Chapitre 1
Chapitre 1 - Le caveau
1752 mots
Le ciel est bas ce matin-là. Il pleut à peine. Une de ses pluies qui n’en est presque pas une. Juste une humidité grise suspendue dans l’air, qui colle aux cheveux et aux manteaux noirs. Mes pieds crissent sur du gravillon clair d’où aucune herbe folle ne s’échappe ; le vent fait voler une de mes mèches brunes que je remets rapidement en place.
Je chasse de mes pensées le sujet de mon dernier devoir de recherche historique, rendu la veille à l’Université.
Il ne fait pas froid, mais j’ai le réflexe de me frotter les mains l’une contre l’autre… Je n’ai pas l’habitude d’entrer dans des cimetières. Encore moins pour y accompagner les membres de ma famille.
Mes yeux lâchent enfin le sol et font un tour d’horizon. Un léger frisson me traverse la colonne vertébrale lorsque je réalise vraiment où je me trouve… et pourquoi.
Le cimetière de la ville de Pantin est immense, on pourrait presque s’y perdre. On y entre comme dans une petite ville endormie, avec ses avenues, ses carrefours, ses panneaux. Sauf qu'ici, les habitants sont des pierres.
En dix-neuf ans, jamais je n’avais encore pénétré dans un cimetière. Ça devait bien arriver un jour, malheureusement. Et aujourd’hui, j'enterre un oncle. Le frère de ma mère.
Je suis presque en train de le chercher des yeux, comme s’il allait arriver en retard, son journal sous le bras…
L'oncle Daniel était un homme silencieux, solitaire, mais ses yeux pétillants et son sourire en coin le rendaient presque jovial à mes yeux. Il venait régulièrement à la maison, s’installer avec son journal dans son fauteuil presque attitré. Depuis toute petite, j’avais pris l’habitude de venir m’assoir près de lui avec mon petit tabouret et mes propres livres. Il me lançait toujours son petit regard bien à lui, faisant sentir à l’enfant que j’étais une complicité silencieuse, presque mystérieuse. C’était devenu comme un petit rituel entre nous. Au fil des ans, les albums illustrés sur mes genoux ont été remplacés par des romans, puis par mes gros livres d’Histoire ou des archives vieilles de mille ans.
Ma gorge se serre à l’idée de ne plus jamais le voir dans son fauteuil. On a jamais vraiment parlé. On lisait simplement côte à côte. Lui son journal, et moi mes livres. C’était notre façon d’être ensemble.
Je cligne plusieurs fois des yeux en suivant les rangées bien droites des pierres tombales sans vraiment les regarder.
Puis je vois Mamie, et la tristesse m’envahit encore davantage. Parce que c’est son fils qu'on enterre – son enfant. Et je crois qu'il n'existe pas de chagrin plus contre nature que celui d'une mère qui enterre son fils.
Les employés des pompes funèbres nous attendent un peu plus loin, près d'un carré de tombes anciennes. C'est en m’approchant que je commence à vraiment regarder plus précisément les pierres autour de nous. Depuis notre arrivée, déjà, une sensation de malaise – en plus de ma tristesse – me titille l’estomac.
Quelque chose cloche.
Je fronce les sourcils, me passe une main sur les yeux pour être sûre de voir clair, et observe discrètement les personnes qui marchent toujours en silence sous la pluie fine. Je fixe ensuite mon attention sur les lieux, les pierres… J’ai presque un hoquet de surprise en comprenant soudain.
Sur les stèles, il n'y a pas de croix ! Aucune… A se demander si on se trouve vraiment dans un cimetière !
À la place, encore et encore, le même dessin gravé : deux triangles inversés, entrelacés, formant une étoile à six branches. Et des lettres que je ne sais pas lire, qui courent en lignes serrées sur le marbre. Sur certaines tombes, des galets sont posés là où, ailleurs, on aurait mis des fleurs. Des petits cailloux gris, en équilibre sur le rebord des pierres tombales, déposés par des mains invisibles.
Malgré ma surprise, je n’hésite pas longtemps. Ces symboles sont connus. Des images surgissent dans mon esprit soudain en ébullition. Des photos, des cartes, des dates… Et les indices que j’ai devant les yeux, combinés les uns aux autres, me donnent un début de réponse… assez troublante… !
J’ai du mal à garder mes réflexions pour moi, mais je ne veux pas troubler le silence qui s’est installé.
Mon regard étonné se pose sur Mamie Arlette qui vient de s’arrêter. Elle se tient droite comme un piquet, le menton haut, la main posée sur le bras de maman. Quatre-vingt-cinq ans, et pas une larme. Elle regarde devant elle fixement, comme voyant au-delà de la réalité. Ma petite sœur Mari, lui tient l'autre main et lève sans cesse les yeux vers elle, inquiète. Du haut de ses dix ans, elle sent bien que ce moment est important et solennel, sans trop savoir quoi faire pour aider.
Est-ce que quelqu’un sait ce genre de chose, même adulte ?
Le gravillon crisse derrière moi : c’est Benjamin qui arrive. Treize ans, les mains au fond des poches, sa cravate de travers, il a l'air de trouver tout ça absurde et trop long.
Nous ne sommes vraiment pas nombreux. Une dizaine, en tout. Quelques visages que je ne connais pas, sûrement les seuls amis qu’oncle Daniel avait, qui sont aussi silencieux que les tombes qui nous entourent.
