Ce qui manque
Pour son concours de septembre, Le Labo des Auteurs vous invite à explorer ce qui demeure lorsqu’une chose essentielle a disparu. Une personne dont personne ne semble se souvenir. Une photographie incomplète. Un objet retiré d’une pièce pourtant fermée. Une heure effacée de toutes les horloges. Un mot absent de toutes les langues. Un souvenir impossible à retrouver. Une place laissée vide depuis si longtemps que plus personne n’ose demander à qui elle appartenait… Ce qui manque peut être une personne, un objet, un lieu, un souvenir, une émotion, une vérité ou quelque chose qui ne possède pas encore de nom. Mais cette absence ne devra pas seulement constituer le point de départ du récit. Elle devra en transformer profondément le sens. Pour cette nouvelle édition, les participantes et participants devront écrire une nouvelle complète et inédite, respectant plusieurs contraintes narratives. Les textes seront examinés anonymement par un jury selon un barème communiqué à l’avance. Tous les genres littéraires sont admis. Une seule exigence demeure : raconter une histoire achevée, maîtrisée et capable de laisser sa propre trace.
- Ouverture
- 01/09/2026 à 09:05
- Clôture
- 21/09/2026 à 23:59
- Longueur
- 2000 à 6000 mots
- Résultats prévus
- 30/09/2026 à 20:00
Votre point de départ
Consigne
Cette décision devra constituer le cœur de l’histoire : elle pourra être volontaire ou imposée par les circonstances, intime ou collective, raisonnable ou insensée. Le lecteur devra comprendre ce que le personnage risque de perdre, de provoquer ou de devenir en faisant son choix.
Le texte devra :
compter entre 2 000 et 6 000 mots ;
former un récit complet et autonome ;
présenter clairement l’enjeu auquel le personnage est confronté ;
contenir un choix irréversible qui modifie durablement sa situation ;
introduire, avant la dernière partie du récit, un élément qui prendra un sens différent à la fin ;
s’achever sans expliquer explicitement la portée morale de la décision.
Le genre littéraire, l’époque, le cadre et le point de vue narratif sont libres.
Aucune phrase imposée ne devra être intégrée. L’évaluation portera sur la construction du récit et la manière dont l’auteur ou l’autrice donne du poids au choix effectué.
Cadre
Règles
- Une seule participation est autorisée par membre.
- Le récit doit être complet, autonome et respecter le thème ainsi que l’ensemble des consignes d’écriture.
- Le texte doit être inédit : il ne doit avoir été ni publié, ni diffusé publiquement, ni récompensé dans un autre concours avant la clôture.
- Tous les genres littéraires sont acceptés. Les contenus sensibles ou destinés à un public averti doivent être signalés à l’aide des avertissements appropriés.
- Les fanfictions ainsi que les textes reprenant des personnages ou des univers protégés ne sont pas admis.
- Le texte doit être une création personnelle. Le plagiat et l’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour rédiger, réécrire ou développer tout ou partie du récit sont interdits. Les outils classiques de correction orthographique et grammaticale restent autorisés.
- La participation peut être modifiée jusqu’à la date de clôture. Après cette échéance, aucune correction, substitution ou modification du texte ne sera acceptée.
- Les participations resteront masquées jusqu’à la clôture du concours.
- L’évaluation sera anonyme. Le texte ne devra donc contenir aucun élément permettant d’identifier directement son auteur ou son autrice : nom, pseudonyme, biographie, lien personnel ou mention d’une publication antérieure.
- Les textes seront évalués selon le respect de la consigne, la construction narrative, la qualité des personnages, la maîtrise du rythme, l’originalité, la qualité de la langue et l’impact produit sur le lecteur.
- Les membres du jury ne pourront pas participer au concours.
- Les auteurs et autrices conservent l’intégralité de leurs droits sur leurs textes.
- Toute participation ne respectant pas les présentes règles pourra être écartée avant ou pendant l’évaluation. En cas de doute, l’organisation pourra demander des précisions à la personne concernée avant de prendre une décision.
- La participation au concours implique l’acceptation complète de son règlement et des décisions prises par le jury.
Valorisation
Récompense
trois romans au format poche, sélectionnés en fonction de ses genres littéraires préférés ;
le badge exclusif de gagnant du concours de septembre 2026, affiché sur son profil du Labo des Auteurs ;
la mise à l’honneur de son texte sur Le Labo des Auteurs ;
une présentation du texte gagnant et de son auteur ou autrice sur les réseaux sociaux officiels du site.
Les textes arrivés en deuxième et troisième positions bénéficieront également d’une mise en avant sur Le Labo des Auteurs et ses réseaux sociaux.
Les badges constituent une distinction honorifique liée à cette édition du concours. Il reste associé aux comptes des participants, sous réserve du respect durable du règlement et des conditions générales du site.
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1
La dame de coeur
Textes proposés
Participations 40
Elles
Pourtant aucun d’entre eux n’avait oublié. Ni sa place dans l’amphithéâtre démesuré ni l’attitude à adopter.
C’était même le cas des petits nouveaux : Mong à la tête des Alpha, par exemple, n’avait nul besoin qu’on l’autorise à s’asseoir dans l’espace central qui faisait face aux gradins. En guise de revendication d’une masculinité dépassée, il exhibait son sexe imposant devant toute l’assemblée.
Pour ma part, je savais qu’aucune place ne m’était réservée et que contrairement à Mong, je n’avais pas intérêt à m’en attribuer une de mon propre chef.
La poussière sur les vieux fauteuils de velours me piquait le nez et m’irritait la gorge. Néanmoins, je me gardais de la moindre réaction.
Jojo, le dirigeant de notre groupe, bien que parmi les Paces nous préférions le terme de conciliateur, me lançait des regards inquiets dès que je bougeais d’un millimètre.
Les clans des Hommes s’étaient tous tellement éloignés tant physiquement que dans leurs pratiques, qu'un simple éternuement de travers pouvait me valoir une main tranchée ou une autre barbarie de ce genre.
— Séance… ouverte !
La voix avait fait grésiller les haut-parleurs et l’écho désagréable bourdonna dans mes oreilles de longues minutes plus tard.
Parfois, encore maintenant, je crois l’entendre. La voix dans le micro. Loin est l’homme à qui elle appartient. Loin. Que voulez-vous ? Nous, les Paces, étions réputés pour être de grands nostalgiques. On ne se refait pas, comme disait un vieux dicton.
Les portes s’étaient alors ouvertes et dans un rayon de lumière électrique, le fauteuil du Vénéré s’était avancé avec lenteur. La trentaine d’hommes présents, y compris Mong, se turent et abaissèrent la tête jusqu’à ce que les roues cessent enfin de crisser.
Le Vénéré, à plus de quatre-vingts ans, tenait à se déplacer sans l’assistance de personne. Il était le dernier amant de l’Antique Mère, du moins le dernier grâce à qui elle enfanta d’un fils. Personne ne savait dire si c’était lui-même qui s’était baptisé Le Vénéré. Peu importait, être le dernier homme à avoir fait naître une descendance dans ce siècle de désolation et de chaos lui donnait tous les droits.
Si nous avions su, mes enfants !
Derrière lui, à bonne distance, son fils unique, le Petit Dernier, Saule, produit ultime de la semence humaine, était le plus jeune d’entre nous. Il avait 29 ans et moi 36. Et je me sentais face à lui comme un vieillard devant un nouveau-né.
Nous étions un monde en fin de course. L’enfance et la féminité n’étaient plus qu’une vague rumeur devenue agaçante pour nombre d’entre nous. Des fantômes cachés dans le noir de nos nuits. Des ombres traînant derrière nos cadavres somnolents. Ils s’approchaient de nos cœurs, suffisamment prêts pour nous faire sangloter, et rejoignaient le néant à l’instant même où nos mains pensaient les saisir.
Le micro-casque qui coiffait maladroitement la tête dégarnie du Vénéré trembla sous le rythme fragile de sa respiration et durant plusieurs minutes, ce son confus et faible fut le seul à habiter le silence.
Pour des raisons de santé, d’économie d’énergie ou de décorum, le Vénéré ne s’exprimait que par groupe de deux mots. Et depuis plusieurs années, son fils était devenu son porte-parole.
— Lift… témoignage.
Étrange impression d’entendre mon nom résonner dans tout l'Homérium. Était-Elle à proximité ? Comprenait-Elle l’honneur qui m’était accordé ?
C’était la première fois que toutes les fibres de mon corps généraient une force féconde. Presque incontrôlable. Je la sentais monter en moi, sans savoir qu’en faire.
— Dépêche-toi, imbécile ! me grondait Jojo en me poussant en avant.
— Saule… lis.
Le gamin activa son propre micro-casque et récita de mémoire :
— Lift du clan des Paces, vous êtes celui qui L’avait découverte et c’est en cette qualité que vous êtes, à titre exceptionnel, autorisé à participer à cette réunion. Nous allons procéder à un interrogatoire afin de statuer sur le sort que nous Lui réserverons.
— Le sort que nous…
— La… ferme ! tonna le Vénéré.
Jojo me fusilla du regard. Je compris que je ne risquais pas seulement ma propre vie, mais celles de tous les membres de notre clan. Nous n’étions plus qu’une centaine à cette époque et la précarité de notre situation était de fait publique.
Nos voisins, les Alphas et les Domitiens, les groupes les plus puissants du monde d’alors ne toléraient notre présence que sous deux conditions : livrer la moitié de nos récoltes aux Domitiens et envoyer une fois par mois dix d’entre nous à la cérémonie mensuelle de l’Homme Nouveau des Alphas.
À cet événement, je n’avais été contraint d’y participer que trois fois dans ma vie alors que d’autres comme Jojo avaient été tirés au sort une bonne trentaine de fois. C’était ce que nous considérions comme juste. Pas de privilège de classe. Certaines mauvaises langues prétendaient que Jojo avait fini par prendre du plaisir aux cérémonies.
Quelques années plus tôt, avant ma première fois, c’était lui qui m’avait confié les meilleurs conseils pour affronter cette épreuve. Aussi, je ne bafouerais pas sa mémoire en imaginant autre chose de sa part qu’un dévouement constant et profond pour notre société en cours d’extinction.
Les hommes perchés à différents niveaux des gradins me dévisageaient. Les hommes. Il n’y avait plus qu’eux. Plus que nous.
Et nous nous étions résignés à courir les ultimes mètres de l’histoire de l’humanité en solo, jusqu’à ce que le dernier d’entre nous s’effondre.
Elle, Elle était la possibilité d’un nouveau départ.
À dire vrai, ce n’est pas la première chose à laquelle j’ai pensé en La voyant.
Je vous imagine en train de sourire, vous pouvez ! Petits chenapans !
J’ai voulu fuir à toutes jambes alors qu’Elle se mirait dans l’eau troublée d’une crevasse et tout en même temps à Lui sauter dessus et à L’étreindre de toutes mes forces.
Quelle inexplicable sensation que de ressentir de l’attraction pour la première fois. J’étais attiré vers elle sans savoir, sans comprendre pourquoi. Pourtant, tout son corps était recouvert d’une longue tunique blanche opaque. Son visage caché d’un masque étrange dessinant maladroitement des attributs humains.
Avant que je ne puisse décider de la conduite à tenir, elle s’était déjà retournée vers moi.
Son prénom m’est apparu à l’esprit. Lô. Je crois même que je L’ai appelée à demi-mot. Ou bien était-Elle qui me l’avait dit ?
Son masque brillait sous le soleil froid de l’hiver et alors qu’Elle s’approchait de moi, j’y vis dessinés deux ronds roses sur les joues, un large trait de rouge à la place des lèvres et deux lignes noires grossières montaient en arc concentrique autour de ses yeux.
Elle m’avait suivi sans opposer aucune résistance et je l’avais immédiatement amenée chez Jojo. Notre chance était de L’avoir découverte très tôt le matin. La communauté Paces était constituée d’êtres non violents. Or, une telle nouvelle aurait pu faire bouillir le sang du plus sage d’entre nous.
Jojo s’était empressé d’alerter le Vénéré qui avait lui-même provoqué le conseil.
— Expliquez-nous en détail et de façon très claire comment vous l’avez trouvée.
Les grésillements des haut-parleurs furent vite engloutis par le brouhaha ambiant. Les chefs des clans des Hommes avaient tous une furieuse envie de La voir, de voir Celle que j’avais été un des seuls à contempler.
— À dire vrai, il n’y a pas grand-chose… à dire. J’étais de corvée d’éméchage et j’aime le faire tôt le matin. Je me suis levé avant tous les autres et je L’ai trouvée sur mon chemin et nous vous avons directement avertis.
— Un immense tas de conneries ! gueula alors Mong en sautant sur ses pieds avant de s’avancer vers moi.
— Je crains pourtant que notre ami nous dise la vérité, les Paces ne savent ni mentir ni tromper. Ils sont pour ainsi dire purs de nature.
L’homme qui venait de prendre ma défense se nommait Fogus, le représentant des Domitiens.
— Enfin du moins d’esprit, pour ce qui est du reste, vous, les Alphas, se chargeaient de les souiller régulièrement.
J’aperçus Jojo et Mong s’échangeaient un bref regard avant que Jojo, le rouge aux joues ne baisse la tête. Les cérémonies de l’Homme Nouveau servaient aux Alphas à assouvir leurs besoins primaires de mâles.
Les autres clans avaient opté pour la solution chimique qui inhibait le désir. Le sperme de tous les hommes encore en vie sur la planète avait été collecté et cryogénisé tout comme l’Antique Mère. Une journée par mois, on la réveillait pour le Bombardement, une technique d’insémination massive.
Le coït n’avait ni sens ni valeur dans notre société.
— Il nous ment ! rugit Mong.
Il s’était approché à quelques centimètres de moi. Je ne sentais plus que l’odeur salée et aigre de la haine et du mépris.
— Nous avons lancé de nombreuses expéditions aussi loin qu’il est possible à un Alpha d’aller et nous n’avons rencontré aucune femme. Aucune femme vivante. Que des cadavres poussiéreux et des hommes errants, des hommes-bêtes. C’est tout. Et vous allez me dire que ce gars-là, en se levant à la fraîche un beau matin, nous en dégote une et nous l’amène gentiment ici… Il nous ment, je vous dis !
Entre les rangs, les chefs approuvèrent immédiatement. Mong aurait pu prendre la tête de l’ensemble des clans en un claquement de doigts, c’était certain. Pourtant, il crachait et vitupérait à tout va dès qu’il lui en était fait question. Le colosse se targuait de bon gré le Vénéré sur son trône à roulettes.
— Mes amis, mes frères, siffla Fogus, ne laissons pas nos pulsions animales obscurcirent notre jugement où nous finirons tous par quitter la civilisation pour rejoindre les routes et les hommes-bêtes.
Les esprits se calmèrent quelque peu. Outre son exécration des titres honorifiques, la véritable raison qui freinait Mong dans son envie d’accéder au trône s'appelait Fogus.
Le serpent, comme on le surnommait alors, maîtrisait à la perfection l’art oratoire et était devenu un expert en intrigue. Et d’une certaine façon, il représentait l’autre pendant du caractère masculin, l'individu instruit, calculateur, analytique que beaucoup admiraient.
Mong et Fogus étaient peut-être les derniers hommes, au sens le plus strict du terme. Nous tous n’étions plus que des imitations approximatives et maladroites de ce qu’avaient été nos ancêtres. Du moins, c’est ce que nous ressentions.
— Je vous laisse interroger le dénommé Lift, annonça le père à travers le truchement de son fils.
— Vous a-t-Elle parlé ?
— L’avez-vous vu sans son masque ?
— L’avez-vous touchée ?
— Sentait-Elle bon ?
— Taisez… vous ! interrompit le Vénéré dans un effort visible.
— Je vous propose de mener l’interrogatoire, avança Fogus, d’une voix calme, et si vous trouvez mon entretien incomplet, nous procéderons par ordre et autoriserons chaque clan en fonction de sa taille à poser un certain nombre de questions.
— Ah oui ? Pourquoi ça serait toi ? rugit Mong.
— Les Domitiens comptent le plus d’hommes et de loin.
— Cela… s’entend, affirma le Vénéré.
Le serpent m’avait observé un instant comme si j’étais une simple boîte de conserve. Il devait se demander à l’aide de quel outil il parviendrait à me dévisser la caboche.
Ses vêtements légers de lin blanc cachaient subtilement ses parties intimes, pourtant j’aurais juré y voir poindre une érection. Fogus avait certainement d’autres objets de désir que celui de la chair.
— Lift du clan des Paces, avez-vous des souvenirs de celle qui vous a enfanté ?
— Non, j’ai été conçu en pondeuse. On m’a confié à un père d’adoption avec qui j’ai vécu jusqu’à son décès il y a quatre ans.
— C’est le cas des plus jeunes d’entre nous en effet. Vous n’avez donc pas connu votre mère. Et j’imagine que d’après votre âge, vous n’avez jamais su de votre existence à quoi ressemblait une femme ou même une fille…
— Peut-être lorsque j’étais très petit, avançais-je en me grattant le crâne, je crois que j’avais quatre ou cinq ans quand la loi sur le Grand Effacement a été mise en application.
Certains dans l’assistance grimacèrent. Cette motion interdisant le visuel de toute féminité avait longtemps été débattue au conseil et avait été votée de peu.
— Donc, si je vous suis, mon cher Lift, vous ne savez pas… à quoi ressemble une femme ?
— Non, dus-je avouer en repensant à Lô et à son corps totalement caché.
— Tu prétends qu’Elle n’en est pas une ? demanda Mong, surpris.
— Non, je dis simplement que nous n’en sommes pas sûrs. D’après mes sources, une fois l’individu, choisissons ce terme pour l’instant, une fois l’individu récupéré par les hommes du Vénéré, ces derniers ont tenté par tous les moyens possibles de lui retirer ses vêtements et son masque sans succès.
Tous les regards se tournèrent vers le Vénéré qui fit signe à son fils qu’il répondrait lui-même.
— C’est… exact.
Personne n’osa rétorqua. Au fond, c’était ce qu’ils auraient fait, tous. Seul Jojo n’y avait pas songé.
— Pour des raisons de sécurité, peu ici ont été autorisés à voir l’individu. On pourrait aussi bien imaginer une supercherie d’un clan inconnu, cherchant à nous attaquer, peut-être simplement un homme-bête agissant par pure folie... Il convient de rester prudent et de ne pas nous laisser aveugler par un espoir qui ne s’avérerait qu’un leurre dangereux.
— Elle est réelle !
J’avais hurlé. Malgré moi. Savoir que les hommes du Vénéré L’avaient malmenée dans le but de Lui arracher ses vêtements m’avait retourné l’estomac, mais entendre que Lô pouvait ne pas être une …
Fogus tourna une tête compatissante vers moi, se repaissant du contenu dégoulinant de mon cerveau.
— Oui. Évidemment. C’est ce que nous espérons tous.
— Si c’est bien une femme, à quel clan appartient-Elle ? lança un chef d’une obscure tribu du Nord qui se nommait les Chiens.
— Elle n’appartient à personne !
Les mots sortaient de ma bouche avec fureur sans que je puisse me contrôler. Jojo me suppliait à genou de me taire, mais j’en avais trop dit. Mon sort n’avait plus d’importance. Tout comme celui de mes congénères. Seule Elle comptait.
Il fallait que je la sauve. De leurs griffes assoiffées. De leurs caresses brusques et irrespectueuses. Des tests, des expériences. Du mal qu’ils pourraient lui faire au nom de quoi ? L’extinction de l’espèce ? Au nom de l’humanité ?
Nous étions des ombres. Des fantômes ambulants. Des marchands de poussières. Incapables de vivre, incapables de mourir. Nous étions la transition lente et douloureuse de ce qui vit vers ce qui meurt.
Non, nous n’étions plus dignes de nous appeler des hommes depuis longtemps.
Vous ne m’imaginiez sûrement pas aussi fougueux, les amis, n’est-ce pas ?
— C’est Elle qui choisira les élus.
Je n’avais aucune idée de ce que je venais de dire ni pourquoi je l’avais fait.
— Je vous demande pardon ? s’insurgea Fogus.
— Elle nous donnera…
Je regardais Jojo, puis Fogus, puis Mong, le Vénéré, son fils et tour à tour chacun des chefs de clan présents. J’avais peur de ce que je m’apprêtais à dire, terriblement peur, mais j’en étais contraint. Je me devais de le faire.
— … des enfants. Elle nous donnera des enfants. Mais c’est Elle qui choisira les élus.
La rumeur d’un siècle échoué secoua l’assemblée. Qui pouvait y croire ? Pourtant, les choses étaient bel et bien en train de se produire.
Je vais arrêter là mon récit. J’entends que votre mère, Ora, est rentrée. Nous poursuivrons demain, mes enfants.
L’hologramme de ce bon vieux Lift disparut aussitôt.
— M’man ! Tu nous as encore fait louper la fin de l’histoire, pleurnicha le plus petit de la fratrie.
La quarantaine d'humanoïdes sautillaient sur place de frustration. Leur peau translucide laissait apparaître une lumière laiteuse qui oscillait en continu.
— Vous la connaissez mieux que Lift lui-même, annonça Ora en glissant gracieusement au centre de ses enfants afin qu’ils viennent fusionner avec elle en guise de bonjour.
Durant ce bref instant, Ora ressentit à nouveau en elle toute la vie qu’elle avait portée et qui s’était transformée en une progéniture forte et en bonne santé. Puis en s’extrayant de l’étreinte, son regard s’attarda sur le support holographique vide qui contenait la mémoire de Lift, le Seul Père.
Il n’avait pas survécu longtemps après que Lô a jugé qu’il serait l'unique homme digne à délivrer sa semence à la nouvelle génération de femmes qui s’était créée d’elle-même au fin fond d’un laboratoire souterrain que nul n’aurait jamais soupçonné.
— Raconte-nous la suite toi alors, m’man, insista un autre de ses mouflets.
Ora prit un air renfrogné. Elle n’aimait pas devoir réveiller ces souvenirs. Et cela depuis qu’elle et une centaine d’autres savantes et scientifiques en tout genre avaient pressenti la nécessité de disparaître des radars. Juste avant que les hommes ne deviennent complètement incontrôlables.
— Très bien, accepta-t-elle en s’asseyant sur le fauteuil le plus proche tandis que la ribambelle d’enfants s’installait autour d’elle. Où en étiez-vous ?
— M’man, rétorqua l’un des plus grands, on la connaît l’histoire, t’as raison. Lift nous la raconte au moins une fois par jour quand tu pars au travail. Je sais pas les autres, mais moi, ce que j’aimerais vraiment savoir, c’est… ils sont où les hommes maintenant ? Et aussi, puisque Lift est notre papa, on est des hommes nous aussi ?
La lueur qui émanait d’Ora scintilla plus rapidement. Lift ne racontait pas cette partie de l'histoire. Et elle savait qu’un jour, elle, comme ses sœurs de cœur, toutes les courageuses à avoir accepté de changer leur propre nature pour s’adapter au monde qui les entourait, et au nom de toutes celles qui avaient péri durant les premières phases de ces expériences à la fois douloureuses et traumatisantes, elle savait qu’elle devrait aussi assumer leur crime face à leurs propres enfants.
Lô avait insisté pour garder une trace du Seul Père, Lift. Juste avant sa mort, épuisé par toutes les transformations qu’elles lui avaient fait subir pour que sa semence puisse être viable à toute la communauté, ce dernier avait souhaité enregistrer un message pour parler de son histoire.
Et étrangement, en dépit de son sort, du sort de tous les autres hommes encore en vie sur Terre, Lift n’avait que de l’amour pour Lô. Pour toutes les autres et pour tous les enfants. Ses enfants.
Ora caressa la tête du plus proche des petits êtres lunaires qui l’entouraient sagement. C’était la sensation la plus rassurante qu’elle n’ait jamais connue. Dans de tels moments, ses doutes s’évanouissaient. Elles avaient fait les bons choix.
Et le reste du temps, elle ne s’autorisait plus à se poser ce genre de questions.
— Non, vous n’êtes pas des hommes. Lift l’était oui, mais plus au moment où il est devenu votre père. Quant à moi, je…
— Mais alors, ils sont passés où tous ?
— Ils sont enfuis en nous, quelque part, très loin. Ils sont cachés dans une ou deux branches de notre ADN. Vous encore moins que moi, pour être exacte…
— Donc tu veux dire qu’ils sont tous morts ?
— Pourquoi ?
— Et nous, c’est quoi alors qu’on est ?
— Et toi, m’man ?
Ora ne pouvait en supporter davantage. Elle les renvoya tous dans leur chambre sur un ton qui ne laissait aucune place à la négociation.
Parmi les questions qu’elle s’interdisait de se poser, il y avait celle qui concernait les anciens hommes. Leurs anciens partenaires. Que serait-il advenu si elles leur avaient réservé un autre sort ?
Une fois seule, elle se relâcha quelque peu. Tous les enfants de la première génération arrivaient maintenant à l’âge de s’interroger. Encore aujourd’hui, avec toutes les autres, elles avaient passé leur temps à débattre du contenu des futurs livres d’histoire.
De ce qu’elles devraient raconter ou non à leurs propres enfants. Aux futurs citoyens qui reconstruiront le monde à venir.
Rien n’était moins simple. Même sur la dénomination de leur nature, elles n’étaient pas d’accord. Étaient-elles encore des Hommes ? Des êtres humains ?
Les linguistes et les historiennes du groupe avaient entrepris un grand travail de recherche et avaient présenté une liste impressionnante de néologismes capables de les définir.
Pour Ora, généticienne de renommée, ça n’avait aucun sens.
D’autant plus qu’il ne s’agissait que de cette pauvre petite centaine de femmes rescapées qui pourraient porter ce nom. Leurs enfants à elles toutes étaient déjà, et en bien des manières, différents d’elles.
Eux n’auraient besoin d’aucun organe reproducteur pour engendrer une progéniture et pourraient le faire en toute individualité. De façon contrôlée, sécurisée et réfléchie.
Ora sourit intérieurement, elles étaient parvenues à sauver la vie. Cette étincelle qui s’était allumée un jour sur cette planète, qui avait grandi au point parfois de l’embraser et qui prenait aujourd’hui une teinte plus douce.
Sa foi était à nouveau totale. Elles avaient fait ce qui devait l’être.
Elles avaient réussi là où eux avaient échoué. Non pas qu’ils n’auraient pas été capables d’arriver au même résultat qu’elles. Ils n’étaient pas prêts, pas capables d’accepter de se métamorphoser. D’abandonner l’humanité comme le serpent perd sa peau et de changer. Radicalement.
Ora sentit sa lumière intérieure se gonfler de puissance.
Elles, elles l’avaient accepté, elles s’étaient sacrifiées, elles avaient souffert, elles avaient désespéré, elles avaient failli tout abandonner, elles s’étaient battues et elles y étaient arrivées.
Elles.
Sur la route de Sheshire
Dors l’étrange mandragore
Champignons mouillés
Je roulais à vive allure
ce matin de printemps.
J’avais beaucoup à faire.
J’avais, comme d’habitude,
un peu trop musardé
en prenant mon café,
mon chat sur les genoux.
Je connaissais chaque virage,
je pouvais accélérer encore un peu.
Le paysage défilait.
Le soleil réchauffait timidement
mes mains posées sur le volant.
La radio diffusait un jazz au rythme endiablé.
Cette parcelle de forêt
était un peu longue,
mais au moins
les autres véhicules étaient rares
et je gagnais du temps.
Quelques kilomètres
en montée sinueuse,
puis la descente sèche
qui serpente
pour atteindre la ville.
Je la connaissais si bien,
cette route,
je l’empruntais chaque jour
depuis tellement d’années.
J’allais certes trop vite
et je ne pus éviter
ce tronc d’arbre couché
au milieu de la route
au détour du virage.
Ma voiture s’élança
tout droit dans la forêt.
Je la vis s’envoler,
je crus même un instant
que nous pourrions planer
sans jamais retomber.
Puis je me souviens
d’un choc brutal,
mais
ni peur ni douleur.
Et ce fut le trou noir.
C’est à mon réveil
que la douleur se manifesta,
confuse, diffuse.
Mon esprit était encore un peu embrumé.
Je me tâtais pour essayer de comprendre
d’où venait cette douleur.
Je n’avais rien de cassé.
Juste un peu de sang séché.
Quelques égratignures.
Je m’extirpai de la carcasse
avec difficulté.
Nous étions ensevelis
sous une multitude de lianes.
Une fois debout,
je constatai ma chance :
j’étais indemne,
ma voiture, quant à elle,
était bonne pour la casse,
mon téléphone aussi.
J’étais surprise par la végétation.
Je n’avais pas imaginé
être entrée si loin dans la forêt.
Je me frayai un chemin
pour rejoindre la route,
mais de toute évidence,
je tournais en rond.
Je pris la décision de m’asseoir un instant
pour retrouver un peu de sérénité.
Je me résolus à mieux m’organiser.
Je me dirigerais à présent
en gardant le soleil sur ma droite.
J’arrivais bientôt sur une route.
Elle était semblable
à celle que j’empruntais
chaque jour,
mais celle-ci était visiblement
désaffectée depuis longtemps.
J’avançais lentement.
Je tentais avec difficulté
de rester sur l’asphalte,
la végétation était dense
le parfum des plantes, puissant,
à en devenir écœurant,
une odeur à la fois verte, acre et suave,
et le silence …si pesant…
À mesure que je progressais,
je ressentais une sensation étrange,
dérangeante.
Ce lieu inconnu
me semblait familier.
C’est au détour d’un lacet
que je pus enfin voir la ville
en contrebas.
Encore une petite heure de marche tout au plus
et je trouverais de l’aide.
J’étais déshydratée et pour une fois,
j’espérais croiser quelqu’un rapidement.
Bientôt, après le dernier virage,
la ville était là, silencieuse.
Les rues, les boutiques,
les maisons,
mais personne.
Pas une âme qui vive.
Les plantes avaient prospéré.
La végétation était partout.
De longues lianes gisantes
coulaient sur les trottoirs,
mais ses habitants avaient déserté.
J’errais d’une boutique à l’autre.
J’appelais en vain.
J’étais seule.
Je ne constatais aucun dégât,
aucun chaos dans les magasins.
Tout semblait s’être arrêté.
Seule la trotteuse d’une pendule
continuait sa course
sans jamais changer l’heure.
Est-ce que l’accident m’avait complètement chamboulée ?
Peut-être que je ne m’étais tout simplement pas encore bien réveillée.
Qu’il suffirait sûrement que je m’allonge un peu,
que je dorme un moment
pour que tout se remette en place
à mon réveil.
Je pris une bouteille d’eau
dans un rayon.
Je bus rapidement
sans me préoccuper de son goût.
Je trouvai bientôt
une boutique de meubles
et je m’abandonnai dans un lit,
épuisée autant de fatigue
que d’émotions.
Je sombrais aussitôt
dans un sommeil sans rêve
À mon réveil, je constatai à regret
que rien n’avait changé.
Le soleil,
comme suspendu,
brillait sans réellement chauffer.
La pendule et sa trotteuse folle
indiquaient obstinément
toujours la même heure.
.
Je restai là,
immobile un long moment,
scrutant le moindre mouvement,
le moindre bruit.
Mais rien.
Je ne ressentais ni faim
ni soif,
pas même de douleur
Je décidai de sortir de la boutique
et marchai vers la place centrale.
Arrivée près de la fontaine,
je m’assis sur la margelle.
Je me penchai pour effleurer l’eau,
mais mes doigts restèrent secs.
Je m’inclinais encore,
je cherchai mon reflet….
en vain.
Une liane glissait
le long du caniveau,
rampant vers un lampadaire.
Elle semblait indiquer un chemin,
dont je me détournais.
Je continuai ma progression.
J’essayai de recueillir
dans le creux de ma main
une feuille tombant d’un arbre.
Sa chute était lente.
Elle se figea
à quelques centimètres
de mes doigts,
je l’observais flotter
puis elle reprit sa lente valse silencieusement,
en évitant ma main.
Je marchai longtemps encore.
Le soleil restait haut dans le ciel.
Mon corps
ne projetait pas d’ombre.
Mes pas
ne résonnaient pas sur le sol.
Ma voix
ne rencontrait aucun écho.
Cet endroit était paisible.
