Chapitre 2

Chapitre 2 : Traîtrise du Ministère.

2687 mots

Aynaë ouvrit lentement les yeux. Elle regarda difficilement autour d'elle, aveuglée par la lumière.

— Aïe... ma tête...

Elle porta sa main gauche à son front couvert de bandages. Une main rugueuse se posa alors sur son autre main, qui bougeait à peine sur les draps.

Elle plissa les yeux à cause de la luminosité et distingua lentement la personne assise près d'elle. Elle retira aussitôt sa main. Sa vision était encore trop floue.

— Calmez-vous. Je vous ai demandé les meilleurs médecins, Gardienne Aynaë Yunchen.

— Mmmh... Je connais cette voix... Merci, capitaine Traken.

Un sourire en coin apparut sur le visage de Loïs tandis que la vue d'Aynaë s'améliorait peu à peu. Elle put enfin distinguer les traits du visage du capitaine.

— Loïs, pour vous. Je vous veux dans ma guilde, mon équipe personnelle.

Il n'avait pas pris de détour pour annoncer la nouvelle.

— Vous êtes forte et vous voulez le bien des Hommes. Vous avez sauvé le village de Sheem et ses habitants.

Son enthousiasme était inhabituel. De mémoire de jeune Gardienne, Aynaë ne l'avait jamais vu aussi enthousiaste.

— Ce lancer d'espadon était incroyable... Bluffant ! Je vous veux vraiment auprès de moi !

— Aynaë suffira aussi... Vous ne savez pas parler aux femmes, par contre, Loïs. Les flatteries, c'est tellement dépassé.

— Effectivement, je parle mieux avec mon épée ! Alors ? Est-ce un oui pour ma guilde ?

Aynaë lui répondit par un bref hochement de tête.

Ils éclatèrent de rire.

Et pourtant, cela ne ressemblait pas vraiment à Loïs. Avait-il retrouvé un peu d'espoir ? Laissé de côté, ne serait-ce qu'un instant, son rôle de capitaine strict ?

Peu importait.

Loïs était le seul à être venu la voir tous les jours pour lui tenir compagnie. Même cinq minutes. Mais il était là.

Lorsqu'elle put enfin se relever, Aynaë repartit au village de Sheem et passa par la taverne. À l'intérieur, quelques soldats buvaient leur verre en fêtant leur victoire. Une grosse brute s'avança vers elle.

— Tiens, v'là la sauveuse de Sheem ! Bah dis donc ! Avec ta mèche noire, on voit presque pas l'entaille au-dessus de tes fins petits yeux ! D'ailleurs, comment tu peux viser aussi bien avec de si petites mirettes ? Tu dois certainement pas avoir du sang des Hommes d'ici. Tu tires trop de traits sur les Samouraïs des lointaines contrées des Cerisiers !

Il accompagna ses paroles de grimaces, étirant avec ses doigts le coin extérieur de ses yeux pour les rendre plus fins. Puis son regard descendit vers la tenue de la Gardienne. Un blason de la guilde de Loïs était brodé sur le haut de sa poitrine, à la naissance des attaches de ses épaulettes argentées. Aynaë soupira devant l'imbécile raciste qui lui faisait face.

— Bah, en plus, l'Capitaine t'a prise parmi ses soldats les plus proches ! Pouaaah ! Juste pour avoir réussi un lancer... Tu sais même pas te battre !

— Calme-toi, Tad...

L'aubergiste tenta d'apaiser la brute, mais celle-ci le repoussa d'un geste de la main.

— Montre-moi ce que t'as dans le ventre, sauveuse ! Je vais t'écraser comme un petit moustique ! Et à mains nues !

Intérieurement, Aynaë ricana.

— D'accord. D'égale à égale, sans armes, et dehors ! Pas la peine de risquer de blesser quelqu'un. Les soldats ont déjà assez reçu.

Aynaë accepta donc le défi. Dehors, les villageois se regroupèrent autour des deux combattants. Tad lança son premier poing. Aynaë l'évita facilement. Un deuxième coup survient. Puis un troisième. À chaque fois, elle esquivait. Tad s'énerva face aux mouvements souples de la Gardienne, qui lui adressait un sourire en coin après chaque coup.

— Bats-toi, vermine ! ragea-t-il.

— D'accord...

Elle haussa les épaules.

— Tu l'auras voulu.

