Ce qui manque
Pour son concours de septembre, Le Labo des Auteurs vous invite à explorer ce qui demeure lorsqu’une chose essentielle a disparu. Une personne dont personne ne semble se souvenir. Une photographie incomplète. Un objet retiré d’une pièce pourtant fermée. Une heure effacée de toutes les horloges. Un mot absent de toutes les langues. Un souvenir impossible à retrouver. Une place laissée vide depuis si longtemps que plus personne n’ose demander à qui elle appartenait… Ce qui manque peut être une personne, un objet, un lieu, un souvenir, une émotion, une vérité ou quelque chose qui ne possède pas encore de nom. Mais cette absence ne devra pas seulement constituer le point de départ du récit. Elle devra en transformer profondément le sens. Pour cette nouvelle édition, les participantes et participants devront écrire une nouvelle complète et inédite, respectant plusieurs contraintes narratives. Les textes seront examinés anonymement par un jury selon un barème communiqué à l’avance. Tous les genres littéraires sont admis. Une seule exigence demeure : raconter une histoire achevée, maîtrisée et capable de laisser sa propre trace.
- Ouverture
- 01/09/2026 à 09:05
- Clôture
- 21/09/2026 à 23:59
- Longueur
- 2000 à 6000 mots
- Résultats prévus
- 30/09/2026 à 20:00
Votre point de départ
Consigne
Cette décision devra constituer le cœur de l’histoire : elle pourra être volontaire ou imposée par les circonstances, intime ou collective, raisonnable ou insensée. Le lecteur devra comprendre ce que le personnage risque de perdre, de provoquer ou de devenir en faisant son choix.
Le texte devra :
compter entre 2 000 et 6 000 mots ;
former un récit complet et autonome ;
présenter clairement l’enjeu auquel le personnage est confronté ;
contenir un choix irréversible qui modifie durablement sa situation ;
introduire, avant la dernière partie du récit, un élément qui prendra un sens différent à la fin ;
s’achever sans expliquer explicitement la portée morale de la décision.
Le genre littéraire, l’époque, le cadre et le point de vue narratif sont libres.
Aucune phrase imposée ne devra être intégrée. L’évaluation portera sur la construction du récit et la manière dont l’auteur ou l’autrice donne du poids au choix effectué.
Cadre
Règles
- Une seule participation est autorisée par membre.
- Le récit doit être complet, autonome et respecter le thème ainsi que l’ensemble des consignes d’écriture.
- Le texte doit être inédit : il ne doit avoir été ni publié, ni diffusé publiquement, ni récompensé dans un autre concours avant la clôture.
- Tous les genres littéraires sont acceptés. Les contenus sensibles ou destinés à un public averti doivent être signalés à l’aide des avertissements appropriés.
- Les fanfictions ainsi que les textes reprenant des personnages ou des univers protégés ne sont pas admis.
- Le texte doit être une création personnelle. Le plagiat et l’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour rédiger, réécrire ou développer tout ou partie du récit sont interdits. Les outils classiques de correction orthographique et grammaticale restent autorisés.
- La participation peut être modifiée jusqu’à la date de clôture. Après cette échéance, aucune correction, substitution ou modification du texte ne sera acceptée.
- Les participations resteront masquées jusqu’à la clôture du concours.
- L’évaluation sera anonyme. Le texte ne devra donc contenir aucun élément permettant d’identifier directement son auteur ou son autrice : nom, pseudonyme, biographie, lien personnel ou mention d’une publication antérieure.
- Les textes seront évalués selon le respect de la consigne, la construction narrative, la qualité des personnages, la maîtrise du rythme, l’originalité, la qualité de la langue et l’impact produit sur le lecteur.
- Les membres du jury ne pourront pas participer au concours.
- Les auteurs et autrices conservent l’intégralité de leurs droits sur leurs textes.
- Toute participation ne respectant pas les présentes règles pourra être écartée avant ou pendant l’évaluation. En cas de doute, l’organisation pourra demander des précisions à la personne concernée avant de prendre une décision.
- La participation au concours implique l’acceptation complète de son règlement et des décisions prises par le jury.
Valorisation
Récompense
trois romans au format poche, sélectionnés en fonction de ses genres littéraires préférés ;
le badge exclusif de gagnant du concours de septembre 2026, affiché sur son profil du Labo des Auteurs ;
la mise à l’honneur de son texte sur Le Labo des Auteurs ;
une présentation du texte gagnant et de son auteur ou autrice sur les réseaux sociaux officiels du site.
Les textes arrivés en deuxième et troisième positions bénéficieront également d’une mise en avant sur Le Labo des Auteurs et ses réseaux sociaux.
Les badges constituent une distinction honorifique liée à cette édition du concours. Il reste associé aux comptes des participants, sous réserve du respect durable du règlement et des conditions générales du site.
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1
La dame de coeur
Textes proposés
Participations 40
Une vie sans nuance
Le Sénat et l’Assemblée nationale ont adopté,
Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :
Article 1
• La nuance est abolie à compter de ce jour en application du règlement Européen du 12 juillet 2026.
Les décrets d’application paraîtront dans les semaines à venir pour les différents domaines concernés.
Ce jour-là, tout est parti en vrille. Ce texte produit en application d’un règlement européen automatiquement applicable dans tous les pays de l’Union Européenne a ruiné ridiculement la vie de chacun. Et il a été poussé en Europe par notre gouvernement biberonné depuis trop longtemps aux chaînes d’opinion en continu. Ca paraissait normal.
Je suis décorateur d’intérieur. Voilà, tout est dit. La première chose qui a été aboli, car le plus facile à mettre en application, le nuancier des couleurs. Un bureaucrate a ainsi décidé de définir la liste des couleurs autorisées sans nuance aucune. Ainsi, de mes turquoises, sienne, Klein, azur, il ne reste que bleu. De mes bordeaux, carmin, cerise, cinabre, il ne reste que rouge. Je ne vais pas tous les faire. Mais la pillule est dure à faire passer quand même. Voilà, j’arrive donc maintenant chez mes clients et je leur annonce :
« Nous allons faire une cuisine bleue, un couloir vert et des sanitaires rouges. Comment ça ? Adapter la couleur des canapés au parquet en bois ? Pas de soucis, je vous les fais en marrons. Couleur acajou ? C’est quoi ça madame ? Attention, vous pourriez bien être dénoncé pour nuancisme ! »
C’est d’un triste et pathétique. Mais bon, si cela se limitait aux couleurs. Mais non, petit à petit, tout a été décliné. N’essayez plus d’avoir une eau tempérée, non, c’est chaud ou froid. Alors bien sûr, au début, il y a eu quelques brûlures. Un décret rectificatif est vite venu régler le problème. Désormais une eau chaude, c’est 42°. Pour faire cuire les pâtes à l’eau bouillante ? Plus possible, désolé, il faut doubler le temps de cuisson. Comme les étudiants pendant la dernière crise énergétique, on fait cuire nos pâtes longtemps. S’il vous plaît, ne commencez pas à réfléchir à la nuance entre Al dente, ferme ou cuite. Désormais, c’est cuit ou pas cuit.
L’avantage de cette réforme, c’est que la langue de bois a disparu. Plus personne ne peut dire qu’il aime les étrangers quand… ils ne sont pas trop nombreux. Non, désormais c’est fermeture des frontières pour tous ou accueil de tous. C’est plus simple. Moins sujet à discussion et interprétation. Idem pour les impôts. Plus question de discuter pendant des heures s’il faut toucher progressivement aux petites retraites pour compenser les dépenses de la sécurité sociale. On a supprimé la sécurité sociale. Et transféré le budget vers les retraites. L’explication est grandiose. Seules les personnes qui travaillent suffisamment pourront se payer les soins. Donc, les pauvres ne pourront pas rester trop longtemps en bonne santé. Donc il y aura moins de petites retraites à payer. Et il n’y aura plus de trou de la sécurité sociale. Le ministre de la Santé, associé au ministre des Comptes publics ce sont régalés ce jour-là au journal télévisé.
Bref, cette longue introduction à notre monde pour vous expliquer mon dilemme. Je dois définir clairement si j’aime ma femme ou non. Évidemment, l’application de ce texte est allée jusqu’aux ménages. La question est pourtant simple. Est-ce que j’aime ma femme, avec qui je vis en union libre depuis 23 ans, oui ou non ? Si oui, je devrais signer un contrat non annulable de mariage dans les 72 prochaines heures au cours d’une croisière organisée par son CE pour régulariser tous les couples de sa boîte. Si non, je dois la quitter dans les 72 mêmes heures. J’ai reçu un petit carton d’invitation de son entreprise sur lequel elle a marqué au stylo mon nom. Ce serait presque mignon si ce n’était pas aussi absurdement administratif. Le texte :
« Est-ce que tu m’aimes ? Moi oui, alors Jérôme si toi aussi, rejoins-moi sur le débarcadère n°26 du port du Havre lundi à 09h précise. »
C’est mon prénom qui est écrit en gros. Et en-dessous, petite consigne d’organisation de l’entreprise : « Les non-époux(ses) ne sont pas autorisés à se voir avant leur décision finale afin d’éviter toute nuance liée à l’affect. Vous ferez connaître votre décision lors de votre venue ou non au débarcadère à la date et heure indiquée. »
Ils n’ont rien laissé au hasard. Voilà, où j’en suis. Est-ce que j’aime ma femme au point de vivre avec et pour elle uniquement jusqu’à ce que la mort nous sépare ? Ou est-ce que ma liberté est plus importante ?
Forcément, avec l’application de la loi, il n’y a plus beaucoup de nuances. Cela fonctionne également pour l’amour. Ainsi, impossible pour la société de reconnaître un bisexuel. Vous aimez les femmes ou les hommes. Et ça doit être noté sur votre carte d’identité s’il vous plaît. Pour ma part, ça n’a pas été difficile. J’avais questionné il y a bien longtemps mes attirances. Et aucun doute, j’aime les femmes. Cela dit, nous n’avons plus le droit d’aimer plusieurs femmes. Ni d’hésiter entre des choix de vie. Ni de tester notre compatibilité avec un ou une partenaire. Le choix doit être évident, réciproque et définitif. Toute personne qui se retrouve au pieu ou juste en contact physique avec une autre sans contrat de mariage dûment signé peut désormais être poursuivi. Je ne vous raconte même pas le boom des applications de compagnon(nes) virtuel(les). Le risque est trop grand pour la plupart de nos jeunes. Il faut s’engager, dès la première fois, avec une personne unique, pour le reste de la vie. Les projections les plus favorables de l’évolution des mariages tablent sur une diminution de 60% sur les trois prochaines années.
C’est aussi une belle solution pour combler notre déficit structurel. S’il y a moins de mariages et moins de couples physiques, il y aura moins d’enfants, donc moins de maladie infantile et de vaccins, et moins de professeurs à payer. Bref, ça semble être du gagnant gagnant.
Cela étant dit, ces réflexions ne m’aident pas à clarifier mon choix. Nous sommes quelques-uns parmi les copains à être mis au pied du mur. Selon les entreprises et les statuts, les modalités sont un peu différentes. Mais pour finir, la démarche est la même. 72h pour décider de la suite de notre vie. On décide de se retrouver pour discuter de nos décisions à venir. Précision importante, le décret ne précise pas ce qu’il adviendra de ceux qui renoncent. Est-ce que nous pourrons à nouveau trouver l’amour ou est-ce que notre choix sera définitif ?
Enfin bref. Pour moi, ça va, c’est simple, il n’y a pas d’enfant en jeu. Pour Paul et Kader, plus compliqué, ils ont respectivement 2 et 1 enfant. Le texte de loi précise quand même pour les enfants : il n’y a pas de garde alternée. C’est l’un ou l’autre des parents. Le temps de la décision, ils ont tous les deux optés pour la garde… par les grands-parents. Pour Alexandre, un autre choix devant lui. Lui, il est marié. Il n’a donc pas reçu de carton. Mais il veut divorcer. Ça fait longtemps qu’ils y pensent avec Lorraine. Seulement avec un lourd crédit sur le dos et un enfant qui nécessite des soins médicaux important, ils n’ont pas encore franchi le cap. Il doit tout de même faire un choix car après lundi, rien ne garantit que la loi autorise les divorces. Les tribunaux ont reçu une vague de courrier recommandé dans les derniers jours pour rompre des contrats de mariage. Espérons que la date de réception fasse foi. Imaginez, passer une vie entière auprès d’une personne que vous n’aimez plus. Ou mal.
Quartier général, on se rejoint au « Café d’à côté » pour discuter en ce vendredi soir. Le choix des boissons s’est également fortement rétréci dernièrement. On ne peut plus dire que l’on aime la bière rousse plutôt que la blonde. On aime la bière ou on ne l’aime pas. Alors le choix s’est rétréci dans tous les établissements : bière, vin, jus de fruit, alcool fort. A force, tout le monde s’est adapté. Chaque bar est « spécialisé ». Je me demande bien d’ailleurs comment ils font leur choix ? Peut-être que ça passe par le décret d’exemption pour la liberté du commerce. Alors quand on veut du chablis, c’est direction le bar « La bourgogne ». Quand on veut un riesling, le bar « L’Alsace ». Et au « Café d’à côté » ? Vin italien rouge, bière blonde allemande légère et gin tonic. Ça redessine la carte des bars et restaurants c’est sûr.
Les tournées s’enchaînent. A mesure de l’alcoolémie qui monte, les nuances réapparaissent. Nous sommes tous arrivés avec notre proposition d’avis. Nous savons que des délateurs traînent dans les lieux de boissons. Des personnes qui peuvent remonter aux autorités lorsque certains font preuve de nuance. Mais devant un choix aussi définitif, nous prenons tout de même le risque de discuter nos décisions.
Pour moi, en arrivant, ma décision était figée : « Je prends le bateau lundi matin ». Pour Paul et Kader, ils étaient certains de valider leur mariage avec les enfants en jeu. Seul Alexandre, qui est liée par un crédit à 25 ans, les soins de son fils et qui galère niveau travail, nous a surpris. Il nous a annoncé à son arrivée qu’il rejoindra sa femme pour la cérémonie d’officialisation de lundi matin.
Au fil de la soirée les avis se nuancent peu à peu. Je reste plutôt droit dans mes bottes. Après tout, mon mariage n’est peut-être pas le plus heureux du monde mais dans l’ensemble, il est plutôt confortable. On s’entend à peu près. On est d’accord sur la destination des vacances. Aucun de nous ne veut d’enfant. Notre avenir matériel est assuré. Je crois qu’elle m’aime bien, si elle ne m’aime pas par passion. Ça me suffit, je n’ai jamais été trop ambitieux dans aucun domaine. Je ne dis pas que je ne rêve pas un peu du grand amour et de la liberté absolue. Mais je pourrais me suffire de cette vie.
Pour Paul, au fil de la soirée, la décision penche tout doucement vers une version moins franche. Oui, il y a les enfants bien sûr. Mais le quotidien l’épuise. Quand il rentre, il sait qu’il aura droit à une prise de tête sur le choix du repas, ou les devoirs à finir, ou le programme du prochain week-end. Bref, il rêve aussi d’aventure et de liberté. Il n’est plus si certain de vouloir continuer ainsi jusqu’à la fin de son temps. C’est la même chose pour Alexandre. Et pourquoi ne pas tout envoyer valdinguer. S’enfuir loin, libre de toute contrainte. Et pour le crédit de la banque ? On verra bien si elle arrive à le retrouver dans la grotte qu’il connaît sur le plateau du Larzac.
On sourit tous gentiment à cette déclaration. Alex est incapable de vivre sans son matcha du matin, ses vernissages de galerie et son abonnement au cinéma. Lui, dans le Larzac, sans électricité, sans contact avec le système bancaire, sans connexion internet ? Je lui donne cinq jours. Au grand maximum.
Kader, comme moi, est stable. Il restera, coûte que coûte, pour sa fille. Il l’aime plus que tout. Peu importe le destin, tant qu’il la protège, il s’en contentera. Par contre, il ne comprend pas cette absurdité de décision absolue sans le moindre choix de divergence. Si pour lui tout est clair, il sait que le monde n’est ni noir ni blanc mais plutôt gris. Il craint que tout n’explose sous peu.
A mesure que nos avis deviennent de plus en plus nuancés, je vois la figure du patron qui se fige. Sa licence dépend de sa capacité à ne pas faire bistrot des avis justement. Fini le temps des philosophes de comptoir et des discussions infinies sur le meilleur joueur du monde au football. On doit arriver avec un nom et c’est tout. Alors, avant qu’il ne s’agace vraiment, après une dernière tournée de gin, je lève mon verre et tire ma révérence en souhaitant à tous un long week-end de réflexion.
De retour à la maison, je m’écroule dans mon lit sans même me déshabiller. De toute façon Hélène est chez une amie pour respecter l’obligation d’éloignement. Je m’endors comme une masse jusqu’au petit matin. Enfin, plutôt jusqu’au petit midi. A onze heure, on en est où de la journée au juste. J’ai la tête qui me lance et la bouche sèche. Pas question de faire grand-chose aujourd’hui. Direction le cinéma pour aller voir le dernier film d’action. Le cinéma aussi est le grand perdant de cette loi. Terminé le temps des méchants torturés qui peuvent justifier leurs méfaits par la douleur de leur vie passée. Terminé le gentil dont la part d’ombre le pousse vers la faute qu’il passera le reste du film à compenser. Désormais, un méchant est méchant, et un gentil est gentil. Qui dit mieux en terme de platitude ? Le cinéma d’action est le plus résilient. Ils ont raflé tous les moyens. L’avantage c’est que c’est « divertissant » et que l’intrigue est suffisamment simple pour un cerveau en pleine détresse hydrique après une soirée de beuverie.
A la fin de la séance, sur un coup de tête, après avoir spotté les conditions météo, je décide de prendre la route vers la presqu’ile de Quiberon. Quand je doute, une session de Kitesurf me remet toujours en place. Je saute donc dans ma voiture électrique. Plus d’hybride possible bien évidemment. On est thermique ou électrique, et si thermique c’est essence pour tous. Je ne sais pas ce qu’ils font de tout le gasoil en excédant. Absurdité de notre système actuel.
Arrivé sur l’autoroute, je mets en place le guidage automatique et m’endors tranquillement jusqu’à arriver dans le golf. Le paysage face à l’océan au petit matin avec le soleil dans le dos m’apaise toujours profondément. J’ai dormi comme une masse. Ca ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Aussi angoissants que soient ces choix définitifs, il faut reconnaître que les décisions sont prises rapidement. Et que l’esprit est plus libre. On se prend moins la tête quand nos choix excluent le gris.
Le vent souffle encore de la terre, et la marée se retire. Je décide de patienter en allant me balader le long de la plage. Le frais du matin me remplit d’énergie. Je sens que tout va bien se passer pour nous. Les mouettes qui volent au-dessus de mois, jouant dans le vent, ne se préoccupent aucunement des lois absurdes des hommes. Elles-mêmes vivent pleinement dans l’absence de doutes et de nuances. Il y a la faim, la fatigue, l’envie de se reproduire, la peur du prédateur et c’est tout. L’océan et sa faune a toujours cet effet sur moi. Ils m’apaisent par leur force insurmontable qui écrase la vanité de l’homme.
Après près de trois heures d’errance, je suis de retour à la voiture. Je me chauffe un petit café et les conditions étant enfin idéales, je me lance. Luttant contre le vent pour installer mon matériel, résistant aux embruns des premières vagues qui viennent me glacer, je peux enfin déployer mon aile. Le vent s’engouffre instantanément dedans. Je sens le vent qui m’emporte et m’emmène. Ça y est, je ne fais plus qu’un avec la nature. Elle me balade, me promène, me jette à l’eau et me redresse. Je joue ainsi jusqu’à épuisement de mes bras, de mon dos, de mes jambes. Rincé par toutes ces natures sauvages dans laquelle j’ai joué, je regagne la rive heureux et apaisé. Finalement, on va réussir à s’adapter à cette loi. Le monde va s’organiser mais ça pourrait ne pas être si terrible.
Je décide d’aller voir mon ami Paulo qui habite à Kermovran. Il tient un petit bar avec sa compagne. Eux aussi doivent faire leur choix avant lundi, je n’ai aucun doute sur le leur. Ils s’aiment profondément. Lorsque j’arrive, je trouve la porte fermée. Le petit bar donne sur la plage. Il est battu par le vent et le sable jour après jour, mais il n’est jamais fermé le dimanche à cette heure. J’aperçois mon ami derrière le comptoir. Je lui fais de grands signes et il m’ouvre alors sa porte, la mine maussade.
En quelques mots, il m’annonce la disparition de sa femme. Cette loi l’avait complètement détruite. Choisir une marque de bière, une sorte de vin, un seul plat de viande et de poisson, tout cela c’était trop pour elle. Alors il y a quelques jours, à l’annonce de ce satané décret concernant la vie maritale, elle a, au petit matin, laissé un mot sur le comptoir et elle est partie. Elle demandait à Paulo de lui pardonner et de ne pas essayer de la chercher car cela ne servirait à rien. Mon ami est dévasté. Il préfère penser qu’elle s’est échappée vers un ailleurs plus chantant plutôt que l’autre hypothèse. Celle de l’océan, qui emporte avec lui les soucis des Hommes et les fait disparaître à jamais.
Je bois tristement une bière avec lui. Puis, il me dit qu’il doit rejoindre ses mômes qui sont à la maison et à qui il n’a pas encore annoncé le départ définitif de leur maman. Je le quitte le cœur lourd. Mon apaisement a disparu. Chienne de vie, chienne de loi, connerie de l’homme qui veut tout maîtriser, contrôler, gérer.
Je m’achète une bouteille de vin blanc et je monte sur la dune pour noyer mon chagrin. La voiture me ramènera bien vers la maison. Alors que le soleil couchant rougeoie dans le ciel, je sens le carton d’invitation dans la poche arrière de mon pantalon. Je ne sais pas pourquoi, mais je la sors pour la regarder. Le soleil est prêt à se cacher derrière l’horizon. Je lève la carte devant mes yeux pour m’abriter des rayons et malgré tout profiter de cette ligne d’horizon qui s’enflamme.
C’est quoi, sous mon nom, en transparence ? Je regarde attentivement. On dirait quelque chose d’inscrit. Le soleil n’est plus assez fort. Je me rue vers ma voiture, allume le plafonnier et place le carton devant. Oui, je ne suis pas le premier nom inscrit sur ce satané emplacement. J’arrive à distinguer « Léo…d ». L’habitable se met à tourner autour de moi. Léonard ? Le collègue maudit, qui a essayé de me ravir ma femme il y a trois ans et avec qui elle a eu une courte liaison ? Enfin, courte, c’est ce qu’elle m’a annoncé. Léonard ?
Qu’est-ce que cela signifie ? Suis-je le numéro deux sur la liste de sa certitude ? A-t-elle essuyé un refus de sa part ? Lors de cette « incartade » de quelques semaines, elle m’avait avoué que c’est sa liberté de penser, de vivre, d’être qui l’avait séduite. Elle me reprochait notre vie trop calme et pantouflarde. Je ne suis pourtant pas responsable de son amour dévorant pour la musique classique et de ma passion pour les films. D’après ses dires, elle avait eu l’impression, à l’aube de ses 40ans d’étouffer, de ne plus trouver la force d’affronter chaque nouvelle journée à mes côtés. Pendant leur liaison, je l’avais effectivement trouvée changé. Rayonnante et heureuse auraient même pu convenir. Je pensais que c’était dû à notre changement de situation. Après des années à bégayer dans la profession, j’avais enfin finalisé plusieurs projets qui nous avaient permis de nous installer dans un confortable 5 pièces de 200m² en plein cœur du Havre, dans un immeuble moderne, sans crédit ni soucis, notre avenir semblant assurer par ma renommée désormais établie.
Elle était rentrée un jour en pleur à la maison. Toute l’histoire de sa romance passagère était sorti d’un coup de sa bouche pour s’étaler là, devant moi. Que pouvais-je faire ? J’ai toujours été un homme tiède. J’ai joué la jalousie, un peu, pour faire le minimum syndical comme on dit. Dans la mesure où elle m’avait affirmé que c’était terminé, pourquoi s’en faire. Nous allions retourner dans notre routine assez confortable.
Mais là, ça change tout. Trois hypothèses possibles : elle s’est trompée en écrivant le nom de son « grand amour » mais il n’y a plus de liaison entre eux, leur liaison dure encore et elle a écrit son nom par réflexe et de remords elle l’a gratté pour remettre le mien, dernière hypothèse, elle lui a envoyé cette carte qu’il a refusé d’emblée et de peur de se retrouver seule elle a rajouté mon nom.
Alors, pour vous, quelle est la meilleure ou la moins pire des hypothèses ? Tout cela tourne et retourne en moi. Le soleil s’est depuis longtemps couché. Je suis assommé. Par les embruns de la mer, par les nouvelles de mon pote, par l’alcool que j’ai consommé, et par cette nouvelle qui n’en est pas une. Et cette satanée nuance qui a disparu. Je hurle dans ma voiture : « Je fais quoi moi là-dedans ! ».
Dans tous les cas, la solution n’est plus si évidente et le temps passe. Si je veux pouvoir choisir, je dois malgré tout rentrer. Je lance donc ma voiture en conduite automatique vers le Havre. Six heures de trajet me sont annoncés. Arrivée prévue à 07h au petit lever du jour.
Bercé par le ronronnement des moteurs électriques et de la bande de roulement, mon esprit vagabonde sur les routes de souvenirs de ma vie. Les choix que j’ai fait seul. Les choix que l’on a fait à deux. L’absence de décision quant aux enfants : c’est trop tôt, je ne sais pas, pas cette année, bon ben c’est trop tard. Les aventures qui m’ont tendu les bras et que je n’ai pas saisie. Le sommeil s’empare de moi par surprise.
Je suis réveillé par l’alarme automatique de ma voiture : « Vous êtes arrivés ». Oui, je suis arrivé. Sur le port du Havre. A quelques centaines de mètres de cet embarcadère. Je ne sais pas. Un café m’accueille. Ici, dans ce bar, le choix s’est porté vers des cafés longs. J’ai de la chance, je déteste les bars qui ont choisi les cafés courts. Ils sont toujours trop amers et ils me dégoûtent plus qu’ils me réveillent.
Je laisse le soleil s’élever lentement et me réchauffer. L’heure approche. J’ai regardé sur mon téléphone. J’ai 10 min de trajet vers la voiture et une nouvelle vie inconnue et effrayante ou 10 min de trajet vers l’embarcadère et la suite d’une vie confortable tâchée par le mensonge. 08h45. Je paye le café. Je me lève. Ma décision est prise. Dix minutes plus tard, fin de la nuance sur ma vie de couple.
La rivière qu’elle n’a jamais dessinée
Morgane passe une main sur son œil enflé. L’énième coquard. Elle a arrêté de les dénombrer depuis longtemps. De toute façon, cela ne sert à rien de se torturer l’esprit en les comptabilisant. Heureusement, il n’y a plus de miroir depuis la dernière altercation. Brisé. Tout comme sa vie. Elle lutte pour contenir ses larmes. Se force à esquisser un sourire, car quelques pas plus loin, son fils la dévisage, intrigué.
Elle inscrit la date du jour sur son calepin, puis le cache sous le matelas, le regard tourné vers son petit Hugo. Il est en train de s’amuser avec une voiturette rouge. Morgane essaie de dissimuler sa douleur. Sa honte. Elle ne laisse jamais couler ses larmes quand son cher époux fait de son corps un punching-ball. Pas un seul cri. Aucun gémissement ne franchit ses lèvres. Elle sourit et encaisse, pour que son Hugo croie toujours que ce n’est qu’un jeu d’adultes. Tout comme celui qu’ils font la nuit. Quand son mari descend au sous-sol pour qu’elle puisse accomplir son devoir d’épouse.
« Il ne m’a pas ratée, ce salopard ! Six ans que ça dure… Il n’y a plus d’espoir. »
Pourtant, tout avait commencé comme un conte de fées ! Restos hors de prix, hôtels de luxe, vacances de rêve. Elle avait succombé rapidement aux charmes de Nicolas. Grand, séduisant, drôle et chef d’entreprise. Le jour de leur mariage avait été le plus beau jour de sa vie et la naissance de Hugo l’apogée de son existence en tant que femme.
Nicolas était son âme sœur. Morgane se souvenait de leurs dimanches matin, lorsqu’il préparait le café en chantant faux dans la cuisine et venait la réveiller avec l’odeur du pain grillé. Il riait beaucoup, surtout lorsque Hugo, encore petit, essayait de l’imiter. Morgane croyait que ce bonheur allait durer toute une vie. Pourtant, un matin quelconque, sans crier gare, son mari avait complètement chaviré. Il s’était mis en tête que leur fils souffrait de la maladie des enfants de la lune. Tout ça à cause de quelques taches de rousseur. Et ce fut le début de la fin. Interdiction pour son bébé de quitter la maison. Pour elle aussi. Le sous-sol s’était alors imposé comme une évidence dans son cerveau tordu. Elle ne parvenait pas à déterminer le moment exact où son amour pour Nicolas s’était transformé en peur. Peut-être était-ce justement cela qui lui faisait le plus mal : l’homme qui les enfermait aujourd’hui avait autrefois été celui auprès duquel elle s’était sentie en sécurité.
Le verrou en fer glisse lourdement et la porte s’ouvre à nouveau. Elle demande à Hugo d’aller se cacher dans le placard, comme d’habitude. Il croit toujours que c’est un jeu.
— Faut pas que papa te voie ! Comme ça, on gagne des bons repas et de la craie de couleur. Tu aimes la craie, n’est-ce pas, mon chéri ?
Le petit ne fait pas d’histoires. Il obéit, même si du haut de ses sept ans il commence à avoir des doutes sur ce que sa mère lui raconte. Mais de toute façon, il n’aime pas les jeux des adultes. Alors, il se recroqueville dans sa cachette, les yeux fermés et les mains plaquées sur ses oreilles. Fort. Exactement comme sa maman le lui avait appris.
« Quand on finira de recouvrir tous les murs de nos dessins, on pourra aller dans l’autre monde » lui répète-t-elle sans cesse. « Dans mon monde à moi. »
Mais il croit de moins en moins à ses affabulations. À part eux trois, il n’a vu personne d’autre, alors que sa mère lui assure qu’il y a des milliards d’humains dehors. Et des animaux. Plein. Il a oublié leurs noms, mais il y en aura des gentils et des méchants, des grands et des petits. Des arbres aussi. Et de vraies voitures comme la sienne mais beaucoup plus sophistiquées. Il sait bien que sa maman lui ment. Ce monde dont elle lui parle est inventé de toutes pièces, il en est conscient, mais il a envie de lui faire plaisir. Il voit bien comme ses yeux pétillent quand elle se met à parler de son monde rêvé. Et de Black Pearl, un supposé chaton noir qu’elle aurait adopté avant de tomber enceinte. Si les chats existaient pour de vrai, ça se saurait. Alors, il fait semblant de la croire et il dessine. Il recouvre les murs, avec abnégation. Des arbres verts, des chats noirs ou blancs, et des voitures de toutes les couleurs. Apparemment, il y aurait un ciel au-dessus de tout ça. Il serait bleu. Mais c’est quoi au juste, le ciel ? Elle lui avait expliqué, mais il n’avait pas très bien compris. Même s’il reste persuadé qu’il s’agit là d’un autre mensonge, il aime bien ce monde que sa mère imagine, car il est plein de couleurs. Les murs de leur chambre sont plus gais depuis qu’ils les recouvrent de ce monde à elle.