Rien ne semblait presser
ni blesser.
Pas d’impératif.
D’horaire à respecter.
À cet instant,
je me demandai
si je n’avais pas trouvé
la paix
que j’avais toujours cherchée.
Mais un sentiment de malaise
effaça cette idée.
Je me sentais étrangère,
intruse.
Ce qui régnait ici
et qui m’avait trompé
ce n’était pas le calme
c’était plutôt le vide
Je repensai
au café fumant du matin,
aux bruits de ma ville,
à la cohue du marché,
aux cris,
aux bousculades,
à l’odeur du métro
et à tout ce tumulte
que je fuyais habituellement
et qui,
à présent,
me manquait cruellement.
Je pris une longue inspiration.
Et soudain,
comme une gifle,
le vent cingla mon visage
et fit danser mes cheveux.
Une étreinte
brûlante et douloureuse
enveloppa tout mon corps.
La lumière, à présent, m’aveuglait.
Je dus fermer les yeux.
J’entendis un bruit léger,
comme un battement.
Et maintenant des voix
que je ne comprenais pas.
Puis, une main
se glissa dans la mienne.
Douce et rassurante.
Je m’y accrochai.
Je fis le choix de la vie.
Imperceptible chance.
Indicible espérance.
•••
J’avais dû m’assoupir
quelques instants à peine,
seulement cligné des yeux,
et je me retrouvais
allongée là,
dans un lit glacé.
Je cherchais la main
qui me réconfortait
il y a quelques minutes,
mais j’étais seule.
Une lumière blanche
m’obligeait à plisser les paupières.
J’essayais de distinguer ce qui m’entourait.
Un goût de produits chimiques et de fer dans ma bouche
donnait à ma langue
la consistance d’une pierre.
J’entendais confusément
le son d’un bip régulier,
au loin, des voix
et des bruits métalliques.
Puis, sans prévenir,
une douleur aiguë
envahit tout mon corps.
J’aurais voulu hurler
tant la souffrance était vive,
mais aucun son
ne sortit de ma bouche.
J’avais la sensation
d’être un de ces insectes,
épinglés dans une boîte.
Quelqu’un se pencha sur moi,
Je l’entendis dire,
comme avec satisfaction,
que j’étais revenue.
À cet instant précis,
Je maudis cette voix.
Je ne voulais qu’une chose :
c’était repartir.
Partir de cet endroit.
Mon corps bientôt s’engourdit
et je sombrais.
Combien de fois la même
chose se produisit ?
Je ne sais pas,
j’eus l’impression
que ce cauchemar
était sans fin.
Chaque réveil
semblait plus douloureux
et plus long
que le précédent.
Ce matin, enfin,
ce fut différent.
Quand j’ouvris les yeux,
les odeurs, les bruits et la lumière
étaient les mêmes,
mais alors que j’attendais
la douleur redoutée,
il n’en fut rien.
Mon corps était certes
un peu lourd et faible,
mais je ne souffrais pas,
ou si peu.
Je tentais de me redresser légèrement,
j’aurais aimé me lever,
mais rien que m’asseoir
serait déjà une victoire.
Une infirmière entra,
me souhaitant la bienvenue
avec un enthousiasme feint.
Puis une succession d’hommes
et de femmes vêtus de blanc vint me rassurer
sur mon état de santé qui,
selon eux,
était plus que satisfaisant.
J’assimilais peu à peu la chronologie des événements ;
je me souvenais de la route
sur laquelle je roulais bien trop vite, de l’arbre couché,
de ma voiture accidentée,
de ma difficulté à trouver de l’aide et d’un rêve étrange
qui avait tenté de m’engloutir.
Tout, ou presque,
reprenait sa place dans ma tête.
Ma sortie était proche.
Ma famille venait me voir,
ils étaient tous charmants
et pleins de compassion.
J’avais,
malgré moi,
une toute autre sensation :
je ne trouvais pas le chemin
qui me menait jusqu’à eux.
Je n’avais pas d’animosité
les concernant,
juste une étrange distance émotionnelle
que je dissimulais honteusement, simulant la chaleur d’une étreinte ou le réconfort d’un baiser.
Quelques séances de rééducation plus tard,
j’étais prête pour mon retour au monde.
Je retournerais enfin chez moi,
et tout rentrerait dans l’ordre,
j’en étais certaine.
Cependant, dès mon arrivée,
en serrant mon mari
et mes enfants contre moi,
je ne ressentis pas d’émotion.
Ils étaient en larmes,
si heureux de mon retour,
et je n’avais, moi,
à leur opposer
qu’une douloureuse indifférence.
Il me faudrait du temps,
mais je parviendrais à redevenir
la femme qu’ils avaient connue.
Et puisque je désirais tant
incarner cette femme,
c’est forcément
qu’elle était toujours là,
quelque part en moi.
En attendant,
je m’appliquerais à être
ce que chacun attendait de moi.
En revanche,
personne ne semblait remarquer l’attitude du chat ;
il ne manifestait aucune joie,
au contraire, méfiant,
il vint m’inspecter consciencieusement,
puis se hérissa et détala.
Stupide chat.
Je décidai de m’installer
dans la véranda ;
je me sentais
un peu trop chancelante
et l’air était encore un peu trop frais pour me hasarder dans le jardin.
Entourée ainsi de mes chères orchidées,
de mes plantes carnivores
et d’une mandragore
fraîchement apprivoisée,
baignée dans leur silence bienveillant et cotonneux,
un plaid sur les genoux,
un livre retourné
sur le bord de la fenêtre
et un café fumant dans les mains, je me faisais l’effet
d’une de ces vieilles rombières
qui espionnent le voisin,
assistent à son crime
et en deviennent la cible.
Cela me fit sourire,
je n’ai pas de voisins.
Je restais là,
un long moment,
le regard perdu,
quelque part
entre le sycomore et l’étang.
Plus tard,
je m’aventurais dehors,
suivie de mes enfants,
chahuteurs et rieurs.
L’air frais balaya mon visage.
L’odeur de l’étang
m’écœura légèrement,
mais j’avais besoin de vérifier
la texture de l’eau,
d’y croiser mon reflet,
d’y voir frétiller
quelques têtards retardataires
et de serrer entre mes doigts
les feuilles rougissantes
de ce matin d’automne.
J’en craquelais plusieurs
avec satisfaction,
une joie intérieure rayonnait en moi.
Les enfants se poussaient
à tour de rôle sur la balançoire accrochée à une branche.
En enlaçant le sycomore,
alors que j’appuyais mes mains contre son tronc torturé,
elles semblèrent s’enfoncer
lentement.
J’arrivais à sentir la vie qui animait chacune de ses particules.
Mes mains disparurent tout à fait, puis mes bras
et très vite tout mon corps.
Je restais longtemps dans cet état, fondue dans cet arbre.
J’écoutais le grincement
de la balançoire,
je pouvais ressentir le frottement
de la corde sur l’écorce ;
les rires des enfants
semblaient légèrement assourdis.
Rien n’avait plus d’importance que cet instant suspendu.
Puis, brutalement,
j’eus une sensation de chute
et je me retrouvais
assise au pied de l’arbre.
Les enfants continuaient leurs jeux en se chamaillant bruyamment.
J’avais dû m’assoupir.
Mes journées bientôt
reprirent leur course folle.
Le travail, les repas,
les enfants, leurs devoirs
et toutes ces petites choses
qui emplissent une vie.
Toutefois, je m’accordais chaque nuit une escapade secrète.
Je sortais furtivement
et rejoignais mon arbre ;
comme un impératif,
je m’allongeais à ses côtés,
et lentement
je me fondais à la mousse verte, aux racines, à la sève.
Au fil des saisons,
je devenais cet arbre :
ses branchages nus
les hivers glacés,
son feuillage frémissant
sous les pluies de printemps.
Je ressentais chaque picotement des petites pattes d’oiseaux
qui cherchaient un abri
et leur frénésie
à construire un nid
au cœur des feuilles denses.
Puis,
aux premières lueurs du matin,
je reprenais mon rôle,
je reprenais ma place.
J’étais une épouse
et une mère comblée.
J’avais pu retrouver le chemin : celui qui m’avait
autrefois éloignée de ma famille
m’avait finalement conduit à eux.
J’avais retissé les liens,
pas à pas,
et je me sentais puissamment unie à chacun d’entre eux.
Seul le chat s’obstinait
à m’éviter soigneusement
et, quand je le croisais malencontreusement,
il filait en feulant.
J’étais entre deux mondes,
et ça me convenait.
Les enfants grandissaient.
La vie suivait son cours.
Les jours puis les mois et enfin les années tout ça se succédait.
Jusqu’à ce jour chagrin,
à la fin d’un hiver
plus rude que les autres
où une tempête
vint s’abattre chez nous.
Je luttais toute la nuit,
contre le vent cinglant,
contre la pluie glacée,
contre le froid brûlant.
Les bourrasques parfois se taisaient un instant pour reprendre de plus belle,
arrachant une longue plainte
aux racines éprouvées.
Certaines branches
se fracassaient,
les plus grosses se brisaient.
Au matin,
le sycomore gisait,
terrassé par le vent.
Le tronc déchiré s’exposait, éventré.
On pouvait encore entendre
les grincements du bois,
comme de longs sanglots.
Comme une peine sourde.
Ce matin-là,
je sentis sans les voir
ma famille affairée
autour de mon lit.
Chacun d’entre eux, inquiet,
s’empressait à mon chevet.
J’étais allongée là,
sans plus y être vraiment.
Je ressentais leur peur
et j’entendais leurs pleurs,
mais malgré tout l’amour
que j’éprouvais pour eux,
j’observais le lien
qui nous avait unis
s’étirer à se rompre,
et je n’y pouvais rien.
J’étais déjà plus loin.
J’étais déjà trop loin.
Les sons s’estompaient,
doucement étouffés.
Je revis la pendule immobile
et sa trotteuse folle
et puis je reconnus
la liane ondulante,
tout près de la fontaine,
m’indiquant le chemin
que cette fois, je suivis
sans plus me retourner.
Mes doigts effleurèrent la liane
qui gisait palpitante,
ils disparurent lentement
et puis ce fut mes mains,
mes bras
et finalement mon corps
et je devins la liane.
J’entendis encore au loin, imperceptiblement
la voix de mon mari,
celle de mes enfants
et même
le ronronnement du chat,
désormais apaisé.
Quand il n'y a plus de larmes
Aujourd’hui maman m’a dit : « Je n’ai plus envie de vivre. »
Depuis quelques semaines, je me suis bien rendu compte d’un changement. Pas de façon radicale, mais une série de petites anomalies a mis en évidence un comportement totalement inhabituel par moments.
J’appelle tous les jours et je passe la voir une fois par semaine, généralement le samedi. Souvent je l’emmène avec moi pour une balade ou en ville, parce que maman ne conduit plus. Il y a cinq ans, elle a décrété que conduire la terrorisait. Elle n’a pourtant jamais eu d’accident et a effectué quantité de longs trajets seule au volant, en plus de conduire au quotidien. Et du fond de sa campagne, il n’y a pas de transports en commun à moins de trois kilomètres. Je pense que c’est lié à ce qui s’est passé.
Beaucoup de choses ont changé depuis cinq ans. L’événement a été un véritable tsunami. Pour elle et, par voie de conséquence, pour moi. Nous nous sommes adaptés à la situation tous deux. Non sans difficultés et ajustements progressifs, mais nous y sommes parvenus.
Durant les mois suivant les faits, je me suis attaché à la convaincre que ce n’était que temporaire, que nous connaissions suffisamment son caractère et qu’elle allait revenir, forcément. Que le contraire était impensable et injustifiable. Que ce type de lien ne se coupait pas ainsi, que l’on n’était pas au cœur d’un fait divers sordide et dramatique. Maman a vécu en apesanteur durant cette période. Elle s’est acharnée dans son travail, ce qui lui a valu d’être promue à un nouveau poste, plus élevé. Elle s’est initiée à quantité d’activités et a beaucoup prié. La paroisse s’en est trouvée considérablement enrichie par les très nombreux cierges allumés. Elle s’est épuisée d’hyperactivité, d’espoir, de courage, de chagrin surtout.
A un moment donné, elle s’est déclarée paraplégique. Je suis allé jusqu’à la filmer pendant qu’elle marchait, toujours parfaitement bien, lorsque j’étais avec elle. J’avais beau lui dire qu’elle avait bien l’usage de ses jambes au quotidien, mais elle me disait que son cas était particulier : ses jambes semblaient se couper au-delà de quelques centaines de mètres. J’ai arrêté d’insister, le médecin aussi, moi, d’abord pour éviter les disputes, puis, après avoir compris, le médecin, pour avoir la paix, certainement. Il est le seul à exercer à des kilomètres à la ronde et a probablement et judicieusement préféré composer avec cette originale, qu’il serait amené à revoir. Elle ne semblait pas folle hormis ce détail.
Maman se met facilement en colère, elle est têtue comme une mule et moi aussi. Depuis ma naissance nous nous accrochons et mettons de la distance régulièrement. Mais nous nous aimons, indiscutablement.
Un jour de désaccord, j’ai compris :
— Mais tu vois bien que tu marches !
— Bon sang, tu ne comprends rien ! Je marche et puis au bout d’un moment, paf ! Mes jambes se bloquent et je n’avance plus. Ou alors comme une limace.
— Maman, le médecin t’a fait faire tous les examens possibles et tes jambes n’ont RIEN.
— Ecoute, je vais essayer de t’expliquer, une fois pour toutes, malgré que tu sois psychorigide et cartésien : je ne sais même pas comment je suis encore vivante, après ce qui est arrivé. Tu sais, j’ai toujours pensé que la pire des choses, pour un parent, c’est que son enfant meure. Et pourtant il y a bien pire : c’est de perdre son enfant vivant ! Tu sais, un proverbe arabe que j’avais lu il y a plus de dix ans est toujours resté gravé dans ma mémoire : Si tu veux que quelqu'un n'existe plus, cesse de le regarder. Une belle prémonition, n’est-ce pas ? Elle m’a tuée, gommée, effacée. Ta sœur est une meurtrière. Pire, une matricide. Alors j’ai perdu mes jambes. Je suis désormais handicapée. C’est comme si on m’avait amputé des deux jambes. Tu comprends ? Je peux même dire que je m’en tire bien. Je ne suis pas devenue folle, je ne me suis pas suicidée, j’ai continué de travailler. Pour l’instant. Parce que malheureusement pour moi, je continue à l’aimer de toutes mes forces. Mais comment peut-il en être autrement, pour une maman ? Parfois je flanche et parfois j’ai des moments de désespoir que je ne souhaite à personne. Parce que le vrai handicap, c’est la fracture du cœur. Et ça, ça ne s’opère pas. Alors je continue comme je peux et plutôt que de me sermonner, essaie, je te le demande, de faire preuve d’un peu d’empathie. Je ne sais pas comment je vais encore tenir…
Après ces mots, j’ai été incapable de prononcer quoi que ce soit. J’ai juste pris ma mère dans mes bras. Elle ne pleurait pas, elle tremblait seulement. Elle ne pleurait plus depuis que c’était arrivé. Elle n’y parvenait plus. Elle disait que ses yeux s’étaient vidés à ce moment-là, une fois pour toutes.
Depuis ce jour, je me suis attaché à ne plus lui parler de ma soeur, bien que j’en aie des nouvelles régulièrement. Et depuis ce jour, maman ne m’a plus demandé aucune nouvelle. Un accord tacite entre nous. Il en allait de sa survie et je l’avais compris.
A partir de ce moment-là, l’état de maman s’est amélioré. Je l’ai observée riant à plusieurs reprises et l’ai même vue pliée en deux par un mémorable fou rire qui m’a remémoré ceux qu’elle avait pendant mon enfance. La plupart du temps, c’est moi qui en étais à l’origine, par mes mémorables comportements totalement idiots, souvent dangereux, mais parfois très imaginatifs et drôles. Me revient en mémoire la course effrénée de poubelles tunées que j’avais imaginée avec mes copains de quartier. Je crois que Monsieur Rauzy, notre voisin de quartier, âgé et toujours tiré à quatre épingles, ne s’est jamais remis de sa chute de vélo provoquée par une poubelle Pikachu dévalant la pente de la rue, tout droit sur lui. Non pas des égratignures, points de suture et de la fracture d’un tibia, mais du fou rire inextinguible de maman lorsqu’elle s’était retrouvée à écouter le déroulement des faits par le dénommé Edmond Rauzy, en attendant l’ambulance.
Les fous rires de maman…
Je m’en veux de lui avoir annoncé, il y a deux mois, que j’avais accepté un poste à Pékin. Parce que c’est à ce moment-là que maman a commencé à changer.
Ce jour-là, je suis arrivé enthousiaste et joyeux, avec un énorme bouquet de pivoines, pour son anniversaire. Depuis cinq ans, elle ne veut plus les fêter, mais je ne veux pas le savoir. Je l’ai emmenée dans un petit restaurant comme elle les aime : une cuisine simple mais sans ambiance guindée. ? Nous étions en terrasse, près d’un petit cours d’eau, dans un charmant village de vieilles pierres.
— Maman, je dois t’annoncer une très grande nouvelle.
— Laisse-moi deviner : tu as rencontré la femme de ta vie ? Ou l’homme ? Tu veux faire un trek au Népal ? Tu veux rentrer dans les ordres ?
— Maman, je suis sérieux là.
— Et en quoi se marier ou rentrer dans les ordres n’est pas sérieux ?
— Je pars à Pékin.
— Quel magnifique voyage en perspective ! Je suis si heureuse pour toi !
— Ce n’est pas un voyage, je pars m’y installer.
— … Mais tu ne parles pas le mandarin ! Et puis c’est si loin !
— Je te rappelle que petit, on déménageait sans arrêt, et pas pour la porte à côté. Alors, même pas peur, vous m’y avez habitué !
— C’est une des raisons de ma séparation d’avec ton père.
— Ça, ce n’est pas mon problème. J’étudie le mandarin depuis deux ans et je commence à me débrouiller pour les termes les plus courants. Mais tout se fera en anglais et en français. Je travaillerai toujours pour la même société et je suis chargé de notre implantation en Chine.
— Tout est signé ?
— Oui. Je pars dans six mois.
— … Alors je te félicite. Tu le mérites. Je ne te dirai pas que je suis fière de toi, parce que je le serai toujours, quoi que tu fasses. Mais bravo ! Je vois que ça te donne des ailes et c’est l’essentiel. Et c’est à ton âge que l’on doit faire ce genre de chose, pas dans vingt ans.
Maman a été d’une gentillesse incroyable. Elle a voulu tout savoir, dans les détails. J’ai toutefois remarqué ses yeux qui brillaient anormalement, par moments.
Il y a deux mois, maman a organisé un dîner chez elle en invitant mes deux meilleurs amis et trois des siens, que j’apprécie particulièrement. Elle est douée pour recevoir, élabore des menus avec des plats généralement inconnus des convives et est toujours d’une compagnie pétillante et drôle au possible. Elle possède un art de recevoir inné, qui fait l’unanimité de tous. Mais ce jour-là, maman était silencieuse la plupart du temps. Elle semblait fatiguée et je suis resté pour l’aider. Elle n’a pas prononcé une parole durant le temps que nous avons passé à tout remettre en place.
— Maman, qu’est-ce que tu as ?
— Pourquoi ?
— Tu n’as presque rien dit et tu as l’air fatiguée.
— Oui, je suis fatiguée ces temps-ci. Plus d’énergie.
— Il y a quelque chose… C’est parce que je pars bientôt en Chine ?
— Peut-être qu’il y a un peu de cela. Mais fonce ! C’est juste que j’ai peur de devenir tétraplégique maintenant…
— Non mais tu dis n’importe quoi ! Je ne t’abandonne pas ! Et puis je viendrai et tu viendras. Bien sûr, ce n’est pas à côté, mais on passera plus de temps ensemble à chaque fois.
— Oui, oui, bien sûr. Mais plus rien ne sera comme avant. Tu sais bien qu’on ne se verra plus. Ou presque.
— Maintenant je culpabilise.
— Mais ça ne va pas la tête ? Je t’interdis de culpabiliser, parce que tu n’es coupable de rien. C’est la vie et tu dois penser à la tienne. Tu es mon fils, mais tu ne m’appartiens pas. Les enfants n’appartiennent pas aux parents et ça ne doit jamais être le cas. Regarde, moi, je suis partie très tôt de chez moi et j’ai parcouru la Terre entière. Par rapport à mes parents, ça ne m’a jamais posé de problème. Allez, file maintenant !
— Tu ne veux pas que je reste un peu ?
— Non.
Le mois dernier, j’ai dit à maman de venir déjeuner chez moi, un dimanche. Enjouée, elle m’a dit qu’elle s’occuperait du plat principal.
— Tu as envie de quoi ?
— De lasagnes.
— Ça roule. J’en ferai un gros plat.
Mais maman, lorsque je l’ai cherchée, m’a dit qu’on irait au restaurant, parce qu’elle avait raté ses lasagnes. Un gros mensonge, parce qu’elle ne peut pas les rater : elle les cuisinerait les yeux fermés. Au restaurant, elle m’a avoué qu’elle n’avait pas eu envie de cuisiner, parce qu’elle n’avait pas trop le moral actuellement. Aucun de nous deux n’a évoqué mon départ prochain, maman m’a raconté un milliard de choses sur son travail et ses activités. Elle m’a dit qu’elle s’était mise à écrire.
— Mais c’est génial !
— Oui, j’avais même été éditée, peut-être avais-tu oublié.
— Pas du tout.
— En tout cas ça ne t’a jamais intéressé et tu n’as jamais lu ce que j’avais écrit.
— Bon, c’est un reproche et j’accepte.
— Ce n’est pas un reproche, c’est un constat. A part ça, je vais bien.
— … Pourquoi tu me dis ça ?
— Je réponds à la question que j’aurais aimé que tu me poses.
— OK, aujourd’hui, c’est ma fête apparemment.
— Pas du tout. Peut-être qu’aujourd’hui, tout simplement, je me mets à parler et à exister.
— Parce que tu n’existes pas pour moi ?
— J’existe, à ta façon.
— C’est-à-dire ?
— Je l’ai dit, à ta façon. Il me semble que tu as un bon niveau de français, qui te permet de comprendre ces simples mots.
— Allez, vas-y, maintenant que tu as commencé, continue.
— Je n’ai rien commencé. Et la discussion est close.
Elle a été close sur ces mots. Et le reste du repas a été « politiquement correct ». Et superficiel.
En m’embrassant, au moment de nous séparer, elle m’a juste glissé : Tu sais, les lasagnes, c’est tout simplement parce que je n’avais pas envie de les faire. Je n’ai plus envie de faire des tas d’efforts, alors que je suis invisible.
Pendant mon trajet de retour, la phrase me revenait en boucle : Je n’ai plus envie de faire des tas d’efforts, alors que je suis invisible.
J’ai toujours été très indépendant et n’ai pas l’esprit de famille tel que maman le perçoit, c’est vrai. Mais je dois faire ma vie. Il est vrai que sa vie à elle n’est ni drôle ni facile. Mais est-ce que j’y peux quelque chose ? Une petite voix de mauvaise conscience me répondait oui, une autre de bonne conscience me répondait non. Toutefois, j’étais triste pour maman, triste de partir, triste que ma sœur ait décidé non seulement de la rayer, mais lui ait proféré toutes ces atrocités : Maman, non seulement tu ne me verras plus jamais, mais je souhaite que tu sois seule, toute seule, abandonnée de tous et je n’irai pas à ton enterrement. Je ne te connais plus. Je ne suis pas coupable de cela tout de même. Par contre oui, je suis responsable de mon attitude envers elle. Je n’ai jamais été capable de lui dire Je t’aime. Ce n’est pas le pire… Je l’ai même reniée à plusieurs reprises. J’ai écouté ce que l’on me disait de l’autre côté. Mais de l’autre côté n’était peut-être pas la vérité. Où est-elle d’ailleurs, la vérité ? Et puis zut, je n’ai rien demandé et je ne suis pas parent. Pourquoi je devrais me soucier de quelque chose qui ne me regarde pas ? J’ai bien entendu une petite voix de mauvaise conscience me chuchoter : Le couple de tes parents ne te regarde pas, effectivement. Mais tu es suffisamment adulte pour te rendre compte de certaines choses, non ? Et puis, en tant que mère, tu lui reproches quoi ? Tu ne crois pas qu’un tout petit peu d’attention aurait été normal, à certains moments ?
Arrivé chez moi, tout s’était embrouillé et j’ai décidé de laisser tout cela de côté. Je n’arrivais plus à faire la part des choses.
J’aurais tant aimé connaître les pensées profondes de maman…
La semaine dernière, maman m’a dit : Je n’ai plus envie de vivre.
J’ai fait comme j’ai pu et je suis parti en Chine. Maman n’a plus parlé de son chagrin. Ni pour Zozo, ma sœur, ni pour moi, par rapport à mon départ. Elle a tenu à m’accompagner à l’aéroport, à mon plus grand étonnement. Elle m’a dit qu’elle s’était remise à conduire depuis que je lui avais annoncé mon départ. J’avais deux choix possibles, ma fripouille : soit couler, soit vivre.
Six mois après, je suis revenu pour quelques jours. Maman était radieuse et semblait avoir véritablement pris goût à la vie. Elle m’a demandé, un jour, d’aller prendre quelques figues dans le jardin. Sous le figuier, je suis tombé en sidération. Il y avait une stèle, surmontant un rectangle de deux mètres carrés couverts de fleurs multicolores. Sur la stèle était inscrit :
APOLLINE
17.02.2005
20.05.2022
(Perdue de vue)
— Maman !!! Qu’est-ce que tu as fait ?
— Mais rien, calme-toi. C’était ça ou mourir.
— Mais si elle revient ?
— Je ne crois pas.
— Mais si elle REVIENT ?
— Et bien, je l’enlèverai.
Le fil manquant
Chapitre 1 : Le Message sur le Pare-Brise
Dimanche 22 septembre 1985, 13h10. Plateau de Berthaucourt, Charleville-Mézières.
La pluie tombait abondamment, un rideau gris et pesant qui noyait la vallée de la Meuse. Sur le plateau de Berthaucourt, l'inspectrice Danièle laissa Sylvia aux côtés d'Isabelle, alitée et prisonnière d'une violente paralysie après une agression chimique. Danièle referma la porte de la maison à double tour, boutonna son blouson de cuir et courut vers sa Renault 5 banalisée. L'esprit tendu vers les drames qui secouaient la ville, elle s'apprêtait à saisir la poignée de la portière lorsque son regard fut accroché par un détail.
Coincé sous l'essuie-glace, un morceau de papier détrempé battait au vent. Danièle l'arracha, le cœur battant, et le mit à l'abri sous son vêtement. L'encre qui avait bavé résistait malgré tout à l'averse, mais la frappe défectueuse de la vieille machine Japy était reconnaissable entre mille : celle de Karel Novák, le metteur en scène mégalomane qui terrorisait la ville. Une seule phrase y était inscrite :
« Tu ne me trouveras pas, même en faisant le tour de la ville. »
Danièle serra les dents. C'était une provocation glaçante, un jeu macabre dicté par un esprit dérangé. Novák l'obligeait à suivre son propre scénario, à revisiter les sanctuaires de Charleville avant de lever le rideau de son acte final. S'installant au volant, elle démarra dans un rugissement. La chasse à l'homme ne faisait que commencer.
Chapitre 2 : La Boîte de la Tombe
La Renault 5 dévala les pentes pour plonger dans un centre-ville baigné d'une mélancolie sombre. Danièle traversa en un éclair les rues balayées par le vent, frôlant l'Institut International de la Marionnette et la monumentale Horloge du Grand Marionnettiste, dont le géant de bronze semblait narguer ses efforts. Elle contourna la Place Ducale aux pavés luisants et longea la Bibliothèque municipale, gardienne des manuscrits d'Arthur Rimbaud.
En longeant le Quai Rimbaud et les flots gonflés de la Meuse, l'évidence s'imposa à elle avec la force d'un coup de poing : le poète, l'enfant terrible du pays, et son ultime demeure. Danièle fit crisser ses pneus et fonça vers l'avenue Charles Boutet, direction le Cimetière de Charleville.
Elle gara son véhicule en vrac devant les grandes grilles en fer forgé. La pluie fine transformait le vaste cimetière en un océan de croix grises et de marbres ruisselants sous des arbres centenaires. Le silence était absolu, brisé seulement par le crissement de ses bottines. La main crispée sur la crosse de son Smith & Wesson, Danièle s'avança d'un pas sûr vers l'Allée 2, vers le caveau familial des Cuif et des Rimbaud.
Sur la stèle de marbre blanc, d'ordinaire couverte de lettres d'admirateurs, reposait un unique objet incongru : une petite boîte en bois sculptée en forme de coffret à musique. On pouvait y lire gravé : Arthur Rimbaud - Priez pour lui.
Le souffle court, Danièle hésita une fraction de seconde avant d'ouvrir le fermoir en laiton. Lorsque le couvercle bascula, le monde sembla s'arrêter. À l'intérieur, sur un coussinet de velours rouge, gisait une mèche de cheveux bruns. Un frisson glacial remonta le long de sa colonne vertébrale, bien plus violent que l'humidité de la pluie. C'étaient ceux d'Audrey. La jeune recrue, si pleine de vie, de rires et d'idéaux lors de son arrivée au poste, se réduisait désormais à cette simple touffe de mèches prisonnières d'une boîte morbide. L'absence d'Audrey pesait sur Danièle comme un reproche silencieux. Chaque minute passée augmentait le risque de ne la retrouver que dans la mort, et l'inspectrice sentit la nausée lui serrer la gorge, un mélange de culpabilité et d'impuissance face à la folie du metteur en scène.
Sous la mèche, une lourde clé d'usine rouillée accompagnait un mot manuscrit d'une écriture fine et nerveuse :
« Vous avez vu ma scène. Venez maintenant dans les coulisses. Bâtiment C, les Hauts-Fourneaux. La pièce commence. »
Chapitre 3 : L'Enfer des Hauts-Fourneaux
De retour en trombe à Berthaucourt, Danièle trouva les gyrophares d'une ambulance illuminant les façades : Isabelle venait d'être évacuée vers l'hôpital sous la surveillance du Docteur Armand. Sylvia, une cigarette consumée jusqu'au filtre aux lèvres, attendait sur le pas de la porte. En découvrant la boîte, la mèche de cheveux et la clé rouillée, son visage se durcit de rage froide.
— Bâtiment C, les Hauts-Fourneaux... Il nous invite chez lui, constata Sylvia.
Danièle resta un instant figée, les mâchoires serrées au point d'en ressentir la douleur. Dans sa tête, un engrenage infernal brodait les pires scénarios. Appeler le commissaire, déclencher une intervention d'envergure, c'était la certitude que Novák, aux abois, sacrifierait les otages dans un bain de sang immédiat. Mais partir à deux, sans renforts ni liaison radio, c'était s'avancer les yeux bandés dans l'antre d'un psychopathe, sans aucune certitude de pouvoir boucler le périmètre ou d'obtenir de l'aide en cas de coup dur. C'était un pari insensé, un choix radical dont les conséquences, en cas d'échec, ne laisseraient aucune chance ni à elles ni aux otages.
— Si on prévient le commissaire Éric, il y aura cinquante flics en uniforme et Novák tuera tout le monde avant qu'on franchisse la porte, trancha enfin Danièle d'une voix sourde. On y va à deux. Pas de radio, pas de renforts.
Sylvia attrapa deux lourdes lampes torches et des boîtes de cartouches, puis s'installa côté passager. Le trajet les mena rapidement vers les faubourgs industriels. Les anciennes forges de la vallée de la Meuse dressaient leurs squelettes d'acier rouillé et de tôle ondulée, vestiges fantômes d'une époque révolue. Cachant la voiture derrière un mur en briques effondré, elles s'avancèrent à pied à travers un labyrinthe de tuyaux et de cheminées géantes.
Le Bâtiment C se dressait au fond, une structure cubique flanquée de tours de refroidissement : l'ancienne halle de coulée et son plafond haut de trente mètres. Danièle glissa la clé rouillée dans le vieux cadenas de sécurité. Le mécanisme céda dans un clac métallique. En poussant la porte, une odeur suffocante de cendres froides, de métal oxydé et d'essence les frappa à la gorge.
