Concours Terminé

L’objet qui ne devait pas exister

Pour son tout premier concours d’écriture, Le Labo des Auteurs vous invite à laisser libre cours à votre imagination autour d’un mystère : L’objet qui ne devait pas exister. Une photographie prise avant votre naissance. Une clé ouvrant un lieu disparu. Un livre racontant votre propre avenir. Une invention venue d’une autre époque. Une bague porteuse d’un secret. Un simple objet oublié dont la découverte pourrait bouleverser une existence… Quel est cet objet ? D’où vient-il ? Pourquoi son existence est-elle impossible — ou dangereuse ? À vous de l’imaginer. Tous les genres sont les bienvenus : fantastique, science-fiction, romance, thriller, policier, fantasy, horreur, récit historique, humour ou littérature contemporaine. Vous pouvez écrire une microfiction, une scène ou une nouvelle complète, à condition que votre récit forme un texte autonome. Le concours est ouvert à tous les membres, quel que soit leur niveau ou leur expérience. L’essentiel est d’écrire, d’expérimenter et de partager une histoire qui vous ressemble.

Ouverture
01/08/2026 à 04:55
Clôture
23/08/2026 à 23:59
Longueur
100 à 15000 mots
Résultats prévus
30/08/2026 à 20:00

Votre point de départ

Consigne

Votre personnage découvre, reçoit ou possède soudainement un objet qui ne devrait pas exister.

Cet objet doit occuper une place essentielle dans le récit : il peut révéler un secret, provoquer une rencontre, remettre en cause une certitude ou contraindre votre personnage à prendre une décision.

Votre texte devra contenir la phrase suivante, que vous pouvez intégrer librement dans la narration ou dans un dialogue :

« Pourtant, il était bien là. »

La nature de l’objet, l’époque, le lieu, les personnages et le genre littéraire sont entièrement libres.

Cadre

Règles

— Le texte doit être rédigé en français et compter entre 100 et 15 000 mots.
— Une seule participation est autorisée par membre inscrit sur le site.
— Le récit doit être inédit, personnel et spécialement proposé pour ce concours.
— Tous les genres littéraires sont acceptés, ainsi que les textes destinés à un public adulte. Dans ce dernier cas, les avertissements de contenu appropriés devront être indiqués.
— Le texte doit respecter le thème et contenir la phrase imposée : « Pourtant, il était bien là. »
— Les fanfictions mettant en scène des personnages ou des univers protégés ne sont pas acceptées.
— Le plagiat et l’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour rédiger ou réécrire le texte sont interdits.
— Les textes seront notamment appréciés selon leur originalité, leur respect de la consigne, la qualité de leur narration, les émotions suscitées et la maîtrise de la langue.
— Les auteurs conservent l’intégralité de leurs droits sur leurs textes.
— Toute participation ne respectant pas ces règles pourra être retirée du concours.

Valorisation

Récompense

🏆 La personne remportant le concours recevra **trois romans au format poche**, sélectionnés dans le genre littéraire qu’elle apprécie.

Après l’annonce des résultats, la gagnante ou le gagnant pourra indiquer ses genres favoris afin de recevoir trois livres adaptés à ses goûts.

Son texte sera également mis à l’honneur sur Le Labo des Auteurs et présenté sur les réseaux sociaux officiels du site.

🥈🥉 Les textes classés en deuxième et troisième positions bénéficieront eux aussi d’une mise en avant dédiée.

❤️ Un prix Coup de cœur pourra enfin être attribué à un texte particulièrement marquant.

Au-delà du classement, ce concours est l’occasion de relever un défi, de faire découvrir sa plume et de rencontrer de nouveaux lecteurs.

Votre participation

Passer à l’écriture

Palmarès

Résultats

  1. 1

    OVNI contre O.V.N.I. L’Affaire du lot 17

  2. 2

    Les 100 francs de Mamie

  3. 3

    Une fois encore

  4. 4

    Le demi-dessin

  5. 5

    À ne jamais jeter

  6. 6

    La juste mesure

  7. 7

    Tristes cailloux

  8. 8

    Le billet de Verchamps

  9. 9

    La seconde alliance

  10. 10

    La Brûleuse de peines

Textes proposés

Participations 102

2546 mots Participation reçue

Mamilie

Quand nous avions appris le décès de Mamilie, le notaire avait demandé à ma mère de vérifier dans le bureau et sur la table de chevet, peut être avait-elle laissé un testament postérieur à celui qu’il possédait. Il avait insisté mais aucun de ses enfants ne semblaient disponibles pour faire un aller-retour en Bretagne depuis Paris. Je m’étais portée volontaire face à ces vieux adultes butés. 
 Ma grand-mère était morte depuis trois jours, l’enterrement avait lieu la semaine suivante et j’errais dans ce lieu où j’avais tant de souvenirs. De toute petite jusqu’à mon adolescence, j’avais passé toutes mes vacances dans cette villa, la plage en contrebas me renvoyait mes étés et mes premiers émois. Puis j’avais à mon tour eu des enfants, la vie parisienne avait happé tout mon temps libre et je vins de moins en moins, ou bien, était-ce ce que je me racontais, car en réalité j’avais enfin de vrais prétextes pour ne plus m’y rendre. En grandissant je m’étais rendu compte que, là-bas, j’étais constamment tiraillée entre Maman et Mamilie. L’une comme l’autre irradiait cet endroit de leurs ressentiments, et moi au milieu de ce marasme, je tentais désespérément d’apaiser l’une, de réconforter l’autre. Les aimer touts les deux ne suffisait pas à les réconcilier. Depuis quelques années, j’avais décidé d’arrêter d’essayer.


Pour la seconde fois de ma vie, je clanchais la poignée de la chambre de mon aïeule. La première fois, c’était avec mes cousins, trente ans en arrière. Nous avions l’interdiction la plus totale d’entrer dans cette pièce qui agissait vivement sur nos imaginaires. Un après-midi de juillet alors que la réunion de famille battait son plein au rez-de-chaussée, nous étions montés et avions entrouvert la porte. Chacun avait jeté un coup d’oeil furtif dans la pièce assombrie par les volets. Un filet de lumière éclairait le vieux plancher poussiéreux, des colonnes de livres semblaient pousser du sol, des habits étaient entassés sur une chaise et le lit n’était pas fait. Quand le plancher craqua sous nos pieds, nous hurlâmes de concert, filant, le coeur battant à mille à l’heure en espérant ne pas avoir été découverts. Ce fut la frayeur de notre vie. Jamais nous n’avions retenté l’expérience.

J’avais l’impression que rien n’avait changé depuis mes sept ans, le même bazar, les mêmes tours de bouquins et vêtements en pagaille. Les draps étaient en boule, je n’osait rien toucher. C’est ici qu’elle avait été retrouvée par sa voisine, comme endormie, du haut de ses quatre vingt dix huit ans. Je m’approchais de son chevet, il ne possédait pas de rangements, juste une lampe, un livre ouvert et une paire de lunette étaient posés là, à côté d’un cadre en argent avec une photo en noir et blanc d’un homme que je ne reconnaissais pas. Je sortais et un frisson me parcouru la colonne vertébrale, pourtant le temps était encore doux en ce début d’automne. Il fallait que je me reprenne pour accomplir la mission du notaire et j’entrais maintenant dans le bureau. Je me rappelais qu’ici, nous pouvions choisir des livres dans la bibliothèque accrochée au mur ou des crayons de couleur dans le bureau en chêne massif. Les petits tiroirs sur le côté étaient toujours verrouillés. Aujourd’hui, les clés en métal étaient bien en place dans les serrures comme si Mamilie me donnait son autorisation pour les ouvrir.
Je m’installais à sa place, dans le grand siège confortable et je soulevais les tas de feuilles qui traînaient sur le plateau recouvert d’un sous-main en cuir vert bouteille, je ne trouvais que des factures, des relevés bancaires, des notices d’appareils, des tickets de caisse. Dans le casier du haut les chéquiers étaient rangés avec une carte bleue et un répertoire contenants différents codes. Je poursuivais avec nonchalance mon exploration, je doutais que ma grand-mère ai rédigé un testament qu’elle n’aurait pas laissé à son notaire. Elle le consultait presque tous les mois, cela l’occupait. Ce dernier avait d’ailleurs appelé ma mère pour lui en faire part, et bien qu’il ne puisse refuser de la recevoir, il avait insisté pour que Maman la raisonne afin de limiter le rythme des rendez-vous. Ses affaires étaient en ordre avait-il dit, il supposait qu’elle avait surtout besoin de parler à quelqu’un. Ma mère m’avait rapporté cette conversation, elle lui avait répondu qu’elle était bien désolée de cette situation mais que si une personne n’écouterait certainement pas ses conseils, c’était bien sa propre mère.
Dans le tiroir du bas mon attention fut retenu par un paquet de lettres en provenance d’Allemagne. Mamilie avait à peine une trentaine d’années durant la guerre quand ses frères furent mobilisés, ce qui pouvait expliquer des courriers. Je trouvais aussi des passeports et un épais livret de famille. Sur la première page, je lu le nom de l’époux, Martin, Jean Duchemin, c’était celui de mon grand-père. Je ne l’avais pas connu, il était décédé plusieurs années après son retour de la guerre alors que ma mère, Annie, était encore une fillette. La deuxième page indiquait le nom de son épouse, Jeanne, Marie Petit, ma Mamilie. J’étais touchée de lire leurs lieux et dates de naissance, celle de leur mariage, je remontais le temps. En tournant les pages, un exemplaire similaire, encarté dans celui que je feuilletais, tomba sur la table. A l’intérieur, le nom de l’époux était Léon, Pierre Duchemin et ma grand mère était indiquée comme épouse avec une date de mariage avant la guerre. 
Perplexe, je repris le premier livre de famille et en tournant les pages je remarquais que le premier enfant noté était ma mère, Annie, Léonie Duchemin. C’était étrange car ses frères qui étaient nés avant elle étaient inscrits seulement sur les pages suivantes, comme si elle était l’aînée… Je comparais avec l’autre livret, les frères de ma mère étaient ici bien indiqués comme enfants du couple. Mais ma mère n’apparaissait pas.

Il me fallait prendre l’air pour relier les fils entre eux, je chaussais mes bottes en caoutchouc, passait mon gros pull marin et dévalais le sentier côtier qui m’amenait à la plage. C'était la saison que je préférais, celle où les touristes était partis et où la côté retrouvait son côté sauvage. Les parasols était rentrés, plus personne ne s’installait pour se faire rôtir au soleil. Les vendeurs de glace et de chichis étaient partis, les odeurs d’iode et de forêt se faisaient plus intenses. Je marchais au moins deux heures le long de la mer, mon cerveau retournant cette inexplicable situation dans tous les sens sans en trouver l’issue. Il ne pouvait y avoir qu’un livret par foyer. Le premier était, certes, désordonné mais tout y était. Le second était incomplet et comportait des informations qui n’avait pas de sens. Mille questions me traversait, pourquoi ce Léon était-il noté comme le père de mes oncles puis que ces derniers soient inscrits comme les fils de mon grand père ? Pourquoi ma grand-mère semblait avoir été mariée deux fois ? Comment se faisait-il que ma mère portait en deuxième prénom la version féminine de ce celui qui semblait être le premier mari de Mamilie… Pourquoi cet homme portait le même nom de famille que mon grand-père ? Après quelques kilomètres les pieds dans le sable, je pressenti que cet inconnu était peut-être celui de la photo qui est posé sur le chevet de Mamilie.

A mon retour, j’eus la surprise de trouver mon oncle Michel dans le salon.
— Bonjour Céleste !
— Ah tu es là ? Bonjour Michel… lui lançais-je quelque peu contrariée qu’il ne m’ait pas prévenu de sa venue.
— Oui, j’ai eu des remords de te laisser toute seule ici vu le contexte…
Michel avait toujours eu un tempérament un peu égocentrique, j’étais donc septique par son élan de compassion, surtout qu’à trente sept ans, même si ce n’était pas mon rôle de gérer la succession de ma grand-mère, j’étais parfaitement capable d’assumer ce qu’ils avaient tous refuser.
— C’est gentil de ta part, lui répondis-je avec un demi-sourire pour lui laisser le bénéfice du doute.
— Tu as trouvé quelque chose ?
— Ah non, je ne pense pas, j’ai un peu cherché mais rien de particulier.
Je me gardais bien de lui partager mes découvertes, j’avais appelé le notaire durant ma balade sur la plage et je devais le rencontrer l’après-midi même pour obtenir plus d’explications. Avant de repartir, je montais pour prendre les documents. Sur le bureau il y avait les passeports, les lettres mais un seul livret de famille, le plus complet, celui avec le nom de mon grand-père, de ma mère et ses frères en pages deux et trois. Je soulevais le sous-main, cherchait dans les tiroirs, rien, j’en étais sûre, pourtant, il était bien là.
Je récupérais les papiers restants, descendis et pris la direction de la porte d’entrée
.
— Tu pars ?
— Je vais faire quelques courses en ville, je te ramène quelque chose ?
— Non, merci ça ira. On dîne ensemble ce soir ?
— D’accord, du coup je rapporterai de quoi manger.