Nicolas descend les marches, les bras chargés : une bouteille de vin et trois bols de nouilles. C’est sa façon de s’excuser. Sur le plateau il y a même un gâteau, des bougies et une boîte de craies de couleurs assorties. Il ne dit jamais « Pardon ! » ou « Excuse-moi ! ». Jamais un « Je suis désolé » n’est sorti de sa bouche. Morgane tente de cacher tant bien que mal son visage abîmé, mais il l’en empêche et la couvre de compliments. Elle sait qu’il ment. Qu’elle n’est plus belle. Ni attirante. Réduite à l’état d’animal sauvage. À sa merci.
L’homme exige de voir son fils. Morgane hésite. Elle essaie de lui éviter au maximum la présence de son père. Mais ce soir, elle n’aura pas le choix. Hugo les rejoint, content. Lui, il aime son père. Elle bouillonne de l’intérieur et croise les doigts pour que ça ne déraille pas. Nicolas tient des propos incohérents. Sa femme comprend qu’il a ingéré bien plus que de l’alcool avant de descendre. Les mains moites, elle sert une assiette à son fils. Son cœur menace de sortir de sa poitrine. Elle s’efforce pourtant de rester calme. Toujours le sourire aux lèvres ! Le gâteau semble ravir son petit. Au moins ça ! La soirée touche à sa fin, dans le calme. Pour une fois…
« Il va falloir qu’on foute le camp d’ici. Cela ne peut plus durer. Bientôt mon Hugo va commencer à comprendre les choses. Il faut que ça cesse. Les neuf bougies, il peut se les mettre là où je pense. Neuf années de mariage. Plutôt de cauchemar, oui ! »
Elle referme son journal intime et s’apprête à se coucher. Hugo est déjà allongé sur son matelas de fortune. Ou d’infortune.
— Maman, tu me racontes une histoire de ton monde ?
Attendrie, elle sourit et s’assoit près de lui.
— Quand j’avais ton âge, commence-t-elle, j’adorais aller pêcher avec mon grand-père. On passait nos après-midis au bord de la rivière juste derrière la maison. Ça grouillait de poissons dans le coin.
— Ça veut dire quoi aller pêcher ? l’interrompt-il. C’est quoi une rivière ? Ça ressemble à quoi les poissons ?
Sa mère répond patiemment à toutes ses questions. Sous son regard curieux, elle griffonne une sorte de truite sur l’un des murs, pour préciser l’image.
— Il est drôle cet animal ! Comment fait-il pour marcher ? Tu as oublié de lui faire les pattes.
— Il nage dans l’eau, explique sa mère.
— Mais tu n’as pas dessiné la rivière, proteste Hugo.
— On le fera tous les deux demain, mon ange, tu veux bien ?
Il acquiesce. Il n’aime pas la contrarier. Elle est si douce. Si attentionnée à son égard.
— Bonne nuit maman ! Je t’aime ! Et j’aime beaucoup ton monde à toi !
Il préfère raconter un joli mensonge pour lui arracher un sourire. Un vrai, pour le coup ! Elle le borde et l’embrasse affectueusement. L’humidité de cette pièce l’inquiète. Depuis quelque temps, Hugo souffre de quintes de toux interminables. Mais son père refuse de l’emmener consulter. Depuis qu’elle a essayé, la dernière fois, de faire passer un appel à l’aide sur un bout de papier, il ne prend plus aucun risque. Alors, pour le soigner elle doit se contenter du Doliprane et du Pediakid. Des sirops que Nicolas peut acheter sans ordonnance.
Hugo s’endort paisiblement, et cette nuit-là il rêve d’un poisson à quatre pattes. La rivière n’existe pas, bien sûr. Il le sait bien. Sa mère a encore inventé un mot bizarre avec une explication tordue. De l’eau qui sort de nulle part et qui coule d’elle-même... n’importe quoi ! Pfff !
Morgane ferme les yeux et essaye de retrouver le dehors. Dehors, il y a des choses dont elle commence à oublier jusqu’au nom. C’est peut-être cela, le pire. Pas de ne plus les voir, mais de ne plus être certaine qu’elles avaient existé. Ce sont les détails qui lui manquent le plus : l’odeur de l’herbe après la pluie, la délicatesse d’un flocon de neige, le vent dans ses cheveux. Elle se rappelle aussi la lumière du matin, celle qui entrait par les fenêtres de sa chambre et dessinait des rectangles dorés sur le parquet.
Morgane craint qu’un jour ces souvenirs s’effacent. Alors elle les raconte à Hugo, même si, pour lui, ces choses n’ont aucun sens. Elle veut s’assurer qu’ils restent vivants dans la tête d’Hugo, en attendant qu’un jour il puisse les voir de ses propres yeux.
La lourde porte s’ouvre pour la troisième fois en l’espace de quelques heures. Le cœur de Morgane se serre brutalement. Une vive douleur lui traverse la poitrine. Elle connait très bien la suite. Pourtant, elle avait espéré y échapper ce soir. Nicolas s’approche en titubant, une paire de menottes à la main. Au cas où il viendrait à s’endormir après leurs ébats. Il ne prend aucun risque.
Morgane le toise quelques instants, puis lui demande la permission d’aller dans la salle de bain pour se préparer. Il accepte et en profite pour s’allonger sur le lit. Son jean et son pull s’écrasent aussitôt au sol. Il est prêt. De derrière la porte, sa femme lui jette un regard furtif. Il l’écœure.
« C’est pour ce soir, chéri ! »
Morgane s’agenouille et empoigne un morceau de verre, bien pointu. Le dernier vestige de son miroir cassé. Dissimulé sous la baignoire depuis un certain temps. Le temps de se faire violence. De vaincre cet amour malsain envers un homme devenu son bourreau. De surmonter la culpabilité. Pour ce qui est des remords, elle verra ça plus tard. À présent, elle doit se concentrer. Car si elle échoue ce soir, si sa main tremble, si le geste rate, c’est la fin. Elle a déjà vu ce dont il est capable pour moins que ça. Mais ce n’est plus elle qui compte. C’est le temps qu’il reste à Hugo avant que ce monde-là ne devienne, pour de vrai, le seul monde qu’il connaîtra à jamais.
Elle reste quelques secondes, immobile, à fixer son visage déformé par le reflet du verre. Elle aurait voulu y retrouver la jeune épouse qui croyait autrefois que l’on pouvait aimer quelqu’un toute une vie. Mais ce n’est que l’ombre d’une femme épuisée que ce tesson lui renvoie. Alors, elle le camoufle sous sa nuisette et se dirige vers Nicolas à pas de danse. L’homme tend les bras pour l’accueillir. Au même instant, elle tend la main pour lui trancher la gorge. D’un coup net. Il n’émet aucun son. Un gargouillement tout au plus. Le sang gicle sur le mur et engloutit le poisson qu’elle avait dessiné quelques minutes auparavant. Comme une rivière.
Tout d’abord, c’est l’incrédulité. Quelques secondes s’égrènent avant que la panique ne l’arrache à cette scène sanglante. Elle enveloppe Hugo, encore endormi, dans une couverture et quitte précipitamment les lieux. Direction : le ruisseau. Ses jambes ne la soutiendront pas longtemps. Elle court à perdre haleine, mais quelqu’un les poursuit. Bientôt, il va les rattraper. Ou alors, c’est la panique qui crée cette sensation. L’effroi lui glace le sang.
Morgane dépose Hugo sur l’herbe et se retourne. Prête à tuer à mains nues, s’il le faut !
Puis elle tombe à genoux.
— Mon Dieu, Black Pearl ! Tu m’as foutu une de ces trouilles ! chuchote-t-elle, soulagée.
Son vieux compagnon se frotte à ses jambes et frétille de la queue. Elle le caresse, puis s’arrête, étourdie, comme si son corps ne savait plus quoi faire de cet espace immense autour d’elle. Au-dessus, le ciel semble beaucoup plus grand que dans ses souvenirs.
Soudain, les sens du petit garçon se réveillent. Une odeur d’air frais. Inconnue. Le bruit d’une eau qui coule. Étrange. Quelques rayons de soleil sur son visage. Exquis.
Hugo ouvre difficilement ses yeux. Les premières lueurs de l’aube empourprent le ciel. Penchée au-dessus de lui, sa mère lui offre le plus beau des sourires. Celui de l’espoir !
— Bonjour, mon ange !
Lové sur son ventre, Black Pearl se met à ronronner, doucement.
— Maman ! Regarde ! Les chats existent pour de vrai ! s’extasie Hugo, en attrapant la petite boule de poils de ses mains frêles. Ton monde à toi, aussi ! enchaîne-t-il, émerveillé.
— Notre monde, mon chéri, rectifie sa mère en murmurant, avant de le couvrir d’une myriade de baisers.
La Convocation
Il marqua un temps d’arrêt. En la retournant, il ne vit aucune adresse d’expéditeur.
Il l’ouvrit.
C’était une lettre officielle. Du moins, ça y ressemblait. L’objet en haut criait : « CONVOCATION ».
Il la lut.
« Monsieur Garret,
Nous vous confirmons votre rendez-vous du lundi 3 juin à 15 h 00 à l’adresse indiquée ci-dessous.
Votre présence est requise car obligatoire.
Une indemnité compensatoire généreuse sera versée aux participants à l’issue de la procédure.
Nous vous remercions de vous présenter muni d’une pièce d’identité ainsi que de votre carnet de santé.
Cordialement,
L’Office central des affaires courantes. »
Il la jeta.
Il ne voyait absolument pas de quel rendez-vous il s’agissait. Ni ce que c’était que « L’Office central des affaires courantes ». Ça devait être une arnaque, tout simplement. La lettre, froissée en boule, reposait désormais en haut de la poubelle et serait ensevelie très rapidement.
Il prépara ses affaires, partit au travail et n’y pensa plus.
Mais une semaine plus tard, il reçut une nouvelle enveloppe. Toujours sans logo ni expéditeur.
Il l’ouvrit.
L’objet, cette fois, était : « CONVOCATION-RELANCE ».
Il lut :
« Monsieur Garret,
Nous vous rappelons votre rendez-vous du lundi 3 juin à 15 h 00 à l’adresse indiquée ci-dessous.
Votre présence est requise car toujours obligatoire.
Une indemnité compensatoire généreuse sera versée aux participants à l’issue de la procédure.
Nous vous remercions de vous présenter muni d’une pièce d’identité ainsi que de votre carnet de santé.
Cordialement,
L’Office central des affaires courantes. »
Cette fois, il fronça les sourcils. Les arnaques par messages ou courriers s’accompagnaient rarement de relances nominatives. C’étaient la plupart du temps des lettres types distribuées dans toutes les boîtes aux lettres. Mais ici la lettre lui était personnellement adressée et, surtout, quelqu’un derrière savait visiblement qu’il n’avait pas donné suite au premier courrier. Et ça, ça ne lui plaisait pas.
Il emporta la lettre avec lui au travail. Manutentionnaire, il passa la matinée à déplacer des chariots. Au moment de la pause, Burke, qui avait apporté une boîte de beignets, en proposa un à Paul :
« Un beignet ?
— Non, merci.
— Ton diabète ?
— Oui. »
Il profita du moment de répit pour sortir la lettre de sa poche et la montrer à ses collègues. Personne ne savait quoi en penser, sauf Jenny, la seule femme de l’équipe :
« Ça me dit quelque chose. Je crois que ma belle-sœur en a reçu une aussi. Je crois que c’étaient des examens médicaux de routine, le genre de truc où de temps en temps le gouvernement demande à des médecins de vérifier sur un échantillon de la population que les administrés se portent bien. Un peu comme à la loterie, sauf que là tu ne gagnes rien d’autre que des doigts dans tes trous.
— Et au final, elle en a retiré quoi, ta belle-sœur ? Elle était malade ?
— Non, il me semble qu’ils ne lui ont rien trouvé. Elle se porte toujours très bien, en tout cas. Enfin, je dois avouer que ça fait quelque temps que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Mais la dernière fois que je l’ai vue, elle se portait comme un charme.
— C’était quand ?
— Que je l’ai vue ? Euh… il y a un peu plus de six mois, je crois. On n’est pas très proches, je l’ai toujours trouvée un peu à la marge, avec sa passion des chapeaux à fleurs. Mais ça a dû lui passer, car la dernière fois elle n’en portait pas. Et d’ailleurs elle disait toujours que…
Mais Paul n’écoutait plus les bavardages de Jenny. Un examen médical. Pourquoi faire ? Il avait déjà son toubib. Le docteur Morris faisait largement l’affaire, même si Paul, rarement malade, ne le voyait pas souvent. Paul contrôlait parfaitement son diabète depuis des années, comme un grand.
En revanche, son dos le tirait un peu ces derniers temps. Le gros convoi de la semaine avait été particulièrement lourd. Il ne se sentait pas mal au point de consulter, mais il se dit que ce serait l’occasion d’y aller pour son dos et pour la lettre. Il prendrait rendez-vous en rentrant.
Quelques jours passèrent et il se rendit à sa consultation. Le docteur Morris plaisanta sur le fait qu’il ne le voyait pas souvent, que c’était une très bonne chose, lui examina le dos, ne trouva rien d’inquiétant et, alors qu’il rédigeait sa facture, Paul lui sortit la lettre.
« J’en ai reçu une première et celle-ci, c’est la deuxième. Ça vous dit quelque chose ? »
Le médecin parcourut la lettre d’un œil neutre, puis la redonna à Paul en lui disant simplement : « Oui, ça arrive. Parfois un heureux élu touche le gros lot et se voit délivré une convocation de ce genre. Vous pouvez y aller : ils ne vous feront pas grand-chose à part prendre votre tension, votre température, vous poser quelques questions sur votre mode de vie, si vous dormez bien, si vous avez du cholestérol, etc.
— Et pour l’indemnité ? Ils parlent dans la lettre d’une indemnité versée aux participants.
— Effectivement, et c’est plus rare. Mais il arrive parfois que pour compenser le dérangement, les patients reçoivent un dédommagement. Il y a des gens au gouvernement qui tiennent vraiment à leurs statistiques et qui veulent motiver le citoyen lambda à aller se faire examiner chez le bon docteur.
— Et le groupe ? « L’Office central des affaires courantes. » Jamais entendu parler.
— Moi non plus, mais ça doit être une des succursales de la branche recherche médicale ou quelque chose de ce genre. C’est une administration très vaste, le gouvernement en est plein. Moi-même je ne les connais pas toutes. Il doit y en avoir des dizaines. Certaines sont toutes petites car elles ne jouent qu’un rôle très limité. Celle-ci doit en faire partie. Si ça se trouve, elle n’a pas d’autre fonction que la collecte d’informations.
— Si tout est normal pour vous, alors…
— Oui, c’est comme votre dos : vous pouvez dormir tranquille, tout va bien.
Paul remercia le médecin et repartit chez lui rassuré, mais pas beaucoup plus informé.
La date du 3 juin approchait. Paul hésitait. Il voulut se renseigner encore un peu. Non pas qu’il n’ait pas confiance en Morris, mais parce que si des gens voulaient aller le palper sous la ceinture, il tenait à savoir à quel genre de blouses blanches il allait avoir affaire.
Il trouva assez facilement le site internet. Mais en dehors de la page d’accueil on ne peut plus banale (un simple titre sur fond gris), il n’y avait qu’un seul onglet intitulé « présentation » et quelques informations de contact.
L’Office central des affaires courantes annonçait : « Une équipe compétente et chaleureuse vous accueille dans l’un des meilleurs centres d’examen de tout le pays. Notre personnel hautement qualifié saura répondre à toutes vos questions. Nous vous attendons avec impatience. »
C’était tout.
Paul releva le numéro de téléphone inscrit en bas et décida d’appeler.
Au bout de la deuxième sonnerie, une voix féminine décrocha :
« Office central des affaires courantes, que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour, je vous appelle car j’ai reçu une de vos convocations.
— Bonjour monsieur. Votre nom, s’il vous plaît ?
— Garret.
— Je vous demande un petit instant, monsieur Garret… ah voilà, je vous ai trouvé. Oui, tout à fait, vous avez rendez-vous le 3 juin à 15 h 00, c’est bien ça ?
— Euh, oui… mais je n’ai jamais pris de rendez-vous.
— Je comprends parfaitement, monsieur Garret. Nous avons pris cette initiative pour vous, car vous faites partie de l’échantillon sélectionné parmi la population. D’ailleurs, nous avons le plaisir de vous informer que votre participation est parfaitement conforme à nos attentes. Avez-vous des questions ?
— Vous allez me faire quoi ?
— L’ensemble des procédures nécessaires à votre prise en charge.
— Et c’est tout ?
— Nous vous assurons que vous n’aurez droit qu’à ce qui vous est nécessaire et que votre prise en charge sera faite dans les meilleures conditions possibles.
— Et pour… le… vous savez… le paiement ?
— L’indemnité forfaitaire sera calculée sur la base d’un ensemble de paramètres établis au moment de votre examen. Comme celui-ci n’a pas encore eu lieu, je ne saurais vous indiquer maintenant à combien cela s’élèvera.
— Et si je ne veux pas ?
— Si vous ne voulez pas quoi, monsieur Garret ?
— Venir.
— Les personnes sélectionnées sont normalement reçues à la date indiquée sur leur convocation.
— Mais comment m’avez-vous trouvé ? On ne s’est jamais rencontrés.
— Les critères de sélection relèvent d’un autre service, monsieur Garret.
— Ah bon. Eh bien… je vais y réfléchir.
— Entendu, monsieur Garret. Avez-vous d’autres questions ?
— Et pour mon travail ? Je suis censé charger ce jour-là et je doute que mon patron me laisse prendre congé comme ça.
— Nos services ont déjà pris contact avec votre patron, monsieur Robert Duvally. Votre absence a été validée.
Robie n’était pas le genre à autoriser facilement ses gars à s’absenter. Paul avait du mal à en croire ses oreilles. Mais vu que la secrétaire semblait connaître son patron, c’est que c’était vrai.
— Eh bien… c’est tout bon pour moi. Bonne journée.
— Bonne journée, monsieur Garret. »
Il raccrocha.
Et le 2 juin, il reçut une nouvelle lettre, identique à la précédente. Une nouvelle relance.
« C’est bon, j’irai », grogna-t-il. Effectivement, il irait. Au moins pour ne plus recevoir ce satané courrier.
Le jour J arriva.
Paul se gara sans difficulté : le parking était vide. Il n’était jamais venu ici mais il avait trouvé sans trop de mal. Heureusement que l’adresse était précise, car le bâtiment administratif était enfoncé dans un bloc d’immeubles. Ça ressemblait à un gros paquet de bureaux tous agglutinés les uns aux autres.
Il rentra par la porte 23, celle qui était indiquée sur sa convocation. La lettre dans la main, il s’avança jusqu’à l’accueil où siégeait une femme blonde entre deux âges, ni laide ni jolie.
Il s’éclaircit la voix :
« Euh… bonjour, je suis monsieur Garret et j’ai rendez-vous à 15 h 00. »
La femme leva les yeux de son écran et lui sourit.
« Bonjour, monsieur Garret. Toute l’équipe vous souhaite la bienvenue. Puis-je voir votre carnet de santé et une pièce d’identité, s’il vous plaît ? »
Paul lui tendit les deux.
« Merci, dit-elle. »
Elle pianota un peu sur son ordinateur.
« Tout est en ordre. Vous pouvez aller vous asseoir en salle d’attente. Une infirmière va venir vous prendre en charge.
— D’accord… Merci. »
Il alla s’asseoir sur un des sièges vides (ils l’étaient tous) de la salle qu’elle lui avait indiquée. Tous les murs étaient blanc crème, sans aucune trace ni impureté. Une musique douce arrivait à ses oreilles mais c’était le genre de musique qu’on entendait dans les ascenseurs, générique au possible. Quelques revues étaient posées sur une petite table en bois et il en prit une, mais ne la lut pas. Il se sentait un peu nerveux.
De plus en plus nerveux même.
« Monsieur Garret ? »
Il leva la tête et vit dans l’entrée une autre femme blonde, jeune et jolie cette fois. Elle lui fit un sourire et lui dit :
« Si vous voulez bien me suivre, s’il vous plaît. Nous allons nous diriger en salle d’examen. »
Il la suivit dans de longs couloirs qui se ressemblaient tous. Des plaques défilaient sur les portes.
Salle d’examen 17.
Annexe 53.
Laboratoire 4.
Unité B.
Ces mots ne lui évoquaient rien et, au bout d’un moment, il fut complètement perdu.
Il avait mille questions au bout des lèvres, mais sa gorge serrée refusait de s’exprimer.
La jeune femme ne dit pas un mot avant d’arriver enfin devant une porte indiquant : Salle d’examen 28.
« Allez-y, entrez et installez-vous sur le lit, s’il vous plaît. »
La pièce était grande, avec des murs verts comme on en voyait dans certaines salles d’opération. Ce qui était davantage un brancard qu’un lit trônait au beau milieu. Une lampe l’éclairait au-dessus. À côté du lit se trouvait un petit chariot en métal. Dessus était posé ce qu’il reconnut comme un thermomètre électronique, un tensiomètre et une boîte de gants jetables en latex. Aucun autre instrument ni appareil médical présent dans la pièce n’indiquait à Paul quel genre d’examens on allait lui faire passer en plus.
Guidé par la main de l’infirmière posée sur son coude, il se laissa mener et s’assit. Elle lui annonça ensuite :
« Nous allons commencer par quelques examens de routine. Je vais prendre votre température, votre tension, vous poser quelques questions et effectuer une palpation. Vous avez compris ?
— Oui. »
Elle lui mit le thermomètre dans l’oreille. Puis elle le retira quand l’instrument se mit à sonner. Toujours souriante, elle lui montra ce qu’affichait le cadran : 37,5 °C.
« Maintenant, la tension. »
Elle lui posa le brassard et commença à pomper. L’instrument lui serra le biceps mais sans forcer. Puis la pression se relâcha et elle le dégrafa.
« Votre tension est bonne. Maintenant, dites-moi : avez-vous des antécédents médicaux ? Des problèmes particuliers ?
— Je fais un peu de diabète, mais rien de très grave. Je prends parfois un comprimé que me prescrit mon médecin et je fais attention à ce que je mange.
— C’est parfait. Maintenant, je vais vous palper. Enlevez votre chemise et allongez-vous. Je commence par l’abdomen. »
Elle posa ses mains sur son ventre et le palpa rapidement. Paul commençait à se détendre. Finalement, ça ressemblait parfaitement à ce que lui faisait parfois le docteur Morris.
« Maintenant, je vais palper vos mollets pour vérifier que tout va bien. Vous pouvez garder votre pantalon. »
Elle passa ses mains rapidement sur ses jambes et ne sembla rien trouver d’anormal.
« Bien. Maintenant, les bras. »
Elle se déplaça près de son épaule. Mais au lieu de lui toucher le bras comme il s’y était attendu, elle saisit quelque chose en dessous du brancard et lui dit :
« Je vais maintenant installer le dispositif de maintien, monsieur Garret. Ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal. Votre examen nécessite de ne pas bouger.
— Bon Dieu, qu’est-ce que vous allez me faire ? répondit-il, allongé, le cœur battant un peu trop fort à son goût. »
Il commença à trembler comme une feuille.
« Procédure normale, dit-elle sans cesser de sourire. »
Et d’une main ferme mais douce, elle lui sangla le bras. Cette fois, le serrage était fort.
« Mais que ?… »
Elle ne répondit pas.
Puis elle immobilisa l’autre bras.
Paul tira instinctivement sur les attaches. Elles ne cédèrent pas.
« Je… je voudrais descendre ! S’il… s’il vous plaît, laissez-moi descendre ! Je veux m’en aller. »
Elle ne répondit pas.
Elle lui immobilisa les chevilles.
« Je vais vous laisser maintenant, monsieur Garret. Le docteur va venir vous examiner. »
Elle ressortit par là où ils étaient entrés et ferma la porte derrière elle. Des secondes interminables passèrent. Il fixait intensément la sortie. C’est alors que Paul entendit une autre porte s’ouvrir. Une qui se trouvait à l’opposé, dans le fond. Il tourna la tête dans cette direction.
Il vit entrer le médecin. Ses chaussures noires étaient impeccablement cirées, son pantalon beige était sans plis, sa longue blouse blanche flottait autour de sa chemise bleue que chevauchait un stéthoscope. Puis les yeux de Paul remontèrent jusqu’au visage. Au bout de quelques instants, les yeux écarquillés, il hurla.
Le visage était humain. Des cheveux noirs bien coiffés, des yeux noisette, des oreilles, un nez.
Normal.
Enfin presque.
Le visage était humain, à l’exception de la bouche.
Au lieu de lèvres, il y avait une sorte d’appendice qui naissait sous les narines et qui descendait avant de remonter légèrement.
Comme une trompe.
Ou un tentacule.
À son extrémité, se trouvait bien une bouche.
Ou plutôt une ventouse grosse comme un poing. Des palpitations l’agitaient dans un rythme lent. Au centre de l’orifice, Paul crut distinguer une forme fine et pointue. Comme un dard. Ou une aiguille.
Elle se tendait maintenant dans sa direction.
L’homme en blouse s’approcha sans un mot. D’ailleurs, pouvait-il parler ?
Paul le fit pour lui. Ou plutôt, il hurla.
Il essayait de se débattre, mais les sangles le maintenaient solidement. Il avait beau tenter de se dégager en se tournant à droite puis à gauche, il ne bougeait pas d’un pouce.
Il était parfaitement attaché. Parfaitement maintenu.
Le « docteur » s’approcha du bras de Paul. Puis, avec ses deux mains, il le tourna légèrement de manière à exposer la saignée.
Le monstre baissa la tête.
Paul sentait son sang pulser dans son bras.
Il voyait s’approcher la (trop longue) aiguille qui allait lui rentrer dans la chair.
La ventouse se posa sur la saignée avec un bruit de succion.
La pointe vint le mordre et la douleur initiale de la pénétration s’intensifia jusqu’à devenir insupportable. Il hurla. Tous ses nerfs se réveillèrent de douleur : ce n’était pas que son bras, c’était tout son corps qui souffrait.
L’aiguille restait dans sa chair et semblait aspirer quelque chose. Il voulait s’enfuir mais ne le pouvait pas.
Ça durait.
Son bras pulsait au rythme de la succion, l’aiguille toujours plantée dans sa chair.
Une crampe survint, aussi douloureuse que la piqûre. Il voulait bouger. Partir.
Il supplia.
Silence en réponse.
Il pleura.
Silence aussi.
Au bout d’une éternité, l’aiguille se retira enfin. Ce fut douloureux : il sentit ses chairs suivre le mouvement de retrait. Ça fit mal. La dernière sensation vint lorsque l’aiguille quitta enfin sa peau. Il ne sentait plus son bras, engourdi et meurtri. Il avait l’impression d’avoir été vidé. Son cœur battait à fond et il pensa mourir. Il aurait bien voulu. Sa respiration était haletante. La sueur collait sur son front.
Un bruit. Une porte qui s’ouvre.
La voix de l’infirmière. De retour.
Il ne distinguait plus grand-chose : la douleur lui envahissait le crâne et lui brouillait les yeux.
Il ne percevait plus que des voix au loin.
Elle parla :
« Celui-ci répondait donc aux critères ?
— Oui.
— Je transmets l’échantillon ?
— Comme prévu.
— Cela devrait améliorer le résultat.
— Sensiblement. »
Un bruit de couvercle. Comme une bouteille qui s’ouvre.
Ou un bocal.
Quelque chose qui tombe dans un liquide.
On referme.
« N’oubliez pas l’injection. On a eu un problème avec le dernier : il ne l’avait pas reçu.
— Bien, docteur.
— Ensuite, vous lancerez la procédure de transfert. Le prochain local a été trouvé. Nous devons être partis ce soir.
— Bien, docteur. »
Des pas qui s’éloignent. Ceux d’une paire de chaussures de luxe.
Nouvelle sensation de piqûre. Le brouillard.
Il eut vaguement conscience qu’on le transportait et qu’on le mettait assis. On le ramena à l’accueil.
« Il est prêt à repartir. Vous pouvez lui appeler un taxi. Monsieur Garret ? Le versement a bien été effectué sur votre compte bancaire. Bonne journée. »
Paul fut reconduit jusque chez lui. Comment il parvint à gagner seul son lit, il n’en avait aucune idée.
Il se réveilla le lendemain matin avec un mal de crâne terrible. Comme s’il avait trop bu.
Il regarda le réveil.
9 h 07.
Robie allait le tuer.
Il décrocha son téléphone pour appeler son patron.
« Ouais ? fit la voix de Robert Duvally.
— Robie ? C’est Paul. Désolé, chef, je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Je viens seulement de me lever et je vois que j’ai raté l’heure.
— Hein ? Mais de quoi tu parles ? Je croyais que tu avais pris deux jours.
— Deux jours ?
— Ouais, une huile du gouvernement ou un truc comme ça. Un gars en costume s’est pointé au boulot avec sa carte fédérale et tout, et ils ont dit que tu étais sélectionné pour un examen, je n’ai pas trop compris. Bref, le mec m’a sorti une liasse de papiers pour me dire que tout était en règle et qu’il fallait te laisser un jour de plus pour te reposer.
— Et tu as accepté ?
— Ben tu me connais, je n’aime pas trop qu’on me force la main. Mais je n’aime pas la paperasse non plus, c’est pour ça que j’ai tout donné à Bethy et elle a vérifié : c’est conforme. Au fait, c’était quoi ton examen ? Ils t’ont mis un doigt quelque part ?
— Je ne sais plus trop… c’était… un examen de routine… je crois… Température… tension. Ces trucs-là.
— Ah ouais, je vois. Moi aussi j’aurais bien aimé avoir une jolie infirmière pour jouer au docteur avec moi. Bon, je te laisse, Paul. Il faut bien qu’on retourne travailler. Repose-toi bien.
— À plus, Robie. »
Paul raccrocha et se passa une main dans les cheveux, la bouche pâteuse.
Il aperçut une légère marque rouge à l’intérieur du bras.
Sans doute le brassard de tension.
Un examen de routine. C’était ce qu’il avait dit à Robie.
Ça devait être ça.
Il alla dans la cuisine pour se servir un bon café. Il en avait grand besoin.
De sa main droite, il attrapa le sucrier.
Et versa deux grosses cuillères dans sa tasse.
Le prix à payer
Je suis seule avec eux une semaine sur deux. J'ai quitté leur père un matin de février, sans fracas. Nous dépérissions mais aucun de nous n'avait eu, jusque-là, l'énergie de regarder la fin en face. Elle a pourtant été libératrice, et je suis heureuse de pouvoir dire qu'aujourd'hui nous formons toujours une équipe soudée pour ceux qui sont la prunelle de nos yeux. Théo, 9 ans et Pauline, 7 ans.
Ce soir-là, sur le balcon, c'est la fin du tunnel et je peux enfin mettre mon corps et mon cerveau sur "pause". J'apprécie la légère brise sur mon visage, les bruits de la ville en bas. Soudain, l'écran de mon téléphone s'allume et l'appareil vibre sur la petite table devant moi. Ce son pressant me tire de ma rêverie et rompt le charme du calme retrouvé. Le nom de ma mère s'affiche en grand et l'appareil me somme de choisir entre répondre ou raccrocher.
Après quelques secondes, je décide de ne pas décider ; je laisse l'appel se perdre. Une minute plus tard, une nouvelle salve de vibrations m'indique qu'elle a laissé un message. "Adé, c'est maman. Rien de spécial, j'appelais pour avoir des nouvelles... Rappelle-moi... Quand tu auras le temps. A bientôt..." La voix est faible, hésitante, mais je décèle dans le ton qu'elle emploie un voile de reproche qui ne manque pas de m'agacer. C'est vrai, je n'ai pas pris le temps de la rappeler alors qu'elle me laisse des messages depuis plusieurs semaines. Mieux à faire, pas envie.