L'intérieur était plongé dans une obscurité abyssale, jusqu'à ce que, soudain, des projecteurs halogènes s'allument dans un grésillement assourdissant au cœur des fosses de coulée.
Chapitre 4 : Le Labyrinthe de Verre
La lumière blanche et aveuglante perça les ténèbres. Novák a transformé l'immense halle en un piège mental et physique terrifiant. Des dizaines de miroirs industriels, de tôles d'acier polies et de plaques de verre provenant des anciens vestiaires pendaient du plafond par des chaînes, formant un labyrinthe d'angles morts et de reflets étourdissants.
— Reste derrière moi, et ne touche à rien, ordonna Danièle, son arme levée.
La voix rocailleuse de Novák résonna à travers des haut-parleurs cachés, rebondissant sur les miroirs :
« Bienvenue dans les coulisses, mesdames. Ce que vous voyez n'est pas la réalité... et ce que vous ne voyez pas peut vous trancher la gorge. »
En avançant prudemment, Sylvia manqua de s'égorger : l'espace était quadrillé par une toile d'araignée de fils de nylon industriels et de cordes de piano tendus à l'extrême, invisibles dans la pénombre et visant directement la carotide. Alors qu'elles contournaient ces pièges mortels, Danièle fit un faux pas qui déclencha un clic sec dans la charpente.
— Attention ! hurla Sylvia.
Un immense miroir suspendu, pesant plusieurs dizaines de kilos, se libéra et fondit sur elles comme une lame de guillotine. Réagissant avec une fulgurance animale, Sylvia plongea pour ramasser une lourde barre à mine rouillée enfouie dans la poussière de charbon. Elle planta la base dans le béton et opposa un contre-appui d'une violence inouïe. Le miroir percuta le fer et explosa en une pluie de milliers de tessons tranchants qui s'abattirent sur elles, les épargnant de justesse.
Chapitre 5 : L'Arène de Feu
Enjambant les débris scintillants, elles débouchèrent dans la nef centrale. L'horreur s'offrit à elles dans toute sa démesure. Au centre de la halle, trois immenses cuves de fusion servaient autrefois à couler le métal en fusion ; elles étaient à présent tapissées de vieux chiffons et de bidons d'essence. Suspendus au-dessus du vide par un imposant pont roulant, quatre étudiants de la troupe universitaire pendaient par les poignets et le cou, leurs visages figés par la toxine.
Et au centre de ce macabre tableau, Audrey se débattait.
Le cœur de Danièle rata un battement, un vertige soudain lui coupant la respiration. À travers la pénombre et les volutes de poussière, son regard accrocha celui d'Audrey, suspendue par les poignets, la bouche bâillonnée par du ruban adhésif. Dans les yeux exorbités de la jeune recrue, Danièle lut une terreur pure, suppliante, mais aussi une immense détresse qui lui transperça l'âme. C’était une enfant de la brigade, une âme propre broyée par la folie d'un monstre. L'idée de la perdre, de réaliser qu'une seconde d'hésitation pouvait transformer cette jeune femme en simple souvenir, pétrifia l'inspectrice.
D'un mouvement instinctif, son doigt vint se poser sur la gâchette de son revolver, prête à abattre l'ordure qui se tenait là-haut. Mais ses yeux dérivèrent vers le câble de suspension et le détonateur. Tirer ? Si elle ratait son coup de quelques centimètres, ou si Novák, dans un ultime spasme, lâchait le mécanisme, Audrey et les otages s'abîmeraient dans le vide et la fournaise. Un piège absolu. Elle ne pouvait pas tirer. La rage le disputa à l'impuissance, nouant ses entrailles dans un étau de glace.
— Ne bougez plus, inspectrice, ou le rideau tombe plus tôt que prévu.
Karel Novák se dressait sur une passerelle métallique à mi-hauteur. Grand, sec, enveloppé dans un long pardessus noir, il tenait dans sa main droite un briquet Zippo à la flamme vacillante et, dans la gauche, un boîtier de commandes relié au pont roulant.
— J'appuie sur ce bouton, vos amis tombent dans les cuves. Je lâche ce briquet, et la scène s'embrase, annonça-t-il avec un sourire fanatique.
Comprenant qu'abattre Novák provoquerait instantanément la chute des otages et la catastrophe, Danièle désarma son revolver et joua le tout pour le tout. Elle s'avança pour monopoliser son attention, tandis que Sylvia se glissait furtivement dans l'ombre vers l'escalier en colimaçon menant à la passerelle.
— Un vrai metteur en scène ne détruit pas son propre décor avant les applaudissements, lança Danièle pour piquer l'ego du tueur. Vous mourrez brûlé vif dans un hangar crasseux, vous ne serez qu'un fait divers minable !
Hors de lui et touché dans sa vanité, Novák leva son briquet d'un geste rageur. C'est alors qu'Audrey, dans un ultime sursaut de survie, mordit de toutes ses forces dans son adhésif et poussa un hurlement perçant :
— NON !
Chapitre 6 : Le Dénouement
Le cri d'Audrey et l'irruption soudaine de Sylvia sur la passerelle firent sursauter Novák. Le Zippo lui échappa des doigts et chuta dans le vide avant de percuter le sol au bord de la cuve. Un « vlop » instantané embrasa l'atmosphère : une gerbe de flammes voraces jaillit du sol, léchant les rebords de la fosse. La chaleur menaçait de faire fondre les attaches des otages suspendus au-dessus du brasier.
Sur la passerelle, Sylvia neutralisa Novák d'un coup de genou, le plaqua au sol et le menotta solidement. En bas, Danièle courut vers le boîtier de commandes, mais le câble principal avait fondu. N'écoutant que leur courage, Danièle rejoignit Sylvia sur la passerelle pour s'emparer des manivelles de secours. Unissant leurs forces dans un effort surhumain, leurs muscles hurlants sous la fournaise, elles firent pivoter la longue flèche métallique de la grue.
Mais l'absence de renforts, le manque d'équipements lourds et les minutes perdues à agir seules payèrent un tribut terrible : si Audrey et trois des étudiants furent extraits in extremis de la zone d'impact, le mécanisme, grippé par la chaleur, lâcha une seconde trop tôt pour le dernier d'entre eux. Le jeune homme s'abîma dans les flammes sous les yeux impuissants de l'inspectrice, scellant de façon tragique le prix de leur décision en solitaire.
Sylvia s'empressa de trancher les liens d'Audrey avec son couteau de poche. La jeune recrue s'effondra lourdement, respirant avidement l'air frais dans les bras de ses amies. Autour d'elles, les survivants commençaient à tousser et à émerger de leur torpeur au milieu des cendres. Danièle, exténuée, les mains écorchées et le visage noir de suie, s'effondra à genoux sur le métal.
Le silence retomba sur la halle, lourd et cendreux, seulement troublé par le crépitement lointain des dernières braises. En rangeant ses affaires, machinalement, Danièle effleura la petite boîte en bois sculptée qu'elle avait glissée dans sa poche au cimetière de Rimbaud. En la retournant sous la faible lueur d'une lampe, son regard accrocha une inscription microscopique gravée sous le double fond du coffret, invisible jusque-là : un nom d'emprunt et une date de 1983.
Ce n'était pas la mèche d'Audrey qui était là par hasard. C'était la sienne, prélevée deux ans plus tôt lors d'une précédente affaire qu'elle croyait oubliée, preuve que Novák ne jouait pas seulement contre la police de Charleville, mais qu'il la traquait, elle, personnellement, depuis le premier jour.
Le cauchemar s'achevait, mais le vide laissé par les absents demeurait, suspendu dans l'air froid de cette fin de septembre, sans un mot de plus.
Le ravissement de Coco.
Ça y est, on est en route, on y sera pour l’ouverture. J’adore la route en plus, à travers la forêt. Tout ce vert, ce jeu d’ombres et de lumières, ces odeurs aussi quand on s’y promène, et ces animaux sauvages qu’on croit surprendre et qui nous surprennent en fait aussi. Soudain, Coco crie, Papa pile, la voiture s’arrête net, comme mes rêveries. Une voiture nous a dépassés, fait une queue de poisson, deux individus cagoulés et armés en sortent et mettent en joue Papa qui nous somme de ne pas bouger, de bien lui obéir. Ils ont des voix d’hommes.
-Alors comme ça, Philippe, tu nous as oubliés on dirait ! Tu nous dois pas mal de pognon mon mignon. Tu vas où comme ça ? C’est tes filles ?
- Oui, ce sont mes filles, Catherine et Colette, mais je vous en supplie ….C’est l’anniversaire de ma cadette. On va passer la journée au parc. L’argent, vous le savez, je vous le rendrai. J’ai juste besoin d’un peu de temps encore. Ne me prenez pas ce que j’ai de plus cher. Non, Coco, ne pleure pas, Papa est là. Tout va bien se passer.
- Ecoute bien, Fifi. T’es qu’un baratineur. Normalement, on devrait tuer tes deux gosses là pour que tu comprennes qu’on est sérieux, mais bon, c’est l’anniversaire de ta petite, on est des sensibles, alors on va te laisser dix jours pour nous rembourser. Et comme garantie de paiement, on va partir avec l’une des deux. Laquelle tu préfères ?
-Vous ne pouvez pas me faire ça ! Le fric, vous l’aurez, je vous le jure.
-Laquelle tu préfères ?
-Je ne peux pas choisir entre mes deux filles ! Elles n’y sont pour rien !
-Donc on tue les deux ? C’est ça que tu veux ? On te fait une fleur, t’en auras pas deux. Choisis maintenant !
- Je vous en supplie.
-Bon, tant pis…..
-…Colette. C’est Coco ma préférée. C’est son anniversaire aujourd’hui. Je vous en supplie.
Je suis dans un état de sidération. Coco a été enlevée par des hommes armés. Je n’en reviens pas. Papa l’a désignée. Il roule à présent à vive allure. Il appelle Maman, qui ne décroche pas, laisse un message sur son répondeur, en pleurs et en colère : « Coco a été enlevée. Rejoins-nous à la gendarmerie. ». Je pleure moi aussi, de terreur pour ma sœur, de colère pour mon père. Coco me manque déjà terriblement. Pourquoi ne m’a-t-il pas désignée moi, la plus grande ? Qu’est-ce que je fous avec lui quand ma place devrait être celle de ma Coco chérie, si chétive, si innocente ? Ils vont lui faire du mal, ils étaient prêts à nous tuer. Non, ils vont la laisser en vie, pendant dix jours, le temps de récupérer leur argent. Donc Maman a bien raison, il est fauché et nous l’a caché. Il a dû perdre au casino mais pour ne pas nous l’avouer, il a sans doute emprunté beaucoup d’argent qu’il a encore joué et perdu. J’éprouve de la haine pour lui, peut-être plus encore que pour les ravisseurs. Il nous a menti, il nous a mis en danger, et il a choisi Coco.
-Je te demande pardon, Kat. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne voulais pas qu’ils vous tuent. Ils m’ont forcé à choisir. J’ai répondu Coco parce que c’est son anniversaire. Je me suis dit que peut-être au moins aujourd’hui, ils ne lui feraient pas de mal. Ces gens, c’est de l’argent qu’ils veulent, pas Colette, ne t’inquiète pas pour elle. Ils ne lui feront pas de mal. Les gendarmes vont les retrouver, ils finiront en prison pour enlèvement d’enfant et puis moi de l’argent, je vais en trouver.
Le paternel reste égal à lui-même : un baratineur. Coco et moi jusque-là, avons toujours bien su que Pat avait la tchatche, on aimait bien son côté affabulateur. Papa avait du bagout, Philippe provoque en moi du dégoût à présent. Je suis inquiète pour Colette, ses ravisseurs lui ont déjà fait du mal en nous terrifiant tous les trois. Tous les trois ? Coco surtout, parce qu’elle est partie avec des inconnus armés. Moi aussi, parce que ce qui vient de se passer, je pensais que ça n’arrivait jamais dans la réalité. Je croyais que ça ne se passait comme ça que dans les films. Quant à Papa, il est sans doute terrifié aussi, mais je lui en veux tellement. Et puis tout ça c’est à cause de lui.
Maman nous attend devant la gendarmerie. Elle n’a pas rappelé, mais elle a eu le message. La batterie de son téléphone est presque vide. Même folle d’inquiétude, Maman garde la tête froide. Papa lui explique que des gens armés ont kidnappé Coco sur la route qui traverse la forêt, exigeant de lui une somme d’argent importante. Au début, ils voulaient nous tuer toutes les deux, mais il a dit que c’était l’anniversaire de Colette et finalement ils sont partis avec Coco. Je n’en reviens pas. Il arrive encore à se donner le beau rôle et à arranger l’histoire. Maman, quand elle saura, va le dégommer.
-Bon, vous avez vu leur voiture, vous avez peut-être même leur plaque d’immatriculation. Les gendarmes peuvent les retrouver.
Pat reçoit un message sur son téléphone : « Si tu parles aux condés, on va la découper. On commencera par sa langue, qu’on va t’envoyer. Tu as dix jours. »
-Maman, les ravisseurs connaissent Papa. Il leur doit beaucoup d’argent. Ils l’ont appelé par son prénom. Ça se trouve, je ne sais pas comment, mais ils nous voient ou ils nous géolocalisent. Ils envoient cette menace à Papa au moment où on arrive à la gendarmerie.
-Philippe, t’es un connard, un salopard même. A cause de toi, Coco est en danger et on ne peut pas faire appel à la police. Mais pour le moment, nous devons rester unis. C’est tout ce qui nous reste. Combien d’argent tu leur dois ? C’est qui ces gars ? Raconte-nous un peu comment tu as réussi à te mettre dans de beaux draps comme ça ? Et c’est pas le moment de nous baratiner. Dis-nous la vérité. Je te le promets, si tu nous la dis, je ne te jugerai pas, je ne t’insulterai pas. Du moins jusqu’à ce qu’on ait retrouvé Coco en un seul morceau.
Pat n’a plus vraiment le choix : Maman l’a aimé jusqu’à mes treize ans, Coco jusqu’à ce matin. A mon tour, mon amour est en train de s’effacer inéluctablement. Joueur de casino, il sent qu’il est en train de tout perdre, mais dans son esprit, j’en suis sûre, il peut encore tout gagner. Il nous avoue qu’après la séparation, il est devenu irascible, il a perdu son boulot. Il a été trop orgueilleux pour montrer ses faiblesses. Il est allé jouer au casino le peu qui lui restait et a tout perdu. C’est à ce moment-là qu’il s’est endetté. Son copain louche de la salle de sport, Tonton Franck, lui a prêté 30 000 balles, sûr de récupérer sa mise, non seulement parce que Pat avait un travail qui rapportait gros, une femme assise sur une fortune, mais en plus parce qu’il avait déjà eu pas mal de chance au jeu. Pat l’avait tellement baratiné qu’il avait seulement omis de lui dire qu’il avait été licencié, qu’il était divorcé et qu’il avait tout perdu au jeu.
-Tu te rends compte que…Non. Je me suis engagée à ne pas te juger. Je te remercie de nous avoir tout dit. Restons unis, pour Coco. C’est donc Franck et un compère ou ses hommes de main qui ont fait le coup. 30 000 balles, je pourrais les sortir. La vie de notre fille n’a pas de prix…
-40 000. J’ai emprunté 30 000 mais je dois lui rendre 40 000 balles.
-Mais Maman, s’ils voient qu’on peut leur donner autant d’argent en si peu de temps, qu’est-ce qui nous dit qu’ils ne vont pas demander plus et nous faire chanter ? Ils ont Coco. Je pense qu’on devrait en parler aux gendarmes. Elle est en danger. Et ils menacent de la couper en morceaux…
-Seulement si on parle à la police ou aux gendarmes. Si ça se trouve, ils sont en train de nous observer ou d’imaginer qu’on est en train de porter plainte contre eux. Eloignons-nous !
-Allons trouver Tonton Franck à la salle de sport. Après tout, tu lui dois 40 000 balles. Dans le meilleur des cas, il nous rendra Colette. Moins long sera son enlèvement, mieux ça vaudra. La pauvre, elle doit être complètement traumatisée.
Je désapprouve complètement ce plan de mes parents. Assise à l’arrière -nous faisons voiture commune- j’explose de colère :
- « Dans le meilleur des cas » ? Tout est bien qui finit bien. Maman aligne le fric, Coco est traumatisée à vie, moi aussi. Papa n’a pas réglé ses problèmes d’argent et les ravisseurs s’en sortent sans être inquiétés ? Et dans le pire des cas, il se passe quoi ? Coco est retrouvée en morceaux, vous finissez en prison parce que vous ne nous avez pas protégées et moi je n’ai plus ni sœur ni parents, je finis dans un foyer de l’ASE jusqu’à ma majorité ?
Tonton Franck n’est pas à la salle de sport. Pat lui envoie un message : « C’est bon Franck, j’ai ton argent. Je t’avais dit d’être patient. Je suis avec Nina. Prouve-nous que Coco va bien et ce soir t’as tes 40 kilos. Dis-nous juste où et quand. » « Pas d’entourloupe, pas de condés, 21h là où ça s’est passé. La petite va bien Pat, viens seul. » Et il joint une photo de Coco, déguisée en princesse, l’air ravi, avec un journal du jour dans les mains.
Ce mec est louche. Il reconnaît l’enlèvement, laisse des traces et ne demande pas plus d’argent. Remarque, ce soir, si tout se passe bien, il récupère ses 30 000 balles avec une marge de 33%. Ce qui me rassure c’est que Colette est bien vivante et même souriante. J’espère juste que ce n’est pas une photo trafiquée avec de l’intelligence artificielle. Je commence à être inquiète pour Papa.
-N’y va pas seul, Pat, imagine : ils te tendent un guet-apens. Ils te prennent l’argent de Maman, et t’élimines.
-Je n’ai pas le choix, ma chérie. Maman a raison, moins long sera l’enlèvement, mieux ça vaudra pour Coco. Si j’en crois la photo, elle est vivante et en un seul morceau. J’irai au rendez-vous, seul et je ramènerai Colette. Nina, tu es bien sûre que c’est bon pour les 40 000 en liquide d’ici à ce soir ?
-Oui.
21h00 Je suis à la maison avec Maman. Nous nous sommes mises d’accord. Si Papa ne donne pas signe de vie au plus tard à 21h30, on appelle la police. Mon téléphone vibre : « appel entrant de Papa. »
-Allo ? Papa ?
-…
-Allo ?
On entend la voix de Coco, la voix de Papa. Ils sont dans la voiture. Ce doit être un appel poche : son téléphone a composé le dernier numéro appelé.
-Alors ma chérie, tu es contente de ta journée d’anniversaire ?
-Oh oui papa, au début j’ai vraiment eu très peur, mais après Franck m’a tout expliqué. Je me suis bien amusée toute la journée au parc, j’ai eu beaucoup de sensations aujourd’hui. Dommage que Kat n’ait pas pu venir, mais bon pour que ça marche, il fallait que je sois la seule à être ravie. D’ailleurs, merci Papa. Maintenant, je sais que c’est moi ta préférée !
-Coco ma chérie, tu sais garder un secret ?
-Oui.
-Alors, ta journée d’anniversaire au parc avec Tonton Franck, ce sera notre secret. Pour Maman et pour Kat, tu as été kidnappée ce matin, et Papa te ramène ce soir après avoir payé une somme importante pour ton ravissement…
Au loin
Dans leurs ruelles sans mémoire, asséchées de souvenirs
A la recherche de leurs fantômes noyés du ciel sans augure
Ils déambulent apatrides de leurs chimères,
Attentifs à une rivière enjambée
De signes d’un passé dissout dans les eaux de l’oubli
Tapis sous les roches des affluents maintenant échappées
Remonter le lit crevassé de leurs amnésies
Echappés de mers d’écumes et d’océans d’abysses.
Marins sans sirènes ni sextant, aux océans sans promesses,
Tatouages à l’ancre sans sel, aux femmes déjà troubles
Enseignes tapageuses, mensongères des paradis à venir
Ouvrières des eaux profondes de leurs images abandonnées,
Vendeuses de lagunes mouvantes aux plaisirs turquins,
A l’affut de ces regards envahis de cyans parsemés de ressacs,
De leurs mains salées, infatigables aux cordages épais,
Amnésiques de leurs chairs natales.
Atours multicolores percés de pupilles écarquillées,
Brandons des mères lointaines enfantées à la hâte,
De visages scintillants aux promesses d’anneaux d’or
Enfouis sous le manque de la peau qui réclame,
S’effacent dans la peur de naufrages meurtriers,
Des nuits gorgées d’éclairs et d’azur incertains,
Pour céder, à la lueur du désir laissé sur les quais.
Convulsés dans de furieuses étreintes monnayées,
De ces maisons accueillantes rendues à l’oubli,
Navigateurs aux images restées au passage de l’amer,
Amnésiques au grand large, devenu ardoise sans craie,
Que ces mémoires crénelées de mères impatientes
Peuplent de leurs présences saccadées aux goûts séchés,
Chaque instant de leur veille, chaque pli de leur couche.
Des remords acres de marsouins dessalés et repus
Ressurgissent les tendresses promises des futurs paisibles
Les visages abimés de l’étrave qui s’enfuit
Fidélités de croisières parsemées de manques maintenant égorgés.
Marins aux escales consumées retrouvent l’azimut rectiligne
De leurs destins jurés sous le joug de la traversée lointaine
S’émeuvent d’avoir laissé les fantômes carmin les noyer.
Hauturiers sans vergogne, familiers d’aqueuses chimères,
Des aurores silencieuses, naissent les visages troubles et crispés,
Les gardiennes de leurs terres encore sans fruit.
Mirages hallucinés du zénith céleste au nadir des faux-ponts,
Cueillis le long de chaque mille englouti,
S’échappent et se noient, cruels d’espoir vaincus,
Visages engloutis sous l’étrave des infinis.
Revenir au ponton de tous ses oublis,
Circonvolution d’un désir sanguin et halé,
Matelots avides des promesses laissées par le large,
De ces amarres si luxuriantes au couchant.
Déjà prisonniers assouvis de ces chemins de terres familiers,
Et le manque, venu d’un coup de surin, déjà arpente les rives.
IDEM
Au loin
Dans leurs ruelles sans mémoire, asséchées de souvenirs
A la recherche de leurs fantômes noyés du ciel sans augure
Ils déambulent apatrides de leurs chimères,
Attentifs à une rivière enjambée
De signes d’un passé dissout dans les eaux de l’oubli
Tapis sous les roches des affluents maintenant échappées
Remonter le lit crevassé de leurs amnésies
Echappés de mers d’écumes et d’océans d’abysses.
Marins sans sirènes ni sextant, aux océans sans promesses,
Tatouages à l’ancre sans sel, aux femmes déjà troubles
Enseignes tapageuses, mensongères des paradis à venir
Ouvrières des eaux profondes de leurs images abandonnées,
Vendeuses de lagunes mouvantes aux plaisirs turquins,
A l’affut de ces regards envahis de cyans parsemés de ressacs,
De leurs mains salées, infatigables aux cordages épais,
Amnésiques de leurs chairs natales.
Atours multicolores percés de pupilles écarquillées,
Brandons des mères lointaines enfantées à la hâte,
De visages scintillants aux promesses d’anneaux d’or
Enfouis sous le manque de la peau qui réclame,
S’effacent dans la peur de naufrages meurtriers,
Des nuits gorgées d’éclairs et d’azur incertains,
Pour céder, à la lueur du désir laissé sur les quais.
Convulsés dans de furieuses étreintes monnayées,
De ces maisons accueillantes rendues à l’oubli,
Navigateurs aux images restées au passage de l’amer,
Amnésiques au grand large, devenu ardoise sans craie,
Que ces mémoires crénelées de mères impatientes
Peuplent de leurs présences saccadées aux goûts séchés,
Chaque instant de leur veille, chaque pli de leur couche.
Des remords acres de marsouins dessalés et repus
Ressurgissent les tendresses promises des futurs paisibles
Les visages abimés de l’étrave qui s’enfuit
Fidélités de croisières parsemées de manques maintenant égorgés.
Marins aux escales consumées retrouvent l’azimut rectiligne
De leurs destins jurés sous le joug de la traversée lointaine
S’émeuvent d’avoir laissé les fantômes carmin les noyer.
Hauturiers sans vergogne, familiers d’aqueuses chimères,
Des aurores silencieuses, naissent les visages troubles et crispés,
Les gardiennes de leurs terres encore sans fruit.
Mirages hallucinés du zénith céleste au nadir des faux-ponts,
Cueillis le long de chaque mille englouti,
S’échappent et se noient, cruels d’espoir vaincus,
Visages engloutis sous l’étrave des infinis.
Revenir au ponton de tous ses oublis,
Circonvolution d’un désir sanguin et halé,
Matelots avides des promesses laissées par le large,
De ces amarres si luxuriantes au couchant.
Déjà prisonniers assouvis de ces chemins de terres familiers,
Et le manque, venu d’un coup de surin, déjà arpente les rives.
IDEM
Au loin
Dans leurs ruelles sans mémoire, asséchées de souvenirs
A la recherche de leurs fantômes noyés du ciel sans augure
Ils déambulent apatrides de leurs chimères,
Attentifs à une rivière enjambée
De signes d’un passé dissout dans les eaux de l’oubli
Tapis sous les roches des affluents maintenant échappées
Remonter le lit crevassé de leurs amnésies
Echappés de mers d’écumes et d’océans d’abysses.
Marins sans sirènes ni sextant, aux océans sans promesses,
Tatouages à l’ancre sans sel, aux femmes déjà troubles
Enseignes tapageuses, mensongères des paradis à venir
Ouvrières des eaux profondes de leurs images abandonnées,
Vendeuses de lagunes mouvantes aux plaisirs turquins,
A l’affut de ces regards envahis de cyans parsemés de ressacs,
De leurs mains salées, infatigables aux cordages épais,
Amnésiques de leurs chairs natales.
Atours multicolores percés de pupilles écarquillées,
Brandons des mères lointaines enfantées à la hâte,
De visages scintillants aux promesses d’anneaux d’or
Enfouis sous le manque de la peau qui réclame,
S’effacent dans la peur de naufrages meurtriers,
Des nuits gorgées d’éclairs et d’azur incertains,
Pour céder, à la lueur du désir laissé sur les quais.
Convulsés dans de furieuses étreintes monnayées,
De ces maisons accueillantes rendues à l’oubli,
Navigateurs aux images restées au passage de l’amer,
Amnésiques au grand large, devenu ardoise sans craie,
Que ces mémoires crénelées de mères impatientes
Peuplent de leurs présences saccadées aux goûts séchés,
Chaque instant de leur veille, chaque pli de leur couche.
Des remords acres de marsouins dessalés et repus
Ressurgissent les tendresses promises des futurs paisibles
Les visages abimés de l’étrave qui s’enfuit
Fidélités de croisières parsemées de manques maintenant égorgés.
Marins aux escales consumées retrouvent l’azimut rectiligne
De leurs destins jurés sous le joug de la traversée lointaine
S’émeuvent d’avoir laissé les fantômes carmin les noyer.
Hauturiers sans vergogne, familiers d’aqueuses chimères,
Des aurores silencieuses, naissent les visages troubles et crispés,
Les gardiennes de leurs terres encore sans fruit.
Mirages hallucinés du zénith céleste au nadir des faux-ponts,
Cueillis le long de chaque mille englouti,
S’échappent et se noient, cruels d’espoir vaincus,
Visages engloutis sous l’étrave des infinis.
Revenir au ponton de tous ses oublis,
Circonvolution d’un désir sanguin et halé,
Matelots avides des promesses laissées par le large,
De ces amarres si luxuriantes au couchant.
Déjà prisonniers assouvis de ces chemins de terres familiers,
Et le manque, venu d’un coup de surin, déjà arpente les rives.
Au loin
Dans leurs ruelles sans mémoire, asséchées de souvenirs
A la recherche de leurs fantômes noyés du ciel sans augure
Ils déambulent apatrides de leurs chimères,
Attentifs à une rivière enjambée
De signes d’un passé dissout dans les eaux de l’oubli
Tapis sous les roches des affluents maintenant échappées
Remonter le lit crevassé de leurs amnésies
Echappés de mers d’écumes et d’océans d’abysses.
Marins sans sirènes ni sextant, aux océans sans promesses,
Tatouages à l’ancre sans sel, aux femmes déjà troubles
Enseignes tapageuses, mensongères des paradis à venir
Ouvrières des eaux profondes de leurs images abandonnées,
Vendeuses de lagunes mouvantes aux plaisirs turquins,
A l’affut de ces regards envahis de cyans parsemés de ressacs,
De leurs mains salées, infatigables aux cordages épais,
Amnésiques de leurs chairs natales.
Atours multicolores percés de pupilles écarquillées,
Brandons des mères lointaines enfantées à la hâte,
De visages scintillants aux promesses d’anneaux d’or
Enfouis sous le manque de la peau qui réclame,
S’effacent dans la peur de naufrages meurtriers,
Des nuits gorgées d’éclairs et d’azur incertains,
Pour céder, à la lueur du désir laissé sur les quais.
Convulsés dans de furieuses étreintes monnayées,
De ces maisons accueillantes rendues à l’oubli,
Navigateurs aux images restées au passage de l’amer,
Amnésiques au grand large, devenu ardoise sans craie,
Que ces mémoires crénelées de mères impatientes
Peuplent de leurs présences saccadées aux goûts séchés,
Chaque instant de leur veille, chaque pli de leur couche.
Des remords acres de marsouins dessalés et repus
Ressurgissent les tendresses promises des futurs paisibles
Les visages abimés de l’étrave qui s’enfuit
Fidélités de croisières parsemées de manques maintenant égorgés.
Marins aux escales consumées retrouvent l’azimut rectiligne
De leurs destins jurés sous le joug de la traversée lointaine
S’émeuvent d’avoir laissé les fantômes carmin les noyer.
Hauturiers sans vergogne, familiers d’aqueuses chimères,
Des aurores silencieuses, naissent les visages troubles et crispés,
Les gardiennes de leurs terres encore sans fruit.
Mirages hallucinés du zénith céleste au nadir des faux-ponts,
Cueillis le long de chaque mille englouti,
S’échappent et se noient, cruels d’espoir vaincus,
Visages engloutis sous l’étrave des infinis.
Revenir au ponton de tous ses oublis,
Circonvolution d’un désir sanguin et halé,
Matelots avides des promesses laissées par le large,
De ces amarres si luxuriantes au couchant.
Déjà prisonniers assouvis de ces chemins de terres familiers,
Et le manque, venu d’un coup de surin, déjà arpente les rives.
Au loin
Dans leurs ruelles sans mémoire, asséchées de souvenirs
A la recherche de leurs fantômes noyés du ciel sans augure
Ils déambulent apatrides de leurs chimères,
Attentifs à une rivière enjambée
De signes d’un passé dissout dans les eaux de l’oubli
Tapis sous les roches des affluents maintenant échappées
Remonter le lit crevassé de leurs amnésies
Echappés de mers d’écumes et d’océans d’abysses.
Marins sans sirènes ni sextant, aux océans sans promesses,
Tatouages à l’ancre sans sel, aux femmes déjà troubles
Enseignes tapageuses, mensongères des paradis à venir
Ouvrières des eaux profondes de leurs images abandonnées,
Vendeuses de lagunes mouvantes aux plaisirs turquins,
A l’affut de ces regards envahis de cyans parsemés de ressacs,
De leurs mains salées, infatigables aux cordages épais,
Amnésiques de leurs chairs natales.
Atours multicolores percés de pupilles écarquillées,
Brandons des mères lointaines enfantées à la hâte,
De visages scintillants aux promesses d’anneaux d’or
Enfouis sous le manque de la peau qui réclame,
S’effacent dans la peur de naufrages meurtriers,
Des nuits gorgées d’éclairs et d’azur incertains,
Pour céder, à la lueur du désir laissé sur les quais.
Convulsés dans de furieuses étreintes monnayées,
De ces maisons accueillantes rendues à l’oubli,
Navigateurs aux images restées au passage de l’amer,
Amnésiques au grand large, devenu ardoise sans craie,
Que ces mémoires crénelées de mères impatientes
Peuplent de leurs présences saccadées aux goûts séchés,
Chaque instant de leur veille, chaque pli de leur couche.
