait dans le bâtiment.
L'homme, c'était lui. Il levait lentement la tête vers la façade. Une immense plaque de verre se détachait de l'immeuble et s'effondrait dans un fracas assourdissant. La vidéo s'arrêtait une fraction de seconde avant l'impact.
Thomas consulta sa montre.
19 h 31.
Il descendit aussitôt dans la rue. Il marcherait aussi longtemps qu'il le faudrait. Hors de question de remettre les pieds dans cet immeuble.
À 19 h 42, un grondement éclata derrière lui. En se retournant, il aperçut la façade éventrée. La plaque venait de s'effondrer exactement comme dans la vidéo.
Cette fois, pensa-t-il, c'était fini.
Le téléphone vibra une dernière fois. L'écran n'affichait plus qu'une phrase.
« Merci. Votre mission est terminée. »
L'appareil s'éteignit définitivement.
Thomas le contempla quelques instants avant de le déposer dans une corbeille. Puis il s'éloigna, le pas plus léger qu'il ne l'avait été depuis des semaines.
Quelques minutes plus tard, un adolescent remarqua le téléphone en passant. Il hésita, le ramassa et souffla la poussière de l'écran.
Celui-ci s'alluma aussitôt. Une unique application apparut. Elle s’intitulait :
« Demain. »
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Une photo délire

Au milieu de la foule, comment ne pas la remarquer, cette jeune femme rousse littéralement lumineuse. Elle se balade comme moi dans le bourg de Kerlouan, visitant la partie dos à l’église. C’est drôle par ailleurs car Kerlouan signifierait « petit bourg de lumière ». Rien d’étonnant quand on connaît le coin, au nord de Brest, sur la côte rocheuse de la Manche bretonne. Je la suis instinctivement du regard. Elle entre dans la brocante. Une masure imposante qui a vécu, avec sa porte et ses fenêtres aux encadrement massif en pierre. Je fais de même, et me retrouve plongé dans un intérieur sombre, vieillot et encombré d’objets divers et curieux comme ce fer à repasser, lourd, tout en fonte. Mais la belle a disparu, comme volatilisée. Pas grave, je me passionne pour de vieilles cartes postales rangées avec soin dans des petits casiers. Dans une boite à gâteaux métallique sont regroupées de vieilles photos jaunies. Je les regarde une à une et crois reconnaître des lieux d’enfance. Cela me replonge à l’époque de ma grand-mère, un temps aujourd’hui disparu. L’une d’entre elles retient particulièrement mon attention, une photo prise à priori devant la boutique. Des personnes discutent entre elles et mystérieusement la jeune femme rousse est au milieu du groupe et, de dos, je crois me reconnaître ! Incroyable, suis-je en plein délire… Je suis pris dans le tourbillon de mon imagination débordante. C’est dingue, c’est pourtant la première fois que je viens à Kerlouan. Vite, je ressors prendre l’air et retrouver mes esprits. Elle est là et s’en va vers l’église, elle se retourne, m’adresse un clin d’œil malicieux puis se volatilise aussitôt.
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Le fanal de la vérité

En cette nuit de rafle, je progressais dans l’ombre, au ras des murs, pendant que la cité se gorgeait de paroles haineuses. Les haut-parleurs ordonnaient aux habitants de signaler tout refus de participer aux humiliations et aux injures collectives. Chez les personnes dénoncées, les agents forçaient les entrées.

Il fallait réciter les formules réglementaires pour prouver sa loyauté. Les mêmes mots revenaient d’une rue à l’autre, durcis par des années d’usage : « Déchet, tu sers à rien, personne ne veut de toi, pauvre merde, crève. »

J’avais refusé de les répéter.

Quelques heures plus tôt, sur la place, un enfant avait crié :

— Maman, je t’aime.

Sa mère l’avait serré contre elle. La foule s’était aussitôt refermée sur eux. Chacun devait ajouter une injure plus violente que la précédente. C’était ainsi que l’on punissait les paroles d’amour.

Mon tour était venu et j’avais gardé la bouche fermée. Mon silence avait suffi. Quelqu’un alerta les agents.

Je pris la fuite. Derrière moi, des bottes frappaient les pavés.

Je courus jusqu’à une palissade éventrée, la franchis et atteignis l’ancien quartier, celui que le pouvoir avait vidé avant de le condamner à la démolition. Les façades crevées dévoilaient des logements dévastés. Certaines persiennes ne tenaient plus que par un gond.

Je forçai la première porte qui résista et me réfugiai dans un appartement du rez-de-chaussée. Le vacarme s’éloigna d’un coup. Les ordres diffusés au-dehors me parvenaient encore.

La lune éclairait un peu l’entrée à travers la vitre brisée d’une fenêtre donnant sur la cour. Des gravats tombés du plafond encombraient le passage.

Je m’éloignai de l’entrée. Mes doigts rencontrèrent l’embrasure d’une fenêtre murée. Je longeai à tâtons une paroi fissurée. L’enduit s’effrita. Une pierre bougea légèrement. Je la retirai et fouillai la cavité. Je touchai du métal. En palpant, je devinai une poignée. Je tirai l’objet de sa cachette et le rapprochai de la faible clarté.

C’était un fanal de fer et de verre, muni d’une poignée noire, d’une petite porte et d’un socle épais. La poussière couvrait ses parois, mais aucune rouille n’avait rongé son armature.

Les récits transmis en secret m’avaient appris l’existence des fanaux. Autrefois, ils conservaient des paroles d’amour véritable prononcées devant leur flamme. Dès que ces paroles furent bannies, le régime ordonna leur destruction. Je savais que les derniers avaient disparu juste avant ma naissance.

Pourtant, il était bien là.

À sa base se trouvait une petite pièce mobile. Je passai le pouce dessus. Un déclic se fit entendre. Derrière les parois de verre, une flamme minuscule apparut. Elle grandit, chaude et frémissante. Mes doigts tremblaient sur le verre devenu tiède.

Après un bref grésillement, j’entendis :

— Je t’aime.

Je revis la mère serrer son fils contre elle. Dans la cité, ces mots suffisaient à faire disparaître les gens qui les disaient.

Je passai de nouveau le pouce sur la pièce mobile. Cette fois, je reconnus la voix. Elle descendait chaque matin des haut-parleurs. Elle annonçait les condamnations, les interdictions nouvelles, les noms des personnes recherchées.

C’était la voix du dirigeant.

Je soulevai le fanal. Une dédicace était gravée sur le métal terni du socle :

« À S., pour que ma voix reste près de toi, mon Amour. »

Dehors, les pas se rapprochèrent.

— Fouillez les bâtiments condamnés, ordonna le dirigeant par les haut-parleurs. Saisissez les silencieux et tous ceux qui prononcent des paroles interdites.

Un faisceau blanc apparut sur le seuil. Les agents inspectaient déjà l’immeuble. Une détonation ébranla le bâtiment voisin.

Je pouvais replacer le fanal dans la cavité, remettre la pierre et poursuivre ma fuite. L’immeuble serait bientôt démoli. Cet objet interdit disparaîtrait avec lui. Son poids allait me ralentir. Sa lumière pouvait me trahir.

Tous ces risques ne changeraient rien. Je devais l’emporter.

J’ouvris la petite porte et soufflai sur la flamme. Elle vacilla puis s’éteignit. Après avoir caché le fanal sous mon manteau, je me précipitai vers la fenêtre donnant sur la cour.

La porte d’entrée céda au moment où je l’enjambais.
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La Brûleuse de peines

Une fois la portière ouverte, le père Jacques fut saisi d'un mélange d'effroi, de tristesse et de colère : les corps sans tête de son cheptel de 13 poules et de son coq baignaient dans un marécage de paille et de sang noirci par la cendre. Une fouine avait frappé son gelinier ! C'était une catastrophe financière, mais le plus dur était encore à venir.

Quand Line apprit qu'elle ne pourrait plus jouer avec sa petite poule, son père ne comprenait pas la profondeur de son désarroi. Noireaude n'avait laissé dans son cœur paternel, qu'une marque si légère qu'elle lui était presque invisible. Mais les ravines salines de Line avaient creusé cette empreinte. L'empreinte était devenue une gorge qui s'érodait à chaque nouvelle larme de son enfant chérie. La tristesse qui avait gagné le père devint sollicitude. Chaque jour, il tentait autre chose pour ne plus subir ce douloureux spectacle. Il tenta de remplacer Noiraude, vainement. À ses yeux, elles se ressemblaient toutes... Mais une seule avait su charmer Line. Pour lui changer les idées, il multiplia les activités : spectacle de marionnettes, mystères, festivals, chasse aux hannetons, mérelle, etc. Il marchait constamment sur des œufs. Tout autour d'elle lui rappelait sa tendre amie : le costume noir des pantins, une tache obscure aux contours inhabituels sur un vêtement, même les objets sombres et brillants suffisaient à faire resurgir de lancinants souvenirs. Tout lui évoquait sa compagne perdue à jamais. Père Jacques ne supportait pas de voir sa petite si chagrinée. Il continuait de chercher désespérément une manière de faire disparaître sa tristesse. Les jours passaient, mais pas la douleur.

Père Jacques retrouva espoir en apprenant qu'une vieille magicienne traversait leur bourg. Les rumeurs rapportaient qu'elle avait donné un onguent qui sauva la vie d'un infortuné mordu par un serpent, ou encore qu'elle prêtait une plume qui décrivait, dans un poème, le lieu où retrouver un objet perdu. Il vint à sa rencontre, la mine soucieuse et pleine d'espoir. Il la supplia jusqu'à ce que ses cris la firent céder. Elle sortit de son coffre un morceau d'un blanc tendre, pas plus grand qu'un pouce. "Ce bout de chandelle brûle les peines de qui la regarde." Elle l'avertit cependant qu'une fois toute la tristesse du deuil consumée – quand la flamme aura perdu sa teinte bleu pâle –, il lui faudrait la laisser brûler à l'abri des regards jusqu'à son terme. "Car s'évertuer à radier toutes ses peines, c'est se vicier du désir de mourir à petit feu." Le père peinait à croire qu'un tel objet pût exister et qu'il pût prendre une forme si insignifiante. Pourtant, il était bien là. Après avoir fait tout son possible pour la rassurer, le père la remercia et partit. Serré dans son poing, il avait enfin un espoir d'ôter le poids de sa fille. Il renforçait sa poigne au moindre doute, trop heureux de pouvoir enfin tenir son salut dans sa main.

Le lendemain, suivant les instructions, et après d'âpres négociations, les parents mirent leur enfant devant la chandelle, l'allumèrent et observèrent sa réaction. À mesure que les pommettes de Line rosissaient, les volutes noires se teintaient du même bleu palissant que la flamme. Ses larmes s'asséchaient, son nez rougi et coulant redevint blanc, et son regard s'illuminait progressivement. Chose étrange, le talisman leur paraissait ne pas se consumer. Toutes les cires ne se valent pas, se disaient-ils. Celle-ci était peut-être d'une qualité supérieure.

Les heures passaient, et le pouce n'avait toujours pas baissé ; ils furent intrigués. Ce n'est qu'aux alentours de midi que la flamme blanchoya. Plus de trace de tristesse. Même interrogée sur Noiraude, Line semblait placide : c'était passé. Mais les parents craignirent qu'un changement si soudain ne fût que passager. Et, si Line venait à sombrer de nouveau, à cause de Noiraude, d'un autre animal, ou pire... d'une personne ? Si un être aussi banal qu'une poule pouvait la dévaster, alors... Alors, le père préféra garder la chandelle précieusement, pour effacer un moment qui pourrait dépasser cette première désolation.

Le temps passa, et avec lui d'autres chagrins : la perte de sa broche favorite, une première déception amoureuse, puis d'autres. À chaque nouvelle occasion, il craignait pour sa fille, et la mère insistait pour attendre une demi-lune. Si le chagrin restait, il ressortirait la chandelle. Mais chaque fois, le chagrin passait, et peu à peu, le souvenir terrible de la première tristesse et du remède... jusqu'au jour où la mère mourut.

Ce fut une mort ridicule, et d'autant plus éprouvante que le père s'en sentait responsable : alors que sa faux traînait encore sur le sol, la malheureuse s'y était entaillée le pied. La plaie était devenue sombre, et une fièvre l'acheva. Si sa fille avait fini par faire son deuil, le père lui, était rongé par une culpabilité qui devint colère contre lui-même, et enfin tristesse inconsolable. Alors, il se rappela l'existence de la chandelle. Un soir, il l'alluma. Aux aurores, elle était blanche et lui serein. Son entourage s'en étonna, mais bien vite, ils oublièrent. La chandelle retrouva sa cache, mais il était impossible pour le père de l'oublier.

Chaque fois que son entourage était tiraillé par les épreuves de la vie, il se sentait consumé par la culpabilité de ne pas partager ce qui l'avait tant aidé. Toutefois, il céda pour son meilleur ami, puis pour un proche voisin. Il perdit le compte et sa maison se retrouva vite assaillie par une multitude de pauvres âmes malheureuses qui quémandaient son droit d'usage. Il voulait en finir et s'apprêta à la laisser brûler loin des regards. Serait-ce suffisant pour disperser ces gens ? Non, ils l'accuseraient de garder secrètement et jalousement ce précieux artefact. Ils pourraient s'en prendre à sa fille. Aussi prit-il la décision de la brûler, en public, pour que tous en profitent une dernière fois. Puis, ils la laisseraient se consumer dans un brasier plus grand, qui cacherait sa flamme. Parmi les flammes, celle de la chandelle s'y noierait à l'abri des regards et s'éteindrait. La foule céda.

Un bûcher couronnant la chandelle fut construit, et tous purent se défaire de leur peine du moment en regardant la longue flamme iridescente de la chandelle. Une fois le moment venu, ils mirent le feu à la couronne pour que ses flammes masquent celle de la chandelle. Le père jeta par moments un coup d'œil à l'unique endroit où la chandelle était encore visible. Sa taille diminuait dès qu'il la quittait des yeux, et sous l'effet de la chaleur, elle se liquéfiait progressivement.

Seulement, un côté du brasier s'effondra vers le centre. Le brasier commença alors à se parer de multiples couleurs et les passants qui le regardaient étaient figés, le regard vide. Le vent monta, et des étincelles volèrent et se posèrent sur le toit d'une maison. Rapidement, ses habitants furent alertés par l'odeur et sortirent. Mais, une fois leur regard posé sur la flamme chatoyante, leur détresse s'évapora. Ils fixèrent, absents, leur maison brûler. Le feu progressait et inexorablement, dévora chaque bâtiment devant les yeux béats de tous les villageois. Le village entier devint un enfer versicolore mais silencieux, puis il blanchit et enfin s'éteignit.
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Le billet de Verchamps

Le billet de Verchamps

Ma mère est morte un mardi, sans prévenir, comme elle avait vécu, sans jamais rien demander à personne. J'ai trié ses affaires seule, parce que c'est ce qu'on fait quand on est fille unique et que le silence a toujours été la langue de la famille. Des robes qui sentaient la lavande et le renfermé. Des lettres jamais envoyées, adressées à des gens dont j'ignorais jusqu'au nom. Et, au fond d'une boîte à chaussures fermée par un élastique cassant, un bout de carton jauni, de la taille d'une carte à jouer.

Un billet de train.

Deuxième classe, ligne Clermont–Verchamps, daté du 14 juillet 1962. L'encre violette du composteur avait à peine pâli. On aurait dit qu'il sortait de l'imprimerie la veille.

Je n'avais jamais entendu le mot Verchamps dans la bouche de ma mère. Elle disait être née à Riom, avoir grandi à Riom, ne rien connaître d'autre que Riom jusqu'à ses dix-huit ans. Elle le répétait comme une leçon apprise, avec cette fermeté un peu trop lisse des phrases qu'on a polies à force de les redire pour ne plus avoir à y penser.

J'ai cherché Verchamps sur une carte. Rien. J'ai cherché dans les archives départementales, en ligne, puis en me déplaçant, parce que le carton dans ma poche me brûlait d'une drôle de façon, comme un caillou qu'on n'ose pas reposer. Et j'ai fini par comprendre pourquoi aucune carte ne portait ce nom.