Mais à qui la faute, maman ?
Ces derniers temps, j'ai décidé de penser enfin un peu plus à moi, et cela passe par m'épargner son ton plaintif et ses silences au téléphone. Ces blancs tachés de reproches étouffés comme autant de tentatives de me faire culpabiliser. Ma psy m'a dit un jour que, dans le scénario de ma mère, je serai toujours le bourreau, quoi que je fasse. Je dois dire que c'est un costume bien trop lourd parfois, et qu'il m'arrive de choisir la fuite en avant plutôt que de l'endosser encore.
Tout ça car, il y a trois ans, j'ai choisi de couper les ponts avec son mari. Mon père. Pour ma survie, il fallait que je mette fin à ce cercle immuable, toxique et violent, qui m'imprégnait depuis mon enfance et me rongeait petit à petit. Evidemment, elle n'a pas compris, n'a pas voulu comprendre. Malgré mes explications, elle s'est auto-proclamée victime collatérale de cet "accès d'égoïsme" et n'a eu de cesse de prendre la défense de celui qu'elle a toujours choisi et choisira toujours, au détriment de quiconque, et surtout d'elle-même.
J'écrase ma cigarette et laisse mon téléphone où il est. Je remets à demain, un autre jour, plus tard. Je termine la soirée blottie sur mon canapé avec un bon livre et j'oublie cet appel manqué. Les jours suivants, le quotidien continue sa course effrénée. Le travail, l'école, les activités, la cuisine, les amis. Je vis et je respire à pleins poumons ; j'ai trouvé mon équilibre et je suis fière de la femme accomplie que je suis devenue. Fière, et solide, moi qui ai été si fragilisée par mes racines malades.
Le samedi, alors que je jongle entre le rangement des courses et les devoirs des enfants, c'est un autre nom qui s'affiche sur l'écran de mon portable. Mon sang se glace et je me fige. Je n'entends plus rien d'autre autour de moi que la sonnerie ridiculement incongrue qui envahit la cuisine. Mon père.
"Bah, tu réponds pas, maman ?", me lance ma fille en ouvrant de grands yeux interrogateurs. Sa question me sort de ma torpeur et je décroche in extremis. A l'autre bout du fil, j'entends cette voix que je reconnaîtrais entre mille. Le timbre métallique, le ton coupant. Cette fois, il est teinté de gêne, d'empressement. Je capte quelques mots : "AVC", "ambulance", "rien pu faire"...
"Bref, ta mère est morte, il fallait que je te le dise". Sa voix se fissure, je perçois un sanglot étouffé mais je n'écoute déjà plus. Ma vue se brouille, mon cœur s'emballe. Je raccroche sans même savoir si j'ai émis un seul son durant cet appel. Dans ma tête, une phrase tourne en boucle. "Ma mère est morte". Je suis orpheline. Cette réalité me frappe au visage comme un uppercut et me laisse hagarde.
En hâte, je propose aux enfants d'aller regarder la télévision. J'essaie de garder la face, mais ils ne sont pas dupes. Je contacte leur père, mon pilier depuis dix-huit ans ; il arrive séance tenante et m'aide à leur annoncer la nouvelle. Théo, qui a davantage de souvenirs que sa sœur, pleure sa grand-mère, ses câlins et ses gaufres au chocolat. Pauline réagit par mimétisme à l'émotion ambiante. Elle vient se percher sur mes genoux, plante son regard dans le mien et me dit : "mais alors, t'as plus de maman toi ? Comment tu vas faire ?". Du haut de ses sept ans, la mort d'une mère est de l'ordre de l'impensable ; elle ne peut envisager que poursuivre sa vie comme si de rien n'était soit possible.
Pourtant, j'ai perdu ma maman depuis des années. Celle qui a été mon île, mon refuge, mon tout, n'existe plus pour moi depuis longtemps. Depuis que j'ai compris que ma protection ne serait jamais une priorité. Qu'à ses yeux, tout est pardonnable, y compris les coups, les insultes, les rabaissements. Que tout vaut mieux pour elle que d'être sans mon père. Que tous les excès sont excusables, dès lors que chacun reprend son rôle dans la comédie familiale dès le lendemain. Que, quoi que mon père nous fasse vivre entre les murs de la maison, il ne faut rien laisser paraître en-dehors.
Lui, c'est moi qui ai décidé de le laisser sur le bord du chemin en me défaisant de la toile d'araignée qu'il tisse autour de tous ceux qui lui sont proches. Cela s'est fait dans la douleur, mais j'en suis ressortie grandie et plus forte. Mais aujourd'hui, ma mère est morte et, avec elle, toute possibilité d'enfin se comprendre, tout espoir de se retrouver.
Le "plus tard" s'est mué en "trop tard". La culpabilité, la colère et les regrets m'assaillent et je m'agrippe à ceux qui m'entourent pour ne pas sombrer. Mes enfants, dans leur spontanéité et leur innocence, sont mes bouées de sauvetage, mes bouffées d'oxygène. Un soir, alors que j'observe Pauline qui joue dans sa chambre, ma gorge se serre. Je me revois au même âge, accomplissant les mêmes gestes avec mes poupées et mes peluches, m'adressant à elles comme si elles allaient me répondre, vivant l'instant avec une intensité que seule l'enfance permet. Jusqu'à ce qu'il me faille grandir d'un coup et arrêter de jouer.
Les heures et les jours s'égrènent jusqu'à l'enterrement. Il faut alors affronter le fait de revoir mon père ; faire face à son air dédaigneux et faussement détaché lorsqu'il me voit. Sa jubilation de constater le caractère irréversible de la rupture des liens qu'il a causée. Les signes sont subtils, invisibles pour qui ne connaît pas par cœur son fonctionnement, mais je ne sais que trop bien lire en lui. J'en ai la nausée. Il faut aussi affronter cette sensation aigre d'être une étrangère au milieu des membres de sa propre famille. Cette émotion, ensuite, d'enterrer quelqu'un dont on a été viscéralement si proche, mais que l'on ne connaissait plus.
Personne ne m'a sollicitée pour dire quelques mots lors de la cérémonie. Une part de moi s'apprête à le déplorer mais je me sermonne. Qu'aurais-je bien pu dire ? Depuis l'annonce de son décès, cette question m'obsède. Que lui aurais-je dit, ce soir-là, si j'avais décroché mon téléphone ? Cette occasion manquée résonne en moi comme si elle avait pu tout changer. Comme s'il nous avait été permis, enfin, de nous retrouver. Pourtant, j'ai maintes fois évité ses appels. Maintes fois aussi, j'ai subi ces silences, ces banalités que nous échangions car nous ne savions plus nous parler.
Qu'aurais-je dit, donc ? Que voudrais-je lui dire, si je le pouvais ? Tout se bouscule dans mon esprit et l'angoisse me serre le cœur comme un étau. De loin, j'observe mon père, qui se tient droit à côté de son fils. Je devrais dire "mon frère" mais je crois que la première formulation est plus juste. Il a toujours agi et fait ses choix en digne héritier du modèle de pensée paternel.
Je jette une poignée de terre sur le cercueil en bois et emprunte le sentier qui mène à la sortie du cimetière. Une page se tourne définitivement aujourd'hui. Je suis orpheline. Je marche lentement, perdue dans mes pensées quand j'entends la voix de mon frère qui me hèle. "Adé, attends. Papa m'a demandé de te donner quelque chose". Hébétée, je le suis jusqu'à sa voiture, dont il sort un carton fermé par du scotch marron. Sur le dessus, je reconnais l'écriture de ma mère et mon prénom. "Il a retrouvé ça, il s'est dit qu'il fallait que tu le récupères, et il préférait que ce soit aujourd'hui". "Bien sûr...". "Aurevoir, Adé". Je m'éloigne sans répondre ni le regarder.
Une fois chez moi, je passe un long moment à toiser cette boîte de Pandore avant de me décider à l'ouvrir. J'y découvre des albums photos, des cartes postales et quelques bijoux. Au fond, je saisis une poupée et, en une fraction de seconde, plantée au milieu de ma cuisine, j'ai à nouveau six ans.
La veille, papa a frappé maman sous mes yeux. Ils se sont disputés, elle a voulu sortir de la pièce mais il l'en a empêchée et l'a rouée de coups en l'insultant. Je me suis dissimulée dans l'obscurité du couloir. J'aurais voulu hurler, lui crier d'arrêter, de laisser maman tranquille, qu'il allait lui faire mal, mais la peur avait noué mes cordes vocales et pétrifié mes membres. Quand j'ai réussi à bouger, j'ai vu mon frère qui les observait lui aussi. Avec son index, il m'a intimé de ne pas faire de bruit, a haussé les épaules, comme pour dire "c'est comme ça" et est retourné se coucher.
Cette nuit-là, maman est venue dormir avec moi. Le lendemain, dans la voiture pour aller à l'école, j'attendais qu'elle me dise qu'on ne rentrerait pas à la maison le soir. Qu'on partirait, rien que toutes les deux, loin de cette violence et de cette peur. "Adé, si quelqu'un te pose la question, je veux que tu dises que je me suis cognée dans l'escalier". "Mais maman, c'est un mensonge !". "Je sais, ma chérie, mais c'est comme ça...". Le soir, elle m'a offert une magnifique poupée. Celle que je lui réclamais depuis des semaines et qu'elle refusait de m'acheter. Quand elle me l'a donnée, elle avait un sourire triste. Le sourire de celle qui sait qu'elle vient de bafouer à jamais la confiance absolue que son enfant avait en elle. Je n'ai jamais joué avec cette poupée. 30 ans après, elle est là, devant moi, et ma colère est intacte. Ma peur, ma tristesse aussi. Comment peut-on abandonner ainsi sa fille ?
Je saisis la poupée et la jette dans le carton avant d'aller le déposer dans un coin de mon appartement. "Plus tard", me dis-je.
Quelques jours après l'enterrement, je reçois un appel d'une de mes tantes. Elle souhaite que l'on se voie, pense que l'on a des choses à se dire. Rendez-vous est pris et, le jour venu, je reconnais immédiatement le regard doux qui se pose sur moi. "Suzanne..." Le sourire triste qui orne le visage de ma tante me rappelle cruellement celui de ma mère. Elle me serre dans ses bras et cette étreinte fait céder la digue qui retenait mes larmes.
Cela fait des années que nous nous sommes vues. Suzanne est la sœur cadette de maman. Si elles se ressemblent beaucoup physiquement, leurs caractères sont opposés. Suzanne est aussi espiègle et extravertie que ma mère était discrète et solitaire.
"Comment tu te sens ?", me demande-t-elle. "Je ne sais pas... J'ai l'impression de ne pas avoir le droit de la pleurer, de ressentir qu'elle va me manquer alors que c'est moi qui ai installé tant de distance entre nous..." Ma tante penche la tête sur le côté et fait une moue dubitative. "Tu n'as rien à te reprocher, Adé. Tu sais, moi j'ai essayé de maintenir le lien avec ta mère. Pendant des années, je me suis battue pour ça, et pourtant depuis tout ce temps elle était devenue pour moi une inconnue".
Suzanne raconte ensuite. Les années d'enfance, l'admiration qu'elle avait pour sa grande sœur, le nombre de ses bêtises que ma mère a couvertes. L'adolescence, les premières sorties, les premiers frissons. Leur complicité de toujours, cet amour et cette loyauté indéfectibles, indestructibles.
"Jusqu'à ce qu'elle rencontre ton père...". A ce moment, je comprends que tout le monde savait. Sa personnalité problématique, l'emprise, la violence. "Mille fois, je lui ai dit de partir. Je lui ai promis que je l'aiderais, que je vous aiderais, qu'elle ne serait pas seule". "Alors, pourquoi est-elle restée ? Pourquoi nous a-t-elle abandonnées en faisant ce choix mortifère ?". "Elle avait tellement peur de lui, de ses réactions... Elle était persuadée qu'elle te protégeait davantage en restant qu'en le quittant". "Mais en faisant ce choix, elle m'a perdue, nous nous sommes perdues...".
"C'était le prix qu'elle était prête à payer pour que toi, tu vives libre, Adé".
La conversation dure encore plusieurs minutes après cela mais je n'écoute plus vraiment. Avant de quitter le café, j'étreins rapidement Suzanne en lui promettant que nous nous reverrons bientôt. Je sors et me mets à marcher vite, sans but. J'ai besoin de me concentrer uniquement sur mes deux jambes qui avancent l'une après l'autre pour laisser le temps à mon cerveau d'intégrer les révélations de Suzanne. Ma colère se retourne contre moi. Ma condescendance à l'égard de ma mère, que je considérais comme faible et lâche, m'explose au visage.
Son attitude victimaire aurait en fait été la plus belle preuve d'amour qu'une mère puisse offrir à son enfant ? Et si, finalement, c'est moi qui l'avais abandonnée ? Ces questions tournent dans ma tête, accompagnée de celle-ci, fatale : pourquoi ne m'a-t-elle jamais dit ce qui la poussait à agir ainsi ?
Je finis par arriver chez moi et je m'écroule tout habillée sur mon lit, épuisée. Je dors d'un sommeil agité par des rêves où ma mère me tend la main sans que je puisse la prendre. A trois heures du matin, je suis réveillée en sursaut et, ne parvenant pas à me rendormir, je vais dans l'entrée chercher le carton qu'elle m'avait destiné.
Je passe alors plusieurs heures à parcourir les albums photos, à me replonger dans des moments passés. De nombreux souvenirs sont douloureux à faire resurgir tant ils sont intacts. Mais, ce qui me frappe sur les différents clichés où nous apparaissons toutes les deux, c'est le regard que ma mère porte sur moi, que je n'avais jamais remarqué ou voulu voir. Un regard enveloppant, doux et fort à la fois. Comme s'il disait l'indestructibilité de l'amour et du lien.
Une fois vidé, je découvre, tout au fond du carton, une carte sur laquelle est inscrit : "A jamais ta maman". Je fonds en larmes mais cette fois elles sont bénéfiques, cathartiques.
La vie reprend petit à petit ses droits. Je récupère mes enfants, que leur père avait accueillis plus longtemps que prévu pour me permettre de traverser seule ce désert du deuil. Leurs rires emplissent l'espace, et avec eux ce qui constitue le quotidien d'une mère et comble son cœur.
Une tasse de thé à la main, je me dirige vers la chambre de Pauline et l'observe. Elle est absorbée par son jeu et ne me voit pas tout de suite. Un détail attire mon attention. Ma poupée est là, installée à côté de celles de ma fille qui joue à la dînette. Cette vision me procure un profond sentiment d'apaisement, comme si chaque chose avait repris la place qui était la sienne. Pauline lève soudain le regard vers moi : "tu viens, Maman ?".
Toujours là
Rien. Le néant. J’ai posé mon téléphone sur la table. Puis je l’ai repris quelques minutes plus tard. Toujours rien. C’était idiot d’attendre. Il avait une classe à faire fonctionner. Des élèves à accueillir. Des cahiers à remplir. Des parents à rencontrer. Je lui trouvais des excuses…
La directrice aussi. Aucune réponse à mes messages de rentrée. J’étais devenue celle qui n’était plus là. C’était probablement aussi simple que cela. Pourtant, quelque chose en moi s’est fissuré. Parce que je comprenais que l’on pouvait me remplacée beaucoup plus vite que je ne l’imaginait. Un pion. On le déplace. On le retire. On en met un autre à sa place. Et la partie continue.
À l’école, il n'y avait eu que Charlotte. Elle m' avait écrit, avait demandé de mes nouvelles. Parfois, elle avait insisté. Pas beaucoup. Pas trop. Juste assez pour que je sache que quelqu’un pensait à moi. Juste ça. Les autres ? Rien. Pas d’appel, pas de message. Leurs vies étaient sûrement bien remplies, et ma situation n’y trouvait pas sa place. Je consultais parfois mon téléphone avec cette petite lueur absurde d’espoir que je détestais déjà. Une notification. Un prénom. Une phrase. N’importe quoi. Mais l’écran restait désespérément silencieux. Je me suis demandé combien de temps il fallait pour disparaître. Un jour ? Une semaine ? Quelques mois ? Ou simplement le temps qu’une autre personne s’installe dans ma classe...
Et puis il y avait les parents. Eux avaient écrit dès le premier jour de la rentrée. Pas pour demander si les devoirs étaient prêts. Pas pour parler d’une sortie. Pas pour savoir si leur enfant avait bien rangé son cartable. Ils voulaient savoir comment j’allais. Ils étaient inquiets. Ils avaient entendu que je n’étais pas là. Et ils avaient pensé à moi. Des parents. Des personnes qui n’étaient pas mes collègues. Et pourtant, eux avaient remarqué mon absence. Ils avaient senti qu’il manquait quelqu’un.
Il y avait aussi les élèves. Je ne les voyais plus tous les jours. Et pourtant, parfois, au détour d’une rue, dans un magasin, sur la place du village, je retrouvais l’un d’eux. Enfin, « retrouver » n’était pas tout à fait le mot. Parce que c'étaient eux me retrouvaient avant même que je les remarque.
Je pouvais marcher tranquillement, penser à autre chose, regarder une vitrine, et soudain, une petite silhouette apparaissait devant moi.
- Maîtresse !
Je n’avais même pas le temps de comprendre qui c’était qu’il était déjà là. Il se plantait devant moi, tout sourire, comme si nous nous étions quittés la veille. Et, pour mon plus grand plaisir, je ne pouvais pas lui échapper. À six ou sept ans, on ne connaît pas encore très bien la distance sociale. Alors il m’attrapait par la taille, se serrait contre moi et levait vers moi ses grands yeux. Et puis il y avait ces mots simples, ces mots doux que les adultes semblent parfois avoir oubliés.
- Tu me manques.
- Je suis content de te voir.
- Tu vas revenir quand ?
- Tu es belle, maîtresse.
Des petites phrases. Rien de spectaculaire. Mais qui allaient droit là où elles devaient entrer. Dans le cœur. C’était peut-être l’une des raisons pour lesquelles j’avais toujours préféré travailler avec les enfants plutôt qu’avec les adultes.
Les enfants ne savent pas faire semblant de ne pas voir. Ils ne calculent pas toujours ce qu’ils peuvent dire. Ils ne se demandent pas si une émotion est trop embarrassante. Quand ils sont heureux de vous voir, ils accourent. Quand vous leur manquez, ils le disent. Et quand ils vous aiment, parfois, ils vous attrapent simplement par la taille. Et vous voilà coincée. Mais heureuse de l’être.
Je ne les voyais plus tous les jours. Pourtant, je n’avais pas disparu de leur monde. Il suffisait de ces rencontres pour me rappeler que j’avais laissé une trace. Je me demandais alors comment il était possible que des enfants de six ou sept ans sachent si bien faire ce que certains adultes avaient oublié : remarquer quelqu’un. S’arrêter. S’approcher. Échanger quelques mots doux. Donner de leurs nouvelles et si besoin, prendre des miennes. Parler un peu d'eux, me laisser parler de moi… Et surtout, me montrer qu’il est heureux de me voir. Le simple plaisir de se retrouver. Alors j’ai commencé à comprendre que ce qui me faisait souffrir n’était peut-être pas seulement la maladie. Le cancer avait déjà pris beaucoup. Mon insouciance. Une partie de mon énergie.
Il avait introduit dans ma vie des mots que je n’aurais jamais voulu connaître. Métastases. Traitement. Surveillance. Fatigue. Récidive. Mais il y avait autre chose. Quelque chose de beaucoup plus silencieux. Le sentiment d’être devenue invisible. Comme si, dès lors que je ne pouvais plus travailler, je n'existais plus vraiment auprès des collègues.
Comme si la maladie avait tracé autour de moi une frontière.
De l’autre côté, il y avait ceux qui poursuivaient leur quotidien sans vraiment en sortir… L’école. Les collègues. Les réunions. Les projets. Les habitudes. Tout cela occupait l'espace et laissait peu de place pour s’aventurer ailleurs.
De mon côté, il y avait les rendez-vous médicaux, les traitements, l’attente des résultats. Et cette question que tout le monde semblait vouloir poser sans toujours attendre la véritable réponse :
- Ça va ?
La question revenait souvent. Je savais bien qu’elle venait rarement d’une mauvaise intention. C’était même souvent une manière simple de prendre de mes nouvelles, de me montrer qu’on pensait à moi. Mais parfois, elle passait à côté. Parce que je ne savais jamais vraiment quoi dire.
Alors je me contentais de :
- Je vais.
C’était plus facile. Répondre non demandait des explications. Et expliquer mettait parfois les autres mal à l’aise. Je le sentais dans les silences, dans les regards qui se détournaient légèrement, dans cette gêne qui s’installait dès que la réponse dépassait le simple « ça va ».
Car comment répondre vraiment ? Comment dire que je suis malade ? Que, parfois, j’ai peur? Que certains jours je suis en colère ? Que la fatigue peut être là même lorsqu'elle ne se voit pas ? Que les traitements font désormais partie de mon quotidien ? Et puis, heureusement, il y avait aussi ceux qui avaient trouvé d’autres mots.
- Tu n’es pas trop fatiguée aujourd’hui ?
- Comment tu supportes tes traitements ?
- Tu arrives à sortir un peu ?
-Tu as prévu quelque chose ce week-end ?
Des questions simples, elles aussi. Et pourtant, elles changeaient tout. Elles ne me demandaient pas de résumer ma vie en deux mots ni de choisir entre « oui » et « non ». Elles ouvraient une porte. Je pouvais parler de mes journées, de mes petites sorties, de mes projets, de ce que j’avais réussi à faire malgré la fatigue.
Et parfois, certains s’étonnaient sincèrement :
- Mais tu fais tout ça ?
Oui.
Je faisais tout ça. Pas toujours. Pas comme avant. À mon rythme. Avec des jours meilleurs que d’autres. Mais je continuais à sortir, à voir des gens, à écrire, à imaginer la suite, à rire, à avoir encore des envies.
J’avais une maladie. Je n’étais pas devenue la maladie. Et j’aimais particulièrement ceux qui ne me demandaient pas seulement comment j’allais, mais qui semblaient heureux de me retrouver.
Ceux dont les questions contenaient déjà un peu de ce plaisir.
- Alors, raconte-moi. Qu’est-ce que tu deviens ?
C’était peut-être cela que j’attendais finalement. Pas qu’on fasse semblant que tout allait bien. Pas qu’on oublie le cancer. Simplement qu’on se souvienne qu’au milieu de la maladie, il y avait encore une vie. Ma vie. Et qu’elle méritait, elle aussi, qu’on s’y intéresse.
Sur mes papiers, pourtant, mon handicap existe. Parce que oui, le cancer métastatique fait partie de ces maladies incurables, invalidante et reconnues comme handicapante.
Des cases avaient été cochées. Des droits avaient été ouverts. Des aménagements pouvaient être envisagés.
Mais aucun formulaire ne demandait : Quelqu’un a-t-il pensé à elle aujourd’hui ?
Aucune case ne permettait d’écrire : Elle fait encore partie de l’équipe.
Car il existe parfois, autour du cancer, une forme de silence qui tient autant à la maladie elle-même qu’à ce qu'elle continue de représenter. Le cancer reste associé à la peur, à l’urgence, à la possibilité de mourir. Cette réalité demeure. Le cancer tue encore. Beaucoup. Trop.
Mais les traitements, eux aussi, ont changé. Certaines personnes vivent désormais avec un cancer pendant des années, parfois avec des traitements au long cours. La maladie s’inscrit dans leur quotidien sans pour autant les empêcher de continuer à travailler, à aimer, à créer, à transmettre, à vivre. Cette réalité-là est peut-être encore moins connue.
Alors, lorsque la maladie revient, lorsque les traitements se prolongent, lorsque le mot métastatique apparaît, il peut arriver que le regard des autres change avant même que la personne, elle, ait changé. Comme si son avenir s’était soudain raccourci dans l’esprit de ceux qui la regardent. Comme si elle était déjà un peu absente.
Ces idées ne sont pas toujours exprimées. Elles peuvent simplement se glisser dans les silences, dans les distances que l’on prend, dans les conversations que l’on n’a plus, dans les projets auxquels on ne pense plus à vous associer. Et aucune commission ne peut mesurer ce que cela fait d’être là, tout en ayant parfois le sentiment de ne plus être réellement attendue. On pouvait reconnaître mon handicap. On pouvait reconnaître mes droits.
Mais qui remarquait mon absence ? Et surtout, qui se demandait si, derrière cette absence, il y avait encore une personne qui attendait simplement qu’on lui garde une place?
Je pensais souvent à cette chaise dans la salle des maîtres. La mienne. Celle que j’avais occupée pendant des années. Je l’imaginais désormais avec quelqu’un d’autre. Un autre manteau accroché derrière. Une autre tasse posée sur la table. Une autre voix dans les conversations.
Et soudain, je me suis demandé : Est-ce que c’est cela, être remplacée ?
Pas seulement quelqu’un qui prend votre place. Mais une présence nouvelle qui s'installe sans même avoir besoin de vous l’enlever.
Malgré tout, quelques liens précieux demeuraient. Mon mari et mes enfants, présents, solidaires, comme une tribu. Un message de Charlotte. Des partenaires avec qui quelque chose continuait à se construire. Des amies, de celles que l’on voit peu mais qui rendent le moment très agréable. Un parent prenant de mes nouvelles. Un enfant voulant savoir quand je reviendrais. Des traces minuscules. La preuve que je n’avais pas complètement disparu.
Alors j’ai cessé de m'attarder sur les silences, les regards baissés, ceux qui ne venaient plus vers moi. J’ai commencé à voir davantage les gestes qui demeuraient. Les messages. Les nouvelles prises de loin. Les sollicitations. Les signes, même discrets, que j'avais encore une place.
Ce n'était peut-être pas beaucoup. Mais c’était réel.
Peut-être qu’une équipe ne se mesure finalement pas au nombre de personnes qui travaillent à vos côtés, mais à celles qui remarquent votre absence.
Celles qui se demandent où vous êtes. Qui pensent à vous sans y être obligées. Qui écrivent simplement : Je pense bien à toi. Passe une bonne journée malgré tout .
Et qui restent là pour entendre la réponse. Un jour, j’ai reçu un dessin. Je ne sais plus lequel des enfants l’avait fait. Une feuille pliée en deux. Des couleurs qui débordaient un peu partout. Et, au milieu, une phrase tracée d'une écriture encore hésitante : « Maîtresse, tu nous manques. »
Je l’ai relue plusieurs fois. Puis je me suis mise à pleurer. Pas parce que j’étais triste. Pas seulement. Parce que quelqu’un avait remarqué mon absence. Quelqu’un avait vu le vide. Et compris qu’une place pouvait rester inoccupée sans que la personne, elle, ait disparu. J’ai regardé longtemps cette feuille. Puis j’ai souri. Je pouvais perdre ma chaise. Ma classe. Certaines habitudes. Même une part de l'enseignante que j'avais été. Je pouvais subir l'éloignement de certains collègues. Mais je n’avais pas disparu. J’étais toujours là. Avec mon cancer. Ma fatigue. Ma colère. Mon handicap. Avec tout ce que cette maladie avait changé. Et tout ce qu’elle n’avait pas réussi à prendre. Ma voix. Mon regard. Mon envie de transmettre. D’écrire. De laisser une trace. Alors j’ai compris ce qui avait réellement disparu. Et peut-être aussi pourquoi ce manque me faisait si mal. Ce n’était pas moi. C’était la place que j’avais occupée. Celle de la collègue toujours disponible, sur qui l’on pouvait compter, celle qui faisait partie du décor au point qu'on ne se demandait même plus ce qu’elle ressentait. C'était cela que j' avais perdu. Et, pendant longtemps, j’avais cru qu’il fallait à tout prix le retrouver. Son absence était devenue un manque. J’avais attendu un message. Une attention. Un signe. Quelqu’un qui me rappelle que je comptais encore.
Puis, peu à peu, j’ai compris que je ne pouvais pas revenir à ce que j'avais été. Je voulais désormais savoir où je souhaitais être. Dans ma vie. Dans mon travail. Auprès des autres. Et peut-être même auprès de moi-même.
Dans le silence creusé par mon absence, quelque chose d’inattendu avait commencé à naître. Je n’avais pas seulement perdu une place. J’avais aussi perdu la nécessité de plaire à tout le monde pour me sentir légitime. L’illusion qu’appartenir à un groupe signifiait forcément y être reconnue, sans y être dénigrée et malmenée. Et cette habitude de mesurer ma valeur à la façon dont les autres me regardaient. Paradoxalement, c'était peut-être la perte la plus précieuse de toutes. J’ai replié le dessin et l’ai rangé avec soin. Puis j’ai pensé à cette chaise que je n’occupais plus. Je l’ai imaginée, vide, au fond de la salle. Elle ne me faisait plus peur. Elle ne me peinait plus. Au contraire. Pour la première fois, je la trouvais belle. Elle ne représentait plus ce que j’avais perdu, mais l’espace qui s’ouvrait devant moi. Je ne savais pas encore quelle place j’allais prendre. Mais je savais une chose : je ne voulais plus de celle qu'on me laissait par habitude. Je voulais pouvoir choisir la mienne.
Un endroit où ma maladie ne serait pas toute mon identité. Où mon handicap serait une réalité de ma vie, pas sa frontière. Où je pourrais continuer à transmettre, à écrire, à regarder, à comprendre. Peut-être autrement. Mais à ma manière. J’ai pensé une dernière fois à la chaise vide. Et j’ai souri. J’avais enfin compris que certaines absences nous confrontent d’abord au manque avant de nous apprendre à regarder autrement ce qui demeure. Elles nous obligent parfois à inventer la suite. Rien n’est perdu. Tout se transforme.
J'étais toujours là.
Promenade nocturne
C’était un soir de pleine lune au cœur de la plaine bretonne. Le ciel étoilé splendide et Yann, mon grand-père, marchait dans la lande déserte à cette heure tardive en admirant les constellations.
Soudain, un cri lugubre retentit dans la campagne. Yann, qui n’avait que seize ans à l’époque, se demanda d’où il provenait. Il voudrait aider la personne qui semblait être en détresse. Mais il ne voyait personne autour de lui.
Des bruits de grincements se firent entendre par delà la colline, qui se trouvait devant l’adolescent. Quelques minutes plus tard, deux étranges silhouettes apparurent aux yeux de l’adolescent qui n’était autre que mon grand-père.
Elles avançaient d’un pas lent et ressemblaient à des automates, dans leur attitude. A mesure qu’elles s’approchaient de mon grand-père, Yann étaient intriguées par elles:
__ Seriez- vous perdues , Mesdames ?
__ …
Aucune réponse, mais un regard inexpressif de ce couple qui semblait ne pas voir Yann, qui commença à s’inquiéter. Il reconnut en effet, en ces gens, des personnes qui figuraient sur des tableaux accrochés aux murs dans le salon de la maison familiale. Il les entendit murmurer des phrases presque indicibles.
«Attention à vous!!! N’oubliez pas vos familles dans la mort!!! Ne laissez pas vos proches à l’abandon!!!»
Le jeune garçon entendit bien ces paroles, mais, comme elles furent prononcées de façon à peine audible, il n’en comprit pas le sens.
Alors, il continua son chemin dans les ténèbres de la nuit qui devenait de plus opaque. En fait, une brume épaisse se mit à couvrir les alentours. Des nuages se mirent à cacher les étoiles. Ses pas le menèrent sur un sentier de terre qui traversait la plaine.
Des cris lugubres retentirent à nouveau. Je n’y étais pas évidemment, mais mon grand-père m’a raconté qu’il était impossible de savoir d’où ils provenaient.