Des remords acres de marsouins dessalés et repus
Ressurgissent les tendresses promises des futurs paisibles
Les visages abimés de l’étrave qui s’enfuit
Fidélités de croisières parsemées de manques maintenant égorgés.
Marins aux escales consumées retrouvent l’azimut rectiligne
De leurs destins jurés sous le joug de la traversée lointaine
S’émeuvent d’avoir laissé les fantômes carmin les noyer.
Hauturiers sans vergogne, familiers d’aqueuses chimères,
Des aurores silencieuses, naissent les visages troubles et crispés,
Les gardiennes de leurs terres encore sans fruit.
Mirages hallucinés du zénith céleste au nadir des faux-ponts,
Cueillis le long de chaque mille englouti,
S’échappent et se noient, cruels d’espoir vaincus,
Visages engloutis sous l’étrave des infinis.
Revenir au ponton de tous ses oublis,
Circonvolution d’un désir sanguin et halé,
Matelots avides des promesses laissées par le large,
De ces amarres si luxuriantes au couchant.
Déjà prisonniers assouvis de ces chemins de terres familiers,
Et le manque, venu d’un coup de surin, déjà arpente les rives.
Au loin
Dans leurs ruelles sans mémoire, asséchées de souvenirs
A la recherche de leurs fantômes noyés du ciel sans augure
Ils déambulent apatrides de leurs chimères,
Attentifs à une rivière enjambée
De signes d’un passé dissout dans les eaux de l’oubli
Tapis sous les roches des affluents maintenant échappées
Remonter le lit crevassé de leurs amnésies
Echappés de mers d’écumes et d’océans d’abysses.
Marins sans sirènes ni sextant, aux océans sans promesses,
Tatouages à l’ancre sans sel, aux femmes déjà troubles
Enseignes tapageuses, mensongères des paradis à venir
Ouvrières des eaux profondes de leurs images abandonnées,
Vendeuses de lagunes mouvantes aux plaisirs turquins,
A l’affut de ces regards envahis de cyans parsemés de ressacs,
De leurs mains salées, infatigables aux cordages épais,
Amnésiques de leurs chairs natales.
Atours multicolores percés de pupilles écarquillées,
Brandons des mères lointaines enfantées à la hâte,
De visages scintillants aux promesses d’anneaux d’or
Enfouis sous le manque de la peau qui réclame,
S’effacent dans la peur de naufrages meurtriers,
Des nuits gorgées d’éclairs et d’azur incertains,
Pour céder, à la lueur du désir laissé sur les quais.
Convulsés dans de furieuses étreintes monnayées,
De ces maisons accueillantes rendues à l’oubli,
Navigateurs aux images restées au passage de l’amer,
Amnésiques au grand large, devenu ardoise sans craie,
Que ces mémoires crénelées de mères impatientes
Peuplent de leurs présences saccadées aux goûts séchés,
Chaque instant de leur veille, chaque pli de leur couche.
Des remords acres de marsouins dessalés et repus
Ressurgissent les tendresses promises des futurs paisibles
Les visages abimés de l’étrave qui s’enfuit
Fidélités de croisières parsemées de manques maintenant égorgés.
Marins aux escales consumées retrouvent l’azimut rectiligne
De leurs destins jurés sous le joug de la traversée lointaine
S’émeuvent d’avoir laissé les fantômes carmin les noyer.
Hauturiers sans vergogne, familiers d’aqueuses chimères,
Des aurores silencieuses, naissent les visages troubles et crispés,
Les gardiennes de leurs terres encore sans fruit.
Mirages hallucinés du zénith céleste au nadir des faux-ponts,
Cueillis le long de chaque mille englouti,
S’échappent et se noient, cruels d’espoir vaincus,
Visages engloutis sous l’étrave des infinis.
Revenir au ponton de tous ses oublis,
Circonvolution d’un désir sanguin et halé,
Matelots avides des promesses laissées par le large,
De ces amarres si luxuriantes au couchant.
Déjà prisonniers assouvis de ces chemins de terres familiers,
Et le manque, venu d’un coup de surin, déjà arpente les rives.
La voix du clocher
Le printemps s’était installé sur le parvis en un large rond-point de fleurs. Un parfum enivrant de jacinthes, écloses avec le premier vrai soleil, flottait dans l'air tiède. L'atmosphère était claire, presque trop claire, tandis que les invités se serraient en riant devant le grand portail de l'église. C'était un jour de noce.
Soudain, le ciel bleu sans la moindre tâche fut transpercé par l’allégresse. Les cloches s’ébranlèrent dans le clocher, entonnant leur mélodie nuptiale. Leurs battements de bronze retentirent sur les ardoises du toit pour se répandre dans toutes les rues du village. Dedans, la vague de bronze alla frapper les vieux murs de pierre, ces blocs épais et froids qui avaient renfermé des siècles de prières, de deuils et de sacrements, les faisant tressaillir comme s’ils prenaient vie. Les poutres en chêne, les vitraux, et même l'air lourd d'encens semblaient se plier au rythme de ce carillon que tout le pays connaissait par cœur.
Près de l’autel, le père Thomas a simplement fermé les yeux. Il avait l'habitude de cette musique, entendue à chaque messe, à chaque baptême, à chaque enterrement de sa longue paroisse. Mais au milieu de tout ce vacarme triomphant, son oreille a accroché le creux. Une microfissure dans le son, un endroit où le métal retenait son souffle au lieu de chanter. Une note qui manquait à l'appel. Un secret planqué au milieu de l'harmonie, que la joie des gens et le bruit de la fête étouffaient sans réussir à l'effacer tout à fait.
Il rouvrit les yeux sur les visages heureux des mariés, debout juste devant lui au bas du chœur, mais cette vision ne parvint pas à l'apaiser. Dans sa tête, le mécanisme de la grosse cloche se mit à tourner. Il revoyait le bronze patiné par les années, les battants suspendus dans leur cage de bois vermoulu, là-haut dans l'obscurité du clocher où il montait si rarement depuis que ses articulations avaient commencé à grincer.
Était-ce l'usure ? Un coup de vent de travers qui aurait faussé la frappe ? Ou pire, une fêlure invisible, de ces fissures qui naissent en silence dans le métal avant de tout briser ? Le père Thomas connaissait chaque battement de ce clocher comme les battements de son propre cœur. Ce trou dans la musique, ce n'était pas un hasard. C'était un appel, ou un avertissement.
La cérémonie s'étira au rythme des chants, des prières murmurées et de l'encens qui montait vers la voûte. Chaque fois que la volée reprenait, il guettait le retour de ce son manquant, en vain. Tout le monde riait, s'embrassait, se préparait à sortir sous une pluie de riz et de confettis, mais lui restait comme étranger à la fête, prisonnier de cette note introuvable.
Quand le dernier invité eut quitté le porche et que le silence fut enfin retombé sur l’église vide, le père Thomas ne regagna pas tout de suite la sacristie. Il prit le vieux trousseau de clés qui dormait dans le tiroir du fond et poussa la petite porte menant à l'escalier en colimaçon du clocher. Il fallait qu'il monte voir de ses propres yeux.
Le père Thomas grimpa les marches en pierre, une à une, sentant la vieille rampe froide sous sa main et la poussière des ans lui piquer la gorge. À chaque tournant, l'air devenait plus lourd, chargé d'une odeur de fiente de pigeon, de bois sec et d'oubli. Ses genoux protestaient à chaque effort, son souffle court marquait le rythme de cette ascension inhabituelle, mais il ne s'arrêta pas. Il fallait qu'il comprenne.
En poussant la lourde porte de bois du beffroi, il fut saisi par le vent qui s'engouffrait à travers les abat-sons. Devant lui, les poutres massives de chêne formaient une charpente gigantesque, un squelette séculaire qui soutenait la toiture et abritait le cœur battant du village. Au centre, suspendues dans leur cage de fer et de bois, les cloches trônaient en silence. La plus grosse, celle qui donnait le bourdon, semblait endormie, massive et immobile sous sa couche de patine.
Il s'approcha, la lampe torche à la main, éclairant les lourds battants et les cordes usées. À première vue, rien n'avait bougé. Les axes étaient graissés, les boulons solides. Pourtant, en tâtant le métal de la paume, en frôlant la surface froide de la cloche principale, il remarqua l'anomalie. Sur le bord inférieur de la lèvre de bronze, une portion nette avait été entamée, rabotée pour enlever l'endroit précis qui faisait la note.
Quelques grains de bronze gisaient dans la poussière du sol. Une intervention propre, minutieuse, faite de main d'homme avec une lame fine et patiente, loin des ravages du temps ou de la rouille. Quelqu'un était monté ici dans le secret de la nuit, retenait même sa respiration pour ne pas éveiller le sommeil du bourg, sachant exactement quelle note faire taire
Le père Thomas s'agenouilla lentement dans la crasse des ans et tendit les doigts. Sur le plancher, juste sous la cloche, il ramassa la minuscule esquille de bronze qui venait d'être sciée. Elle tenait tout entière au creux de sa paume, légère et froide.
En levant les yeux, coincé juste sous le socle de bois, il aperçut un vieux carnet de paroisse aux pages jaunies et rongées par l'humidité. Entre les feuillets friables, un mot était griffonné à la hâte : « Pour que le glas ne sonne plus jamais les heures vides de ceux qu'on oublie. »
Le mot griffonné sur le vieux papier résonnait dans sa tête comme une sentence ou une énigme. Resté longtemps à genoux dans la poussière, le petit morceau de bronze serré dans sa main, le prêtre a mesuré la portée de ce geste. Dans le silence de ce beffroi battu par les courants d'air, une certitude le figea sur place : en enlevant un tout petit morceau de bronze sur la lèvre inférieure, on change l'épaisseur et la vibration de l'instrument. Cela crée un vide acoustique, une fausse note permanente qui vient briser l'accord parfait.
Quelqu’un venait de "débrancher" la machine à faire illusion : la vie n'est pas un accord parfait, elle est fêlée. Il venait de libérer la cloche de sa routine officielle, lui offrant une voix rebelle, parce que ce son faux, c'est le reflet de la vraie vie, avec ses manques, ses creux, ses souffrances tues.
La cloche du village n’est pas qu’un simple instrument de musique ; c'est la voix officielle de l'institution. Elle sonne pour tout le monde de la même façon, selon un rythme réglé : les baptêmes joyeux, les mariages fastueux, et les enterrements. C’est une musique qui lisse tout, qui fait semblant que tout va bien, que le village est uni et heureux. Mais sous cette belle harmonie de façade, il y a la réalité des vies brisées, des gens qu'on oublie, des drames silencieux et de la solitude des vieux ou des pauvres qu'on enterre à la sauvette.
Le rôle de l'Église, et le sien, ne devrait pas être de chanter une belle chanson rassurante pour endormir les consciences, mais d'accueillir ce qui cloche, ce qui est brisé et marginalisé.
Il a fini par se relever en grimaçant, ses articulations craquant sous l'effort, et a glissé l'esquille métallique dans sa poche, juste à côté de son chapelet. En redescendant l'escalier en colimaçon, le souffle court, père Thomas a compris. Ce n'était pas du vandalisme, c'était un acte de résistance. Au lieu de voir ça du côté de la loi ou du scandale, il a réalisé que cette cloche sonnait enfin juste.
De retour dans la sacristie vide, l'odeur de la cire froide et de l'encens brûlé lui a paru tout à coup insupportable. Il a ôté son surplis, l'a jeté sur le dossier d'une chaise, et s'est versé un verre d'eau fraîche qu'il a bu d'une traite.
— Alors, c'est ça ? a-t-il murmuré à haute voix dans le silence de la pièce. On étouffe le carillon officiel pour le faire parler enfin ?
La messe des Rameaux était prévue pour le lendemain matin. Tout le village allait affluer, les bras chargés de branches de buis et de laurier, attendant le son solennel du bourdon pour lancer la procession. Si la cloche sonnait faux, le scandale serait immédiat. Le conseil paroissial allait s'affoler, accuser des gamins désœuvrés ou crier au sacrilège. Mais le père Thomas, pour la première fois depuis des années, ne ressentait aucune envie de combler les brèches ou de calmer les fidèles.
Il a passé sa soirée à explorer le presbytère, feuilletant les registres de baptêmes et de sépultures des dix dernières années. Il cherchait des visages, des noms. Qui venait mendier un peu de réconfort après la fermeture des portes ? Qui avait les compétences pour monter ici avec une scie à métaux sans faire de bruit ?
Entre ces lignes jaunies, c'étaient des décennies de visages et de prénoms qui défilaient sous ses yeux fatigués. Tourner ces pages, c'était traverser les fantômes de sa propre paroisse. Des noms qu'il avait prononcés trop vite, des larmes qu'il avait cru sécher avec de simples formules de catéchisme, et ces hommes usés par la terre que l'on enterrait dans l'indifférence générale, avec pour tout adieu le service minimum réglementaire.
Vingt ans de vie consacrée à répéter les mêmes gestes, à dire les mêmes mots de réconfort préfabriqués, comme si la foi pouvait se contenter d'un catalogue de formules apprises par cœur. Il avait passé sa vie à essayer d'aplanir les aspérités du monde, à vouloir panser les plaies sans jamais oser regarder en face la véritable douleur, celle qui refuse de se taire.
Au milieu de la nuit, une évidence s'est imposée. Louis. Le vieux menuisier de la route de Saint-Sulpice-les-Moulins, dont l'atelier sentait la sciure et la solitude depuis que sa fille était partie vivre à la ville, perdant peu à peu le contact avec sa terre natale. Louis qui râlait toujours contre les sonneries trop tristes des enterrements des pauvres, ceux qu'on expédiait en dix minutes sans fleurs ni couronnes.
À l'aube, le ciel était d'un gris de plomb, bien loin de la fausse clarté de la veille. Le dimanche des Rameaux s'annonçait sans la moindre promesse de douceur, drapé dans ce silence lourd qui précède les grandes tempêtes de printemps. Avant même que les premiers brins de buis ne soient bénis et brandis par la foule, le père Thomas se tenait déjà sur le parvis, les mains dans les poches de sa soutane, serrant toujours le petit bout de bronze.
Le vent du matin jouait dans les branches de buis fraîchement coupées, faisant frémir les capes et les châles que ce jour de printemps, curieusement mordant, forçait chacun à garder sur les épaules. La foule massée devant le perron tendait l'oreille, habitée par cette hâte moutonnière des grands jours de fête.
Les premiers paroissiens arrivaient lentement, saluant le prêtre d'un signe de tête distrait. Louis était là, debout près du vieux marronnier, le visage buriné par le vent et les yeux rivés sur le clocher.
Le prêtre s'est approché de lui sans un mot, s'arrêtant à sa hauteur. Autour d'eux, les gens s'activaient, tenant leurs branches de buis comme des boucliers contre le froid.
— Le printemps a du mal à s'installer ce matin, a lancé Louis d'une voix rauque en regardant le sol. Puis, relevant brusquement le menton, il a croisé le regard du père Thomas, qui l'a fixé droit dans les yeux avec un léger sourire ironique au coin des lèvres :
— Il paraît que le vent a soufflé fort cette nuit là-haut, a répondu doucement le prêtre. Assez fort pour déplacer le bronze, ou pour enlever ce qui pèse trop lourd.
Louis a sursauté imperceptiblement, ses mains calleuses se crispant sur le bois qu'il tenait. Il a ouvert la bouche pour dire quelque chose, puis s'est avisé qu'il n'y avait rien à nier. Leurs regards se sont accrochés, complices et fatigués, un pacte tacite scellé entre le vieux serviteur de Dieu et le vieux artisan du village.
— Les gens veulent de l'harmonie, père, a murmuré Louis à voix basse, presque pour lui seul. Mais l'harmonie, ça cache trop de silences.
Au même instant, le bourdon s'ébranla dans la tour. Le premier coup a retenti, lourd, vibrant à travers les ardoises. Et puis, au moment où la note aurait dû s'élever, pure et triomphante, il y a eu ce creux, cette cassure abrupte dans l'air. Une note rauque, fêlée, une voix de bronze éraillée qui s'est écrasée sur le parvis avant de s'envoler vers les champs.
Un frisson a parcouru l'assemblée. Les têtes se sont levées vers le clocher, surprises, interloquées. Des murmures ont commencé de s'élever. Quelqu'un a crié que la cloche était cassée.
Le père Thomas n'a pas bougé. Il est resté immobile, les yeux ouverts sur ses paroissiens troublés, tandis que Louis esquissait un tout petit sourire invisible dans sa barbe. Le morceau qui manquait n’était pas un défaut, mais une correction, pour que la vérité résonne dans l’air toute nue et entière, sans être cachée derrière les habits de dimanche qui aveuglent, mais sincère, pure et innocente comme un enfant qui n’a pas encore appris les mots de convenance et raconte exactement ce qu’il voit. Pour la première fois de sa vie de prêtre, le père Thomas n'a pas essayé de rétablir l'ordre. Il a simplement inspiré profondément l'air humide du matin et s'est dit qu'après tout, cette fausse note disait enfin la vérité de ce que nous sommes.
Quand les fleurs reviendront
Léa s’en souvenait encore aujourd’hui, parce que, cette année-là, elle avait cessé de compter les jours.
Au début, elle s’amusait à regarder le calendrier accroché sur la porte du placard dans la cuisine. Elle barrait les dates les unes après les autres, comme elle le faisait depuis sa tendre enfance, mais, un jour, tout ceci n’eut plus aucun sens. Les jours se ressemblaient. Les semaines aussi.
Un jour, impossible de dire quel jour c’était, le calendrier tomba sur le carrelage noir et blanc de la cuisine. Personne ne le ramassa. Ni grand-père, ni Léa.
Cela faisait maintenant trois ans – oui, certainement trois ans ou un peu plus – que le monde d’avant avait disparu.
À cette époque, on avait parlé de catastrophe, d’effondrement, de crise, de guerre, puis de fin du monde. Les mots avaient été forts, brusques, mais personne n’avait vraiment su ce qui s’était passé.
Au début, les informations arrivaient de partout. On parlait de villes évacuées, de frontières fermées, de pannes inexpliquées. Certaines images montraient des rues désertes. D’autres parlaient de phénomènes que les spécialistes eux-mêmes semblaient incapables d’expliquer.
Puis les informations étaient devenues de plus en plus rares.
Les téléphones avaient cessé de sonner. Les réseaux en tout genre avaient disparu les uns après les autres. Plus d’eau courante, ni d’électricité, ni de gaz et encore moins d’internet. Les magasins et les boutiques avaient fermé. Les routes étaient devenues désertes. Les avions ne volaient plus. Les trains restaient immobilisés dans les gares, tout comme les bus.
Et personne ne savait vraiment pourquoi.
Certains parlaient d’une guerre. D’autres d’un immense dérèglement climatique. D’autres encore évoquaient quelque chose de plus grave, mais personne ne possédait la moindre certitude.
Puis, un soir, il n’y eut plus rien : plus de télévision, plus de radio, plus de téléphone.
Le silence avait remplacé les voix.
Au début, certaines personnes avaient attendu. Elles attendaient que l’électricité revienne, que les téléphones sonnent à nouveau, que la fin du danger soit annoncée.
Mais rien n’en fut.
Peu à peu, une certitude s’était installée : il n’y aurait pas de retour à la normale.
Léa avait dix-sept ans. Elle vivait avec son grand-père dans une modeste maison située à l’écart du village. Ils avaient de l’eau grâce au puits, quelques poules, un potager et des provisions pour plusieurs mois.
Son grand-père s’appelait André. Il avait soixante-huit ans.
Chaque matin, il se levait à l’aube, bien avant Léa et ouvrait les volets. Il observait le ciel.
– Belle journée aujourd’hui, disait-il.
Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse froid ou qu’il y ait du brouillard, André disait toujours que la journée serait belle.
Léa avait fini par admettre que ce n’était pas vraiment de la météo dont André parlait. Il voulait dire :
Nous sommes encore là, dans notre village.
Ce matin, pourtant, André restait muet. Léa le trouva dans la cuisine, assis devant une tasse de café fumante.
– Tu n’as pas dormi ?
– J’ai réfléchi.
– Oh… Mauvais signe.
– Je pensais au printemps, finit par dire André.
Léa regarda par la fenêtre. Les arbres semblaient morts. La terre était lourde, grise, détrempée.
– Il est encore loin, le printemps, papy.
– Non. Pas tant que ça.
– Mais, tu dis ça à chaque fin d’hiver.
– Oui, mais chaque année, le printemps finit par arriver, bougonna papy.
Léa avait cessé de croire que de bonnes choses pourraient forcément arriver.
Elle termina son pain, enfila son manteau et partit ramasser du bois derrière la maison. Et c’est là qu’elle la vit : une toute petite tache jaune au milieu des pierres.
Elle s’accroupit et observa cette petite tache : une fleur, toute petite, fragile dans ce monde hostile. Elle poussait sur un muret, là où se trouvait autrefois le portail de l’école.
Léa resta longtemps à l’admirer, puis elle courut chercher son grand-père.
– Papy… Viens vite !
André accourut au-devant de Léa, inquiet pour ne pas dire terrorisé.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Regarde. Là. Sur le muret.
Papy vit la fleur jaune et resta bouche bée.
Il s’accroupit avec difficulté et approcha son visage de la plante.
– Un pissenlit, Léa.
– C’est joli.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire.
– Quoi alors, Papy ?
André se redressa et posa une main sur l’épaule de Léa.
– Ça veut dire que tout n’est pas fini. Que la terre n’a pas renoncé.
– C’est juste une fleur, sourit Léa.
– Justement…
L’école se trouvait à quelques pâtés de maison de là où ils vivaient. Léa y avait passé toutes ses années de primaire. Elle se souvenait des cris dans la cour, des cartables jetés à même le sol, des maîtresses qui surveillaient les récréations, de l’odeur de craie et de la machine à alcool qui imprégnait les salles de classe.
Mais elle se souvenait surtout de sa mère, car elle travaillait à l’école. Elle était enseignante.
Avant de disparaître, elle avait laissé de nombreux objets tous plus inutiles les uns que les autres : des crayons, des cahiers, des photographies, des boutons, des rubans, des sachets de graines et bien d’autres encore.
Léa se souvint soudain des sachets laissés par sa mère.
– Papy… Maman avait des graines.
– Oui ?
– Où sont-elles ?
André ne répondit pas. Il se dirigea vers la maison et Léa le suivit.
Dans le grenier, ils déplacèrent des cartons entassés depuis de nombreuses années. Au bout d’une heure, enfin, André tira une vieille boîte en fer de dessous une couverture miteuse et la plaça devant Léa. Elle reconnut l’écriture de sa mère. Sur le couvercle, elle avait écrit :
Pour plus tard.
Léa resta figée.
– Tu savais que la boîte était là ?
– Oui.
– Pourquoi tu ne me l’as jamais donnée ?
– Parce que j’attendais le bon moment où tu aurais vraiment envie de planter.
Léa ouvrit le couvercle et elle découvrit des dizaines de petits sachets de graines. Elle les énuméra :
– Des coquelicots, des tournesols, des capucines, des cosmos, des marguerites.
Il y avait aussi des fleurs dont elle ignorait le nom.
Sa mère avait pris soin d’écrire quelques mots sur chaque paquet.
Pour les endroits qui ont besoin de couleur.
Pour les matins difficiles.
Pour ne jamais oublier le printemps.
Léa fut submergée par l’émotion. Les larmes commencèrent à couler le long de son joli visage.
– Maman savait ?
– Non.
– Alors, pourquoi ?
– Parce qu’elle aimait prévoir les beaux jours, lui répondit André.
Sur ces mots, Léa referma doucement la boîte.
– On va les planter maintenant.
– Je savais que tu dirais ça quand je t’aurais emmenée au grenier pour chercher la boîte.
Immédiatement, André et Léa se mirent au travail. Ils commencèrent par le jardin de l’école. La grille était rouillée et un gond était dessoudé.
André répara le gond et, comme une partie du toit s’était effondrée et les fenêtres avaient été brisées par les tempêtes du temps jadis, il les remit aussi en état. Quant à Léa, elle entreprit de nettoyer la cour de l’école. Elle y passa plusieurs jours. De temps en temps, André venait lui donner un coup de main.
Un jour, une femme du village prénommée Jeanne vint les rejoindre. Autrefois, elle tenait la boulangerie avec son défunt mari, Georges.
– J’ai trouvé des graines de lavande chez moi, dans la remise.
Tous les trois furent enchantés et construisirent un massif près de l’entrée de l’école et ils y semèrent les graines de lavande.
Le lendemain, Paul, l’ancien mécanicien, apporta des outils de jardinage, mais surtout, il vint avec sa vieille camionnette encore toute poussiéreuse.
Puis deux enfants apparurent, et encore deux autres.
Aucun ne demanda la permission. Ils prirent les outils apportés par Paul et ils creusèrent des massifs tout autour de l’école.
En quelques semaines, le jardin et la cour de l’école devinrent le projet de tout le village.
Chacun apportait ce qu’il avait ou ce qu’il pouvait : de la terre, des graines, des bulbes de tulipes qu’une vieille dame avait retrouvés dans sa cave.
Un homme récupéra des planches et il fabriqua des bacs.
Les personnes réticentes au projet finirent par y participer. Cela fit la fierté de Léa, d’André, de Jeanne et de toute la communauté.
Un matin, Léa entendit une voix derrière elle. Elle se retourna et vit Marcel qui regardait les fleurs qu’ils venaient de semer ou de planter. Il vivait seul depuis la mort de sa femme, ce qui l’avait rendu aigri.
– Vous plantez des fleurs alors qu’on manque de nourriture, ragea-t-il.
Léa essuya la terre sur ses mains.
– Nous avons un potager, Marcel.
– Le potager nourrit, poursuivit André.
– Les fleurs aussi, insista Léa.
Marcel ne voyait pas comment des fleurs pouvaient nourrir des êtres humains.
– Vous plaisantez, dit Marcel en fronçant les sourcils.
– Non.
Léa réfléchit quelques secondes et ajouta :
– Pas le ventre… Mais elles nourrissent autre chose.
– Quoi ? demanda Marcel.
Léa regarda autour d’elle mais elle ne trouva pas de réponse satisfaisante. Jeanne discutait avec Paul. Les enfants riaient et jouaient avec ce qu’ils trouvaient dans la cour de l’école. Un rien les amusait. André réparait une clôture.
– L’envie de rester.
– C’est joli ce que tu racontes. C’est poétique, mais ça ne nous nourrit pas.
– Je ne raconte rien.
– Alors, qu’est-ce que tu fais ? demanda Marcel, intrigué et un peu exaspéré.
Léa prit une graine entre ses doigts et la montra à Marcel.
– Je plante.
Marcel repartit sans répondre.
Trois jours plus tard, il revint avec une brouette pleine de terre.
Le premier été, les fleurs furent nombreuses. Des coquelicots apparurent près du mur. Les tournesols poussèrent de travers. Les marguerites résistèrent à la chaleur.
Les fleurs étaient là. Et cela suffisait.
Les habitants commencèrent à venir au jardin de l’école même lorsqu’il n’y avait rien à faire. Des bancs y avaient été installés.
On s’asseyait sur les bancs.
On discutait.
On racontait des souvenirs.
Un soir, un musicien arriva avec sa vieille guitare. Un autre apporta du pain. Un troisième du fromage. Un pique-nique s’improvisa.
Les enfants jouèrent jusqu’à la tombée de la nuit.
Léa regardait toute cette frénésie avec étonnement.
Depuis trois ans, ils avaient appris à rationner l’eau, à réparer les vêtements, à conserver les légumes. Ils avaient appris à avoir peur, mais ils n’avaient pas appris à vivre.
Un soir, André vint s’asseoir à côté de Léa.
– Tu comprends maintenant ?
– Quoi ?
– Pourquoi j’aimais tant les fleurs ?
Léa sourit à son grand-père.
– Je crois.
Il contempla les dernières lueurs du jour.
– Une fleur ne sait pas que le monde est terminé.
– Ah…
– Elle pousse quand même.
Léa posa sa tête sur l’épaule d’André, pensive.
– Tu crois qu’il redeviendra comme avant ?
– Non.
Léa était déçue. Elle aurait voulu qu’il lui dise le contraire.
– Papy, à quoi ça sert ?
– À quoi sert quoi ?
– Eh bien, tout ça.
André lui montra le jardin et tout ce qu’il y avait autour.
– À faire autrement, Léa.
L’hiver suivant fut difficile. Il arriva tôt avec un froid mordant et le bois manqua. Plusieurs personnes quittèrent le village pour se réfugier dans un endroit moins hostile.
André tomba malade. Léa resta près de lui, apeurée. Une peur ancienne, presque animale. Elle avait connu la perte de sa maman, de ses amis, de son école, le monde dans lequel elle avait grandi. Elle ne voulait pas perdre son grand-père.
Un matin, il ouvrit les yeux.
– Tu devrais aller au jardin, Léa.
– Il fait froid.
– Justement. Vas-y. Allez, file, insista Papy.
Léa enfila son manteau et obéit à André. Avant de sortir, il ajouta :
– Regarde bien sous les feuilles mortes, Léa.
– Pourquoi ?
– Parce que les choses les plus importantes ne sont pas toujours visibles.
Les mots d’André la firent sourire.
Dans le jardin, elle écarta les feuilles mortes et trouva de jolies petites pousses vertes. Elle resta longtemps accroupie dans la terre froide. Les premières fleurs de l’année suivante étaient déjà là.
Au printemps, quelque chose changea.
Des personnes venant d’une ville située à plusieurs kilomètres arrivèrent au village. Elles avaient entendu parler du jardin dans lequel on cultivait des légumes mais aussi des fleurs. Elles avaient surtout entendu que les habitants partageaient leur nourriture et qu’ils se parlaient encore.
Léa les accueillit chaleureusement.
Parmi eux, il y avait une mère accompagnée de sa fille. La petite fille tenait un sachet dans sa main.
– C’est quoi ? demanda Léa.
– Je ne sais pas. C’est ma grand-mère qui me l’a donné.
Elle ouvrit ses doigts. Une graine dans le sachet. Pas n’importe quelle graine.
– Tu veux la planter ?
La petite fille hocha la tête. Léa l’accompagna pour planter la graine au fond du jardin.
– Et maintenant ? interrogea la petite fille.
– Maintenant, on attend.
Il fallut attendre quelques mois avant que la graine devienne une fleur. C’était une fleur majestueuse. Elle semblait avoir puisé sa force dans cette terre qui avait tant souffert.
Léa la contempla un long moment. Elle pensa à sa mère, à André et à tous ceux qui, depuis trois ans avaient continué à avancer malgré le manque, le silence, l’incertitude.
La fin du monde n’avait pas été la fin de la vie.
Dans les ruines de cet ancien monde, les fleurs s’ouvraient partout : des coquelicots rouges, des marguerites blanches, des tournesols qui cherchaient la lumière. Des fleurs sauvages poussaient entre les pierres, sur les murs et dans les fissures de l’ancienne cour de l’école.
Le monde ancien était terminé. Mais le printemps, lui, avait recommencé. Et partout où il restait un peu de terre, les fleurs avaient choisi de revenir.
Ces fleurs rappelaient simplement une chose : la vie trouve toujours un chemin.
Fragments d'âme
machinalement, sans me laisser le temps de vraiment réfléchir. Chaque dimanche je viens ici. Je
ne manque jamais ma visite hebdomadaire. Seulement aujourd’hui, nous sommes mercredi. Il
est dix heures et pour la première fois je n’ai pas de bouquet de roses blanches entre les mains.
Je crois que j’avais simplement un fort besoin de le revoir.
Je déambule à travers les allées en prenant soin de bien m’imprégner de chaque détail du
paysage. Le ciel d’un bleu éclatant, s’étend à perte de vue. Les rayons du soleil viennent
délicatement caresser mes bras nus. Bercée par la douceur de cette matinée, il en devient
presque agréable de marcher ici. Ce temps lumineux contraste merveilleusement bien avec les
épaisses pierres grises de part et d’autre des allées, alignées dans un silence immuable.
Je m’arrête devant sa tombe, incapable de prononcer le moindre mot. Je regarde longuement son
nom dorée gravé dans la pierre. Mes yeux se remplissent aussitôt de larmes.