Verchamps avait existé. Un village de moins de trois cents habitants, niché dans une vallée étroite, avec une église du douzième siècle et un lavoir couvert. En 1958, l'État avait décidé d'y construire un barrage. Les habitants avaient été relogés, les maisons dynamitées, le cimetière déplacé pierre par pierre. Le 3 novembre 1958, la vallée avait été noyée sous quarante mètres d'eau. Un article de La Montagne, retrouvé en microfilm, racontait la cérémonie du dernier jour : le maire en larmes, la cloche de l'église descendue avant l'engloutissement, les vieux qui refusaient de partir et qu'on avait dû porter.

1958. Le village n'existait plus.

Mon billet, lui, était daté de 1962. Quatre ans après que Verchamps eut disparu sous l'eau. Quatre ans après que la gare, la ligne, la commune elle-même eurent cessé d'exister sur le papier comme dans les faits.

J'ai relu la date une dizaine de fois, pensant à une erreur d'impression, à une facétie du composteur. Mais le tampon était net, le carton d'époque, la perforation authentique. Ce billet n'aurait jamais dû exister, ni le lieu qu'il désignait, ni le jour qu'il annonçait, ni la main qui l'avait gardé pendant plus de soixante ans au fond d'une boîte à chaussures. Pourtant, il était bien là, entre mes doigts, avec son grain de papier ancien et son odeur de tiroir fermé, aussi réel que le deuil qui m'avait amenée jusqu'ici.

Je suis allée voir le lac.

On l'appelle aujourd'hui le lac de Chambedeau, un plan d'eau tranquille où les gens du coin viennent pêcher le week-end. Rien n'indique, sur la rive, qu'un village entier repose là-dessous. J'ai marché longtemps avant de trouver quelqu'un à qui parler, un vieil homme, assis sur un pliant, une canne à pêche plantée dans la vase. Il s'appelait Fernand. Il avait quatre-vingt-neuf ans, et quand je lui ai montré le billet, ses mains se sont mises à trembler d'une façon que le grand âge seul n'explique pas.

- Où avez-vous eu ça ? a-t-il demandé, sans lever les yeux du carton.

Je lui ai parlé de ma mère. De Riom, la ville qu'elle disait sienne. De son nom de jeune fille : Vasseur.

Fernand a posé sa canne. Il a regardé le lac longtemps, comme s'il cherchait quelque chose sous la surface, un clocher englouti, une rue qu'il aurait pu encore arpenter de mémoire.

- Verchamps n'a pas disparu d'un coup, en 58, a-t-il dit enfin. Il y avait un hameau, au-dessus, sur la crête, la Combe-Haute. Neuf maisons que le lac ne pouvait pas atteindre. On les a laissées debout parce que ça coûtait trop cher de les raser aussi. Officiellement, la commune n'existait plus. Officieusement, on était encore quelques-uns à y vivre, sans existence légale, sans courrier, sans rien. On disait qu'on habitait Riom. On y descendait pour les papiers, pour le médecin. Pour le reste, on restait là-haut, entre nous, avec nos morts et notre curé, qui montait dire la messe en cachette.

Il s'est tu un instant, puis il a ajouté, plus bas :

- Il y a eu une naissance, à la Combe-Haute, l'été 62. Une fille qu'on n'a jamais déclarée à Verchamps, puisque Verchamps n'existait plus sur aucun registre. On l'a déclarée à Riom, six mois plus tard, comme si elle y était née. Sa mère s'appelait Vasseur.

J'ai senti le sol basculer un peu sous mes pieds, comme si le lac, brusquement, s'était mis à respirer.

- Pourquoi cacher une naissance ? ai-je demandé.

Fernand a hésité, puis a haussé les épaules, avec la lassitude de ceux qui ont porté un secret si longtemps qu'il a fini par peser moins lourd que la vérité elle-même.

- Le père n'était pas du hameau. Un ingénieur du chantier, venu de la ville, marié ailleurs. Ça ne se disait pas, à l'époque, une fille-mère et un homme marié. Alors la Combe-Haute a fait ce qu'elle savait faire depuis 58 : elle a continué d'exister en secret. Le billet que vous tenez, c'est sûrement celui de sa mère, ou de sa grand-mère, la seule façon de descendre encore jusqu'à Verchamps, c'était de prendre le train jusqu'à l'ancien arrêt, qu'on n'avait jamais eu le cœur de fermer sur les horaires, avant de grimper à pied jusqu'au hameau. Une ligne fantôme, pour une commune fantôme.

Je suis restée un long moment sans rien dire, à regarder l'eau plate où plus rien ne signalait qu'un monde entier avait continué de vivre, en cachette, après qu'on l'eut déclaré mort.

Ma mère n'était donc pas née à Riom. Elle était née dans un lieu que l'administration avait rayé de la carte quatre ans plus tôt, d'un père qu'elle n'avait sans doute jamais connu, dans une vallée où l'on montait encore, malgré tout, prendre un train pour une gare qui n'existait plus. Elle avait passé sa vie à répéter Riom, Riom, Riom, non par oubli, mais par fidélité, pour protéger un secret qu'on lui avait sans doute transmis avec son prénom, avant qu'elle ne le transmette à son tour, jusqu'à moi, sans un mot.

J'ai remercié Fernand. Je suis repartie avec mon billet, ce petit rectangle de carton pour un lieu impossible, une date impossible, une existence entière qu'aucun registre n'aurait dû pouvoir contenir. Sur la route du retour, je me suis arrêtée près du lac une dernière fois. J'ai pensé à ma mère, enfant invisible d'un village invisible, née deux fois : une fois dans la réalité de la Combe-Haute, une fois sur le papier, à Riom, pour que le monde veuille bien d'elle.

Je n'ai pas jeté le billet. Je l'ai glissé dans un cadre, avec la photo de ma mère jeune, celle où elle sourit sans qu'on sache pourquoi. Je crois savoir, maintenant.

Et si un jour ma fille me demande d'où elle vient, je ne lui dirai pas Riom. Je lui parlerai d'un hameau qui a refusé de se noyer, d'un train qui s'arrêtait encore là où plus rien n'existait, et d'un bout de carton que rien, absolument rien, n'aurait dû laisser survivre jusqu'à nous.
728 mots Participation reçue

Le manuscrit interdit

Impossible ! Elle se frotte les yeux, les ouvre, les referme, les ouvre encore. Se rend à l’évidence. C’est impossible, mais il est pourtant bien là. Le livre.
Détruit devant ses yeux, brûlé jusqu’ à la reliure en cuir qui s’était tordu de chagrin dans les flammes que ses larmes ne pouvaient pas éteindre.
Le livre. Un seul et unique exemplaire.
Elle le savait bien, puisque c’est elle qui l’avait patiemment et amoureusement relié, qui avait étiré la peau souple de l’agneau sur le carton rigide, qui avait vu son père l’écrire de sa main, des mois durant.
Et le voici à nouveau. Le cuir vert bouteille, les pages craquantes et épaisses, les pleins et déliés soigneux à l’encre noir.
La vieille bibliothèque est silencieuse, mais quelques personnes sont assises çà et là, aux longues tables de bois ciré. Personne ne la regarde, elle glisse l’ouvrage dans son vieux sac avachi et masque son émoi en se saisissant d’un autre sur l’étagère.
Que faire maintenant ? Va-t-elle pouvoir sortir sans être arrêtée ? Elle ne peut imaginer une seconde d’être à nouveau privée du livre retrouvé.
Réfléchir. Se calmer. Elle s’assied à la table la plus proche, inspire, ferme les yeux et se souvient.

Il était tard dans la soirée, la journée avait été glaciale, il faisait nuit depuis longtemps. Son père et elle avaient dîné, ils tentaient de se réchauffer près de la cheminée, quand ils étaient entrés sans frapper. Tranquillement, sans se presser, comme s’ils étaient chez eux.
Le plus grand des deux, solide et épais, s’était approché de son père en souriant et lui avait tranché la gorge. Puis le deuxième avait pris le livre, qui était tombé des mains de son père et l’avait jeté dans le feu. Ils étaient repartis aussi calmement qu’ils étaient venus.
Elle était restée figée, ses pensées et son corps paralysés, elle regardait le sang bouillonner en s’écoulant et le livre se tordre, son regard fou passant inlassablement de l’un à l’autre.
Finalement, elle s’était mise à hurler.
On ne retrouva jamais les assassins. Elle ne connaissait pas les raisons du meurtre comme elle ne savait pas ce qui était écrit dans le livre. Son père lui avait demandé de le relier sans le lire, elle avait obéi. De toute façon, elle n’était pas curieuse.

Maintenant, c’est différent. Plus de deux ans depuis le drame, pour une raison qu’elle ignore, le livre est de retour, elle doit le lire. Peut-être y trouvera-t-elle des réponses.
La bibliothécaire absorbée par sa discussion murmurée avec un client, ne la regarde même pas sortir. L’air brûlant de la rue bétonnée la gifle à la sortie. A peine arrivée chez elle, elle s’enferme, se jette sur le canapé et ouvre son sac.
Elle a le souffle court, elle se sent oppressée, tant de questions, tant de chagrins, de peurs, d’hypothèses, depuis la mort de son père…
Elle a l’impression de le retrouver, en tenant dans ses mains son ouvrage. Elle le regarde encore attentivement, ce n’est pas possible que ce soit le même…
Et pourtant, elle repère la minuscule entaille faite lors de la reliure, par son cutter sur un des coins de la couverture.
Bon, allons-y se dit-elle en prenant une grande inspiration.
Elle reconnaît la page de préface, avec les noms et prénoms de son père, Albert De Poussy, la date à laquelle l’ouvrage a été terminé, le 2 Octobre 2004.
Elle tourne la page et commence sa lecture.
« J’ai compris très tôt que je possédais un pouvoir effrayant, celui de connaître les dates et heures de la mort de chacun.
La mienne approchant, je rédige ces pages car je crois en la puissance des mots. En les confiant à ce manuscrit, j’ai l’infime espoir d’échapper à cette prédiction… »
Elle repose l'ouvrage sur ses genoux, laissant les paroles de son père résonner en elle.
Au même moment, deux hommes entrent dans son appartement, sans se presser.
Le plus grand, solide et épais, s’approche d’elle. Elle lui tend le manuscrit, sans un mot. Elle sait ce qui va arriver. Elle regrette d'avoir ouvert le livre en même temps qu’elle sent le sang couler de sa gorge, .
Les deux hommes ressortent en fermant la porte doucement. Le plus petit a le livre sous le bras, qu’il jette dans la première benne à ordures qu’il croise.

Espérons que personne ne le trouvera.
915 mots Participation reçue

La photo jaunie

Seule au salon, calée dans un grand fauteuil confortable, je regardais la bûche se consumer doucement dans l’âtre. Le crépitement des flammes qui venaient goulument lécher le morceau de bois me fascinait. Il est tard, avais-je songé, il est grand temps d’aller me coucher. Je sentais la fatigue me gagner, envahir mon corps, embrumer mon esprit. Bien que je me sentisse prête à sombrer dans le sommeil, il m'était impossible de me résoudre à me lever. Quitter le spectacle du feu, renoncer à admirer cette danse s’offrant à ma vue, me comblant d'aise, était au-dessus de mes forces. J’avais arrêté toutes les horloges que contenait la maison. Je voulais oublier la temporalité de l’existence. Je souhaitais ne plus entendre le tic-tac lancinant, ne plus fixer cette petite aiguille qui court de plus en plus vite sur le cadran, qui rappelle douloureusement à ma mémoire que la délivrance est de plus en plus proche. La délivrance… Quelle délivrance. Ne plus sentir la caresse du vent tiède dans mes cheveux, ne plus me réchauffer le dos aux rayons d’un soleil pâle, ne plus entendre le chant mélodieux des oiseaux. Ne plus penser demain, un jour, oublier le peut-être, ne plus espérer le devenir. La photo de mon arrière-grand-mère, trônant sur le dessus de la cheminée, semblait constamment me fixer. Quel que soit l'endroit où je me trouvais dans la maison, je la sentais me fustiger de ses grands yeux noirs. Qui avait déposé, dans mon havre de paix, à mon insu, le portrait de cette aïeule que je n’avais pas connue ? Pour quelle raison ?
Je n’avais rien remarqué dans un premier temps. Lorsque soudain mes yeux s’étaient posés sur ce cadre métallique que je découvrais pour la première fois, j'avais tressailli. Je l’avais saisi. Le retournant fébrilement, j’avais découvert, au dos du cliché jauni, d’une écriture régulière, le nom du personnage y était inscrit et en dessous, le mien apparaissait. Un frisson m’avait parcourue. Depuis ce jour-là, un malaise diffus ne me quittait plus dès que je ne me trouvais pas au salon. Hier, je vivais dans la brume de l’insouciance, aujourd’hui non seulement l’image de cette femme me poursuivait, mais elle s’était mise à me parler. Elle désavouait le mariage de ma mère à un point tel qu’elle estimait que sa descendance ne devait pas vivre et encore moins s’installer dans le manoir familial. Étant la dernière et seule en vie, Adélaïde venait terminer son œuvre démoniaque. J'apprenais ainsi au fil des jours que ma fratrie n'avait pas disparu naturellement. J'avais beau avoir essayé, impossible de me défaire de cette photo qui me hantait sans relâche. J'avais tout tenté : que ce soit à la poubelle, à la déchetterie, dans le fleuve ou en la brûlant dans le jardin, aucune méthode ne porta ses fruits. Je la retrouvais encore et toujours, au même endroit, elle revenait comme par enchantement. Désespérant de parvenir à me séparer de l'objet de mon trouble, j'avais pris la décision de l'ignorer ; cependant, malgré les efforts que je fournissais, je n’y parvenais pas. L'image de la vieille exerçait une fascination irrésistible sur ma volonté. Je ne voulais plus regarder ce portrait, pourtant, il était bien là, obsédant.
Si tu ne quittes pas le manoir, tu mourras, comme ton frère et ta sœur, avait-elle déclaré.
C'était à ce moment-là que tout avait vraiment commencé. Je sentais en moi une fatigue incommensurable que rien n'allégeait, comme si un lourd fardeau m'avait été imposé. Je perdais progressivement l'appétit et ma silhouette fondait à vue d'œil. Mon teint, autrefois halé, était devenu blême. Parfois, j'avais l'impression que la photo de mon aïeule avait disparu et pourtant, elle était bien là, omniprésente. Le médecin venait une fois par semaine, il m'avait fait passer des examens et le verdict était tombé, sans appel : j'étais atteinte d'un cancer incurable. Lorsque le docteur me l'avait annoncé en prenant les précautions d'usage, j'avais pointé un doigt hésitant en direction du portrait.
– C'est son esprit maléfique qui me ronge, avais-je soufflé.
L'homme de science avait tourné la tête en direction du tablier de la cheminée que je désignais.
— Je ne vois rien ! avait-il répondu évasivement.
Et pourtant, elle est bien là, avais-je songé.
Le soir même, j’avais abandonné le manoir à mon arrière-grand-mère. Quelques mois plus tard, j’avais retrouvé mon énergie d'antan, ma santé s’améliorait de jour en jour. J'avais pris soin de laisser la photo sur la cheminée, espérant ne jamais la revoir, tout oublier. J’avais senti l’haleine de la mort, son odeur âcre, et je souhaitais mordre dans la vie à pleines dents, respirer la délicate senteur des fleurs. Les traits de la vieille femme s'estompaient graduellement et avaient fini par s'effacer de ma mémoire. La propriété avait rapidement trouvé acquéreur et mon soulagement avait été à son comble lorsque j'avais apposé ma signature sur l'acte de vente.
Enfin, j’avais retrouvé le bonheur. Je m’étais lentement réconciliée avec les objets qui actent le temps qui passe.
Par une longue soirée d’hiver, le tic-tac de l’horloge de la cuisine m’avait agacée, de même que la trotteuse de mon réveil m’empêchait de fixer mon attention sur autre chose que son défilement ininterrompu. Je les avais ôtés de ma vue.
Dès cet instant, il n’avait pas fallu longtemps afin qu’Adélaïde revienne troubler mon existence. Le même portrait, les mêmes yeux. Personne ne la voyait et pourtant elle était bien là, à nouveau.
J’avais compris que sous les traits de mon aïeule, c’était mon destin qui m’apparaissait.
2932 mots Participation reçue

Janus ou le portrait mystérieux

Jean-Baptiste Janus, modeste employé d’une banque à Arras, sortit de l’agence Robespierre ce mercredi 10 décembre 2014 avec une demi-heure de retard : le directeur, M. Poissard, l’avait convoqué pour un rappel à l’ordre qui le conduirait au blâme voire au licenciement s’il récidivait. Monsieur Janus était très gentil et apprécié de la clientèle mais il était aussi tête en l’air et commettait des erreurs, minimes quand elles étaient en faveur de la banque, mais gravissimes lorsqu’elles bénéficiaient à la clientèle. Monsieur Janus était un honnête homme, peu intéressé par son métier. Il ne l’exerçait que pour s’adonner librement à la peinture. L’agence lui permettait de rencontrer des gens, de sortir un peu de son atelier et favorisait son imagination. S’il était pressé de rentrer chez lui d’ailleurs, c’était pour continuer son tableau du moment. Il s’était mis en tête de peindre Antoinette, une cliente de l’agence qu’il fréquentait de plus en plus régulièrement et qu’il désirait ardemment. Ce tableau serait son cadeau, une manifestation de son attention pour elle. Monsieur Janus était un homme aussi délicat que distrait. D’ailleurs, plongé dans ses pensées, il manqua de se faire renverser. Monsieur Poissard avait raison : il devait faire davantage attention. Il pleuvait, il faisait froid, les passants semblaient tristes en cette période de fêtes. Monsieur Janus avait bien eu peur quand le directeur avait prononcé le mot de « licenciement » pour fautes répétées. Il n’en était pas là pourtant et tâcherait de faire plus attention. Il éprouva même un regain d’énergie à l’idée d’achever son portrait d’Antoinette et regagna la rue Molière où il habitait seul.