Alors, il a continué sa route sur ce chemin de terre. Les cris continuèrent de résonner. Peu à peu, des grincements se firent entendre dans le lointain. On aurait dit des roues qui grinçaient dans le lointain.
Au fur et à mesure que Yann progressait dans la campagne, les bruits et les cris retentissent de plus en plus fort.
Soudain, un autre groupe de personnes se firent entendre, au cœur de la brume opaque. Un peu avant que Yann ne les croise, il a cru entendre des phrases énigmatiques:
__ Attention à vous!!! N’oubliez pas vos familles dans la mort!!! Ne laissez pas vos proches à l’abandon!!!
Ces deux personnes qui s’approchaient de lui, il les a reconnues tout de suite: leurs portraits apparaissaient en bonne place dans un album photo de la famille. Si ses souvenirs étaient exacts, c’étaient son propre grand-père et sa propre grand-mère. Comment était ce possible? Tous deux étaient morts depuis deux ans dans un accident de voiture assez violent.
Alors, Yann fut prit d’une crise de terreur. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Des sueurs froides commencèrent à ruisseler dans son dos.
N’ayant pas le choix , il continua son chemin et arriva bientôt au sommet d’une colline. Soudain, la brume et les nuages se dégagèrent et la lune et les étoiles réapparurent à nouveau aux yeux de l’adolescent.
Yann put à nouveau apercevoir le décor qui l’entourait, c’est-à-dire les alentours de la colline et la baie des trépassés un peu plus loin.
Ce qu’il voit le terrifia au plus haut point. Il vit - vous ne devinerez jamais quoi? - des files impressionnantes de gens qui semblaient venir du rivage. Ils semblaient tous venir de la baie.
Soudain mon grand-père s’est souvenu que ce jour était le 31 octobre, la veille de la fête des morts. Autrement dit, cela correspondait à cette rupture temporelle des celtes que l’on appelle Somain. Il s’est souvenu que, selon les dires des anciens, les êtres qui ont quitté le monde des vivants auraient l’habitude exceptionnelle face aux lois de l’univers, de revenir dans le monde des vivants pour trois jours.
À ce moment précis, il était terrorisé par ces centaines de personnes sorties en files indiennes de la baie des trépassés, pour se disperser sur les sentiers allant dans toutes les directions sans un mot et avec une extrême lenteur. Il resta debout sans oser bouger pendant de longues minutes. Ses yeux fixèrent tour à tour les «anaon» comme on dit en Bretagne, et la baie des trépassés, en contre-bas.
Pour rentrer chez lui. Il devait obligatoirement longer les rives de l’océan. Alors, comme un automate et tétanisé par l’ambiance sépulcrale qui régnait sur la campagne et la mer, il descendit à petits pas le sentier qui le menait au bord de l’eau.
En avançant très lentement, il a dû croiser, en tremblant de peur, des groupes de fantômes de plus en plus nombreux. Oh, il n’en menait pas large, vous pouvez m’en croire. Il avait des sueurs froides de plus en fortes. La terreur lui donna même envie de vomir. Plus d’une fois, il a dû s’isoler sur le bord du sentier pour se vider.
À chaque fois qu’il reprenait sa route, il croisait des groupes de plus importants et de plus en plus denses de anaons. Tous murmuraient la même phrase comme une complainte à la fois individuelle et collective:
__ Attention à vous!!! N’oubliez pas vos familles dans la mort!!! Ne laissez pas vos proches à l’abandon!!!
Soudain, alors qu’il était arrivé au bord de la baie, une masse compacte de défunts l’entoura. Il fut bloquer dans son avancée. Imaginez vous entouré de fantômes, coincé dans un coin désert de la campagne littorale bretonne!! Je n’aurai pas aimé cela et vous non plus…
Yann pensait qu’il avait atteint le sommet de la peur, il s’était trompé. Il se sentit littéralement poussé vers la baie, il n’y avait rien à faire, il ne pouvait lutter contre la force collective des «anaons», il fut bientôt poussé dans l’eau noire de la baie. Un drôle de bruit se fit entendre, comme des clapotis. Quand il revint à la surface de l’eau, il aperçut une ombre plus que sinistre, du genre qu’on ne voudrait jamais rencontrer dans sa vie. Ce qu’il vit arriver vers lui, sur l’eau, dans la nuit claire était terrifiante. Et Yann manqua de s’évanouir et de retomber dans les profondeurs de la baie.
Ce qui s’approchait de lui était une silhouette étrange sur une barque à rame. Au fur et à mesure qu’elle s’approchait de lui, éclairé par la pleine lune, l’adolescent comprit de quoi il s’agissait. Et vous, avez-vous deviné?
Yann a vite fait de distinguer un squelette vêtu de vêtements du XXe siècle mais avec un chapeau des costumes traditionnels bretons. Il maniait la godille avec aisance et avait posé à ses côtés, une faux rouillée.*
Toujours en silence, quand l’être voit le jeune vivant, il lui fait signe de grimper dans la barque avec un geste impérieux.
Ce que fit à contre cœur Yann. Il tremblait des pieds à la tête, à cause de ses vêtements trempés, du froid de la nuit et de la peur ressentie.
Son cœur battait à tout rompre, preuve qu’il était vivant et non un vivant devenu fantôme, ce qu’il avait cru devenir au moment de son plongeon dans l’eau glacée. Il vivait, certes. Mais pour combien de temps?
Il repensa à toute sa vie passée, du moins ce dont il se souvenait. Il vit sa vie défilée devant ses yeux. Il eut une pensée pour ses parents, ses frères et sœurs et… sa petite copine: une jolie brune aux yeux en amande. Il pensait que si leur histoire devait durer, elle devrait peut-être se finir par un mariage…
Mais, aux vues de la situation, les recroiserait il un jour? Il commença à en douter d’autant que la barque se mit à s’écarter du rivage. Où allait il être emmené? Oh, je vous assure qu’il n’en menait pas large…
Une brume de mer se mit soudain à couvrir un peu la surface de l’eau dont le niveau semblait par moment baisser.
Yann, observait ce qu’il voyait autour de lui et ce n’était pas rassurant: des navires délabrés qui avaient du s’échouer en leur époque au fond de la baie, voire des sommets de villes, splendides à l’époque, devenues ruines inondées. Il était pétrifié et ne disait pas un mot, vous pouvez me croire.
L’être qui était en face de lui ne parlait toujours pas. À y regarder de plus près, c’était bien un squelette animé qui ramait lentement mais énergiquement. L’adolescent essaya de se ressaisir et observa courageusement et avec minutie le personnage qui lui faisait face. Il avait certes tout de même des habits du XXIe siècle, mais quelque chose attira soudain l’attention du jeune homme: un splendide pendentif peut-être en or, qui devait remonter des générations en arrière, pendait au cou du mort. Il le reconnut aussitôt. C’était celui que portait un jeune de son village mort le 31 décembre dernier dans un stupide accident de moto.
Une légende populaire entendue un soir de veillée contée lui revint en mémoire. On disait que le passeur des morts, l’Ankou breton était le dernier mort de l’année. Cette pensée le fit trembler de la tête au pied. Car on disait aussi que ceux qui croisent le chemin de l'Ankou ne reviennent jamais.
__ Stéphane, essaya de murmurer Yann…
__ …!!!
Aucune réponse. Mais un geste du mort le surprit. D’une main, il montra d’abord la terre ferme puis la baie des trépassés avec ses ruines et ses épaves, d’où jaillissaient tous ces morts.
Soudain, d’un puissant cou de poignet, la barque se mit à s’enfoncer dans la mer. Paniqué, Yann voulut sauter, en vain. On aurait dit, qu’il était «attaché» à la barque qui coulait. L’eau lui arriva vite à la taille puis au niveau du cou. Bientôt, il se retrouva sous l’eau. Comme par magie, il pouvait respirer normalement à moins qu’il ne soit mort lui aussi et qu’il n’ait plus besoin d’oxygène. La barque continuait d’avancer sous l’eau et emmenait son captif dans les profondeurs de la baie des trépassés. Yann, stupéfait, voyait des villages en ruines, des épaves au fond de l’eau. Des gens en costume de toute époque, circulent entre les vieilles maisons, et les débris de navires. Cet univers de mort impressionna, vous le deviner, mon grand-père. Il ne savait plus s’il était vivant ou mort.
Parmi les anaons qui circulaient au fond de l’eau, il reconnut sans peine, des ancêtres de son village et même de sa famille dont les portraits figuraient .sur des murs de sa maison familiale ou dans des albums photos. Il pouvait vraiment voir, comme je vous vois, des personnes mortes peut-être des centaines d’années auparavant. Certains portaient des habits antiques ou médiévaux, d’autres semblaient avoir vécu à la Renaissance ou pendant la Révolution, avec leur bonnet phrygien.
Enfin, la barque s’arrêta devant les ruines d’un château. L’Ankou, car on pouvait le nommer ainsi, même si Stéphane était son prénom parmi les vivants, força Yann à le suivre à l’intérieur.
Ils déambulèrent dans cette bâtisse sans âge. Ils grimpèrent des escaliers à vis. Ils parcourent de longs corridors sans fin, et des pièces ornées de décorations détruites par les coquillages marins.
Ils croisèrent toutes sortes de gens en costumes divers portant ou non des objets.
Au bout d’ un moment qui semblait durer des heures interminables, l’Ankou et mon grand-père arrivèrent enfin dans une vaste salle avec une grande cheminée. Il y avait plein de monde dans cette pièce. Pas une personne ne parlait. Le seigneur du château fit un geste et tout le monde fixa l'Ankou et Yann, s’avança dans la vaste salle aux murs à moitié effondrés. Les morts fixaient Yann du regard sans cligner des yeux.
Soudain, un objet tomba dans le foyer de la cheminée. On dirait une ancre de navire. Par instinct de survie, l’adolescent s’en approcha. Il réussit à échapper à l’emprise de l’Ankou en faisant preuve d’une volonté surhumaine. Il nagea dans la cheminée et se mit à suivre la chaîne d’ancre.
Il remonta ainsi un conduit extrêmement long. Quand il se retrouva à nouveau dans la baie des trépassés, il nagea énergiquement jusqu’à la surface et vit la coque du bateau à qui appartenait cette ancre, au milieu des algues et des rochers, il se faufila vers la surface. Le soleil commença à émerger à l’horizon quand il arriva enfin sur les rives des trépassés. Épuisé, il s’endormit sur la plage de sable fin.
Les heures passèrent et il finit enfin par se réveiller. Le soleil était à présent au zénith. Il s’est assis sur la grève et observa le décor qui l’entourait. Le soleil brillait dans le ciel sans nuages. Il n’y avait plus personnes sur les berges, ni vivants, ni morts.
Il se décida enfin à se relever. Après avoir marcher jusqu’au sentier côtier, il croisa un vieil homme bien vivant, habillé en pêcheur et fumant la pipe en regardant le large, qui lui adressa la parole:
__ Bonjour jeune homme!!! Vous n’avez pas l’air bien…
__ En effet, si vous saviez…
__ Vous les avez vus, n’est-ce pas? C’est impressionnant, pas vrai ?
__ Qui donc, demanda Yann n’osant pour l’heure décrire son expérience nocturne ?
__ Des hommes, des femmes, des enfants ayant vécu durant les siècles passés, qui défilent parfois en cohortes dans les terres…
__ Comment savez vous cela ?
__ Ma foi, je les ai vus moi aussi un jour de Toussaint circuler à travers la lande...
__ Quand les avez-vous rencontrés ?
__ Hier, avoua Yann.
__ Sachez que vous allez avoir un choc. Si vous aviez dit un seul mot sous l’eau, toutes ces âmes en perdition auraient été libérées.
__ Réellement ?
__ C’est certain !! À présent, vous allez reprendre le chemin que vous avez fait en venant ici. Il le faut !
__ Pourquoi ?
__ Vous verrez !! II vous faut conjurer le sort et éviter une catastrophe dans votre vie…
__ De quel ordre ?
__ Je ne veux pas vous faire peur, mais vous devez revenir dans votre époque de vivant !!!
__ Que voulez-vous dire ?
__ Je suis un homme qui vit en 2070. Et vous ?
__ Moi en 2022, répondit Yann éberlué...
__ Alors, pour rentrer chez vous, il ne vous reste que ce conseil que je vous donne: suivre le chemin temporel inverse pour rentrer chez vous.
L’adolescent, après avoir remercié ce curieux inconnu, reprit le chemin de son village en faisant le détour qu’il lui avait été conseillé. Au bout de quelques heures de marche, il arriva enfin chez lui. Il retrouva son père et sa mère effondrée par sa longue absence. Elle était morte d’inquiétude.
Il retrouva aussi son amie qui deviendra plus tard son épouse et ma grand-mère.
Le lien
Toute cette tension, dans mon corps, depuis ces quatre années, s’évaporait. J’inspirais une grande quantité d’air et la laissais s’échapper lentement.
- Tu sais papa… On a eu le diagnostic pour Maxandre. Il est autiste… Maintenant qu’on sait ce qu’il a, on va pouvoir l’aider.
Je parlais pour remplir l’espace laissé par le silence de mon père.
- Il paraît que c’est génétique. Est-ce que tu sais, toi, si dans la famille…
- Le frère de ta mère… il a eu une petite fille avec sa première femme. Elle était très handicapée.
- Roger ?
- Oui. Tu n’étais pas née. Elle était petite.
- Elle avait quoi ?
- Je ne sais pas. Ça fait longtemps.
- Elle est devenue quoi ?
- Sa première femme s’appelait Marie, comme la deuxième, d’ailleurs. Elle était gentille et tellement belle... Elle ne tenait pas en place et elle est partie. Roger est resté seul… On n’a plus revu la petite après la séparation. Tu sais, il a beaucoup souffert. Et puis, il a rencontré ta tante et refait sa vie.
Ma grand-mère est décédée quelques mois plus tard. S’il y a bien une occasion de rassembler toute une famille, c’est bien pour des funérailles. On se retrouve, on s’embrasse. Malgré les années, ce lien familial nous unit. Nous appartenons au même groupe avec notre histoire et nous rattrapons les mailles de vie manquée de chacun, comme pour continuer à tricoter cette écharpe qui nous lie. Sur le parvis de l’église, nous nous saluons chaleureusement.
- Bonjour Linda ! Ça fait chaud au coeur de te voir. Ça fait combien d’années ?
- Au moins dix ans, Tonton Paul ! Vous étiez venus en Bretagne nous faire un coucou un été.
- Comme tu as changé !
- Et toi, t’as pas changé !
- J’ai quelques rides en plus mais elles me vont tellement bien. Quoi de neuf dans ta vie ?
- J’ai deux garçons. Attends, j’ai une photo sur mon téléphone. Tiens, les voilà ! Maxandre a quatre ans et Roland deux ans.
- Félicitations ! Ils sont magnifiques.
- Merci. Mais tu sais… Maxandre a des difficultés. C’est un enfant avec autisme.
C’est là que Mamie est arrivée dans sa longue voiture noire, interrompant toutes les discussions. Naturellement, mes oncles et mes tantes ont suivi leur maman et nous, les petits-enfants, sommes rentrés ensuite. Avec nos yeux d’adultes, nous avons alors remarqué les ressemblances, les traits familiaux au sein de la fratrie.
- C’est fou ce que tata Simone ressemble à ma mère ! dit ma cousine Melinda. On croirait des sœurs jumelles !
Tous réunis ainsi, il fut décidé de se retrouver dans un bar juste à côté du cimetière. Nous sommes tous rentrés dans le commerce. Il n’y avait personne. Des banquettes rouges bordeaux étaient disposées autour d’un grand espace rempli de tables et de chaises. Cet endroit était le lieu des derniers souvenirs, heureux et malheureux, drôles et tendres. Bien emmitouflée dans mon manteau, je me suis assise à côté de l’oncle Paul.
Quelqu’un commanda du champagne pour célébrer le grand départ mais aussi ce moment si rare pendant lequel nous sommes tous là.
Juste avant de partir, je me décidais à poursuivre la conversation avec Paul.
- L’année prochaine, Roland ira à l’école et Maxandre rentrera en grande section de maternelle. Il n’est pas en retard. Il progresse bien…
Après une petite pause, je repris :
- Tonton, tu sais… pour Maxandre… les médecins disent que c’est génétique. Et...je voulais savoir si dans la famille, il y avait des personnes avec des troubles ou des comportements un peu bizarres.
- Je ne crois pas…
- Papa m’a parlé d’une de mes cousines, ce serait une des filles de Roger.
- Ça ne vient pas de chez nous. C’est du côté de sa mère. Elle était très spéciale !
La journée touchait à sa fin. Quelques cousins me raccompagnèrent au train.
- On se revoit en mars. On viendra te chercher à la gare !
- Merci beaucoup et rentrez bien !
- Bon voyage !
Il faisait nuit quand je suis arrivée. Mes clés dans la main, j’ai ouvert la portière et je suis rentrée rapidement dans la voiture. J’ai appuyé sur le bouton de verrouillage, tourné la clé et le moteur a démarré.
Les enfants étaient couchés mais Maxandre ne dormait pas. Il restait maintenant dans son lit toute la nuit. Nous avons découvert que la musique lui permettait de rester calme et de s’endormir. Le style classique a très bien fonctionné. Au début nous n’osions pas changer de peur de casser ce rituel. C’était une erreur. L'électro, plus rythmée, avait un effet incroyable sur son sommeil. Avec ses petites voitures, il restait allongé et finissait par sombrer jusqu’au matin. Maxandre dormait très peu. Pas de sieste, même quand il était bébé et les nuits très courtes rythmaient notre quotidien. Nous étions très fatigués mais l’horizon s’éclaircissait un peu.
La vie reprit son cours. La crèche, l’école, les suivis, le travail, la maison. Pas le temps de respirer, pas le temps de se reposer. Heureusement, les vacances scolaires nous permettaient de nous retrouver avec un peu plus de sérénité. Nous nous retrouvions dans notre cocon familial et pouvions ralentir ce rythme infernal. Levés de bonne heure, nous déjeunions et sortions. Notre rythme quotidien était différent du reste du monde. En forêt, à la mer, dans les parcs, Maxandre et Roland jouaient autant qu’ils le voulaient. Avec leurs horaires, nous étions seuls ou presque. C’était plus facile pour eux. Rentrés à la maison, nous prenions le temps mais les repas rythmaient nos vies. On mange à midi pile et le soir c’est à dix-huit heures trente précise que tout le monde est à table. Sinon, c’est le drame.
Mars est arrivé à toute vitesse. C’était avec beaucoup de plaisir que je reprenais le train. Le bruit qu’il fait en glissant sur les rails m’apaise toujours. Du côté fenêtre, je regardais les paysages qui défilaient trop vite pour mes yeux. Bercée par les mouvements de la voiture, je reprenais la lecture d’un livre commencé il y a bien longtemps. Combien de temps ? Un an ou peut être plus. Au bout de quelques lignes, mes yeux me piquaient, je luttais pour les garder ouverts.
L’agitation dans le wagon me réveilla en sursaut. Tous les passagers étaient debout dans l’allée centrale et attendaient l’ouverture des portes avec leurs bagages à la main.
Nous étions arrivés au terminus. Heureusement, c’était là ma destination. Je me suis levée et j’ai pris mon sac, les yeux vers le sol. Pourvu que je n’ai pas ronflé !
Au bout du quai, Melinda m’attendait avec son frère, mon cousin, Alex.
Nous nous sommes embrassés.
- On va prendre un café ?
- Avec grand plaisir !
Nous avons échangé longuement sur nos vies, nos envies, les projets, nos drames personnels, les nouvelles de la famille… et…
- Tu savais qu’on a une cousine ? Elle s’appelle Juliette…
- C’est la fille de Roger ?
- Comment tu le sais ?
- Mon père m’en a parlé et j’ai abordé le sujet avec votre père.
- C’est donc ça. Après l’enterrement de Mamie, Papa était préoccupé et il nous a parlé de Juliette. Il se sentait tellement coupable. C’est comme s’il l’avait complètement oubliée, comme si elle n’avait jamais existé.
Alex reprit :
- Avec papa et maman, on a décidé de la retrouver. Elle a 38 ans. Elle a un travail, un appartement. Elle est sous tutelle mais elle se débrouille seule. Elle va bien.
- Elle parle très vite, le coupa Melinda.
« Elle parle très vite ». Cette phrase résonnait en moi. Cela pouvait être un trait autistique. Elle était peut-être très handicapée petite et avait pu progresser si elle avait eu les accompagnements appropriés. Et puis, c’est une fille… Les petites filles s’en sortent mieux… Je ne voulais pas que la conversation tourne autour de mon fils, alors je me suis retenue. Dans ma tête, cela tournait en boucle. Je me suis reprise et j’ai demandé :
- Vous l’avez rencontrée ?
- Nous avons pu discuter avec elle au téléphone.
- Papa et maman vont la voir le mois prochain. Elle n’habite pas loin. Tu te rends compte, elle a grandi toute seule alors que nous étions là, pas loin… Une grande famille comme la nôtre !
- Tout le reste de la famille est au courant ? Je veux dire… Olivia et Arnaud savent qu’ils ont une demi-sœur ?
- On ne sait pas. Les parents vont reprendre contact avec elle et on avisera ensuite.
Dans le train, mon cerveau bouillonnait. Il y avait tellement d’émotions à gérer. Beaucoup de plaisir dans les retrouvailles, les échanges. Le plaisir aussi d’avoir eu un peu de temps pour moi. Cette certitude aussi de savoir maintenant d’où venaient ces gènes qui empêchaient mon enfant de se développer comme tous les autres. Des réponses qui éclairaient le chemin à parcourir.
Et puis, Juliette…
Juliette avait disparu de leur vie à tous et personne n’avait posé de questions. On n’a tout simplement plus parlé d’elle. Elle n’existait plus. Mon oncle Roger s’est remarié. Il a eu deux enfants avec sa nouvelle femme. Un garçon et une fille. Il est tombé malade et il est décédé il y a six ans.
Je suis rentrée chez moi. J’ai embrassé mon mari et je suis allée voir mes garçons. Dans les chambres, une petite lumière douce et chaleureuse me permettait de m’approcher en évitant les jouets bien alignés un peu partout sur le tapis. Roland dormait. Je m’approchais lentement du petit lit à pas de souris. J’évitais de faire le moindre bruit. Son sommeil est d’une fragilité déconcertante. J’ai ramassé les tétines tombées par terre et les ai remises tout contre lui. Quel calme ! Je me retins de l’embrasser. On rattrapera les bisous manqués demain.
Maxandre, lui, ne dormait pas. Le poste diffusait doucement sa musique. En ce moment, il écoutait les Ogres de Barback, un cadeau de son oncle et de sa tante. Sa petite voiture en plastique dans la main, il tourna la tête pour me regarder. Je me suis assise sur le bord de son lit et le pris dans mes bras. Nous nous sommes serrés l’un contre l’autre et tout en le berçant, je respirais l’odeur de sa petite tête. Après quelques minutes et une dizaine de petits bisous :
- Bonne nuit ! Fais de beaux rêves… Bisous…
- Bisous.
Les années ont passé. Aujourd’hui, Maxandre a dix-sept ans. C’est presque un adulte. Il a gardé ses jolis cheveux blonds. Il a suivi une scolarité en milieu ordinaire accompagné d’une AESH*. Il est en terminale. Il va passer son bac et nous l’avons inscrit dans une auto-école pour le permis de conduire. Il suit tant bien que mal son petit chemin de vie semé d’embûches.
Les difficultés sociales sont très présentes et malgré ses énormes progrès, il est malheureux. Malheureux d'être seul, rejeté par ses pairs. La différence a pourtant été atténuée. Maxandre s’exprime correctement. Et c’est un garçon rempli d’une incroyable gentillesse.
Il est seul et pourtant, nous sommes là, avec lui. Son frère, son père et moi. Cela est insuffisant.
Et Juliette? Il y a bien eu des rencontres, des essais. Trop de temps avait passé. Le lien familial n’avait pas simplement été cassé, il n’existait pas. Elle s’était construite avec la pouponnière d’abord, les foyers et sans doute une ou des familles d’accueil. Nous ne savons pas grand-chose de son enfance. Par pudeur ou par gêne, mon oncle n’avait pas demandé.
Elle n’a pas besoin de nous mais elle sait que nous sommes là maintenant.
Au fil du temps et des témoignages, des « bizarreries » intra-familiales ont été évoquées. Juliette n’était pas un cas isolé. Ces troubles dont souffrent mes enfants sont bien un héritage.
Roland a été diagnostiqué quelques années après Maxandre du même trouble.
* Accompagnant des élèves en situation de handicap
Au bord du vide
***
Goran l’a annoncé ce matin : on ferme la boutique.
Le barnum n’a pas besoin d’être démonté pour que déjà notre cirque ne soit plus que l’ombre de lui-même. Les guirlandes et les lampions ont fermés leurs yeux. On n’a laissé pour se repérer que les spots de chantier qui donne à tous un air de fantôme. L’orgue de barbarie et les guitares se sont tus. Peu après eux, les voix ont fait de même. Et la fourmilière s’est vidée. Chacun dans sa roulette avec son désespoir. Pas besoin de s’échauffer ou de ratisser la piste, pas de cordage ou d’estrade à mettre en place. Rien. Plus rien.
Une boîte qui ferme ça arrive tous les jours, dans le monde entier. Ce n’est pas bizarre, ni même exceptionnel. C’est le résultat logique de tout un tas de causes et de conséquences qui font boule de neige. Et la descente aux enfers qui suit irrémédiablement. Une dégringolade vertigineuse aux marches plus raides les unes que les autres, en bas de laquelle un monstre affreux claque ses dents acérées. Gare à toi si tu t’empierges en route.
Le mot « empierger », c’est Goran qui me l’a appris. Un de ces mots un peu trop spécifiques qu’il a appris pour améliorer son français – privilégiant le vocabulaire à l’accent. Goran est le directeur du cirque et notre Monsieur Loyal. Il est immense et son accent à couper au couteau sort tout droit des Carpathes profondes, ce qui dénote burlesquement avec son vocabulaire si riche.
Mais « le cirque va fermer » quel que soit l’accent, on l’avait tous bien compris.
Il y a une étrange absurdité à se dire que la suite logique après le cirque sera le chômage. Les deux mots ne semblaient même pas venir du même univers. Comme si c’était un boulot comme un autre. Comme si je ne perdais pas ma maison et ma famille le même jour que je perdais mon travail. Le funambulisme me fait moins peur que les pirouettes nécessaires pour retrouver une place dans le cartésianisme du marché du travail. Parce qu’au fond, ça n’a rien avoir avec le fait d’être sans emploi. Le cirque qui s’effondre c’est un arbre centenaire qui est abattu et aux branches arrachées duquel on demande de continuer sans lui.
Je suis allée voir Goran, après l’annonce. Il était assis au pied du mât. Notre capitaine. Je me suis assise avec lui, de l’autre côté du tronc de notre arbre. Tout près, mais sans se voir.
Pourtant je sais que ses yeux gris sont vitreux de chagrin. Il a encore un peu de khôl charbonneux sous les yeux, éternellement mal démaquillé. Les filles lui ont expliqué cent fois mais il dit toujours que de toute façon il en remettra demain alors « à quoi bon » ?
Que dit-il maintenant ? Il semble à court de mots. Alors c’est moi qui brise le silence :
"Je ferais tout pour sauver le cirque. Tu le sais hein ?"
Les mots m’ont échappé. Je ne sais pas s’ils venaient de moi. Je ne sais même pas s’ils étaient tout à fait vrais.
"Je sais."
Sa grosse voix se réverbère dans le bois comme s’il en faisait partie intégrante. Un son qui monte, monte vers les hauteurs du chapiteau, et mon regard monte avec lui.
C’est là que je la vois pour la première fois. L’ombre sous le chapiteau.
Je ne parviens pas tout à fait à la discerner. Souple, l’ombre pourrait être celle d’un acrobate. Mais je n’ai vu monter personne. La curiosité me taraude aussitôt, malgré moi. Je me relève et en me relevant, pose une main compatissante mais pressée sur l’épaule de Goran. Je monte, les échelons souplement. Je les connais par cœur. Mais même en haut, mon regard peine à se fixer sur celui que je cherche à voir, comme si c’était un fantôme que j’avais suivi dans les hauteurs du barnum.
"Y a quelqu’un ?".
Je me sens bête aussitôt. Ce n’est pas un labyrinthe. Soit il y a quelqu’un que je suis sensée voir, soit il n’y a personne. Et là visiblement, des passerelles aux coursives, il n’y a personne.
"Bonsoir."
Bah top.
Assis en miroir à ma position, sur la plateforme qui me fait face, une silhouette soudain parfaitement nette. Apparue comme par magie, même si j’ai vu assez de tours et de trucs pour savoir que la magie n’existe que dans le regard du spectateur.
De ce que j’en vois, il a l’apparence d’un Arlequin monochrome. Un costume qui n’existe pas dans notre spectacle. Il ne fait pas partie de la troupe. Ses jambes se balancent en amples mouvements lents et désynchronisés et son bicoque à grelots tangue de gauche à droite avec la même mollesse. Mais en dessous, pas de visage, seulement un masque grisâtre, sans bouche, dont les yeux ne sont que deux croix creusées dans le cuir, trop finement pour qu’on puisse en apercevoir les yeux.
Entre nous, seulement le fil tendu. Je le maîtrise assez pour rejoindre l’inconnu sans difficultés mais pour le moment, la distance me rassure.
"Bonsoir." je finis par répondre.
"Tu m’as appelé."
Fort de café.
"Je ne sais pas qui tu es."
Arlequin ne répond pas et se lève. Il pose son premier pas sur le fil.
"Attends !"
Mais Arlequin ne m’écoute pas et s’élance. Un pied, puis l’autre, une roue, un salto et le voici pendu par les genoux au milieu du fil. D’accord, il sait ce qu’il fait. Je baisse les yeux vers la piste mais personne ne lève la tête vers nous.
"Si je t’ai appelé, c’est sans le vouloir en tout cas."
"Tu as dit un Absolu." lance Arlequin comme une évidence – j’entends le sourire dans sa voix.
Je ne comprends pas.
"Je ferais tout pour sauver le cirque. C’était un Absolu." sourit-il. "Tu le pensais ?"
"Bien sûr." je rétorque, avec l’aplomb d’une adolescente prête à claquer sa porte.
Le visage qui n’en est pas un se tourne vers moi. Il se redresse et, à quatre pattes, remonte le fil jusqu’à moi. Bientôt je suis acculée contre la poutre mais il ne s’en offusque pas et s’installe en tailleur sur la plateforme trop petite, son "visage" à quelques centimètres du mien.
"Connais-tu le concept de pacte ?"
"C’est un genre de contrat."
"Exactement." dit-il en trainant les syllabes mélodieusement.
"Je connais le concept. Mais le rédacteur en est souvent peu recommandable."
"J’ai mauvaise réputation." sourit-il. "Mais je suis honnête. Pas ma faute si mes clients ne retiennent que ce qu’ils veulent."
"Qu’est-ce que tu proposes ?"
"Un classique. Je rends la vie au cirque sacrifié."
Mon cœur s’emballe. Comme si je pouvais toucher du doigt la résurrection des lieux.
"En échange de ton âme." finit-il, évidemment.
Mon espoir retombe, laisse place à une peur sourde que je ne sais pas exactement définir. Je ne suis même pas au clair de ce que représente mon âme, pour moi ou pour l’univers, et voilà qu’elle entre dans la balance d’un marché.
Presque poli, pour me laisser réfléchir, Arlequin recule et reprend place au centre du fil dans une position assise qui confirme qu’il n’y a rien de naturel dans son anatomie. Je détourne le regard pour me concentrer mais en dessous les âmes errantes sans but que j’y vois nourrissent déjà ma culpabilité. Mon âme contre toutes ces vies, toutes ces passions. Ce n’est pas cher payé, si ? Je voudrais me sacrifier sans y penser. Fermer les yeux et signer.