Dans la salle d’attente de l’étude je trépignais comme avant un grand oral quand le notaire apparu sur le pas de la porte dans son costume tiré à quatre épingles.
— Bonjour Madame, je vous en prie, suivez-moi.
— Merci de me recevoir si vite.
Il me fit signe de prendre le siège en velours face à son bureau, je m’y installais et déposais en vrac mes découvertes.
— Comme vous nous l’avez demandé, j’ai fait des recherches. Je n’ai pas trouvé de testament, par contre, j’ai trouvé deux livrets de famille… et je ne comprends pas.
— Comment ça deux livrets ? M’interrogea t-il avec un regard perplexe.
— Oui… le premier indique bien le couple formé par mes grands-parents en 1946, une enfant née de cette union, ma mère Annie, puis mes oncles. Déjà, cela est illogique car ils sont plus âgés qu’elle. L’autre livret, que je n’ai pas retrouvé avant de venir, indique le nom d’un autre mari épousé en 1936 mais ayant le même nom de famille que le premier mari ; et seuls mes oncles sont inscrits comme enfants légitimes. Ma mère n’apparait pas.
— Vous en êtes sûre ? Sans ce deuxième document c’est un peu compliqué pour moi de me prononcer.
— J’en suis absolument certaine. D’ailleurs, je soupçonne mon oncle d’avoir mis la main dessus entre temps… Il est subitement arrivé ce matin de Paris.
— Effectivement cet enchaînement est quelque peu surprenant. Je vois que vous avez trouvé d’autres éléments, de quoi s’agit-il ?
Il observa les courriers, les passeports, me demanda un instant, pianota sur son ordinateur.
— Alors ? Vous comprenez quelque chose ?
— Je pense avoir une idée… Donnez moi un quart d’heure je vais faire des vérifications sur le registre de l’Etat Civil.
A son retour, sa mine était satisfaite.
— C’est surprenant… En tout cas, bonne nouvelle, il n’y a pas d’autres héritiers. Mais tout est là, c’est cohérent.
— Je ne comprends pas…
— Je vous explique, s’agita le notaire. Ce fameux Léon était le frère de votre grand-père, Martin. Comme cela se passait parfois, lors d’un décès durant la guerre, la veuve épousait le frère du défunt. C’est ce qui s’est passé ici, d’où les deux livrets.
— D’accord, mais qui est le père de qui… Oh je crois que je viens de comprendre !
— Jeanne a épousé Léon avec qui elle eut deux fils, vos oncles. Léon, lui, est mort à la guerre. Elle a ensuite épousé Martin, son frère est revenu du front. De cette seconde union est née votre mère. Vos oncles ont été adoptés par Martin un peu plus tard certainement pour les questions de succession, c’est pour cela qu’ils apparaissent en tant qu’enfant numéro deux et trois.
— Incroyable… Et même à vous, son notaire, Mamilie ne vous en avait jamais parlé ?
— Non, mais peut-être essayait elle à travers tous les rendez-vous qu’elle sollicitait.
— Je suis certaine que mon oncle était au courant.
— En y regardant de plus près, l’aîné avait un an au moment de la mobilisation de Léon, et le second est né alors que son père était déjà au front. Ils n’ont dû avoir aucun souvenir de leur père, mais, ils se sont mariés, ils ont dû demandé des actes de naissance. Il est donc fort possible qu’ils aient connaissance de cette configuration familiale.
— Et ils n’auraient rien dit à ma mère ? Jamais ?
— Souvent, les gens pensent protéger les autres en taisant les grands secrets.
— Cela expliquerait bien des choses…
De retour à la maison, je m’effondrais dans le grand canapé du salon et j’attrapais la correspondance que j’avais trouvé dans le bureau. Elle s’adressait à Léon, le premier mari. Aux tendres mots d’amour succédaient l’espoir de la libération, parfois pointait la peur mais jamais la résignation. Je lu un amour fou. Entre les lettres, je trouvais un document officiel qui mentionnait le décès du soldat Léon Duchemin.
Michel descendit et s’installa face à moi dans le salon.
— Comment s’est passé ta sortie en ville ?
— Je dois te dire que je ne suis pas seulement allée faire des courses Michel ; je suis passée chez le notaire. Je sais que tu as pris l’autre livret de famille…
— Ah. oui. Avoua t-il en baissant les yeux comme un enfant pris en train de faire une bêtise.
Ces deux petits mots sonnaient ses aveux.
— Donc tu sais que ton père s’appelait Léon, et pas Martin ? Et que Maman est la fille de Martin, le frère de Léon ? — Oui, je l’ai su quand j’avais une vingtaine d’années en demandant un extrait d’acte de naissance. Mais tu sais, c’est Martin qui nous a élevé, c’était lui mon père, il nous avait adoptés avec Roger.
— J’imagine que Maman est la seule qui n’est pas au courant ?
— …
— C’est pour ça que Mamilie ne l’aimait pas ?
— Tout de suite les grands mots… Elle l’aimait, c’était sa fille, mais c’était compliqué… Elle lui rappelait la vie dont elle avait été amputée avec Léon. D’après ce que ta grand-mère m’a raconté quand j’ai découvert tout ça, c’est que, si Martin était un homme honnête, elle ne l’a jamais aimé comme Léon qu’elle a toujours eu l’impression de trahir.
— Vous devez l’annoncer à Maman. Ma voix l’obligeait, des sanglots plein la gorge.
— Tu es sûre ? Ce serait peut-être mieux que tu le fasses… cherchait-il à se défausser.

— Tu rigoles ? C’est vous qui n’avez jamais eu le courage de lui avouer ! M’opposais-je en élevant la voix.
 Je ne lui avais jamais parlé sur ce ton.
— Maintenant, tu te comportes comme un adulte, à soixante dix ans, il serait temps. Tu l’appelles et tu lui dis. Et je lui collais son téléphone dans les mains.

L’enterrement eu lieu comme prévu quelques jours plus tard. J’étais rentrée à Paris avant de revenir pour la cérémonie.
Entre temps je n’avais appelé personne, j’étais sorti du jeu, laissant chacun à sa responsabilité.
En les voyant arriver tous les trois, l’émotion me gagna. Les deux frères donnaient la main à leur petite soeur, ils avaient décidé de lui donner sa place.
2376 mots Participation reçue

Destination inattendue

Dans le petit village de Monttemps, au début du XIXe siècle, un enfant jouait avec un objet étrange qu’il avait trouvé dans l’herbe, pendant que sa maman étendait le linge au soleil. Ce n'était pas quelque chose de gros. Les adultes auraient pu le tenir sans problème d'une seule main, mais entre les petites mains de l’enfant, il paraissait immense. Il était lisse, froid, et surtout, il faisait quelque chose de merveilleux : chaque fois que le garçon posait un doigt dessus, il émettait un petit son et faisait apparaître des formes et des couleurs différentes. Rien d’inquiétant aux yeux du gamin, qui jouait avec comme avec un jouet.
Ce fut sa mère qui finit par le remarquer : « Qu’est-ce que tu as là ? »
L’enfant leva les yeux, fier de sa découverte. Sa mère prit l’objet entre ses mains. Elle le tourna dans tous les sens, appuya dessus, le secoua légèrement. Rien. Puis, par hasard, elle toucha l’une de ses surfaces et un son retentit, accompagné d’une lumière. Elle lâcha aussitôt l'objet, qui tomba dans le panier à linge. Sans aucune idée de ce que cela pouvait être, elle alla immédiatement chercher son mari, mais lui non plus ne comprit pas. Après quelques minutes de réflexion, il prit la décision de l’apporter au curé. C’était l’homme le plus instruit du village, et, surtout, celui qui saurait leur dire si cette chose était dangereuse. Mais ils avaient encore le foin à ramasser, donc il fallait attendre la fin de la journée.
Lorsque le mari revint chercher l’objet, il avait disparu. Le panier à linge était vide. Pourtant, il était bien là. Cela lui était resté en tête toute la journée, car la femme, sans le vouloir, y avait jeté un coup d'œil chaque fois qu'elle était passée à proximité en vaquant à ses tâches ménagères. Ils ne dirent rien à personne: un peu par prudence, un peu par peur.

Le lendemain matin, l’objet réapparut. Cette fois, ce ne fut pas l’enfant qui le trouva, mais l’un des ouvriers de la ferme. Il resta longtemps à observer l’objet. Il ne comprenait pas davantage ce que c’était, mais il eut une idée. Si cette chose était suffisamment étrange pour être précieuse, peut-être pourrait-il la vendre au seigneur des environs. Il décida donc de la garder. Il devait seulement attendre la fin de sa journée de travail. Ensuite, il trouverait une excuse pour emprunter un cheval et se rendrait au château.
Mais lorsque le soleil commença à descendre derrière les collines, l’objet disparut à nouveau. Cette fois, l’homme ne garda pas le silence. Il accusa immédiatement les autres ouvriers de lui avoir volé. La dispute dura une bonne partie de la soirée. Et, à la fin, toute la ferme connaissait l’existence de l’objet mystérieux.

Le troisième jour, il apparut dans la cuisine. La cuisinière était seule. Elle le fixa longuement. Après ce qui s’était passé la veille, elle avait entendu parler de l’objet et de la dispute qu’il avait provoquée. Très pieuse et profondément superstitieuse, elle ne tarda pas à tirer ses propres conclusions: c’était un objet maudit, peut-être même envoyé par le démon. Elle le prit avec précaution et le cacha dans un placard. Puis elle pria pour que cette chose disparaisse avant que quelqu’un ne la trouve. Le soir venu, elle s’était volatilisée.

Le quatrième jour, l’objet apparut alors que toute la ferme était à l’église. Tout le monde était absent, sauf le chien. L’animal remarqua une petite lumière qui clignotait sur le sol, près d’une fenêtre et s’en approcha pour la renifler. Puis, intrigué, tenta de saisir l’objet avec ses dents, mais il le fit tomber. L’objet glissa sur le sol et passa sous une lourde crédence. Impossible pour le chien de l'atteindre. Il essaya quand même, puis resta assis devant le meuble dans l’attente de ses maîtres.
Il se mit donc à aboyer quand les paysans revinrent de l’église, mais personne ne comprit ce qu’il voulait. Ils étaient tous déterminés à retrouver l’objet. Ils cherchèrent d’abord partout ailleurs, sans succès. Ce ne fut qu’à la tombée du jour qu’ils décidèrent enfin de déplacer la crédence, craignant que le chien n'aboie après une souris. Ils découvrirent alors l’objet. Il était là, juste sous le meuble. Pendant quelques secondes, tout le monde put le voir, puis il disparut sous leurs yeux.

Le cinquième jour, le curé et le seigneur local arrivèrent à la ferme de très bonne heure. Ils avaient tous deux entendu parler de l’objet et chacun d’eux avait ses raisons de vouloir le posséder. Le curé voulait découvrir s’il s’agissait d’une manifestation diabolique. Le seigneur, lui, imaginait déjà ce qu’un objet aussi extraordinaire pourrait lui rapporter. Ils attendirent toute la journée, mais rien n’apparut. Ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le jour suivant.

L’objet revint après plusieurs jours. Cette fois, les habitants n’hésitèrent pas : ils le portèrent directement au curé.
L’abbé Desnotes l’examina pendant des heures, son carnet posé devant lui. Il notait tout : la forme de l’objet, sa couleur, son poids, les sons qu’il produisait et même la durée de chaque apparition. Des mots étranges apparaissaient parfois à sa surface. Certains ressemblaient à des mots d’une langue étrangère, mais aucun ne figurait dans les dictionnaires qu’il possédait. Chaque fois qu’il touchait l’objet, quelque chose de différent apparaissait : des images, des symboles, des couleurs, des formes. Il appuya encore, espérant faire apparaître quelque chose de compréhensible. Mais, chaque fois qu’il insistait, les mêmes mots revenaient : « Vérifiez votre connexion. Aucun accès à Internet. » Après avoir fait plusieurs fois le signe de croix, l’abbé tenta même de l’ouvrir. Il ne trouva ni serrure ni ouverture. Il allait noter cette nouvelle observation dans son carnet lorsque l’objet disparut entre ses mains.

§

Jean cessa de lire. Il resta immobile quelques secondes, les yeux fixés sur la page. Puis il relut la phrase. Il tourna quelques pages en arrière et regarda les dates : 11 novembre 1805. Il prit son carnet et y nota quelque chose, puis vérifia une deuxième fois. Il sortit son téléphone et ouvrit les documents contenant les notes de recherche de son père. Le premier jour mentionné dans le vieux livre correspondait exactement à la date du début de l’expérience: 11 novembre 2005.
Jean sentit un frisson lui parcourir le dos. Il reprit sa lecture. L’histoire se poursuivait. Pendant plusieurs semaines, l’objet était apparu le matin et disparu le soir. Parfois quelqu’un le trouvait et le cachait. Parfois personne ne le touchait. Certains avaient trop peur de s’en approcher : après avoir déclaré qu’il s’agissait certainement d’un objet démoniaque, le curé avait même affirmé que quiconque le manipulerait risquait de commettre un péché mortel. La peur avait donc remplacé la curiosité. Mais au final, tout le monde se sentait obligé d'en parler au curé lors de la confession, ne serait-ce que pour s'assurer de n'avoir rien fait de mal.
L'homme d'Église, comme on le lui avait appris, avait tout noté : chaque apparition avec l’endroit, la date et l'heure approximative, chaque disparition, chaque élément digne d'intérêt. Il avait nommé l’objet : « la tablette noire ».
Jean voyait maintenant où tout cela menait. Il était encore enfant à cette époque, mais il se souvenait des disputes entre ses parents : son père était tellement absorbé par ses recherches qu’il oubliait tout le reste ; sa mère l’appelait, mais il ne répondait pas ; lorsqu’elle lui demandait pourquoi, il répondait toujours la même chose : « Je ne l’ai pas entendu » Et il ne savait jamais où il avait laissé son smartphone. Cela arrivait presque tous les jours.
Certains soirs, Jean avait même participé aux recherches. Ils retournaient la maison entière à la recherche du téléphone, car souvent, lorsqu’on l'appelait, il ne sonnait pas : sa batterie était à plat. Chaque soir, ils le retrouvaient dans les endroits les plus improbables : sous le canapé, dans la salle de bains, derrière les livres, dans un tiroir de la cuisine et, une fois, au beau milieu du jardin. Son père avait toujours une explication : il avait dû l’y poser sans s’en rendre compte.
On pensait simplement qu’il était distrait : un scientifique un peu fou, entièrement absorbé par ses expériences. Personne n’avait jamais imaginé que son téléphone disparaissait réellement. Lui non plus. Son obsession scientifique l'empêchait de considérer sérieusement l'hypothèse que son propre téléphone, en dehors de son dispositif, pouvait être l'objet téléporté.

Jean s’était arrêté dans ce village par hasard : sa voiture était tombée en panne quelques heures plus tôt. Il avait appelé son père pour le prévenir. N'ayant pas reçu de réponse, il avait presque souri en pensant qu’il avait probablement encore oublié son téléphone quelque part. Il avait dit au mécanicien, sans vraiment y réfléchir : « Avec mon père, ce n’est pas étonnant. Son téléphone disparaît tout le temps ». Il n’avait pas appelé sa mère pour ne pas l’inquiéter.
Le mécanicien lui avait alors parlé d’une vieille légende locale. Une histoire selon laquelle, autrefois, un objet mystérieux apparaissait régulièrement dans le village avant de disparaître sans laisser de traces.
Intrigué, Jean s’était rendu à la bibliothèque pendant qu’on réparait sa voiture. Il avait demandé si quelqu’un connaissait cette histoire. On lui avait apporté ce vieux livre, que maintenant il tenait entre ses mains.