Il était à peine plus de 16 h30 quand il repoussa la porte de sa maison. Il faisait bon chez lui. Il se déchaussa dans le vestibule, quitta son costume, enfila sa blouse bariolée où le rouge dominait et prit son courrier. Quand il entra dans son atelier, elle était là, l’œil sévère, apparemment en colère. « Je vous prie de m’excuser, Antoinette, ma reine. Monsieur le directeur voulait me voir ! », dit avec une déférence exagérée notre Pygmalion à sa corpulente et tant aimée Galatée. « Le rouge vous va à merveille ! ». Monsieur Janus était troublé et se mit à douter. Son tableau lui plaisait car il reflétait bien l’image qu’il se faisait d’Antoinette Salomé. Il lui semblait plus réussi que la photographie dont il s’était inspiré pour travailler. Apprécierait-elle ce reflet qu’il lui offrirait pour la nouvelle année ? Ces questions le taraudaient davantage que le désordre ambiant qui régnait dans son atelier. Il s’assit pour réfléchir, se prenant la tête de ses deux mains, le regard dans le vide, ou plutôt par terre. Une photo attira soudain son attention. Elle avait été prise à Boulogne, par Madame Salomé en personne (ils s’appelaient alors encore par leur nom !) : c’était un portrait de lui, la photographie datait de leur première sortie. Le plus étrange était que sa tête lui semblait totalement dissociée de son corps ! Monsieur Janus, croyant rêver, se frotta les yeux et se pencha pour attraper la photographie, la voir de plus près. Alors qu’il opérait ce geste de la main droite, il sentit sa tête vaciller, prête à tomber par terre. Heureusement pour lui, sa main gauche la retint. Il entendit alors son corps lui dire :
« Fais donc attention, Janus ! Tu étais à deux doigts de perdre la boule.
La tête, tout étonnée de se voir séparée de son corps qu’elle entendait, commença alors avec lui un étrange dialogue :
-Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je n’y comprends rien.
- Moi, non plus : je n’ai plus toute ma tête, mais ne te prends pas la tête, va ! D’ailleurs tu ne peux plus… et ça me va bien ! Je t’explique ce que je comprends à la situation : avant, nous étions associés. A présent, nous sommes dissociés. T’es viré. Chacun sa vie. Je suis grand maintenant et tu ne vas plus me casser les pieds. C’est une espèce de licenciement.
-Qu’est-ce que tu racontes encore ? Tu as perdu la tête. Ah, oui, c’est vrai, en plus. Sans moi, tu es perdu. Tu ne racontes que des âneries. Bon, comment fait-on ?
-ça y est : tu recommences à te poser mille questions ! Sans moi, tu ne sais plus quoi faire. Ah, ah, ah !
Pour la première fois de sa vie manifestement, le corps et la tête de monsieur Janus se parlaient et avaient beaucoup à se dire. La tête, qui avait longtemps été sur les épaules, n’avait qu’une idée en elle : comprendre ce qui se passait. Voilà pourquoi elle demanda au corps :
-Passe-moi la photographie, je te prie, que je vérifie si j’ai bien vu.
-Tiens, regarde et dis-moi ce que tu vois, répondit le corps en tendant la photo. Bon, ce qui est sûr, c’est que demain, je ne vais pas travailler. Je dirai que j’ai mal à la tête !
- T’as de l’humour, tu sais !
-T’as de beaux yeux, tu sais ? Ah, ah, ah…Oui, va savoir pourquoi, l’humour est en bas. Le bas, c’est ce qu’il y a de mieux ! Je l’ai toujours pensé. Oui, Madame Je-fais-ma-drôle-de-tête- parce-que-je-ne-comprends-rien-à-ce-qui-se-passe, moi aussi je pense, donc je suis. Tiens ! »
La main droite tendit la photographie à la tête qui n’en croyait pas ses yeux. Il s’agissait bien du portrait pris à Boulogne par Antoinette, le jour de leur première rencontre privée, mais tête et corps apparaissaient dissociés. Autant le corps se réjouissait de cette nouvelle donne et se moquait de comprendre les raisons de ce phénomène extraordinaire, autant la tête restait perplexe et cherchait déjà des solutions pour reprendre la main, enfin le contrôle sur le reste du corps. La tête cogitait intensément quand tintinnabulèrent les clochettes que monsieur Janus avait installées à l’entrée de sa maison pour être informé d’éventuelles visites. Monsieur Janus oubliait régulièrement de fermer sa porte à clé. « Jean-Baptiste ? Ohé ! Jean-Baptiste ? » Tête et corps furent traversés d’un même frisson. C’était la voix d’Antoinette. Il était impossible qu’elle entrât dans l’atelier et vît son portrait inachevé. Il était capital qu’elle trouvât Jean-Baptiste entier. Tête et corps conclurent alors un accord provisoire : la tête resterait sur les épaules où les mains la replacèrent en échange de quoi le corps se tairait complètement. Monsieur Janus recouvrit d’un voile son œuvre, sortit de l’atelier et alla à pas lents à la rencontre d’Antoinette. Il s’éclaircit la voix pour répondre : « Oui, oui. Je suis ici. J’arrive ma Toinette. » Toinette était une femme fort belle dans son genre, forte oui elle l’était, c’était même l’un de ses charmes aux yeux de Jean-Baptiste. Elle était en rouge et noir. L’inquiétude remplaça rapidement dans sa voix la joie de venir par surprise rendre visite à son ami :
« Je te dérange ? Tu as l’air drôle et tout raide ; ça ne va pas ?
-Désolé ma reine, j’ai un torticolis. Je ne vais pouvoir te recevoir. Je ne vais pas très bien aujourd’hui.
Jean-Baptiste Janus avait prononcé cette phrase en se tenant le cou. La détresse se lisait dans son regard. Il se colla si près d’Antoinette qu’elle voulut l’embrasser.
-Cette raideur m’a l’air généralisée mon cher monsieur Janus, lui dit-elle avant de chercher à l’embrasser sur la bouche.
Janus marcha alors sur le pied d’Antoinette, l’obligeant à reculer un peu et l’embrassa à son tour, mais de ses bras, rapprochant fort leurs deux corps. Il ne faisait pas le poids et vit qu’elle risquait de lui faire perdre la tête.
-C’est que….je préférerais que nous allions dans ma chambre et que nous fassions ça au lit. Depuis longtemps j’en ai envie. Tu sais ce qui me plairait ? C’est de te bander les yeux.
-Je reconnais en toi l’artiste, Jean-Baptiste. J’adore ton idée et je sais que, quand tu as une idée en tête, il est difficile de t’en faire changer ! »

Excités, ça oui, ils l’étaient. Leurs deux corps disaient vrai. Mais la tête, qui avait été privée d’un baiser, bouillait à l’idée de se faire mener et de devoir s’adapter aux exigences du bas. La lutte était inégale car la tête se souciait plus de la cohérence et de la vraisemblance d’ensemble que le corps, qui s’en riait. Antoinette et Jean-Baptiste allèrent donc dans la chambre qui jouxtait l’atelier ; Antoinette était tellement excitée par l’originalité de son ami qu’elle mit elle-même le bandeau sur ses yeux et l’attacha. « J’aimerais que tu aies plus souvent des torticolis ! » Une fois la lumière éteinte, les mains auraient bien posé la tête sur le chevet mais c’était trop risqué. Il aurait fallu menotter Antoinette et l’empêcher de s’apercevoir de ce qui se passait. Quel drôle de spectacle elle aurait vu pourtant si elle avait pu : Janus avait la main gauche posée sur la tête pour permettre un maintien permanent et éviter l’accident. La droite, pour compenser et éviter que la tête ne contrôle la situation, était posée fermement sur la bouche, interdisant à Janus de dire quoi que ce soit. Le reste du corps s’en donna pour ainsi dire « à corps joie » ce qui plut énormément à Antoinette, elle-même libérée du regard de son ami, complètement folle dans le noir. C’était à se demander qui des deux avait encore sa tête !

Au petit matin, la tête avait roulé dans le lit et Janus n’était pas encore bien réveillé. Pourtant, il était bien là. Il avait encore la tête dans le cul. Antoinette avait disparu. Comme la tête ne disait rien, une dispute éclata au lit dès le matin. Le corps ouvrit les hostilités :
« Pourquoi tu fais la tête ?
-Tout ça, c’est de ta faute. Tu as voulu tout contrôler mais tu ne sais pas y faire. Je ne sais plus trop bien comment tout ça s’est terminé mais une chose est sûre. Elle est partie ! Elle a dû nous voir complètement dissociés, elle a pris peur. Elle ne reviendra plus.
-Tu te casses la tête pour rien. Moi, je me souviens très bien. J’ai pris mon pied toute la nuit ! Toi tu t’es endormie. Alors je t’ai posée sur le chevet et on a continué. Ah c’est qu’elle aime ça la Toinette…au moins autant que moi ! Bon d’accord, j’ai pris quelques libertés avec notre accord ce matin. Quand elle s’est réveillée pour aller bosser, je lui ai parlé. Je lui ai juste demandé de sortir sans faire de bruit et de ne pas allumer la lumière, de n’enlever son bandeau qu’une fois sortie de la maison. Pour prolonger jusque dans l’éternité le souvenir de cette nuit de folie. Elle a accepté. Elle est partie. Remarque que si je m’étais tu, tout était foutu. Ah, ah, ah ! Jamais t’aurais imaginé qu’il y avait de l’idée en bas !
-Tu prends trop de libertés. Il se passe quelque chose qui ne me va pas. Je crois que je vais aller consulter. Aujourd’hui, je ne vais pas travailler.
-Tu sais que tu as d’excellentes idées parfois. De mon côté, j’ai envie de profiter de ma journée. Alors séparons-nous et retrouvons-nous ce soir pour le dîner. »
*
Le corps passa une journée faite de joies, de rires, de rencontres. Tout lui sourit et il s’éclata. Dans la matinée, les passants, admiratifs et étonnés du tour qu’il leur jouait, lui donnèrent de l’argent. Il goûta au plaisir de se donner en spectacle, fit un bon repas et se paya une séance de musculation, un bain et un massage…des pieds aux épaules ! Voilà en tout cas ce qu’il raconta à la tête le soir, au dîner.
*
La tête quant à elle, était en effet allée consulter. Un analyste aveugle réputé pour sa qualité d’écoute lui avait ouvert sa porte et ses oreilles. La tête évoqua pêle-mêle son métier, la naissance de sa vocation d’artiste, la mort d’Alice quand il était jeune, sa reine Antoinette, le risque de licenciement, son goût pour le rouge, la peur de perdre le contrôle, tout ce qui lui passait. Tout ? Non, pas la photo mystérieuse, objet qui ne devait pas exister, ni ce qui avait suivi et l’avait conduite ici. Comme elle sentait bien que c’était compliqué, elle se tut. L’analyste aveugle prit alors la parole :
« Ce qui certain, c’est que vous êtes une tête. Votre travail n’est pas fait pour vous. Vous l’avez choisi pour garder le contrôle et vous interdire de vivre pleinement votre vocation artistique que vous brimez de mille façons. Parlez-moi un peu de ce portrait que vous n’arrivez pas à achever…De cette reine rouge….
-Il s’agit d’un portait de la femme que j’aime. Antoinette, je vous l’ai déjà dit je crois. La reine rouge…Alice au pays des merveilles ! « Qu’on lui coupe la tête ! » Je n’y avais pas pensé. Mais Alice, c’est le prénom de ma sœur ! Elle n’a pas été décapitée pourtant. Oh ! Je n’y comprends rien. Je vois bien qu’il y a quelque mystère dans ce tableau. Je m’appelle Jean-Baptiste, Antoinette s’appelle Salomé. Non, c’est n’importe quoi ! Elle m’aime, elle ne veut pas me couper la tête. C’est impossible.
-C’est un possible en effet. Et je ne saurais que trop vous conseiller de l’explorer en laissant vos mains d’artiste terminer ce portrait qui pourrait bien sinon vous faire perdre la tête complètement.
-Si vous saviez…Enfin, pour le moment, j’ai encore toute ma tête. J’y réfléchirai. Je vous remercie.
*
Le soir venu, tête et corps se retrouvèrent pour dîner, comme convenu. Le corps adorait sa nouvelle vie et prônait la séparation conventionnelle définitive. Il regrettait seulement d’être privé de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et en grande partie des ruses langagières que maîtrisait parfaitement la tête. Pour la tête en effet, il était grand temps de ruser afin de préserver l’unité, garder son corps qui lui manquait cruellement. Elle avait pris conscience au cours de la journée que tous se payaient bien sa tête quand elle sortait dépourvue de corps. L’aveugle avait vu clair en elle et l’avait persuadée de terminer son tableau. La tête, à dessein, rusa:
« J’entends parfaitement la tyrannie que je t’ai imposée pendant des années. Je n’ai pas pris soin de toi, t’ai délaissé et me suis trompée. Je respecte ton désir de séparation et suis même prête à l’accepter.
-Quelle est ta condition ?
-J’aurais besoin …d’un coup de main, pour terminer le tableau dans l’atelier. Je te donne même entière liberté pour l’achever. Après quoi, nous pourrons nous séparer, toi et moi.
-Jure que tu ne seras plus tyrannique. Sur ta tête, jure !
-Je le jure…sur ma tête. »

Une fois le dîner fini, le corps prit la tête sous son bras et ils allèrent ensemble dans l’atelier. Le corps dévoila le tableau, installa la tête sur un plateau à ses côtés : un miroir leur faisait face. Amusées de la situation, les mains se mirent en mouvement avec énergie et inspiration. Antoinette avait l’air ravi et tenait dans ses propres mains un plateau sur lequel était posée la tête de Jean-Baptiste. Le corps intitula son œuvre « Autoportrait amoureux : Salomé et moi. » Tête et corps rirent aux éclats devant le résultat.