Aynaë stoppa la trajectoire d'un poing d'une seule main et lui tordit le poignet d'un geste précis. Elle avait été entraînée à la précision et au calcul de chacun de ses mouvements. Elle ramena ensuite le bras de son assaillant dans son dos avant de le plaquer au sol. Elle s'assit sur son dos et maintint fermement son bras, le remontant aussi haut que possible.

— On fait moins le malin maintenant... Encore moins devant une femme, hein ?

— Gardienne Yunchen ! Lâchez cette brute !

L'ordre venait du capitaine Loïs Traken, qui s'avançait entre les villageois.

— Il m'a défiée, capitaine.

Aynaë se releva et se mit au garde-à-vous. Des soldats du Ministère, chargés de faire régner l'ordre au nom de Devintoire, arrivèrent alors.

— Vous deux ! Au nom de la Garde du Ministère, je vous arrête !

— Quoi ?!

Aynaë eut à peine le temps de comprendre qu'un soldat lui passa des fers aux poignets.

— Commandante Serena. Qu'est-ce qui se passe ? Que faites-vous ici ? demanda Loïs, tout aussi étonné.

— Heureuse de vous voir, capitaine. Je fais régner l'ordre, une tâche que vous et vos Séraphins semblez avoir du mal à accomplir...

Son regard se posa sur Aynaë.

— Elle fait partie des vôtres ?

— Mêlez-vous de ce qui vous regarde. En tout cas, pas question de vous laisser emmener l'ange protecteur qui a combattu avec moi pour Sheem. Je me porte garant de cette personne.

— Sortir de mes prérogatives ? Et vous, de quel droit avez-vous fait libérer l'un de mes prisonniers ?

Loïs lui tint tête.

— Je suis aussi capitaine, Serena...

Il croisa les bras sur son torse.

— Pouah ! Gardes ! Emmenez cette vermine en prison. Et laissez la dame ici. Nous n'avons plus rien à faire ici.

Aynaë se frotta les poignets.

— Merci, capitaine. Je vous ai aidé, vous avez fait pareil en retour... mais feriez-vous encore quelque chose pour moi ? Cette brute a blessé le tavernier en le poussant.

Elle désigna le bâtiment derrière elle.

— Encore aider l'ange gardien de Sheem ? Bien sûr. Allez parler au lieutenant François, au quartier général de la Neuvième compagnie des Séraphins. Dites-lui que je vous envoie, et il vous donnera ce dont vous avez besoin pour soigner cet homme.

Aynaë lui sourit. Loïs lui adressa un clin d'œil amical avant de la laisser partir.


---


Au quartier général, le lieutenant François soigna l'aubergiste.

— Du calme, Andrew. Tenez. C'est probablement imbuvable, mais ça vous remettra sur pied.

Il lui tendit un remède. La femme du tavernier remercia Aynaë.

— Merci beaucoup. Et veillez à faire part de votre gratitude au capitaine Traken, d'accord ?

— Bien sûr. Je dois lui parler, de toute façon. J'ai une nouvelle importante à lui transmettre.

La Gardienne quitta la salle et descendit au rez-de-chaussée de la clinique du quartier général. Elle tomba nez à nez avec Loïs.

— Capitaine Traken ? Que faites-vous ici ?

— Nous sommes venus prendre des nouvelles du tavernier... et de vous. Ah, mais où sont mes bonnes manières ? Je vous présente la comtesse Anya, représentante de la Lame Brillante, l'une des guildes qui nous sont fidèles. Mais vous devez déjà le savoir.

Aynaë s'inclina légèrement.

— C'est un honneur, ma Dame.

Puis elle se tourna vers Loïs.

— Capitaine Traken, j'ai vu Jack le Ligoteur dehors, en ville. Il me semblait qu'il avait été arrêté pour trahison envers la reine avant l'invasion des Centaures.

— Vraiment ? Il n'y a pas eu de procès. Il devrait encore se trouver en prison. À moins... qu'on l'ait libéré ? Mais qui irait faire ça ? Et pourquoi ?

Anya fronça les sourcils. Loïs fit de même.

— Devant Anya, vous pouvez m'appeler par mon prénom.

Il marqua une pause.

— Enfin... aucun de ces sbires n'est prêt à avouer qui aurait pu le libérer. Je pense... J'enverrais bien quelqu'un infiltrer leur repaire, mais ils connaissent mes Séraphins.

— J'y vais, alors.

Aynaë s'avança.

