Chapitre 2

Chapitre 2 - Malaise

1791 mots · ⏱ 8 min

Le regard de Mamie, posé sur nous pendant ce qu’il me semble une éternité, se tourne enfin vers le nom gravé au-dessus du caveau. Elle ne s’y accroche qu’une fraction de seconde, comme si le regarder plus longtemps était douloureux.

― Oui… a-t-elle articulé enfin en réponse à la question de Benjamin – que j’ai presque oublié avec l’émotion.

La pluie continue à tomber sans bruit ; les oiseaux ne chantent pas, aucune brise ne fait plus frissonner les branches des arbres longeant les tombes. Même la nature semble écouter ce qui peine à sortir de la bouche de Mamie. Sa voix est basse, lasse, presque éteinte. 

Elle baisse les yeux. Après un long et pénible silence que personne n’ose rompre, elle reprend d’une voix légèrement tremblante, la tête toujours vers le sol :

― Nous avons des ancêtres juifs. Un peu de ce sang-là, dans la famille. C'est vieux. Ça remonte…

Ma petite sœur ne supporte pas de voir les gens souffrir ; je devine qu’elle a du mal à regarder sa grand-mère dans cet état. Elle m’accroche violemment le bras sans pourtant la quitter des yeux. Benjamin, toujours derrière moi, n'ose plus respirer. Du coin de l’œil je le vois tendre le cou pour ne rien manquer.

― Et ils ont survécu… à la guerre, finit par lâcher Mamie Arlette dans un souffle presque murmuré, avec un rictus douloureux, comme si le dernier mot prononcé avait eu du mal à sortir de sa bouche ridée.

Et puis, brusquement, elle relève la tête. Son regard a changé en un instant. Il se pose sur nous, net, rempli d’une lueur que je ne lui ai encore jamais vue. Sa voix retentit de nouveau, raffermie, tendue comme une corde, résonnant dans le silence du cimetière :

― Mais c'est le passé. C'est loin, tout ça. On n'en parle pas. Ne me demandez rien. Jamais.

Et c'est tout. 

Elle se retourne un peu trop brusquement vers le cercueil, sans ajouter quoi que ce soit.

Mon cœur bat fort dans ma poitrine. Jamais il n’y a eu d’histoire entre nous – seulement quelques accrochages avec Tante Patricia – et j’ai l’impression qu’on vient de vivre une dispute monumentale. Pourtant, personne n’a crié. Seulement quelques mots ont été prononcés. Mais quels mots… 

Des ancêtres juifs qui ont survécu à la guerre… 

Ne pas en parler parce que c’est du passé ? Je n’ai jamais rien trouvé d’aussi absurde comme raisonnement. Pourquoi tant de mystère, sur quelque chose qui est maintenant bien connu du monde entier ? Quels secrets Mamie garde-t-elle cachés dans son cœur, visiblement jamais dévoilés ? 

Je jette un œil du côté de ma mère, mais elle a l’air aussi déroutée que moi. Elle n’était donc pas non plus au courant. Tante Patricia, quant à elle, à l’air renfermé comme Mamie Arlette. Elle ne sourit déjà pas beaucoup d’habitude, mais là, c’est pire que tout. D’un œil presque mauvais, elle fixe Benjamin qui a déclenché tout cela. Le pauvre se cache derrière moi, ne comprenant pas bien ce qui lui arrive, mais certainement sûr d’être dans son droit de poser des questions.

Je ne sais pas trop quel comportement avoir. Je voudrais tellement savoir ! Jamais je n’aurais imaginé que Mamie portait ce silence en elle depuis plus de soixante-dix ans. Qu'elle l'avait déjà caché à ses filles, avant nous, et qu'avec ces "non-dit", tout un pan de notre histoire a été englouti, oublié.

Voyant l’agitation de Benjamin qui, je n’en doute pas une seconde, essaye de se retenir de toutes ses forces, Tante Patricia s’avance d'un pas vif. La sœur de maman, toujours aussi peu aimable, entre en lice. Je ne l’ai jamais vraiment appréciée, pour d’autre raisons que l’oncle. 

Elle pose une main sur l'épaule de mon frère, mais ce n’est pas un geste tendre. C'est pour le faire taire.

― Les enfants, ça suffit, dit-elle d’un ton sec. Ce n'est ni le lieu ni le moment. On est là pour votre oncle, d'accord ? Pas pour faire des histoires.

― Mais je me demande juste pourquoi le caveau s'appelle... tente tout de même Benjamin.

Patricia claque de la langue d’agacement :

― Stop ! Tu vois bien que tu fais de la peine à ta grand-mère !

Elle regarde sa montre comme un tic nerveux, se tourne vers les hommes qui descendent le cercueil dans le trou, puis de nouveau vers sa montre. Et elle ajoute, plus bas, comme pour elle-même :

— De toute façon, c'est du passé, tout ça. Du passé. Il n'y a rien à comprendre.

Je tente de cacher ma moue désapprobatrice. Je ne peux m’empêcher de trouver ça étrange. Quand on dit "il n'y a rien à comprendre", c'est souvent qu'il y a tout à comprendre, au contraire. Et qu'on a très peur de ce que ça cache. Patricia saurait-elle des choses, elle ?

A ce moment, l'employé des pompes funèbres tousse doucement, pour signaler que c'est fini, nous faisant tous sursauter. Le cercueil de mon oncle est maintenant dans le caveau, sous le nom de Zedrovski. Sous l'étoile juive et les lettres que personne dans ma famille ne sait lire. Maman pleure sans bruit, certainement autant bouleversée par le décès de son frère que par la tournure étrange des événements. 