Mon regard se pose sur la photo de mon papa, présente sur l’une des plaques. Il n’a pas changé.
Comment aurait-il pu, de là-haut ?
Ses yeux d’un vert émeraude, si semblables aux miens, me fixent depuis la photo. Mes yeux sont
le reflet des siens. Et pourtant, dans les siens, je ne vois pas seulement mon reflet. J’y retrouve
une part de lui, une part de moi, une part de ce qu’on était.
Une part de ce que nous serons plus.
Plus jamais.
- Tu me reconnaîtrais aujourd’hui papa ?
Les larmes coulent à flot le long de mes joues. Je ne les retiens pas. Cela faisait si longtemps que
je n’avais pas pleuré.
Je baisse la tête et laisse le chagrin m’envahir, sans chercher à le repousser cette fois.
Le silence du cimetière m’écrase. Le bruit des voitures parait lointain. Les paroles des passants
semblent venir de mon imagination. Le monde a décidé de ralentir avec moi.
Un léger coup de vent traverse les arbres au bout des allées. Je ferme doucement les yeux. Et
soudain, c’est son odeur qui me parvient.
Cette odeur que j’aimais tant et que je croyais avoir oubliée. Je la reconnaitrais entre mille. Son
doux parfum. Mon cœur se serre. J’ai l’impression qu’il est là, tout près de moi, comme avant.
Je n’ai pas envie d’ouvrir les yeux. Je n’ai pas envie de voir qu’il n’est pas là. Je n’ai pas la force de
faire face au vide et à l’absence.
Je me souviens alors de son rire qui résonnait dans la maison familial, de sa voix douce qui me
réveillait les matins, des longues randonnées autour des volcans en toute saison.
Les souvenirs qui me manquent le plus sont, sans aucun doute, les trajets en voiture en direction
des vacances où nous chantions à tue-tête. Nous ne nous soucions de rien. Nous étions juste là,
lui et moi contre le reste du monde.
Je donnerais n’importe quoi pour revivre ces moments, pour l’écouter raconter des histoires qu’il
m’a déjà raconté mille fois, pour le voir sourire une dernière fois.
Ma main tremble terriblement lorsque je la pose sur la pierre tombale. Elle est froide, bien trop
froide. Je ne peux le supporter. Je baisse la tête tandis que mes larmes tombent sur la pierre.
Je reste là un long moment, incapable de partir parce que rester ici c’est retrouver une part de ce
que nous étions, de ce que j’étais.
Lentement, mon souffle reprend un rythme convenable. Mes yeux ne pleurent plus. Je me
redresse délicatement. Mes doigts effleurent une dernière fois la pierre froide.
Il est désormais temps de partir.
Je me dirige vers la sortie sans le moindre regard derrière moi. A chaque foulée, j’ai l’impression
de m’éloigner de lui un peu plus. J’ai mal au cœur mais je garde une certaine contenance en
traversant les allées silencieuses du cimetière.
Une fois assise dans ma voiture, je laisse échapper un long souffle, trop intense, presque
douloureux. Il vient du plus profond de mes entrailles, comme si je retenais ma respiration depuis
des heures.
Peu à peu, un poids se desserre dans ma poitrine. Trop subjuguée par mes émotions, je ne m’étais
pas rendu compte mais j’avais passé toute la visite avec cette sensation d’étouffer. L’air refusait
de trouver son chemin jusqu’à mes poumons.
Je n’ai aucune envie de rentrer chez moi, pas encore. Il me reste un autre endroit où aller. Un
endroit que je n’ai pas revu depuis bien trop longtemps.
La maison de mon enfance.
Celle où j’ai grandi, celle où il était encore là, celle où mes parents étaient heureux et amoureux.
La maison où la partie la plus intime et profonde de moi a grandi.
Je pensais avoir laissé cette partie de ma vie derrière moi. Pourtant, après avoir vu son nom gravé
dans la pierre et son odeur dans le vent, je ressens soudain le besoin de retourner là où tout a
commencé.
Lorsque j’arrive devant la maison, je reste quelque minutes dans la voiture, les mains agrippées
au volant. J’ai peur de ce que je vais découvrir en poussant cette porte. Je suis terrifiée à l’idée de
ce que je vais ressentir dans l’endroit qui m’a construite.
La voiture de ma maman n’est pas garée devant le garage. J’aurais peut-être dû l’appeler avant de
venir. Je franchis le petit portillon noir et marche doucement dans l’allée principale.
Je regarde autour de moi. Rien n’a changé depuis la dernière fois que je suis venue. Les bordures
des allées de graviers sont toujours aussi joliment fleuries. Le grand saule pleureur, massif, domine
toujours le jardin.
Tout est identique.
Je suis à bout de souffle, mon corps me guide sans que je n’ai à le contrôler. Chaque pas se fait
naturellement, comme si quelque chose en moi savait déjà où aller. Perdue dans mes pensées,
perdue à lutter contre moi-même, je me laisse porter.
J’avance lentement dans le jardin, à chacun de mes pas, j’appréhende les souvenirs qui vont se
réveiller en moi.
J’aperçois la balançoire en bois que mon papa avait construite de ses propres mains, pour moi.
Je m’arrête, incapable de détourner les yeux de ces planches. Il me faut la voir de plus près. Je
m’approche alors, le cœur serré. Elle est toujours là, intacte, comme si les dix années qui viennent
de s’écrouler n’avaient jamais existé.
Je passe délicatement mes doigts sur le bois. Tant de fois je m’étais installée sur ce siège, tant de
fois j’avais poussé mes jambes pour tenter d’aller toujours plus haut.
Je m’assois sur l’un des sièges de la balançoire. Le siège grince sous mon poids, ce simple bruit
suffit à faire remonter une vague de souvenirs. Je me rappelle que je me plaignais toujours de ce
grincement.
Mes pieds cherchent instinctivement le sol, puis je commence à me balancer. Doucement
d’abord, puis de plus en plus haut.
Je ferme les yeux. Le vent vient délicatement caresser mon visage. Et soudain, je redeviens cette
petite fille qui riait aux éclats, les cheveux emmêlés par le vent, persuadée que le ciel lui
appartenait.
A côté de la balançoire se trouve encore l’arbre que mes parents avaient planté lorsque j’étais
petite. A l’époque, il n’était qu’un arbre minuscule. Je me souviens l’avoir regardé grandir, année
après année.
Chaque fois que je venais me balancer, j’avais le même objectif : aller plus haut que l’arbre. Je
poussais de toutes mes forces sur mes jambes, persuadée qu’un jour j’y arriverais. A chaque aller
retour je gagnais quelques centimètres. Lorsque mes pieds frôlaient enfin les plus hautes
branches de l’arbre, je me sentais invincible, capable de tout surmonter.
Mais chaque année, l’arbre grandissait lui aussi. Je pensais le rattraper mais il me devançait
toujours. Alors je recommençais, encore et encore.
Je réouvre les yeux et regarde les branches qui ont largement dépassé la hauteur que je cherchais
à atteindre autrefois. L’arbre est désormais devenu grand et majestueux.
Mes yeux se brouillent. J’ai l’impression que tout est encore là : mes éclats de rire, les mains de
mon père sur les cordes, la voix de ma mère depuis la maison et surtout cette envie irrépressible
de toucher le ciel.
Les larmes coulent sur mon visage. Je pleure pour tout ce qui existait autrefois et n’existe plus de
la même manière. Je pleure parce que, durant quelques secondes, j’ai retrouvé celle que j’étais.
- Oh ma chérie, tu es là…
Ma maman me rejoint dans le jardin, non sans cacher sa surprise de me trouver ici. Sa voix douce
me sort aussitôt de mes pensées.
- Je ne t’avais pas entendu arriver.
Ma voix n’est qu’un murmure. Elle s’installe près de moi et me regarde quelques secondes. Avec
elle, je n’ai jamais vraiment besoin de parler pour qu’elle comprenne que quelque chose me
préoccupe.
- Je crois que j’avais simplement envie de revoir ma chambre…
Je hausse les épaules, comme si cette raison suffisait à expliquer ma présence ici. Ma mère ne
répond rien. Elle se contente de m’observer tendrement. Elle sait, au fond, que ce n’est pas
seulement ma chambre qui m’a attiré jusqu’ici, mais tout ce qu’elle représente. Les souvenirs,
les émotions, les années qui s’y sont écoulées, une partie de moi qui a bien changé.
Nous restons toutes les deux silencieuses un moment. Il me faut quelques instants pour
rassembler tout le courage dont j’ai besoin. Après une longue inspiration, je me décide à briser ce
calme et me dirige vers ma chambre d’enfant.
Je pousse la porte délicatement avec beaucoup d’appréhension. Ma chambre est là, exactement
comme dans mes souvenirs, exactement comme la dernière fois que je suis venue, il y a de cela
des années.
Mes yeux parcourent lentement la pièce. Mon lit est toujours là, contre le mur. Mes vieux livres
sont encore alignés. Mon regard se pose ensuite sur le piano.
Je l’avais presque oublié.
Il n’a pas bougé, il n’a pas changé si ce n’est qu’une fine couche de poussière le recouvre. Je passe
doucement mes doigts sur le clavier. Ma bouche s’étend en un sourire rempli de tristesse.
Combien de temps s’est-il écoulé depuis la dernière fois que je me suis assise devant lui ?
Des années entières sans toucher une touche, sans entendre la moindre note résonner dans
cette chambre.
Je n’ose pas jouer, je sais pertinemment ce que cela risque de réveiller en moi. Je ferme alors
simplement les yeux. Je veux me souvenir.
Je revois mes petites mains maladroites sur les touches. Je reconnais presque la petite fille que
j’étais. Celle qui passait des heures ici, à apprendre de nouveaux morceaux. Celle qui oubliait le
temps lorsqu’elle jouait.
Je réouvre les yeux. Mes doigts effleurent une dernière fois les touches. Une seule note résonne
dans le silence de ma chambre. Cette note suffit à faire voler en éclat le peu de distance que
j’avais réussi à mettre entre la petite fille qui a grandi et l’adulte qui est maintenant assise ici.
J’essuie d’un revers de main, la larme qui coule lentement le long de ma joue, me relève et me
dirige vers mon bureau blanc. J’ouvre le premier tiroir et en sort une petit boite en carton colorée.
A l’intérieur se trouvent tous les objets de valeur que possédait la petite fille que j’étais. Un
bracelet d’amitié, des photographies de famille, quelques coquillages ainsi qu’un carnet.
Je le reconnais immédiatement. Je le prends dans mes mains, mon prénom est inscrit sur la
couverture. J’avais déchiré plusieurs publicités de magazine pour trouver les plus jolies lettres qui
constituent mon prénom.
Je m’assois sur le bord de mon lit et ouvre soigneusement le petit carnet.
La première page me fait sourire : « quand je serai grande je veux être… »
S’en suit une longue liste de métiers :
Je veux être pianiste.
Je veux être actrice et jouer dans tous les grands films.
Je veux être astronaute et aller sur Mars.
Je veux être chercheuse de trésors
A travers mes larmes, je laisse échapper un petit rire. Je tourne les pages, les unes après les autres
en prenant grand soin de ne manquer aucun détail. A chaque nouvelle feuille, un rêve, une idée,
une anecdote. Certains sont accompagnés de magnifiques dessins d’étoiles dessinés au crayon
de couleurs.
J’aurai un golden que j’appellerai Pistache.
Je ferai le tour du monde.
J’aurai un royaume tout entier à moi toute seule.
Je serai la plus grande des pirates et je découvrirai les plus grands trésors.
Ma maman sera ma plus grande fan. Mon papa sera fier de moi.
Mes doigts se figent.
Mes larmes s’écrasent brutalement sur le carnet. Je pense à la petite fille que j’étais. Qu’est-ce
qu’elle penserait de moi aujourd’hui ? Est-ce que je suis devenue celle qu’elle imaginait ? Est-ce
que j’ai réalisé ne serait-ce qu’un seul de ses rêves ?
J’avais cette insouciance, croyant que tout était possible. J’avais des rêves plein la tête.
Aujourd’hui, des années plus tard, je suis incapable de dire quel est mon plus grand rêve.
Mon cœur se serre violemment, à tel point que je n’arrive plus à respirer. Une puissante douleur
comprime ma poitrine. J’essaie d’inspirer profondément, mais mon souffle est bloqué au fond de
ma gorge. Mes pleurs incessants m’empêchent de respirer convenablement. Je ne parviens plus
à contrôler mes sanglots.
Je porte ma main à ma poitrine comme si cela pouvait calmer cette douleur qui m’étouffe de
l’intérieur.
Je pensais avoir suffisamment grandi pour que tout cela ne me fasse plus mal. Je pensais avoir
suffisamment changer pour que cette petite fille n’existe plus. Néanmoins, la réalité est tout
autre. Rien n’a disparu. Tout est encore là, bien enfoui au fond de mon cœur.
Pour la première fois de toute ma vie, je me sens terriblement loin de cette petite fille.
Elle ne se doutait de rien. Elle ne savait pas que la plupart des rêves finissaient par être
abandonnés, que certaines personnes partaient de notre vie et que certaines blessures nous
contraignaient à grandir plus vite que prévu.
Cette petite fille ne se doutait pas un seul instant qu’un jour elle allait être incapable de regarder
en arrière.
J’aimerais tellement la serrer fort contre moi, lui dire que je suis désolée. Terriblement désolée.
Désolée de ne pas avoir réalisé ses rêves. Désolée d’avoir oublié la personne qu’elle espérait tant
devenir. Désolée de l’avoir laissée derrière moi et de ne jamais m’être retournée vers elle.
Je me lève soudainement et quitte la chambre en courant. Je ne prends même pas le temps de
réfléchir, ni même de me retourner. Mes pas résonnent dans les escaliers tandis que je me
précipite vers la sortie.
Je pousse la porte d’entrée et me rue jusqu’à ma voiture. Mes mains tremblent. Je respire fort
lorsque je cherche les clés.
J’ai terriblement besoin d’air. J’ai besoin de respirer. Tout de suite.
Je m’installe derrière le volant, ouvre toutes les vitres en grand. Je prends une grande inspiration
mais cela ne suffit pas, ma poitrine reste oppressée.
De l’air pur. Voilà ce dont j’ai besoin.
J’étouffais au milieu de ces murs, de ces souvenirs.
Je démarre sans même regarder une dernière fois par la fenêtre. Il est nécessaire que je m’éloigne
d’ici.
Le moteur couvre un instant le bruit de mes sanglots. Je serre le volant entre mes mains. Ma vue
est toujours brouillée par mes larmes mais je ne ralentis pas.
Les rues défilent autour de moi à toute allure. Je ne distingue même pas les bâtiments, les
silhouettes qui passent sur le trottoir. Tout est flou autour de moi, tout semble si lointain.
Je me gare sur la même place que quelques heures auparavant. Le moteur s’éteint, laissant
derrière lui un lourd silence pesant.
Je parcours le même chemin que tout à l’heure, avançant dans les mêmes allées. Je connais
le chemin par cœur. Je passe devant les mêmes tombes, tourne aux mêmes endroits, jusqu’à
arriver devant sa tombe.
Quelques heures plus tôt, je me tenais à cet endroit, perdue au milieu de mes souvenirs,
cherchant douloureusement des réponses. Cette fois, c’est différent.
Je ne suis plus perdue. Je connais la raison qui m’a poussée à revenir. Pour la première fois, je sais
exactement ce que je fais là.
Je regarde longuement la pierre tombale avant de m’assoir dans les graviers, face à la tombe. Je
reste silencieuse un long moment, laissant les souvenirs revenir les uns après les autres.
Je souris en repensant à cette soirée où nous avions passé des heures à rire pour rien, assis autour
de cette table pour le diner. Je me souviens de sa voix, de son rire. Du mien aussi.
- Je croyais que j’avais oublié…
Mes larmes ne coulent plus, un léger sourire s’étend sur mes lèvres.
- Mais je me souviens maintenant.
La Vie Sentimentale de Monsieur R.
Cela aurait pu être une jolie histoire. Tous les ingrédients étaient présents pour confectionner une délicieuse tarte à l'amour, mais je vous laisse juge de savoir si c'est la cuisson ou l'agencement des ingrédients dans le saladier qui fut responsable de ce désastre culinaire.
Robin n'était pas gâté par la nature, du moins le croyait-il. Notre Mère à tous (protégeons-la et révérons-la en triant nos déchets) n'avait pourtant pas été aussi cruelle qu'il se l'infligeait à croire : elle l'avait pourvu d'une tignasse blonde bien accrochée au cuir chevelu, de deux yeux bleus assortis, d'une légère fuite de menton tout à fait dissimulable sous une barbe, et d'une taille bien au-dessus de la moyenne. Tous ces avantages étaient malheureusement atténués par une légère disgrâce abdominale qui le tourmentait beaucoup, et contre laquelle il se sentait impuissant à lutter, jusqu'à ce que l'appel de la femme le décide enfin à corriger son hygiène de vie.
Adolescent, il travaillait l'été dans le restaurant de ses parents, une gargote sympathique où l'on luttait paisiblement contre la récente interdiction de fumer dans les lieux publics, tout en servant des plats simples et efficaces, autant contre la faim que contre la constipation. S'il avait eu plus d'ambition, il aurait pu décrocher un stage d'été à Dubaï ; mais les fils de restaurateurs n'ont pas le même rapport aux études supérieures que les fils de professeurs, alors il se contentait de faire des allers-retours sur le bitume que grignotait chaque jour un peu plus la terrasse de la gargote, projetant l'avenir meilleur tant désiré dans un futur lointain pour se consoler de cette énième saison à servir de la malbouffe à des touristes bas de gamme.
Son rayon de soleil, c'était la fille du marchand de glaces d'en face, qui elle aussi prêtait main-forte à ses parents ; plus par contrainte que par choix, car dans le milieu du petit commerce on aime inculquer tôt à sa progéniture la saine valeur du travail. Cette douce créature aux velléités universitaires lui avait violemment tapé dans l'œil, notamment par une anatomie outrageusement harmonieuse et des courbes qu'on aurait crues calculées au millimètre pour détourner l'attention de l'honnête homme en balade.
Autant vous dire que les glaces se vendaient bien.
Comme de nombreux clients de la gargote commençaient à se plaindre de la lenteur du service, le père de Robin prit les choses en main et les présenta, au fond de lui-même bien embêté de ne pas avoir quelques décennies de moins pour tenter sa chance. Robin l'invita à boire un verre dans un bar avec vue sur mer où il connaissait tout le monde. Il s'était dit qu'à défaut de concrétiser, il se serait au moins montré en compagnie d'une des filles les plus enviées du village, ce qui était déjà une sacrée satisfaction pour son ego.
Étonnamment, la soirée se passa bien : Manuela se montra réceptive à ses blagues lourdes et à sa voix tellement forcée sur les graves qu'on aurait dit qu'il avait un chat dans la gorge. Il la ramena discrètement dans sa chambre, et son père s'endormit serein et fier de son fils en entendant les ressorts du lit couiner dans le silence torride de cette nuit d'été.
Pour Robin, l'affaire était conclue : il avait trouvé la femme de sa vie, du moins celle qui aurait la primauté de son attention jusqu'à la mi-trentaine. Manuela ne voyait pas les choses ainsi. Elle s'était bien amusée, mais Robin n'avait pas tardé à se montrer jaloux et possessif en la voyant sourire toute la journée aux pères de famille baraqués qui achetaient des glaces pour leur marmaille. Certains manifestaient clairement leur intérêt pour la jolie vendeuse ; ce qui, pour Robin, aurait pu être flatteur ne fut qu'un abîme de désespoir. Il l'aurait voulue pour lui seul, et ne se sentait pleinement rassuré que lorsqu'elle dormait avec lui, bloquée par son bras amoureusement envahissant.
Viriliste de cœur et d'esprit, comme tous les hommes simples, il ne montrait pas ses doutes, et redoublait d'assurance quand sa confiance en lui et en elle était en lambeaux. Manuela ne chercha pas à deviner cette fêlure, parce qu'elle avait l'âge où l'occupation principale d'une fille dans le cadre sentimental est de faire le tri le plus judicieux entre la myriade de chevaliers servants prêts à se vouer aux gémonies pour une seconde d'attention. Après s'être un peu amusée, elle avait vite compris que la fête n'allait pas durer, et qu'il lui faudrait vivre dans un savant équilibre entre capitalisation émotionnelle et épanouissement sentimental. Avec Robin, elle s'amusait un peu moins chaque jour, entrapercevant le garçon pathétique caché derrière le voile de son personnage très sûr de lui. Pas vraiment d'avenir à moyen terme, pas un bon cheval sur lequel miser, et pas si fou sexuellement : elle passa à autre chose, un soir de promenade sur la plage, abordée par un guitariste décontracté en chemise birmane qui lui proposa une bière en jouant une chanson. Manuela n'eut pas de remords. Elle effaça toute attache émotionnelle et retourna avec Robin aux rapports qu'ils avaient auparavant, c'est-à-dire de politesse distante.
Désormais, la vendeuse de glaces souriait à tout le monde, sauf à lui.
Il tenta de la reconquérir, sans succès : rien n'est plus froid et inabordable qu'une femme qui a tourné la page. Il ne retrouva pas chaussure à son pied aussi vite qu'elle, ce qui le plongea plusieurs semaines durant dans des affres de désespoir, tandis qu'elle prodiguait sa jovialité à tous les garçons bien habillés qui passaient. Celle que Robin considérait comme sa chasse gardée était piétinée par le tout-venant, ce qui fut une épreuve d'humilité pour lui, car il était à la fois impuissant à garder sa femelle et à la protéger contre les assauts des autres mâles.
L'automne arriva, trop vite pour elle, pas assez pour lui, et ils repartirent chacun dans leurs vies respectives : elle au lycée dans une ville universitaire branchée, lui boucler son apprentissage chez le paysagiste du village d'à côté.
Une année passa.
Manuela n'était pas spécialement douée, mais elle savait se discipliner et avait le pragmatisme de ses ambitions. Elle perfectionna son don naturel pour le commerce par une orientation idoine. Robin, lui, qui rêvait de devenir un dessinateur de manga célèbre tout en taillant des haies « à titre alimentaire », végéta très vite dans sa pratique. Le dessin fut bientôt relégué au deuxième plan, puis au troisième, au quatrième, jusqu'à n'être plus qu'une sorte de loisir créatif, un petit talent avorté enfoui au fond d'une personnalité frustrée, car Robin n'était pas satisfait. N'ayant pas le courage d'affronter la responsabilité de son échec, ce qui lui aurait permis de se reprendre en main, il décida que le monde était responsable de sa marginalisation, et développa une haute idée de lui-même qui n'allait guère de pair avec sa vie réelle.
Et, célibataire rancunier, brisé dans son amour propre, il se remit en chasse.
II :
Certains disent que l'être humain ne s'épanouit que dans le perfectionnement de lui-même : il lui faut toujours faire mieux que la dernière fois, ou au moins le désirer, sinon sa côte de confiance s'effondre. Cette vision ne sied pas à tout le monde, et c'est plus par manque d'imagination que par nécessité réelle que nous avons collectivement décrété cette course au progrès comme étant la fin des fins. Heureusement, certaines cultures échappent à nos propensions suicidaires, on les reconnaît au regard paternaliste que nous portons sur elles, car elles ont l'incongruité de ne pas sacrifier le bonheur individuel à un idéal de bien-être collectif.
Mère Nature est taquine. Alors parfois, elle s'amuse à faire naître une âme d'occidental chez les Papous.
Parfois, c'est l'inverse.
Comme notre cher Robin.
Nous l'avions quitté alors qu'il se relançait dans la course à l'amour, et en bon occidental de culture, il en voulait une plus belle, plus fortunée, plus intelligente, plus débrouillarde, tout cela bien entendu sans n'avoir effectué aucun travail sur sa personne qui justifierait une telle inflation de ses critères. Malgré sa haute opinion de lui-même, Robin dut assez vite revoir ses exigences à la baisse, lorsque la solitude fut une compagne trop envahissante. Non pas que cela le dérangeait de vivre sans personne, au contraire, il avait ses horaires, sa liberté de célibataire égoïste ; il recevait ses amis pour des soirées peu raffinées où n'importe quelle sensibilité féminine serait morte d'effarement devant la manifestation d'une dualité si ouvertement conquérante ; il se levait bruyamment tôt le matin, non par hygiène de vie mais parce que six heures sans fumer de cigarette, c'était le maximum qu'il puisse faire, mais...tout ce train-train post-adolescent ne remplaçait pas la douceur musquée d'une femme.
C'est alors qu'il rencontra Olivia.
Olivia n'était pas Manuela. Son charme était plus discret, ses formes plus subtiles, mais elle restait dans une marge de bonnassitude acceptable. Comme Robin n'avait plus son père pour lui forcer la main, et qu'il était devenu paysagiste à plein temps, métier dans lequel les opportunités amoureuses sont peu présentes, il avait été contraint d'aller errer dans les bars et boîtes de nuit, l'alcool aidant les opportunités à se déclencher. Il avait remarqué Olivia parce qu'elle avait un piercing démodé au coin de la bouche, et qu'il n'aurait jamais pensé trouver un jour ça mignon.
Il se passa ce qui se passe souvent quand une virilité audacieuse rencontre un cycle menstruel bien synchronisé, et ils arrivèrent bientôt à une phase propre aux relations amoureuses contemporaines que l'on qualifie couramment de « cohabitation intermittente », c'est-à-dire une sorte de demi-concubinage où chacun conserve son logement mais où le temps à domicile est passé quasi-totalement ensemble. On apprend à se connaître tout en gardant la sécurité mentale d'un retour arrière (à vélo, on appelle ça « les petites roulettes »).
Olivia préférait aller chez Robin, son appartement était plus spacieux. Elle était très amoureuse, Robin étant d'un caractère dominant et entreprenant, pas du tout le genre de ses ex, ce qui faisait qu'elle lui passait beaucoup de choses. Lorsqu'elle avait voulu faire une machine pour la première fois, triant avec dévouement le tas de linge sale de son hôte, elle avait été prise à partie sous le prétexte que ce n'était pas à elle de faire ça. Pareil pour la préparation des repas, le ménage, le repassage, la vaisselle...à chaque fois qu'elle voulait se mettre à l'ouvrage, Robin sortait comme un diable de sa boîte pour l'en empêcher. Au début, Olivia avait pris ça pour de la galanterie, mais l'espèce d'agacement qu'avait Robin quand il étouffait ses velléités de rendre service lui avait mis la puce à l'oreille. Au fur et à mesure des petites réflexions qu'il lui lançait, elle avait compris qu'il ne lui refusait pas l'accès aux travaux ménagers par délicatesse, mais parce qu'il la considérait incapable de faire aussi bien que lui.
Robin préférait faire lui-même, parce qu'au moins, c'était bien fait.
Une prise de conscience anodine suffit souvent à recoller les morceaux pour réaliser qu'une situation est problématique. Olivia réalisa alors que Robin ne la respectait pas, qu'il ne respectait que les hommes, et encore, pas tous, seulement ceux qui avaient de gros muscles et tenaient bien l'alcool ; que tout ce qu'elle avait mis sur le dos de la fatigue, c'était de l'exaspération ; que le temps qu'elle prenait pour passer du temps avec lui, chez lui, il le voyait comme une forme d'envahissement.
Robin, de son côté, était bien embêté. Olivia commençait à sacrement lui taper sur le système. Non pas qu'elle était un peu à côté de la plaque, un peu planante et déconnectée, voire carrément bébête, mais elle était tout le temps là. Robin était de ceux qui n'envisagent les relations sociales que dans un cadre extérieur : son intimité, c'était sacré. Il aimait rentrer chez lui et ne voir personne, s'affaler comme une loque sur son canapé et regarder des séries débiles ou jouer aux jeux vidéo sans restriction en mangeant des chips. Du moment que personne ne le voyait se détendre, c'est-à-dire déchoir, cela ne lui posait pas de problème. Mais depuis quelques semaines, il avait du public. Olivia était discrète, mais elle était là, et ça suffisait à l'énerver. Le pire, c'est qu'elle avait l'air très bien, alors que lui bouillonnait chaque jour un peu plus. Il attendait d'elle qu'elle le sorte, qu'elle l'emmène faire des trucs, n'importe quoi : l'accrobranche, un parc aquatique, un dîner chez des amis classe à elle, tout aurait suffi mais non : elle l'aimait tellement qu'elle était très bien juste avec lui.
Ce qui l'exaspérait le plus, chez elle, c'était quand elle enlevait ses lentilles pour mettre ses lunettes. Robin était pris d'une rage folle, il aurait voulu les briser et la jeter dehors, mais malgré la brume dans laquelle baignaient ses valeurs morales, il savait quand même que cela ne se faisait pas, alors il insistait pour qu'elle ne les mette jamais, et elle les mettait quand même, parce que la douleur lancinante que lui renvoyaient ses yeux le soir était trop forte par rapport à son amour pour Robin. Et puis, s'il l'aimait, il supporterait bien ça, non ?
Ce qu'elle ne savait pas, c'est que Robin aurait dû en porter. Il était dans un entre-deux où ce n'était pas indispensable pour sa vision, mais fortement recommandé, et il portait l'évolution de sa myopie au fond de lui comme une angoisse impuissante. Il ne le savait pas, mais à chaque fois qu'elle mettait ses lunettes, il se disait au tréfonds de lui-même qu'un jour, peut-être, lui aussi aurait ces prothèses horribles sur le visage, et cela le plongeait dans une sourde angoisse.
Alors il dégagea Olivia. Sans cérémonie, sans forme, par message, un après-midi, en lui disant de venir chercher ses affaires le lendemain. Elle pleura beaucoup.
Robin se retrouva à nouveau seul, mais soulagé. Il en profita pour acheter une télévision un peu plus grande, de laquelle il rapprocha un peu plus son canapé.
L'ancienne était trop petite. Il voyait un peu flou.
III :
La magie des contes, c'est qu'ils se finissent bien. Robin, avec l'effet curieux qu'il produisait sur la gent féminine, ne pouvait finir seul. Les muses du destin lui avaient promis un avenir radieux aux côtés de la compagne de ses rêves ; il avait le choix entre toutes les femmes, et il avait choisi celle-là.
Quelle belle histoire.
Après Manuela, qui l'avait laissé sur le bas-côté pour incompatibilité d'ambition de vie, et Olivia, qu'il avait abandonnée en rase-campagne pour éloigner la malédiction de la myopie, Robin se trouvait bien désemparé. Au début, la redécouverte de son intimité l'avait enchanté, mais il commençait à trouver le temps long. Surtout, autour de lui, tous ses amis auparavant célibataires se mettaient en couple et faisaient des enfants, ce qui les rendait moins disponibles. Robin aurait bien continué sa vie tranquille jusqu'à la vieillesse et la mort, mais cette vie tranquille était faite d'amitiés viriles, qui s'étiolaient au fur et à mesure que les faire-part de mariage et de naissance tombaient.
Abandonné de tous, relégué au rang du copain marrant qu'on va voir pour boire une bière et faire des blagues douteuses mais de chez qui on ne rentre pas trop tard parce que « tu comprends, j'ai une famille », il dépérissait. Dans les bars et les boîtes de nuit, il ne rencontrait que des mères célibataires et des gamines trop jeunes pour faire autre chose que s'amuser. Son physique lui aurait permis de profiter des largesses des rencontres festives jusque tard dans la vie, et il se plaisait à sous-entendre qu'il le désirait, en affichant un caractère indépendant et sûr de lui, mais dans le fond, c'était un fainéant un peu trouillard, que la chasse aux conquêtes aurait vite lassé s'il s'était donné la peine d'essayer.
À force d'avoir la main un peu lourde sur la bouteille de whisky dans les lieux nocturnes, il s'était forgé une réputation peu engageante d'homme qui buvait trop vite, devenait violent et s'endormait, ce qui éloignait petit à petit celles qui pourtant fantasmaient sur ce grand blond aux yeux bleus. Les opportunités se raréfiant, il se résolut aux applications de rencontre, avec des critères bien précis en tête : elle devait être grande, belle, un peu plus jeune que lui, sans enfants, et pas chiante. Malheureusement pour lui, le critère « pas chiante » n'étant pas disponible dans les options de recherche, il dut ruser pour déterminer le degré de chiantise des aspirantes à une vie de couple durable avec lui, ce qui le fatigua beaucoup.