Je voudrais que ce soit une évidence.
"Eux aussi, ils ont peur tu sais ? Peur de demain. Peur de la suite." siffle Arlequin.
Tais-toi. Pourquoi moi hein ? Je lui tourne le dos et pose mon front contre le pilier acrobatique.
"C’est toi qui fais des promesses en l’air alors ?"
Je n’y arrive pas. Je reprends l’échelle et commence à descendre, un nœud douloureux qui se forme dans ma gorge et m’étouffe.
"Je ne rêve pas pourtant ? Tu as bien dit que tu ferais n’importe quoi pour sauver le cirque ?"
Lâche-moi. Je ne veux plus t’entendre.
"Tu l’as dit ça à ton bon vieux Goran ? Ou alors tu mentais ? Est-ce que tu lui mentais ? Lui qui t’a tout appris ?"
Sa voix devient pressante. Mes oreilles bourdonnent quand je touche le sol. Je vois trouble. Probablement des larmes. Une gamine effrayée, c’est tout ce que je suis.
"L’égoïsme est un vilain défaut ! Imagine tous ceux qui vont se retrouver à la rue."
"TAIS-TOI !"
J’ai hurlé. Je ne l’ai pas vu venir mais j’ai hurlé.
"Tais-toi. C’est bon." je lâche finalement. "Mon âme pour le cirque."
Noir. Silence. Projecteurs. Tout a disparu autour de nous. C’est seulement Lui et moi sur la piste.
"C’est bon j’ai dit. Je signe."
Un parchemin se déroule de sa main jusqu’à mes pieds.
Je me sens au bord du précipice. Mon ventre se tord comme si quelqu’un touillait dans mes boyaux. Tout mon corps rejette ce qui pourrait être sur le point de se passer. Comme s’il savait, comme s’il sentait le sacrifice prochain. Un instinct de survie terrible qui m’attrape à la gorge en tentant de me garder la tête hors de l’eau coûte que coûte.
Mais j’ai décidé. Et je suis encore plus têtue que je ne suis suicidaire.
Je pensais avoir fait le plus. Vu que mes mots étaient sortis, le choix était fait. Pourtant rien n’est fait réellement. La pression avait permis les mots mais maintenant, je dois encore coucher mon nom sur le papier. Et alors seulement ce sera définitif.
Si j’aime à croire que tout ça c’est de la générosité de ma part, mon syndrome de sauveuse ne me laissera pas tricoter ce tissu de mensonge. Je sais que j’en veux les lauriers. Je veux que ce soient mes petits bras qui sauvent ce lieu tellement plus vieux et plus grand que moi. C’est l’orgueil qui me pousse, qui gronde et rugit dans ma tête. Je le sais. Je l’accepte.
Et maintenant seulement, je peux m’accroupir pour signer.
Mais une grande main se pose dans mon dos.
"Non. Si quelqu’un doit le faire. C’est moi." gronde Goran.
"J’ai déjà signé." je souris.
Quand je le vois, avec son visage soucieux, ça me semble évident que j’ai fait le bon choix.
"Moi aussi je signe." gronde-t-il et à côté de mon nom, il vient apposer le sien.
"Et moi."
"Moi aussi."
De toutes parts de la piste, ma famille entre en scène. Des clowns à moitié maquillés, des funambules et des équilibristes, des contorsionnistes et des cracheurs de feu… leurs noms s’apposent petit à petit à côté du mien. Le masque s’en déforme d’avidité.
"Je me suis toujours dit que le travail du cirque était un travail des damnés." dit Goran à mon oreille avec le sourire de celui qui a dit une plaisanterie dont il est fier.
Moi, j’ai envie de pleurer mais je me retiens. Je n’ai pas réussi à me sacrifier pour les miens mais la solidarité dont tous font preuve sans broncher, elle soigne des plaies dont je ne pensais même pas porter les cicatrices.
Ricardo, le magicien, est le dernier à entrer en piste. Il a l’air hésitant, il traîne un peu les pieds mais lui aussi, signe, avec une grimace de peur qui fait tressauter sa moustache.
"On a tous signé." j'annonce.
Le parchemin s’enroule dans la main de son propriétaire et aussitôt, notre barnum se rallume de milles lampions et la musique reprend, plus vive et plus claire que jamais. C’est fait. On a réussi. Le cirque est sauvé. On ne sait pas tout à fait comment mais on le sait. On le sent tous et toutes.
Notre étrange invité, lui, jubile au point qu’il en devient spasmodique. Il danse. Et je trouve de mauvais goût de nous obliger à en être les spectateurs. Comme si le cirque ne s’était rallumé que pour son petit spectacle personnel.
"Il n’arrive pas à repartir." remarque Goran en fronçant un sourcil broussailleux.
Ce que je prenais pour une danse n’en était pas une. Notre Arlequin s’agitait parce qu’il essayait désespérément de reprendre le parchemin enroulé sans y parvenir. Le contrat reste parfaitement immobile dans les airs, aussi fixe qu’Excalibur dans son rocher. De rage, le masque se met à écumer et l’effort secoue en tous sens le bicoque et ses grelots.
C’est là que j’aperçois, assis en bord de piste, les jambes allongées au sol, un Pierrot Lunaire. Il ne fait pas partie de notre troupe lui non plus mais il semble à son aise. Il sourit paisiblement en regardant Arlequin s’éreinter à la tâche.
"Tu t’es oublié mon ami."
Pierrot se lève, souplement. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit si grand mais il nous domine tous d’une bonne tête voire deux, même Goran. Il se lève et s’approche de celui qui se démène comme un diable.
"N-Non.. ils ont signé ! Ils sont à moi."
"Un seul à la fois mon ami. Tu le sais. C’est écrit là en tout petit, mais tu le sais."
Quand Pierrot touche le contrat, celui-ci prend feu dans une vive flamme blanche et disparaît, faisant rouler en arrière celui qui s’y accrochait désespérément. Je lève aussitôt les yeux vers le chapiteau… mais les lumières tiennent. Un cri sauvage et animal, rauque et multiple comme celui d’une hydre, échappe à celui qui n’a plus rien d’humain. Et à son tour, il disparaît. Pierrot sourit et se tourne vers nous, son visage blanc et doux légèrement penché.
"Rares sont ceux qui se sacrifient à plusieurs quand une seule âme aurait suffi. Il ne l’oubliera pas de sitôt mais vous avez eu de la chance."
"Le contrat. Il a été brûlé." signale Goran, une crainte sourde dans la voix.
"Il a déjà rempli sa part du marché. Il ne peut pas revenir dessus, même si le contrat n’existe plus."
"Donner c’est donner, reprendre c’est voler." lance une petite voix, celle du plus jeune fils de Goran, qui est venu le rejoindre sur la piste pour mieux voir les lumières.
Je souris. Pierrot aussi.
***
Je suis au bord du vide. Mais c’est le vide que je connais le mieux au monde. Du bord de mon tremplin, je sais que si je saute, on me rattrapera toujours. J’ai un peu la nausée. C’est le trac. L’excitation de la reprise. Et probablement qu’une petite part de moi craint que la main qui me rattrape ne soit pas celle que j’attends, qu’elle soit gantée de blanc et qu’au bout du bras, ce soit un masque sans visage qui vienne réclamer sa dette. Mais pour le moment, c’est mon frère de trapèze. Et le vide est mon terrain de jeu.
Feux d'artifice
Pourtant, ce n’était pas gagné. J’étais même sur le point de tout laisser tomber. Le cerveau humain n’est pas conçu pour encaisser le rejet régulièrement et chaque absence de matchs devient petit à petit une sorte d’invalidation personnelle. Je me disais que j’étais sans doute inintéressant, voire dégueulasse, vraiment j’avais atteint le summum du dégoût de moi-même. Un jour, dans une émission de télé, j'ai entendu un des intervenants dire : « On n’a pas besoin des autres pour se détester, on le fait très bien tout seul. » Je confirme.
Et puis un matin, je ne sais pas par quel miracle, ça a marché. J'ai pensé que c'était sûrement un faux profil. Ma confiance en moi se situait au niveau des nappes phréatiques. Je pense que plus bas, je finissais par atteindre le noyau de la planète Terre.
Pour me prouver que j’avais tort, c’est elle qui a démarré la conversation par un : « Salut, c’est quoi ton signe astrologique ? »
Je retire ce que j’ai dit, ce n’est pas un fake, c’est une folle. C’est quoi cette question ? J’éclate de rire. En plus, je n'arrivais pas vraiment à me dire si je la trouvais jolie.
Ne sachant pas trop quoi répondre à cette prise à la gorge soudaine, j’ai sorti un truc du style : « Pourquoi tu veux savoir ça ? »
Même pas bonjour ou salut. Plus froid, tu meurs. Fais un effort mec, sinon tu n’as aucune raison de te plaindre de ne pas pécho.
Puis, j’ai fini par jouer le jeu.
On a passé la soirée à discuter. J’ai appris qu’elle aussi était sur le point d’abandonner. En quelque sorte, c'était notre dernière tentative. On a fini par s’échanger nos numéros. On s’est vu. Je me souviens que pour ce premier rendez-vous, je n’ai quasiment rien pu manger. J'étais stressé comme jamais. Je tentais de faire comme si tout était normal mais c’était la guerre à l’intérieur de moi. Le cœur qui s'emballe, l’estomac qui se noue, la chaleur qui monte, l’envie de vomir. Le pinacle du bien-être sans aucun doute possible. Ce qui m’effrayait surtout c’était le fait que quand on a connu une relation et qu’elle s’est terminée, il faut tout recommencer, tout réapprendre. C’est comme un examen de passage, en tout cas c’est comme ça que je l’ai ressenti.
Retour à la case passage du bac à l’oral. Tu connais ton sujet, mais il n’y a pas un mot qui sort. Retour à la case passage du permis. Tu sais conduire, mais au premier virage, tu commets une erreur éliminatoire que tu ne faisais jamais.
Visiblement, j’ai dû faire bonne impression puisqu’on s’est embrassé, puis on s’est revu et c’était parti sur l’autoroute du bonheur. Feux d’artifice dans le cœur, tout est nouveau, tout est beau, tout va vite. On se découvre. On ne s’ennuie pas.
Ce soir, on sort. Elle veut me présenter à ses amis. Elle profite qu’il y a des festivités sur la plage pour qu’on se retrouve tous ensemble et qu’on fasse connaissance. Je dois l’admettre, elle a bien joué son coup. C’est le meilleur moyen de passer une excellente soirée.
Elle est au téléphone avec son amie Maëlle, le rendez-vous est fixé : on se retrouve près de la plage, en avance, au préalable on achète quelques bouteilles et on squatte le meilleur spot pour admirer les feux d’artifice sur la mer.
Bizarrement, en l’écoutant parler, il me vient une boule au ventre. Ce n’est pas du stress, c’est autre chose, comme une intuition. Je ne la sens pas cette journée. Pourtant, au moment précis où je me dis ça, je suis en train de jouer à la console, tranquillement assis sur mon canapé, les jambes de ma copine posées sur moi. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Malgré tout, je fais part de mon ressenti à ma douce qui me rétorque : « Mais laisse-toi porter, ça va bien se passer. Tu vas voir, mes amis ils sont cools. D’ailleurs, j’espère que tu parles anglais ! » Elle a raison. Il faut que j’arrête de vouloir être dans le contrôle, dans l’analyse de tout. Il faut que j’accepte l’imprévu. Ça ne fait pas longtemps que nous nous sommes trouvés, mais elle a déjà bien cerné ce trait de ma personnalité. Souvent, il naît de ce que l’on ne soupçonne pas, des situations improbables qui restent en mémoire.
Le soir venu, on se retrouve à l’endroit convenu et très vite je comprends qu’elle avait raison. Ses amis sont cools. On va passer une bonne soirée, ça ne fait aucun doute. Raison de plus parce que c’est la fête nationale.
On repère le meilleur endroit et on s’installe. On aurait aimé être sur la plage, au plus près du bateau d’où vont être tirées les fusées. Mais, pour des raisons de sécurité, nous n’y avons pas accès. On décapsule les bières, on trinque, on est curieux les uns des autres, on dit de la merde et surtout on kiffe le moment.
Pouffff
La première fusée s’envole et éclate en milliers de paillettes de couleurs qui se reflètent sur la mer. Elle est violette.
C’est beau putain.
Pouffff
La deuxième. Elle est rouge.
Pouffff
La troisième. Elle est verte.
Je prends le temps de regarder les gens autour de moi et je constate qu'on est tous comme des gamins devant un spectacle magique. On a tous les yeux qui brillent.
Je regarde ma copine. Elle est magnifique dans sa robe verte aux motifs floraux. On dirait un elfe sorti de l’univers de Tolkien, avec sa chevelure blonde et ondulée qui lui descend jusqu’en bas du dos et son maquillage coloré et légèrement pailleté. On se tient la main. Je suis en couple. Je suis amoureux. Je me sens invincible. Il ne peut rien m’arriver. Je dépose un bisou sur sa joue.
Tout d’un coup, quelqu’un dans la foule se met à gueuler un truc que je ne comprends pas.
Encore un hurluberlu qui cherche à se faire remarquer.
Le feu d’artifice est bientôt terminé. C’est le grand final. Je ne sais pas quelle heure il est et à vrai dire, je m’en fous un peu. Je n’ai pas envie de rentrer. Au contraire, je veux aller danser, faire l’amour et éventuellement dormir sur la plage à la belle étoile.
Soudain, de nouveau quelqu’un dans la foule se met à gueuler un truc que je ne comprends toujours pas. Je n’arrive pas à identifier si c’est la même personne. Mais cette fois-ci, l'ambiance change un peu et on commence à tous se regarder avec un air perplexe. Il y a comme un murmure qui commence à circuler entre nous.
Puis, toujours sans comprendre ce qui se passe, la masse de gens dans laquelle nous sommes immergés commence à bouger précipitamment et des personnes se mettent à courir en direction du port.
On se regarde tous sans savoir quoi faire. Et puis, d’un coup, une fille du groupe demande : « Elle est où Maëlle ? »
Merde… ça s’était pas prévu.
Autour de nous, de plus en plus de gens courent, affolés et nous commençons sérieusement à nous inquiéter. Le problème c’est qu’il nous manque quelqu’un et que nous ne savons pas ce qui se passe, ni ce que nous devons faire.
J’attrape une personne par le bras et je l’interroge. Sa réponse est directe et me fait l’effet d’une droite dans la gueule : « Courrez, il y a des morts ! »
D’un coup, tout autour de moi disparaît. Il n’y a plus de copine, plus d’amis, plus de fête, rien d’autre qu’une seule pensée : Je vais mourir. Ce soir, j’ai un peu connu le bonheur juste avant d’être emporté. Faîtes que ce soit rapide et que je ne vois rien, que je ne sente rien. Je veux quitter mon corps et partir loin. Attends… mais ma mère, mon père, mes frères ? Je ne vais pas pouvoir leur dire au-revoir. Comment vont-ils apprendre que je suis mort ?
Tout un tas de questions et de d'images morbides se bousculent dans ma tête. Mais la réalité c’est que je suis toujours vivant et qu’il faut vite partir. Ma copine est en panique totale, toute tremblante, au bord des larmes. Ok, je comprends qu’il va falloir que je gère pour deux. J’ai pas le temps de douter, il faut fuir, il faut survivre. Alors, on fait comme tout le monde, on court. On remonte le chemin le long de la mer. Je ne sais pas qui du groupe nous suit et pour être honnête, je ne me pose pas la question.
J’appelle mon petit frère. Je sais qu’il est fêtard, il est forcément allé voir les feux d’artifice et j’ai besoin de savoir s’il va bien.
Merde… pas de réponse. Putain, j’espère qu’il ne lui ai rien arrivé.
Je ne sais pas où je vais. Je suis mon instinct. Ma copine me serre la main tellement fort que ses ongles me rentrent dans la peau, mais je ne sens rien.
Soudain, pour une raison que j’ignore, je m’arrête non loin d’une fontaine où trône Apollon et je tourne la tête, comme si mon cerveau m’envoyait un message pour me faire prendre conscience de la réalité du danger. Je vois un homme, un flic, à genoux, arme pointée devant lui, prêt à tirer.
Ok, il n’y a plus de doute permis, le danger est réel.
On recommence à courir.
Mon téléphone sonne.
C’est mon petit frère.
Putain, il est vivant.
Je l’ai réveillé.
Entendre sa voix me rassure.
Je lui explique qu’il se passe quelque chose, que tout est parti en couilles. Il n’y a plus de tramway, plus de bus, plus rien, c’est la panique totale. Il faut venir me chercher.
Il ne comprend pas tout mais conclut en me disant : « Je te rappelle ! ».
Je ne sais pas quelle heure il est.
Je ne sais pas où on va.
Je ne sais pas ce qu’il se passe.
On finit par trouver un hall d’immeuble et on se cache à l’intérieur.
D’autres gens sont présents.
On se regarde, on se jauge, on s’interroge.
Personne ne comprend rien, mais on sent la peur qui nous lie toutes et tous.
Mon portable vibre dans la poche de mon pantalon.
Un SMS de mon petit-frère : Papa arrive.
Ma copine me dit que son père aussi est en chemin.
Avec un léger sourire, je lui glisse tout bas : « Sympa la première rencontre avec beau-papa. »
Elle ne rit pas.
Ferme-là, je crois que ce n’est pas vraiment le moment de faire de l’humour.
On attend.
Les minutes sont longues.
Je n’ose pas regarder sur internet.
Au fond de moi, je crois que je n’ai pas envie de savoir. Mais le cerveau fait le travail et j’imagine le pire.
J’écris à mon petit-frère : Je suis à l’abri dans un hall d’immeuble.
Réponse : Ok, déjà ça c’est rassurant.
Le père de ma copine est là.
C’est un homme imposant, chauve, à la voix rauque.
On se salue, mais on ne sait pas quoi se dire, tous les deux gênés par les circonstances de cette rencontre.
Il me demande si quelqu’un vient me récupérer.
Je lui réponds que oui.
Il me demande de rester là où je suis et dit à sa fille qu’il faut partir.
Elle proteste en répondant qu’elle veut attendre que mon père arrive.
Il insiste.
Elle cède.
Nous nous embrassons rapidement et ils partent.
Je ne comprends pas trop ce qu’il vient de se passer. Mais, je n’ai pas le temps d’y penser.
J’envoie un message à mon petit-frère.
Quelques minutes plus tard, mon père est là.
On se prend dans les bras et on se serre fort. Ça fait partie de notre langage. Nous avons l’habitude de ces effusions de tendresse et d’amour, même pour simplement se dire bonjour. Mais là, il y a quelque chose de plus fort.
Puis, il me regarde et avec un air étonné, il me demande où est ma copine.
Je lui réponds qu’elle est partie avec son père.
Son regard devient intensément noir.
On embarque dans sa voiture.
On fonce chez lui.
Impossible que je reste seul.
La radio est allumée.
Pour la première fois, j’entends ce qui vient de se passer. Je comprends ce à quoi je viens d’échapper.
Il y a eu un attentat. Le nombre de victimes est important.
Je suis vivant.
Je devrais être soulagé, je pourrais même pleurer. J’en ai le droit.
Mais étonnement, je ne ressens rien de tout ça.
Je suis fatigué.
J’ai envie de dormir.
Quelques jours plus tard, je retourne sur la plage. On a déposé des fleurs par centaines tout le long du parcours. Instinctivement, je me replace à l’endroit où j’étais au moment où tout ça s’est passé. Et là, je comprends que j’ai eu beaucoup de chance. Ça s’est joué à dix secondes près, à quelques dizaines de mètres. Et le pire, c’est que malgré la distance finalement si proche, je n’ai rien vu de tout ce qui s’est passé. Absolument rien. Je ne sais pas comment c’est possible.
Je fonds en larmes. Pour la première fois, tout ressort.
Une dame s’approche de moi et me prend dans ses bras. Je ne la connais pas, elle ne me connait pas, mais à ce moment précis, ça n’a pas d’importance. Au bout d’un long moment, elle me demande si j’ai perdu quelqu’un. Je lui réponds que non. J’ai perdu quelque chose, mais je ne suis pas capable de dire ce que c'est. Pourtant, je sens au fond de moi que ça m’a été arraché et qu’une marque indélébile est venue s’imprimer à la place, un traumatisme que je garderai à vie.
Le pire, c’est que j’ai honte, parce que je suis vivant.
Vingt ans plus tard
« Quand je suis venue la semaine dernière, j’ai demandé à ta maman de me prêter le livre que tu as écrit », m’avait dit Mamie.
Ici. A cet instant précis. Une petite boule dans mon ventre, une très légère hésitation, un regard plissé.
« Quel livre mamie ? »
Mamie se reprend, elle s’excuse, elle a dû confondre. Oui voilà, elle a dû confondre car, à ma connaissance, je n’ai jamais écrit de livre. Un rêve enfoui et ignoré, qui n’a jamais mérité mon attention ni mon temps car la plume est un talent, disais-je, et celui des autres manifestement. Et puis, qu’aurais-je bien pu raconter dans un livre ?
Une enfance heureuse, sans histoires, un deuil familial terrible, le manque, les rencontres, la douceur d’un mari, le manque, la joie d’un enfant, la lecture, le manque, la vie.
Je m’égare. En tous les cas, ce livre manque à l’appel. Sauf si… Non. Je crois que je serais au courant quand même si j’avais écrit un livre. La couverture serait d’un bleu pâle, presque glacée. Un dessin très simple dessus, dans un encadré noir. Un peu stylisé, comme on tente une esquisse pour un tatouage. J’en aurais gardé une pile dans un grenier, une pièce mansardée, où tout prendrait la poussière dans un silence rassurant, un cocon délicat de vieilles assiettes, coussins râpeux et draps usés par les années. J’aurais gardé cette pile au cas où, car on ne sait jamais après tout, les demandes impromptues ça arrive aux écrivains. Au détour d’une conversation, « eh mais tu sais que je n’ai toujours pas lu ton livre, il ne t’en resterait pas un ? », ou bien en cas de question de mamie. Une pile cachée, pour une œuvre pas vraiment assumée et encore moins affichée. Amis, famille, collègues, ils l’auraient tous appris un peu par hasard, sur un trajet dans le bus ou au cours d’un diner bruyant, un an après sa sortie. Un peu d’humilité enfin. Eh bien ! peu de chance qu’il manque à quelqu’un ce livre-là.
La question de ma grand-mère me reste en tête. Ce livre dont elle parle, il est absent. Les mots, les phrases n’ont jamais pris forme, les personnages sont flous et l’intrigue inexistante. Mais est-ce qu’il manque ? à elle, à moi ? Ma grand-mère est plutôt du genre pragmatique et saine d’esprit elle aussi. Elle vieillit c’est sûr, mais de là à inventer une histoire de livre… c’est quand même surprenant, sauf si elle est plus machiavélique que ce que j’imaginais. Encore plus surprenant, je ne me souviens pas d’elle comme une grande lectrice, toujours un livre à la main. Auquel cas, quelle joie ! Quelle fierté personnelle de voir un de ses petits-enfants se tourner vers une carrière littéraire, pleine de mystère, de talent et d’imaginaires multiples.
Eh bien non. Raté.
Bon. Ce livre n’existe pas. Il a bien quelques contours visiblement. C’est comme si son absence même lui donnait forme. Je n’ai jamais rien écrit, mais je serais malhonnête si je disais que je n’y avais pas pensé. Si, en voyage et en voiture, côté passager, je n’avais pas imaginé chacune des maisons isolées en pierre, face à la mer, comme un refuge rêvé pour s’enfermer trois mois ou même trois ans, et écrire sans relâche, rythmée par le bruit des vagues, les cafés sur le port et les cris des mouettes. Si, dans mon quotidien de parisienne pressée, je n’avais idéalisé des journées de création, d’inspiration du réel et de temps disponible mieux partagé. Le luxe, tout simplement. Mais je sais bien qu’au fond c’est illusoire. Ce n’est pas si beau en vrai, pas si facile, et peut-être pas suffisant. Bon de toute façon je n’en ai jamais parlé à personne, ni à mon mari, ni à une veille copine, ni à mamie. Même lors d’un diner un peu arrosé, où on finit par s’imaginer une nouvelle vie, où on accueille avec tendresse l’attrait de Benjamin pour la menuiserie, le désir d’Inès pour la pâtisserie… Mais non, même là, dans un cocon léger et bienveillant, ça ne sort pas. Comme si, dès l’instant où les mots seront prononcés, les mots eux-mêmes vont m’obliger. Mes proches vont me questionner, me demander où j’en suis, comment je sens, si j’ai des idées. Et le prochain coup de fil, si c’était celui d’un éditeur télépathe qui demande les premières pages ? Quoi, tu n’as toujours pas commencé à écrire ? vas-y, lance-toi !
« J’aimerais écrire ».
Ben voilà, tu écris là. C’est fort quand même. L’écriture est tellement difficile à assumer que c’est toi qui écris, pas moi.
Saine d’esprit je disais. Oui oui, ça m’en a tout l’air.
Je continue de creuser. Il y a bien un livre, quelque part, dans ma tête. Loin, très loin. Je tente une approche, la reliure, la première page … Mon frère est partout. Dans l’esquisse dessinée de la couverture, dans les premiers mots du résumé au verso. Le manque est criant. Son sourire, ses yeux verts, sa nonchalance. Son humour, son esprit, ses potes. Quel homme serait-il aujourd’hui ? quel fils, quel frère, quel papa, quel mari, quel beau-frère, quel tonton ?
Je suis son unique sœur. Je suis celle qui a partagé les vacances avec nos parents, les dimanches soir devant nos bols de céréales, les nanars à la télé. Je suis celle dont il se moquait, avec mes bonnes notes et mes queues de cheval serrées. Je suis celle qui, visiblement, n’a pas encore tout dit sur son deuil car chaque jour de ma vie depuis vingt ans est marqué par le manque. Comment écrit-on sur le manque ? comment écrit-on sur ce qu’on ne voit plus, sur ce qu’on a perdu, sur un trou dans son cœur ? je vous le disais, je suis plutôt une pragmatique, une saine d’esprit. Ma grand-mère aussi. Les trous dans le cœur, elle en a eu quelques-uns. Moi, j’avais 19 ans. Premier trou. Bam.
Je suis tellement sage, indépendante et forte que je vais me débrouiller. Un psy ? pas besoin, je ne veux parler à personne. Mes parents gèrent, comme ils peuvent, ils continuent. Pour moi, en partie. Mes amis sont tous là. Presque tous.
Je gère. Je suis au début des mes études, de ma vie de jeune adulte. Au début de la vie. Je gère. Autour de moi, les autres sont étranges. Les jeunes sont jeunes, insouciants, un peu bêtes aussi. Déjà que j’ai pioché à la naissance l’étiquette introvertie, mais alors cette rentrée scolaire-là a carrément redistribué les cartes et me voilà recalée au sous-sol des profils ‘autres’, ceux qui s’intègrent un peu moins bien, ceux qui ne comprennent pas toujours ce qu’ils font là.
Je gère. Je rencontre des gens, des nouveaux, des anxieux, des à part, des drôles, des vifs, des décalés. Mes parents s’inquiètent, à distance. J’essaie de leur faciliter la tâche autant que je peux. Je me dis que moi aussi je dois leur manquer, peut-être. Je reste à ma place, ne pas faire d’histoires, qu’ils soient fiers.
Perdre un enfant. Je ne pouvais pas décemment imaginer de quoi on parlait à l’époque. J’avais 19 ans, la maternité planait quelque part au loin, je ne pouvais que projeter une douleur impensable. Aujourd’hui je suis maman. Aujourd’hui je comprends, mieux j’espère, et je me demande encore comment ils ont bien pu gérer. L’être humain n’est définitivement pas équipé.
Je gère. Les années d’insouciance passent. Premières amours, premiers stages, premiers voyages. Tu ne vois rien de tout ça. Peut-être que si, de là où tu es. J’apprends à traverser les premières fois, les chagrins, les récits de vacances, les soirées arrosées sans toi. Je ne cherche pas à recréer une fratrie, j’en serais bien incapable. Mais les amitiés sont là, solides. La famille aussi, soudée. Mes cousins, ma tante, mon oncle. Tous terrassés quand on a compris à quel point la vie pouvait parfois être terriblement injuste. Vingt ans plus tard, le manque est toujours criant. Moins vif, moins acéré, mais maintenant il apparait sans prévenir, dans le métro, aux premières notes d’une chanson, au détour d’un diner d’anniversaire entre cousins. Nous sommes 5, et mon regard se fixe sur cette sixième chaise vide. Je n’arrive pas à décrocher. L’ambiance est joyeuse, un verre à la main, le weekend commence. Il faut que je leur en parle, mais ça va plomber l’ambiance. Il ne manque lui, et ce diner de 40 ans est une preuve supplémentaire, s’il nous en fallait une, que nous avons avancé sans toi. Certains d’entre nous ont des enfants, je suis certaine que tu en aurais aussi. Une fille, et un garçon. Tu aurais été le premier de la bande à devenir papa, et après tu nous aurais expliqué la vie avec tes grandes phrases et tes grands principes.
Est-ce qu’il passe ce sentiment ? le temps fait son œuvre parait-il. C’est vrai. Cet été-là, j’ai perdu mon frère et mon souffle. Amputée, attaquée, recroquevillée. L’été le plus dramatique de ma vie, sans aucun doute, mais qui porte paradoxalement encore aujourd’hui le halo d’une douceur toute spéciale, d’un fourmillement d’énergies, de soutiens, de plats préparés, de souvenirs remontés. Il y avait les copines de maman qui passaient, souvent, faire une quiche ou une salade. Celle qui connait les démarches, celle qui essaie de faire rire. Celle qui organise, celle qui débarrasse. Celle qui ne dit rien, celle qui est maladroite. Certaines images sont devenues floues, comme si un voile léger s’était délicatement posé sur ces mois de sidération, de chagrin, de solidarité. Mais j’ai le souvenir encore net d’une maison remplie, semaine après semaine. Certains amis de mon frère, ceux qui ne voyaient pas bien comment ils auraient pu être ailleurs, comment ils auraient pu continuer leur vie, parler à ceux qui ne savent pas, partir en vacances. Ceux-là ont simplement décidé d’être là. On trouvera bien un ou deux matelas. Des amitiés indéfectibles encore aujourd’hui, forgées par le drame mais dans le marbre.
Le temps fait son œuvre mais pas trop de préférence, si possible. A un moment, je craignais que les traits de son visage ne s’effacent, que je perde les contours de son sourire, de ses yeux qui se plissent quand il riait. Il y a bien des visages qu’on oublie. Celui de mon frère, jamais. Merci au temps de parfois nous laisser de l’intact, du frais, du palpable. Nos corps prennent quelques plis, nos cœurs quelques coups, le sien est resté pur. Ses traits ne disparaitront pas, je crois pouvoir en être sûre désormais. Est-ce pour cela que le manque s’accroche de toutes forces ? on a beau avancer, déménager, rigoler, démissionner, nous marier, il est là, il plane, avec ses yeux rieurs et son sourire XXL. Descends un peu ! viens nous voir, dis-nous qu’on va dans le mur, que c’est pas une vie ces horaires, qu’il faut s’amuser, se passionner, plonger et regretter. Fais-nous la morale, dis-nous qu’on est chiants, qu’on est trop stricts, qu’on n’a jamais le temps. Un câlin aussi, ce serait bien. Le tactile, pourtant, ça n’a jamais été notre truc dans la famille. Mais que veux-tu, là aussi le temps a fait son œuvre. Un câlin de toi, je prends.
