Chapitre 1

La jupe

423 mots · ⏱ 2 min

Elle enfila la jupe qu’il lui avait offerte la veille. Comme d’habitude, elle avait préparé le repas pour dix-neuf heures tapantes. Elle disposa le plat en terre cuite au centre de la table. Ça sentait le miel et les épices. Elle regarda autour d’elle avec un amour infini. Cette maison qu’elle avait aménagée avec goût, devenue trop grande une fois les enfants partis. Voilà. Une vie.

Plus jeune, elle avait regardé *Dirty Dancing* à en user la bande magnétique. Depuis sa jeunesse, elle savait que non, « on ne laisse pas bébé dans un coin ». Mais son mari était loin d’être Patrick Swayze. D’ailleurs, il n’avait jamais su danser. Elle avait relégué ses espoirs romantiques à une vie bien rangée d’épouse et de mère. Ça faisait quelque temps déjà qu’elle avait le sentiment de faire partie des meubles. Quelques années qu’elle regardait avec tendresse la sauce couler sur la barbe de son mari. Il était gentil. Il l’avait aimée, certainement… comme on aime une mère, avec beaucoup de respect. Mais avait-elle jamais vibré sous ses doigts ? Elle avait bien tenté de lui parler de l’exaltante vie du dehors. La puissance des chutes Victoria, le vent sur les steppes de Patagonie, l’odeur des roses de Damas, les nuits glaciales de Sibérie, la douceur de la soie de Chine, l’enivrant goût de la cardamome du Kerala et le chant des cigales de Provence. Il avait tout juste levé les yeux, absorbé par le présentateur télé. C’était peine perdue. Elle lui avait sacrifié sa jeunesse pour rentrer dans le cadre. Comme sa mère, sa grand-mère, son arrière-grand-mère… l’avaient fait avant elle.

Elle avait acheté ce grand sac en cuir il y a de ça dix ans, « pour partir en voyage, à l’aventure », se leurrait-elle. Mais l’avion, c’était cher, et leur cadet n’avait pas encore terminé ses études. Elle patienta dix ans. Mois après mois, ce sac, elle l’avait rempli. Un billet par-ci, un autre par-là. Et elle était là, debout dans la salle à manger, à dix-neuf heures, le torchon à la main, avec sa belle jupe et son chemisier délicatement parfumé au jasmin.

Une voiture klaxonna dehors.

C’était son taxi. Vite ! Elle déposa la lettre dans l’assiette à liseré doré, replia le torchon, prit son sac d’aventure rempli de fringants billets et ferma la porte… sans prendre la clé. Tout était là : téléphone, portefeuille, vêtements… Mais elle, elle était partie. Elle disparut à dix-neuf heures un soir de mai, car avant de mourir, elle voulait vivre une dernière fois.


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