Quand son père avait commencé ses expériences sur la téléportation des objets, les premières tentatives consommaient une quantité d’énergie démesurée. Jean se souvenait d’un incident. Après quelques jours d’expérimentation, le quartier entier avait subi une panne de courant qui avait forcé son père à s’arrêter.
Bientôt il avait trouvé un moyen de réduire considérablement la consommation d’énergie et avait recommencé. Les expériences avaient continué pendant quelques mois, jusqu’à ce que ses fonds soient épuisés, ce qui l’avait contraint à abandonner le projet. L’université refusait de continuer à financer des recherches qui ne produisaient aucun résultat concret.
Cet échec avait toutefois beaucoup bouleversé son père et, alors qu'il approchait de la retraite, cela lui revenait régulièrement à l'esprit. Il aurait voulu trouver une solution, ou au moins comprendre ce qui n’avait pas fonctionné, avant de quitter définitivement l’université.
Jean regarda de nouveau le livre. Il comprenait maintenant.
Pour une raison inconnue, le dispositif de son père ne téléportait pas les objets qu’il plaçait à l’intérieur. Il transférait son smartphone. Toujours le même objet. Exactement deux cents ans dans le passé et environ deux cents kilomètres plus loin.
Le téléphone n’apparaissait jamais exactement au même endroit précis, mais toujours dans les environs immédiats. Il arrivait généralement dans le village au matin et rentrait chez eux, en 2005, le soir. Le lendemain, il repartait probablement dès que son père remettait son dispositif en marche. Personne ne le déplaçait dans la maison. Son père non plus.
Jean comprit alors pourquoi il était presque toujours déchargé et pourquoi son père ne l’entendait jamais sonner. Sa mère l’accusait d’oublier de le charger. Lorsqu’elle essayait de l’appeler, elle entendait souvent le même message : « Votre correspondant n’est pas joignable pour le moment. » Son père expliquait cette absence de signal par les interférences provoquées par son appareil. Et, dans un certain sens, il avait raison.
Jean eut un rire nerveux : c’était complètement absurde ! Son père, avec son esprit scientifique, n’aurait jamais accepté une explication aussi invraisemblable. Et pourtant…
Le vieux curé avait fait quelque chose d’important : il avait recopié les mots étranges qu’il avait vus sur l’objet. Jean les relut. Ils étaient les noms des applications, les icônes, les fonctions du téléphone. Et soudain, il reconnut l’un des noms en particulier. Il s’agissait d’une application de jeu. Celle que son père lui faisait utiliser lorsqu’il était enfant pour l’occuper et le garder tranquille pendant qu’il travaillait sur ses recherches.
Mais le prêtre était allé plus loin. Il avait dessiné l’objet, même si le dessin était assez maladroit : il s'agissait d'un rectangle noir aux angles arrondis, contenant des petits carrés et des inscriptions. Ce qui était le plus important, c'était la légende qu'il avait ajoutée : « Objet de forme rectangulaire, noir et luisant, sans serrure ni ouverture apparente. Il émet une lumière lorsqu'on le touche. Il semble qu’il y ait un enfant enfermé à l’intérieur. Celui-ci paraît immobile, l'air boudeur, et porte un bavoir bleu sur lequel est inscrit le nom Jean ».
Jean se souvint que son père avait conservé pendant des années la même photo comme fond d’écran : lui, enfant, en train de faire un caprice parce qu'il ne voulait pas manger de légumes.
Jean resta silencieux. Puis il sortit son téléphone et photographia toutes les pages. Une par une. Il referma enfin le vieux livre. Il regarda sa montre. Sa voiture devait déjà être prête.

§

Jean se souvint de cet ancien téléphone. Depuis 2005, son père en avait changé plusieurs fois. Celui qu’il utilisait à l’époque, il ne l’avait pourtant jamais jeté. Il le lui avait donné pour jouer. Jean se rappelait vaguement l’avoir conservé quelque temps avant de le ranger dans une boîte à jouets, dans le grenier.
Il se mit à sourire. Si cette histoire était vraie, le téléphone devait toujours être là. Il ne restait plus qu’à le retrouver. Et, avec les moyens technologiques d’aujourd’hui, peut-être pourrait-il même vérifier les traces laissées par l’appareil : ses anciennes données, ses fichiers, ses photos… Peut-être restait-il une trace permettant de prouver qu’il avait réellement passé du temps en 1805. Ce serait absurde. Ce serait impossible. Et ce serait surtout une découverte scientifique extraordinaire.
Son père avait passé des années à essayer de prouver que la téléportation fonctionnait. Il avait construit une machine à voyager dans le temps sans même s’en rendre compte.
Ce soir-là, le dîner en famille allait être mouvementé. Jean allait avoir beaucoup de choses à raconter. Dans le grenier se trouvait peut-être la découverte qui permettrait à son père de relancer sa carrière. Restait à savoir si sa mère verrait les choses du même œil. Elle avait enfin commencé à préparer les grands voyages dont elle rêvait depuis des années, maintenant que son mari était sur le point de prendre sa retraite. Il allait peut-être falloir attendre encore un peu, et surtout espérer que son père ne recommence pas à faire disparaître tout ce qui lui passait sous la main.
5651 mots Participation reçue

Il y a des mots plus forts que la mort

Personnages
Célia : la protagoniste
Mélissa : sa sœur
Serge et Andrée : ses parents
Marion, Romain, Jeanne et Léandre : ses amis
Pierre : son cousin

Prologue

Il y a des mots plus forts que la mort.
Il y a des mots plus forts que le vide.
Les siens m’ont bouleversée.
Certains ne me quittent plus, d’autres m’enrobent de douceur vanillée quand les larmes reviennent.
Grâce à elle, j’ai appris à écouter, à rire des drames, à sourire des tragédies et à avancer.

Célia est morte le 27 juillet 2026 au crépuscule, seule, dans sa chambre d’hôpital.
Célia est morte après six mois de lutte, le sourire aux lèvres et l’air serein.


Chapitre 1

Saison 1 - Épisode 1 : Mon épopée

« Je suis une inconditionnelle des podcasts. Les grandes figures de l’histoire de Laurant Deutsch, les entrepreneurs au micro de Pauline Laigneau, les déboires conjugaux de Fabrice Lauren, les résumés littéraires de Studio Biloba, les leçons d’éducation sexuelle de Malu Monroe, … C’est bien simple : j’écoute de tout.
Mon cerveau fourmille alors d’idées et de projets qui deviendront très vite de nouveaux défis à relever.
Je m’entraînais parfois avec un crayon à papier en guise de micro : « Saison 3, épisode 2 : Oser parler en public ». Sauf … que tout a déjà été traité. Un podcast à moi ? Oui mais … pour qui, pour quoi ? Mon élan de créatrice se heurtait irrémédiablement à ces deux questions sans réponse.
Cette addiction remonte à mes cours de littérature. Je reste fascinée par ces récits issus de traditions orales qui ont traversé le temps : l’Épopée de Gilgamesh, les contes populaires réécrits par les frères Grimm, l’Odyssée, … ; ces histoires qu’on transforme et enjolive, mais qu’on continue de raconter de génération en génération …


« Chaque chose en son temps » me répétait maman. Mais quand le temps est compté, chaque chose s’entrechoque. Les plus frivoles d’hier deviennent capitales, celles pour qui on aurait joué sa vie deviennent insignifiantes.
Ce podcast c’est ce plaisir frivole devenu capital pour moi.
Alerte spoiler : il n’y aura pas de deuxième saison ni de happy end. Ne soyez pas tristes : vous êtes prévenus !

Aujourd’hui je vais bien : j’ai la force de parler et de m’enregistrer. Oh là là ; je vous arrête net. Si j’avais voulu faire un épisode pathétique ou triste à souhait, je vous aurais détaillé mon insuffisance cardiaque, les décompensations, les séjours en réa, les infections, les intubations, les réveils après plusieurs jours dans le brouillard, l’attente de greffe, les mieux et les rechutes mais que vous aurais-je appris ? Que la mort triomphe parfois des âmes les plus fortes ? Que c’est dégueulasse mais que c’est comme ça. La belle affaire !

Non ! Je veux adresser ce podcast à tous les gens qui ont su m’aider. Je voudrais que tous les accompagnants puissent mieux savoir quoi faire, quoi dire, pour apaiser les maux. Qu’ils sachent mieux choisir les mots. Cette unique saison est dédiée à toutes les personnes qui m’ont aidée à traverser cette épreuve, et qui m’ont rendu heureuse. Oui heureuse !

Pour commencer cette série je vous propose de relever un premier challenge : le temps d’une soirée réunissez les enfants de votre entourage autour d’un feu, d’une table ou juste d’une couverture. Coupez vos téléphones, tamisez la lumière et racontez-leur des histoires. Sans livre, sans musique. Retrouvez le plaisir de les regarder les yeux dans les yeux. Mimez, bougez, incarnez, vivez et transmettez ! Contrairement à l’adage de Titus, je suis persuadée que les écrits brûlent mais que les paroles survivent.

Je suis Célia et il est temps pour moi de vous raconter la merveilleuse histoire de mes six derniers mois.

Chapitre 2

Vingt-quatre épisodes aux titres soigneusement choisis :
- Papa, maman je vous aime
- L’hypnose : un antidouleur magique
- Le temps d’un jeu de société
- Le jour où j’ai mangé un burger à 10 h du matin
- Les retrouvailles d’enfance pour soigner son âme
- Voyage autour de ma chambre façon Xavier de Maistre
- Choisir de rester et s’y tenir
- Pardonner : une automédication à faire rembourser
- Travailler à l’hôpital : une vocation ?
- Apprendre à écouter le silence
- …

Chaque épisode narrait ces moments de bonheur simple qui avaient égayé ses six derniers mois. Chacun terminait par une phrase à méditer ou un exercice à faire. Du type : « Et si toi tu devais pardonner quelque chose à quelqu’un ? ce serait ? » « Et si demain tu commençais la journée en prenant 10 minutes rien que pour toi ? »
D’aucuns auraient pu trouver cela mièvre. Moi, je me suis laissée emporter par chaque épisode. À qui rend-on des comptes quand on fait des promesses à un mort si ce n’est finalement à soi ? C’est tellement plus facile de décevoir les autres que de se décevoir soi-même.

Voilà comment ma sœur avait réussi à me faire renouer avec notre cousine, à passer au blond vénitien et à reprendre le sport. Elle m’avait même motivée à reprendre mes études. À 45 ans je m’inscrivais enfin en Master de sociologie. Pff la sociologie « c’est pour ceux qui ne savent pas quoi faire de leur vie ». Mais c’était ma frivolité à moi.
Elle avait réussi ce tour de magie de me parler d’outre-tombe et de me transformer, de nous transformer.

Chapitre 3
27/07/27
Je regardais, incrédule, cette petite pastille rouge sur mon smartphone indiquant qu’un nouvel épisode venait d’être publié.

Son dernier enregistrement était paru en janvier. Malgré sa voix fatiguée, elle n’avait jamais été aussi inspirante. Elle avait joué à action ou vérité à distance et nous avait fait une ultime démonstration de ce que c’est d’être vivant. Prendre des cours de japonais, écrire un poème érotique, oser un canular téléphonique, commander un uber-eat pour le goûter, se faire houspiller par l’infirmière, … Elle nous avait confié ses lectures favorites, ses jurons préférés, ses petits larcins d’adolescente et même ses amours secrets.
J’avais ri aux larmes.
Elle nous avait souhaité une bonne année et avait profité de l’occasion pour nous laisser quelques derniers défis à relever.
Puis elle avait fait ses adieux à sa manière, sans pathos, sur la musique d’Alphaville : Forever Young.
« Ma famille, mes amis, mes auditeurs. Il est temps pour moi de rendre l’antenne. Applaudissez-moi et tenez quelques-unes de vos promesses. Je pars heureuse, le cœur rempli de tellement d’amour. Merci. »

Comment avait-elle pu programmer un épisode pile un an après ?
Nous ne nous étions jamais penchés sur les mystères de son podcast. Tout est si facile aujourd’hui avec le numérique. Nous avions supposé qu’elle avait programmé une diffusion différée. Nous en étions restés là.



Chapitre 4

27/07/27 : Saison 1 - Épisode ultime : on a tous besoin d’un lapin blanc

Ma chère famille, mes chers amis, mes chers auditeurs,

J’espère que vous pensez toujours un peu à moi. En souriant bien sûr !
Je mesure la surprise que vous aurez en écoutant ce dernier épisode. Il fallait bien que je termine la saison et il me restait un dernier sujet à vous confier. Comme il y a désormais prescription, personne n’osera dire « elle était vraiment timbrée » !
Je souhaitais vous parler de Romain : le seul ami qui a réussi à m’accompagner de l’autre côté du miroir. Cet épisode il est pour toi Romain.
Je suis heureuse que tu m’aies trouvée et accompagnée dans ces moments où même le personnel médical s’éclipsait.
Je sais que mes proches se sont inquiétés lors de mes nombreuses absences mais qui reproche à un malade de ne pas être disponible pour cause d’assistance circulatoire ?
J’aurais pu me sentir si seule mais avec toi je me suis surtout sentie si libre !
Libre de sauter, courir, nager, danser. J’avais ce besoin irrépressible de mettre mon corps en mouvement. Ensemble nous nous sommes soumis à un entraînement digne des sportifs de haut niveau. Course à pied, vélo, natation, marche rapide, renforcement musculaire et alimentation surveillée. Ensemble, nous avons fait le tour du Queyras en trek. Je te dois ma persévérance sur ce coup-là : j’ai bien failli m’asseoir et ne plus repartir deux ou trois fois. Ceci dit lors de notre baptême en parachute, c’est toi qui n’en menais pas large. J’ai presque dû te pousser au moment où la porte brinquebalante de l’avion s’ouvrait. Parmi toutes nos aventures, ce qui m’a le plus impressionnée c’est notre exploration en plongée de la grande barrière de corail. Le temps s’était arrêté. Je ne savais même pas qu’il existait autant de couleurs dans les fonds marins. Des violets brillants, des bleus scintillants, des jaunes phosphorescents, des roses éclatants. Me voilà obligée de rajouter un adjectif à chaque teinte. Comment comprendre sinon qu’on peut avoir vu mille fois une couleur et pourtant la découvrir pour la première fois.
Je suis triste que tu sois parti avant notre ultime ascension : j’avais prévu l’Himalaya en août mais tu m’as confié qu’il était temps pour toi de rejoindre tes proches.
Néanmoins tu m’as proposé ce dernier défi : courir un marathon avant ton départ. Tu sais comme mon cœur craint la chaleur. Pas évident de trouver un beau marathon en juillet.
Le lendemain tu t’es assis à mes côtés et t’es mis à fredonner ce petit air
C'est une maison bleue
Accrochée à ma mémoire

Je n’en revenais pas : nos séances de sport intensif allaient aboutir sur un de mes plus grands rêves : courir le marathon de San Francisco.
Ensuite tu m’as déposé un papier mal imprimé :
Inscription Marathon de San Francisco validée
-
Dossard 4326 – Célia Julian

On dit parfois que la vie est courte et qu’il faut la vivre intensément. C’est vrai ! Certains sautent alors de projet en projet et cherchent sans cesse à repousser les limites. Mais la préparation, l’anticipation, le chemin qui mène au projet valent autant que sa réalisation.
Tu m’as emmenée courir quatre fois par semaine pendant deux mois. On parlait, on riait, on souffrait, se taisait, admirait le paysage, faisait une pause et repartait. J’adorais cette sensation de diriger mon corps, de mettre mon cœur et mes poumons au service de mes muscles. L’apothéose fut le jour J avec cette sensation incroyable de flotter sur le Golden Gate Bridge. J’avais envie de crier à tout le monde « Regardez, je suis vivante et je cours un marathon ! ».
Et puis j’ai eu envie de ralentir, j’ai opté pour un rythme bien plus lent qu’à l’entraînement. Je voulais profiter de chaque instant. Qu’importe le chrono pourvu qu’on ait l’ivresse ? Tu m’as attendue : tu as calé tes foulées dans les miennes.
Sur la baie je me suis arrêtée pour prendre une photo et immortaliser ce moment, notre moment.
Nous avons franchi la ligne d’arrivée en 4h01, main dans la main. Impossible de regretter cette minute : elle représentait tous ces moments magiques où le temps semblait s’être arrêté durant notre course.
Je t’ai serré fort, si fort pour te garder encore un peu. Mais comme promis, tu as disparu. Tu as réussi à faire du jour de ton départ, un des moments les plus inoubliables de ma vie. J’aurais aimé voir la tête de mes médecins s’ils avaient été là sur la ligne d’arrivée.