Revenons à ce livre. Inexistant, n’est-ce pas ? Mamie aurait-elle envie de lire ça ? d’entrevoir le manque à chaque ligne, le trou dans le cœur, les années qui passent, et rien qui ne s’efface ? Serait-elle effarée, inquiète, rassurée de voir que j’en suis encore là ? avec sa question innocente, sans doute issue d’un esprit embrumé, mamie m’ouvre une porte, et m’offre une occasion merveilleuse de parler de ce, et de celui qui me manque depuis toutes ces années. Il a parfois du bon le manque, quand il me fait serrer ma fille sans relâche par exemple, quand il me fait retrouver mon mari avec un bonheur intense après quelques jours de séparation. Il est plus insidieux, quand le manque se diffuse, quand il se matérialise par des phrases qui ne sortiront plus jamais. « Je te présente ta nièce ; on se voit à Noël ; veux-tu être mon témoin de mariage ; tu m’as remboursé pour le cadeau de papa ? ». C’est souvent, c’est anecdotique, c’est grave, c’est futile, c’est drôle. Oui, mon frère était drôle, réfléchi, rebelle, casse-pied, sensible, passionné, casanier, vif, rieur. Tout ça me manque, à toi aussi peut-être mamie ?
Alors non mamie, je n’ai jamais rien écrit. Je pensais que les mots me manquaient, mais ils attendent peut-être patiemment leur tour. Que je sois prête, que j’écoute mon cœur. Il y a un trou dedans, ça fait un drôle d’écho.
Je t’aime mon frère. Tu me manques.
Entre deux vie
Il sortit une fois de plus son téléphone et, regardant encore les deux mêmes conversations et les deux derniers messages qu’il avait laissés.
Maman - « Est-ce que tu vas venir au repas ce soir ? »
Marc - « Non, je ne peux pas, désolé, je dois aider Antoine avec son déménagement. »
…
Antoine - « Hey, salut mec, tu peux venir pour me donner un coup de main ? Je dois aller jeter quelques trucs. »
Marc - « Hey mec, non, je ne peux pas, désolé, repas de famille ce soir. »
Marc souffla longuement. Un simple coup d’œil à la fenêtre, le peu de lumière scintillant, réchauffait le cœur, le peu de culpabilité et de gêne muant en une douce sensation de bonne humeur sans que cela ne dure. Tel un rideau un coup frappant le ciel tout rayon de bonne humeur avait disparu, remplacé par des nuages, une terre grise à travers le ciel. Le temps commença à s’agiter, plus les minutes s’écoulaient plus l’acharnement du vent contre les fenêtres et tout ce qui put se trouver balayé ou bouger s’accentua dans une rage folle.
Téléphone en mains, il le posa sur le canapé écran caché. Un simple grognement à lui-même, presque imperceptible, camouflé par son soupir. Un autre vent empli d’une même rage que celui de la terre qui réveilla en lui un sentiment sans doute trop familier. Cette tension, ce, ce mal-être, la pointe de culpabilité du mensonge. « Oh, ce n’est pas grand-chose », se disait il, « simplement deux petits mensonges. »
Ce jour n’avait rien de particulier seulement celui d’être le vendredi, en fin d’après-midi. Marc épuisé n’avait pas la force ni l’énergie pour s’asseoir à un énième repas de famille, où le seul sujet de discussion était le même vieux disque rayé, politique, comment on s’en sortait dans la vie, ou bien la même obsession de la famille pour Marc, sur ses boulots à répétition et ses échecs et abandons successifs.
De la même manière, il n’avait nullement envie d’aller accompagner ou aider à jeter les quelques cartons ou bric-à-brac d’Antoine. Son meilleur ami pouvait comprendre cela, enfin, si la vérité lui avait été dite. Mais même dans ce cas, Marc pensait que, de toute manière, il ne le prendrait pas si mal.
Il voulait être seul, tranquille pour une fois… même si cette « fois » encore était plus nombreuse que les repas de famille ou les visites pour aider un ami ou simplement le voir. Il regarda une fois encore son portable et commença à tendre la main. « Non, c’est bon, aujourd’hui, tranquille. » Puis il la retira, se leva et fila se prendre un verre.
Pendant qu’il prit une gorgée, tout en se tournant pour retourner sur son canapé, il aperçut ces deux mêmes cadres sur le palier de la porte d’entrée, juste sur une petite commode. Deux cadres bien distincts, séparés par une seule plante, la seule de l’appartement, dont le peu de couleur verte reflétait la préoccupation de celui qui en avait la charge. Néanmoins, elle tenait debout.
Le premier regard fut pour le cadre de droite. Une vieille photo d’Antoine et lui lors d’une soirée un peu arrosée, chacun se tenant par l’épaule. Marc à gauche du cadre, Antoine à droite, le bras droit de ce dernier était coupé par la photo. Les deux, le visage quelque peu rosé et souriant, bière tendue. Marc esquissa un léger sourire.
Celui de gauche était sa mère, elle remplissait le cadre entier, un léger sourire, assise sur un banc, avec un bras et une main coupée par la photo et qui passaient derrière elle, une personne qui tenait la mère par l’épaule.
Un large sentiment l’envahit, et son léger sourire suivit ses yeux, sur le sol.
Son téléphone vibra un instant. Marc leva un sourcil, un message de quelqu’un ? Il l’empoigna. Une notification : « Alerte vigilance tempêtes ». Marc leva les yeux vers la fenêtre. Le vent s’agitait encore davantage, avec fureur, des petits claquements, un, deux, puis trois, quatre, huit, des dizaines… La pluie, la pluie venait d’arriver.
La mélancolie, un sentiment qu’il n’avait plus eu depuis …
Marc s’affaissa sur son canapé avant de plonger son intention sur la télé, les paupières lourdes, le corps léger, les muscles détendus, une sensation de bien-être à l’écoute de la berceuse de la pluie chancelante.
Le noir. Le noir complet.
Puis une vibration, mais continue, encore une… Marc ouvrit légèrement les yeux. La sensation venait de sa main gauche, de laquelle il tenait fermement son téléphone.
À peine eut-il le temps de passer sa main sur son visage, il regarda qui pouvait l’appeler.
- Hôpitaux Nord-Est -
Marc fronça durement les sourcils. Il n’avait aucun rendez-vous… Il appuya.
« Oui, allô ? »
« Oui, bonjour, ici l’hôpital Nord-Est, vous êtes bien Marc Denis ? »
« Oui, en effet, pourquoi ? »
« Si je vous appelle, c’est… » Un léger silence. « Nous avons ici votre mère à l’hôpital. »
« Ma mère ? Qu’est-ce qu’il lui arrive ? C’est… »
« Le médecin est indisponible pour le moment, je ne connais pas l’état exact de votre mère.
Cependant, le… le médecin m’a dit de vous appeler en urgence, si vous pouviez venir à l’hôpital… »
« Oui, euh, oui, pas de souci, mais pourquoi je dois venir en urgence ? Vous ne savez pas ce qu’elle a ? »
« Non, je suis désolée… Ah, le médecin est là, attendez, je vous le passe. »
Quelques bruits passaient à travers la ligne. Marc avait le visage serré, cependant son cœur battait simplement. Aucun signe de stress n’était présent. Tout semblait pourtant se réduire autour de lui, et un bourdonnement le transperçait dans toutes les directions, visible autant qu’invisible. Des gribouillis grisâtres nageaient dans son esprit, se reflétant sur son espace réel. Des ficelles grises par dizaines…
« Oui, allô ? Ici le médecin des urgences, vous êtes le fils de Mme Denis ? »
« Oui, qu’est-ce qu’elle a ? »
« Je suis navrée de vous l’apprendre ainsi, mais votre mère a eu un accident de la route. Un arbre aurait cédé et serait tombé alors qu’elle roulait. »
« Mais son état ?! »
« Je dois vous avouer que je suis très pessimiste quant à son état. Je vous suggère de venir le plus rapidement possible. Je suis navrée de vous le dire aussi frontalement, mais, de mon avis médical, elle ne tiendra pas la nuit… »
Un léger blanc. Il ne dura que quelques secondes d’éternité.
« Très bien, euh je fais aussi vite que possible. »
Marc agrippa son manteau, ses clés, ses chaussures, en dernier, main sur la poigné de porte quand … quand un nouvel appel arriva.
Il regarda à peine et ne vit que « Hôpitaux… ». Il décrocha sans hésiter :
« Oui, je fais mon possible pour arriver. Pourquoi vous me rappelez ? »
Un blanc, encore.
« Allô ? Allô ? »
« Euh, oui, bonjour, ici l’hôpital Sud-Est. Nous vous avons déjà contacté, monsieur ? »
« Attendez, Sud-Est ? Euh, oui, non, c’est, c’est le Nord-Est… Attendez, pourquoi vous m’appelez ? »
« Nous avons admis aux urgences, il y a une heure, une personne. Nous avons contacté sa famille, mais, malheureusement, elle ne pourra pas venir. Au vu de sa situation critique, vous étiez le premier numéro de la liste sur son téléphone. »
« Et vous savez qui c’est ? »
« Oui, il s’appelle… Attendez un instant… Antoine. »
Le visage impassible, devant sa porte d’entrée, Marc resta figé.
« Je suis sincèrement désolée, mais si vous pouvez passer, votre ami a eu un accident grave, et les médecins sont très négatifs quant aux chances qu’il aurait. Etant donné que sa famille ne peut pas venir, nous vous appelons pour vous prévenir. »
« Très bien… Merci beaucoup. »
Il raccrocha, puis, de seulement quelques coups de frappe, il regarda la position des deux hôpitaux.
Claquant la porte, descendant, il sortit de son immeuble. La porte vola, manquant de frapper une vieille dame juste devant, qui hurla sur lui. Les cris de la dame ne furent qu’un lointain son dans ses oreilles qu’il ignora sans vraiment prêter attention. Alors qu’il filait à toute vitesse sous une pluie battante et des bourrasques de vent d’un enfer sur terre, Marc serra plus qu’il ne fallait le volant.
40 minutes. 40 minutes de sa position, la grande route, et ensuite, droite ou gauche… Antoine ou sa mère… Ai-je le temps d’aller voir les deux ? Un grondement coupa sa pensée. Est-ce que l’un va s’en sortir ? Qui je vais voir en premier… Et si j’y vais, que l’autre m… Un deuxième, plus fort encore.
Le peu de visibilité sur la route fut compensé par un manque total de personnes… Il est seul… sur une route trempée, imbibée d’eau, d’une épaisse brume d’eau et de frappe de foudre.
Un battement de cœur par battement, il s’arrêtait pour chaque dizaine de secondes où la foudre s’abattait sur lui et près de lui. Rien n’avait vraiment de sens… excepté…
Les chiffres défilaient, les minutes n’étaient plus qu’un compte à rebours avant l’explosion, son explosion. Un rire, juste un rire, enflamma la solitude dans la voiture. Puis un souvenir, un enfant montrant à sa mère le visage caché par la beauté d’un soleil, une fleur trouvée juste là. En regardant de l’autre côté, une maison, une musique qui va à fond, du bruit des discussions, lui et son meilleur ami, verre à la main, souriant sous une ivresse passagère, avant de choisir la route à suivre.
En une dizaine de secondes, 40 minutes s’étaient écoulées.
Le choix… « Avons-nous vraiment le choix, ou sommes nous dans une illusion ? » Marc ne put donner de réponse à lui-même, cela, alors même que le croisement arrivait, Nord-Est ou Sud-Est.
3 kilomètres.
« Et si je vais vite chez l’un, puis… non, si l’autre passe avant que… »
2 kilomètres.
« Si seulement j’étais allé avec Antoine ou à ce repas de… »
1 kilomètre.
« Je… je voulais juste être tranquille, une fois… Pourquoi ? Pourquoi ! POURQUOI ! » hurla Marc… Seul.
La sortie fut juste devant lui. Juste à droite, Sud, et tout droit, Nord.
Il frappa violement son volant à coup répéter au fracas du tonnerre, le visage serré un simple « merde ».
Se précipitant dans les couloirs immaculés de blanc, cette odeur de désinfectant, ces gens en chemise accrochés à des perfusions. L’un boitant, l’autre aussi pâle que la neige d’hiver, encore un, rouge comme le feu rougeoyant. Plus loin, en fauteuil, sans sourire, sans rien, juste le vide dans leurs yeux. Un regard inexpressif, aucun sourire, une peau pâle, maladive, plus que tous ici Marc fut ce visage qui eut davantage sa place que des vrais Malades, ici.
Marc s’avançait -chambre 003- mains sur la poignée, sa respiration s’accélérait, son cœur battait une chamade irrégulière pour la première fois depuis les appels.
La poignée s’abaissa, sa vision encore masquée par un coin de mur. Les bips des machines agressaient déjà ses oreilles avant de se perdre dans les abysses de sa pensée.
Sur un lit, une jambe en hauteur, des compresses et des pansements sur tout le corps, des perfusions à en perdre le compte, des machines dont aucune ne pouvait être identifiée par lui. Là, devant lui, Marc sourit… un sourire amer.
L’autre personne arriva à ouvrir son œil droit, l’autre moitié de son visage gonflée et pleine de stigmates. Son œil s’humidifia, avec un grand sourire sincère et pur.
Antoine sourit à Marc, qui s’approcha.
Aucun d’eux ne se parla seulement le regard de l’un dans l’autre.
Antoine sous une douceur de pluies, dans le dernier fracas de l’orage partit entourer de son ami quelque heures plus tard.
Le bruit des clés de la porte s’ouvrant sur un espace connu. Marc entra et claqua la porte. Il vacilla, il se retint sur la commode d’entrée, qui, sous son poids et la force, vibra, et un bruit de verre cassé s’ensuivit.
Pas de larmes, pas de mots, juste lui et ses questions : « Et si j’étais allé avec eux ? », « Est-ce que j’ai bien fait d’aller voir Antoine ? », « Est-ce que j’aurais dû aller la voir ? ».
Il avait choisi, le temps d’aller au Nord, sa mère n’était déjà plus.
Il fallut quelques instants sous la pluie tambourinant. Mais finalement, Marc avança légèrement, puis ramassa le cadre qui était tombé. Le cadre de sa mère, avec le bras droit autour de son épaule. Il esquissa un sourire, puis la fleur entre les deux, qui avait fané, fut poussée. Il rapprocha et colla le cadre et la photo de sa mère juste à côté de celle avec Antoine.
En la rapprochant, elle dessina un nouveau portrait, Marc avec Antoine, son bras gauche enroulé derrière sa nuque et par son bras droit coupé par la photo on aurait dit qu’il tenait sa mère, sa mère Marc et Antoine sur une même toile.
Il recula de trois pas et ferma les yeux.
Moi qui sais
Je les regarde vivre tranquillement. Tous ces gens. Mauvais et bons vivants. Mais surtout. Vivants. Et moi qui sais. Je ne suis ni vivante. Ni morte. Je les envie. Et je donnerais tout. Absolument tout. Pour une étreinte, même succincte, avec leur ignorance.
13 mois.
Tout juste le temps d’apprécier un cycle avant qu’il ne soit rompu à jamais. Tout juste le temps de souffler une bougie de plus. De réunir la famille pour Noël. Le temps de partir loin et de rentrer. Celui de se tromper et de pardonner. Le temps d'aimer et de s'y habituer. Le temps de dire ce que l’on regrettera. Et de taire ce que l’on devrait dire.
Le temps d’engloutir une poignée de cachets. Et celui de se reprendre en main. Ma fille. Si je n’étais pas arrivée à temps, je serais la plus triste des mamans. Elle va mieux maintenant.
13 mois.
À eux. Je ne dois rien. Je ne suis pas leur Dieu. Que la fin du monde les frappe par surprise. Ça m’est bien égal.
Mais. Et lui ?
Vingt-cinq ans de mariage heureux. Un mariage heureux, c’est rare. Si rare que l’on en vient à se demander s’il ne s’agirait pas d’une anomalie. Une fragile anomalie qui doit son existence à un concours de circonstances. Et donc. Que se passerait-il si un non-dit venait se glisser entre les rouages de nos moi aussi ? Et de la même manière. Que se passerait-il si une vérité insupportable venait se poser sur notre délicat château de cartes ?
Le sable file. Et voilà 15 jours que je me tais.
Chapitre 2. 10/02
Une fois que l’on devient quelqu’un qui sait, il n’y a plus rien à faire. Alors je reste là, dans cet entre-deux. Entre la vérité et le secret. Et depuis un mois déjà. Je me tais. J’hurle dans le silence. Je m’effondre. Solide, comme un roque.
Je ne peux toujours pas convaincre mon reflet que c’est bien vrai. Pourtant, lorsque je croise un enfant, mon cœur sait.
Aujourd’hui, il est allé voir notre fille.
« Tu es sûre que tu ne veux pas venir ? »
Non. Je ne veux pas. Il me dit qu’elle ne prend plus rien et qu’elle est radieuse. Ça me suffit. Je l’envie un peu. Il sait pardonner. Pas moi. Pas encore. Mais bientôt. Avant la fin du monde. Pas trop avant. Un peu avant. Si elle savait que dans un an, jour pour jour, tout allait finir … Elle qui aime tant la vie.
Chapitre 3. M-11
À quoi bon libérer mon coeur si j’éteins le sien ?
Ses mains caressent. Ses yeux voient. Son rire éclate. Ses mots flottent. Et moi, au coin de ce feu. Au coin de ce feu je peux m’endormir.
Deux âmes mortes ne se réchauffent pas. Voilà pourquoi, je ne lui dirai pas.
Chapitre 4. M-9
Dans un mois, c’est notre anniversaire de mariage. Noces de perles. Il tient à célébrer.
« Malgré tout, notre amour est toujours là.»
Je me suis vue lui rétorquer « Pas pour longtemps mon vieux ! ». Et j’ai presque ri. Pendant un rictus je suis revenue à la vie. Et je l’avoue, à partir de là, j’ai cherché, comme une droguée, l’occasion de m’évader à nouveau dans un rictus.
À force de stratégies, j’eus droit à ma dose quelques jours plus tard, lorsqu’il tua mes reproches d’un formidable « c’est pas la fin du monde ». En 25 ans de mariage, je sais obtenir de lui les mots dont j’ai besoin. Dans le cas présent, le dossier de la tasse de café qu’il ne met jamais au lave-vaisselle fut amplement suffisant. Quel plaisir. Quoique solitaire. Et moralement discutable.
Chapitre 5. M-8
Ils étaient tous là. Ceux que je reverrai sans doute encore une fois d’ici la fin des temps. Et ceux du dernier regard. J’aurai pu en profiter pour leur dire quelque chose. Mais quoi. Ce que je n’ai jamais dit par pudeur ? Ce que je devrais dire au nom de l’amitié ?
De toute façon, j’avais prévu le coup. Ce soir-là, mon voile de mélancolie est rangé dans un coffre. Fermé à double tour. Je ne pouvais pas prendre de risque. D’autant que le punch était bien sucré.
Et dire qu’à Noël dernier je me suis effondrée devant toute la famille parce que ma fille n’avait pas pu venir. Au moment de trinquer, je me suis écrasée sous le poids de la bouteille de champagne vide. Sont-elles si lourdes pour étalonner l’absence ?
La soirée était belle. Il faisait bon et je n’avais rien d’autre à faire que d’être là. Jusqu’à ce qu’il me prenne par la hanche.
- Merci.
- Pourquoi ?
- Pour être là ce soir.
- Mais où voulais-tu que j’aille ?
- Non. Je veux dire, là. Vraiment là.
- …
- Tu me manques.
Quand j’ai senti mes lèvres se tordre dans tous les sens, j’ai su que je serais à jamais celle qui s’effondre devant tout le monde.
Chapitre 6. M-7
Il n’a rien dit depuis ce soir-là. Et moi non-plus. Voilà deux semaines qu’il est dans son coin. Il attend patiemment, que je passe un peu trop près de sa toile. Chose qui arrivera un jour ou l’autre. Parce que je préfère la tempête au calme qui la précède.
Mais cette fois, pas question d’y aller à l’instinct. Il faut que je sois prête. Il est rusé. Observateur. Et le sang froid. Bien plus que moi, qui déborde avant d’ouvrir les vannes.
J’ai cependant l’avantage. Il ne sait pas. C’est impossible. J’ai tout effacé. Mails, messages et appels.
Du calme. Il n’a rien. Je ne peux pas perdre. Pas cette fois. Quoi qu’il arrive je nierai tout en bloc.
Chapitre 7. M-3
Hier, aujourd’hui et demain se lâchent enfin la main. Hier se perd. Demain s’enfuit. Aujourd’hui m’observe. 13 mois. Il restait 13 mois. Il n’en reste plus que 3. Que c’est long quand on sait.
Chapitre 8. M-2
On est allés dîner dehors. Rien que tous les deux. Ça faisait si longtemps que l’on ne sortait pas. J’ai mis ma robe en velours bleu. Celle qui me donne des airs d’actrice de cinéma. J’étais bien plus élégante que lui. Mais tant pis.
Ça a jasé lorsqu’on a poussé la porte du petit bistrot. J’ai entendu un ado étouffer son rire. Mais j’ai pas baissé les yeux. Et je suis passée à côté de lui sans rien dire.
Depuis notre table je regardais les bouches mâcher, les gorges déglutiner et les couverts se faire la guerre. Drôle d’espèce que nous sommes. Nous étions là, réunis entre inconnus pour alimenter notre organisme avec une nourriture préparée dans notre dos. Peut-être que nous méritons notre fin.
J’aurai pu passer la soirée dans mes pensées. Mais il n’en était pas question. C’était peut-être notre dernière sortie. Et je ne voulais pas la passer loin de lui. Mais cette fois-là, c’était lui l’absent.
Alors pour le ramener vers moi j’ai eu l’idée.
- Tu veux un dessert !
- Non, un café.
- Si ,si tu veux un dessert. Oups. Ma fourchette est tombée sous cette table dont la nappe est étrangement longue…
- Quoi ? Non, non pas ce soir.
Et c’est à ce moment-là que je l’ai vu. Cette lassitude. Lancinante. Et affligeante. Cet espoir perdu qui dégouline et creuse les rides.
Ni bouteille de champagne. Ni punche sucré. Mais je me suis quand même effondrée.
Et l’ado s’est étouffé avec son Coca.
Chapitre 9. J-30
Ce matin je suis allée en ville. Seule. À l’heure de pointe. J’aime la foule. J’aime exister anonyme au milieu de tout le monde. Je marche sur leurs pas pressés, alors que je n’ai nulle part où aller. Personne à faire patienter. Ça me donne l’impression d’être comme eux.
D’ailleurs parfois je me prends au jeu. Je marche en rythme. Et j’entre dans la danse. Je feins un appel contrariant. Je prends l’air de quelqu’un qui se rend à un entretien. Parfois je mime d’avoir oublié un dossier important. Ça dépend.
Mais ce jour-là. Entre les allés-venus des silhouettes, une jeune femme jouait du violon.
Ça n’a pas duré longtemps. Mais je jure que pour un instant, j’ai senti le divin de l’Humain.
Et dire que dans un mois, les arts, les mathématiques et la magie allaient disparaître à jamais. Tout ce que nous avons construit. Balayé d’un coup de vent.
Dans 30 jours, il ne restera rien pour témoigner. Personne pour raconter.
Chapitre 10. J-25
Le compte à rebours se fait lourd. La gorge me sert. J’ai la sensation que je devrais me préparer. Mais à quoi ? Tout va si vite se passer. Un éclat blanc et puis plus rien.
Je connais le jour mais pas l’heure.
Je passerai la journée avec lui, c’est sûr. Mais et ma fille ? Comment la convaincre de venir ?
Chapitre 11. J-20
À chaque fois que je la mentionne, son âme se fait la malle. Moi aussi je suis peinée qu’elle soit partie vivre ailleurs. Mais enfin, ce n’est rien comparé à la fin du monde.
S’il ne veut pas m’aider à la convaincre de rentrer d’ici 20 jours, je vais devoir le lui dire. Rien qu’à l’idée de ne plus la revoir, je perds pied. L’imaginer seule dans cet éclat blanc. J’en ai froid dans le sang.
Si je lui explique, il comprendra. Il m’aidera à la faire venir à la maison. Et alors on sera tous les trois. Comme avant.
Chapitre 12. J-15
J’ai bien réfléchis et c’est inévitable. Je vais le lui dire. Tant pis s’il meurt un peu avant l’heure. Je lui donne 7 jours. Pour qu’il vive une dernière fois sa routine en automatique.
Boire son café alors que le gars d’la radio lui fait la pluie et le beau temps. Fumer sa clope en regardant le chat filer par les toits. Ajuster sa cravate devant le miroir vide. Rentrer juste à temps pour s’oublier dans le canapé. Dîner devant l’écran plat. Et puis laisser la pénombre l’envelopper si fort, qu’il s’endort dans son fauteuil.
Certains matins, le soleil se faufile et vient se poser sur sa peau endormie. La cigarette est écourtée par le regard inquisiteur de son félin. Le café est réchauffé entre deux chapitres. Le dîner est pris sous la lune. Et ses bras m’enveloppent jusqu’au sommeil.
Rien de tel que l’ombre pour faire danser la flamme d’une bougie.
Chapitre 13. J-14
Il reste deux semaines. Deux semaines. C’est long. C’est rien. Je perds la tête. C’est à cause des cachets. J'le sais bien. Il comprend rien. Ça m’endort ces trucs. Et moi qui sais, je peux pas m’le permettre. J’ai des trucs à faire. Bordel. Je dois la ramener avec nous. Vite. Avant qu’il ne soit trop tard.
Messages sans réponse. Appels ignorés. Est-elle fâchée contre moi ? C’est vrai que depuis l’incident, je ne suis pas allée lui rendre visite.
J’ai cru que j’avais le temps.
Chapitre 14. J-7
J’ai crié. Pleuré. Frappé. Menacé. La fin du monde. Dans une semaine. Jour pour jour.
Notre fille est loin. Par pitié. Ai-je imploré. Aide-moi à la faire revenir à la maison. Par pitié. Dis-lui de venir. Toi elle t’écoutera, c’est sûre. Moi elle ne veut pas me parler. Elle pense que je lui en veut encore. Mais ça y est. Ça y est. Enfin, j’ai pardonné. S’il te plaît. Ramène la parmi nous. Vite. Vite. Il ne reste plus que 7 jours. Ramène mon bébé à la maison. Je t’en supplie.
Il ferma les yeux. Deux larmes s’écharpèrent de leur prison.
Mon amour. La fin du monde n’est pas dans une semaine. Le monde. Notre monde. S’est terminé depuis ce jour-là. Il y a bientôt 2 ans déjà.
Chapitre 15. 10/02
C’est aujourd’hui. Elle n’est pas là. Évidemment qu’elle n’est pas là. C’est un peu tard mais tant pis. Je vais aller la voir.
Il me prend la main et me sourit. Prête ? Prête.
N'oubliez pas de regarder le massacre des mancenilliers !
En rentrant, Laleh enlève sa burqa et court vers l'évier pour se servir un verre d'eau. La chaleur à l’extérieur est extrême. Elle se fait reprendre par sa tante. Courir dans la maison est proscrit. Laver les légumes, les éplucher et les couper est son devoir et son ennui quotidien. Sa tante s'acharne à enlever toute la chair présente sur la demie carcasse de poulet. Seul le bruit et l'odeur des oignons qui reviennent dans l'huile d'olive, anime la maison. Il n'y aura pas de navet dans le ragoût d’aujourd’hui. Le prix sur le marché était bien trop élevé.
Une fois sa tâche accomplie, elle se dirige vers le salon, prend son coran et l'étudie. Laleh sait lire, c'est son baba qui lui a appris lorsqu'elle était jeune. Ce temps est en réalité un moment de rêverie programmé dans ses journées mornes et monotones. En l'ouvrant, elle retire discrètement une photo de sa famille, qu'elle dissimule entre la quatrième de couverture et la garde fixe très légèrement décollée. Elle caresse, à plusieurs reprises avec son pouce, le visage radieux de sa mère. Parfois lorsqu'elle est seule, elle l'embrasse et la serre contre son cœur. La maladie a emporté sa maman, il y a déjà six ans maintenant. Ses yeux se posent sur sa sœur Nargis. Cette dernière, son père l'a maria pour 208 000 afghanis. Un jour, en rentrant du marché, où elle s'était rendue seule, alors que Laleh la cherchait, son baba lui annonça que sa sœur ne reviendrait pas, et qu'elle honorait désormais son mari. Elle n'avait jamais compris la décision de son baba. Comment un homme si cultivé avait'-il pu sombrer et s'accorder aussi facilement aux règles des talibans? Cette question la hantait. Lui qui était d'un naturel enthousiaste, philanthrope et affectueux. Son baba s’était métamorphosé physiquement, moralement et mentalement en quelques mois, perdant progressivement ce qui le rendait humain. Il riait en expliquant aux autres chefs de famille que les femmes étaient comme des mancenilliers. Toxique en tout point. Les réduire au silence semblait être pour lui une bonne nouvelle. Elle n'avait guère assez de réflexions pour gérer les affaires importantes et les mettre à l'école, une perte de temps. Cela ne l'embarrait point de corriger Laleh avec sa ceinture dès que lui paraissait nécessaire. La liberté des femmes n'était plus qu'une valeur passée dont aucun dirigeant ne souhaitait guère se souvenir.
Laleh n'aimait pas se rappeler de lui ainsi. Elle plongea plus loin dans ses souvenirs pour y retrouver, l'espace de quelques instants, celui qui venait la chercher à l'école et l'emmener explorer la flore afghane. Son père, docteur en botanique et écologue, choisissait des spécimens à découvrir avec sa fille, espérant secrètement de lui transmettre son goût pour la recherche. Ils prenaient une feuille dans leurs sacoches et avec un crayon, griffonnaient leur sujet d'étude jusqu’à pas d'heure. « Ne voyant le temps défiler, ils rentraient tard. À peine arrivés, Laleh était emmenée par la domestique pour changer de vêtements et faire un brin de toilette avant le repas. Elle se souvenait d’adorer regarder ses parents lorsqu’elle montait les escaliers. Lorsque sa mère arrivait fâchée dans le hall, son père l’empêchait de parler en l’embrassant tendrement et faisait avec elle quelques pas de danse. Elle virevoltait, glissant sur le marbre blanc, laissant échapper un sourire radieux et des rires qui emplissaient la pièce d’un bonheur immédiat. Soudain, elle sentit les larmes glisser le long de ses pommettes. Elle les essuya et referma le Coran violemment. Elle ferma ce livre sacré comme pour clore le chapitre de sa vie passée. Son baba avait été mortellement blessé lors de l’attentat de l’université de Kaboul en juillet dernier. Sa famille n’existait plus, et elle se sentait disparaître jour après jour.
*
Ce bruit sec attira l’attention de sa tante. Elle lui jeta un regard courroucé. Laleh la vit se diriger vers elle, cuillère en bois à la main, et elle se protégea en se mettant en position fœtale. Sa tante lui asséna plusieurs coups sur le dos en répétant : « Respecte le prophète et sa parole. » Laleh devait supporter, lèvres closes, la douleur de ces gestes. Elle savait qu’elle était un poids pour sa tante. Elle ne pouvait être vendue, car elle n’était pas encore réglée. Cet élan de violence fut interrompu lorsqu’une personne toqua à la porte. Laleh profita de l’inattention de son bourreau pour se lever et filer dans une autre pièce. Elle n’entendait plus que les murmures dans sa tête lui chuchoter que cela devait cesser. Cette vie, enfin cet enfer, devait s’arrêter.