Mari a collé sa tête contre mon manteau, tandis que Benjamin fixe le sol, les mâchoires serrées. Je devine que dans sa tête tournent cent questions auxquelles personne ne veut répondre.

Mamie Arlette, elle, ne pleure toujours pas. Elle regarde droit devant elle, au-delà du trou, au-delà des tombes. Et soudain, je me demande si elle ne regarde pas autre chose que le départ de son fils. Quelqu’un d’autre, peut-être. Quelque chose de bien plus vieux et de bien plus lourd que cet homme distant qu'on est en train de recouvrir de terre.

Quand je la quitte des yeux, tout le monde est parti. Presque comme une fuite. Patricia prend Mamie par le bras pour la ramener à la voiture. En passant devant moi, ma grand-mère s'arrête une seconde. Elle pose sa petite main froide sur ma joue. Ses doigts tremblent.

— Tu es une bonne fille, Audrey, dit-elle tout bas.

Et dans ses yeux, sous la peur, je crois voir autre chose. Comme une prière. Comme si elle me suppliait, justement, de ne rien demander.

Puis elle se laisse emmener par ma tante toujours aussi renfermée.

Je reste un instant en arrière. La pluie a cessé. Benjamin vient se planter à côté de moi, devant le caveau. Il relit le nom à voix haute, lentement, en détachant les syllabes, comme pour être sûr de bien le prononcer.

― Zé-drov-ski. 

Il secoue la tête, les bras croisés sur sa poitrine : 

― Personne ne nous l’a jamais dit, Audrey. Jamais. Pourquoi ?

Je n’ai pas le temps de répondre, car il continue :

― Notre famille est d’origine juive, et on l'apprend devant un trou, le jour où on enterre quelqu'un… C’est n’importe quoi !

Je ne dis toujours rien. Il a à la fois raison et tort. Ça a l’air bien plus compliqué que cela.

Mari se glisse entre nous deux et prends nos mains, la mienne et celle de Benjamin.

― Pourquoi Mamie a eu si peur ? demande-t-elle de sa petite voix fluette. C'est pas un méchant mot, pourtant… Il est pas facile à prononcer, mais après ?

Le regard de ma petite sœur reste fixé sur la gravure mystérieuse. Elle reprend :

― On pourrait demander à maman, non ? Ou chercher sur l'ordinateur. Toi, tu sais faire, c'est presque ton métier, ajoute-t-elle en me fixant de ses grands yeux couleur chocolat.

Je soupire. Je voudrais respecter la volonté de Mamie Arlette, mais je n’arrive pas vraiment à m’y résoudre. Le plus sage serait de dire à Mari de laisser toute cette histoire tranquille, qu’il faut obéir aux adultes – surtout quand il s’agit visiblement de blessures douloureuses. Mais les mots ne sortent pas de ma bouche. Je sais ce qu’en pense Benjamin, et je suis moi-même poussée par une curiosité qui me semble tout à fait légitime.

On est trois, maintenant, devant ce nom, nous ne pouvons plus faire comme s'il n'existait pas.

Je n’arrive pas tout de suite à répondre à Mari. Je regarde l'étoile à demi effacée, les lettres hébraïques, la date que je n'avais pas remarquée jusque-là, gravée sous le nom, et qui remonte à un autre siècle. Je pense à mes archives, à mes cours, à toutes ces vies que j'étudie dans les livres, celles dont je reconstitue une histoire entière à partir de trois lignes sur un vieux registre… Une de ces vies m’attend, là, sous le marbre de ma propre famille. À deux pas de moi. Depuis toujours.

Mon cœur est tiraillé entre la honte de cette envie, et la curiosité qui commence à prendre toute la place. Une part de mon cerveau est déjà en train de chercher à comprendre, à analyser, à tirer le fil jusqu'au bout.

Eteindre une histoire en fermant les yeux ? La tuer en la taisant ? C’est contre nature. Contre ma nature de future historienne. 

Je serre les doigts de Mari dans les miens. Et je prends une décision, là, devant ce nom gravé que ma grand-mère ne veut pas voir.

Je murmure à l’intention de mon frère et de ma sœur, sûre de moi :

― Ne vous inquiétez pas. Mari a raison, nous allons trouver les réponses. Mais laissons Maman et Mamie en dehors de ça pour l’instant, d’accord ?

Ils hochent vigoureusement la tête ensemble.

Oui, je vais comprendre. Sans rien lui demander, mais en faisant moi-même les recherches. Je vais savoir qui est Zedrovski. Pourquoi on l’a caché, et de quoi Mamie a si peur, au point de ne pouvoir en dire un seul mot durant toutes ces années.

Avant de partir, je me recueille encore quelques secondes devant la tombe. Je repense à l’oncle Daniel. L’émotion retombée, je prends le temps de lui dire au revoir. De lui dire que je regrette de ne pas avoir plus parlé avec lui, de tout, de rien, de notre famille. Peut-être même a-t-il emporté des réponses avec lui, sous terre.

Dans la voiture, sur le chemin du retour, je sors mon téléphone. J’ouvre mes notes et je tape un mot, en majuscules, comme il est gravé sur la pierre : ZEDROVSKI. Puis, en dessous, plus petit : famille juive, origine, histoire, secrets ? Presque rien. Comme tout début de recherche qui peut ensuite mener loin.

Très loin.


******************************

Voici donc le deuxième chapitre de l'histoire. N'ésitez pas à me faire des retours (même si je n'ai pas très bien compris comment ça fonctionnait... 😅) pour l'améliorer !

A bientôt pour le chapitre suivant !

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