Comme le destin est facétieux, il tomba virtuellement amoureux d'une femme grande, normale, un peu plus vieille que lui, avec un enfant, et pas chiante. Son amour était d'ailleurs né de la découverte de cette perle de tolérance et d'humilité au milieu des princesses exigeantes qu'il avait vainement poursuivies de ses assiduités plusieurs semaines durant. Certes, elle était un peu hors de ses clous, mais après tout, vu l'espérance de vie inférieure des hommes, ce n'était pas si bête de prendre une femme plus âgée, et quant aux enfants, sur un malentendu, ça pouvait mourir ou, au pire, s'abandonner sur le porche d'une église.
Et puis une rencontre n'engage à rien.
Dépourvu de la moindre once de romantisme, de sens du sacrifice et de subtilité, il lui proposa de venir voir un film. Elle accepta. Tout se passa comme les choses doivent se passer dans ces circonstances, et Clio se mit très vite en couple avec Robin, malgré la découverte d'un katana sous son matelas, qu'il sortit en plein ébat pour « changer de la routine ». Elle fut surprise, un peu angoissée, et puis finalement elle trouva ça drôle.
C'était sa force, à Clio, de tout trouver drôle, même si ce qui ne l'était pas. Le deuxième soir, ils burent beaucoup, et Robin s'aperçut qu'elle avait une meilleure descente que lui. Selon ses critères, cela la transmutait immédiatement en personne respectable, voire admirable, malgré son manque criard de gros muscles.
Le matin du troisième jour, Clio vit comment Robin faisait son café, et comprit pourquoi il avait un goût si particulier. Au début, elle avait mis ça sur le compte de son réveil difficile, mais en observant sa procédure, elle comprit que le résultat était voulu, ou tout du moins prévisible. Voici comment il procédait :
Robin prenait un verre, y versait de l'eau du robinet, et faisait chauffer le tout au micro-ondes. Il y ajoutait ensuite une cuillère de café lyophilisé, touillait et rajoutait du sucre en poudre, tout cela en fumant distraitement sa cigarette.
Cette manière de faire donnait au breuvage un goût bien particulier, et plutôt mauvais. Le verre était trop chaud, le café avait un goût de brûlé, et le sucre était mal dosé. On y sentait de surcroît une vague odeur de chlore, ce qui n'était guère engageant, surtout le matin, moment où les papilles humaines sont les plus réceptives. Clio trouvait le café immonde, mais le cafetier irrésistible. Elle était naïve, car avec un peu plus de jugeote, elle se serait rendu compte que si le liquide noirâtre qu'elle avait été forcée d'ingurgiter trois jours de suite était si repoussant, ce n'était pas la conséquence d'une distraction ou d'une incompétence du préparateur. Chaque défaut était évitable, car si le café était servi dans un verre et non dans une tasse, si l'eau était du robinet et non de source, et si le sucre était en poudre et non en morceaux, c'était juste par un souci compulsif d'économie, car Robin était un pingre. Le reste, le café lyophilisé à la place de la cafetière et le micro-ondes à la place de la casserole, tout cela relevait de la pure fainéantise. Ce que Clio buvait, c'était tout cela à la fois : la concordance de choix discutables et d'une flemme congénitale.
Elle osa la réflexion qu'on pourrait changer quelque chose. Il acquiesça, ravi, en lui laissant entendre qu'elle pouvait faire ce qu'elle voulait, du moment que c'était elle qui payait. Ce fut dit avec une telle assurance, et un tel aplomb, que Clio, au lieu de s'enfuir en courant, n'en fut que plus amoureuse.
Durant les premiers mois de leur cohabitation, elle lui céda sur tout, sauf sur son gamin, un chiard sympathique que lui avait fait un musicien drogué. Robin ne le supportait pas, le trouvait bête, et ne perdait jamais une occasion de le tourmenter. Clio faisait celle qui ne voit rien, tiraillée entre sa satisfaction d'avoir trouvé un père de substitution à son bambin, et sa préoccupation légitime quand elle voyait Robin s'amuser à lui souffler sa fumée de cigarette au visage, sous prétexte que ça allait l'endurcir.
Robin, lui, était satisfait. Il avait trouvé une femme qui ne craignait pas de boire, et qu'il pouvait légitimement présenter à ses amis. Malheureusement, les soirées en couple n'eurent pas la même saveur, et ils durent se replier sur le cercle social de Clio pour continuer à s'amuser sans se soucier des conséquences.
Le gamin prit quelques années. C'était dur, pour lui. On pouvait juste se consoler en se disant qu'au moins, l'école républicaine pourrait lui donner une seconde chance, mais il n'était pas bon en maths ni en anglais, autrement dit débile et analphabète pour le monde moderne. Un éternel plouc, condamné à parler patois avec ses copains illettrés dans une région agricole dépeuplée de l'ouest de l'Europe. L'État ne miserait pas un kopeck sur ce genre de minable.
Au fur et à mesure que le gamin dépérissait et s'engageait dans la voie de l'échec et du désespoir, Clio s'amusait toujours, mais moins qu'avant, d'autant que Robin avait arrêté de travailler et qu'elle l'avait désormais à sa charge. Lui, de son côté, voyant les années défraîchir les traits de sa concubine, commençait à envisager d'aller voir ailleurs. Il se souvenait avec nostalgie du temps où il était seul, et où il faisait ses machines lui-même, lavant son unique linge.
Quelque temps plus tard, il rencontra lors de l'anniversaire d'un ami une fille plus jeune, qui lui proposa de passer un soir chez elle pour jouer à des jeux de société. Il s'exécuta le lendemain même avec enthousiasme, puis il rentra innocemment chez lui. Dès qu'il passa le pas de la porte, Clio comprit, mais resta silencieuse. Pour une fois, il ne tourmenta pas le gamin. Elle vécut quelques semaines dans l'angoisse qu'il la quitte, mais il n'en fit rien.
Robin, depuis, joue beaucoup aux jeux de société.
Lignes de fuite
coincé entre mon épaule et mon oreille alors que je disputais mon parapluie aux bourrasques, et nous n’avons pas parlé bien longtemps, juste quelques minutes
coincées entre l’arrêt de bus et la porte de mon immeuble. J’avais autre chose à faire de ma soirée.
J’entendais mon grand-père marmonner quelque chose en arrière-plan sonore. Il faisait toujours ça : ce n’était jamais lui qui décrochait, mais il tenait à commenter, pour lui-même, puisque ma grand-mère n’entendait plus très bien et que, bon, à travers le combiné et la distance, moi non plus. Parfois, il la reprenait quand elle disait une trop grosse bêtise
ce qui arrivait de plus en plus souvent.
— tu rentres quand, chérie ? elle a demandé
et mon grand-père de grommeler un peu plus fort derrière. Je pouvais l’imaginer lever les mains dans cette drôle de position où on dirait qu’il prend le ciel à partie, et je ne savais pas si je voulais sourire ou lever les yeux au ciel à mon tour. Peut-être qu’il y avait vraiment une réponse, là-haut, mais au-dessus de ma tête il y avait le tissu rouge tendu entre les frêles baleines du parapluie que le vent malmenait.
— je rentre pour Noël, Mamie
Je lui répète à chaque appel, en fait, et ce depuis mon déménagement deux mois plus tôt. Je sais que ma mère aussi essaie de l’habituer à l’idée que je sois partie, mais rien à faire, ça ne prend pas. Je sais aussi que ce n’est pas de sa faute, qu’elle est vieille, qu’elle oublie des choses, de plus en plus de choses, en fait, et ça me fait peur, alors j’ai tendance à perdre patience. La vérité, c’est plutôt que je n’ai pas envie d’assister à son déclin. Je me rappelle
la première fois
où elle a insisté pendant de longues, très longues minutes, que je connaissais Jérôme, mais si, on était chez lui tous les week-ends quand tu étais petite, tu ne te souviens pas de sa brandade de morue ? et je répétais que c’était ma mère
qu’elle pensait à ma mère là
que j’étais sa petite fille, pas ma mère, pas Anya, je ne suis pas Anya, Mamie, tu m’entends ?
Puis elle a compris. J’ai vu le moment où son expression s’est figée, un instantané prudemment neutre, une statue de cire, son regard vacant fixé dans le vide entre nous, là où ma mère flottait au milieu de la lente déliquescence de sa mémoire. Je me suis demandé si elle s’était rendue compte d’à quel point ça m’avait inquiétée. C’était il y a des années déjà. Avant qu’on se rende compte que ce ne serait pas un incident isolé
— ah oui, Noël...
C’est alors que ça m’a frappée, là, en plein visage, ou non, plutôt dans le ventre, j’ai perdu mon souffle comme si on m’avait frappée au ventre. Et Mamie continuait de parler. J’étais
debout
sous la pluie
J’ai essayé de répondre, de feindre un sourire qu’elle ne verrait même pas, mais peut-être l’entendrait-elle dans ma voix, à la place d’un trémolo que je sentais venir et qui déjà faisait tressauter mon menton. Parce qu’à cet instant
je me suis demandé si elle demandait
parce qu’elle n’était pas sûre de vivre un autre Noël.
Je me souviens de l’avoir pensé. Je me souviens de m’être endormie en pleurant, ce soir-là.
Puis, une semaine plus tard
« ma grand-mère est à l’hôpital »
« merde »
Mara, mon amie d’école, qui résume succinctement la situation.
« depuis quand ?? »
« hier »
Aujourd’hui, Mamie est à l’hôpital. Ou peut-être hier... J’ai reçu un appel de ma mère.
« ils vont voir s’ils peuvent l’opérer demain »
Un emoji câlin
« j’espère que ça va aller »
Un emoji qui croise les doigts
Les messages de Mara, quand elle est à court de mots, ressemblent à des rébus. Elle aime plaisanter que ces hiéroglyphes modernes sont la conséquence logique de sa fascination pour ce grand livre doré sur l’Égypte antique qui a, je n’en doute pas, accompagné bien d’autres enfances.
« bon, j’ai bien plombé l’ambiance »
L’humour, toujours
ne pas s’appesantir
Je renifle, papillonne des yeux vers le plafond, laissant l’ampoule électrique imprimer son image sur ma rétine. J’ai encore les yeux fardés, je n’ai pas envie d’un démaquillage express au goût de sel
Merci bien.
Mes pensées se taisent quand je tapote
« alors, et toi ? »
« comment ça avance, la grande œuvre ? »
Mara remplit son carnet de croquis d’esquisses pour un tableau qu’elle veut faire : une caravelle qui met les voiles pour l’inconnu, type les grandes découvertes et l’arrivée des Européens en Amérique, dis, t’imagines le courage qu’il fallait pour partir droit vers l’horizon, comme ça, en étant à moitié convaincu que le bout du monde est un bord, qu’on pourrait tomber le vide, et que sous les vagues rôdent des monstres, genre même le Léviathan ? mais pourtant,
oui, il ne faut pas lancer Mara sur sa grande œuvre
même si la voile blanche attire l’œil, le deuxième point focal ce sera la femme du capitaine du navire, et elle montera sur la falaise, jour après jour, pour guetter le retour de ceux qui ont offert leur âme aux caprices de la mer. T’imagines, le courage qu’il faut pour s’accrocher ainsi à l’amour ?
« ah, je vois que tu t’es décidée »
elle m’avait parlé de cette nouvelle addition – la femme du capitaine – quelques semaines plus tôt
T’imagines, le courage qu’il faut pour se lever chaque matin, pour s’accrocher à l’espoir qu’aujourd’hui sera plus clément qu’hier ? quand une fois les pieds au sol t’as qu’une seule envie, c’est que le soir arrive, pour pouvoir te recoucher, parce que tout, parce que rien, parce que l’inconscience, c’est mieux que ce poids sur ta poitrine ? Mara, pleurant sur mon épaule
la lune, dehors, et des cartons de pizza vides sur le sol, le plaid entortillé entre nos jambes
juste avant qu’elle n’entame un suivi psychiatrique. Parfois, le mieux qu’on puisse faire, c’est de se dire qu’on réessaiera demain. Qu’on se lèvera. Chaque matin. Tous les matins.
« allez, il faut que j’aille me pieuter »
« on m’a collé une réunion de bonne heure »
Mara répond d’un emoji qui agite la main
« ah, et si tu veux parler de– »
Je ferme l’application.
Et je regarde le mur blanc, celui où je me dis que je mettrai des photos, comme ça je pourrai regarder tous les matins et tous les soirs les visages des proches qu’avant je voyais tous les jours
et ce mur aveugle me rend mon silence.
Demain, je me lèverai, bien sûr. Mais demain, c’est alors qu’ils opéreront Mamie. S’ils décident qu’il y a même un espoir à la faire passer sur le billard.
Je me demande ce que je fais là
— putain mais qu’est-ce que je fais là, je dis tout haut, tandis que
le mur me rend mon regard.
Je ne me voyais pas ainsi – voûtée par-dessus mon écran, baignée dans sa froide lueur blafarde – quand j’étais en train de bavarder avec Mara. Maintenant, sans le tap-tap de mes doigts sur le clavier, sans le bruit blanc de mes pensées qui tournent en rond, maintenues expertement à l’écart de mes émotions par la danse d’un onglet à l’autre, je sens vibrer l’absence entre les quatre murs de mon studio.
Un coup d’œil en bas de l’écran
Je lis « vingt-deux » et je ne prête pas attention aux minutes.
Mes yeux repartent, comme l’icône de DVD quand la télévision se mettait en veille, rebondissant sur les bords alors qu’on attendait, soit que le film reprenne, soit que l’icône tape parfaitement dans le coin
J’attends
avec mes doigts qui tambourinent sur le bord de mon bureau
l’énergie nerveuse frémissant sous ma peau, mes extrémités qui se refroidissent, le sang converge vers mon cœur, je le sens battre jusque dans ma gorge, mon corps semble penser qu’il va falloir que je distance un tigre là dans les moments à venir, et enfin
le site déroule
les horaires de train.
Je scanne la page, je retiens mon souffle, puis j’expire d’un coup, brutalement parce que sinon ça va trembler, je le sens. Je peux encore attraper le dernier train si
je reviens aux minutes en bas à droite
Je
J’attrape mon portable, je le fourre dans mon sac, mes clés, je prie pour n’avoir rien oublié d’important, je sautille pour finir d’enfiler ma chaussure gauche alors que je verrouille la porte de mon studio, ce chez-moi encore vide qu’il va falloir que je peuple de souvenirs. Mais aujourd’hui – ce soir – d’abord, je rentre à la maison
pour un dernier souvenir
peut-être
avec celle qui m’en a déjà tant donné.
Je ne suis pas encore prête à ne plus être une petite fille.
Mes baskets martèlent le bitume, une vibration dans mes jambes, dans ma colonne, dans mes dents, l’air froid qui me fouette le visage joue avec mes cheveux se mêle à mon souffle qui vacille. Je cours dans les rues sombres, le long des façades où la lumière filtre entre les volets, sous l’œil nu des lampadaires, entre les éclats mille fois diffractés de la ville noyée par les pluies de l’après-midi. Je cours et les rares passants se retournent sur mon passage et mes pas résonnent dans la nuit
Je pense que mon corps n’avait pas tout à fait tort, quand il se préparait à distancer un tigre, même si c’est seulement contre la montre que je cours ce soir
ça me fait rire
de penser au tigre
pour une fois que je peux y faire quelque chose, que je peux agir en réponse à ces émotions qui m’étreignent et raccourcissent mon souffle. D’habitude, quand je fuis, je ne bouge pas. Je me cache dans ma chambre. Je ne réponds pas
« il faut qu’on– »
il faut oui, mais non, on ne parlera pas, et par mon silence je te forcerai à me quitter. J’ai posé des lapins, j’ai séché des cours. Un examen, même, une fois. Je n’avais pas assez révisé parce que j’avais déjà du mal à me brosser les dents deux fois par jour à cette époque, enfin, ça c’était l’excuse. Mais là, je commence enfin à m’installer dans ma nouvelle vie, ma vie d’adulte, même si je ne la comprends encore qu’à moitié, évidemment, et là
il faudrait que je comprenne la mort aussi ?
Mais là
je peux courir
Mais ce n’est pas une fuite.
C’est important que ça ne soit pas une fuite.
Je pleure dans l’air humide et froid, mes muscles chauffent et chantent, je hoquette et trébuche et je fais un signe de la main – désolée – au vélo qui a dû piler alors que je coupais à travers la route. Je ne suis plus très sûre de si je pleure, pour tout dire, ou de si je ris, une émotion trop grosse pour ma conscience qui bouillonne hors de mes bronches, ou de si je m’étouffe simplement parce que ça fait longtemps que je n’ai pas couru à toutes jambes comme ça, à en perdre haleine
à m’en rappeler tout mon corps à la fois
et que je suis
vivante
Je monte dans le train et les portes se referment. Je m’y adosse pendant que mes jambes font de leur mieux pour continuer à soutenir mon poids. Elles tremblent. Je tremble. Mes larmes aussi
— Ça va ?
Il a l’air jeune, quelques années de plus que moi, peut-être. Je hoche la tête, bien que je sache que je ne dois pas avoir l’air très convaincante. Je renifle bruyamment, m’essuie les yeux du dos de la main
zut, mon maquillage
c’était ça qui me piquait les yeux, alors.
Je vois l’inconnu regarder dehors, plissant les yeux pour apercevoir le quai malgré le reflet du wagon en surimpression sur la vitre, parce qu’ici la lumière est vive et que dehors il fait noir. Puis il me jette à nouveau ce regard vaguement inquiet
Je me demande s’il se demande
si je fuis quelque chose dehors, ou quelqu’un, peut-être ?
Je me demande s’il pense pouvoir me protéger, le cas échéant. S’il essaierait. Cette sollicitude que je plaque sur cet inconnu me touche. C’est pour ça qu’il faut s’ouvrir aux autres, je pense. Puis je réprime l’envie de lever les yeux au ciel. Quelle belle platitude
demain, dans une heure même, il m’aura oubliée
J’espère bien, d’ailleurs. Je dois avoir l’air un peu pathétique.
— C’est bon, je dis, et il hoche la tête, et je hoche la tête, et puis je souris un peu par réflexe, et je ris même un peu
— Je vais... il dit, puis il fait un geste vague vers le wagon, une grimace d’excuse, et
je crois que je hoche la tête encore une fois. Parce que je ne sais pas quoi dire d’autre. Je pense aux emojis de Mara. Une fois assise, je lui enverrai un message. Maintenant, je veux parler
Le train siffle.
Les portes se verrouillent. On part. Lentement. Puis de moins en moins lentement. Les paumes contre la vitre, fraîche, un halo de buée qui se forme autour de ma peau, je regarde la ville s’éloigner. Bientôt, je pourrais dire que la maison de mes parents se rapproche.
Le train accélère. Le sifflement du vent, les battements sourds des roues contre les rails. Régulier. Ça vibre dans mes os un peu comme ma course folle à travers la ville
Mais ce n’est pas une fuite.
Je ne veux pas pleurer ma grand-mère
évidemment
mais je n’ai pas exactement le choix, n’est-ce pas ?
comme quand mon grand-oncle se plaint, c’est pas beau de vieillir, sauf que l’alternative c’est de mourir, est-ce que c’est beau de mourir ?
alors je pleurerai
puisqu’il le faut bien. Seulement
je ne veux pas pleurer ma grand-mère, la mère de ma mère, en face d’un mur aveugle, sur un canapé qui n’a pas encore eu le temps de prendre l’empreinte de mes fesses, dans un studio qui n’a pas encore connu ceux que j’aime. Si je dois l’apprendre, que ce ne soit pas en différé. Je préférerai comprendre sans un mot
une main sur mon épaule, une inspiration qui tremble
tu sais, Mamie...
je préférerai voir l’expression qui se décompose – celle de ma mère, je suppose, j’imagine que c’est elle que l’hôpital appellerait pour lui annoncer qu’elle n’est plus la fille de personne ? Je ne veux pas être le second coup de fil. Alors
je vais au devant de
la tristesse
J’affronterai les au revoir.
La Nuit des Eclats
Je n’ai jamais aimé les matins. Ils ont toujours eu pour moi quelque chose de trop brutal, comme si la lumière se levait uniquement pour étaler au grand jour ce que j’aurais préféré laisser enseveli dans l’ombre. Ce matin-là, pourtant, j’avais accueilli la première lueur de l'aube avec un étrange soulagement. La nuit avait été interminable, peuplée de rêves confus et oppressants, traversée par des silhouettes mouvantes dans des lieux que je ne connaissais que trop bien. Je m’étais réveillée le souffle court, la peau moite, avec cette sensation épuisante d’avoir couru pendant des heures sans jamais trouver de sortie.
Lorsque je suis arrivée devant le portail du lycée, la sonnerie avait déjà retenti. Mila m’attendait, adossée au grillage rouillé, les mains enfoncées dans les poches de son grand manteau sombre, le regard tourné vers le ciel gris. Elle avait cette façon bien à elle de regarder les nuages, comme si elle y cherchait une réponse invisible ou une prédiction muette. Quand son regard a croisé le mien, ses lèvres se sont étirées en un sourire léger, presque timide, une invitation silencieuse à me détendre. Je lui ai rendu son sourire tant bien que mal, mais je savais qu'elle n'était pas dupe. Elle remarque toujours tout, même ce que j'essaie désespérément de cacher.
— Ça va ? m’a-t-elle demandé à brûle-pourpoint, son regard scrutant le contour de mes yeux cernés.
J’ai hoché la tête doucement, mentant par omission. Je n’avais pas la force de parler. Je n’avais pas le courage d’expliquer pourquoi j’avais si mal dormi, ni pourquoi cette sensation étouffante au creux de la poitrine ce poids lourd et froid refusait de se dissiper. Mila n’a pas insisté. Elle ne le faisait jamais. C’est sans doute ce que j’aimais le plus chez elle : sa capacité rare et précieuse à comprendre le silence, à me laisser respirer sans m'assaillir de questions inutiles.
Nous avons traversé la cour ensemble. Autour de nous, le bruit était assourdissant : les autres élèves riaient, se bousculaient, racontaient leurs anecdotes de la veille avec un enthousiasme tapageur. Je me suis sentie tragiquement étrangère à toute cette agitation. C’était comme si je marchais dans un décor de théâtre cartonné, une réalité superficielle qui n’était plus la mienne. Sentant mon malaise, Mila a effleuré mon bras, un geste discret, presque imperceptible pour les autres, mais extrêmement lourd de sens pour moi. Je me suis accrochée à ce contact fugace comme un naufragé s'accroche à une bouée dans la tempête.
En classe, je me suis installée à la table habituelle, juste à côté d’elle. J’ai sorti ma trousse et mes affaires, mais je n’ai jamais ouvert mon cahier. Pendant que le professeur alignait des équations au tableau d'une voix monotone, mon regard restait rivé sur la fenêtre, observant le balancement rythmé des arbres et les feuilles mortes emportées par les rafales de vent. Mon esprit, lui, était resté bloqué au jour précédent. À ce message laconique reçu tard dans la soirée. À ce nom gravé sur mon écran lumineux, comme une menace implicite : Léo.
Je serais incapable de dire avec précision quand j’avais commencé à avoir peur de lui. Peut-être que cette appréhension avait toujours été là, tapie en arrière-plan, grandissant lentement comme une ombre portée à mesure que le soleil décline. Léo n’avait jamais été physiquement violent avec moi. Il n’avait jamais levé la hand.
Mais il possédait cette manière terrifiante de me regarder parfois, un regard lourd et insistant, comme s’il devinait en moi des secrets que j'ignorais moi-même, quelque chose d'intime qu'il voulait désespérément s'approprier.
Son message d'hier soir tenait en trois mots : « On peut parler ? »
Je n’y avais pas répondu. J’avais éteint mon téléphone, espérant naïvement que le silence suffirait à repousser l'échéance.
À midi, le bruit de la cantine me paraissait insupportable. Lorsque Mila m’a proposé d’aller manger, j’ai prétexté un devoir de dernière minute à terminer. Elle m’a fixée pendant un long moment, les sourcils légèrement froncés, cherchant à déchiffrer la vérité derrière mes prétextes boiteux. J’ai détourné les yeux, incapable de soutenir son regard affûté.
L'après-midi n'était qu'une suite d'heures suffocantes. Avant même la fin du dernier cours, je n'en pouvais plus. La tension accumulée dans mes muscles créait une agitation insoutenable, une urgence viscérale qui me poussait à fuir, à sortir de cet enfermement pour respirer un air différent. J'ai ramassé mes affaires et je suis sortie du lycée en douce.
Au lieu de rentrer chez moi, j'ai bifurqué vers les ruelles pavées du vieux centre, puis vers les chemins de terre qui bordaient les champs. Le vent d'automne était mordant, cinglant mes joues, mais cette douleur vive me faisait du bien ; elle me rappelait que j'étais vivante. Je marchais à grands pas, le souffle court, sans but précis, simplement poussée par le besoin d'épuiser mon corps pour faire taire mon esprit.
À mon poignet gauche, je sentais la présence rassurante du bracelet que Mila m’avait offert deux ans auparavant. Un petit bijou en argent, extrêmement simple, une fine chaîne agrémentée d'une perle discrète. Il possédait une valeur sentimentale inestimable que je ne lui avais jamais totalement avouée. Mila me l’avait donné un après-midi sombre où je m'étais effondrée, en pleurs, cachée dans les toilettes du lycée.
Elle s'était assise à même le sol à mes côtés, m'avait tendu ce bracelet et m'avait dit avec une douceur inébranlable :
« Garde-le. Comme ça, même quand je serai loin, tu sauras que je suis là. » Depuis ce jour, je ne l’avais plus jamais retiré.
Je marchais depuis une bonne demi-heure quand mon téléphone a vibré dans la poche de mon manteau. J'ai hésité avant de le sortir.
L'écran s'est allumé : « Je suis près de la vieille grange. Viens. S’il te plaît. »
Je me suis arrêtée net au milieu du sentier. Le vent balayait les hautes herbes dans un chuintement sinistre. J’ai levé les yeux vers l'horizon : la structure délabrée de la vieille grange se découpait en ombre chinoise à quelques centaines de mètres.
Tout mon instinct me criait de faire demi-tour, de courir en sens inverse, de me réfugier chez moi. Je savais pertinemment que rien de bon ne pouvait sortir de cette rencontre. Et pourtant, comme attirée par une force invisible et destructrice, je me suis mise en route. Était-ce par curiosité ? Par culpabilité ? Par peur de ce qu'il ferait si je refusais encore ? Ou peut-être, tout simplement, parce que je voulais en finir une bonne fois pour toutes et comprendre ce qu'il me voulait.
Lorsque je suis arrivée au pied du bâtiment en bois décatie, la porte massive était entrebâillée. De l'intérieur s'échappait un léger frottement, un souffle court, un murmure indistinct. J’ai posé ma main tremblante sur le bois humide et rugueux. J’ai poussé doucement.
Et à cet instant précis, tout mon univers a basculé.
II. L’agression
Les premières secondes sont floues, brisées comme des miroirs tombés sur la pierre. Je me souviens de la lumière de la lune, pâle et glaciale, qui s'infiltrait par les nombreuses fentes du toit délabré. Je me souviens de cette odeur prenante de poussière ancienne, de paille pourrie et de bois humide. Et je me souviens de Léo, debout au centre de la pièce, les épaules tendues à l'extrême, le visage à demi plongé dans la pénombre.
— Tu es venue, a-t-il murmuré.
Sa voix était étrange, presque dénaturée. Elle n'était pas agressive, mais elle n'avait rien de doux non plus. C'était une voix rauque, qui tremblait légèrement sur les syllabes, comme s’il luttait contre une émotion prête à le submerger.
Je suis restée pétrifiée contre le cadre de la porte, prête à bondir en arrière au moindre signal. Je n’ai pas fait un pas de plus. Je n’ai pas sorti un mot.
— Je voulais juste qu'on parle, a-t-il ajouté en essayant d'adoucir le ton.
Il a fait un pas lourd dans ma direction. Réflexe immédiat : j’ai reculé d’un cran vers l'extérieur. Il s’est arrêté net, foudroyé par mon rejet. Il a passé une hand nerveuse sur son visage, et c'est là que j'ai remarqué une tache sombre sur sa paume : une coupure fine mais profonde qui saignait doucement.
— Je ne voulais pas te faire peur, Anaïs...
Les mots se bloquaient dans ma gorge. Pourquoi étions-nous là ? Qu’attendait-il de moi ? L'atmosphère était saturée d'une électricité dangereuse.
— Tu m’évites, a-t-il lâché, la voix trahissant une rancœur recuite. Ça fait des semaines que tu me fuis.
J’ai serré les dents jusqu'à m'en faire mal. Je refusais d'entrer dans ce jeu. Je n’avais aucune envie de me justifier, aucune envie de lui expliquer que ce n’était pas une punition contre lui, mais que j’avais changé, que je m’éloignais de tout le monde, que je ne savais plus moi-même qui j'étais devenue.
— Je voulais juste comprendre ce qui se passe ! a-t-il haussé le ton en faisant un autre pas décisif.
Instinctivement, j'ai bougé vers la sortie, mais il a été plus rapide. Il a tendu la main pour me retenir. Dans un mouvement de panique, je l’ai repoussé de toutes mes forces. Pris de court, il a perdu l’équilibre sur le sol inégal. Pour ne pas tomber, son bras a jailli et il a agrippé violemment le mien. La douleur a fusé dans ma chair.
J’ai tenté de me dégager en me tordant, mais cette résistance n'a fait qu'attiser sa colère. Il a resserré sa prise, son visage s'approchant dangereusement du mien.
— Arrête ! j'ai hurlé, la voix brisée par la terreur. Lâche-moi !
Il n’a pas lâché.
Je refuse de décortiquer minute par minute ce qui s'est déroulé dans les ténèbres de cette grange. Je refuse de poser des mots précis sur ces gestes désordonnés, sur cette violence qui, bien que non planifiée, était bel et bien là, brute, incontrôlable, étouffante.
Je me souviens de la pression d’acier de ses doigts sur mon poignet, de sa respiration rapide contre ma joue, et de sa voix décalée, monstrueuse de paradoxe, qui répétait en boucle : « Je ne veux pas te faire mal, je t'assure, je ne veux pas te faire mal », alors même qu’il me meurtrissait la peau.
J’ai débattu frénétiquement, j'ai crié de toutes mes forces jusqu'à m'en déchirer les poumons. Dans la mêlée, un craquement métallique imperceptible s'est fait entendre : la chaîne de mon bracelet en argent venait de céder sous la tension, tombant silencieusement dans la poussière.
Mais le souvenir le plus douloureux, celui qui reste gravé au fer rouge dans ma mémoire, c'est le moment précis où mes yeux ont quitté le visage de Léo pour regarder vers l'entrée.
Mila était là.
Elle se tenait immobile dans l’embrasure de la porte, découpée par la lumière de la lune, les mains crispées sur son manteau, les yeux immenses d'horreur. Elle m’a regardée. Son regard a glissé sur les mains de Léo cramponnées à mon corps.
En une fraction de seconde, elle a tout compris.
Puis, sans émettre un seul son, elle a fait demi-tour et s'est enfuie dans la nuit.
Je ne sais pas combien de temps j’ai mis pour émerger de ce cauchemar. Je ne sais pas quelle force d'énergie pure m’a permis de donner un coup de coude désespéré, de me défaire de l'emprise de Léo surpris, et de franchir le seuil de la grange. Je me souviens seulement de la course folle à travers les champs, du froid cuisant qui me déchirait la gorge, de mes mains qui tremblaient de convulsion et de mon souffle heurté qui crevait le silence de la campagne.
Quand je suis enfin arrivée chez moi, j’ai refermé la porte d'entrée d'un coup sec et j'ai tourné le verrou à deux reprises. Je me suis effondrée sur le carrelage froid du couloir. Là, dans la pénombre, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J'ai pleuré longuement, convulsivement, jusqu'à ce que mes yeux me brûlent et que ma gorge soit trop sèche pour produire le moindre sanglot.
C'est alors que j'ai levé la main. Le bracelet n’était plus à mon poignet.