Romain, merci d’avoir été là dans chacun de mes songes.

Ainsi se termine ma belle saison. Retenez qu’il ne faut pas être triste pour ceux dont l’esprit est absent pendant un long moment. Assurez-vous seulement qu’ils aient bien trouvé leur lapin blanc !

À tous les auditeurs qui m’ont suivie jusqu’ici, il était de mon devoir de vous proposer un tout dernier exercice. Et oui, on ne refuse rien à un mort : trop tard, il ne fallait pas m’écouter sinon ! S’il vous plaît, rédigez le message de remerciement le plus sincère que vous aimeriez laisser à un de vos proches. Dites-lui pourquoi il compte pour vous. Utilisez un beau stylo et du papier épais. Vous verrez que les mots mettent plus de temps à se former à la main et laissent ainsi l’opportunité à votre cerveau de bien les choisir. Retrouvez la joie d’envoyer votre lettre à l’ancienne : enveloppe, timbre et boîte postale !
Que cet anniversaire garde trace de la beauté de notre humanité : on n’est rien sans son prochain !
Papa, Maman, Mélissa, Jeanne, Pierre, Léandre. Tous mes amis. Toute ma famille et tous mes auditeurs. MERCI d’avoir été là à chacun de mes réveils. Je vous aime sincèrement et pour l’éternité.
Marion, l’anagramme ne m’a pas échappé : merci d’avoir été mon lapin blanc !

Chapitre 5

Le groupe WhatsApp Célia’s memory avait repris de l’activité.
Jeanne, Pierre et Léandre m’assaillaient de messages. Une seule question les obsédait : qui était cette Marion ?
Une seule m’obsédait : pourquoi étais-je persuadée de connaître ce nombre 4326 ?
J’allais devoir partir enquêter quelques jours.

Opération MC enclenchée.
Avec ma sœur nous parlions souvent en langage codé. Enfin codé …. n’exagérons rien. Notre stratégie consistait à utiliser les premières lettres des mots et à les mettre en majuscule.
MS pour Message Codé, NSA : pour no sport aujourd’hui, GC pour gros con (on savait bien de qui il s’agissait), …
Bref opération Mystère Célia.
Je posai un congé de trois jours sans solde. Appelai ma belle-sœur pour lui confier la marmaille. Le temps d’une douche, de préparer ma valise et de faire un point sur la situation avec Maxime et je partis le soir même chez mes parents où les effets personnels de Célia étaient encore stockés.
- Tu es sûre Mélissa, tu ne veux pas que je t’accompagne ? avait demandé mon homme.
- C’est adorable mais tu sais l’entendre m’a secouée et mes parents vont être un peu chamboulés. Je préfère prendre trois jours seule avec eux.
- Tu as raison. Pars l’esprit tranquille. Merci d’avoir trouvé une nounou pour les enfants. Ne t’inquiète pas je gère tout le reste.
Un amour mon Maxime.

Je laissai un message rapide sur le groupe.
~moi
Je ne sais pas qui est cette Marion.
Je pars chez papa, maman. J’ai la drôle d’intuition d’être passée à côté de quelque chose en triant ses effets. Je vous tiens au courant.
~Pierre
Ok, on se retrouve là-bas demain si tu veux.
~moi
-Bonne idée : ils seront ravis de vous voir. Venez prendre le café après manger.
~Pierre
Super. Bonne idée. J’amènerai un p’tit truc sucré.
A demain
~Jeanne
Avec plaisir. A demain
~Léandre
👍

Chapitre 6
Il n’y avait pas une minute sans que papa et maman ne pensent à mon aînée. Mais ils gardaient leur tristesse avec grande pudeur et comme nous tous, ils avançaient. Lentement, bien plus lentement qu’avant mais ils avançaient.
Venant rompre leur solitude trois jours durant, je fus accueillie comme une princesse.

Le soir-même l’opération GDC (grand déballage de carton) prit forme de manière méthodique : ouvrir, renverser, trier, remplir à l’identique. Ne pas s’arrêter sur les photos, ne pas ouvrir ses flacons de parfum, laisser pliés ses habits. Ne pas céder à la nostalgie et interdire l’accès à maman.
À ce rythme il me fallut à peine une heure pour apercevoir ce petit coin marron. Ce petit bout d’enveloppe que je cherchais. Je l’ouvris, fébrile, me demandant si mes souvenirs pouvaient être à ce point déformés par les audios de ma sœur. Pourtant il était là, le bout de papier qui hantait mon inconscient : un dossard pour le marathon de San Francisco. N°4326. Au nom de Célia Julian !

Je me jetai sur WhatsApp :
~Jeanne
Ça ne veut rien dire un bout de papier
~Pierre
On a dû l’imprimer pour lui faire une surprise à l’hôpital
~moi
Sauf que ça ressemble pas un faux : il y a même une puce électronique
~Léandre
S’il y a une puce ça veut dire que sa participation a été enregistrée officiellement.
~Jeanne
Mais bien sûr. Tu es un génie Léandre. Je vais voir sur leur site. Attendez, je vous passe en appel à quatre.

Jeanne avait activé nos caméras et commentait :
~Jeanne
Ça y est je suis dessus. Année 2026 … Recherche par N° de dossard … 4326 … 4h01’24’’ … Célia Julian.
Merde c’est pas possible. Vous avez vu la date du marathon ? 26 juillet !
~moi
C’est quoi cette histoire !
~Jeanne
Oui j’arrive.
Désolée les jumeaux m’appellent et ça sent la bagarre. On continue l’enquête chacun de notre côté et on se briefe demain ?
~Pierre
OK bye.
Elle avait déjà raccroché.

À mon tour je me mis à surfer sur le site officiel du marathon. Ils proposaient des photos de la course à acheter. Mais rien pour le dossard 4326. Dossard 4325 : une belle jeune femme fraîche comme la rose. 4327: un monsieur assez âgé un peu voûté en train de grimacer. 4326 : toujours rien.

Perdue j’appelai Maxime afin de verbaliser et organiser mes pensées.
- C’est très simple : prends la liste des finishers. Regarde qui est arrivé juste devant et juste derrière. Note leurs numéros de dossards et prie pour que le photographe ait fait d’une pierre deux coups.
- Merci mon cœur. Que ferais-je sans toi ?
Le résultat ne se fit guère attendre : à la 5e photo je découvris un jeune homme un peu enrobé mais plein de détermination et au second plan une petite quadragénaire blondinette, un sourire immense, sac de trail sur le dos, écouteurs à conduction osseuse sur les oreilles, téléphone à la main et porte-dossard … tourné dans le dos. Sauf que cette blondinette ce n’était pas ma sœur. Sans dossard visible : elle avait échappé aux photographes officiels. Volontairement ?
Je retrouvai sa trace quelques photos plus loin au point de passage du 32e km, cette fois quasi au même niveau que le coureur au chrono de 04h01’23’’. Même sourire, un peu plus rouge, toujours dossard dans le dos.
Mais qui es-tu ?

Impossible d’attendre le lendemain, retour sur WhatsApp :
~moi
Je ne crois pas à une coïncidence : il faut retrouver cette fille. Elle vous dit quelque chose ? Regardez sa photo.
~Pierre
Non
~Jeanne
Ben moi son visage ne m’est pas inconnu.
~moi
Ah bon ?
~Jeanne
Ouais, j’sais pas. Elle était peut-être à l’enterrement ou bien à l’un de ses anniversaires.
On épluchera les photos demain si vous voulez.
~moi
Les dix ans de photos numériques de Célia ?
~Jeanne
Ben oui mais à 8 ça ira vite. J’apporte mon ordi
~Pierre
👍OK moi aussi
~moi
Ok à demain
~Léandre
Pareil, à demain

Opération MI, mystérieuse inconnue enclenchée.


Chapitre 7

Elle m’avait envoyé un court message vidéo sur insta : J’adore vos podcasts, je vous écoute depuis vos débuts sur YouTube. Vous avez redonné espoir à tellement de jeunes filles. Merci pour vos vidéos récentes plus enjouées qui animent mon quotidien. Je suis hospitalisée depuis plusieurs mois et ne sais pas combien de jours il me reste à pouvoir vous écouter. J’ai besoin à mon tour de laisser une trace. Pourriez-vous m’aider s’il vous plaît ?

Elle m’avait avoué quelques semaines plus tard avoir misé sur un ton inhabituellement larmoyant pour m’amadouer. En réalité Célia était pétillante et très drôle chaque fois que je discutais avec elle.
Moi d’ordinaire si méfiante, je n’avais pourtant pas hésité un instant. Une intuition ? La vidéo qu’elle m’avait jointe peut-être. J’avais lu dans ses yeux une sincérité déconcertante.

J’avais répondu le plus simplement du monde :

OK, expliquez-moi.

Elle m’avait détaillé son projet, son besoin de laisser des paroles transmissibles de génération en génération, son envie de donner un sens à ses derniers jours ; son besoin d’aider les accompagnants et les proches. Elle m’avait expliqué aussi sa technophobie. Elle ne jurait que par la marque à la pomme : « tu allumes, tu cliques et ça marche. La marque des gens technophobes, contrairement à ce que le marketing peut laisser paraître », disait-elle.

Messagerie Instagram :
~Célia
- Je ne sais pas comment vous vous enregistrez, où sont stockés vos audios, quels outils vous utilisez. Est-ce que vous parlez dans un micro ou directement dans votre téléphone ?
Je n’ai pas envie d’apprendre, ça ne m’intéresse pas. Je voudrais juste cliquer, m’enregistrer et que tout le monde puisse écouter. Vous pouvez m’aider ?
~moi
- Bien sûr, ce n’est pas très compliqué. Je peux même vous faire livrer du matériel un peu plus qualitatif que votre téléphone.

Un enregistreur Zoom que j’utilisais à mes débuts dormait dans mes placards depuis quelques années. Il n’avait que deux sorties son mais c’est exactement ce dont Célia avait besoin.

Le lendemain je livrai mon matériel et un casque audio et commençai ma série : 10 tutos pour démarrer son premier podcast.
Les trois premiers lui étaient indirectement destinés. Je n’allais tout de même pas laisser passer l’occasion de gagner des milliers de followers grâce à une idée toute simple : révéler les coulisses de mon métier.
Je me mis à débriefer tous les soirs un quart d’heure avec elle.

~moi
Cette partie-là ; hébergement, plateforme, ne t’inquiète pas : je m’en occupe. Arrête-toi au tuto N°3 pour bien maîtriser l’outil, le placement voix et les pauses à intégrer pour mes raccords sons.
~Célia
Ok. Je peux t’envoyer un enregistrement test et tu me dis si c’est OK.
~moi
Bien sûr !

Ainsi naquit notre fugace amitié.

Au bout de quinze jours, elle enregistrait ses premiers épisodes comme une pro. Sa voix était suave et envoûtante. La chambre ne résonnait pas. J’avais très peu de retouches à faire. Aussitôt montés je les hébergeais en ligne et programmais la plateforme pour une diffusion différée. J’avais promis de lancer la première diffusion une semaine après son enterrement. J’avais réfléchi en termes techniques et sur le coup cela m’avait paru d’une simplicité enfantine. Mais jour après jour je sentais que mettre la date définitive allait m’arracher le cœur.
Pour la première fois depuis des années, je ne me posais pas de questions de marketing, d’audience, de followers, de critiques. Je ne gagnerai rien financièrement. Mais j’avais retrouvé le goût de donner sans recevoir en retour. C’est en essayant de donner de la joie aux autres qu’on trouve son propre bonheur.

Chapitre 8

~Jeanne
J’peux pas attendre demain ! Vous n’allez pas le croire ?
~moi
Quoi ?
~Jeanne
J’ai retrouvé qui est cette jeune femme !
~moi
Arrête de nous torturer, balance l’info
~Jeanne
Velia Nova
~Pierre
Velia Nova ? La nana qui vend des programmes hors de prix aux ados en quête d’identité ?
~Jeanne
Tu es un peu dur : je dirais plutôt la nana qui a aidé des milliers d’ados à se défaire des codes sociaux de l’apparence …
~moi
Ben je connais pas moi 😢
Précise !
~Jeanne
Googelise là

« Velia Nova, de son vrai nom Marion Levasseur, née le 17 septembre 1996 à Lyon, est une vidéaste web, influenceuse et militante française. Elle est principalement connue pour ses contenus consacrés à l'image corporelle, à l'estime de soi et aux effets des réseaux sociaux sur les adolescentes.
Elle commence à publier des vidéos sur Internet en 2012, à l'âge de quinze ans, quelques mois après une longue hospitalisation pour une anorexie mentale sévère ayant engagé son pronostic vital. D'abord anonymes et diffusées sous le pseudonyme Velia Nova, ses vidéos abordent son rapport au corps, la convalescence et les injonctions à la perfection auxquelles sont confrontées les adolescentes.
À partir de la fin des années 2010, elle élargit ses contenus à la retouche photographique, aux filtres numériques, au cyberharcèlement et aux mécanismes de comparaison sociale sur les plateformes numériques. Elle acquiert progressivement une importante audience, principalement composée d'adolescentes et de jeunes femmes. »

La photo associée dévoilait la même petite blonde pétillante que j’avais découverte hier.
Loin de l’image que j’avais des influenceuses.
Mais que faisais-tu avec ce dossard au nom de ma sœur Mademoiselle Levasseur ?