— Ils ne me connaissent pas. Il faut arrêter le Ligoteur et son gang. Ils œuvrent contre la reine. Contre Devintoire. Pour le pouvoir.

Anya sourit.

— Quel bon petit soldat vous faites ! Mais vous allez avoir besoin d'un déguisement. Ces vermines ne parlent qu'à leurs semblables.

— Je suis une Gardienne, pas un soldat... Serait-ce de la jalousie, ma Dame ?

Anya haussa un sourcil.

— Jalouse ? Moi ? Non. Disons que monsieur le capitaine, ici présent, fait l'éloge de vos talents. J'ai hâte de voir ce que vous valez en infiltration, si vous êtes aussi excellente qu'au combat. Je vais vous accompagner.

— Bon, on ne se bat pas pour moi, les filles... !

Anya et Aynaë lui donnèrent chacune un léger coup de poing à l'épaule.

— Je confirme encore mes dires de l'hôpital. Vous n'êtes vraiment pas doué avec les femmes, Loïs ! La drague et vous, ça fait deux.

— Aïe ! Roh, je plaisante ! Si vous réussissez, vous rendrez un grand service au royaume des Humains et à sa reine... Et vous, Aynaë, vous m'impressionnerez une fois de plus !


---


Anya trouva des costumes pour elles deux, mais, sur place, elle décida finalement de rester en retrait pour faire le guet et de laisser Aynaë entrer seule dans le repaire. La Gardienne avançait doucement dans le sable chaud vers le premier baraquement en bois.

— Qui va là ? Votre tête ne me dit rien ! cria un renégat.

Sûre d'elle, Aynaë s'avança.

— On me surnomme l'Éventreuse. Je viens de sortir de prison.

Elle prit un air de racaille, sans toutefois en faire trop.

— Tout juste libre, hein ? Moi aussi ! Remercions le Ministère. Je ne l'aurais jamais cru aussi sympathique. On se prépare pour un gros coup, cette fois. Faudra prouver que t'es faite pour travailler avec nous, à Jack ! En attendant, trouve quelque chose à faire pendant qu'on prépare notre plan. 

Aynaë fronça légèrement les sourcils.

— Jack ?! Jack le Ligoteur ? Il n'était pas en prison, lui aussi ? Je suis certaine de l'avoir entendu.

— Haha ! Effectivement. Mais comme te le disait Margo, le Ministère nous a laissés partir. Maintenant, on prépare ce gros coup et ce prétentieux capitaine Traken ne va pas avoir le temps de lever le petit doigt avec ses sbires ridicules en armure de bronze et d'argent.

Aynaë fit semblant de rire avec les deux renégats, qui s'éloignèrent ensuite. Elle resserra le bandana rouge qui lui cachait le bas du visage et éloigna une mèche blonde de sa perruque qui lui tombait devant les yeux, plus longue que sa propre mèche. Puis elle écouta attentivement les conversations de ses ennemis tout en s'occupant de diverses tâches autour d'elle : nouer des cordages, vider des caisses d'affaires probablement volées et effectuer quelques travaux sans importance.

— Jack a dit qu'on aurait deux cibles. On part par deux groupes. On va devoir mettre le feu en même temps.

— Pouah ! J'ai hâte de voir la tête de ce capitaine Traken quand il y aura le feu à l'orphelinat et à l'hôpital militaire. Il saura pas où donner de la tête !

— Et tout ça grâce à un arrangement avec le Ministère. Les Séraphins vont tomber et la commandante pourra reprendre la ville à son avantage, sans que la reine puisse la contrer avec ses Séraphins. À elle le pouvoir. Et nous, en contrepartie, on sera tranquilles et libres.

Aynaë avait entendu tout ce dont elle avait besoin. Elle repartit vers la plage et répéta aussitôt les informations à Anya. Elle retira son déguisement, puis courut en compagnie de la comtesse jusqu'à Devintoire pour prévenir Loïs. Ils s'organisèrent rapidement. Le capitaine passa le commandement d'une partie de ses soldats à Aynaë afin de se positionner à l'orphelinat. Il partit avec le reste des troupes vers l'hôpital militaire. Tout le monde se cacha afin de préparer l'embuscade et de déjouer les renégats.