Des tombes bien particulières…
Plus aucun doute, nous nous trouvons dans une partie spéciale du cimetière. Celle qui est réservée aux familles juives...
Pourquoi donc oncle Daniel est-il enterré là ? Jamais je n’ai entendu parler de racines juives dans la famille ! Ça se saurait, non ?
Je cherche le regard de ma mère, mais elle ne semble rien remarquer du tout. Elle fixe ses chaussures noires vernies, perdue dans son chagrin, tenant toujours Mamie d’une main molle. Les personnes présentent sont en train de s’installer en arc de cercle autour d’un trou creusé en terre.
Mes yeux s’arrêtent sur ce qui est visiblement le caveau familial. Il s’agit d’une vieille construction de pierre, basse, usée par presque un siècle de pluies. Le marbre du fronton a noirci aux angles. La dalle est soulevée et, à côté, sur des tréteaux, attend le cercueil de mon oncle, recouvert d'une simple gerbe blanche.
En lisant le nom gravé sur la pierre, juste au-dessus de l’entrée du caveau, je secoue doucement la tête. Un nom que je n’ai jamais entendu de ma vie. Un nom à sonorité étrangère qui n’est pas le nôtre… Peut-être y a-t-il erreur ?
A côté de moi, ma petite sœur semble quelque peu perturbée également. Elle tire nerveusement une mèche de cheveux bruns que maman a soigneusement tressés ce matin. Son regard est fixé sur le mot que je viens de lire. Elle lève les yeux sur moi, tire discrètement sur ma manche, puis chuchote si doucement que je dois me pencher pour l’entendre :
― Audrey, c'est qui… Zedro…v…ski ? chuchote-t-elle en buttant sur les lettres semblant mal assorties pour une petite française de dix ans.
Je prends une grande inspiration en relevant la tête. Elle a bien lu.
ZEDROVSKI.
Au-dessus des lettres gravées, à demi effacée par le temps, il y a une étoile à six branches – l’étoile de David. Comme sur toutes les autres tombes de ce lieu. Et en dessous, deux lignes de lettres hébraïques, douces et fermées comme un secret.
Je frissonne sous mon manteau fermé, mais la pluie n’y est pour rien.
― Je ne sais pas, murmuré-je.
Je ne sais pas qui est ce Zedrovski, mais je comprends rapidement qu’il n’y a pas d’erreur. Les employés des pompes funèbres, qui attendent patiemment que quelqu’un prenne la parole, n’auraient pas pu commettre une telle faute. Ce nom appartient donc à la famille. Un inconnu dort là depuis longtemps, sous le marbre, sans que jamais personne ne nous en ait dit un mot…
Ma mère, Madeleine, le visage gonflé d'avoir pleuré dans la voiture, commence à faire un petit discours entrecoupé de sanglots Elle était assez proche de son grand frère, sans que je n’aie jamais compris pourquoi et comment ils pouvaient bien s’entendre sans presque jamais s’adresser la parole.
Pendant ce temps, Benjamin qui était resté en retrait s’approche par derrière et arrive à ma hauteur. Il remet nerveusement en place ses lunettes, ses sourcils épais sont froncés sous sa tignasse désordonnée. Distrait, il a mis un peu plus de temps, mais maintenant il a aussi remarqué les éléments étonnants de cet enterrement. Il est intelligent, rapide, et il ne supporte pas qu'on lui cache quelque chose. Il se mord le bord des lèvres et son regard fait plusieurs fois le tour des stèles sans croix, des étoiles à six branches, des galets. Lorsque ses sourcils font un bond sur son front et qu’il se tourne enfin vers moi avec des yeux ronds comme des billes, je sais qu’il a compris.
― Attends, souffle-t-il. Attends, attends... C'est... un cimetière juif, ça, nan ?
― Benjamin, ai-je murmuré en grimaçant à sa voix un peu trop forte. Pas maintenant…
― Mais Audrey… !
Il a baissé la voix, les yeux toujours écarquillés :
― Le nom, là… C'est notre caveau. C'est la famille. On est juifs, nous ?
Le chuchotement n’a pas duré longtemps, sa voix d’adolescent est légèrement montée dans les aigus en fin de phrase. Assez pour arrêter ma mère dans sa tirade et pour que les têtes se tournent vers nous.
Alors que maman semble vexée de ce qu’on ne l’écoute pas, je vois Mamie se raidir à côté d’elle. Son visage, d'habitude doux malgré les rides, est soudain devenu grave, fermé. Je lance un œillade noire à Benjamin qui se ratatine sur lui-même tout en haussant les épaules.
Je me tourne de nouveau vers Mamie : ses épaules se sont contractées ; droite qu’elle était, son dos s’est légèrement vouté, comme si elle avait pris un coup dans l’estomac. Pendant une seconde, tout son corps semble se fermer, se barricader, se transformer en une petite forteresse de chair tendue sous le manteau noir.
De sa position soudain repliée, ignorant maman qui s’inquiète à côté d’elle, Mamie lève la tête et regarde dans notre direction. Alors qu’elle était parvenue à garder un visage inexpressif jusque-là, ce sont deux yeux sans fond qui nous regardent maintenant. Je cache mes mains moites et tremblantes au fond de mes poches, honteuse sans savoir pourquoi.
Je n’oublierai jamais ses yeux... Il n’y a pas de colère dedans. Non. J’y vois de la peur. Une peur ancienne qui semble ressurgir après avoir été enfouie au plus profond de son âme.
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