~Jeanne
Alors ?
~moi
Ah oui 2,8 millions d’abonnés insta, quand même !
~Jeanne
On lui demande des explications ?
~moi
Mais carrément. Enfin si elle nous répond…
Je tente sur insta et vous tiens au courant.
Mille mercis Jeanne
~Jeanne
😊
~Pierre Léandre
👍

J’avais choisi d’aller à l’essentiel afin que ce message ait une chance d’être lu :
Bonjour Mme Nova ou devrais-je dire Levasseur ?
Je me permets de vous contacter afin de savoir si vous avez connu ma sœur : Célia Julian.
Je suis intriguée de vous avoir vu porter un dossard à son nom lors du marathon de San Francisco.
Cdt
Mélissa

Sa réponse ne se fit pas attendre :
Bonjour Mélissa,
J’ai effectivement connu votre sœur sur ces derniers mois.
Peut-être pourrions-nous en discuter de vive voix ?
Cela me ferait vraiment plaisir !
Marion

Pourquoi pas.
Par téléphone ? À moins que vous ne soyez pas très loin.

Je suis en Polynésie actuellement pour une promo. Difficile pour moi de venir vous rencontrer rapidement.
Disons par téléphone, demain matin, heure de Paris, si cela vous convient ?

Ou maintenant ?

Va pour maintenant, je me lève à peine et j’ai un peu de temps.😊

Je vous appelle.

C’est ainsi que je fis connaissance de Velia Nova : la youtubeuse N°5 en France. Décidément ma sœur me réservait encore bien des surprises.
Nous étions au téléphone depuis trente minutes et déjà nous nous tutoyions et rigolions ensemble.
Marion commença par m’expliquer la demande insolite de ma sœur, les dessous techniques de ses épisodes, leur amitié fugace mais intense sans jamais se rencontrer physiquement.
Une amitié que j’enviais presque sans oser l’avouer.

Chapitre 9

J’étais de plus en plus frustrée d’être si loin de Célia. Réduite à "aide technique" à distance, j’aurais voulu faire plus. J’avais compris qu’elle attendait une greffe cardiaque et que son organisme la lâchait petit à petit. Un jour, n’ayant pas eu de nouvelles pendant presque 48 heures, je lui fis part de mon inquiétude. Elle m’avait alors confié avoir été mise sous sédation profonde à cause d’un œdème récalcitrant au poumon. Ce fut la seule fois où elle me sembla triste :
Mes proches aussi se sont inquiétés même s’ils ne me l’ont pas montré. Mais quel soulagement de les voir à mon réveil et d’éloigner ces horribles bêtes noires qui hantent mon sommeil. C’est dur la nuit, parfois je me sens seule.

Je ne posai pas d’autres questions. Elle m’avait trouvée pour mettre en exergue la beauté de ceux qui restent et non pas la tristesse de ceux qui partent.
Mais j’avais compris comment être un peu plus utile.

J’ai appelé les infirmières de son service et leur ai demandé si elles accepteraient de diffuser quelques audios le soir pour calmer ses mauvais rêves.
- Je ne sais pas : je dois en parler à sa famille d’abord
- Oh non dans ce cas, ce n’est pas la peine. Merci beaucoup.
- Pourquoi ? Je ne comprends pas votre démarche !
- Comment vous expliquer ça… Je suis une personnalité, disons … assez connue. Je n’ai aucune envie que la presse me tombe dessus. Je ne peux plus lever le petit doigt sans qu’un article rapporte mes moindres faits et gestes. Pour une fois, j’aimerais faire quelque chose qui ne soit ni monnayé ni exposé. Quelque chose d’anonyme.
- Connue ?
- Oui Madame, je peux vous confier mon nom sans que vous ne l’ébruitiez ?
- Bien sûr, je vous en fais la promesse.
- Je suis Velia Nova.
- Velia ?
- Oui : prenez le temps de taper mon nom sur un moteur de recherche si vous le souhaitez
- Oh non pas la peine, je sais très bien qui vous êtes ! Ma fille vous écoute depuis quelques années déjà … et je pense que vous l’avez même aidée à construire qui elle est aujourd’hui. Je suis juste un peu surprise … et ne vois pas bien le rapport avec notre patiente.

Après une discussion bien plus longue que prévue sur sa fille, la santé mentale de manière générale et mon histoire plus particulièrement, elle me promit de demander l’autorisation de son chef de service.

Le lendemain matin je reçus son feu vert avec quelques recommandations :

- OK mais des sessions de 5 minutes maximum. Rien de triste ou de nostalgique.
- Entendu !
- Et les premiers seront écoutés par le médecin du service pour validation ….
- Bien sûr. Merci infiniment.

Et c’est ainsi que je me mis à enregistrer mes courtes histoires pour Célia.
Je lui inventai une vie de sportive et un compagnon de route : Romain.
Je modifiai ma voix car je trouvais celle de « Romain » plus apaisante et rassurante.
Je me suis prise au jeu. Je suis devenue un peu Romain. Je partais courir le matin avec Célia, enfin avec ses audios de la veille dans mes écouteurs. Malgré l’empire que j’avais construit, les milliers de jeunes filles que j’avais aidées à sortir de l’anorexie et à s’accomplir ensuite dans la vie, il me manquait une meilleure amie. Parfois je lui parlais en courant. Plus personne ne s’offusque que vous conversiez à des oreillettes, même s’il n’y a personne de l’autre côté !
Mon corps s’affûtait. Mes douleurs lombaires disparaissaient. Mon sommeil n’était plus entrecoupé de tâches à accomplir, personnes à contacter et factures à régler.
Plus ses jours étaient comptés et plus je me sentais vivante. Amer paradoxe. Alors, dans mes petits enregistrements de cinq minutes, j’essayais de distiller la substantifique sève de l’existence.

Coincée entre Nova et Romain, je ne savais pas si ces histoires l’aidaient vraiment. Peu importe, je ne le saurai jamais. Mais, comprenez Mélissa, je commençais à culpabiliser de cet effet de vases communicants.
Inventer des moments irréels commençait à me peser. J’avais besoin d’un épisode sincère.
Le projet arriva au hasard des algorithmes : un simple post :
The 2026 San Francisco Marathon is officially SOLD OUT!
See you at the start line on July 26, 2026!

Pour vibrer vraiment il faut rendre l’imaginaire réel. Je voulais qu’elle vibre. C’était décidé, j’allais lui faire vivre le marathon de l’intérieur, pour de vrai.

- Mais le dossard, pourquoi à son nom ?
- Pour l’honorer tout simplement.

- Comment avez-vous fait si c’était complet ?

Le seul moyen d’obtenir un dossard après clôture c’est de devenir VIP Charity Runner. En gros courir pour une bonne cause. Un coup du destin peut-être ?
Je m’engageai à lever 10 000 $ en échange d’un de leurs dossards restants et m’inscrivis à son nom : Célia Julian. J’avais misé sur une somme suffisamment élevée pour m’épargner trop de vérifications, mais assez modeste pour ne pas éveiller les soupçons.
Pari gagné.

Les prochaines courtes Histoires pour Célia furent celles de mes deux mois d’entraînement. La dernière fut enregistrée en direct de San Francisco.
Sur le Golden Gate Bridge je m’arrêtai une minute pour bien tout observer et lui décrire l’ambiance de folie. Les tam-tams qui rythmaient les pas, les touristes et amis venus encourager, les sonos à tous les coins de rue. Les applaudissements : du premier au dernier. Les arches et les ballons de couleur.
Je voulais qu’elle entende les « Allez Célia » de ceux qui scandaient les prénoms en lisant chaque dossard. Je voulais qu’elle ressente ce shoot d’endorphine à l’arrivée. Ce sentiment d’accomplissement de soi. Je courus beaucoup moins vite qu’à l’entraînement. Peu m’importait le chrono, je voulais juste lui faire vivre l’ivresse du moment !

- Marion, tes mots !
- Oui ?
- Ce sont les siens ?
- Les siens ?
- Oui dans son dernier épisode ! Celui d’hier !
- Hier ? impossible. Le dernier épisode ne doit paraître que demain.
- Parce que c’est toi aussi derrière le dernier !
- Bien sûr ! Elle m’avait fait promettre de le programmer un an tout pile après son décès. Elle m’avait envoyé l’audio et m’avait demandé de ne pas l’écouter. Pire elle m’avait fait jurer. J’ai respecté ses vœux à la lettre, je t’assure. Il ne paraîtra que le 27/07 !
- Marion, nous sommes le 27/07, heure française !
- Heure française ! Quelle gourde ! Je suis vraiment à côté de mes pompes. Il faudrait que je me pose un peu ! Et tu l’as écouté alors ?
- Mais bien sûr : c’est pour cela que je t’ai contactée !
- Je croyais que c’était à cause de ce marathon et du dossard que tu as retrouvé !
- Indirectement oui : mais … Marion raccroche et écoute son épisode, tu y trouveras tes réponses … et merci Marion, merci pour tout ce que tu as fait pour ma sœur !


Chapitre 10
Célia a franchi la ligne d’arrivée le 27 juillet 2026, au crépuscule, accompagnée de Romain, 8 000 coureurs et dix fois plus de spectateurs.
Célia est partie après avoir couru son propre marathon, encouragée et soutenue par ses proches, le sourire aux lèvres et le cœur rempli d’amour.

Épilogue
Le podcast de Célia est toujours en accès libre sur les plateformes de diffusion et continue de guider les aidants.
Serge, Andrée, Pierre, Léandre et tous ses proches les réécoutent parfois. Ses mots les enveloppent alors d’une douceur vanillée réconfortante.

Les courtes Histoires pour Célia n’ont jamais été diffusées pour le grand public mais elles ont inspiré une série d’histoires pour tous les enfants malades. Marion a signé un contrat d’exclusivité avec un gros fabricant de boîtes à contes. L’ensemble des bénéfices finance des maisons d’accueil où les proches des patients hospitalisés peuvent séjourner aussi longtemps que nécessaire.

Mélissa a continué sa transformation et écrit sa thèse de sociologie : Fonctions sociales de l’imaginaire dans l’expérience de l’hospitalisation.
Elle donne déjà des conférences à travers toute l’Europe. Un petit lapin blanc illustre le pied de page de chacune de ses diapositives.
3212 mots Participation reçue

Tristes cailloux

Nicolas Vassal et La Mante, 23 août 2026,

Sa décision de m’abandonner est prise depuis plusieurs jours déjà. Dans quelques minutes, je serai jetée dans la fosse en délire. Je serai rattrapée puis gardée comme un trophée, une relique.

A cet instant précis, il n’y pense pas. Il profite de cet entre-deux. La créature hybride lui fait face. Le miroir ne reflète déjà plus Nicolas, la Mante attend patiemment son heure. La créature suspend l’aboutissement de sa métamorphose. Elle fait durer le temps des limbes, des contours inachevés. Elle contemple les bleus profonds et les vivaces violets qui recouvrent son visage. Pour la première fois depuis longtemps, Nicolas ne succombe pas à l’envie de tout effacer. Il s’est maquillé pour moi, et la créature se trouve déjà belle. Me poser sur sa tête, c’est rompre la chrysalide. Or, le papillon d’or veut rester au chaud encore un peu. La Mante n’est pas prête à dire au revoir, à fouler sa dernière scène.

Entre sa prothèse et son soutien gorge, Nicolas glisse son poudrier sans maquillage. Il renferme désormais le poids d’un passé silencieux auquel il est bien décidé à dire adieu. Au feu, Alice et Rosalie. Au feu, Gustav. Au feu, Louis et France. Toutes les photographies sont en cendre, sauf celle de Marie et de lui. Marie me porte dessus, elle sourit. Le visage de sa tante et moi reposons intact parmi les clichés brûlés, entre sa peau et la cuirasse de la Mante. C’est si léger un poudrier.

Le temps du spectacle va bientôt sonner. Personne ne peut plus reculer. Il prend ses trois respirations rituelles, lance un dernier regard de défi à son reflet et me soulève au-dessus de sa tête. J'embrasse une dernière fois ce crâne à la forme parfaite. La Mante renaît dans ma blondeur cendrée. J’illumine les bleus et les violets de ses traits. Cette nuit, Nicolas se sépare de ses rêves d’enfant. Cette nuit, La Mante veut “mourir sur scène en chantant jusqu’au bout” (Dalida). Cette nuit, je quitte la famille Vassal après près d’un siècle de service.


Marie Vassal et France, 22 septembre 2011,

Marie était encore en robe de chambre lorsque sa mère sonna à la porte. Elle n’avait pas le temps de rester pour boire le café. Elle voulait simplement lui déposer ce carton contenant quelques photographies, un mot, un paquet de lettres destinées à Marie, et moi. Le mot et les lettres étaient toutes signées par France, que Marie ne pensait alors pas connaître. Le petit papier disait simplement : “Elle t’ira maintenant mieux à toi qu’à moi”. Elle était hébétée par la fugue précipitée de sa mère, par mon arrivée soudaine dans son appartement, mais elle adora immédiatement le parfum et la couleur de mes cheveux.

La veille, elle était allée essayer différentes perruques avec Nico. Il avait débarqué à la boutique maquillé comme un camion volé, ses un mètre quatre-vingt-dix perchés sur des talons de douze centimètres. Elle savait que son neveu s’autorisait rarement l’extravagance, en dehors de ses performances de drag queen. Elle savait que cette tenue magistrale était faite pour détourner les regards de son crâne chauve. Elle lui en était reconnaissante. Ils avaient beaucoup ri tous les deux. Nico avait hérité de son don pour écouter et de l’humour de sa grand-mère. Lors de sa visite à la boutique, aucun modèle ne lui avait vraiment plu. Elle était repartie avec une rousse - qu’elle jugeait trop excentrique - et une brune - qu’elle trouvait trop sage. Avant de me rencontrer, sur le pas de sa porte, elle n’avait jamais pensé porter du blond cendré.

L’avant-veille de mon arrivée, elle s’était confiée à son journal intime, qu’elle n’avait pas ouvert depuis plusieurs années :

“Mes sanglots ont cessé à la troisième cigarette. Ce sont les premières clopes que j’ai refumées depuis le début de la chimio. Elles m’ont semblé amères. Entre deux quintes de toux, je me suis bien-sûr promis d’arrêter demain. Quelle conne !