Pour leur dernière nuit, la tête et le corps ne trouvèrent pas le sommeil tant ils voulaient échanger encore sur leur journée. La tête était posée sur l’oreiller, le corps allongé sur le ventre. Il éprouvait une irrésistible envie de s’exprimer :
« Tu vois, quand tu me laisses faire un peu plus, nous arrivons à un beau résultat. Même toi, tu as ri. Jamais tu n’aurais accepté de peindre cet autoportrait si tu avais gardé le contrôle.
-Tiens, tu dis « nous » maintenant ?
-Oui je dis « nous », mais tu es assez mal placée pour me le faire observer, figure-toi. Madame tour- de-contrôle. Tu sais, ma tête, je ne t’ai pas tout dit sur ma journée d’aujourd’hui.
-J’ai bien remarqué que tu avais de nouveaux habits et je te croirais volontiers si tu me disais que tu avais vu d’autres femmes.
-Vu, c’est un bien grand mot. Je dirais plutôt que je les ai approchées. Mais je ne les ai pas senties et nous ne nous sommes pas bien entendus ! Tu m’as manqué, tu sais ?
-Je suis contente de t’entendre me dire que tu goûtes la compagnie d’une tête que tu ne pouvais plus sentir, juste toucher pour lui fermer la bouche et faire en sorte qu’elle reste à sa place…
-Ah, ah, ah…Tu m’en veux encore, mon amour ? Tiens, c’est pour toi. Quand je t’ai dit que je ne t’avais pas tout dit…
-Qu’est-ce que c’est ?
-La photo. Maintenant que tu as juré sur ta tête, Janus, je peux bien te le dire. Oui, tu m’as manqué. Sans toi j’étais incomplet. Je suis allé voir un photographe pour arranger notre affaire. Je n’ai pas pu voir le résultat. Il me manquait tes yeux. Alors, je t’ouvre l’enveloppe et tu me dis ce que tu vois.
Le corps tendit la main droite jusqu’au chevet, chercha l’enveloppe qu’il ouvrit et présenta la photo retouchée aux yeux de Janus.
-Mais qu’est-ce que tu as fait ? Il nous a remontés étrangement ! »
En effet, à cet instant même, tête et corps se ressoudèrent à l’envers : les yeux, la bouche, les oreilles et le nez dirigés vers le plafond, le front du même côté que les talons !
2313 mots Participation reçue

La boule de Noël

J’ai toujours adoré Noël. Depuis ma plus tendre enfance, l’esprit de Noël m’envahit dès le début du mois de décembre et rien ne pourrait m’empêcher d’assister à notre repas familial. Le réveillon a toujours fait l’objet d’une organisation minutieuse : une jolie tenue, le départ en fin d’après-midi pour nous rendre chez ma grand-mère, à quelques minutes de chez nous en voiture. A peine arrivés, chacun avait un rôle bien précis. Maman et Maminette s'enfermaient dans la cuisine. On pouvait les entendre bavarder tout en préparant le repas de fête que nous attendions tous avec tellement d’impatience. Papa, mon frère et moi avions pour mission de décorer le sapin.
Selon Maminette, la coutume exigeait que le sapin soit décoré le soir de Noël, jamais avant. Nous nous sommes toujours conformés à son souhait, sans poser de question. Mon frère et moi allions chercher le carton de décorations au grenier pendant que Papa installait le sapin dans le salon. Nous accrochions les boules, petits anges, et autres suspensions argentées et dorées, puis les guirlandes venaient parfaire notre chef d'œuvre de Noël. Maman et Maminette quittaient leurs fourneaux le temps de venir l’admirer, avec force exclamations et émerveillement.
Après le repas, Maminette nous lisait un conte de Noël, puis nous avions le droit d’ouvrir un cadeau avant d’aller nous coucher, le Père-Noël déposerait le reste dans la nuit. Ce “cadeau de l’avent”, comme l’appelait Maminette, était une tradition dans la famille, et consistait en une surprise qu’elle avait elle-même confectionnée à notre intention. Maman et elle disaient toujours qu’il ne fallait pas aller dormir sans avoir vécu son premier petit bonheur de Noël. Au fil des années, nous avons ainsi reçu des écharpes, des bonnets, des petits personnages en feutrine, autant de précieux souvenirs pour les années à venir. Elles semblaient particulièrement émues lorsque nous l’ouvrions, et devenaient tout-à-coup silencieuses, presque mélancoliques.

Cette année, le réveillon sera empreint de tristesse. Maminette nous a quittés il y a quelques mois, après quatre-vingt-trois Noël. Elle s’en est allée paisiblement dans son sommeil, et j’aime à penser qu’elle veille encore sur nous, même si je sens bien que Maman semble avoir perdu une partie d’elle-même.

Nous sommes le vingt-quatre décembre, et j’ai attendu ce soir pour décorer le sapin, comme elle le souhaitait. Mon frère et moi sommes adultes. Nous nous sommes promis de nous retrouver chez Papa et Maman pour ce premier Noël sans notre Maminette adorée. J’ai ressorti le carton de décorations de notre enfance, Maman prépare le repas, seule pour la première fois. Mon frère habite loin désormais, il arrivera plus tard. Papa, affaibli par une mauvaise grippe, se repose dans sa chambre.
Le cœur lourd, je commence à accrocher les décorations dans le sapin, boules d’émotions et guirlandes de souvenirs pour ce Noël chargé de nostalgie.
Le carton est presque vide. Là, dans le fond, je vois un objet emballé dans du papier de soie doré. Etonnée, je le prends et enlève le papier, pour découvrir une boule de verre, avec son ruban, prête à être accrochée dans le sapin. Je n’avais jamais vu cet objet, je suis persuadée qu’il ne se trouvait pas dans ce carton les années précédentes. Et pourtant, il est bien là.

Elle est magnifique, et lorsque je la regarde de plus près, je découvre une scène d’hiver représentée à l’intérieur : Deux enfants font du patin à glace sur un lac gelé, et en arrière-plan, un homme coupe du bois devant une jolie maisonnette, au milieu d’une campagne toute blanche. Cette jolie boule à neige n’attend que d’être retournée pour laisser les flocons retomber sur ce paysage magique. Je ne peux pas résister à l’envie de voir la neige envahir cette magnifique boule. Je la retourne.
Dès que les flocons commencent à virevolter, je me sens vaciller, flotter, comme emportée par le vent. Etourdie, je ferme les yeux, mon corps s’envole, puis se pose sur une surface moelleuse et froide. Lorsque je rouvre les yeux, je suis allongée sur un tapis de neige, dominée par de grands arbres aux branches dénudées. J’ai très froid. Je m’assois et regarde autour de moi.
Deux enfants font du patin à glace sur un lac gelé. Un peu plus loin, un homme coupe du bois devant une jolie maisonnette…
Non, ce n’est pas possible, je suis en train de rêver…On dirait…On dirait le paysage de la boule de Noël !

Je me lève en grelottant, je commence à marcher. Lorsque j'arrive près de la maison, l'homme pose sa hache et m'interpelle :
— Que faites-vous là ma petite demoiselle ? Vous allez attraper la mort par ce froid et sans même un manteau. Entrez vite profiter du feu.
— Merci beaucoup monsieur, j'accepte avec plaisir.
Il ouvre la porte de la maison et prévient sa femme :
— Je t'amène quelqu’un qui s’est perdu. La pauvrette est toute gelée.
— Bonjour madame, dis je en pénétrant dans la maisonnette.
— Bonjour ma petite, installez-vous près de la cheminée, je vous apporte un peu de bouillon bien chaud répond la brave femme.
Une chaleur bienfaisante m’envahit. On se croirait dans un cocon. L'homme est ressorti et j'entends la hache s'abattre sur les bûches à intervalles réguliers.
La femme s'affaire devant son fourneau.
C'est curieux, j’ai impression de l'avoir déjà vue, de la connaître.
— Ce sont vos enfants là dehors ?
— Oui ma fille et mon fils, ils adorent faire du patin et pendant ce temps je peux commencer tranquillement les préparatifs pour notre repas de Noël.
Nous sommes donc bien le soir de Noël. J'ai du mal à comprendre où je suis. Je continue de regarder la femme devant son…. Oh mon dieu, ça y est je sais. Mais comment cela se peut-il ?
Et pourtant, lorsqu'elle se retourne je n'ai plus aucun doute : ce sourire, ce regard… je les ai souvent vus dans nos albums photos. Cette femme c'est Maminette ! Mais elle est tellement jeune ! Ce qui voudrait dire que les enfants dehors sont ma mère et son… FRERE. Une minute, ma mère n'a jamais eu de frère !
La porte s'ouvre alors sur des voix et des rires joyeux. Les enfants et leur père entrent, suivis d'un courant d'air glacé.
— C'est l'heure d'aller chercher le sapin dans la forêt, annoncent-ils en chœur
— Très bien, répond Maminette, je vous ferai un bon chocolat chaud à votre retour.
Le père et le fils partent ensemble, tandis que la fillette (j'ai quand même un peu de mal à dire ma mère) me dit timidement bonjour avant de rejoindre Maminette près de la table.
— Ça y est je peux t'aider maman.
— Occupe-toi d'éplucher les légumes lui répond sa mère. Puis elle se tourne vers moi :
— Et vous, petite, allez-vous aussi fêter Noël ?
— Bien sûr. Je suis sortie me promener et je me suis éloignée plus que je ne le voulais. D'ailleurs je vais repartir, ma famille m'attend.
Je ne peux m’empêcher de lui demander :
— Vous avez attendu ce soir pour le sapin ?
— Nous le décorons toujours le soir de Noël car mon fils est persuadé que le Père Noël préfère les sapins fraîchement coupés.
— Oui mais ça ne l'empêche pas de vouloir déballer un cadeau avant de se coucher ! Intervient la petite fille.
Voici donc l'origine de ces traditions familiales ! Mais pourquoi n'avons-nous jamais entendu parler de ce frère ?
Je me lève de la chaise sur laquelle j'étais confortablement installée. Après quelques pas, la chaleur réconfortante de la cheminée me manque déjà.
Je ne sais pas comment rentrer mais je ne peux pas rester assise là de toute façon.
Maminette s'avance vers moi, me prend dans ses bras et me serre contre elle, comme elle le fera des centaines de fois quelques années plus tard. Puis elle plonge son regard bleu dans le mien. J'ai l'impression folle qu'elle me reconnaît. Elle me parle d'une voix très douce que moi seule peut entendre :
— N'oublie jamais que ta famille t'aime petite. On a parfois du mal à dire les choses aux gens qu'on aime. Mais il n'est jamais trop tard. Au revoir Loulette.
Elle se détourne et rejoint sa fille.
Loulette ? C’est le petit nom affectueux que m’a donné Maminette. Comment peut-elle le connaitre ? Je n'y comprends plus rien.
Je sors de la maison, la neige recommence à tomber. Je lève mon visage vers le ciel pour regarder les flocons tourbillonner, je ferme les yeux, et je me sens de nouveau emportée, j’ai l’impression de voler.

La tête me tourne…
— Ma chérie, ça va ? Tu es malade ? Oh ne me dis pas que tu as attrapé la grippe de ton père. Le soir de Noël ce ne serait pas de chance.
J’ouvre les yeux et je vois le visage inquiet de ma mère. Je suis assise au pied du sapin, dans le salon. Est-ce que j’ai rêvé ?
— Ca va Maman, ça va. Je me suis sentie un peu étourdie, mais je me sens mieux.
— Tu es toute pâle. Ma pauvre chérie, c’est beaucoup d’émotions. Elle nous manque tellement.
Ses yeux sont pleins de larmes.
Je baisse les yeux, et je vois que la boule de verre repose toujours dans la paume de ma main.
— Regarde ce que j’ai trouvé dans le carton. Tu connais cet objet ? Je ne l’avais jamais vu.
— Ca ne me dit rien non plus, répond ma mère, en observant la boule avec attention.
— Et pourtant il était bien là…
Elle le saisit, l’observe attentivement, et tout à-coup, elle fronce les sourcils, et murmure :
— C’est bizarre, on dirait…
— La maison de ton enfance ? dis je doucement
— Je ne comprends pas comment c’est possible, et puis il y a…
— Ton père et ton frère. Pourquoi n’avons-nous jamais entendu parlé de ton frère, maman ?
— Comment sais-tu que c’est mon frère ?
— Maminette me l’a dit. Elle m’a aussi dit qu’on ne sait pas toujours tout des personnes que l’on aime et qui nous aiment, mais qu’il n’est jamais trop tard.
— Mais quand t’a-t-elle dit ça ?
— Disons que le temps s’est en quelque sorte arrêté dans la boule de neige. Maman ? Je sais que ton père est mort quand tu étais enfant, qu’en est-il de ton frère ?
Maman s’assoit à côté de moi, prend mes mains dans les siennes et, commence à raconter.
— C’était un soir de Noël. Mon frère était toujours tellement plein de vie et d’enthousiasme ! C'était un rêveur, il avait énormément d’imagination. Il pensait que le Père Noël préférait les sapins fraîchement coupés alors nous avions pris l'habitude de le décorer le soir de Noël. Il disait que ça faisait partie des petits bonheurs de Noël.
Un léger sourire mélancolique flotte sur ses lèvres.
— Cette année-là, comme les années précédentes, nous avions fait du patin sur le lac gelé tout l’après-midi. Puis, lui et mon père sont partis chercher notre sapin dans la forêt. J’ai aidé Maminette à préparer le repas. Deux heures plus tard, ils n’étaient pas revenus. Nous avons commencé à nous inquiéter.
Nous sommes parties à leur recherche. Après quelques minutes de marche, nous avons entendu appeler, c’était la voix de Papa. Nous nous sommes précipitées, et nous l’avons trouvé, dans un trou trop profond pour qu’il puisse remonter seul. Il était couché sur le sol, mon frère près de lui. Nous sommes allées chercher du secours, et lorsqu’on les a remontés, mon frère était…il était mort. La chute l’avait tué sur le coup.

Son visage est inondé de larmes, et elle serre mes mains si fort, que le sang ne semble plus pouvoir circuler. Je sens des larmes couler sur mes joues, jamais je n’aurais soupçonné une telle chose.
— Et ton père ?
— Il est mort de ses blessures le soir du trente-et-un décembre. Les fêtes de fin d’année n’ont plus jamais été les mêmes. Nous n’avons jamais pu en parler, nous avions l'impression que nous devions juste les garder au fond de notre cœur. Nous avons continué à fêter Noël tel que le souhaitait mon frère, c’était notre façon de lui rendre hommage. Je suis désolée, ma chérie, je me doute que ça doit être difficile de nous pardonner un tel secret mais Maminette et moi avons essayé de…continuer comme nous avons pu après cette tragédie.
— Je comprends Maman. Je ne peux même pas imaginer votre chagrin alors comment pourrai-je vous juger ? Je t’aime Maman, tout comme j’aime Maminette.
Je prends ma mère dans mes bras et nous nous serrons très fort l’une contre l’autre.
— Bon, je vais finir de décorer ce sapin, et nous fêterons Noël comme il se doit, pour Maminette, pour ton père et pour ton frère.
— Merci ma chérie. Je retourne à ma cuisine.
Maman se lève, se dirige vers la cuisine, puis, se retourne tout à-coup :
— C’est quand même étrange toute cette histoire. Qui a apporté cette boule de Noël, et comment as-tu su pour mon frère ?
— Je crois qu’on ne trouvera pas toutes les réponses. Peut-être que finalement le Père Noël existe, répondis-je en souriant.

En ce soir de Noël, je termine de décorer le sapin pendant que Maman finit de préparer le repas. Mon père descend dans le salon, juste au moment où mon frère arrive à la maison. Pour la première fois, le conte de Noël que nous écoutons est une histoire vraie : celle de notre famille, celle que nous pourrons transmettre afin que les personnes trop tôt disparues ne soient pas oubliées. Notre cadeau de l’avent est une boule de Noël, offerte à nous tous, la boule du souvenir. Sûrement le dernier cadeau confectionné par Maminette, auquel elle a ajouté une touche de magie, la magie de Noël.
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MALHEUR DU JOUR

Bernard venait de perdre Maman. Fils unique, orphelin. A 50 ans.
Ravagé par le chagrin dans un premier temps, il avait pris le dessus après lecture du testament olographe dont le tabellion lui avait révélé la teneur. Tout lui revenait sauf la grande maison du bourg où il avait vécu avec ses parents.

Il devait la vider intégralement avant d’en remettre la clef aux religieuses du couvent de Saint-X afin d’y héberger temporairement des mères célibataires. Digne destination, noble cause.
Un asile pour « filles perdues », abandonnées, en détresse. Un havre de paix transitoire. Un foyer d’accueil avant qu’elles ne fondent le leur propre.