Cette voix qui ôta Laleh de ses pensées était celle de sa tante Firoza. Elle était la sœur de son baba. Laleh ressentait toujours un soulagement immense lorsqu'elle la voyait. C'était la preuve que sa tante avait survécu une semaine de plus. Elle venait chaque semaine apporter le traitement contre les intolérances alimentaires de Laleh. Il s’agissait de sept petites boules de résine de férule d’une couleur ocre et très opaque, placées dans un pot en verre,qui devait être protégé de la lumière.
Laleh devait en prendre une par jour à heure fixe afin de ne pas voir sa peau s’orner de plaques rouges. Elles avaient une texture caoutchouteuse et un goût à réveiller les morts.
Firoza préparait elle-même cette médication. Elle suivait scrupuleusement la recette de son frère. Elle devait récolter la résine, la faire sécher et la portionner avant de nous l'amener.
Laleh et Firoza eurent un échange visuel. Leurs regards se disaient ce que leurs bouches ne pouvaient prononcer. Firoza avait refusé de prendre Laleh à la mort de son père. Cette décision lui déchirait les entrailles, mais elle pratiquait la médecine dans le dernier hôpital de la ville, ce qui la rendait vulnérable. Elle craignait que, sans chef de famille pour la protéger, Laleh soit souillée ou tuée par des soldats. Deux femmes seules dans une maison, cela était inconcevable sous ce régime. Les personnes suspicieuses ou mal intentionnées pouvaient rapporter des accusations sans preuves réelles. Firoza était une cible. Elle le savait. Elle décida de confier Laleh à sa cousine Zaineb, sous l’autorité de son mari Farad. Ils n'avaient jamais eu d'enfant et voyaient en Laleh une source de revenu. Ils étaient durs, mais les rumeurs, les accusations et les jugements étaient hâtifs, et la charia était impitoyable. Avec eux, elle serait protégée dans une certaine mesure. Laleh quitta sa maison familiale y délaissant quelques moments de vie précieux. Son oncle et sa tante habitaient quelques rues plus loin,cependant, elle ne revit jamais sa demeure.
Firoza avait longuement expliqué à sa nièce les raisons de son placement. Elle semblait avoir compris, mais au fond, Laleh vivait cela comme un abandon supplémentaire. Elle espérait secrètement repartir un jour avec Firoza. Elle priait pour qu’elle la choisisse et délaisse la médecine. Laleh savait que le jour où elle saignerait pour la première fois, elle serait vendue. Sa tante et son oncle n’étaient pas dans le besoin. Ils savaient qu’en attendant encore un peu, ils tireraient une meilleure dot de leur fille adoptive. Leur seule mission était de la maintenir obéissante, dévouée et belle afin d’en tirer le meilleur tribut.
*
Dès le départ de sa tante, Laleh retourna s’asseoir sur les tapis superposés qui jonchaient la terre battue. Elle passait machinalement entre ses doigts deux petites pierres polies, sous son chador, afin d’apaiser son stress. Lors de ces moments d’inertie, Laleh passait son temps à chercher le meilleur moyen de quitter ce monde.Elle avait perdu l'amour, la liberté et l'impression d'être un être humain. Elle avait déjà envisagé de s’enfuir, mais elle avait abandonné cette idée. En dehors de cette maison, elle n’avait jamais eu aucun échange avec un autre humain. Personne n’était donc susceptible de l’aider à partir. Elle n’avait pas d’argent, aucune connaissance du territoire, et elle n’avait repéré aucun lieu où se cacher. De plus, si elle venait à être retrouvée, elle ne savait pas quel sort lui serait réservé. Les choses étaient claires: tout ce qui pouvait lui arriver de pire vivait autour d'elle. La mort, pensait-elle, était donc bien le repos éternel. La fin de ses souffrances psychiques et physiques. Les douleurs laissaient des cicatrices visibles et invisibles, tant sur son cœur que sur son corps. Laleh en était persuadée, mourir serait la meilleure des solutions. Pour sauver sa vie, elle devait mourir. Elle estimait que mourir maintenant, dans une maison qu'elle connaissait, sans rendre quiconque orphelin, était la solution finale la plus judicieuse.
Elle fut interrompue dans sa réflexion par sa tante qui lui jeta un essuie trempé au visage en criant : « Il est l’heure ! » Il était 17 h 25, précise. Tous les jours, à ce moment exact, Laleh devait effectuer les rituels de loyauté conçus et exigés par son père.. Il s’agissait d’une série d’actions à réaliser dans un ordre rigoureux. En effectuant ces gestes répétitifs, les jeunes femmes montraient qu’elles respectaient leurs patriarches et qu’elles étaient obéissantes. Lors de son emménagement, son oncle transporta le nécessaire pour qu'elle puisse les réaliser et fit une installation à l'identique. Ces rituels avaient lieu autour de la maison, sous la surveillance étroite d’un membre de la famille. Les premiers jours, Zaineb l’a suivie dehors, puis, au fur et à mesure, elle laissa Laleh seule autour de la maison. Zaineb jetait rapidement un œil de temps à autre.
Laleh mit sa burqa avant de sortir et commença. Le premier geste était de se piquer le bout de l’index avec une aiguille, suffisamment fort pour que le sang coule. Elle se dirigea ensuite vers une rangée de pierres. Son père avait pris la peine de faire une rangée avec sept pierres. Il avait placé un bout de bois à gauche de cette rangée. Laleh devait prendre une pierre et la déplacer de l’autre côté de ce morceau de bois. Une pierre par jour. Au bout du septième jour, elle faisait passer les pierres de gauche à droite. Cela faisait deux ans que Laleh déplaçait les pierres d’un côté à l’autre de cet obstacle. Elle devait ensuite poser, au centre, une goutte de sang sur la pierre. Il lui fallait par la suite se rincer les mains et laver le sang présent sur la roche de la veille avant de la redéposer à sa place. Dans un quatrième temps, elle devait prendre le fer à cheval, faire quatre fois le tour de la maison en marchant lentement, sans jamais lever la tête. Pour terminer, elle devait attendre à genoux devant la porte qu’on l’autorise à rentrer. Laleh ne supportait plus ce petit jeu malsain que son père avait instauré. Elle avait l'impression d'être un animal de cirque auquel on avait appris un tour. N’était-elle donc que ça, un animal à dresser, auquel concède de l'eau, de la nourriture et un toit! C'est la question qu'elle se posait constamment.
Elle se sentait également désolée pour les autres jeunes filles du village. Leurs pères avaient copié le sien. Malheureusement, certains pères faisaient preuve d’une grande cruauté et se délectaient d’humilier leur fille. Chaque chef déterminait l’heure et les actions pour se sentir honoré. Ce test prendra fin uniquement à la mort de la femme et cela peu importe son âge.
*
Au bout de quatorze minutes insoutenables à genoux, sa tante la fit entrer. Laleh avait le droit de reprendre son Coran. Elle se plaçait toujours au même endroit. Ce point stratégique lui permettait de voir toute la maison et d’observer les mouvements de sa tante. Elle guettait le moment où Zaineb allait faire sa toilette. Elle savait qu’elle disposait de quelques minutes pour agir librement. Elle attendait d’entendre le bruit de l’eau dans le seau pour commencer son inspection.
Laleh se dirigea silencieusement vers l'armoire des produits ménagers. Elle y avait vu la veille les produits placés tout au fond . Sa petite taille ne lui avait pas permis de lire l’étiquette. Elle prit un tabouret, monta dessus et attrapa une à une, délicatement, les cinq bouteilles : vinaigre, javel, détachant à base de plantes et acide sulfurique. Elle retourna cette dernière et vit une tête de mort. Elle avait déjà vu sa tante s’en servir pour décaper des récipients en acier. Elle la considérait comme son passeport pour la liberté. Dans cette idée, seule la légèreté de la bouteille l’inquiétait, mais elle estima que quelques gorgées suffiraient. Elle replaça tous les produits, ferma l’armoire, replaça le tabouret à sa place exact et retourna s'asseoir. Laleh pensa avec soulagement que demain, à cette heure-ci, tout serait enfin terminé.
Son oncle rentra du travail quelques minutes plus tard. Elle se précipita pour l’aider :prendre et ranger ses affaires, tout en lui apportant un grand verre d’eau. Sa tante arriva pour lui servir à manger. Laleh et Zaineb changèrent de pièce et restèrent assises silencieusement. Une fois son repas terminé, il allait se coucher sans prononcer un mot. Elles mangeaient après lui, les restes du repas, nettoyaient la vaisselle avant d'aller se coucher à leur tour.
Toute cette nuit, Laleh repensa à son choix. Elle repassa mentalement aux autres façons de s’ôter la vie. Elle avait peur d’une seule chose : qu’une personne intervienne et la sauve, enfin la condamne à une mort plus atroce. Laleh essaya de ne pas penser à la douleur qu’elle pourrait ressentir. Elle se convainquit que cela ne durerait qu’une ou deux minutes. Qu’est-ce qu’une ou deux minutes pour accéder à la paix éternelle ?
Elle attendrait que sa tante aille se laver pour se libérer. Elle se prépara mentalement au processus : « après les rituels, s’asseoir, prier et demander Pardon, prendre le tabouret, monter dessus, saisir un verre en verre, pas en plastique car il fondrait au contact de l'acide, ouvrir l'armoire, saisir la bouteille, boire juste boire et avaler sans tenir compte du goût, ne pas crier pour ne pas alerter, surtout ne pas crier ! »
Elle se répéta plusieurs fois ces actions comme pour rendre le processus automatique.
Pendant ces dernières heures nocturnes, Laleh se remémora sa vie avec sa famille:sa sœur qui au lieu de l'embrasser le soir, lui lécher la joue pour la faire rire, son baba qui lui racontait des histoires en lui montrant les constellations dans le ciel. Elle espérait pouvoir les retrouver. Elle craignait que son geste ne l’empêche d’accéder au jardin de la paix éternelle. Elle pria alors longuement et eut une longue conversation mentale avec son prophète pour lui demander de la pardonner et lui expliquer les raisons de son geste. Elle espérait qu’il la pardonnerait, car finalement, il voyait tout. Il devait bien voir son âme éclatée en mille morceaux et sa douleur transpirait par chaque pore de son corps. Elle s’endormit en repassant aux bras chaleureux de sa mère qui l’enlaçaient et au parfum de jasmin qui se dégageait de sa chemise.
*
Les premiers rayons du soleil toucha la peau froide Laleh. Son lit en bois grinça sous ses premiers étirements. Sa tante entra, lui ordonna de sortir d'un geste de la main et vérifia son matelas en mousse. Elle cria, comme chaque jour, à son mari : toujours pas ! » Laleh prit la direction de la salle d'eau. Elle mit de l'eau froide dans le seau et se lava. Elle mit son chador noir pour vivre sa dernière journée. Elle aurait aimé mettre le bleu lune ornait d'une borderie dorée mais elle aurait attiré l'attention. Cette tenue n’était portée que pour les grandes occasions. Maintenant qu'elle avait toutes les cartes en main, que son plan était clair, il était hors de question qu'il échoue.
Elle prit son petit- déjeuner constituait d'une omelette et d'un yaourt. Elle se fit reprendre par sa tante qui estimait qu'elle prenait trop de temps pour manger. Laleh riait silencieusement, elle prenait simplement le temps de déguster et de sentir l'ensemble des saveurs de son repas. Laleh
ne subit pas cette dernière journée. Au contraire, les corrections ou ordres donnés lui rappelèrent qu'elle avait pris une bonne décision. Elle décomptait les heures avant sa libération. Elle prenait ses temps d'études du coran très au sérieux tout-en serrant sa photo familiale entre ses mains. Elle alla une dernière fois au marché, lava , éplucha et coupa les légumes. Elle pria, encore et encore en fixant parfois maladroitement l'armoire. Son cœur ralentissait dès que sa tante l'ouvrait. « Ne prend pas la bouteille ! Pitié, pas la bouteille !», hurlait elle dans sa tête. Cette journée, c’était sa journée d'adieu et personne n'avait le droit d'entraver son plan.
17 h 25 sonna. Elle mit sa burqa, sortit, se piqua l’index, déplaça une pierre de l’autre côté du bout de bois, plaça une goutte de sang au centre, prit celle de la veille, se rinça les mains et lava la pierre. Elle la replaça au même endroit. Elle prit le fer à cheval et fit un premier tour, puis un deuxième. À la moitié du troisième, elle ria légèrement et entendit le son de sa voix, mais se tut très vite pour ne pas se faire punir. Elle poursuivit et termina son quatrième tour. Elle posa le fer à cheval et s’agenouilla, la tête baissée. Alors qu’elle attendait que sa tante vienne, elle comprit avec soulagement que son supplice prenait bientôt fin.
Alors qu’elle attendait, la tête baissée devant la porte de sa maison, une fourgonnette arriva, la saisit violemment et repartit avec elle à son bord. À l’arrière du véhicule, Laleh hurla de terreur et de désespoir. Dune voix haute et forte, elle criait : « Non ! Pourquoi ! Non ! Non ! Non ! ». Elle n’arrivait même plus à respirer, car ses sanglots de désespoir l’en empêchaient.
Un des ravisseurs posa les mains sur ses épaules pour la maintenir. Elle se débattait de toutes ses forces, continuant à hurler. La personne qui la maintenait la gifla, lui ordonnant de cesser. Laleh se recroquevilla au fond de la camionnette. « On m’a volé ma vie, voilà qu’on me vole ma mort ! » pensa-t-elle.
Le véhicule s’arrêta après plusieurs kilomètres. L’homme, qui était avec elle à l’arrière, lui demanda si elle savait lire. Elle acquiesça par un signe de tête, sachant qu’elle pouvait être punie si elle répondait oralement. Il lui déposa une lettre, sortit du véhicule avant de le verrouiller.
Laleh essaya de sortir, mais en vain. Elle prit la lettre froissée, l'ouvrit et reconnut instantanément l’écriture de son père. Elle lut :
« Ma tendre et douce tulipe,
Tu ne dois pas bien comprendre ce qui t’arrive. Cesse de t’inquiéter. Mes amis sont là pour t’aider et t’emmener en zone libre où tu retrouveras Nargis. Elle t’attend !
Moi, je vais vous rejoindre un peu plus tard !
Écoute mes amis, fais exactement ce qu’ils te disent. Tout ce que j’ai fait, c’était pour votre bien ! Ta sœur t’expliquera !
Je t’aime ma petite chérie, bien au-delà de tout ce que tu peux imaginer !
Ton baba qui t'aime fort ! »
Des fleurs sans destinataire
La question flottait dans l'air chargé de non-dits. J'avais laissé derrière moi la chaleur écrasante de Sydney, une carrière qui décollait enfin, et une vie sophistiquée que j'avais minutieusement construite de toutes pièces pour oublier celle-ci. Mon sac de voyage, jeté négligemment près de la porte d'entrée, me paraissait soudain peser une tonne.
Vingt heures de trajet sans fermer l’œil. J’avais du mal à tenir debout.
Mon père ouvrit la bouche puis la ferma en secouant la tête. Ses épaules, autrefois si larges et robustes, garantes de ma sécurité enfantine, s'étaient affaissées sous un poids invisible. Ses mains calleuses d'ancien mécanicien trituraient nerveusement le bord de sa chemise à carreaux usée, cherchant un courage qui le fuyait.
L’ampoule grésilla dans cette cuisine vieille de vingt ans. Le même carrelage, les mêmes murs jaunes dont la peinture s'écaillait tristement près des plaintes, et cette vieille table qui a gardé mes premiers mots gravés au stylo-bille. Tout ce que j’ai fui dès que j’ai pu parce que je l’avais associé à la pauvreté. Une pauvreté digne, silencieuse, mais qui m'étouffait au quotidien. Je détestais plus que tout compter chaque centime, porter les vêtements de seconde main de mes cousines plus âgées, et voir mes parents se priver de tout pour m'offrir des fournitures scolaires neuves à chaque rentrée. Enfant, elle sentait toujours le dîner que ma mère était en train de préparer. Étrangement, tout était calme aujourd’hui. Trop calme. L'absence absolue du bruit de la télévision en fond ou du joyeux cliquetis des casseroles me donnait la nausée.
— Qu’est-ce qu’il y a ? ma voix partit dans les aigus à cause de la panique qui commençait à poindre.
— Miriame Delevire est morte, me répondit-il d’une voix atone.
Miriame Delevire. Ma mère. Non, impossible. Mon cœur s’accéléra. Le sol d'un coup sembla se dérober sous mes pieds, comme si la gravité elle-même avait décidé de m'abandonner. Un bourdonnement envahit mes oreilles. Ce nom complet, prononcé avec tant de distance, de froideur administrative, ne pouvait pas correspondre à la femme infatigable qui m'avait élevée.
De l’air, vite. Je m'élançai vers le cimetière du village. Mes chaussures tapaient sur le goudron avec un bruit sourd, un rythme frénétique qui tentait vainement de structurer le chaos absolu de mon esprit. Plus vite encore, jusqu’à étouffer mes propres pensées. Pourtant des images me revenaient quand même, s'imposant à ma conscience en flashs douloureux. Elle qui, même après les coupes budgétaires désastreuses de son école de quartier, avait réussi à monter un centre de loisirs à domicile. Je la revoyais découper des cartons avec des ciseaux émoussés, transformer de vieux rouleaux d'essuie-tout en châteaux forts magnifiques pour les gosses du voisinage qui n'avaient nulle part où aller. Elle devinait toujours la fin du film à la première réplique, critiquant la prévisibilité sans comprendre sa perspicacité hors norme. Sa capacité de me faire apprendre partout, sur tout et n’importe quoi, que ce soit en comptant les marguerites sur le bord de la nationale ou en m'expliquant les fractions complexes avec des parts de tarte aux pommes à moitié brûlée.
Devant les grilles immenses et noires, je repris mon souffle. L'air froid de l'automne me fouettait le visage, mais mes joues étaient brûlantes de fièvre et d'incompréhension. Je ne me sentais pas encore prête à franchir le seuil solennel de cet endroit de mort. Je fis demi-tour et me dirigeai d'instinct vers le fleuriste de la rue principale. La porte fit sonner une cloche et ce lieu me ramena des années en arrière quand j’achetais des fleurs pour la fête des mères. L'odeur entêtante et terreuse de l'humus, des lys ouverts et de l'eau croupie m'enveloppa comme un linceul familier. Des fleurs toujours bleues parce que c’était sa couleur préférée. Elle disait souvent que le bleu apaisait l'âme, que c'était la couleur de cette mer lointaine qu'elle n'avait vue qu'en photographie dans des magazines cornés. Aujourd’hui, c’était des fleurs d’enterrement.
Serrant les tiges encore humides entre mes doigts crispés, je pris une grande inspiration et je franchis les grilles. Les tombes étaient bien alignées, je me demandais comment il pouvait y avoir autant de morts pour un si petit village. Le marbre gris et froid reflétait la lumière blafarde d'un soleil qui peinait à percer les nuages épais. Chaque pierre tombale racontait une histoire définitivement terminée. Je lisais les noms à toute vitesse mais pas de trace de ma mère. Je parcourus les allées deux fois, trois fois, dix fois, j’accélérais le pas mais je ne voyais toujours pas le nom de Miriame Delevire. L'angoisse oppressante cédait la place à une colère noire. Comment mon propre père pouvait-il être si lâche ? Pourquoi m'imposer cette chasse au trésor macabre alors que je tenais à peine debout ? Je rentrai à la maison d’un pas désespéré, martelant les trottoirs de ma rage. Mon père allait devoir me donner des explications.
— Où l’as-tu enterrée ?
Ma voix claqua comme un véritable coup de fouet dans le silence de mort du couloir. Il était toujours là.
Toujours aucune réponse. Juste son regard fuyant et un sourire triste qui me rendait folle. Un rire nerveux, teinté de folie passagère, m’échappa.
— Alors elle n’est pas morte hein ? Elle est partie.
— Malheureusement non.
Mon père se détourna, traversa le couloir et se dirigea vers sa chambre comme un condamné rejoignant sa cellule. Quelques secondes plus tard, j'entendis le bruit lourd de son corps qui s'effondrait sur le matelas.
Je restai seule dans l'entrée, fixant la poussière danser dans le rayon de lumière de la fenêtre. Si elle n’était pas dans ce cimetière, on l'avait forcément ramenée dans sa ville natale, là où reposaient ses propres parents. Sans réfléchir une seconde de plus, mue par l'adrénaline du désespoir, je partis vers la gare, direction Bordeaux.
Je pris le premier train pour Bordeaux.
Calée contre la vitre froide du wagon, le corps terrassé par le décalage horaire, je regardais le paysage défiler sans rien imprimer. Les champs agricoles succédaient aux zones industrielles ternes dans une grande tache floue aux couleurs mornes. Mon cerveau refusait catégoriquement de s'arrêter de tourner, cherchant une logique rassurante là où il n'y en avait visiblement aucune. Autour de moi, les voyageurs discutaient. Leurs vies banales, si scandaleusement normales, me faisaient l'effet d'une insulte personnelle à ma douleur abyssale. Je baissai les yeux et je me rendis compte que je serrais toujours le bouquet de pensées bleues. Mes doigts moites avaient ramolli les tiges, et quelques pétales commençaient déjà à se froisser, perdant de leur éclat, mourant lentement entre mes mains impuissantes.
À Bordeaux, le cimetière le plus proche de son ancien quartier n'avait rien à voir avec celui du village. C’était un labyrinthe gigantesque de noms d’humains, certains morts depuis des siècles. De monumentaux anges en pierre au nez érodé par les pluies acides semblaient me juger avec sévérité du haut de leurs socles majestueux. Les allées bordées de cyprès s'étiraient à perte de vue.
Je m'y enfonçai d'un pas rapide, balayant les tombes du regard, mais l'immensité du lieu me donnait le vertige. Par où commencer ? Les rangées se ressemblaient toutes et les indications sur les panneaux étaient à moitié effacées par la mousse. Mes jambes me faisaient un mal de chien, le bouquet pesait une tonne. J'avais l'atroce impression de marcher dans des sables mouvants.
Au détour d’un mausolée de la famille bourgeoise locale, le bruit d'un arrosoir posé sur le gravier me fit sursauter de terreur. Une vieille dame, un sécateur à la main et le dos voûté sur un parterre de bégonias, se redressa lentement. Elle portait un grand tablier vert taché de terre humide. Elle m'observa un instant, remarqua mon souffle court, mes yeux rougis par le manque de sommeil et les larmes, et ce bouquet fripé que je tenais contre moi comme une bouée de sauvetage.
— Vous cherchez quelqu'un, Madame ? me demanda-t-elle d'une voix douce, profondément rassurante.
— Je cherche la tombe de ma mère, émis-je d’une voix faible. Je voulus expliquer mais ma voix se cassa pitoyablement et j’éclatai en sanglots, incapable de retenir la digue émotionnelle qui menaçait de céder depuis mon débarquement de l'avion.
— C’est mon père il m’a dit… quand je suis partie elle était là… pourquoi elle est pas là ? sanglotai-je d’une voix étouffée, m'essuyant le visage avec le revers de ma veste de tailleur hors de prix.
— Venez, dit-elle en me prenant la main avec une fermeté bienveillante.
Elle m’emmena dans une petite dépendance du cimetière, un abri sommaire qui sentait bon le terreau frais, l'essence de tondeuse à gazon et la lavande séchée. Je la vis faire chauffer de l’eau dans une bouilloire cabossée, plonger un sachet dans une tasse ébréchée qu'elle posa devant moi sur l'établi en bois.
— Alors qu’est-ce qui vous amène ici ? Respirez, j’ai tout mon temps. La pluie commençait d'ailleurs à crépiter doucement sur le toit en tôle.
Je pris mon temps pour souffler, avalai une gorgée de ce thé brûlant qui me réchauffa jusqu'aux os, et me lançai :
— Mon père m’a fait rentrer d’urgence d’Australie et il m’a annoncé la mort de ma mère. Non il ne l’a même pas dit comme ça, il a dit Miriame Delevire est morte. Comme si c’était une étrangère totale qui n’avait absolument rien à faire avec nous. Un banal fait divers lu dans le journal du matin. Pourtant c’est ma mère ! m’écriais-je, révoltée par cette apathie insoutenable.
— Et sa femme, rappela-t-elle avec une sagesse tranquille.
— Oui aussi, dis-je en évinçant sa remarque avec un écarquillement des yeux agacé, mais ensuite il est parti se coucher. Il ne m’a même pas dit où elle était enterrée ! Il m'a laissée seule avec ce gouffre, sans aucune instruction, fuyant la réalité comme il l'a toujours fait.
— Vous lui avez demandé ? s'enquit-elle simplement.
— Non, j’étais énervée qu’il ne me le dise pas avant que j’aille dans le cimetière du village, acheter des fleurs pour rien, fis-je en montrant les pensées bleues avec impuissance.
— Il ne veut pas vous dire ou vous ne l’avez pas laissée parler ?
Cette question me frappa de plein fouet. Mon arrogance de citadine, mon ressentiment perpétuel envers la passivité de mon père, m'avaient-ils aveuglée au point de ne pas lui laisser l'espace d'exprimer sa propre douleur ?
— Je ne sais pas, il fuyait la conversation comme d’habitude.
— Vous savez madame, chacun porte son deuil à sa façon, dit-elle en se penchant vers moi. Vous vous foncez à ce que je vois, vous cherchez des réponses dans l'action immédiate, mais lui, ce repli sur lui-même... c'est sa propre survie. Ce n’est jamais facile de perdre quelqu’un et je sais de quoi je parle, regardez où je vis. Elle désigna d'un simple mouvement de menton l'océan de croix de pierre derrière la vitre embuée.
Je hochai la tête en pensant soudain à la brutalité inouïe avec laquelle j'avais parlé à mon père. Mes bras me paraissaient soudain d'une lourdeur insupportable, si lourds que j'ai cru lâcher le bouquet. Je remerciai la fossoyeuse en la serrant dans les bras, ignorant la terre sur son tablier, et quittai le cimetière.
Sur le chemin du retour, le train roulait dans le crépuscule de façon trop répétitive pour que mes paupières ne s’engourdissent pas. Soulagée d’avoir pu vider mon sac de culpabilité chez cette inconnue si compatissante, je calai ma tête contre le siège et dormis pendant tout le trajet, plongée dans un sommeil lourd et sans rêves.
Je retrouvai mon père, les traits tirés et je remarquai enfin l'océan de tristesse sur son visage, gravée dans chaque nouvelle ride de son front. Lui qui aimait toujours agir, faire une réparation dans la maison, s’occuper avec ferveur du jardin, je le retrouvai affalé sur le canapé, le regard vide, fixant un point invisible sur le mur jauni.
— Papa je suis désolée, je comprends que ça ne doit pas être facile pour toi.
Il fit ce qu’il me semblait être un sourire, un vague tressaillement des lèvres, mais il restait mutique encore.
— Je me suis énervée parce que je n’étais pas prête à accepter sa mort mais maintenant j’ai juste besoin d’un lieu pour honorer sa mort.
— Suis-moi, murmura-t-il enfin en s'extirpant du canapé avec la raideur douloureuse d'un homme qui a vécu cent ans.
Et je suivis son pas lourd jusqu’au fond du jardin. Je fronçais les sourcils. L'herbe était haute, la nuit commençait à envelopper les vieux arbres fruitiers de la propriété. Pourquoi m’emmenait-il là-bas ? Puis j’aperçu quelque chose. Au pied du grand saule pleureur où elle aimait tant lire pendant les chaudes après-midi d'août, la terre foncée avait été récemment et soigneusement retournée, formant un monticule immaculé délimité par de jolis galets blancs. Une croix en pierre avec quelques photos étaient posées là. Je m’agenouillai dans la terre humide pour poser mes fleurs, mes pensées bleues qui trouvaient enfin leur véritable destination. Une larme, lourde et chaude, coula le long de ma joue.
— Je n’avais pas assez d’argent pour payer une tombe et j’ai eu honte de te demander, expliqua mon père, la voix brisée par les sanglots qu'il ne pouvait désormais plus dissimuler. La réalité crue, brutale, de notre condition modeste l'avait rattrapé jusque dans la mort, le privant du droit d'enterrer sa femme dignement dans le marbre de la commune.
— Oh Papa.
Et je me jetai dans ses bras, réalisant que, contre toute attente, c'était le plus bel endroit au monde pour elle. Pas sous un marbre froid au milieu d'inconnus, mais ici entourée de l'amour des seuls êtres qui comptaient vraiment.
La broderie
Le 30 juillet dernier disparaissait la célèbre broderie, et pièce centrale de l’exposition : Tisser le territoire durant la Biennale d’art du monde sur les quais de Saône, à Lyon.
L’artiste à l’origine de cette œuvre monumentale, qui tissait sur une dizaine de mètres la carte d’un territoire de plus de 5 millions d’habitants, était malheureusement injoignable depuis le mois de mars 2026.
Le 2 mars 2026, nous avions pu échanger durant plus d’une heure en téléconférence au sujet de la place de son œuvre (nommée Untitled #4 par le comité d’exposition, dont j’étais la commissaire) au sein de notre événement. Son œuvre aurait dû parcourir l’ensemble du mur en fond d’exposition, avec une bande sonore où les rires de ses deux filles auraient été joints à un battement de cœur, le sien. L’enregistrement était volontairement de mauvaise qualité.
Elle nous avait confié qu’elle vivait sous les ruines d’un ancien garage de la banlieue sud de la ville. Des photos en impression 3D de son abri auraient agrémenté le reste de l’exposition, où nous mettions un point d’honneur à visibiliser la vie souterraine de cette famille.
En ma qualité d’historienne de l’art et de commissaire de cette exposition, je tenais à vous rappeler les faits, certes maintes fois répétés, mais malheureusement déformés, du 30 juillet dernier et du jour suivant car il manque, oui, quelque chose, comme un souffle, à cette histoire.
Le 30 juillet 2026, à 8 heures et quelques minutes, l’équipe technique chargée d’effectuer la maintenance de la climatisation des lieux (je me permets de vous rappeler la chaleur extrême qui engourdissait la France durant l’été dernier) découvre l’entrée fracturée sous les coups d’un chariot élévateur. La police est immédiatement prévenue et se rend sur place, constate les faits et contacte le comité d’exposition ; j’arrive sur place vers 9 heures et constate à mon tour… ce qui manque. La broderie n’est plus là. Le reste de l’exposition est intact : les impressions 3D sont présentes, les cartels et notices d’information sont présents eux aussi… mais la broderie n’est plus là. Immédiatement, je pense à notre artiste elle aussi disparue, celle qui nous avait confié la responsabilité de son œuvre, à moi et à mon équipe. Que pensait-elle ? Pouvait-elle encore penser là où elle était ? Où était-elle, d’ailleurs ?... Je vous l’ai écrit et vous le réécris : je ne m’étendrai pas sur le sujet. Je ne fais pas commerce de sensations ou d’émotions fortes qu’on oublie dans la minute où elles sont éprouvées ; une œuvre d’art qui disparaît, c’est une vie qui s’éteint, quelque part, au loin, sans que nous puissions savoir où exactement. La disparition est datée : entre 2 et 3 heures du matin, dans la nuit du 29 au 30 juillet. Les caméras furent désactivées à ce moment précis.
Mon premier réflexe est une tentative : appeler sa créatrice. Il faut aller vite, de peur que le sentiment s’estompe, et avec lui le courage d’ouvrir le contact ; une simple lettre, un A rose en photo de profil ; elle ne répond pas. Je regarde les messages d’une ancienne conversation, des messages traduits automatiquement qui la cachent, qui semblent cacher sa langue. Je la rappelle.
Puis un éclat.