Tout à l’heure, je me suis rasé le crâne. J’ai refusé de laisser les traitements décidés de la chute de mes cheveux. Mes patientes m’avaient raconté la dureté de cette perte. Moi je me sentais évidemment bien différente. J’avais même pu trouver qu’elles en faisaient des caisses avec leurs jérémiades capillaires. Il faut dire que ça faisait une trentaine d’années que j’abimais ma vieille touffe à coup de teintures bas de gamme et de coupes expérimentales.

Bref, hier, je me suis arrosée la gueule au Prosecco. J’ai attrapé une tondeuse que j’avais achetée exprès le matin à Super U et ensuite laissée chargée toute la journée. Le soir, devant le miroir, j’ai pas hésité une seconde, bien déterminée à exterminer mes quelques mèches jaunâtres et sèches. Je crois même qu’à ce moment-là, je me suis prise pour une espèce d’Amazone, une féministe bien comme il faut. Ma pauvre fille ! Bref, je reste plantée là. Je suis d’abord figée, je crois, devant l’amas poilu qui gît dans le lavabo. Puis, je fixe ce rectangle blanc qui me barre le crâne. Et là seulement, ce sont les grandes eaux, je crois. Je m’effondre en larmes. Et entre les crises, le putain de souvenir remonte.

J’ai six, huit, jusqu’à 12 ans même… Je suis assise sur mon lit. Mon père est derrière moi. Il me passe la main dans les cheveux. Il retient délicatement une de mes mèches à la racine, puis commence à brosser. Dans un silence confiant, on se jette des regards souriants dans le miroir. A chaque bonne nuit, ce rituel abolit la distance entre nous. Lui, si pudique. Moi, si farouche. Nos deux timidités s’annulent dans ce brossage.

J’ai refoulé ce souvenir bien avant sa disparition. Le rituel a déjà cessé depuis longtemps. Il ne me lance alors que des regards tristes, désabusés. Je dois avoir treize ans quand je commence le saccage de mes cheveux. En me prenant à ce qu’il aime tant chez moi, j’essaie de l’atteindre. En vain.

J’ai dix-sept ans. Laurent aperçoit une femme blonde assise sur le lit de notre père. Sa colère explose au dîner. Le lendemain, Papa disparaît. Ma colère à moi est restée coincée en travers de ma gorge. Boule dans la gorge, cancer de la gorge. Tiens, mon analyste sera content demain. En finissant rageusement de me faire la boule à zéro, je m’en prends à l’incompétence de tous mes psys. Ils ont raison mes patients, c’est fatiguant de rester seule.

Je m’en veux de penser à lui maintenant. Je suis assise sur ma terrasse et j’ai froid. J’écris ces lignes sans trop savoir pourquoi.

J’ai écrit à Nico. Demain, on ira acheter une perruque ensemble. La coupe militaire, c’est finalement pas mon truc.”

Marie me garda auprès d’elle les sept mois que durèrent encore sa vie. Nous connûmes encore quelques jours de joie et beaucoup de nausées. Un jour à l’hôpital, alors que parler lui était encore possible, elle me confia à Nico.


Quatre photographies...

Première photographie : Noir et blanc, intérieur bourgeois. Au premier plan, un couple est assis sur un canapé. Il est un homme d’âge mûr. Il porte un costume noir, une petite moustache bien taillée et une paire de lunettes. Elle, un peu plus jeune, porte une robe sombre et de longs gants blancs. Ses cheveux, coiffés en arrière, lui tombent sur les épaules. Derrière lui, deux jeunes hommes en costume militaire français. L’un plus âgé porte des lunettes, l’autre semble plus grand. Derrière elle, une jeune fille, plus jeune que les deux garçons. Sa robe est claire. Ses cheveux sont rassemblés dans une longue natte. Ses mains disparaissent derrière son dos.
Ils regardent tous l’objectif en face. Aucun ne sourit. Tous les cheveux sont bruns.

Deuxième photographie : Noir et blanc, extérieur. Une arrière-cour de maison de ville ou de boutique. Au centre, une jeune femme blonde est assise sur une chaise de jardin. Elle ressemble à la jeune fille de la première photographie, un peu plus âgée. Elle fume. Ses yeux sont lointains, elle ne regarde pas l’objectif. Le sourire est vague lui aussi. Sur ses genoux, un petit garçon blond d’environ 5 ans est assis. Il est de profil. Ses yeux clairs sont tournés vers la femme qui ne le regarde pas.

Troisième photographie : Couleur, intérieur. La scène se passe dans une cuisine cette fois. Un couple est assis au centre derrière une table. Il est blond, il rougit un peu. Il est le petit garçon qui a grandi. Il est jeune mais déjà marqué par quelques rides. Le regard se tourne vers le bas, dirigé sur la petite fille brune, très chevelue, qu’il tient dans ses bras. Elle doit avoir trois ans. La rousseur et la confiture lui tachent le visage. Les yeux bleus dévorent la tartine éloignée d’elle sur la table. Assise à côté de l’homme, se tient une femme rousse. Le visage est de trois-quart. Elle embrasse l’homme sur la joue. On remarque un demi-sourire. Les yeux sont rieurs. Sa main gauche est posée sur l’épaule d’un petit garçon. Il a cinq ou six ans. Il est assis de profil. Sa tête est tournée vers l’objectif, il tire la langue. Ses cheveux sont roux et ses yeux sont bleus, comme ceux de la petite fille et de l’homme.

Quatrième photographie : Couleur, extérieur. Au premier plan, on distingue les bustes de deux personnes adossées contre une voiture garée devant un panneau indiquant “Tübingen”. A gauche, adossée contre la portière avant, on peut voir une femme d’âge mûr. Le visage apparaît de trois quarts. On remarque d’abord les cheveux blonds. Les mêmes, exactement, que ceux de la femme sur la deuxième photographie. Elle tient, d’ailleurs, cette photographie dans sa main gauche et la première photographie dans sa main droite. Ses traits sont fatigués. Elle a des yeux bleus, la rousseur lui tâche toujours le visage mais plus la confiture. Elle sourit, ses yeux sont émus. Le regard est tourné vers le jeune homme à sa gauche. Il la regarde et lui sourit aussi. Il est très grand. Il doit être au début de sa vingtaine. Il porte des cheveux bruns, courts, et des tâches de rousseur. Il tient la troisième photographie dans une main. Avec son autre main, il montre le portrait en couleur d’une autre famille. Au premier plan, on le distingue probablement petit garçon, à côté de deux petites filles plus âgées, probablement des jumelles. Elles sont rousses. Sur cette photographie, les enfants jouent sur un tapis ne se préoccupant pas de l’objectif. En arrière-plan, on distingue un jeune homme roux aux yeux bleus. Il ressemble au petit garçon de la troisième photographie. Il porte des lunettes. Il a l’air fermé. A sa droite, se tient une jeune femme blonde, sa coupe est courte et ses longues mains sont posées sur la cuisse du jeune homme.


Louis Vassal et France, 22 mars 1996,

Louis avait cinquante-deux ans et déjà les cheveux gris, lorsqu’elle rouvrit la boîte que le médecin légiste lui avait remis, trente quatre ans plus tôt, après l’autopsie du corps de sa mère. Conclusion : suicide par pendaison après des scarifications sur la poitrine et une ingestion par voie orale d’oryprodhazolane, un produit de décoloration capillaire.

Louis avait toujours les mains douces de ses dix-sept ans. Je compris tout de suite qu’il ne travaillait pas de ses mains. Elle avait dû devenir comptable ou banquier, et enfouir son secret dans des costumes mal taillés et un ennui mortel. A la manière dont elle nous caressa, la robe rouge de sa mère et moi, je compris qu’elle voulait nous essayer. Ce jour-là, pourtant, elle y renonça et nous renferma dans la boîte. Pour quatre mois et trois jours seulement. Durant tout ce temps, elle n’avait pensé qu’à la robe et à moi.

Elle attendit d’être seule à la maison, sa femme au travail et les enfants au lycée. Elle s’enferma à double tour, par précaution, dans sa chambre. Elle commença par enfiler la robe rouge. Elle se délectait de sa peau, rasée et parfumée, pour elle. Pendant ce temps, je m’impatientais sur le lit à côté de la trousse à maquillage de Marie. Enfin, elle daigna me porter jusqu’à son crâne. J’avais le souvenir du crâne blond d’une petite fille avec une coupe de garçon qui se persuadait qu’elle jouait à la maman pendant les instants où elle me volait au tiroir maternel. Je fus triste de découvrir ce triste caillou, gris, cet alibi dégarni de bon père de famille. Je fus heureuse de la recouvrir. Après moi, elle passa au maquillage. Depuis le pas de la porte de la salle de bain, elle avait croqué les gestes de sa femme des années durant, si bien que ses cils et sa bouche ne rencontrèrent aucun mouvement hésitant. Le résultat la laissa sans voix. Elle fut heureuse en se retrouvant. Elle ne rencontrait pas sa mère dans le miroir, c’étaient plutôt des retrouvailles avec elle-même. Pour une fois, les deux faces de la glace étaient d’accord. Emotif, le mascara s’écoula même un peu.

Le temps lui-même sembla ramollir quelques instants. Absorbée par l’intensité de cette intimité réconciliée, elle n’entendit ni l'œil de Laurent collé à sa serrure ni n’observa le bruit de ses pas. Elle remarqua tout juste l’exclamation de son fils, sa colère faire grincer le couloir et gémir les marches des escaliers.

Elle ne paniqua pas. C’était un moment sans retour possible. Elle nous retira alors dans l’ordre inverse. Maquillage, robe, perruque. Elle vida les documents de sa mallette de travail et nous rangea toutes les trois. Elle attendit sur le lit que Simone rentre du travail. Elle avoua tout, d’un bloc et sans honte, à sa femme : les années de solitude, les moments volés dans la salle de bain, la prison du quotidien. Elle lui renouvela aussi ses sentiments, lui répéta son amour pour les enfants. Sa femme ne sembla pas surprise. Elle la regarda longtemps dans les yeux puis hocha la tête. Les enfants, eux, ne devaient pas savoir. Toutes les deux, elles orchestrèrent alors sa fugue. Elles se mirent d’accord pour continuer à s’échanger des lettres, à se donner des nouvelles de Marie et Laurent. Simone viendrait même lui rendre visite pour les vacances, parfois. Sa femme accepta de jouer à l’épouse trompée, et elle accepta de jouer au mari trompeur. Elles trouvèrent même un nom à la femme blonde assise sur le lit. Le soir, la dispute avec le fils, fut violente. La nuit, chacun alla se coucher dans sa chambre. Dans le crépuscule, les épouses partagèrent sans pudeur leurs premières amours saphiques.

Le lendemain matin, Louis remit une dernière fois son costume, prit sa mallette et la voiture. A la première station service, elle se changea. En remontant dans la voiture, elle repensa au corps de sa mère pendue, à son crâne tondu à nouveau pour l’occasion, à l’inscription gravée sur son torse. Alors, elle décida qu’elle s’appellerait France et roula sans s’arrêter jusqu’à Madrid.


Alice Vassal et Rosalie Vassal, été 1944

Quand suis-je née ? Le jour de ma fabrication ? Le matin où Pietro Correnti eut l’idée de ma conception ? L’après-midi où Alice Vassal est entrée dans la perruquerie ? Le jour où Rosalie fut séparée de sa chevelure ou lorsqu’elle me posa sur sa tête ?

Avant qu’Alice ne pénètre les portes de la boutique, aucune Vassal n’avait auparavant fait l’acquisition d’une perruque. Les femmes de la famille avaient la santé sûre, les hommes gardaient leurs cheveux longtemps. Tous étaient bruns, châtains tout au plus. Alors ce jour d’août 1944, en voyant cette Vassal aux traits durs débarquée dans sa boutique, Luigi Garibaldi faillit presque en perdre ses moyens. Il essaya de la renseigner, elle l’ignora copieusement. Elle balaya du regard tous les modèles exposés et s’avança vers moi. J’avais été placée entre la blonde vénitienne et la blonde dorée. Elle se renseigna sur mon prix, la façon de m’entretenir, de me fixer. Monsieur Garibaldi était surpris par ce choix. Heureusement pour lui, il tut sa surprise et ses questions. Monsieur Garibaldi n’était pas disposé à me brader, bien sûr. Madame Vassal était prête à payer le prix, c’était entendu.

Sans négociations ni amabilités particulières, je me retrouvais ainsi emballée dans une grande boîte aux papiers bleus et violets. Alice Vassal s’empressa de cacher la boîte dans un grand sac sombre. Elle quitta la boutique et traversa la ville à pied d’un pas sec et rapide. Elle gravit les marches des escaliers quatre à quatre.

En entrant, elle ne confia ni son manteau, ni ses gants, ni son chapeau à Amandine. Elle traversa le couloir de l’appartement jusqu’à la chambre de sa fille. Elle ouvrit la porte sans frapper. La jeune femme pleurait, allongée sur son lit. Elle sortit la boîte du sac et nous jeta sur son lit. Dès cet instant, je me sentis proche de Rosalie, de ses larmes. J’étais aussi heureuse d’apprendre que je n’étais pas destinée au crâne de sa mère. Rosalie sécha ses yeux, s’assit.

Une gifle siffla. Rosalie s’affaissa de nouveau sur son lit.

“Pour avoir sali mon nom”, lui cracha Alice, les dents serrées.

Elle reprit le carton et le jeta sur les genoux de sa fille.

“Pour que vous ayez la vie moins dure”, ajouta-t-elle.

Elle tendit un papier avec l’adresse d’un salon de coiffure, dans une petite ville de province.

“Vous partez ce soir”, termina-t-elle.

Alice quitta la chambre sans se retourner. Elle s’enferma à double tour dans ses appartements et pleura pendant trois jours. Ni Monsieur Vassal ni Amandine ne purent la consoler pendant ces longues heures. Elle ressortit finalement le dimanche pour la messe, habillée et maquillée. Personne ne sut pour mon achat et pour le salon de coiffure.