Cependant, il trouvait étrange cette donation alors que Maman avait de toujours été violemment athée, n’avait eu de cesse que de « bouffer du curé. » Mais bon, il ne s’était jamais opposé à Maman, femme autoritaire ; il n’allait pas débuter post-mortem. Quoique l’idée commençât à germer dans son esprit de quinquagénaire libéré… il n’était que temps de s’affranchir, s’autonomiser, couper le cordon !

Donc vider la maison. Il termina la corvée par le grenier poussiéreux à souhait. Personne n’y était venu depuis belle lurette. Un fatras désespérant s’y amoncelait.
Tout au fond, il découvrit un ravissant bonheur du jour Louis XVI, ouvrit portes marquetées et tiroirs : « tiens, une reliure de cuir sans titre. » Tournant quelques pages, il reconnut instantanément la belle écriture de Maman. C’était son journal intime. Il n’avait jamais imaginé que sa mère puisse tenir un journal ; et pourtant il était bien là. Lire ou ne pas lire ? Oser briser l’intimité ? Maman ne serait pas contente.

Trop tentant. Il s’approcha d’une lucarne, se posa sur une caisse de bois et commença la lecture.
Il apprit des vérités cachées, honteuses à l’époque. Son père n’était pas son géniteur.
Cela lui coupa le souffle autrement plus que la poussière soulevée par ses allées et venues sous le toit. Son visage s’empourpra de colère en lisant que Maman avait été violée et engrossée par l’abbé de x, confesseur des demoiselles et religieuses du couvent où Maman avait été instruite jusqu’au brevet.
Cela expliquait bien des choses…
Son hébergement accordé à l’époque dans le foyer des « filles perdues » où la congrégation les accueillait par charité chrétienne.
La distance du père et mari déniché par la mère-abbesse. Un vil et vieux crapaud de bénitier qui achetait à bon compte son salut en rendant son honneur à une pauvre fille, jeune, belle et gironde.

Le soir même, dans son lit où il cherchait vainement le sommeil, l’inquiétude gagna Bernard. De quels pathologies, travers, défauts, tares pouvait-il avoir hérité de cet abject abbé ?
Interdits en France, des tests génétiques par correspondance vendus aux Etats-Unis pourraient-ils lui faire découvrir une parentèle, voire une fratrie ? Cette idée le tourmenta pendant plusieurs jours.

Après en avoir délibéré longuement avec lui-même, il conclu qu’il était bien inutile de vouloir en savoir plus sur l’infâme géniteur.
Il était résolu à rester le digne fils unique d’une digne mère
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Guignol revient

Mon oncle était tout sauf imprévisible. Il avait une façon presque talentueuse d’ordonner le monde, de manière à pouvoir y vivre dans des conditions qu’il jugeait acceptables. Bref, sa rigidité qui avoisinait la dureté, la raideur, vous procuraient des sensations d’immobilisation. Notamment lorsqu’il parlait, il ne produisait que des énoncés où le sens se figeait. A l’écouter, je me sentais comme menacée de paralysie. Je n’étais pas la seule à me sentir imposée quantité de limites, ligotage de toute liberté si ce n’est celle de la plus parfaite immobilité. Ma cousine la vivait au quotidien. Orpheline de mère depuis ses deux ans, elle était vouée avec lui à l’ennui perpétuel, une répétition du même, lente sclérose qui la contraignit à s’étioler. Enserrée dans un carcan éducatif, je la vis s’étioler dans une forêt de ronces qui l’étouffèrent petit à petit, jusqu’à devenir une statue de cire pétrifiée dont la parole ne reflétait plus qu’un monde univoque où ne pouvait exister une réalité nouvelle.
Elle n’avait pas de jouets, si ce n’est une vieille marotte informe qu’on avait découvert dans une malle du grenier. Forme qui avait pris vie instantanément, allégorie du combat, ring de survie où la marionnette à bâton donnait à ma cousine l’impression de jouer à une forme de mise à mort. Il s’appelle Guignol ! me dit-elle. Mine de rien, Guignol lui permettait d’écouter un autre monde où elle ne s’effaçait pas. Je la sentais quitter son intranquillité, sa peur du vide.
Puis, nous grandîmes. Guignol se tut. La mélancolie de ma cousine s’installa comme un chat qui revendique une place au coin du feu. Lâchement, il me sembla que sa vie ne me paraissait alors pas viable, pas en mesure d’affronter ma réalité.
Vingt ans plus tard, on m’annonça sa disparition. Elle s’était évaporée sans donner signe de vie. Que s’était-il passé ? A cette annonce, quelque chose se brisa en moi, comme si ma vie prenait subitement réalité dans celle de ma cousine dont je devais rassembler quelques traces fugitives. J’entrepris de chercher des indices, des lambeaux de sa vie, les pièces d’un puzzle dont j’avais déserté le paysage depuis si longtemps. Je fouillais sa maison de fond en comble. Vertige de la pensée où j’avais le sentiment de me perdre, où la culpabilité me rendait électrique.
Puis, je l’ai vu. Il était dans la pénombre d’un angle mort, bien à l’abri dans une ancienne maie. Il était recouvert d’une pellicule blanche, goule enfarinée qui me fit monter les larmes aux yeux. Je le reconnus avec son bâton et son sourire goguenard. Souvenirs dormants, cachés, en attente de resurgir, en embuscade, prêts à bondir comme la marionnette le fit tant de fois. Et pourtant, il était bien là ! Je le pris délicatement, il me semblait en vie, avoir une histoire à raconter, être à nouveau le héros qui faisait rire ma cousine. La pluie de coups qu’elle lançait à la volée sur une vieille photo de son père acquérait alors une force dramatique : Guignol était le centre de l’histoire de toute une vie. Lorsque vous n’êtes rien de plus qu’un personnage mineur dans l’histoire d’un autre, cela signifie que vous êtes presque mort. Elle renaissait. Son rire était incomparable, la manipulation des bâtons que chacune tenait devenant autant d’occasions de montrer devant un public virtuel que le méchant doit être corrigé. Nous savions que c’était la solution idéale pour boucler une machination qui ne trouvait pas de fin.
Faute de combattantes, je l’enserrais fort, lui parlant doucement comme si je chuchotais des excuses à confesser. Il ne me dit rien, je la sentis là, rassurante et souriante. La voir entendre son silence et répondre à sa parole me convainquit que ce Guignol à l’odeur âcre allait suspendre éternellement en moi la présence d’Eva.
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La juste mesure

Chaque matin commençait par la même faute. Alma fautait. Elle succombait. Elle était brune, luisante et encore tiède lorsqu’elle touchait le pain grillé. La pâte à tartiner aux noisettes tombait d’abord au centre de la tartine comme une petite météorite en perte de gravité. Elle était compacte et bénie des dieux. Après l’atterrissage, il fallait étirer lentement la masse pralinée jusqu’aux bords. Une première couche dessinait une plaine lisse. Une deuxième faisait apparaître de petites collines. Une troisième dressait des montagnes. Du bout de son petit couteau rond, Alma gravait des reliefs cacaotés. La lame creusait à son bon vouloir des vallées luisantes.

On raconte qu’à une autre époque, les plus audacieux glissaient, au-dessous de la pâte à tartiner, une étendue de beurre. Dans sa famille, on se contente aujourd’hui d’une triple couche de bravoure une fois par jour.

Sur le pot de pâte à tartiner, un bandeau vert « bonne santé » rappelait qu’une alimentation équilibrée contribuait au maintien d’un poids citoyen. La formule avait remplacé depuis quelques années l’emblématique : « Mangez 5 fruits et légumes par jour ». Ces nouvelles normes sanitaires étaient placardées partout : sur les panneaux publicitaires, sur les écrans des abribus, à la télévision, dans les cantines, jusque sur les tickets de caisse des temples de la consommation. Pour votre santé et celle de tous, maintenez votre juste mesure !

La petite fille savait lire depuis longtemps sans vraiment savoir ce que signifiait la juste mesure.
Elle savait seulement qu’elle avait un chiffre à respecter. Un poids défini qui avait été décidé à sa naissance selon ce qu’on prédisait de sa morphologie, après une analyse poussée de son génome et de celui de sa famille. Un poids cible calculé à partir d’un indice de prédisposition polygénique.

Elle avait depuis toujours une cible dans le dos.
Tout le monde en avait une.

La minceur n’avait pas toujours été une loi. Les adultes se souvenaient encore du temps où elle n’était qu’une recommandation, puis une préférence, puis une mode, puis une preuve supposée de bonne santé. Les changements avaient été lents. Une campagne contre l’obésité infantile. Un plan national de prévention pour le sport dans les écoles : Mangez, bougez. Des abattements fiscaux pour les familles qui évitaient les régimes. Puis la mise en place de nouvelles normes pour les établissements scolaires, avec le déploiement de menus light dans les cantines. Et finalement était venu le temps de délivrer des certificats de conformité corporelle, d’abord exigés pour certaines activités physiques, puis pour les voyages scolaires, les assurances et les emplois publics.

Chaque mesure avait semblé raisonnable. Il est vrai que, considérée séparément, aucune de ces règles n’avait provoqué de colère. L’étau s’était finalement resserré sur la population et le diktat de la minceur avait étendu sa dictature du beau et du maigre comme une doctrine nationale. Certains élus, sans bedaine ronde, blanche et poilue, seul vrai pas pour l’humanité, envisageaient même de reprendre l’imagerie des livres d’histoire.

C’est vrai que ces mesures faisaient sens, selon les autorités et non selon les corps brimés. Un siège plus étroit et normé permettait de transporter davantage de passagers dans un même véhicule. Le poids autorisé dans les ascenseurs avait été divisé par deux et cela permettait de réduire la consommation d’électricité. Les portiques de sécurité adaptés aux mensurations réglementaires coûtaient moins cher.

Que dire des compagnies aériennes qui, avec un poids moyen par passager mieux maîtrisé, diminuaient leur consommation annuelle de carburant ? Les municipalités avaient également calculé les économies réalisées en diminuant la taille des bancs publics, des lits d’hôpitaux et des équipements sportifs.

Peu à peu, les corps qui dépassaient la norme étaient devenus des dépenses supplémentaires. On ne disait plus « en surcharge pondérale », mais « au-dessus de sa juste mesure ». Ce terme légal avait été jugé moins humiliant.

Le gouvernement de Kilosie avait travaillé avec soin sur le vocabulaire. Rien ne devait donner l’impression d’une punition. Un territoire ne pouvait pas s’adapter indéfiniment aux corps. Les corps devaient apprendre à s’adapter au territoire. Fin de la liberté individuelle d’être.
Alma avait grandi là-dedans comme on grandissait autrefois avec les saisons. Pas de grignotage entre les repas sains. Trente minutes d’activité physique minimum par jour. Le trajet vers l’école devait être effectué en courant lorsque la météo le permettait.

Chaque jour, au réveil, le rituel de la balance et le poids à entrer dans l’application. Le dimanche, l’agent de suivi familial envoyait un récapitulatif de la semaine avec des codes verts pour signaler les objectifs atteints.

La tartine du matin, c’était un arrangement tacite, un secret gourmand entre Alma et maman. Personne ne devait jamais le savoir. Pour le moment, ce doux excès avait réussi à passer entre les mailles de l’application. Pas si intelligente que ça, l’IA.

Plus la tartine avait été savourée, plus Alma courait vite.

Elle aimait le vent froid sur ses joues rondes, le cartable qui frappait ses omoplates, la sensation que ses pieds touchaient à peine le trottoir. Elle était galvanisée par le pouvoir sucré de ce secret qui perdurait comme du velours sur ses papilles. Elle aimait sauter par-dessus les lignes blanches, jouer à cloche-pied sur les passages piétons et arriver à l’école essoufflée, les cheveux défaits, le sourire parfait.

Cette enfance-là restait joyeuse, tant que l’insouciance de la tartine demeurait dans cet acte unique de rébellion.

Et pourtant, il était bien là. L’objet de toutes les inquiétudes. Ce duel avec la balance et cette aiguille rouge qui désignait le couperet.

La balance se trouvait entre le lavabo et le sèche-serviettes. Le hublot de plastique apposé sur le carré gris était légèrement rayé et les chiffres s’y superposaient lorsqu’on les regardait de trop près. Lorsqu’Alma montait dessus, le trait rouge bondissait trop loin, revenait, dépassait à nouveau, oscillait, ralentissait. Il lui arrivait de rester exactement entre deux graduations avant de prendre sa décision.

Une balance de secours était terrée sous le lit de maman. Celle-ci était numérique et affichait un poids au gramme près. La technologie trahit, pensa-t-elle.

Au moins, avec l’ancienne, on pouvait encore agir : se mettre sur la pointe des pieds, basculer son poids vers l’arrière, pencher la tête vers l’avant ; ne pas se tenir au lavabo, ne pas oublier d’enlever ses chaussettes. Rien n’était laissé au hasard pour rester dans la norme.

Sa mère lui avait prodigué ses bons conseils. Aller aux toilettes avant. Attendre que les cheveux soient secs. Enlever l’élastique dans les cheveux, au mieux les couper courts. Enlever les boucles d’oreilles. Expirer.

Parfois, il y avait des contrôles inopinés le matin pour vérifier si les chiffres renseignés dans l’application étaient réels. Si on mentait, les adultes pouvaient aller en prison et les enfants être envoyés dans un centre de redressement de la courbe de poids.

À l’école, les contrôles étaient devenus ordinaires. Ils apparaissaient dans l’emploi du temps sous l’intitulé « Prévention et autonomie corporelle ». Une infirmière passait dans les classes avec une balance numérique réglementaire. Une pastille verte confirmait la conformité.

Le gouvernement était plus indulgent avec les garçons. Ils pratiqueraient du sport plus tard. Ils prendraient du muscle. Ils s’épaissiraient avant de s’allonger. Cela passerait avec la musculation. Les garçons avaient droit à des corps provisoires.

Alma aurait voulu que cet objet n’existe jamais.

Le jour où la pastille passa à l’orange, elle avait pourtant respecté toutes les règles. Des fruits, des légumes. Pas de soda. La course jusqu’à l’école. La course du retour. Une seule tartine le matin. Triple couche, certes, mais une seule, pas un chouïa de plus que d’habitude. Elle était même allée chez le coiffeur le week-end précédent et sa coupe Mireille Mathieu lui avait permis de gagner vingt grammes.

La balance n’en avait rien eu à faire. Les chiffres étaient apparus immédiatement, propres, nets, incontestables. Début de surcharge. Orange.

Le soir, sa mère consulta plusieurs fois l’application familiale. Alma l’observait sans comprendre pourquoi son visage semblait plus inquiet que lorsqu’elle avait quarante de fièvre.
Quelques jours plus tard, la petite fille décida d’aller chercher la seconde balance pour en avoir le cœur et le poids nets. Elle la tira vers elle. L’écran s’alluma. Alma monta dessus. Le chiffre apparut. Il était plus élevé que celui que sa mère inscrivait chaque matin dans le carnet. Elle recommença. Même résultat. Elle descendit, remonta. Toujours le même résultat. La précision lui donna soudain le vertige. Puis elle comprit.

Sa mère trichait. Pas avec la nourriture, mais avec la vérité. Elle arrondissait, décalait, corrigeait. Elle rendait les nombres supportables. Tout ce qu’Alma avait considéré jusqu’à présent comme de l’obéissance contenait depuis longtemps une petite part de sabotage. Sa mère était en lutte. Elle la protégeait. Elle tentait, en vain peut-être, de préserver cette part de candeur, cette part en trop qui finirait par causer leur perte. C’était elle qui avait remplacé la balance numérique obligatoire par l’ancien modèle de sa grand-mère. La vieille balance de la salle de bains n’était donc pas là par négligence.

Ses parents allaient être convoqués par la directrice dans les jours qui suivraient. Sur le chemin de l’école, une nouvelle campagne de communication avait fait son apparition.

UN CORPS LÉGER, UNE VILLE PLUS MOBILE.