III. La nuit des éclats
Je n’ai pas pris la peine d’allumer la lumière en montant dans ma chambre. Je suis restée prostrée dans l'obscurité, le dos appuyé contre le lit, les genoux ramenés contre ma poitrine et mes bras serrés autour de mes jambes pour m'empêcher de trembler. Chaque muscle de mon corps me faisait souffrir. Je sentais la douleur cuisante aux endroits où Léo m'avait attrapée, mais cette douleur physique n'était rien comparée à la terreur pure qui restait bloquée comme une lame dans ma gorge.
Mes pensées tournaient en boucle autour d'une seule image : Mila. Son regard dévasté dans l'encadrement de la porte. Sa fuite précipitée dans le noir. Allait-elle parler ? Allait-elle me laisser sombrer seule avec cette horreur ? Pourquoi était-elle partie sans m'aider ? Irait-elle demander des comptes à Léo ?
Dans un engourdissement douloureux, je me suis redressée et j'ai approché mon poignet gauche de mon visage. À la faible lueur des réverbères de la rue qui traversait mes volets, la peau apparaissait rouge, profondément marquée par des hématomes naissants. Le bracelet arraché avait laissé une strie fine, une empreinte presque invisible pour les autres, mais qui me brûlait la chair comme une marque au fer rouge.
Je me suis traînée jusqu’à la fenêtre.
Dehors, la nuit était d'un noir d'encre, balayée par un vent glacé. La petite ville dormait, paisible et indifférente. Où était Léo à cet instant ? Était-il rentré chez lui, rongé par la peur ou la colère ? Et Mila ? Était-elle dans sa chambre, traquée par les mêmes fantômes que moi ?
Je me suis assise sur le bord de mon lit. J’ai fermé les yeux, m'efforçant de prendre des respirations lentes pour calmer le battement désordonné de mon cœur. Il fallait que je réfléchisse. Il fallait que je comprenne les pièces du puzzle qui s'imposaient à moi.
Une certitude s'imposait avec une clarté effrayante : je devais parler. Je devais passer la porte de la gendarmerie et raconter l'agression, montrer les marques sur mes bras, faire consigner la vérité. Mais cette certitude se heurtait aussitôt à un mur d'une cruauté inouïe.
Si j'allais raconter ce qui s'était passé, si le processus judiciaire se déclenchait, je savais ce que cela impliquerait pour Mila.
Léo était son demi-frère. Leur équilibre familial, déjà si précaire et fragile, volerait en éclats instantanément. Sa mère, affaiblie par la maladie et vivant dans l'illusion d'une famille sans histoire, ne supporterait pas le choc d'un tel scandale. Révéler la vérité, c'était condamner le monde de Mila à la destruction.
Le dilemme me déchirait le cœur :
Si je parlais, je détruisais la vie de Mila et je la perdais à jamais.
Si je me taisais pour la protéger, c'est moi-même que je finissais par perdre dans le mensonge et la honte.
Je me suis redressée, prise d'un vertige. L'incertitude m'étouffait. Ne pouvant plus supporter les quatre murs de ma chambre qui semblaient se refermer sur moi, j’ai attrapé mon manteau, glissé mon téléphone portable dans ma poche et je suis descendue sans bruit. Je suis sortie dans la nuit.
Le vent glacial m'a fouetté le visage dès le seuil franchi. Je me suis mise à marcher d'un pas rapide, presque frénétique. Je ne réfléchissais plus, je ne pesais plus les conséquences. Je voulais juste avancer, me vider la tête, sentir l'air froid remplir mes poumons asphyxiés. Je voulais trouver la force de trancher.
Après quinze minutes d'une marche aveugle, mes pas m'ont menée sur la place centrale de la ville. Au loin, une enseigne brillait d'une lumière blanche et crue : le poste de gendarmerie. Cette clarté artificielle éclairait le trottoir mouillé d'un éclat presque clinique.
Je m'étais arrêtée au milieu de la place, immobile face à l'édifice. J'ai fixé la lourde porte vitrée pendant de longues secondes. Puis, ravalant ma peur, je m'avance.
J'ai poussé la porte.
IV. Le choix
L'intérieur du poste était plongé dans un calme olympien, baigné par l'odeur caractéristique du papier imprimé et du café réchauffé. Derrière un large bureau en bois mélaminé, un gendarme d'âge mûr écrivait sur un clavier. Au bruit du battant, il a levé les yeux, surpris de voir une adolescente débarquer à une heure si tardive, le visage défait et les cheveux désordonnés par le vent.
Il a ouvert la bouche pour me demander ce que je faisais là, mais aucun son ne m'est parvenu. Mon attention venait d'être complètement captée par une autre présence dans la pièce.
Mila était là.
Elle se tenait debout devant le comptoir, les poings tellement serrés que ses articulations en étaient devenues blanches. Son visage, habituellement si doux, était d'une pâleur spectaculaire. Et elle parlait. D'une voix tremblante mais fermement articulée, elle racontait. Elle racontait la grange désaffectée. Elle racontait le comportement de Léo. Elle racontait ce qu'elle avait vu de ses propres yeux.
Au tintement de la porte, elle s'est retournée. Nos regards se sont croisés, verrouillés l'un dans l'autre. Le temps semblait s'être suspendu dans la pièce.
Je suis restée clouée sur place, incapable du moindre mouvement.
Le gendarme a quitté son écran des yeux, balayait du regard la scène, puis s'est tourné vers moi avec une attention redoublée :
— Vous êtes Anaïs ? a-t-il demandé d'un ton posé.
J’ai hoché la tête mécaniquement, la gorge trop nouée pour émettre une syllabe.
— Votre amie vient de nous faire une déclaration très grave concernant un incident ce soir. Est-ce que vous confirmez ce qu'elle vient de raconter ?
Les secondes qui ont suivi ont paru durer une éternité. Mila ne quittait pas mes yeux. Ses joues étaient sillonnées de larmes silencieuses. Dans ce regard, il n'y avait ni regret ni hésitation. Elle avait tranché avant moi. Elle avait fait le choix le plus effroyable et le plus courageux qui soit : elle avait choisi la vérité plutôt que le confort du silence. Elle avait choisi de me protéger, quitte à sacrifier la paix de sa propre famille et à en porter les débris pour le reste de ses jours.
Une vague d'une émotion indescriptible m'a traversée. Le poids qui m'écrasait la poitrine depuis des heures s'est légèrement fissuré, laissant place à une force nouvelle.
Je me suis avancée vers le bureau, pas à pas.
J’ai relevé la tête, j'ai ancré mon regard dans celui de Mila, et j’ai ouvert la bouche.
Et, pour la première fois de la nuit, j’ai parlé.
"A un rêve de toi"
En tant que “jolie carnet bleu”, sachez que j’ai eu l’honneur d’être choisit pour décrire les rencontres rêveuses d’une jeune femme qui était assez peu ouverte à la fantaisie mais qui a vécu des choses étonnantes.
Habituellement, ses rêves ressemblaient d’avantages à :
“ - On ne mange pas de glace dans les toboggans !
Elle cri en uniforme de corsaire blanc, en fonçant sur un homme aux dents en or accompagné de deux nanas sous plastiques - bikini. Ainsi, débute une course poursuite sur le bateau de croisière. ”
Vous voyez ? Des rêves bizarres mais qui lui permettaient de faire tout l’exercice dont elle avait besoin.
L’étudiante en architecture était assez terre à terre. Autant vous dire qu’elle ne croyait pas à une potentielle signification de rêve ou de l’influence de votre signe astrologique sur votre personnalité, ni même à votre placement lunaire.
Néanmoins, elle dû revoir son avis sur le sujet car ses rêves lui ont fait vivre une aventure étrange.
Aveline Almet sirotait une infusion citronnée en se laissant bercer par le son des cigales. Elle était assise sur les marches de la maison de famille, seule.
Elle était rester pour les deux semaines avant la rentré, sa tante préféré était également présente pour terminer le premier jet de son cinquième livre.
Sa tante écrivait des histoires depuis qu’elle avait apprit écrire, Aveline aurait aimé avoir ce don, car pour elle manier les mots avec tant d’aisance, était un don. Un miracle de manier l’esprit et de création.
Elle aussi créait mais d’une tout autre manière.
Elle se demandait si un jour les maquettes qu’elle réalisait prendrait forme et pied de pierre, si un jour, elle laisserait une empreinte sur terre car sa tante serait encore lu dans des siècles, étudier peut-être.
On chercherait à trouver ses moindres pensées derrière ses mots, ses intentions, et le reflet de son âme par son invention. En aurait-il autant à dire au sujet d’Aveline ?
Elle épousseta son bas de pyjama, et rentra dans la demeure qui avait abrité plus de génération qu’elle n’en avait connu, pour sûr ce lieu reflétait bien chaque âme qui y était passée, notamment sur le mur de l'entrée. Un mur, un unique pan de mur où depuis Archibald Almet, l’arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grand-père d’Aveline, tous les membres de la famille inscrivaient leurs noms.
Elle monta dans sa chambre, ferma sa fenêtre et se jeta dans le lit douillet où elle finit par s’assoupir.
Elle émergea dans une sorte de forteresse.
Le sol était inégale, les murs étaient en pierre froide et grossière, elle aurait pu se couper en passant sa main dessus.
Les fenêtres ressemblaient à des meurtrières légèrement plus grandes, comme au Moyen-Age.
Elle passa sa tête par l'orifice du corps de pierre et ne distingua que du bleu à perte de vue.
Ainsi qu’une mer de nuage cotonneux.
Elle poussa un soupir, visitant le rêve comme chaque nuit, consciente sans trop l’être.
Aveline découvrit qu’elle tenait un panier à linge, rempli de serviette blanche. Elle descendait une pente et croisa d’autre femme de chambre en chemin, elles marchaient sans se voir dans la forteresse en plein ciel.
Le chemin finit par déboucher sur un espace “sauna”, car des voluptés de fumée s'infiltraient sous les portes, en y ajoutant les gens en serviette.
Il y avait des personnes plus grands qu’elle, aux caractéristiques étranges, qui ne la voyaient pas.
Sauf lui, il avait les cheveux long, violet, il était d’une beauté à se damner.
Les autres Dieu, car c’est cela que son inconscient traduit, le vénérait.
Il lui sembla qu’elle était entrée dans un espace où la cour du Roi Divin prenait du bon temps.
Il s’approcha de la jeune femme, lui lança un regard et partit vers l’espace de rangement. Elle le suivit mécaniquement. Là, sans prévenir, il l’embrassa à peine la porte fût-elle fermée.
- Vous avez été si longue à revenir.
Le rêve se jouait devant ses yeux mais son cœur battait réellement fort pour cet inconnu imaginaire.
Leur étreinte passée, ils sortirent de l’espace privé pour retrouver la cour hilare.
- Ce n’est qu’un servante.
- Elle ne peut être à la hauteur.
Les moqueries à son égard fusèrent.
Le divin s’écarta et partit loin, la mine triste.
Lorsqu'elle émergea de son sommeil, elle se sentait étrange. Comme si elle venait de courir un marathon, dans son ventre des papillons flottaient.
Ce rêve lui avait semblé si réel, si….
Elle ressassait son rêve, quand elle se rendit compte qu’elle n’arrivait pas à se souvenir du visage de l'inconnu, comme s’il était flou, pourtant elle l’avait vue clairement dans son rêve, il avait dans les yeux ce quelque chose de… Conscient.
Elle se leva, refit son lit et se dit le mieux était d’oublier, de se débarbouiller le visage.
Elle passa sa journée à la piscine, commanda une pizza avec sa tante qui s’était enfin accorder une petite pause. Aveline avait vainement essayé d'oublier le manque ressentie au réveille après avoir quitté l'homme.
Assise sur le canapé, la télé en marche, le fromage fondant, Aveline se risqua à aborder le sujet auprès de sa tante.
- Il t’es déjà arrivé de faire un rêve étrange ?
- Comment ? Précise ta pensée.
Avalant une bouché, s’essuyant la bouche, elle continua.
- Je sais pas, comme si c’était réel ?
- Parfois, pourquoi cette question ?
Par peur de paraître suspicieuse, elle se tut en mimant une vague de la main pour chasser le sujet et plus tard dans la soirée, bien après sa tante, elle partie se coucher.
- La princesse est en fuite !
Elle était dans un joli village qui ressemblait à la célèbre photo de la ville d’Italie qui été sur son fond écran d’ordinateur.
Les rues pavés, les maisons basses et coloré.
Les armures des soldats clinquant et elle courait.
Aveline courait en robe rose, les pieds nus, car ses chaussures auraient été un frein.
Elle se stoppa net contre un mur et les soldats la doublèrent sans la voir.
Elle poussa un soupir de soulagement.
Puis une main se plaque sur la sienne et elle le vit.
elle le vit ! Le même homme que dans l’autre rêve, il n'avait pas le même physique, ses cheveux étaient courts et blond, ses yeux verts, plus petit aussi.
Il la conduisit jusqu'à une sorte de péniche, un petit bateau flottant qui était aussi une sorte de maisonnette, une vieille dame a chat était dedans, près de la fenêtre, leur souriant avec bienveillance.
Il lui prit la main, la câlina, puis cacha Aveline, le temps que deux soldats passent.
Ensemble au bord du bateau, les pieds au-dessus de l’eau.
Pas un mot ne fut échangé. Ils étaient si bien, assit ensemble.
Un sentiment de quiétude l'envahit.
Puis une petite fille, une blonde, sortie de la maison, se frottant les yeux.
Elle lui sourit et la prit dans ses bras dans un élan maternel.
Elles jouaient un peu sous le regard aimant du jeune homme.
Elle remarqua que son pantalon était un peu court, puis il confia l’enfant à la dame âgée et ils se mirent à marcher dans les rues pavé inégales, sans doute la raccompagnait-il ?
Des gardes les aperçurent et coururent sur eux en donnant l’alerte, ainsi elle était la princesse.
Elle se mit à courir avec lui quand il lâcha sa main et s’arrêta, la laissant courir seule vers un endroit inconnu.
Elle se réveilla, avec la même sensation que la veille.
Et cette fois, elle savait que c’était le même homme, il y avait un quelque chose dans ses yeux qui n'appartenait qu’à lui. Mais était -ce possible ?
Non, l’idée même de formuler sa pensée lui semblait absurde.
Aveline s’y risqua tout de même, pouvons-nous partager un rêve ? Comme une sorte de connexion inconsciente ? Mais pourquoi ? Et surtout comment ?
L’esprit embrouillé, elle décida d’aller en ville.
Aveline réussit à convaincre sa tante de l’accompagné, peut-être la promesse d’un brownie aida.
M’enfin, passant devant une librairie, Aveline se dit qu’un carnet pourra lui être utile.
Elle était du genre de fille qui s’achetait des tonnes de carnets sans jamais les remplir car elle avait peur de ne pas en faire le bon usage.
Ainsi, chez elle, reposait un cimetière de vierge carnet magnifique. Elle prit tout de même un carnet de taille moyenne et l’examina, il était joli, bleu et doré.
La veille, avant de monté au lit, sa tante lui avait dit une sage parole :
“ Quand quelque chose me tracasse, j’écris, tu devrais essayer”.
Peut-être Aveline aurait dû rebondir sur le fait que sa tante écrivait constamment, ce qui était sans doute un poile inquiétant.
Cela étant, elle le paya et su que ce soir-là, elle y apposera son écriture.
Le soir même, elle s'endormit avant d’avoir pu inscrire le titre du carnet.
La jeune femme reprit conscience dans une sorte de grand marché couvert, bruyant et bondé de monde.
Sa salade n’était pas fraîche et elle était épuisée.
Ce rêve-ci, ne semblait pas bien différent des autres, elle comprit qu’elle aidait une amie, toute deux accompagnées d’une femme en robe stricte et au chignon si serré qu’Aveline en eu une migraine rien qu’en le regardant. Comme si la dame avait voulu se lifté le visage à coup d’épingle à cheveux.
Sans prévenir, un sentiment d’urgence la commanda. Elle ne comprit pas la raison de l'empressement qu’elle ressentie, comme si son cœur allait exploser, une douleur vive, et qui l’empêcha de poser son regard fixement sur quelque chose.
Aveline fila à travers la foule, elle savait que son devoir était de rester sagement et d’aider son amie mais elle devait le rejoindre.
Elle reconnut, sans même qu’il ne soit encore là, que c’était de lui qu’il s’agissait.
Elle courut hors du bâtiment, l’air frais lui caressa le visage et lui souffla la direction. Ainsi, elle se dirigea directement vers un bâtiment non loin, en pierre blanche et sévère.
La grande porte en bois marron austère la nargua par sa hauteur, malgré son poids, Aveline la poussa sans peine.
Elle suivait son rêve tel le manuscrit mais son esprit était plus conscient que dans ses rêves hilarants ou “normaux”.
S’engouffrant dans un hall sombre et froid, elle reconnut une sorte d’école privé de garçon, du moins, son âme le ressentait comme était un vérité.
Le hall était assez restreint, tout droit une autre porte grande ouverte dégageait la vue sur un espace extérieur où des jeunes hommes se combattaient à l’épée sous le regard d’un professeur.
Sur la droite, une autre porte verrouillée, et un escalier le long de ce même mur, qui montait en tournant ; Sur la gauche une arche, pas de porte.
Ce devait être le réfectoire, non, c’était le réfectoire.
Il y avait deux grandes tables alignées en parallèle.
Ce qui lui rappela son cours de géométrie du lycée, sa professeure avait affirmé que deux droites parallèles ne pourrait jamais se toucher ; Aveline y voyait maintenant une triste ironie, comme deux destins liés qui ne devrait être ensemble.
Elle prit une profonde inspiration et monta l’escalier du hall qui débouchait sur un palier de deux portes.
Séparé par d'interminables présentoirs où trônaient des bustes d’homme important et barbant.
Etrangement, elle savait que la première salle était dédier aux réunions avec sa table immense et ronde - ovale- et que la seconde pièce était le bureau du directeur.
Puis, une troisième porte discrète se distingua, elle l’enfonça et s’y engouffra.
Une petite pièce éclairée d’un unique vitrail rond au-dessus d’elle. Pour meubler une table de chaque côté de la porte avec vase vide, un tapis circulaire et deux fauteuils en cuir, une bibliothèque peu fournis et un bureau.
La porte s’ouvrit brusquement derrière elle, elle eut peur puis se retourna.
Il l’enlaça avec fougue, sans un mot.
Aveline ne réfléchis pas et le prit dans ses bras;
Elle constata qu’il pleurait, un noble chevaliers qui fondait en larme dans ses bras.
Il l’embrassa comme si sa vie en dépendait, s'agrippant à elle comme à un phare en pleine tempête.
Elle avait le cœur serré par ce spectacle. Sans savoir pourquoi, elle comprenait.
En silence, ils redescendirent les escaliers, lui devant.
Deux de ses camarades le réceptionnèrent entre le réfectoire et la cour prenant un chemin opposé à celui d’Aveline qui s’en retournait à sa salade molle.
L’après -midi venait de débuter quand Aveline sortit de son monde. Elle avait ressassé ce rêve en boucle.
Trop de questions tournaient dans sa tête.
Elle les avait toutes inscrites en même temps que ses rêves dans le joli carnet bleu.
Pourquoi elle le reconnaissait alors qu’il n'était jamais le même ?
Qui était-il ? Car malgré la folie de son raisonnement, elle croyait qu’il pouvait tout à fait être réel.
Elle comprit aussi que chaque fois, le destin les séparaient comme si leur amour ne pouvait éclore, comme si quelqu'un l'arrachait après avoir laisser la graine germer, les racines s'enfoncés, pour que la douleur ne soit que plus forte.
Elle passa sa journée à le décrire, même si les traits de son visage étaient flous, elle se maudit de ne pas avoir payé l’abonnement aux images non censurées dans sa mémoire…
En parlant de mémoire, elle avait toujours ce sentiment que ces rêves lui appartenaient plus intimement que comme simples rêves.
Elle chercha si la communication entre deux personne par le biais d’un rêve pouvait se faire mais d’après internet, jamais cela n’avait fait l’objet de questionnement, ce qu’elle trouvait fort regrettable et si elle avait pu noter sur un site les domaines sur lesquels les humains expérimentent et se questionnent, elle aurait mis :
“Parfois utile, parfois dangereux mais restreint. On n'explore pas suffisamment ce qu’on ne peut pas voir. “ - Une Étoile
(même si, en y associant la valeur d’achat d’une étoile, s'était donné trop de crédit car oui, on peut acheter des étoile sur internet mais pas trouvé de relation entre des rêves passerelle qui exercerait un rôle de face-time).
- Tante Mély, tu pense qu’on peux communiquer via un rêve ?
- Peut-être que l’on souhaite te faire passer un message ? Tu sais parfois nos rêves traduisent nos peurs, nos joies, nos attentes.
Aveline réfléchis.
- Une rêve peut-il nous préparer à quelque chose qui va se produire sans que l’on le sache ?
- Ah ma petite Aveline, on sait bien peu de chose sur le tissu des rêves, mais peut-être est-ce un avertissement ? Ou une traduction d’une envie que tu refoules ? Petite, je rêvais tout le temps que je portais des chaussettes dans la neige. Ne vas pas me demander pourquoi, je ne sais pas, et bien, un jour j’ai décidé de le faire, et la nuit d’avant, j’ai rêvé que j'étais malade.
Le lendemain, les pieds dégoulinant sur le perron, grand-père m’a sermonné. Après je me suis rendu compte que mes orteils étaient gelés.
- Et donc ? Demanda Aveline.
- J’ai été bien malade et comme peine j’ai eu le droit à un bouillon infecte.
Elles rirent et partir chacune vers sa chambre.
En secret, Aveline avait très envie de le retrouver cette nuit encore, et elle avait la sensation qu’encore une fois, il viendrait à elle.
Sa vue s’adapta sur un hall de gare assez petit.
Une dizaine de personnes étaient présentes, valise en main.
Elle en avait aussi une.
Les gens attendaient, et elle constata en promenant son regard, que le guichet était fermé. Il y avait une large porte menant hors de la gare et une autre en parallèle menant au quai. Deux fenêtres de chaque côté des portes.
Elle observa un peu tout le monde sans s’attarder.
Puis un jeune homme entra, il était d’un roux clair, des lunettes sur le nez. Il n’avait pas de valise.
Il l’a regarda et elle le reconnut.
Il en fut un peu surpris puis il partit dans un coin, les mains dans les poches et la mine curieuse.
Puis une détonation retentit, un homme, grand et brun, apparut dans l’encadrement de la porte du quai.
Il montra son arme et réclama que tous se mirent à terre.
Il ordonna la fermeture des volets. Ainsi, peu de lumière filtrait.
Le jeune homme des rêves d'Aveline alla à sa rencontre en lançant des œillades discrètes à la jeune femme.
Il semblait se rétracter, puis se résigna face à son complice.
Le rêve passait et les gens étaient de moins en moins nombreux dans la gare, jusqu'à ce qu’il n’y ait plus que le duo et elle.
Elle avait fini par comprendre qu’elle était une riche héritière et que le but des deux hommes était la rançon. L’homme au cheveux noir avait envoyer les autres voyageurs comme messagers.
Au fil des jours, Le jeune homme aux boucles rousses se rapprocha d’elle, allant même jusqu'à céder à l’amour.
Malgré tout, son ami ne voyait pas les choses de cette façon.
Ainsi lorsque l’amoureux réclama l’abandon, il lui infligea une balle entre deux côtes.
Aveline cria d'effroi.
Le jeune homme finit par lui dire de partir, qu’il ferait diversion, qu’elle devait prendre le train qui allait arriver - sans lui.
Il la conduit hors de la gare, le train arriva, elle monta et eut juste le temps de le voir s'écrouler sur le sol, son complice derrière avec son arme fumante.
Elle se réveilla, la gorge serré et les larmes roulant sur son visage.
Elle pleurait, et souffrait comme si son âme venait de rouvrir une plaie.
Elle transcrit son rêve, rechercha des indices, mais ne trouva rien.
Elle sentait que la réponse était en elle et que lors de ses rêve elle était plus consciente de ce qu’il se passait que ce qu’elle pensait une fois réveiller.
Elle espérait ne pas devenir folle, mais ce qui passait dépassé l’entendement, et c’était si réelle, si beau, si triste.
Elle passa la journée qui suivit et les autres jours à se distraire.
Elle ne voulait plus y penser, jusqu'à la veille de son départ où sans le vouloir elle dessina une esquisse du vitrail dans la salle circulaire.
Dessin qu’elle froissa et jeta avec rage et larme dans la cheminée, bien que cela n'effacera que sa trace matérielle et non pas son existence dans l’esprit d’Aveline Almet.
La jeune femme se glissa sous les draps en frissonnant.
Elle se retrouva hors d’haleine à côté d’un grand et haut panneau qui annonçait l'entrée et la sortie d’une ville en bord de falaise.
Elle vit une voiture et des rues animées, sans qu’elle ne saisisse tout, les semaines passent.
Elle le rencontre au détour d’une rue en lui rentrant dedans, se confond en excuse et il fait de même.
Ce monde était si terne, si gris mais sa présence colorait l’espace autour de lui.
Il y avait le manoir, la voiture noir, et le magasin de jouet ravissant où il m’emmena le sourire aux lèvres me promettant que cela me plairait.
Elle admirait les détails, riait et puis tout a cessé.
Il lui prit la main soucieux et le décor changea, les jouets subsistent mais les murs de la boutique ont été remplacés par une forêt.
Malheureusement, avant qu’il ne puisse agir, Aveline se fait poignarder et heurte le sol sans pouvoir se rattraper ou s’accrocher.
En ouvrant les yeux sur leur chambre au manoir, dans leur lit, elle remonta le drap sur son ventre arrondit qui dépassait.
Il était près d’elle, la main dans la sienne pendant que le médecin réfléchissait. L’homme en blouse blanche et sac en cuir lui demanda une courte entrevue près de la porte.
Des chuchotements, le médecin secoua la tête et partit la mine triste.
Il semblait en proie à un profond désespoir.
La suite se passa vite, il l’emmena dans sa voiture jusqu'à la porte de la ville, là où elle avait atterri.
Là où il l’a rencontrée.
- Je pourrai revenir.
Il la supplia presque sans un regard.
- Tu ne peux pas, nous ne sommes pas du même univers.
La phrase résonna en elle, c’était la première fois qu’un mot de lui apparut si clair, si logique, si profond.
Aveline osa tout de même :
- Mais je pourrai appartenir à celui-ci.
- Non, je ne veux pas que tu renonces.
Les larmes brouillèrent sa vue tandis qu’elle le vit s’en aller.
A ce stade, le réveil fût laconique, elle se sentait vidé de son énergie. Elle venait de perdre tout ce qu’ils avaient construit, et tout ce qui aurait pu être.
Aveline prépara sa valise, prit un petit déjeuner sans saveur. Serra fort sa tante avant de partir comme si elle aussi allait la quitter brusquement.
Elle se surprit à espérer le voir arrivé par la porte de la gare que se soit en dieu puissant au cheveux long, en ami du village, en chevaliers noble, en coureur de bourse, en ou encore en homme portant simplement un long manteau noir et un haut de forme qui lui prendrait la main jusque dans leur manoir pour assembler le berceau ensemble.
Sa tête brûlait de question que son train fut annoncé.
Elle s’installa sur un siège. Elle pourrait sans aucun doute s’occuper en favorisant la libération de dopamine avec son rectangle de lumière bleu mais elle n’en avait pas envie.
Elle pleurait intérieurement, elle l'avait perdu lui et cet enfant.
La tête reposant contre la vitre, le paysage défilait, des arbres dansant qui resteront toujours ici mais qui voyaient un nombre indécent de voyageurs chaque jour.
Les arbres se tortillaient sous la brise et la saluaient.
La brume qui naquit ne lui permettait plus d’imaginer la vie de ces êtres naturels.
Elle dû s’assoupir car lorsqu'elle ouvrit les yeux, le train était à l’arrêt. Elle jeta un coup d'œil à sa montre pendant que des personnes montaient et descendaient. Soudainement, elle releva la tête et il monta.
Un jeune homme. Ce jeune homme.
Il releva la tête et leurs yeux se croisèrent.
Des yeux verts, telle une forêt dense. Une forêt où ils auraient été prendre une collation sur une nappe rayée et délavée.
Aveline se serait mise à faire des couronnes de feuilles tout en lui narrant ses souvenirs d’enfance. Il aurait gloussé en la voyant trébucher sur une racine bronzante.
Son diadème de fée sur la tête, elle l'aurait taquiner jusqu’à ce qu’une abeille, puis deux, puis trois,…, viennent dans le but de faire leurs travaille de butineuse même si cela veux dire leurs faire prendre leurs jambes à leurs cou, hilare et essoufflé.
Des cheveux blonds comme la lueur du jour.
Lorsque le soleil, filtré par des rideaux, se retrouve en rayon éparpillé sur les meubles. Quand un matin, disparu du lit.
Soudain, il arriva avec des fleurs aussi roses que ses lèvres bien que moins douces.
Ses cheveux couleur or, en arrière.
Agenouiller, une boîte en main, des larmes perlant au creux de ses yeux, touchant ses long cils bruns.
Il ouvrit la boîte sans même parler, une bague couleur d’ambre.
Son teint pâle, comme figée dans un temps de cathédrale. Ce contraste avec son costume bleuté, et la similitude entre la robe blanche de la jeune femme et la couleur de sa peau. Comme une page vierge, qui devient le contrat d’une vie. Leur vie.
Des mains fines aux doigts de pianiste. Les mêmes mains que celle qu’elle a serrée lors de la naissance de leur amour, cette enfant issu de leur symphonie .
Un mélange subtil et harmonieux.
Une peau de velours, comme les draps de leur lit, aussi doux que leurs moments partagés.
Une peau qui, comme les arbres, prendra avec le temps de multiples lignes de souvenirs.
Des rides d’inquiétude lorsque leur fille rentrera tard le soir, des rides de joie pour tout leur fou rire, des cernes pour toute leur nuits d’insomnies et d’amour.
Puis, les dernières rides, celles de colère et de tristesse jumelés, celles pour lesquelles on ne pensait pas avoir la place, car la vie s’achève.
Celles d’avoir perdu son amour plus tôt, celle d’avoir perdu Aveline prématurément peu après leur noces de diamants.
Et ce nez royal, qui, peu après, cessa la transmission d’air, et offrit un dernier souffle amère.
-Ce siège est-il libre ?
Aveline lui sourit et lui répondit sans parler, d’un simple hochement de tête.
Il s’assit près d’elle et elle retourna à la contemplation silencieuse du décor extérieur.
Etrangement, elle se sentait enfin complète.
Puis, vint son arrêt, il se retourna avant de descendre et elle vit dans ses yeux ce qu’elle avait toujours vu dans ses rêves, une connexion d’âme.
Le temps s'était figé, devait-elle le suivre ?
Se jeter dans ses bras ? Construire une vie en attendant que le sort les sépares à nouveau ?
Aveline, qui n'avait jamais osée utiliser ses jolies auto-collant par peur de faire le mauvais choix, qui regrettait toujours de devoir choisir entre deux desserts...
Lui, il aurait prit l'un et elle l'autre, ils auraient partager chacun une moitié.
Il retourna vers elle, lui tendit sa main dépourvue d'alliance.
Elle pourrait faire l'ignorante, y glisser sa main insouciante.
Après tout, qui affirmerait que cette vie-ci serait aussi une séparation ?
En elle, un combat se jouait pour savoir que faire.
Il pencha la tête comme une énième demande, elle lui sourit, et secoua la tête.
Elle ne saurai dire ce qui avait été le plus dure; Les larmes qui s'étaient formés dans les yeux de sa moitié d'âme où le voir refermer sa main vide.
Il descendit du train, s'arrêta près de la fenêtre de la jeune femme et tapa sur son téléphone.
Il lui montra l'écran :
" Notre fille s'appelait Isalys."
Elle aurait comprit même s'il ne l'avait pas précisé, la jeune enfant de la péniche, du champs de blé et celle qu'elle attendait au manoir.
Le train reprit son chemin.
Sagement assise, les larmes noyant son visage, elle aurait pu le rattraper pour ses vies, ses fragments de souvenirs où ils n’avaient jamais le droit d’être ensemble, et qui lui avait volé son cœur.