Rosalie, encore dans sa chambre d’enfants, me délivra délicatement du paquet en carton. Elle déshabilla le papier de soie et me suspendit à sa main droite. Quelques larmes coulèrent sur mes cheveux. Elle les essuya gentiment, puis me caressa comme elle le faisait avec son amant. Elle et moi allâmes ensuite prendre place sur sa coiffeuse de petite fille. Elle me déposa avec une douceur que je ne retrouverais que chez son arrière-petit-fils. Dans le miroir, elle fit face pour la première fois à son crâne nu. Elle contempla les cicatrices laissées exprès, les restes épars de cheveux bruns, la brûlure en haut du front… Elle sécha ses dernières larmes avec ce geste sec, maternel. Elle me souleva sans émotion cette fois et m’ajusta sur elle. Jamais je n’avais embrassé de crâne si triste, si abîmé, jamais je n’avais recouvert un tel désastre, jamais je n’avais épousé une colère si froide.

Rosalie regarda la jeune femme blonde assise en face d’elle. Elle ne lui sourit pas. Son regard était déjà froid. Des années plus tard, elle porterait ce même regard éteint en tondant ses cheveux décolorés et en s’inscrivant sur le torse “Pour La France Libre”, avant de se pendre. Ce jour-là, elle me sortirait du tiroir où j’étais restée, croyait-elle, cachée, et me déposerait au pied du tabouret. Comme un mystère dévoilé. Ce fut la première fois qu’un Vassal m’abandonna.

Pour l’heure, Rosalie se faisait encore face. Elle était cependant si absorbée par ce duel résigné qu’elle ne sentit pas le coup de pied de Louis dans son ventre. Pourtant, il était bien là.

-Fin-
2948 mots Participation reçue

"I love my tribu"

Zoé contemplait d’un air interrogateur le paquet cadeau que Florian venait de lui offrir pour son 29e anniversaire. Rien qu’à la taille de la boîte, elle savait qu’il lui offrait un bijou. Était-ce le bijou dont tout le monde parlait, ce fameux bracelet « I love my tribu » ? Cette pensée l’angoissait un peu. L’idée d’être connectée à ses proches lui plaisait certes mais beaucoup moins cette dépendance à un objet connecté.
Les émotions contradictoires se faisaient face dans sa tête, d’un côté l’envie de porter ce bijou très en vogue et au design hypertendance, de l’autre ce sentiment d’être enchaînée. Fébrile, elle défit lentement l’emballage mais rapidement aucun doute ne fût plus possible. A l’intérieur de la petite boite cartonnée, savamment déposé sur un épais velours bleu foncé, le fameux bracelet semblait l’appeler.
Elle le sortit de son écrin et en admira son design simple et sophistiqué en même temps. Le bracelet, en titane, était ultra léger. Elle pencha sa tête dans le cou de Florian pour qu’il ne puisse pas lire la crainte sur son visage. « Mon chéri, tu sais toujours me faire plaisir » lui susurra-t ’elle à l’oreille.
Le bracelet, elle le savait, était un concentré d’innovations technologiques et le design raffiné cachait un cœur bourré de technologie. Relié à n’importe quel smartphone, l’IA embarquée dans l’appli associée au bracelet transformait ce dernier en véritable coach – assistant personnel.
Compteur de pas, surveillance du rythme cardiaque, analyse du sommeil, le bracelet mesurait en instantané toute une série de constantes vitales donnant ainsi un aperçu fidèle de l’état de santé et de bien-être du porteur. Les sportifs appréciaient particulièrement ce coach discret qui pouvait les challenger pour les aider à sortir de leur zone de confort et les guidait ensuite pour récupérer en douceur de leurs efforts.
Le bracelet mesurait aussi le niveau de stress. En fonction de ce dernier, l’appli pouvait vous accompagner dans des exercices de relaxation ou de méditation ou simplement vous proposer une sortie dans les alentours. Loin des réponses toutes faites, l’appli promettait un guidage personnalisé basé sur un questionnaire complet que vous étiez invité à remplir lors de votre première connexion.
Le bracelet se révélait également être un parfait assistant personnel. Ses petits voyants taillés comme des diamants bruts scintillaient discrètement pour vous rappeler vos obligations ou encore l’arrivée de messages importants. En cas d’urgence, le bracelet pouvait aussi se mettre à vibrer. Tout cela était paramétrable à partir de l’appli et très facilement modifiable.
C’était sans oublier que relié à un casque, vous pouviez écouter de la musique ou encore répondre au téléphone sans sortir ce dernier de votre sac à main ou sac à dos.
D’autres fonctionnalités toutes plus étonnantes les unes que les autres accompagnaient ce bijou. Par exemple un bouton très discret cachait un micro que vous pouviez enclencher lorsque vous vous sentiez en danger ou seulement dans la nécessité d’enregistrer des propos. L’IA embarquée analysait les échanges et décidait du moment où il fallait éventuellement contacter les secours, la police ou un proche. Cette fonction micro pouvait aussi tout simplement servir à enregistrer vos idées et l’appli vous les triait dans les différentes catégories que vous aviez configurées au préalable. Le rendu était tout simplement bluffant et vous faisait gagner un temps précieux.
Hypoallergénique, résistant aux températures extrêmes et à l’eau de mer comme celle de la piscine, le bracelet était à l’instar des alliances des couples mariés, un objet qu’on pouvait garder sans aucun désagrément autour du poignet.
L’Europe entière s’arrachait le bracelet dont le design se déclinait en différentes versions. Le prix exorbitant ne semblait freiner personne et il était rapidement devenu aussi indispensable que le smartphone pour les jeunes cadres dynamiques et branchés.
Ce que Zoé appréciait le plus c’était le GPS intégré qui lui permettrait non seulement de partager ses plus beaux parcours d’escalades sur Strava mais surtout d’être géolocalisable directement pour ses proches. Couplé à d’autres fonctionnalités, c’était d’ailleurs ce qui faisait le succès de ce bracelet « I love my tribu » en créant une sorte de connexion privilégiée avec un nombre restreint de proches. C’est qui séduisait Zoé qui avait la chance d’avoir dans sa vie quatre très bonnes copines qu’elle considérait comme ses sœurs.
Elle passa son après-midi à paramétrer l’application et les fonctionnalités de son bracelet. Elle choisit ensuite avec soin un code secret. Le bracelet s’ouvrit et elle l’enfila autour de son fin poignet. Il lui allait à merveille. Elle avait l’impression d’être une gamine à qui on vient d’offrir le plus beau cadeau du monde et en même temps ce bracelet au design ultra chic lui donnait l’impression d’être une femme d’affaire sûre d’elle. Tout en se trouvant immensément superficielle, elle passa sa jolie robe noire, se maquilla légèrement et proposa à Florian d’aller boire un verre au café de la place.
Son bracelet se révéla bientôt un instrument indispensable. Elle ne pouvait pas croire qu’un simple objet, certes onéreux, pourrait lui faciliter ainsi la vie. C’était vraiment le périphérique essentiel qui manquait à n’importe quel smartphone. De plus sa batterie tenait vraiment ses promesses. Depuis qu’elle le possédait, elle n’avait jamais eu besoin de le recharger. Le simple fait de l’avoir autour du poignet le rechargeait automatiquement. Elle le gardait constamment autour de son poignet.
Ses quatre amies ayant elles aussi investi dans le précieux bijou, la logistique autour de leurs rencontres s’en trouvait grandement simplifiée et elles se réjouissaient de ce temps gagné, elles qui avaient un agenda si contraint.
Ce n’est qu’au bout de quelques mois qu’elle prit conscience que ce magnifique bijou était aussi un sacré mouchard et elle commença à déconnecter de plus en plus de fonctionnalités. Seul le lien avec ses amies lui importait vraiment et la multiplicité des groupes sur WhatsApp, Signal et autres Viber avait fait qu’elle avait choisi de garder les notifications actives uniquement pour le réseau lié au bracelet.
Elle restait aussi attachée à ses constantes que l’appli lui interprétait toujours avec précision. Dans un travail stressant comme le sien, elle appréciait vraiment les conseils de « Max » comme elle avait appelé le coach assistant de son bracelet connecté.
Elle estimait ainsi avoir trouvé un juste milieu entre la fille dépendante de la technologie et l’esprit libre qu’elle estimait être. Elle appréciait toujours son bracelet mais envisageait de plus en plus de s’en déconnecter pour mieux se reconnecter au monde.
Un matin d’hiver où elle avait un rendez-vous professionnel particulièrement important, son bracelet se mit à clignoter et vibrer de manière anormale pendant quelques minutes avant de reprendre un comportement habituel au bout de quelques instants. Un peu pressée, elle ne prit pas le temps de consulter l’appli. Sa journée fut bien remplie et ce n’est que le soir qu’elle se rendit compte que son bracelet n’avait plus eu ce comportement étrange du matin et que dans le même temps, elle n’avait reçu aucune notification de ses amies. C’est ce dernier élément qui l’alerta, il ne se passait pas un jour sans qu’elles échangent entre elles.
Elle ouvrit l’appli et resta un moment sans comprendre. Au lieu de l’interface dont elle avait l’habitude, un message étrange s’affichait sur l’écran. Interdite, elle lut « Vous avez été hackée, envoyez immédiatement 200 EUR sur l’IBAN qui s’affiche et tout redeviendra normal ». Croyant à un canular, elle tenta d’appeler ses amies mais son téléphone semblait en dérangement. Incrédule, elle eut le sentiment que l’appli avait pris son contrôle. Son pouls battait la chamade et comme par enchantement son bracelet se mit à vibrer et le message de rançon s’effaça laissant place à l’écran santé bien être qui affichait des valeurs anormalement élevées sur son niveau de stress sans que « Max » n’y apporte aucune solution. Puis le message de rançon réapparu. Ainsi c’était donc vrai, le bracelet pouvait se faire pirater. Elle en avait entendu parler mais n’y avait pas prêté attention, certaine que ce genre de choses n’arrivait qu’aux autres d’autant plus qu’en matière de cybersécurité, elle se trouvait plutôt au point, changeant notamment régulièrement de mot de passe et étant très à l’écoute des différents modes d’hameçonnage des cyberharceleurs qui fleurissaient de plus en plus à mesure que le monde était de plus en plus connecté.
La première idée qui lui vint à l’esprit fut de retirer son bracelet mais elle comprit bien vite que c’était impossible car l’appli ayant désormais un comportement autonome, elle ne pouvait accéder aux paramètres sécurisés qui permettait l’ouverture du bracelet.
Fatiguée, elle se coucha et essaya de s’endormir. Elle avait tant fait de méditation avec « Max » qu’elle réussit se calmer en méditant seule et finit par sombrer dans le sommeil, le bracelet ayant lui aussi arrêté de vibrer.
Elle avait l’impression d’avoir juste commencé à s’endormir quand son bracelet la réveilla avec l’habituelle Passacaglia de Haendel. Encore à moitié endormie, elle se leva et commença sa routine du matin. Ce n’est que lorsqu’elle fut dans la rue qu’elle se rendit compte que c’était encore la pleine nuit, l’horloge de la pharmacie en bas de chez elle indiquant 3h12, ce que confirma immédiatement son téléphone lorsqu’elle l’ouvrit.
Elle remonta chez elle, ouvrit l’appli pour essayer de comprendre ce qui s’était passé et découvrit avec ahurissement que le montant de la rançon avait augmenté. Elle commença à paniquer. Elle voulut appeler ses amies mais devant l’heure indue y renonça. Elle se déshabilla avec la ferme intention de se rendormir jusqu’au matin. Elle paramétra l’alarme de son téléphone n’ayant pas d’autres possibilité de réveil en espérant que le bracelet ne lui jouerait pas d’autres tours.
Elle tournait et retournait dans son lit quand son bracelet se mit à vibrer à toute vitesse. Machinalement elle ouvrit l’appli et constata avec stupeur que le montant de la rançon avait encore augmenté. Son téléphone indiquait 6h du matin, elle décida de se lever et d’aller prendre un café en bas de la rue. Annette, la serveuse, lui trouva la mine un peu défaite ce à quoi elle répondit évasivement par un « j’ai beaucoup de travail en ce moment ». Elle essaya d’appeler ses amies mais découvrit que l’appli avait effectivement pris possession du téléphone. Elle ne pouvait désormais qu’ouvrir cette dernière et à chaque ouverture le montant de la rançon demandée augmentait.
Arrivée au bureau, elle commença par essayer de se connecter sur le site du fabricant du bracelet mais ses identifiants semblaient inconnus. Le chatbot du site avec lequel elle essaya de dialoguer ne lui apporta aucune réponse satisfaisante. Elle surfa sur internet pour glaner des infos sur des faits de piratage du bracelet mais il y avait tellement d’informations contradictoires que c’était difficile de démêler le vrai du faux. ChatGPT ne lui fut également d’aucun support. Elle contacta ses amies par mail pour leur expliquer son désespoir. Ces dernières, peu habituées à être contactées par elle de cette manière mirent un peu de temps à lui répondre mais lui confirmèrent dans la journée qu’elles n’avaient aucun problème avec leur propre bracelet et lui assurèrent de tout leur soutien. Zoé leur recommanda de se désactiver au plus vite de son compte pour éviter qu’elles ne subissent le même désagrément et ressenti immédiatement un grand vide à l’idée de ne plus être connectée avec elles d’autant plus que le bracelet clignotait et vibrait régulièrement de manière complètement incohérente sans qu’elle puisse faire quoi que ce soit au risque de voir la demande de rançon augmenter.
Sans cette connexion ininterrompue avec ses amies, elle se sentait inexistante. Elle ne s’expliquait pas non plus pourquoi elle leur avait menti en leur disant qu’elle savait comment régler le problème alors qu’elle n’en avait pas la moindre idée. Sa fierté la perdrait.
Entre deux réunions, Zoé cherchait comment trouver une solution. Le bracelet vibrait et clignotait sans aucune logique, elle essayait de garder son calme pour ne pas alerter ses différents interlocuteurs. Elle se sentait envahir par la honte et la détresse. Honte d’avoir été si naïve à vouloir absolument ce gadget à la mode que tout le monde s’arrachait sans avoir voulu voir les risques et paniquée à l’idée que cette situation pourrait s’éterniser. Elle fit mentalement le point des applis de son téléphone et en conclu que l’urgence numéro une était d’appeler son banquier pour déconnecter tout lien avec son téléphone ce qui ne se fit pas sans mal… et surtout pas sans conséquence. Sa carte bancaire étant enregistrée sur son téléphone, elle se trouvait désormais sans moyen de paiement jusqu’à l’émission d’une nouvelle carte de crédit qu’elle devrait aller chercher à la banque d’ici une bonne semaine. Cette idée l’angoissa un peu mais finalement moins que l’idée que tout ce qui se trouvait sur son téléphone pourrait désormais être lui inaccessible y compris les photos du dernier week end d’escalade qu’elle n’avait pas eu le temps de sauvegarder sur son cloud.
Elle finit par trouver un magasin d’informatique pas trop loin du bureau qui pensait pouvoir l’aider. Pleine d’espoir, elle s’y précipita après sa journée de travail mais déchanta rapidement. Le piratage semblait impossible à déjouer, la seule solution que lui proposa l’informaticien était de changer de téléphone et de carte SIM ce qu’elle ne se résolvait pas à faire, en tout cas pas immédiatement. Entre temps, à chaque fois qu’elle ouvrait l’appli, la demande de rançon augmentait de manière aléatoire et disproportionnée.
La soirée fut morne. Ses amies n’habitaient pas dans la même ville qu’elle, elle se sentait seule et ne savait pas quoi faire. Son bracelet vibrait à intervalles irréguliers ce qui provoquait à chaque fois une montée de stress qu’elle n’arrivait pas à vaincre sans l’aide de « Max ». Ses amies lui manquaient atrocement tout comme Florian qui était sorti de sa vie quelques temps plus tôt. Sans « Max », elle avait du mal à ordonner ses idées et à voir quelle était la suite logique de cette histoire de fous. Elle essayait de se convaincre qu’il ne s’agissait que de biens matériels et que le pirate finirait bien par se lasser mais elle n’y croyait pas vraiment.
Les jours suivants, elle se sentit devenir folle. Sa vie et son sommeil étaient perturbés par ce bracelet délirant et elle ne voyait pas d’issue à ce cauchemar. De plus, sans téléphone et sans carte bancaire, la vie courante était assez compliquée. Elle se félicita d’avoir refusé de connecter ses volets et son chauffage à son téléphone au moins elle pouvait ouvrir ses volets et augmenter le chauffage pendant ces froides et tristes journées d’hiver. Par contre, impossible de regarder des films ou même la télévision, son écran était piloté par son téléphone désormais inopérationnel.
Le bracelet vibrait et clignotait à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans raison. Elle avait juste réussi à éteindre le son ce qui lui évitait des situations malaisantes comme la fois où son bracelet avait lancé une chanson d’Elmer Food Beat en pleine réunion de direction.
Un matin pourtant elle se réveilla reposée après ce qu’elle considérait comme une longue nuit de sommeil reposante. En effet, on était samedi et le bon vieux réveil mécanique qu’elle avait acheté aux puces le WE dernier indiquait 9h. Elle se prit à rêver que ce maudit bracelet avait disparu, pourtant il était bien là autour de son poignet mais étonnamment silencieux.
Peut-être qu’enfin la batterie était vide et qu’il n’était désormais plus qu’un simple bijou inoffensif ? Elle hésita puis décida d’ouvrir l’appli pleine d’espoir. Sidérée, elle découvrit que cette dernière avait repris un comportement normal. Elle soupira d’aise et décida d’aller directement dans les paramètres pour ouvrir le bracelet et se débarrasser de cet objet maudit puis désinstaller définitivement l’appli. Cependant elle n’était pas encore arrivée dans les paramètres de l’appli qu’un nouveau message s’afficha à l’écran de son téléphone expliquant qu’en cette journée des femmes, exceptionnellement, elle pourrait utiliser l’appli et son bracelet comme bon lui semblait. Elle n’apprécia pas du tout l’idée mais soulagée, elle appuya sur le symbole « ouvrir le bracelet » et s’apprêtait à taper le mot de passe lorsqu’un nouveau message apparu. Zoé frémit d’horreur. Le message expliquait que puisqu’elle n’avait pas voulu payer la rançon, elle avait fait preuve d’une résilience hors du commun et que la rançon était annulée à la condition expresse qu’elle n’essaie pas d’ôter son bracelet. Incrédule, elle pianota dans l’appli qui avait retrouvé son aspect normal sauf lorsqu’elle essayait d’aller dans les paramètres d’ouverture du bracelet. Là, le bracelet se remettait à vibrer et à clignoter de plus belle.
Elle décida d’aller à la piscine, elle savait que nager sous l’eau lui permettait souvent d’avoir des idées plus affutées et puis elle se sentait comme dans un monde parallèle sous l’eau, les bruits extérieurs lui arrivant aux oreilles étouffés et inaudibles. Dans le bus, elle regardait machinalement les informations diffusées à l’écran quand une alerte retint son attention. Les fabriquants de « I love my tribu » expliquaient leur impuissance face au piratage de leurs bracelets, piratage qui ne cessait prendre de l’ampleur. Les équipes informatiques penchaient sur les failles de sécurité depuis des jours mais ne savaient pas encore comment résoudre le problème. Et comme physiquement, il était quasi impossible de détruire le bracelet, la seule possibilité résidait actuellement dans la patience du porteur car la batterie rechargeable avec le mouvement du poignet avait quand même une durée de vie limitée estimée à maximum 5 ans.
Zoé fit rapidement le calcul, il lui restait donc encore environ 2 ans à supporter que ce bracelet ait une vie autonome autour de son poignet. Une violente nausée s’empara d’elle et c’est sur des jambes en coton qu’elle sortit du bus pour se diriger vers la piscine.
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Clic