Plus bas, en caractères minuscules, figurait le logo du ministère de la Cohésion sanitaire et territoriale. À la télévision, des experts expliquaient que la prévention devait commencer tôt afin d’éviter les discriminations plus tard. Cette phrase fascinait sa mère. Prévenir les discriminations en supprimant ceux qui risquaient de les subir. Elle ne disait toujours rien. Mais chaque matin, elle continuait d’arrondir le poids de sa fille. Un jour, elle cessa même d’inscrire le chiffre.

La case resta blanche.

L’hiver débutait, la saison de tous les dangers, celle du fromage fondu. C’est à cette période que les premières balances tombèrent.

Personne ne sut exactement quand cela avait commencé. Une vidéo circula sur les réseaux sociaux quelques heures avant d’être supprimée. On y voyait la fenêtre ouverte d’un appartement, au quatrième étage d’un immeuble. Pendant quelques secondes, il ne se passait rien. Puis une balance apparut dans l’encadrement, bascula dans le vide et alla s’écraser sur le trottoir. D’autres suivirent.
Les autorités demandèrent aux citoyens de ne pas participer à ce qui fut qualifié de « dégradation absurde et dangereuse du matériel sanitaire ». Le mot « absurde » produisit l’effet contraire.

Dans les cours d’immeubles, les carcasses de balances commencèrent à s’accumuler. De vieilles balances mécaniques, des rectangles numériques, des grandes, des petites, des colorées, des sobres, des lumineuses : tout un bric-à-brac d’objets de torture entassés en monticules de honte prêts à s’embraser. Il y avait aussi les modèles connectés, capables de mesurer l’eau, la graisse, les muscles, les os, l’âge métabolique et quantité d’autres choses dont personne n’avait jamais vraiment compris l’utilité.

Les habitants de Kilosie lançaient leurs balances par les fenêtres ou les balançaient depuis leurs voitures sur les trottoirs. Les plus courageux les fracassaient contre les frontons des mairies. Les plus enragés s’armaient de tout ce qui pouvait servir à les détruire : marteaux, scies, broyeurs. Des fêtes improvisées s’organisaient jusque dans les déchetteries.

La Nuit des balances resterait pour toujours dans les mémoires collectives. Ce soir de décembre, à vingt-deux heures, les fenêtres avaient commencé à dégueuler leur fureur. Des années de désarroi et de souffrance s’étaient abattues sur les pavés en une pluie de métal et de plastique.

Alma était déjà couchée lorsqu’elle entendit le premier fracas. Puis un deuxième. Un troisième. Bientôt, ce fut un orage de poids et de chiffres qui gronda sur la ville. Elle se leva et rejoignit ses parents et son frère sur le balcon. Aux fenêtres du voisinage, des silhouettes applaudissaient. On entendait des sanglots, des cris et des rires libérateurs.

La petite fille croisa le regard de sa mère et, dans son sourire complice, elle comprit qu’elle avait le droit. Elle alla chercher les deux balances du foyer. Elle s’approcha du bord et, sous les encouragements de sa famille, lâcha une à une les coupables dans le vide.

C’était plus lourd qu’elle ne l’avait imaginé.

Au milieu des débris, l’écran de leur balance numérique continuait de clignoter. Malgré la chute, il affichait encore une décimale.

Un nombre quelconque.
Inutile désormais.
Pourtant, il était bien là.

Le lendemain matin, quelle joie, Alma eut droit à deux tartines.
129 mots Participation reçue

Le sablier

Au retour du marché, il avait trouvé le sablier dans le bac à fables. Le temps était conté. Il pensait que l'accord trouvé avec le marchand de sable l'année précédente était définitif. Pourtant, il était bien là... Le marchand de fables était désespéré. Les jours diminuaient de plus en plus à l'approche du Solstice, et voilà que son homologue des sables revenait empiéter sur ses affaires! L'hiver passé, il avait négocié quelques minutes de sommeil, retardé l'éveil des songes. La nuit la plus longue finissait toujours par lui voler son auditoire, les gens s'assoupissaient avant le dénouement de l'histoire. Voilà que ce satané sablier sortait des songes pour s'accaparer de nouveau ses auditeurices. C'était assez! Il était maintenant déterminé à ce que les choses se passent différemment! Il allait...ZzZzZz...
674 mots Participation reçue

Ce n’était pas la pluie

《— Est-ce que tu pleures ?
— Rentrons, il pleut.》
Dit-il, le visage crispé, tant bien que mal,
Tandis que ses yeux, malgré lui, laissent exhiber
L’effroi de leurs perles, leur tristesse lacrymale,
Que tant d’années de silence avaient voulu cacher.
La pluie battait les vitres avec une étrange douceur,
Et le ciel semblait porter le deuil des innocents ;
Chaque goutte descendait comme une larme sur son cœur,
Chaque éclair déchirait la nuit de ses éclats brûlants.
Kefaela marchait près de lui, silencieuse et fragile,
Elle savait que certaines douleurs refusent les mots ;
Que les plus grands naufrages ont parfois l’air tranquille,
Et que l’âme peut sombrer sans jamais troubler les flots.
— Est-ce que tu pleures ?
Il détourna le regard.
— Non… ce n’est rien.
Mais son silence avait le poids des cathédrales,
Et son sourire tremblait comme un dernier adieu ;
Ses yeux, deux océans aux profondeurs abyssales,
Portaient depuis des années un morceau de ciel bleu.
Alors ils continuèrent sous la pluie qui tombait,
Comme si le firmament voulait laver la terre ;
Comme si chaque goutte, en secret, racontait
Les noms de ceux qu’un jour nous avons dû perdre.
Et moi, je regardais ce monde avec effroi :
Car ce ne fut jamais la laideur qui m’effraya,
Ni la nuit, ni la mort, ni même le désespoir ;
Ce fut la beauté du monde, après qu’il nous arracha;
Ceux pour qui nous aurions donné jusqu’à notre espoir.
Car les arbres fleurissaient.
Les oiseaux poursuivaient leurs chants.
Les enfants riaient.
Et le soleil, indifférent, continuait de naître.
Quelle insolence que cette lumière
Qui ose encore embrasser nos fenêtres
Après avoir vu mourir
Ce que nous avions de plus cher.
Le monde n’avait pas cessé.
Voilà l’horreur.
Il continuait d’être beau.
Terriblement beau.
D’une beauté si parfaite
Qu’elle en devenait presque une offense.
Kefaela prit alors sa main.
— Falock…
Il ne répondit pas.
Une larme glissa enfin sur son visage.
La pluie avait cessé.
Et c’est peut-être cela
Qui fut le plus cruel.
Car désormais,
Il ne pouvait plus prétendre
Que le ciel pleurait à sa place.
Alors il leva les yeux.
Et dans l’immense silence du soir,
Il comprit que certaines douleurs
Ne cherchent pas à disparaître.
Elles cherchent seulement
Une forme assez belle
Pour pouvoir continuer à vivre en nous.
Et peut-être est-ce cela, finalement,
Que nous appelons la tristesse :
Une absence devenue paysage,
Une douleur devenue langage,
Une larme devenue poème,
Et cette étrange beauté
Que l’on découvre parfois
Au bord même de l’effroi.
Voici donc l’une de ces réalités indésirables,
l’une de ces choses que l’être humain
n’aurait jamais choisi d’introduire dans son existence.
La perte.
Le deuil.
La tristesse.
Des objets que nul ne désire,
des visiteurs que personne n’invite,
mais qui franchissent pourtant notre seuil
dès lors que nous avons aimé assez fort
pour pouvoir perdre.
Car dire qu’ils ne devraient jamais exister
ne signifie pas qu’ils soient dépourvus de sens.
Le deuil est peut-être la conséquence naturelle
de l’attachement.
Et la douleur,
la cicatrice invisible
laissée par ce qui fut précieux.
Si l’amour rend possible
la joie de posséder quelqu’un,
il rend aussi possible
la douleur de le perdre.
Ainsi le deuil devient un objet paradoxal :
quelque chose que personne ne désire,
quelque chose qui n’aurait jamais dû exister,
mais qui apparaît précisément
parce qu’une chose précieuse
a, elle, existé.
Alors peut-être ne pleurons-nous pas
uniquement parce que quelqu’un est parti.
Peut-être pleurons-nous
parce qu’il fut là.
Parce qu’il y eut une voix
que nous pouvions entendre,
une main que nous pouvions tenir,
un regard dans lequel nous pouvions exister.
Et qu’un jour,
la vie nous a demandé
de continuer à aimer
quelqu’un que nous ne pouvions plus atteindre.
C’est peut-être cela,
l’essence même de nos pleurs :
faire de l’absence une présence,
de la douleur une mémoire,
du deuil une trace,
et de l’horreur…
une beauté poétique.Une ombre qui pourtant depuis toujours était bien là ,un objet subjectif ,sans fond mais dans lequel tout le monde se noie.
433 mots Participation reçue

Le Sanglier

Il lui venait de sa mère ; ou plus exactement, de sa grand-mère. Un souvenir venu d’ailleurs qui, depuis un siècle, passait obstinément de main en main parmi les filles de la famille, et qui revenait maintenant à la plus jeune.
Elle le retourna. Les nervures de nacre diffusaient la lumière dans la pièce, en éclats roses, bleus et blancs. L’assombrissement et le jaunissement des rainures trahissaient le passage du temps. Elle le soupesa pour mieux s’en imprégner : juste assez lourd pour bien tenir au creux de sa main, et assez léger pour s’y balancer avec douceur.
Elle le fit pivoter et effleura les soies brunes et rêches. De quel animal provenaient-elles ? D’une chèvre ? D’un cheval ? Leur rudesse évoquait plutôt celle d’un sanglier — un mâle. Elle enfonça le bout de ses doigts dans l’épaisseur de ces crins rugueux, espérant y dénicher un cheveu ancestral. Rien.
Elle glissa son index autour de la monture en argent terni, puis le fit courir sur l’ébène poli du manche pour s’arrêter sur une entaille profonde. Elle ferma les yeux. Lentement, la pulpe de son doigt suivit une ligne droite surmontée d’un demi-cercle. Elle lut la lettre « P » dans sa tête. Elle murmura le prénom de sa grand-mère : Paulette. Puis celui de sa mère : Pascale. Et dans l’écho de sa propre voix, elle entendit le sien. Son doigt poursuivit son chemin jusqu’au creux de son poignet, là où la peau se faisait fine et bleutée au-dessus des veines.
Elle leva la tête et fixa le miroir face à elle : ses yeux creusés, ses joues émaciées et les fins sillons autour de sa bouche. Elle tenta d’imaginer sa grand-mère dans ce même cadre, au même âge, avec sa longue chevelure et ce sourire radieux qu’elle arborait sur sa seule photo, la tête nue. Elle l’imagina levant la main droite pour laisser glisser cette brosse rêche à travers ses boucles d’ébène. Machinalement, elle leva sa propre main.
La douleur lui percuta la poitrine. Ses cicatrices s’embrasèrent, et le vide à l’emplacement de son sein droit la lança. Elle serra les paupières. Une vague de faiblesse engourdit ses doigts. Le bruit sec de la chute sur le parquet lui fit rouvrir les yeux. Elle prit une profonde inspiration, sortit un comprimé de la boîte posée sur la table et l’avala avec une gorgée d’eau.
D’une main moite de sueur, elle ramassa l’héritage familial, le leva et, sous le tiraillement douloureux des points de suture, fit glisser les soies du sanglier sur la peau blanche et rasée de son crâne.

Ali Zand
5944 mots Participation reçue

La clé

La clé

Prologue
Imaginons un instant que vous possédiez un objet. Un objet qui a la capacité de s’offrir à vous comme une évidence, sous des formes différentes et à des moments bien précis de votre vie. Un objet qui défie la logique, le temps, la raison. Un objet qui ne devrait pas, qui ne devait pas exister et qui pourtant est bien là et peut à tout moment faire basculer vos vies.
Nous sommes loin d’imaginer qu’un si petit mot puisse avoir autant d’importance dans notre vie … clé… trois petites lettres et pourtant, un pouvoir qui dépasse toute logique rationnelle ! Bien plus qu’un simple objet de la vie quotidienne, un outil qui permet d’ouvrir ou de fermer, la clé dépasse les simples fonctions matérielles. Une clé, c’est aussi une invitation à chercher, s’évader, s’aventurer au risque de se perdre. Elle peut être synonyme de réussite ou d’échec, elle est promesse ou désillusion, elle est liberté ou enfermement. Car toutes les clés ne mènent pas au même destin. Posséder une clé c’est avant tout faire des choix : la clé ne décide pas, elle nous met à l’épreuve.
Cette histoire est celle d’une clé, une clé qui n’aurait jamais dû exister. Sa forme, sa composition, son usure… tout en elle défie les lois du temps. Elle s’adapte aux vies qu’elle croise, et semble choisir ceux qui la découvrent. Pour certains, cette clé peut être synonyme d’espoir, de trésor caché à découvrir. Pour d’autres, elle peut ouvrir les portes de l’inconnu, révélant un point de non-retour. Elle peut vous entraîner dans une spirale infernale, dont il est toutefois possible de s’échapper en trouvant la force de rebrousser chemin. Mais c’est là le paradoxe : la clé n’a aucun pouvoir en elle-même. Elle ne fait que dévoiler. La véritable question n’est pas vraiment de savoir ce qu’elle ouvre mais ce que nous sommes prêts à découvrir.
Maître Léonard, Justine, Léa, Pierre ou Baptiste... Tous ont rencontré cette clé, dans des contextes différents, à des moments décisifs de leur vie.