J’entends les rires de ses filles ; ils prennent vie dans la salle pourtant si froide et elles, ses deux filles que personne n'entend, finalement, nous les entendons. Le seul son convenable, c’est elles, elles et le battement du cœur de leur mère.
Ce n’était ni une grâce divine ni une coïncidence. La programmation sonore devait démarrer à 9 heures précisément, et précisément, elle démarra sans aucune autre volonté que notre travail scénographique.
La salle était pleine d’elles.
Je me souviens sortir, rentrer dans une voiture, rouler, rouler et rouler vers un lieu x, nulle part, car tout était devenu nulle part depuis que je les avais entendues dans la salle, rire de façon imperceptible. Je me souviens me demander si je les avais véritablement entendues mais avec mon équipe (que je salue bien fort depuis ces lignes) … c’était clair : la salle était à elles et nous en étions responsables.
L’enquête judiciaire fut inexistante. La broderie était la propriété d’une artiste dont l’État d’origine n’avait ni les institutions ni le temps à consacrer à la spoliation d’une œuvre d’art, aussi importante soit-elle. L’artiste elle-même avait disparu en pleine zone de guerre. L’assurance de la Biennale couvrait les frais pour remplacer la porte fracturée, mais qu’en était-il de l’œuvre ? La décision nous revenait, à moi et à mon équipe.
Une réunion d’urgence fut organisée à 11 heures le jour même, sans aucune formalité. La décision fut prise à 11 h 05, à l’unanimité : l’exposition devait être maintenue. La métamorphose avait eu lieu et nous ne pouvions détourner le regard.
Contrairement aux commentaires d’un certain nombre de médias, de politiques, sans oublier les réseaux sociaux, non, la prise de décision n’a pas duré des jours entiers à palabrer sur de beaux idéaux ; l’équipe était sûre et certaine. C’est la stricte vérité : l’émotion avait scénographié l’exposition pour la recréer. Le vol était un drame mais, en même temps, un cadeau, une opportunité. Quelque chose nous était offert et nous devions aller au bout du processus dans lequel nous nous étions lancés.
La nouvelle scénographie fut dessinée en à peine quelques heures. Si le vide faisait entendre les voix des filles et de la mère, alors le vide entier contenait finalement ce qui manquait : des mots. Nous avions commencé par vouloir nommer les filles, au sol, sur les murs, à l’encre noire, sans aucune autre prétention que d’écrire des lettres nécessaires. Le prénom de la mère serait écrit à la place de la broderie, en lettres noires et dans sa langue. Il n’y aurait ni traduction de prénom, de nom ou de ville, encore moins de pays. Tout serait écrit d’un point de vue originel et non trahi.
La salle, au naturel, était blanche. Le minimalisme serait parfait et rendrait justice à un prénom et un nom, à une ville et à un pays qu’un spectateur ou une spectatrice discernerait par les courbes et les boucles caractéristiques de ce langage portant son sens dans la graphie même de ses lettres.
Le soir, nous nous réunîmes avec les organisateurs de la Biennale pour définir la marche à suivre. Notre proposition fut accueillie froidement. Ils refusèrent le projet au titre de trouble à l’ordre public.
Je n’étais pas déçue. En une journée, j’avais vécu plus qu’en ces dix dernières années de ma vie à parcourir des centaines d’événements culturels ; ce jour-là, le 30, je trouvai un sens ; l’art n’était pas cette chose immaculée, mais bien un engagement, et en historienne de l’art, je l’avais oublié, remis à plus tard ou que sais-je encore… J’avais enfoui l’une de mes valeurs, celle qui conditionnait l’ensemble de ma démarche en tant que commissaire d’exposition : l’engagement. Il ne m’était plus supportable de cacher un nom avec une œuvre ; tout devait être nommé et la décision était prise, engagée.
Le pacte était scellé, et avec mon équipe, et avec l’exposition. En sortant du bâtiment, le soir était mordant, vif ; je sortis mon smartphone et j’ouvris mon WhatsApp, regardai la lettre, la sienne, un A toujours aussi rose en photo de profil ; j’avais l’impression qu’elle se délavait avec le temps que nous passions sans rien faire, je l’entendais… dans sa lettre, murmurer, ou oublier. Je l’appelai, elle et le silence, il suffisait juste de laisser sonner, encore et encore ; les sonneries peuvent durer une éternité sur WhatsApp. Si j’avais pu hurler, j’aurais hurlé, je vous le jure.
C’était plus fort que moi : je ne pouvais accepter ce silence, il fallait en finir avec lui parce qu’elles, elles ne disaient rien d’autre que leurs présences.
Je ne pensais pas à la suite de ma carrière qui s’arrêtera à cette décision.
Je ne pensais pas aux membres de mon équipe qui finiront au chômage dans quelques jours.
Je ne pensais pas aux vieux croulants (désolée, mais c’est le mot) de la Biennale qui refusaient et refuseront ad nauseam de nommer les choses.
Je ne pensais pas à mon chat qui n’avait toujours pas mangé et qui me haïra de me savoir occupée parfois à autre chose que sa personne.
Désolée pour lui, désolée pour eux et pour moi.
Je ne pensais qu’à elles.
Je quittais la casquette de commissaire d’exposition pour prendre la tête d’un commando de trois pauvres âmes en mal de justice. Nous nous organisâmes si vite… Tout convergeait vers la salle d’exposition : tout, c’était nous, et nous, c’était ma voiture que nous avions remplie de pots de peinture industrielle, tous de couleur noire, avec nuances (noire aile de corbeau, noire cassis, noire de charbon ou noire d’aniline, etc.) et sans m’en rendre compte, je réalisai par la même un vieux rêve de jeunesse : mener une exposition Pierre Soulages, si ça ce n’est pas beau.
Nous avions le projet toujours en mains, officiellement du moins. Nous pûmes traverser, le lendemain matin, à 9 heures, comme chaque matin du mois de juillet, les portes ; cette fois-ci, elles étaient fracturées ; en occultant ce léger détail, le reste était le même. Je vous ai dit en préambule que je ne souhaitais pas m’étendre sur le sujet. On y arrive, l’événement tant demandé depuis des semaines, et des semaines, qu’on m’attend au tournant sur ce sujet et donc j’y réponds maintenant. Après, ce sera le silence.
Nous prîmes l'ascenseur de service, chargés de nos pots de peinture pour la salle principale de l’exposition. Je ne me souviens plus de mes émotions, j’étais vide et sereine. J’accomplissais ce que j’imaginais être ma destinée, c’est dire que j’en devenais poète.
Les portes s’ouvrirent sur la broderie. Elle était à sa juste place avec comme fond sonore, les rires, les rires et les rires. De ses filles. D’elle. Et rien d’autre.
Nous étions subjugués par l’événement, elle était revenue pour le bonheur de tous et toutes ; je revois mon équipe sauter de joie, me serrer les bras avec une force de vie qui pourrait résister à absolument tout. Certains prenaient déjà les devants en appelant le conseil de la Biennale, elle était revenue, elle était revenue… Et moi, je ne pouvais m’empêcher d’admirer la finesse de la pointe et des couleurs entremêlées. Cette beauté était insupportable.
Mon équipe, exultant, descendit prévenir le reste du monde entier et me laissa seule avec la broderie. La vie tient à peu de choses.
On ne comprend pas tout.
Parfois, il n’y a rien à comprendre.
Je dois avouer que je ne me souviens pas de ce moment. On dit que j’ai saisi un pinceau à gros poils, ouvert un pot de peinture noire et tout badigeonné. On dit que j’ai écrit des lettres qui ressemblaient à de la calligraphie, mais en beaucoup moins bien (l’art ça s’apprend). On dit des choses ; je sais au fond de moi que l'essentiel, c’était son nom, A. Donc je me souviens du pinceau sur la broderie, des fines nervures du tissu entrant en contact avec moi. La lettre A fut tracée rapidement. Puis le S, rapide et vif, lui a succédé. Le M était solide et le A, le dernier en deux fois, était en larmes, car je me suis effondrée sur le sol en finissant son prénom : Asmaa.
Je l’entendais dans ces lettres, je l’entendais dans le battement de son cœur que diffusaient les enceintes en boucle ; au loin, la Saône coulait pour ne rien faire d’autres que couler, un bateau-restaurant d’un blanc immaculé y passait. Je me suis redressée et j’ai écrit dans un dernier élan le prénom de ses deux filles, Rajaa et Donia.
أسماء
رجاء
دنيا
J’ai pu trouver la force de finir par le nom de sa ville : Gaza. Sur le sol, sur les murs, un peu partout où il y avait du blanc. Trop de blanc. Toujours trop de blanc.
غزة
Je ne sais pas si je suis folle, je ne suis personne pour statuer sur ce point qui semble faire débat ces derniers temps à mon sujet.
On dit beaucoup de choses.
J’ai toujours aimé les étés à Sydney
Et puis, ça m’a toujours semblé un peu comique qu’on fête Noël la clim allumée quand le reste du monde prie pour se réveiller avec, comme cadeau sous le sapin, un petit peu de neige qui voltige derrière la fenêtre.
Ici, les étés sont chauds, beaucoup trop chauds, mais pour une fille qui a grandi dans un monde où le froid n’existe plus, le mot “canicule” ne veut plus rien dire. Pour mes parents, qui ont connu le monde d’avant, ce n’est pas tout à fait la même histoire.
Alors on s’habitue. On finit même par l’apprécier, cette chaleur absurde. C’est comme vivre dans un été qui ne meurt jamais, et moi, comme j’ai toujours aimé les étés à Sydney, je ne m’en suis jamais vraiment plaint.
Moi, c’est Rebecca. J’habite à Seven Hills avec ma famille : mes parents, Jane et Felix, mon grand frère Alyosha, et ma chienne, Nagoya (c’est un berger australien, car notre famille c’est un peu comme toutes les autres familles je crois). Ce n’est pas le plus beau quartier de Sydney, et on ne peut pas aller souvent à l’océan parce que c’est trop loin. C’est dur pour mes parents, parce que quand il fait très chaud, on est coincés à la maison, alors que ceux qui vivent dans l’East Sydney ont la mer. East Sydney et West Sydney, c’est des mots qu’utilisent nos profs pour décrire l’état de notre ville qui, année après année, été après été, s’est déchirée en deux : à l’ouest, il y a ceux qui étouffent, et à l’est, il y a ceux qui n’étouffent pas.
Pourtant, moi, je m’en fiche un peu du jargon géographique, sociologique, politique, etc. Moi, mon quartier, je l’ai toujours aimé.
J’ai toujours aimé aller me promener avec Nagoya au parc Duncan, même si tout le monde dit que ce parc ne devrait pas s’appeler un parc parce qu’il y a quatre pauvres arbres tout cramés qui peinent à se dresser, fiers, sur une herbe toute brûlée. Nagoya, on dirait qu’à chaque fois qu’elle y va, c’est comme si c’était sa première fois là-bas : elle court partout et elle a l’air vraiment très très heureuse.
J’ai aussi toujours aimé aller avec maman au marché qui a lieu tous les samedis matin dans la rue Endeavour, celle à côté de chez nous. Même quand, au collège, je me suis cassée le péroné en cours de sport, je l’ai accompagnée. Tous les samedis matin de ma vie, je les ai passés au marché de la rue Endeavour avec maman.
Puis j’ai toujours aimé quand tous ensemble on sortait au Seven Hills Plaza. C’est peut-être le pire centre commercial de Sydney, avec ses boutiques qui mettent la clé sous la porte les unes après les autres parce que les centres commerciaux ça n’est plus aimé comme avant. Mais à l’entrée du Seven Hills Plaza, il y a cette phrase qui dit que “Seven Hills est un bon endroit pour commencer quelque chose”, et à chaque fois qu’on vient tous les quatre ici, je me rappelle que dans les autres centres commerciaux de Sydney, ils n’ont pas ce genre de phrase à l’entrée.
Mais surtout, moi, ce que j’aime le plus dans mon quartier, c’est que c’est loin de l’océan. Je ne l’ai jamais dit à personne, parce que personne ne comprendrait pourquoi on peut autant aimer vivre loin de l’eau quand on crève de chaud. Pourtant, j’adore quand Nagoya et moi, on va jusqu’à la plage de Maroubra, parce que c’est à 2h30 de vélo de la maison (aller !), alors il faut avoir l’estomac bien accroché. Mais quand je vois la tête de Nagoya quand je sors notre petit vélo bleu, je me dis que je n’habiterais ailleurs pour rien au monde. Sa joie quand elle saute dans le panier jaune cramoisi, c’est mon trésor rien qu’à moi. J’adore notre interminable trajet, j’adore la voir courir comme une folle sur le sable, j’adore quand elle aboie après les surfeurs, j’adore quand elle s’allonge sur le côté pour regarder les vagues danser. J’adore quand on s’endort bercées par le murmure de l’océan, et toutes les journées qu’on a passées à la plage de Maroubra, c’était toujours mes journées préférées.
Alors oui, ça fait dix-sept ans que j’habite à Seven Hills, et même si on m’offrait une villa à Paris ou à New York, je ne voudrais habiter qu’ici ; mais ce monde brûle, il brûle de partout, et Sydney, Sydney et mes Seven Hills, il fallait bien qu’elles aussi, elles brûlent un jour.
𝙍𝙀𝘽𝙀𝘾𝘾𝘼.
Quand l’alarme incendie retentit dans la salle de classe, Rebecca poussa un profond soupir de soulagement.
« Enfin débarrassée de ce cours minable », pensa-t-elle.
Le professeur et sa cravate aux petits bateaux bleus tentèrent misérablement de contenir le tumulte que l’alarme causa parmi les élèves. Les alarmes incendie étaient monnaie courante l’été, qu’il s’agisse d’exercices ou d’évacuations réelles, et pour les élèves, habitués à vivre dans l’ombre des feux, elles étaient finalement davantage une source de réjouissement face à un cours interrompu que d’angoisse face à une menace bien réelle. La plupart d’entre eux en venait presque à apprécier passer une journée ou deux dans les centres de mise en sûreté temporaire, car quand ils retournaient chez eux, Seven Hills n’avait pas changé et deux jours de cours en moins, c’était toujours ça de pris. Dans le West Sydney, Seven Hills n’avait jamais été véritablement menacée.
Cet été, il n’y avait pas encore eu d’alarme incendie. Rebecca avait trouvé ça un peu bizarre, parce qu’on était déjà au mois de février. Elle ne s’en plaignait cependant pas, parce que même si elle aimait voir ce prof à la cravate dégueu annuler son cours, elle n’aimait pas savoir que quelque part, un peu plus loin dans le West Sydney, quelqu’un était peut-être en train de perdre sa maison.
Néanmoins, Sydney avait commencé à prendre sérieusement en charge la menace des incendies depuis de nombreuses années maintenant. Quand un feu se déclarait, il était presque immédiatement maîtrisé, d’autant plus que les feux urbains sont généralement plus facilement gérables que les feux se propageant dans le bush. Quand Sydney brûlait, c’était presque toujours dans le West Sydney, parce que dans l’East Sydney, il y a des maisons partout et des arbres nulle part ; et quand le West Sydney brûlait, on ne perdait rien de plus que quelques maisons et personne ne mourrait, sauf les chiens et les chats qui brûlaient dans leur maison comme la commode ou le réfrigérateur.
Voilà pourquoi, quand l’alarme incendie retentit dans la salle de classe, Rebecca poussa un profond soupir de soulagement.
Dans la cour du lycée, les élèves des différentes classes commencèrent à s’amasser dans un brouhaha assourdissant. Pour l’instant, personne ne savait s’il s’agissait d’un exercice ou d’une évacuation.
Rebecca attendait, quelque part dans la file indienne qu’elle et ses camarades formaient. Elle pensa à Nagoya, et se demanda si elle aussi, elle pensait à Rebecca.
L’arrivée, dans la cour, de la directrice de l’établissement sortit Rebecca de ses pensées. Elle marchait d’un pas rapide, ce qui ne lui ressemblait pas, et arborait un visage grave, aux lèvres pincées, qui donnait à son expression une nuance que Rebecca ne lui connaissait pas non plus. Un frisson la parcourut, et elle comprit que cette fois n’était peut-être pas comme les autres fois. Elle leva les yeux sur le ciel australien et son bleu indigo. Sur ce tableau, il n’y avait pas la moindre tache de blanc aujourd’hui, et ce tableau-là, c’était le tableau préféré de Rebecca, car il lui donnait l’impression que l’été lui appartenait et qu’il ne se terminerait jamais.
Puis il y eut l’odeur ; l’odeur qui rappelait à Rebecca que peut-être, parfois, elle détestait vraiment les étés à Sydney.
Elle entendit la directrice dire que Seven Hills était en train de brûler.
☼
« Je vais me chercher du café. Appelle-moi s’il y a un problème ou si papa ou maman arrive. »
Alyosha fit une petite tape affectueuse sur l’épaule de sa petite sœur. Lui aussi avait été immédiatement transféré du café où il travaillait à ce centre de mise en sûreté temporaire, situé dans l’East Sydney. Dès que Rebecca s’était retrouvée dans le bus l’y amenant, elle avait téléphoné à ses parents. Ils étaient tous les deux hors de danger et se dirigeaient également vers le centre. Sa mère travaillait dans le Central Business District, mais son père avait ses bureaux à quelques minutes en voiture de la maison ; Rebecca avait dès lors insisté auprès de lui pour qu’il aille récupérer Nagoya qui était à la maison. Il y avait encore assez peu d’informations sur l’incendie, afin de pas véhiculer la panique parmi les évacués et le reste de la ville ; Rebecca ne savait donc pas à quel point Seven Hills était touchée. Même si elle ne doutait pas des capacités des pompiers à maîtriser rapidement l’incendie, c’était inconcevable pour elle de laisser Nagoya seule chez eux, à se demander si elle avait été abandonnée par les siens.
Alors qu’elle cherchait sur son téléphone des détails quant à l’avancée des flammes, Rebecca sursauta quand elle entendit la voix de sa mère percer parmi la foule.
« Rebecca !
— Maman ! »
Elle sauta dans les bras de sa mère, qui l’enlaça dans un léger sanglot. Même si sa famille s’était déjà retrouvée dans ce genre de situation, savoir que cette fois, c’était leur quartier qui brûlait donnait à cette étreinte une nuance particulièrement brutale. La mère de Rebecca resserra son étreinte.
« Où est ton frère ? » demanda-t-elle.
☼
Rebecca et Alyosha racontèrent tour à tour leur évacuation. Leur mère ponctuait leurs récits de légers soupirs et de regards qui parfois se perdaient. Ils semblaient se demander comment ils en étaient arrivés là, à devoir écouter des enfants grandir dans un monde qui les maudissait.
Du moins, c’est ce que Rebecca se dit.
Elle n’écoutait pas vraiment sa mère qui essayait de rassurer ses deux enfants. Elle attendait l’arrivée de son père et de Nagoya, car elle ne se sentirait soulagée qu’une fois la famille au complet.
Rebecca interrompit sa mère.
« Tu sais quand est-ce que papa arrive ? Pourquoi est-ce qu’il met autant de temps ?
— Tout est complètement bouché à Seven Hills, répondit-elle. C’est un bazar inimaginable. Tu as eu de la chance que ton lycée vous évacue tout de suite, autrement tu serais encore coincée là-bas.
— Est-ce qu’il est en sécurité ? demanda Alyosha.
— Oui, assura leur mère. Quand je l’ai eu au téléphone, juste avant d’arriver, il avait passé le pire. Il ne devrait pas tarder à arriver. »
Rebecca pencha la tête sur le côté.
« Et Nagoya ? s’enquit-elle. ll est bien allé la chercher, hein ? »
Avant que sa mère n’eut le temps de répondre, une voix se fit entendre à quelques mètres d’eux.
C’était celle d’un père et d’un mari qui appelait, et c’était le leur.
Alyosha et sa mère fondirent dans ses bras. Rebecca se leva du lit de camp puis se figea. Son père s’approcha d’elle. Il chercha à la prendre dans ses bras, mais Rebecca ne bougea pas.
« Où est Nagoya ? demanda-t-elle.
— Rebecca…
— Où est Nagoya ? »
Le père de Rebecca se tut. Ses bras redescendirent, ballants, le long de son corps. Il baissa les yeux, l’air coupable, car il savait qu’il n’avait pas tenu parole.
« Rebecca, poursuivit-il, c’était impossible de circuler là-bas… Toutes les rues étaient bloquées… Je- »
Rebecca sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle ne doutait pas que ses parents et son frère seraient évacués sans problème ; cela faisait des années que personne n’était mort dans un incendie à Sydney, car la ville déployait toujours des moyens conséquents pour mettre en sécurité ses humains. Mais savoir que personne à part elle n’avait pensé à sauver leur chienne, qui ne pouvait compter sur personne d’autre que sa famille pour vivre et survivre, la plongeait dans un désarroi insurmontable.
« J’ai besoin de prendre l’air », déclara-t-elle.
Sous le regard de ses parents, Rebecca fendit la foule. Elle ne douta pas et ne se retourna pas. Quand elle poussa les portes du centre de mise en sûreté, sa volonté était ferme, ferme comme la majestueuse roche qui bordait les contours de la plage de Maroubra. Le monde avait changé, beaucoup changé, et pourtant, d’une certaine manière, il était indubitablement resté le même. C’était les mêmes qui mouraient et c’était les mêmes qui survivaient. Maman dit toujours qu’on n’aime jamais assez fort ceux qui ont le plus besoin de nous ; Nagoya a besoin des siens, et si personne ne répond à son appel à l’aide, alors j’irai. J’irai, parce qu’il ne lui reste que moi, et que je ne la laisserai jamais tomber.
Au-dessus de Rebecca, le ciel arborait toujours le même bleu indigo. Ici, on ne sentait pas le brûlé. L’air était chaud mais presque léger.
Si Nagoya avait survécu, elle s’était forcément enfuie vers leur endroit. C’est comme cette histoire de l’incendie en France, où les chevaux d’un haras menacé par le feu se sont enfuis en galopant vers l’océan. Peut-être qu’ils savaient que dans ces temps de catastrophe il n’y a plus que la mer qui sauve. Quand le monde meurt et que la vie nous échappe, l’eau et son murmure semblent presque toujours nous accueillir et nous dire qu’ici, tout ira bien.
Nagoya avait dû se dire la même chose. Elle aussi, elle a forcément couru vers la mer.
« Le ciel est vraiment magnifique aujourd’hui », se dit Rebecca.
La jeune fille souffla. Elle entendait la ville gronder : les sirènes de pompiers, les hélicoptères, les avions… L’East Sydney aussi avait peur. Tout le monde avait peur. Rebecca souffla une deuxième fois, puis elle quitta le ciel des yeux. Elle n’avait pas beaucoup de temps, sa famille ne tarderait pas à découvrir son intention et à appeler les secours.
« Pardon… murmura-t-elle à voix basse. Le monde est peut-être cruel, mais moi, je choisis de ne pas l’être. »
Elle éteignit son téléphone et se mit en marche.
𝙉𝘼𝙂𝙊𝙔𝘼.
Quand Nagoya sentit enfin sous ses pattes la douce chaleur du sable de la plage de Maroubra, elle s’effondra.
La fuite de la petite chienne avait duré des heures. Malgré l’épuisement, elle n’avait cessé de courir, de sa maison en proie aux flammes à la côte où elle se trouvait désormais. Maintenant que l’odeur âcre du feu ne lui parvenait plus, elle se sentait enfin en sécurité, bercée par le susurrement des vagues.
Quand l’alarme avait retenti dans la rue, Nagoya avait tressailli. Elle n’aimait pas leur bruit strident, et malgré ses aboiements les plus courageux, ces alarmes semblaient, une fois déclenchées, ne plus jamais se taire. Elle avait aboyé pendant de longues minutes à la fenêtre du salon, pensant repousser ainsi la menace ; mais, quand un nuage de fumée noire s’était immiscé à l’horizon, et qu’une odeur âcre était venue lui chatouiller la truffe, Nagoya avait cessé d’aboyer. Elle avait même couché ses oreilles en arrière et sa queue s’était repliée d’elle-même entre ses pattes. Quelque chose de dangereux était en train de se produire, et elle était seule, complètement seule, face à cette menace.
Son instinct de survie l’avait ordonnée de sortir de la maison. Les siens avaient installé il y a peu une trappe sur la porte d’entrée afin que Nagoya puisse aller et venir à sa guise dans le jardin lorsqu’elle devait rester seule à la maison. Personne n’avait imaginé qu’un jour elle serait son salut, et pourtant, ce jour-là arriva, car ce fut elle, d’une certaine manière, qui sauva Nagoya.
Quand le berger s’était retrouvé à l’extérieur, tous ses sens s’étaient immédiatement mis en alerte. Le bruit de l’alarme, l’odeur de brûlé, les humains qui s’activaient dans tous les sens, les autres chiens qui s’agitaient… Nagoya avait aperçu à travers la fenêtre de sa maison son copain Paco. Il aboyait, comme pour attirer son attention ; il semblait vouloir sortir, lui aussi, mais il n’avait pas de trappe, et les siens n’étaient pas avec lui non plus. Nagoya avait alors aboyé en retour. On aurait dit qu’elle hurlait à la lune, au feu, à la mort. Peut-être qu’elle appelait aussi Rebecca. Pourquoi n’était-elle pas là ?
Soudain, Nagoya s’était tue. Derrière la maison de Paco, elle avait aperçu d’énormes flammes qui semblaient se rapprocher à une allure vertigineuse. Paco avait redoublé son aboiement et avait commencé à gratter la fenêtre de ses pattes dans une panique que Nagoya ne lui connaissait pas. La petite chienne s’était alors plaquée au sol. Les flammes étaient proches, trop proches, et avait commencé à dévorer la maison de Paco. Nagoya avait senti une très forte chaleur l’entourer, une chaleur étouffante, et l’odeur asphyxiante du feu l’avait faite tituber. Puis Paco hurla, et Nagoya fuya.
☼
Sur la plage, Nagoya regardait l’océan. Il n’y avait personne aujourd’hui. Les humains avaient peut-être peur du feu, eux aussi ; qui sait.
Allongée sur le côté, la petite chienne respirait péniblement. Les flammes ne l’avaient pas épargnée : tout son flanc droit avait brûlé, et la douleur se propageait petit à petit à son corps tout entier. Son souffle devenait rauque, ses côtes se soulevaient lentement, et ses pattes ne lui obéissaient plus. Nagoya demeurait simplement là, dans cet instant qui semblait lui durer une éternité, à attendre quelque chose, même si elle n’était pas tout à fait sûre de ce qu’elle attendait.
Alors que la chienne s’abandonnait de plus en plus aux vagues qui la berçaient, une voix familière la ramena à la plage de Maroubra.
« Nagoya ! Nagoya ! »
Le berger était incapable de bouger, pourtant sa queue se mit à tapoter tout doucement le sol quand il reconnut la voix de celle qui l’appelait. C’était Rebecca ; sa Rebecca.
« Oh, Nagoya ! s’écria Rebecca. Ma Nagoya, qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? »
Son humaine s’agenouilla à ses côtés. Nagoya n’aimait pas quand Rebecca avait les yeux tout mouillés. Celle-ci tendit ses mains vers elle mais n’osa pas la toucher, sans doute de peur d’aggraver ses blessures.
« Nagoya… murmura Rebecca. Je suis tellement désolée… Nagoya, pardonne-moi… »
Nagoya était si contente de voir Rebecca. Elle savait qu’en venant à la plage de Maroubra, Rebecca viendrait aussi. Toutes deux savaient qu’ici, rien ne pouvait les atteindre — pas même le plus meurtrier des incendies. Ici, c’était leur petit territoire à elles et rien qu’à elles. Voilà pourquoi Rebecca était elle aussi, instinctivement, venue ici ; elle savait que sa chienne avait survécu, et elle savait que si elle s’était échappée de Seven Hills, c’était ici qu’elle fuirait et nulle part ailleurs.
« Il faut que j’appelle le vétérinaire… » pensa la jeune fille à haute voix.
Rebecca appela à plusieurs reprises le cabinet, mais personne ne décrocha. La ville entière était submergée par l’incendie et les ravages qu’il provoquait. Rebecca tenta de prendre Nagoya dans ses bras, afin d’essayer de l’emmener elle-mêne au cabinet, mais la chienne hurla de douleur au contact des mains sur sa peau brûlée à vif. Rebecca appela alors les secours, mais quand elle leur informa que l’urgence concernait son chien, ils lui répondirent qu’ils avaient mieux à faire.
La respiration de Nagoya ralentissait. Le chemin jusqu’ici avait été rude et ses blessures n’avaient fait que décupler la douleur et l’épuisement ressentis jusqu’ici. Elle regardait Rebecca, qui avait mis la tête entre ses mains. Ses épaules s’agitaient frénétiquement et ses sanglots étaient très forts. Nagoya n’aimait pas voir son humaine comme ça ; alors, elle se mit à couiner, comme pour lui dire que tout ira bien.
Rebecca releva la tête. Elle savait qu’elle ne devait pas pleurer comme ça devant sa chienne, que celle-ci ressentait tout, et pourtant, elle ne pouvait s’en empêcher, parce qu’elle savait ce qui allait arriver. Elle avait lu suffisamment d’articles sur les blessures mortelles provoquées par les incendies sur les animaux. Elle savait que Nagoya ne se remettrait pas de telles brûlures. Mais surtout, elle savait, et elle sentait, que Nagoya avait pris sa décision. Qu’elle était venue jusqu’ici, sur cette plage de Maroubra, pour s’allonger une dernière fois aux côtés de son humaine, et que même si elle ne le voulait pas, elle devait respecter ce choix-là.
Rebecca se mordit les lèvres. Les larmes continuaient de tracer des sillons de pluie sur ses joues rouges. Elle prit délicatement la tête de sa chienne entre ses mains pour la déposer dans le creux de ses jambes.
« Tout va bien se passer, ma Nagoya… » murmura-t-elle tout doucement.
Elle caressa du bout des doigts le sommet de la tête de Nagoya. Cette dernière avait toujours adoré les gratouilles à cet endroit. Dans cet instant, tout ce qu’elle désirait, c’était être avec son humaine, sur cette plage, allongée sur le sable fin, à recevoir des papouilles de celle qui avait fait sa vie. Dès que les flammes avaient commencé à la dévorer, c’était tout ce qu’avait voulu Nagoya — pas la table froide du cabinet vétérinaire, pas les gants en plastique, pas les seringues qui piquent. Ça. Juste ça. Maroubra. Rebecca. Les petites gratouilles sur le sommet de la tête. Il n’y avait peut-être pas le vélo bleu et le panier jaune cramoisi (ils sont morts avec la commode et le réfrigérateur), mais il y avait Rebecca, Nagoya, et Seven Hills qui, sans le vouloir, avait creusé quelque chose d’insurmontable entre les deux.
Ce jour-là, l’océan était d’un calme spectaculaire. On aurait dit que lui aussi acceptait et accueillait la décision de Nagoya. Il semblait avoir choisi cette douce mélodie rien que pour elle ; berceuse éternelle qui emporte celle qui a toujours adoré venir courir sur la plage où, à cette période-là, l’eau est un peu plus turquoise. Aujourd’hui, Seven Hills n’existe plus. Ce ne sera plus jamais le « bon endroit pour commencer quelque chose ». Les étés à Sydney sont toujours rudes ; quand ils se mettent en colère, ils n’épargnent personne, pas même les plus faibles ; quand la vie s’embrase et décide de tuer, on n’aime jamais assez fort ceux qui ont le plus besoin de nous. Mais il faut continuer d’aimer les étés à Sydney ; car quand on grandit dans un monde qui semble nous haïr, tout ce qu’il nous reste, peut-être, c’est de continuer à l’aimer, ce monde qui nous déteste.
Inconditionnellement.