Titre : Clic

J’entre à nouveau dans l’appartement vide, j’entends encore les bruits insupportables des appareils photo résonner dans le fond. L’odeur nauséabonde qui plane dans la pièce me retourne le ventre ; l’odeur de la mort. Je sors mon magnétophone.

- Lundi 24/08. 09 h 42. Petit appartement de 32 m². Le voisinage est absent… À l’entrée, un grand miroir latéral à gauche. Une veste jaune sur le porte-manteau. Trois paires de chaussures. Derrière le porte-manteau, une horloge indique 08 h 42 ; elle est en retard… Dans le salon avec cuisine ouverte, une petite table ronde en bois. Des traces de sang partout, en faible quantité… Sur la table, des couverts en désordre. Un repas qui n’a pas été terminé. Un pot-au-feu. L’un des bols est renversé sur la table, l’autre est encore rempli. Un repas qui n’a en réalité jamais commencé. Les chaises sont renversées. Une montre cassée sous la table, Lip 1957 gravé dessus. La télé est encore allumée. Une valise ouverte à côté du canapé cyan, à l’intérieur des vêtements pliés soigneusement. Quelques centimètres plus loin, des vêtements jonchent le sol jusque dans la chambre… Dans la chambre, un lit double, des draps blancs. Au rebord du lit, une photo ancienne en noir et blanc. On y voit une jeune fille accroupie, sourire aux lèvres, ramassant un caillou. Debout en face d’elle, une femme avec une robe noire à capuche lui tend la main… Sur la porte de la salle de bain, l’empreinte d’une main. La poignée en acier est maculée de sang. Derrière la porte de la salle de bain, une flaque rouge sombre sur le carrelage blanc, ainsi que quelques traces sur la porte. Il n’y a pas d’issue à part cette porte. Une douche-baignoire, un rideau magenta. La baignoire est remplie jusqu’à ras bord. Quelques gouttes s’échappent encore du robinet. À droite, l’évier, un miroir mural brisé présentant les traces d’un seul impact. Au-dessus, un meuble de rangement entrouvert, des médicaments renversés, Doliprane, Aspirine, Valium, Tranxène, le reste par terre, avec des traces de sang.

Je me hisse sur la pointe des pieds pour inspecter le dessus du meuble. Rien à signaler. À travers le miroir fissuré, je vois une ombre passer derrière moi. Je fais volte-face.

- Inspectrice ! Vous allez bien ?

- Je ne vous ai pas entendu arriver.

- Toujours aussi rigoureuse !

- Que voulez-vous ?

- Excusez-moi. Voici la liste des suspects !!

J’éteins mon magnétophone et suis mon adjoint pour poursuivre l’enquête. Il n’y a pas de témoin. Et dans cet appartement, il n’y a que les empreintes de la victime. Qui pourrait bien être le coupable ? Nous sortons de l’appartement, la police technique et scientifique nous jette des regards noirs.

- Excusez-nous, vous pouvez reprendre !

Dit d’une voix remplie d’amabilité mon adjoint. Quant à moi, je fais juste un signe de la tête à l’officier haut gradé. Je revisionne dans ma tête la scène de crime. Tout ce sang me donne envie de gerber. J’ai envie de rentrer. Non. Je ne peux pas malgré les cernes creusant mon visage. Dans la voiture, je regarde le rétroviseur extérieur, une mèche de mes cheveux sombres se rebelle. Je jette un œil au rétroviseur intérieur, je croise le regard furtif de mon adjoint qui démarre la voiture en trombe. Qu’est-ce qu’il veut ?

Je suis enfin dans mon lit douillet. Je m’enfonce dans la matière nuageuse. J’inhale l’odeur florale de mes draps encore chauds. Ces derniers deviennent humides tout à coup, alors que tout mon corps y est déjà engouffré. Je sens une odeur âcre. Je tourne la tête, mais l’odeur semble avoir envahi toute la pièce. Je n’arrive pas à bouger. Tout mon corps est engourdi sous le tas de draps. L’un des enregistrements de mon magnétophone se lance, je n’arrive pas à distinguer ce que je dis, j’entends juste les clics en fond. J’ouvre les yeux. En face de moi, le visage d’une femme. Je sursaute de mon lit et allume la lumière. Mes mains sont tremblantes, j’essaie de contrôler ma respiration, les larmes aux yeux. C’est ce qui arrive lorsque je ne résous pas mes crimes. Je n’arrive pas à dormir, les cadavres viennent me hanter. Je me jette sur mon portable : lundi 07/09, 08 h 42. On est quelques jours plus tard. J’ai déjà résolu ce crime. Alors pourquoi cette apparition ?

Mon portable vibre dans mes mains, c’est mon adjoint. Je souffle avant de décrocher. L’appel dure quelques secondes, je me redresse et me prépare précipitamment. C’est le brouillard dans ma tête. Je ne comprends pas ce qui se passe. J’arrive au commissariat, je me précipite directement dans la salle d’interrogatoire, je ne prête même pas attention à mes collègues et bouscule ceux qui se tiennent sur mon chemin. J’ouvre la porte en grand. Les grandes vitres teintées, une table, une chaise ; sur la chaise, une femme. Elle se tourne vers moi, ses grands yeux ouverts.

- Bonjour, Inspectrice !

Je réponds d’un mouvement de tête, un faux sourire sur les lèvres. Je ferme la porte et en profite pour me pincer les lèvres. Il ne faut rien laisser transparaître.

- Je peux ? Dis-je en montrant la chaise.

- Non, me répond-elle de façon sèche.

La porte de la salle s’ouvre : c’est mon adjoint, des documents entre ses mains, dans ses yeux, panique et interrogations. Je prends les documents et l’incite gentiment à sortir. Il ne bouge pas.

- Inspectrice. J’ai peut-être tué Orianne. Mais je n’ai jamais écrit votre lettre, me dit-elle alors.

Je suis sans voix et, avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, mon supérieur aussi fait irruption dans la pièce et fait sortir tout le monde.

- Dans mon bureau.

- Passe par mon adjoint, et d’ici ce soir j’aurai résolu cette blague.

Je réponds à mon supérieur et le dépasse pour partir. Il m’attrape par le poignet. Je me retourne et croise son regard. Il semble vraiment inquiet. Je retire ma main et pars précipitamment. Sans faire de scandale. Dans les couloirs, j’entends les murmures derrière moi. Une enquête va sûrement être ouverte dans la journée, je n’ai plus beaucoup de temps. Je suis accusée de falsification de preuves.

Elle prétend ne jamais avoir écrit la lettre, que j’ai retrouvée cachée dans le cadre de la vieille photo. Pourtant, c’est grâce à cette lettre et ses aveux dessus que nous avons pu remonter jusqu’à elle. J’avais demandé à ce qu’on fasse des recherches poussées pour déterminer d’où venait cette photo et qui était dessus. C’est vrai que l’enquête s’est clôturée avant même que j’aie une réponse. Lorsque je l’ai accusée, elle s’était rendue coupable directement et avait fondu en larmes, avouant tout ce qui s’était passé cette nuit. Pourquoi, aujourd’hui, nie-t-elle les preuves ? Est-ce une stratégie de désespoir pour pouvoir plaider la folie ?

Je consulte alors les rapports sur l’affaire, jusqu’à ce qu’il y ait un détail qui m’intrigue. La vieille photo n’est mentionnée nulle part. Elle n’est ni sur les photos, ni dans les rapports, ni dans les pièces à conviction. Elle n’est nulle part ! Pourtant, elle était là. Et cette lettre était cachée derrière. Qu’est-ce que je fais ? Il est bientôt midi. Mon adjoint essaie de m’appeler depuis que j’ai quitté le commissariat. Je vais faire quelque chose d’insensé. Je le sais, mais je n’ai pas le temps de réfléchir à un autre plan. Je vais retourner sur la scène de crime et retrouver cette photo, ou un quelconque autre indice sur cette histoire.

Il est 15 h. Malgré ma fouille et mes appels pour savoir si quelqu’un était retourné sur la scène du crime, je n’ai rien trouvé. Je reprends les documents que m’avait donnés mon adjoint. Une copie de la lettre s’y trouve. C’est une lettre provenant d’un carnet, ce dernier est déchiré et semble vieux, mais était pourtant bien conservé. Je la relis à plusieurs reprises, mais plus je la relis, moins je comprends ce qui est écrit. C’est une lettre abominable. Elle décrit une envie viscérale de meurtre et de sang à l’égard de la victime. Mon portable sonne une énième fois, je n’y prête pas attention. Pourquoi ne nie-t-elle pas le crime, si ce n’est pas elle qui a écrit cette lettre ? L’enregistrement. Depuis tout à l’heure, je cherche au mauvais endroit. Je démarre ma voiture. Je n’ai pas inventé cet objet. Et je vais le prouver.

J’arrive chez moi, mon magnétophone n’est pas posé à l’endroit habituel, sur ma table de nuit, alors je vide mes tiroirs, je rentre et ressors de la cuisine. Il doit être dans la salle de bain. Je le trouve enfin et lance le dernier enregistrement. C’est avec soulagement que j’entends ma voix décrire mot pour mot ce que j’ai vu ce jour-là, je me souviens du moment où mes yeux se sont posés…

« - Au rebord du lit, une photo ancienne en noir et blanc. On y voit une jeune fille accroupie, sourire aux lèvres, ramassant un caillou. Debout en face d’elle, une femme avec une robe noire à capuche lui tend la main… Elle regarde l’objectif, les traits de son visage sont fins, quelques mèches de ses cheveux noirs lui tombent sur ses yeux sombres… »

Je mets sur pause, prise d’une violente nausée. Ma gorge se tord de douleur. Le magnétophone se lance à nouveau.

« - … Cette femme sur cette photo… c’est marrant, on dirait moi. »

- J’ai dit ça ?

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