En 1225, Maître Léonard, un architecte prometteur, fut choisi pour reconstruire la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais ravagée par un incendie. C’était le projet d’une vie, l’occasion de graver son nom dans l’éternité. À cette époque, les cathédrales gothiques rivalisaient d’audace, et Beauvais voulait surpasser tout ce qui avait été construit auparavant. La hauteur des voûtes devait défier les cieux, pour atteindre un record jamais égalé : 48 mètres. Pour Léonard, le défi n’était pas seulement architectural, il était personnel. Il voulait être « celui qui ». La cathédrale symboliserait un lien entre l’homme et Dieu. Le projet de Léonard avait fait l’unanimité auprès des représentants du haut clergé. L’évêque de Beauvais, un homme ambitieux et qui prétendait à intégrer une place de choix au Vatican avait œuvré pour que le projet du jeune architecte soit retenu.
Lorsqu’il traça les plans de la voûte principale, Léonard imagina une clé de voûte centrale d’une complexité inouïe. Elle devait symboliser la perfection divine et assurer l’équilibre de la structure. Les travaux débutèrent sous le regard inquiet du jeune prodige. Son avenir reposait sur la réussite de la restauration de la cathédrale. Plus le temps avançait et plus Léonard gagnait en confiance. Jusque-là tout se passait comme prévu. Léonard supervisait le chantier d’une main de maître, vociférant des ordres aux nombreux ouvriers qui travaillaient jours et nuits dans un balai incessant. Une vraie fourmilière aux ordres d’une reine : la clé de voûte. Car tout le projet reposait sur cet ultime élément, une simple pierre pour certains, un aboutissement pour Léonard. Alors, inlassablement, il dirigeait, renvoyait les plus faibles, ne se souciant guère des ouvriers qui pouvaient tomber d’épuisement devant l’ampleur de la tâche. Tout devait être parfait, réfléchi au millimètre près. La tente dans laquelle il passait le plus clair de son temps était jonchée des nombreux brouillons qui s’entassaient. Aux tailleurs de pierre ils commandaient les pièces les plus extravagantes, exigeant des motifs et des reliefs que nulle autre cathédrale arborait ; des charpentiers il exigeait des bois autant délicats et précieux que capables de supporter la hauteur imposante de cette cathédrale grandiose. Alors que le chœur s’avançait de plus en plus vers le ciel, le doute s’installa chez certains maître-maçon pour qui l’ambition de Léonard dépassait parfois la raison. Quand l’un d’eux se risquait à dire « Maître Léonard, la clé de voûte est essentielle, mais les bases… ». Léonard le coupait net : « La clé maintient tout. Avec elle, même les cieux tiendront en place, c’est une voûte céleste que je bâtis ». Une telle hauteur impliquait des charges considérables, et les fondations, bien qu'immenses, leur semblaient fragiles. Mais Léonard balayait leurs inquiétudes brandissant devant leurs yeux ses nombreux parchemins griffonnés de chiffres et de schémas complexes.
Léonard passait ses jours et ses nuits à imaginer le point ultime de son œuvre : sa clé de voûte aux proportions parfaites, capable selon lui de soutenir l’édifice. Il la taillerait lui-même la dernière pierre, choisirait lui-même le matériau. Il avait opté pour une pierre noire, l’une de celle que l’on trouve en Auvergne et qui avait servi pour la cathédrale du Puy en Velay. Il se convainquait qu’une pierre forgée par le feu, extraite des entrailles de la terre, était le matériau idéal pour parfaire son œuvre. Elle contrasterait avec la blancheur des pierres choisies pour le reste de la voûte. Les travaux du chœur étaient sur le point de s’achever et Léonard s’attelait à sa pièce maîtresse. Absorbé par son ambition démesurée il ne prêtait pas attention aux nombreux badauds qui venaient régulièrement suivre l’avancée des travaux. L’un d’eux avait pourtant suivi la reconstruction dès le début. C’était un architecte de la région. Il avait à son actif la réfection de quelques églises et de châteaux mais rien d’aussi imposant. Sa réputation n’était pas à faire mais son « classicisme » et son âge avancé l’avaient écarté du choix des architectes. Son œil expert remarqua cependant dès les premières pierres posées, la fragilité de la construction. La hauteur de l’édifice lui paraissait trop présomptueuse. Il avait fait part de ses doutes au diocèse. L’évêque de Beauvais, lui, avait ri au nez : « mon cher Jean, je peux comprendre votre déception. Vous n’avez pas été choisi pour superviser les travaux de ce bâtiment divin. Ne laissez pas votre amertume et votre jalousie l’emporter ». Alors que Léonard était à sa tâche, le vieil architecte s’approcha de lui : « Maître Léonard, je respecte votre savoir-faire, mais je vous en conjure : examinez les piliers, les fondations. Ils montrent déjà des signes de fatigue. Une clé, si parfaite soit-elle, ne tiendra pas si les bases sont faibles ». Léonard haussa un sourcil, agacé par l’audace du vieil homme. « Les fondations, dites-vous ? Ce sont des babioles pour les bâtisseurs médiocres. Ce qui importe, c’est la clé de voûte. C’est elle qui soutient tout. Faites-moi confiance, vieil homme, et retournez à vos manoirs ». Le vieil architecte tourna les talons. Après tout il les avait avertis, la voûte n’est pas la clé de la réussite, elle n’en est qu’un élément.
Enfin, après plusieurs années de travail, le chœur pouvait accueillir les fidèles. La foule était nombreuse, émerveillée par cette prouesse d’architecture. Ils étaient venus de toute la région, se pressaient pour admirer et glorifier l’édifice. La lumière inondait la cathédrale. En traversant les vitraux récemment rénovés elle projetait une lumière presque divine donnant à l’œuvre de Léonard une dimension encore plus magnifique. Quant à la clé de voûte, celle pour laquelle il avait passé le plus clair de son temps, elle apparaissait comme l’élément unique du projet. Sa couleur sombre contrastait avec la blancheur des murs. Elle attirait l’œil comme un aimant. Mais par-dessus tout, la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais semblait défier les lois de la gravité. Léonard jubilait, il avait réussi son pari fou, il serait à coup sûr le bâtisseur le plus renommé du royaume. Il se voyait déjà superviser les constructions les plus folles partout en Europe.
Durant près de cinquante ans déjà la cathédrale de Beauvais trônait au milieu de la ville, fière et majestueuse. Les travaux annexes se poursuivaient, une telle bâtisse nécessite du temps. Mais Léonard avait réussi l’essentiel, il avait défié la gravité, il avait défié Dieu. Il avait été appelé pour de nombreuses rénovations et constructions, mais rien qui ne pouvait concurrencer la prouesse technique qu’il avait réalisée à Beauvais. La cathédrale restait son œuvre majeure, sa réussite. Il y revenait très régulièrement pour superviser le reste des travaux… jusqu’à cette nuit fatidique. L’été 1284 fut particulièrement instable en Picardie. Le temps était particulièrement capricieux. Des pluies diluviennes s’abattaient sur la région, détruisant les récoltes, inondant les ruelles encombrées des villes. On dénombrait plusieurs centaines de morts. Les nombreux orages avaient fait déborder les cours d’eau qui avaient emporté dans leur tumulte quelques maisons et leurs habitants. Le vent était aussi particulièrement violent, s’enfonçant dans la moindre ouverture, soulevant les toitures fragiles. Les échafaudages qui entouraient la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais étaient mis à rude épreuve, mais jusqu’ici ils avaient tenu bon. Malgré les caprices du ciel, Léonard restait confiant dans la robustesse de ses voûtes et en particulier de celle qu’il avait façonnée lui-même. Ce serait quand même un comble que la cathédrale détruite par incendie soit maintenant fragilisée par les eaux. Et pourtant, tout bascula une nuit de juillet, lors d’un orage d’une violence sans précédent. Le ciel s’assombrit brusquement, et un éclair d’une puissance inédite foudroya l’horizon, suivi d’un roulement de tonnerre qui fit trembler les murs de la cathédrale. Léonard, réveillé par l’orage, se précipita sur le chantier accompagné de quelques ouvriers courageux. L’orage redoubla de force, les vents se mêlaient à la pluie dans un fracas extraordinaire. Le bruit était assourdissant et le sol tremblait. « Les bases tiendront ! Elles doivent tenir ! » criait Léonard comme pour se convaincre que la catastrophe serait évitée. Un dernier éclair plus fort, plus violent frappa l’édifice, ébranlant toute la structure. Sous la pression, la clé de voûte centrale, cet élément qui devait assurer l’équilibre parfait des forces, se désolidarisa. Privée de sa pièce maîtresse, la voûte se fendit, provoquant l’effondrement du chœur.
Au petit matin, la petite bourgade ne put que constater les dégâts. La ville avait été particulièrement impactée. Les rues couvertes de boue étaient pour certaines impraticables. La pluie avait cessé, mais le désastre était total. Rassemblée devant la cathédrale, une partie des beauvaisiens contemplaient impuissants et hagards ce qu’il restait de leur cathédrale. Le chœur, autrefois fier et imposant, n’était plus qu’un amas de gravats. Seules les parties latérales avaient résisté. Léonard restait immobile parmi les décombres, il regardait son rêve détruit. Il réalisa alors l’ampleur de son erreur. Sa clé de voûte n’était plus qu’un puzzle inutile, noyée au milieu des décombres. L’orgueil qui l’avait poussé à défier les lois de la nature s’était retourné contre lui. Il en voulut à la terre entière, se demandant pourquoi il avait échoué. Ce bloc de lave, aussi majestueux fût il n’avait finalement pas sa place à Beauvais et pourtant il était là, trônant au milieu des décombres.
Cet orage demeura gravé dans l’histoire de Beauvais comme l’un des désastres les plus marquants. Pour Léonard, il symbolisa le début de sa descente, non seulement comme architecte, mais aussi comme individu. Les chroniques rapportent qu’il répétait souvent à ses apprentis : « Une clé de voûte, aussi parfaite soit-elle, ne tient que si les fondations la soutiennent. » L’effondrement de Beauvais servit de leçon aux générations suivantes. La cathédrale fut relevée, mais jamais véritablement terminée, un rappel que l’ambition démesurée, sans précaution, peut mener à la ruine. C’est ce que Justine découvrit en explorant les récits de cette tragédie.

Justine, une jeune doctorante en histoire de l’art, s’était engagée dans l’étude des grandes cathédrales gothiques. Elle s’était installée provisoirement à Beauvais, attirée par la cathédrale Saint-Pierre, un chef-d’œuvre inachevé marqué par des effondrements tragiques. Un jour, en fouillant dans les archives de l’abbaye voisine, elle découvrit une petite boîte en bois. À l’intérieur se trouvait une clé rouillée. Curieuse, Justine consulta les registres des archives. Elle trouva une mention d’un coffre scellé contenant des documents liés à Maître Léonard, le célèbre architecte de la cathédrale. Selon ces écrits, ce coffre renfermait les plans originaux du chœur, des correspondances privées, et peut-être des indices sur les causes de l’effondrement de 1284. Les archives indiquaient que ce coffre avait été entreposé dans la crypte de l’abbaye pour protéger ses secrets après l’effondrement. Intriguée, Justine demanda aux moines la permission d’explorer la crypte. Elle leur raconta l’histoire du coffre, la clé découverte. Mais les moines n’avaient jamais entendu parler de cette histoire. Rien dans les registres de l’abbaye n’indiquait la découverte d’un coffre quelconque. C’est donc presque sans espoir qu’elle ouvrit la porte lourde qui descendait vers les profondeurs de l’abbaye. Une faible lumière lui permit de descendre les escaliers. Arrivée en bas une odeur de renfermé la saisit. L’endroit devait être recouvert de moisissures. Elle se couvrit la bouche et le nez avec son écharpe et entreprit l’exploration. Elle balaya le sol avec la lampe torche de son smartphone. Il était recouvert de petites pierres plates, ajustées avec précision. Elle inspecta chaque recoin de la crypte, mais rien, aucune cavité dans les parois humides de la crypte et dans lesquelles on aurait pu dissimuler un coffre. Alors qu’elle allait rebrousser chemin, son pied heurta l’une des pierres. Elle semblait être légèrement plus haute que les autres. Intriguée, elle se mit à creuser autour. Le sol était humide et il lui était facile de dégager les contours de la pierre. Elle détacha la pierre du sol puis une autre. Après quelques efforts, elle mit à jour une dalle. L’euphorie la gagnait peu à peu. Elle voulut appeler les moines pour partager avec eux sa découverte, mais trop impatiente, elle souleva seule la dalle, animée d’une force qu’elle ne se connaissait pas. Le coffre aurait dû être une invention, un mythe né de son imagination. Pourtant, il était bien là.
Le temps avait légèrement détérioré le métal qui le recouvrait. La clé rouillée semblait destinée à cette serrure. Justine, le souffle court, inséra la clé. Elle se remémora la légende de la boîte de Pandore et de ses conséquences. Mais l’envie de découvrir les secrets de Léonard était plus forte. Après quelques tours hésitants, un cliquetis retentit, et le contenu s’offrit aux yeux de Justine. Elle y trouva des plans d’une précision extraordinaire, des croquis du chœur atteignant des hauteurs vertigineuses, mais aussi des écrits bouleversants qui témoignaient de la folie qui s’était emparée progressivement de Léonard. Une bourse contenant des bijoux anciens reposait également dans le coffre, probablement destinés à financer des réparations. Ces trésors n’avaient jamais été utilisés, emportés dans l’oubli avec le coffre. Il avait dû être placé là comme pour cacher la folie sombre de maître Léonard, une manière peut-être de conjurer le sort qui entourait cette cathédrale maudite. Alors qu’elle allait refermer le coffre, elle aperçut un morceau de papier. Un dernier mot semblait coincé dans une partie secrète du coffre. Justine tira doucement et parvint à l’extirper de sa cachette. Il s’agissait d’une phrase griffonnée à la va-vite. Elle reconnut les traits de l’écriture de Léonard. Il y était indiqué : « La clé de voûte, aussi parfaite soit-elle, s’effondre si les bases ne la soutiennent pas ». Elle hésita sur ce qu’elle devait faire. Les bijoux étaient d’une valeur inestimable. Devait-elle les déclarer au diocèse ? Les garder en secret comme des trésors personnels ? Cette hésitation fut son premier faux pas et elle emporta son précieux butin.
Le temps passa. Au début, Justine s’était enthousiasmée pour le contenu du coffre. Elle voulait crier à la face du monde « J’ai découvert le trésor de Beauvais ! » Mais rapidement, la peur de le perdre l’envahit. Elle devint de plus en plus méfiante envers ses proches et ses amis et se mura progressivement dans la solitude. Les bijoux et les lettres, cachés dans une vieille armoire verrouillée à double tour, devinrent une obsession. Elle passait ses nuits à étudier chaque détail des plans, à relire encore et encore les mots de Léonard. Elle était convaincue que quelqu’un chercherait à lui voler ce qu’elle avait trouvé. L’avenir qui lui semblait prometteur s’effritait comme les pierres des fondations de la cathédrale. Elle avait ouvert la boîte de Pandore et cette découverte l’avait entraînée dans les profondeurs de la solitude. Mais c’était plus fort qu’elle, et à chaque fois qu’elle voulait remonter la pente, « son » trésor la ramenait dans les abîmes. Elle sombrait peu à peu. Un soir, alors qu’elle observait une fois de plus les lettres de Maître Léonard, une phrase attira son attention comme jamais auparavant : « La clé de voûte, aussi parfaite soit-elle, s’effondre si les bases ne la soutiennent pas ». Elle avait lu cette phrase des milliers de fois, mais cette fois-là, ces mots résonnèrent dans son esprit. Elle réalisa qu’en s’accrochant à ce coffre et à son contenu, elle avait négligé les bases essentielles de sa vie : ses relations, son équilibre mental, et son intégrité, en d’autres termes des bases qui font que toutes fondations peuvent tenir… ou s’écrouler si on les néglige. Le lendemain matin, Justine prit une décision qu’elle n’aurait jamais imaginée quelques mois auparavant. Elle emballa soigneusement le contenu du coffre et retourna à l’abbaye de Beauvais. Lorsqu’elle arriva devant l’édifice religieux, Justine demanda à parler aux moines qui en étaient les gardiens. Elle leur confessa tout : la découverte du coffre, son obsession, sa descente aux enfers. Elle leur présenta les bijoux, les plans et les lettres, s’excusant de ne pas avoir su préserver ce trésor comme elle l’aurait dû. Pour se racheter, Justine proposa de mettre son savoir et son énergie au service de la cathédrale. Elle offrit de guider des visites gratuites, racontant aux visiteurs l’histoire de Beauvais, celle de Maître Léonard et celle de la clé de voûte. Les récits de Justine attiraient de nombreux visiteurs, fascinés par cette histoire. Elle poursuivait inlassablement ses recherches, ajoutant régulièrement une pierre à l’édifice de la connaissance. Elle aimait poursuivre avec les plus passionnés dans la petite boulangerie qui lui servait de point de rendez-vous « au pain d’antan ». C’est là qu’elle avait fait la connaissance, de Pierre, un artisan boulanger, passionné par son art.