Ce fut une belle prise : aucun d'entre eux ne réussit à atteindre les marches des bâtiments. Le plan des brutes et des membres du Ministère fut déjoué facilement et avec succès. Peut-être trop facilement. Mais le Ministère arriva rapidement sur place et s'empara des prisonniers, probablement dans l'intention de les libérer à nouveau. En attendant, ils passeraient tout de même par la case prison.


---


Par la suite, le capitaine Traken mit en place, avec l'aide d'Anya et d'Aynaë, un piège pour la commandante Serena. Il fallait l'arrêter, mais surtout obtenir des preuves. À son insu, les filles s'étaient à nouveau déguisées en bandits renégats et se proposèrent pour aider Serena, qui cherchait justement de bonnes recrues afin de mettre la main sur le document indiquant les heures de ronde des gardes séraphins. Elle voulait réellement prendre le pouvoir sur la reine et ses soldats. Pendant ce temps, Loïs fit mine d'avoir affaire dans le village de Sheem avec quelques-uns de ses soldats ayant trop bu de vin à la taverne. En réalité, il attendait Serena dans son bureau afin de la prendre au piège. Serena fit mine d'emmener les deux fausses brigantes en prison et passa devant le bureau de Loïs, qui semblait vide.

— Vous deux, passez devant, au cas où il y aurait un piège. Je ferai semblant de vous arrêter s'il y a quelqu'un.

Les filles pénétrèrent dans le bureau et fouillèrent les tiroirs, comme le voulait leur petit numéro. Serena entra dans la pièce et commença, elle aussi, à fouiller, impatiente.

— Où sont ses plans et ce foutu document ?!

— C'est ceci que vous cherchez, commandante Serena ?

Loïs se tenait derrière elle, agitant plusieurs papiers.

— Vous êtes en état d'arrestation, Serena. Pour haute trahison envers la Couronne et les Séraphins, ainsi que pour tentative de vol et tentative d'incendie.

— Oh, mais non ! Ce sont ces deux brigantes qui ont pénétré dans votre bureau. Je voulais les arrêter !

— Avec vos mains dans les tiroirs, vous aussi, Serena ?!

Aynaë retira son foulard et sa perruque.

— Vous ! Mais... ?!

— Vous ne vous attendiez pas à voir l'ange gardien de Sheem, n'est-ce pas ?

Loïs s'avança.

— Gardes ! Emmenez-la ! Je ferai mon rapport à la reine.

Il se tourna ensuite vers Anya.

— Quant à vous, dame Anya, je vous remercie pour l'aide précieuse et l'idée des déguisements. Ce fut un plaisir de retravailler avec vous !

— De même, capitaine Traken. Sur ce, je file prendre une douche ! Ces déguisements sentent plus fort qu'un Tcher trempé !

Elle sortit de la pièce en riant.

— Aynaë, avant que tu partes...

— Oui, Loïs ?

— Je te nomme officiellement ma seconde.

Il lui tendit une bannière indiquant son nouveau statut de bras droit du capitaine.

Aynaë la regarda avec surprise.

— Après seulement avoir lancé un espadon sur un Centaure et joué la comédie pour attraper une traîtresse ?

— Non. Après m'avoir prouvé ta valeur de Gardienne.

Il marqua une pause.

— Tu vas jusqu'au bout. Tu réfléchis, tu sais jouer un rôle... Là, d'ailleurs, je devrais peut-être me méfier. Qui sait ?

Un sourire apparut sur ses lèvres.

— Mais surtout, tu te bats pour toi, pour le peuple, et tu montres que tu es capable de beaucoup. Je te veux à mes côtés, comme je te l'ai déjà dit. Puis, je n'ai pas de seconde alors... bon. Autant avoir quelqu'un qui fait ses preuves.

— Mouais... Je ne décline pas l'offre, tant que je reste libre de mes choix.

— Et tu as un caractère bien trempé ! Disons que tant que tu n'agis pas contre les Séraphins et surtout contre la reine, tu restes assez libre. Mais... si je t'appelle à l'ordre, sois là quand même. J'aurais l'air bête de guider mes troupes sans que ma seconde soit là, non ?

— Marché conclu !

Aynaë lui tendit la main pour sceller leur pacte. Loïs la lui serra, puis s'approcha d'elle et déposa un bref baiser sur sa joue.

— Évite juste d'être trop familière avec moi devant les soldats et la garde.

Aynaë lui adressa un sourire en coin.

— Mmmh... C'est moi qui suis trop familière, capitaine ?!

Elle sortit de la pièce avec un clin d'œil en ricanant.

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