Pierre était boulanger, fils de boulanger, et héritier d’un savoir-faire qui avait fait la réputation de son commerce. Pourtant, sa petite boulangerie, protégée par l’immense cathédrale devait faire face à une chaîne boulangère moderne qui venait d’ouvrir à quelques pas de là. Voyant sa clientèle fondre, Pierre prit une décision qu’il allait regretter : il se mit à produire des pains standardisés, abandonnant ses recettes artisanales et son amour du travail bien fait. Il voulut se moderniser, et s’endetta. Les mois passèrent, et bien que son pain se vende encore, le cœur n’y était plus. Il dépensait une énergie folle pour être encore plus concurrentiel et peinait à rembourser ses créanciers. Et puis quelque chose manquait. Pierre sentait qu’il ne faisait plus vraiment son métier. Son chiffre d’affaires n’était pas catastrophique mais les dettes à rembourser étaient colossales, et Pierre s’éteignait peu à peu. Il était au bord de la faillite.
Après plusieurs mois d’absence, Justine, une étudiante en architecture ouvrit de nouveau les portes de la boulangerie. C’était son petit coin de paradis. Elle y était régulièrement venue entre plusieurs recherches dans les archives de la cathédrale. Pierre et Justine avaient sympathisé. Jeune fille enjouée et pétillante, elle lui faisait régulièrement le récit de ses découvertes… Mais, du jour au lendemain, son « Bonjour Pierre » ne résonna plus dans la boulangerie. Elle avait disparue. Jusqu’au jour où...
Pierre fut ravi de revoir la jeune fille. Elle lui raconta son histoire, ses découvertes, sa descente aux enfers et sa « rédemption ». En l’écoutant il hochait la tête, voyant dans le parcours de Justine sa propre chute. Au moment de partir, il l’enlaça tendrement et se mit à pleurer, et, accablé, il finit par lui confier sa situation. « Je vais mettre la clé sous la porte, Justine. Ce n’est plus possible. Je ne suis pas fait pour cette concurrence-là ». Justine se sentit profondément attristée. Préoccupée par ses propres problèmes, elle n’avait plus pris le temps de s’intéresser aux autres. C’est avec une immense tristesse et une colère profonde qu’elle accueillit la nouvelle.
Quelques jours plus tard, Pierre proposa à Justine d’explorer la cave avant que la boutique ne soit vendue. Il n’y avait mis que très rarement les pieds, mais il savait qu’elle datait de la même époque que la cathédrale. Elle servait de débarras depuis des générations. La cave était sombre, humide, et envahie de toiles d’araignée. Ils remarquèrent un vieux meuble en bois massif coincé dans un coin sombre. Il semblait avoir toujours été là. Pierre ne se souvenait pas de l’avoir vu auparavant, mais dans cette cave encombrée des souvenirs des propriétaires précédents, cela ne l’étonna pas. Le meuble, recouvert d’une épaisse couche de poussière s’ouvrit facilement. À l’intérieur se trouvait un livre, miraculeusement épargné par le temps. Justine, fascinée, feuilleta les pages avec précaution. Il s’agissait d’un recueil de recettes médiévales, remplies de pains et de gâteaux oubliés. Mais une chose stupéfia Pierre : le nom de l’auteur, inscrit sur la première page. « Pierre Du Moulin », tout comme lui. En relisant plusieurs fois le précieux grimoire, ils comprirent que ce « Pierre » était un ancêtre de la famille, boulanger à Beauvais des siècles plus tôt. Une coïncidence incroyable : Pierre avait racheté cette boulangerie par hasard, ignorant que ses propres racines remontaient à cet endroit. Ce livre, témoin d’un savoir-faire ancestral, n’aurait jamais dû survivre à l’humidité et au temps. Pourtant, il était bien là.
Inspiré par cette découverte, Pierre se lança dans une nouvelle aventure. Il abandonna les recettes standardisées et revint à l’artisanat, en s’appuyant sur les recettes du livre. Il créa des pains uniques, aux saveurs oubliées, et des pâtisseries qui évoquaient l’époque médiévale. Les clients revinrent, attirés par l’authenticité de ses produits et les histoires qu’il racontait sur leur origine. Pierre devint un véritable ambassadeur du goût d’autrefois. Il ne cherchait plus à rivaliser avec la chaîne boulangère : il faisait ce qu’il aimait, et cela suffisait. Pierre comprit alors que son succès ne résidait pas dans le nombre de baguettes qu’il pouvait vendre, mais dans la qualité et l’histoire de son pain. Le livre de ses ancêtres était devenu sa clé : une clé pour redonner du sens à son métier, une clé pour renouer avec ses racines.
Un jour une jeune chimiste ouvrit les portes de la boulangerie. Elle avait rendez-vous avec Justine pour une visite de la cathédrale. Elle commanda l’un de ces fameux pains dont tout le monde parlait, un pain en forme de clé. Elle ne fut pas déçue et la visite de la cathédrale avec Justine l’enthousiasma encore plus.


Léa, jeune chimiste talentueuse, travaillait dans un laboratoire spécialisé dans les matériaux innovants. Passionnée, elle consacrait ses journées (et souvent ses nuits) à la recherche d’un revêtement résistant et écologique. Ce projet était une véritable obsession, mais malgré ses efforts, quelque chose lui échappait. Chaque simulation échouait, la ramenant à la case départ. Son équipe et elle devait travailler sur un nouveau bâtiment à Beauvais. Un jour, alors qu’elle visitait la ville, elle entra dans la cathédrale. Une jeune fille nommée Justine, racontait avec enthousiasme l’histoire tragique de la cathédrale. Intriguée elle voulut en savoir plus et pris rendez-vous avec la jeune conférencière.
Ce qui devait être une simple visite de cathédrale changea sa trajectoire. Justine, la jeune doctorante en histoire, lui avait raconté l’histoire fascinante du coffre au trésor retrouvé dans les archives de l’abbaye, ainsi que de la clé qui y avait été associée. Justine parlait des secrets enfouis, des erreurs humaines, et de l’importance de savoir quand ouvrir ou fermer un coffre. Cette histoire résonna profondément chez Léa. Les semaines qui suivirent la visite avec Justine furent marquées par une obsession croissante. Le matériau résistant et écologique qu’elle voulait créer n’était qu’un moyen d’arriver à une fin. Il ne fallait pas qu’elle reproduise les erreurs commises par cet architecte du XIIIe siècle, tellement obsédé par son idée et sa folie des grandeurs qu’il en avait oublié l’essence même de son métier. Sans fondation solide, pas d’équilibre. Un soir d’insomnie, alors qu’elle était plongée dans des formules complexes, une idée émergea soudainement dans son esprit. La clé n’était pas un ajout à la structure, mais une modification de la manière dont les molécules interagissaient. Elle comprit immédiatement qu’elle avait la réponse.
Sans attendre, elle se rendit au laboratoire en pleine nuit. Elle prépara ses réactifs, ajusta les paramètres des machines, et testa son idée. Les heures passèrent, jusqu’à ce que le résultat tant attendu apparaisse sous ses yeux : un matériau capable de durer dans le temps, et dont l’empreinte écologique était minime. Durant plusieurs mois elle s’affaira à rédiger son article, seule, dans le plus grand secret. Elle l’envoya aux revues scientifiques les plus renommées. Le succès fut immédiat. La presse s’emballa, et en quelques mois, Léa fut propulsée sous les feux des projecteurs. Des investisseurs affluèrent, curieux de savoir comment elle avait résolu ce défi, tandis que les universités cherchaient à l’attirer dans leurs rangs. Ce matériau était sur le point de changer le monde. Léa devint une icône de la science moderne, une femme qui avait ouvert la voie à de nouvelles possibilités. Mais derrière cette réussite éclatante, Léa sentit rapidement les premières failles. Son équipe, autrefois soudée, la rejeta. Certains, envieux de sa réussite, lui reprochaient de s’être accaparé la réussite du projet. Car après tout qu’avait-elle fait de plus sinon modifier un paramètre ? Une grande partie du travail avait été fait avant sa découverte par toute l’équipe. En haut lieu, cette réussite était une véritable aubaine. Le laboratoire avait acquis une renommée sans précédent et les contrats affluaient. Mais l’entreprise, autrefois un projet collaboratif se mua en une machine à produire des profits. La reconnaissance qu’elle avait tant désirée n’apportait plus que des pressions incessantes et un isolement qu’elle était loin d’avoir imaginé. Un soir, alors qu’elle observait son laboratoire désert, Léa prit conscience d’une vérité amère : elle avait trouvé la « clé » du succès scientifique, mais elle avait oublié l’essentiel. La vraie clé n’était pas seulement la découverte, mais la collaboration, la confiance, l'humilité, la solidarité de son équipe et la sincérité des échanges. Elle réalisa que, tout comme Maître Léonard, elle avait négligé les fondations pour se concentrer uniquement sur la clé. Sa décision fut rapide. Elle abandonna son laboratoire pour se consacrer à des œuvres plus universelles. Dépositaire du brevet elle était suffisamment à l’abri pour se consacrer aux autres. Elle mettrait une partie de son argent dans la fondation d’une ONG en charge d’aider les pays les plus démunis dans la lutte contre le dérèglement climatique.
Elle voulut se rendre une dernière fois dans la Cathédrale de Beauvais. Justine, la jeune doctorante parcourait toujours les dalles de l’édifice religieux racontant aux touristes de plus en plus nombreux le parcours incroyable du bâtiment. Justine s’assit, silencieuse, la voix de Justine s’évanouit peu à peu alors que commençait à raisonner une mélodie lente. Quelqu’un jouait de l’orgue, un air grave, nourrit certainement par la douleur et la mélancolie de celui ou celle qui laissait glisser ses doigts sur les touches ancestrales de l’instrument.


Baptiste était un pianiste virtuose. Pendant des années, il avait joué dans les salles les plus prestigieuses, acclamé pour son talent inégalé. Son agenda était rempli pour plusieurs années, ne lui laissant que très peu de temps à consacrer à ses proches. Après plusieurs années de gloire, la passion qui avait autrefois enflammé ses doigts s’était éteinte, remplacée par une profonde lassitude. Chaque note qu’il jouait lui semblait vide, mécanique, dénuée d’âme. Même son piano, un instrument qu’il considérait comme un prolongement de lui-même, restait muet. Il n’avait plus l’envie, plus le feu qui l’avait nourri durant sa période de gloire. Il n’avait aucune explication à cette léthargie qui le prenait et l’enfermait lentement dans un mutisme musical. Il rejetait les propositions. Il estimait que rien ne pouvait lui redonner la foi, refusant même de se produire dans les salles les plus prestigieuses. Dans le milieu, on pensait qu’il était devenu imbu de sa personne, un pianiste orgueilleux qui avait oublié d’où il venait, lui l’orphelin qui avait découvert le piano presque par hasard, dans une gare où l’instrument était mis à disposition des usagers. Découvert grâce aux réseaux sociaux, le public lui avait tout donné et il semblait, par son attitude, oublier que son ascension fulgurante n’avait été permise que par lui. Les propositions internationales se firent de plus en plus rares, au grand désespoir de son agent. Il avait encore quelques dates à honorer, les dernières sans doute s’il ne se reprenait pas en main. Mais un jour, une invitation atypique lui parvint : un festival d’art et de musique médiévale organisé à Beauvais, dans sa fameuse cathédrale inachevée. Il en était l’invité d’honneur. Baptiste accepta, curieux d’échapper à sa morosité. Lorsqu'il arriva, la fragilité de la cathédrale le troubla. On lui expliqua que ce sanctuaire, bien qu'admirable, portait les cicatrices de l'ambition humaine : bâtie pour rivaliser avec les plus hauts édifices religieux, elle s'était effondrée plusieurs fois, victime de l’orgueil de ses constructeurs et de leur négligence des bases. On lui proposa de jouer sur l’orgue qui dominait l’allée centrale de la cathédrale. Baptiste n’avait jamais touché cet instrument mais la curiosité et l’envie de tester ce « monstre imposant » l’emportèrent.
Face à l’orgue, Baptiste sentit un mélange d’appréhension et d’émerveillement. Il se sentit tout petit. Il s’installa face à la console qui regroupait plusieurs claviers. Sous ses pieds, il put découvrir les pédaliers qui, comme le piano, permettait de varier les sonorités. En levant les yeux, il put découvrir la complexité de l’instrument. Un vaste ensemble de tuyaux, de tailles et de formes différentes qui semblait monter vers le haut de la cathédrale. Intrigué, il appuya sur l’un des nombreuses touches. Cela déclencha un mécanisme interne, un ballet mécanique qui s’animait à chaque pression. Des leviers, fins comme des aiguilles, transmettaient le mouvement jusqu’au cœur de l’orgue : le sommier. Là, de minuscules soupapes s’ouvraient, libérant un flot d’air comprimé, un souffle puissant qui allait donner vie à la musique, sa musique. Cet air, emprisonné dans des réservoirs métalliques, s’engouffrait ensuite dans des canaux complexes, chacun menant à des tuyaux particuliers de tailles et de formes variées. A chaque morceau joué c’était comme si les voix d’un chœur céleste résonnaient. Certaines notes, profonds et graves, évoquaient le grondement d’un orage lointain, un rappel peut-être de l’histoire du lieu. ; d’autres, plus aigües perçaient l’air et semblaient de mêler aux rayons de soleil qui traversaient les nombreux vitraux. Il ne mit pas trop de temps à comprendre le principe, mais il était conscient qu’il lui faudrait des années pour maîtriser à la perfection les subtilités de cet ogre musical qui dévorait chacune des notes jouées sur les multiples claviers, les faisant vibrer, et produisant ainsi un son pur et divin. Les jours suivants, Baptiste se consacra entièrement à explorer cet univers. Peu à peu, il retrouva des sensations oubliées, une fascination qui éveilla en lui un nouveau souffle créatif. L’orgue était bien plus qu’un simple clavier : il offrait une multitude de choix et de découvertes, une clé pour se découvrir ou se redécouvrir, comme une métaphore de sa propre vie. Mais les impératifs liés à son métier s’imposèrent de nouveau et c’est à regret qu’il dû quitter Beauvais. Il avait des dernières échéances à honorer. Elles étaient trop rares pour qu’il se permette encore de les refuser.
Après l’ultime concert de sa tournée asiatique, Baptiste prit une décision radicale. De retour à Paris, il laissa de côté son piano et consacra son temps à essayer de maîtriser les subtilités de la musique organique. Le chemin était long et il le savait, mais il retrouva très rapidement les sensations qu’il avait éprouvées à Beauvais. Il retrouva, enfin, l’étincelle de sa jeunesse. Il venait de comprendre que cet orgue n’avait pas été placé sur son chemin par hasard. L’orgue, avec sa multitude de possibilités, lui montrait la réalité de la vie : une série de choix, d’erreurs, de redécouvertes. C’était une nouvelle clé, une clé musicale.
Baptiste ne cessait de s’améliorer et de perfectionner son art. Il avait décidé de ne plus se produire dans des salles gigantesques, où l’acoustique parfaite, calculée et maîtrisée, semblait étouffer la magie de la musique. Il avait compris que l’orgue n’était pas simplement un instrument à jouer, mais un moyen de dialoguer avec l’espace. Un orgue ne pouvait être détaché de ce qui faisait sa spécificité : son lien avec le lieu dans lequel il pouvait raisonner inlassablement, épousant les murs, les voûtes, les fenêtres. Un jour, alors qu’il poursuivait son long apprentissage, il repensa au lieu où tout avait commencé. C’était une évidence et comme guidé par une force supérieure, il retourna à Beauvais.
Assis sur le tabouret, Baptiste se sentit de nouveau happé. Les touches l’attiraient de nouveau à elle. Il ressentit une sorte de communion avec les lieux, une invitation à la musique. Dès les premières notes, les sons se répandirent dans les arches, rebondissaient contre les murs de pierre, se perdaient et se retrouvaient. Une étrange sensation s’empara de lui. Quelque que fut le parcours de ses notes, toutes semblaient terminer leur chemin en un point unique : la clé de voûte en pierre noire du chœur. Bien que détruite lors du premier écroulement, elle avait chaque fois retrouvé sa place, comme un hommage à Maître Léonard.
Et alors qu’il jouait, il ne remarqua pas Justine qui, après sa journée de visite, aimait s’installer sur les bancs de l’église. Elle n’était pas croyante mais aimait se perdre elle aussi dans l’immensité des lieux. Non loin d’elle, se trouvait Emilie, une jeune chimiste à qui Justine avait fait découvrir la cathédrale et son histoire. Pierre pénétra lui aussi dans la cathédrale. Il avait entendu l’orgue et, attiré par la musique, il était venu s’imprégner de l’atmosphère qui se dégageait. Ils ne remarquèrent ni l’un ni l’autre que la musique s’était arrêtée. Baptiste avait soudain cessé de jouer, sans aucune raison particulière. Tous les quatre levèrent les yeux au même moment, posant leur regard sur la clé de voûte centrale de l’édifice. Comme guidés par une force qu’il ne pouvait contrôler ils murmurèrent : « Une clé, aussi parfaite soit-elle, ne peut tenir seule ».

Épilogue
L’échec de Léonard a finalement offert une leçon précieuse à nos personnages. Chacun d’eux, en découvrant sa propre clé, a compris que le bonheur et la réussite ne sont pas des objectifs fixes, mais un chemin en perpétuel mouvement. Surtout, ils ont réalisé que la clé du bonheur repose sur des bases solides.
Et vous, quelle est la clé qui guide votre vie ? Préférez-vous prendre la clé des champs et fuir une réalité parfois difficile à affronter ? Choisiriez-vous la facilité et prendre clé en main n’importe quel projet ? Ou aurez-vous le courage de relever les défis qui parsèment notre parcours personnel et résonne d’une certaine manière comme la clé du bonheur et de la réussite ?
Ces clés ne devaient pas exister et pourtant elles étaient là. Elles ont défié le temps, la logique, la raison attendant ceux qui en avaient besoin. A nous d’en faire bon usage.

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