Mais ils avaient déjà eut leur vie heureuse, une vie longue faite d’amour et de joie. Aussi, elle comprit que dans cette vie-ci c’était à elle de le protéger de leur amour. Elle savait qu’elle vivrait avec le manque de tout ce qui aurait pu être mais se refusa d’y penser, car il lui resterait toujours le souvenir du champ de blé.
Dans ses yeux
Celle dont le nom m'échappe encore
Je voulais m'y plonger mais le contact n'était jamais assez long
Alors quand cela se faisait j'y mettais toute mon énergie
Mais comme un détraqueur je la sentais absorber mon âme
Alors je me perdais l'espace d'un instant, je répondais du tac au tac
Elle souriait, je souriais comme des gamins de 17 ans
Avec la maturité de se dire que ce n'est jamais innocent
Une clope à la main qu'elle avait préalablement roulée
Mes idées de femme parfaite devant sa beauté s'envolaient
Ce que je voulais ?
Une femme qui ne boit que lors des festivités, j'en ai trop vu d'inaptes (que ce soit fille ou garçon)
Une fille indépendante et que je ne sois pas obligé de passer toujours derrière
Une fille fidèle, belle, gentille, polie, qui parle bien, qui est à l'écoute, qui est intelligente, intéressante, que je peux présenter à mère
Une fille qui ne fume pas
Une fille qui ne me fera pas mal, qui n'a pas d'histoire à cacher
Une fille qui m'aimera, moi, et pas qu'à moitié
Une qui ne me trompera pas, une à qui je pourrais me sans aucune méfiance me confier
Une fille à la peau claire ? Du racisme ? Non pas du tout ! Préférence mais mon cœur reste le seul décideur
Et je me retrouve face à elle
Entre nous une fumée qui peut me provoquer une crise d'asthme
Une fille qui m'invite à voir un match
Qui me parle de console, qui habite en métropole et qui repart dans à peine quelques jours
Une semaine pour profiter, mission acceptée
Elle était belle, un sourire aux allures de perfection sous l'asymétrie de ses commissures laissant ses deux petites canines à chaque éclat de rire se mettre en avant
Elle avait dans ses yeux ces choses-là
Celles dont le nom m'échappe encore
Je voulais comprendre mais plus les mots étaient prononcés et plus le flou de la fille parfaite s'effaçait
Ce que je voulais ?
Une femme qui me fasse confiance, qui m'écoute peu importe la lourdeur de mes propos
Une femme qui aime le sport
Une de qui je peux parler de tout sans jugement, sans peur de me retrouver seul le lendemain
Une femme aux cheveux bouclés, ça m'a toujours fait kiffer
Préférence mais mon cœur reste le seul à décider
Je l'écoutais, elle et son passé qui me glaçait le sang
Aucun filtre, elle me parlait librement
Et moi j'avalais ses mots, perdu entre la rage de ne pas l'avoir connue plus tôt et l'envie de lui dire que plus jamais elle ne connaîtra pareilles mésaventures
Mais qui suis-je ? Un héros ?
Déjà du mal à lutter contre mes propres blessures,
À tenir une nuit sans insomnie tant je ne comprends pas la vie
Pourquoi on est là ? Qui nous a mis là ? Quand ?
Quel est notre rôle ? Le mien ? Le sien ?
Quand il y a plus de 4 milliards de personnes qui s'en tapent royalement de ces questions et polluent, tuent, maltraitent les animaux, les végétaux, la planète
Mais elle,
Elle avait dans ses yeux ces choses-là
Celles dont le nom m'échappe encore
Qui te rafraîchissent en été et te réchauffent en hiver
Te font fleurir l'automne comme un printemps incessant
Ce que je voulais ?
Une fille qui rigole aux éclats
Éclaire mes nuits si je ne dors pas
Une dont les abysses ne font pas peur
Une qui veut que je me batte pour moi, qui se batte pour elle et que l'on se batte pour nous
Une femme avec qui je pourrais être père
Prête à être mère
Prête à se mettre en avant, à défendre notre enfant
Une qui peut sortir les griffes s'il le faut
Elle n'était là que pour un temps,
Et pour une fois je ne voulais pas plus non plus pourtant
Elle me parlait de ses prétendants
Mais je l’entendais comme un attention
Je lui parlais d'un futur “date”, elle me disait qu'il ne faut pas jouer
Que ce n'est pas chouette, qu'il faut choisir l'endroit où j'ai envie d'être
"Si tu joues avec moi, c'est moi qui joue avec toi"
Alors elle m'invite à discuter, partager la tablée auprès de ses amis
J'en faisais partie il paraît, ce n'était pas pour éviter l'autre fille
Une minute de réflexion moi qui essaie toujours de poser le pour et le contre
Une fille que je connais depuis peu, cette nouvelle rencontre
Cependant,
Elle avait dans ses yeux ces choses-là
Celles dont le nom m'échappe encore
Qui te font voyager sans même bouger
Te donnent des frissons comme le grand 8 sans connaître l'attraction
Ce que je voulais ?
Voyager, partager mes envies d'ailleurs
Ne plus compter les heures au taf mais les heures avant de la retrouver
Regarder les autres en me disant ce n'est pas elle
Être, moi qui depuis des mois avais troqué la lumière intérieure contre la lumière instagram
Les muscles, les likes, les vues, les chats
Sans que pour autant j'y adhère
Elle est partie, s'est envolée
Les parties de jambes en l'air six pieds sous terre
Je l'avais attendue et retenais
Comme si elle était ma première
En partant, je lui avais laissé un bout de rêve à accomplir
Je ne voulais pas la voir revenir
Mais la rêverie restait encore
Les messages les appels à l'arrivée de l'aéroport
Elle avait dans ses yeux ces choses-là
Celles dont le nom m'échappe encore
À transcender mon humeur, à chaque exclamation hein !!!
À me faire oublier que les heures ne valent rien
Ce que je voulais ?
J'en ai oublié les vœux au profit de pourquoi pas
“Si”, impose une condition, pas quelque chose d'irréfutable
Alors si la déroute c'est pour demain ?
Aujourd'hui que faisons-nous ?
Se ronger les ongles ? Aurons-nous le temps pour qu'ils repoussent ?
Elle se trouvait maintenant dans ce rectangle que je tapote le long de la journée
Décalage horaire, retrouvailles famille, amis,
Pour moi retour au sport, au taf mais je n'en avais plus envie
Elle avait déposé sur mes lèvres le goût du risque
Dans ma tête l'envie d'y croire
Dans mon nez son parfum
À l'oreille le bruit de ses bracelets
Qui s'effacerait avec le temps si cela devait se passer
Mais on a gardé cette attention en éveil
Je la voyais au réveil
Elle avait dans ses yeux ces choses-là
Celles dont le nom m'échappe encore
Parfois apeurée, parfois sûre, intriguée ou dure mais pure
Une si forte lumière intérieure que même le diable ne s'y aventure
Ce que je voulais ?
L'entendre au réveil et me coucher en sachant qu'elle va bien
Penser que dans un mois potentiellement je retoucherai ses petites mains
Que l'on se perde, que l'on s'arrête, que l'on se trouve est déjà fou
Que l'on s'aime, que l'on s'apprécie, que l'on vive c'est tout
Elle voulait que ça soit simple
Je trouve ça compliqué
Elle aime la V O
En attente apprend mon sous-titré
J'essaie de ne pas cacher, de me lâcher, de dire quand ça ne va pas
Ce qui est cassé est cassé
On m'a appris sept fois la langue dans la bouche avant que tu parles
Et elle, elle n'en veut pas
Elle avait dans ses yeux cette chose-là
Celle dont le nom m'échappe encore
Je sais que j'y arriverai, j'ai confiance en nos accords
Même si l'étendue de cette gamme on l'ignore
Ce que je voulais s'en est allé maintenant c'est elle qui est en place
Elle me parle d'équipe mais même blessé je ne veux que personne ne la remplace
Elle n'est pas titulaire elle est unique, il n'y a pas de compétition
Plus belle, plus gentille, plus sportive, plus tout ce que tu veux mais pas elle donc aucune hésitation
Elle avait dans ses yeux cette chose-là
Celle dont le nom m'échappe encore
Une vision que je voulais approfondir
Que dans ma vie elle dresse le décor
Sa place au centre, focus sur nos projets
La mienne à ses côtés, discussion partagée
Au bord d'une falaise, l'horizon à perte de vue
L'océan, la nature, le chant des oiseaux, le vent sur la nuque
Un peu glacial sous un soleil éclatant,
Pas de montre, pas de tel, on apprécie juste l'instant !
Mais les jours passent et les démons reviennent
Les dates sombres qu'elle essaye d'enfouir sous la pelle
Les innombrables tentatives échouées ont eu raison de sa peur
Ils ne me connaissent pas, ni ma lueur
Aussi belle est notre lumière aussi noire est notre âme
Laisse-moi éclairer tes moments dark, y mettre des éclats
Quelques touches et cela semble un ciel étoilé
Un peu plus, une voie lactée et on peut continuer
Voyageons dans ces ténèbres à la recherche du bonheur
Comme vice-versa on est fait de petits êtres
Laissons-les guider nos pas
Parfois joyeux, parfois tristes
Parfois peureux, parfois utopistes
Souvent perdus reprenons la piste
Elle avait dans ses yeux cette chose-là,
Celle dont le nom m'échappe encore
À perdre mon latin, mon français, mon anglais, mon espagnol
Je ne parlais plus, je m'imaginais traverser les pôles
Ce que je voulais, c'est qu'on évolue,
Que ce qu'on a voulu on l'ait tout court
Rendre tes jours plus simples, cheveux plus sages
Sans la fortune de Bettencourt
À l'image de Tesla, t'étais tous les modèles
Elle me disait ne me teste pas ce serait mortel
J'ai appris qu'elle a des liens qui ne se rompent pas
Je créerai de plus gros, plus solides qui ne la lâcheront pas
Une flamme qu'elle gardera même après la mort
Je serai l'étincelle, le bois, le vent et je cultiverai chaque jour encore et encore
Au diable les rêves de paradis, si c'est là-bas qu'elle le retrouvera
Le mien est où elle se trouve alors je ne lâche pas
On sait que c'est perdu d'avance
Que notre réussite serait l'échec
Que l'on fait tout mal quand on y pense
On est l'inverse de ce qui a pu exister avec son ex
On se suit mais tout nous fuit
Quand mon bien-être est ici, le sien est déjà parti
Quand le sien est de nouveau de retour, le mien est à la bourre
Ne sommes-nous pas au final l'amour impossible ?
Après avoir connu l'inconditionnel, la dépendance affective
Quand de mon côté j'avais accepté l'horrible
Je croyais qu'on serait notre chance
Mais on est juste notre cible
Je sais je suis l'image, le souhait de ses prières
Elle est le visage, mon but sur cette terre
Pourtant..
Les montagnes russes sont devenues monnaie courante
Au courant, mais je ne lâche rien pour autant
Elle avait dans ses yeux cette chose-là,
Celle dont le nom m'échappe encore,
Dans le cœur tellement de peine qui n'était que la tristesse d'amours perdus
Des rêves, de l'innocence, adulte trop tôt, jeunesse à la rue
Ce que je voulais, je veux, je voudrais peut-être
Cultiver un peu de nous, un germe, un être
Après avoir vu cet amour naître
N'être que ce que nous sommes pas ce qu'on peut paraître
Parfaire notre vie, par terre ne plus se retrouver
Pépère sur une île, partir ailleurs s'il le fallait
Falaise dans le viseur, cabane nichée,
À perte de vue des oiseaux, de l'eau, la forêt
Force est de constater que ce n'était pas une promenade de santé
La route est encore longue, j'apprends ses hésitations, sa façon d'aimer
Un jour pilier, l'autre étranger,
Parfois amoureuse, heureuse, parfois envie de me quitter
Indécise et sûre d'elle
Précise même dans l'approximatif
Elle n'est pas celle
Ni le modèle ni même l'objectif
Elle avait dans ses yeux cette chose-là,
Celle dont le nom m'échappe encore,
Et je le laisse faire
Comme le vent, l'eau ou ce liquide qui traverse les matières
Elle est passée au travers de mon enveloppe corporelle
Je l'ai dans le cœur, dans le sang, l'esprit, l'âme devenue métronome émotionnel
Ce que je voulais ? À quoi bon cela n'est que du passé
Ce que je veux et je voudrais est bien mieux
Alors je laisse la plume sur le côté
Car de l'écrire m'empêche de profiter à deux
Le droit d'attendre
Pourtant, ce n'est pas une question de précipitations ou de manque d'opportunités. Dans mon parcours, j'ai rencontré plusieurs hommes formidables. Ils avaient tout pour eux : polis, stables, respectueux, répondant à presque tous les critères d'un bon partenaire.
Et pourtant, à chaque fois, il manque l'essentiel. Ce petit élément capital qui ne s'explique pas mais qui change tout : l'étincelle, la véritable connexion du cœur, ou cette certitude profonde qu'on est au bon endroit avec la bonne personne.
Ce qui me manque, ce n'est pas un homme bien sur le papier. Ce qui manque, c'est ce sentiment évident qui transforme une simple rencontre en une vraie histoire d'amour.
Mes valeurs sont profondes, ancrées dans ma culture et ma foi : pour moi, il est impensable d'entrer dans un foyer ou d'accepter une cohabitation libre sans mariage préalable. Cultivée et ambitieuse, je suis la sixième d’une famille de neuf enfants. Mes parents, mes frères et sœurs, ainsi que mon entourage, me reconnaissent tous comme une femme de valeur. Et tous se posent la même question : « Pourquoi n'est-elle toujours pas mariée ? »
Un jour, dans le cadre de mon travail pour une ONG, je me suis rendue au village de Kisongati. Là-bas, la coutume veut que les filles se marient dès l’âge de 15 ans, âge auquel on les considère déjà comme mûres. Aujourd'hui âgée de 32 ans, toujours célibataire, je garde des attentes claires pour mon futur conjoint et la foi qu'un jour, l'homme de mes rêves viendra à moi.
À la fin d'un entretien, une bénéficiaire m'a posé une question par pure curiosité : — Mercianne, as-tu des enfants ? — Non, pas encore, ai-je répondu timidement.
La femme s’est alors exclamée : — Oh là là ! Je pensais que tu aurais déjà une fille de 12 ou 14 ans ! Surprise, je lui ai demandé : — Ah bon ? Mais quel âge penses-tu que j'ai ? — Je pense que tu as au moins 40 ans !
J'ai éclaté de rire pour masquer mon désarroi. Comme toute femme à qui l'on attribue un âge plus avancé à cause de son apparence, j'étais scandalisée intérieurement. — Non, je n’ai que la trentaine, ai-je rectifié. La bénéficiaire en est restée toute étonnée, se moquant gentiment de sa propre erreur.
Cette petite conversation m'a profondément intriguée et troublée. Je me suis demandé si le temps et le stress m'avaient tellement marquée au point de me donner l'air d'avoir quarante ans.
C'est ce qu'on appelle parfois le « célibat endurci ». La société a fixé des normes rigides : à tel âge, on devrait être mariée et avoir des enfants. Le mariage est un désir partagé par beaucoup, mais sommes-nous vraiment tous appelés à le vivre au même moment, au même âge, ou de la même manière ?
L’année passée, complètement absorbée par mon travail, je n'ai eu aucun rendez-vous galant. L'année s’est écoulée sans que je ne sois draguée ni ne sorte avec un homme. Bien que l'envie d'aimer soit là, l'opportunité, elle, ne s'est simplement pas présentée.
Pourtant, malgré ce vide apparent et le poids du regard des autres, je refuse de sombrer dans la précipitation ou la résignation. La société voudrait me faire croire que le temps joue contre moi, que ma valeur s'effrite à mesure que les années passent. On cherche à combler une case vide sur un calendrier, à répondre à une attente collective. Mais se marier simplement pour rassurer son entourage ou échapper au statut de « célibataire », est-ce vraiment cela, réussir sa vie ?
Ce qui manque dans cette vision rigide du monde, c'est le respect du rythme de chacun. Il manque cette compréhension essentielle que l'amour ne s'ordonne pas et ne suit pas de calendrier préétabli. Choisir d'attendre l'homme avec qui je partagerai une vraie complicité, des valeurs partagées et un amour sincère n'est pas un échec : c'est un acte de courage et de respect envers moi-même.
Aujourd'hui, je continue mon chemin la tête haute, fière de mon travail, de ma foi et de mes accomplissements. Il manque peut-être encore cette pièce maîtresse à mon histoire, mais mon cœur reste ouvert et paisible. Car je sais qu'il vaut mieux attendre la bonne personne et vivre un amour authentique, plutôt que de précipiter mon destin pour simplement satisfaire les normes des autres.
Face au manque d'opportunités et à la pression du temps, beaucoup de femmes vivent des situations très difficiles.
Il y a deux ans, j'ai vécu avec Olivia, une amie devenue ma colocataire. Nous avions été envoyées ensemble sur le même terrain pour le travail. Quand nous avons commencé, Olivia avait 33 ans, elle n'était pas enceinte et travaillait dur, tout comme moi. Vivre dans un endroit isolé, sans vraie vie sociale, était très lourd. D'un côté, le règlement du travail interdisait les relations amoureuses entre collègues, surtout avec un chef. De l'autre côté, le besoin d'aimer et d'être en couple était toujours là.
Un soir, pendant une sortie, Olivia a bu un peu trop d'alcool. Des amis lui ont conseillé d'aller se reposer dans une chambre, et c'est là qu'elle a eu une relation intime avec son chef. Quelque temps après, son ventre a commencé à grossir et tout le monde l'a su. En plus des moqueries sur son célibat, les critiques des gens et du travail ont commencé.
Heureusement, ses parents ont compris sa situation à cause de son âge. Dans sa famille, toutes les filles tombaient enceintes avant le mariage, donc ce n'était pas un grand scandale pour eux. L'homme était prêt à assumer ses responsabilités financières, mais il n'était pas amoureux d'elle parce qu'il avait déjà des enfants avec une autre femme. Au travail, les ressources humaines ont été compréhensives. Aujourd'hui, Olivia élève son enfant seule en tant que mère célibataire, même si cet homme passe de temps en temps. Elle a dû traverser de très lourdes épreuves.
D'autres femmes cherchent des solutions comme elles peuvent, parfois jusqu'au drame, comme mon amie Iness.
Iness était une femme très belle et intelligente. Elle aussi avait attendu le mariage sans le trouver. À 35 ans, elle a pensé que son âge était déjà très avancé. Elle a donc fait le choix personnel d'avoir un enfant. Elle avait alors cherché un homme pour l’enceinter. Sa grossesse s'est très bien passée. Mais le jour de l'accouchement, la situation a mal tourné. Des complications sont arrivées, et Iness est morte en donnant la vie, en laissant son bébé derrière elle.
Ces histoires me font beaucoup réfléchir.
La mort d'Iness m'a beaucoup touchée. Son histoire me rappelle que le temps et les choix de vie sont des choses graves, et qu'il faut beaucoup de courage pour suivre son propre chemin.
La vie de chaque personne est différente. Ce qui manque dans le regard des gens, c'est de la compréhension et du respect pour le rythme de chacun. On critique vite les célibataires, mais on oublie que le mariage ne doit pas être une course ni une obligation pour faire plaisir aux autres.
Au fil des ans, la tentation de céder à la pression a parfois effleuré mon esprit. Autour de moi, les conseils pleuvent de partout et de tout le monde. Des voix souvent bienveillantes, mais lourdes à porter, me répètent sans cesse : — « Mercianne, personne n'est parfait ! » — « L'homme parfait n'existe pas, prends simplement celui qui se présente ! » — « Tu devrais revoir tes exigences à la baisse, tu en as beaucoup trop. » — « L'important pour une femme, c'est d'avoir un toit et un nom. » Certains vont même jusqu'à me suggérer des solutions d'urgence : « Fais au moins de ton mieux pour avoir un enfant, même s'il n'y a pas de papa pour l'élever ! »
Ces paroles s'accumulent au fil des journées, mais c'est le soir que leur poids devient le plus lourd. Lorsque le silence s'installe et que je me retrouve seule devant mon miroir, tous ces conseils résonnent en boucle dans mon esprit. En fixant mon reflet, je vois mon visage qui change doucement, les traits d'une femme qui mûrit et avance en âge. C'est à ce moment précis que le doute s'infiltre et que des questions profondes me hantent : Vais-je perdre ma dévotion ? Vais-je abandonner mes principes ? Vais-je renoncer à ma patience ?
La tentation est réelle. Je me demande s'il ne faudrait pas simplement capituler pour faire taire les murmures et satisfaire les attentes des autres. Mais la réalité me rattrape aussitôt : si j'accepte de me marier avec un homme formidable sur le papier, mais sans cet élément essentiel qui manque — cette connexion du cœur, cette étincelle sincère —, que se passera-t-il demain ?
Si je m'engage dans un foyer uniquement pour fuir la pression sociale, je sais pertinemment à quoi je m'expose. Un jour ou l'autre, dans la routine du mariage, la solitude à deux deviendra insupportable. Je serai alors tentée d'aller chercher ailleurs ce qui manque à mon foyer : l'amour vrai, l'attention, la passion et la complicité. En voulant éviter le blâme du célibat, je risquerai de me retrouver piégée dans le mensonge, l'infidélité ou le regret.
Baisser ses critères pour correspondre aux normes des autres, ce n'est pas une solution : c'est un piège. Il vaut mieux assumer la solitude temporaire de l'attente plutôt que de s'enfermer dans un mariage vide où la tentation et l'insatisfaction deviendront mes compagnes quotidiennes.
La vie est faite de milliers d'imprévus et on ne peut jamais tout prévoir. Être jolie ne veut pas dire qu'on va forcément épouser un ministre. Être intelligente ne garantit pas qu'on se mariera avec un grand PDG. Être spirituelle ne signifie pas non plus qu'on finira avec un pasteur. Chaque personne, peu importe son statut, a ses propres critères et ses attentes.
Quelqu’un a dit un jour que la seule règle de la vie, c’est qu’elle n’a pas de règle. Chacun sait ce qu’il veut et quelle décision prendre face aux épreuves.
Pourtant, je dois reconnaître que toute cette pression ne me laisse pas indifférente. J'ai la chance d'avoir un travail et de pouvoir me concentrer sur mes passions. Mais qu'en serait-il si j'étais au chômage ou si je n'avais rien ? Réfléchir à cela m'apprend à ne juger personne pour ses choix, car nous vivons tous des réalités très différentes. Au fond, chacun sait ce qu'il cherche et chacun connaît les raisons de son attente.
Moi qui, autrefois, jugeais les personnes qui tardaient à se marier ; moi qui avais des soupçons sur ces « célibataires endurcis » ; oui, je faisais partie de ceux qui blâmaient. Aujourd'hui, alors que je me retrouve à mon tour à la place de la victime, je me surprends à blâmer ceux qui me jugent ! La vie est vraiment une roue qui tourne, un couteau à double tranchant, une parole lancée qui vous revient en écho.
Alors, après tout ce temps, qu'est-ce qui me retient d'être engagée aujourd'hui ?
Ce sont mes critères et mes attentes face aux hommes que je rencontre. À chaque fois, il leur manque quelque chose d'essentiel : parfois, c'est la connexion émotionnelle qui n'est pas là ; parfois, c'est l'homme d'une autre ; parfois, nous n'avons tout simplement pas les mêmes directions ni la même façon de voir et d'accueillir la vie. Et parfois, c'est encore plus bizarre : il m'aime, mais n'a aucune intention de m'épouser... Ce n'est vraiment pas facile.
Aujourd'hui, malgré les remarques et les interrogations de mon entourage, je garde la tête haute. Ma foi, mes valeurs, mon travail et ma famille me donnent de la force. Je continue de croire qu'il vaut mieux attendre avec patience une véritable histoire d'amour, plutôt que de précipiter les choses par peur de vieillir seule.
Mon histoire n'est pas en retard. Elle suit simplement son propre chemin, avec dignité et espérance.
La dame de coeur
Madeleine resta immobile derrière la porte. Elle avait reconnu la voix de Claire avant même qu’elle ne sonne à la porte. Elle l’aurait reconnue au milieu de cent autres. Pourtant, depuis quelques minutes, elle gardait une main posée sur la poignée sans parvenir à l’abaisser. De l’autre côté, sa fille attendait. Avec ses deux enfants. Et une valise.
Madeleine les avait aperçus par la fenêtre du salon lorsqu’ils avaient remonté l’allée. Claire marchait vite malgré la pluie, une main serrée autour de celle de Lucas, six ans, tandis que la petite Emma, quatre ans, trottinait derrière elle en essayant d’éviter les flaques. Une grosse valise noire roulait difficilement sur les graviers.
Tout de suite, Madeleine avait compris.
— Maman ?
La voix de Claire se fit plus basse.
— Je sais que tu es là.
Madeleine ferma les yeux. Sur la table de la cuisine, derrière elle, l’assiette de son dîner traînait encore. Elle venait de terminer de manger et tout était calme. Ici, tout était toujours calme. Et Madeleine appréciait ça.
Elle finit par ouvrir. Claire était trempée. Une mèche brune collait à sa joue. Ses yeux étaient rouges et gonflés. Lucas fixait ses chaussures. Emma serrait contre elle un lapin en peluche dont une oreille traînait presque par terre. La valise se tenait entre eux. Madeleine ne les fit pas entrer.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Claire eut un rire qui ressemblait presque à un sanglot.
— Tu veux vraiment qu’on parle ici ?
Madeleine regarda ses petits-enfants.
— Les enfants peuvent entrer.
Claire secoua immédiatement la tête.
— Pas sans moi.
— Alors explique-moi.
— Je suis partie.
Madeleine sentit son ventre se contracter.
— Partie d’où ?
— De chez nous.
— Et Marc ?
Claire détourna le regard. Ce simple geste confirma ce que Madeleine redoutait. Depuis des mois, sa fille se plaignait. Marc rentrait tard. Marc criait. Marc buvait trop certains soirs. Marc pouvait rester plusieurs jours sans lui adresser la parole. Marc lui reprochait l’argent qu’elle dépensait, les amis qu’elle voyait, sa façon d’élever les enfants. À chaque fois, Madeleine avait répondu la même chose. Tous les couples traversent des périodes difficiles. Elle avait été mariée trente-sept ans au père de Claire avant qu’il ne meure. Ils avaient connu des cris, des portes claquées, des semaines entières à se parler uniquement pour demander le sel. On ne quittait pas une famille parce qu’elle devenait difficile. On tenait. C’était ce qu’on faisait.
— Vous vous êtes encore disputés ?
Claire regarda sa mère comme si elle venait de dire quelque chose d’insensé.
— Je ne peux pas rentrer.
— Pour ce soir ?
— Je ne peux plus rentrer du tout.
Madeleine recula légèrement. Elle avait espéré avoir mal compris.
— Claire…
— Je te demande juste quelques jours.
— Quelques jours deviennent vite quelques semaines.
Claire resta bouche entrouverte.
— C’est vraiment ce qui t’inquiète ?
— Je pense simplement qu’une décision comme celle-là ne se prend pas sur un coup de tête.
— Tu crois que je suis partie sur un coup de tête ?
— Je crois que tu es énervée.
— Je ne suis pas énervée.
— Alors tu es bouleversée. C’est encore pire pour prendre une décision.
Emma tira doucement sur le manteau de sa mère.
— Maman, j’ai froid.
Claire se pencha et remonta la fermeture du manteau de la petite. Madeleine regarda la pluie qui tombait derrière eux. Elle aurait pu ouvrir davantage la porte. Les faire entrer. Préparer un chocolat aux enfants. Mettre des draps propres dans la chambre d’amis. Appeler Marc demain. Calmer les choses. Mais elle savait ce qui se passerait si Claire franchissait le seuil avec cette valise. Le départ deviendrait réel. Elle ne serait plus seulement la mère auprès de qui sa fille était venue pleurer après une dispute. Elle deviendrait celle qui avait aidé à briser leur mariage.
— Rentre chez toi ce soir, dit Madeleine. Dors. Vous parlerez demain.
Claire ne répondit pas.
— Je ne peux pas.
— Je ne t’ai pas élevée comme ça, Claire. Tu crois que ça a toujours été facile de vivre avec ton père ? Non. Mais quand on est une femme, on reste debout et on s’accroche. Pour la promesse du mariage, pour ses enfants, pour sa fierté. On ne revient pas pleurer dans les jupons de sa mère au moindre conflit. Donc je vais fermer cette porte et toi, tu vas prendre les enfants, remonter dans ta voiture et rentrer chez toi près de ton mari.
— Non, maman. Je ne peux pas.
Cette fois, quelque chose dans sa voix fit hésiter Madeleine. Elle observa sa fille plus attentivement. Sous sa manche, au niveau du poignet, une marque violacée dépassait légèrement. Madeleine la vit. Claire vit qu’elle l’avait vue. Aucune des deux ne dit rien.
— Il ne faut pas dramatiser, murmura-t-elle.
Claire pâlit.
— Dramatiser ?
— Je ne sais pas ce qui s’est passé.
— Justement.
— Alors explique-moi.
Claire regarda les enfants.
— Pas ici.
Madeleine serra plus fort la poignée. Emma grelottait. Lucas n’avait toujours pas relevé la tête.
— Maman, laisse-nous entrer.
Pour la première fois depuis son arrivée, Claire ne semblait plus en colère. Seulement fatiguée.
— Une nuit, ajouta-t-elle. Je te demande une nuit. Demain, je trouverai autre chose.
Madeleine imagina la valise dans son entrée. Les chaussures des enfants devant l’escalier. Claire dans la chambre d’amis. Puis Marc au téléphone. Les reproches. Les explications. Les voisins qui finiraient par apprendre. Et elle imagina aussi autre chose. Claire qui repartirait dans quelques jours. Parce qu’elle finirait forcément par repartir. Tout le monde disait des choses définitives lorsqu’il était en colère. Puis la colère passait.
— Non, dit Madeleine.
Claire ne sembla pas comprendre.
— Quoi ?
— Pas comme ça.
— Comme quoi ?
— Tu ne vas pas t’installer ici en pleine nuit avec tes enfants parce que vous avez eu une dispute.
— Je ne m’installe pas.
— Tu as une valise.
— Parce que je suis partie !
Emma se mit à pleurer. Claire inspira profondément et ferma les yeux quelques secondes. Lorsqu’elle les rouvrit, quelque chose avait changé.
— Maman. Si tu refermes cette porte, tu ne me reverras plus. Plus jamais.
Elle reprit la poignée de la valise. Madeleine sentit immédiatement la panique monter.
— Claire… Je fais ça pour toi. Pour ton mariage, pour tes enfants, pour ta dignité.
— D’accord. J’ai compris.
— Tu peux me téléphoner demain.
Claire eut un sourire étrange. Pas vraiment triste. Pas vraiment en colère. Un sourire vide.
— Tu penses vraiment que je te téléphonerais après ce soir ?
Madeleine ne répondit pas. Claire recula d’un pas. Puis un autre. Lucas leva enfin les yeux vers sa grand-mère. Madeleine eut envie de tendre la main. Elle ne le fit pas. Claire la regarda longtemps. Madeleine attendait qu’elle cède. Qu’elle dise qu’elle avait parlé sous le coup de l’émotion. Qu’elle laisse les enfants une heure. Qu’elle appelle Marc. Qu’elle rentre. Mais Claire ne bougea pas.
— Adieu, maman.
Elle prit la main d’Emma. Madeleine resta sur le seuil. Elle les regarda descendre l’allée. La valise rebondissait contre les graviers. Claire ne se retourna pas. Madeleine aurait encore pu l’appeler. Elle ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit. Puis Claire disparut derrière le mur. Madeleine rentra. Elle referma la porte. La serrure fit un petit bruit sec. Presque insignifiant. Dans la cuisine, le jeu de cartes était toujours étalé sur la table. Madeleine le rangea. Une carte après l’autre.
Vingt-deux ans plus tard, Madeleine Dubois distribuait toujours les cartes pour deux.
Je l’avais remarquée dès ma première semaine dans l’établissement.
Elle descendait chaque après-midi vers quatorze heures trente, poussait lentement son déambulateur jusqu’à la même table de la salle commune, s’installait près de la fenêtre et sortait de la poche avant de son sac un vieux jeu dont la boîte tenait grâce à deux morceaux de ruban adhésif. Puis elle distribuait. Cinq cartes devant elle. Cinq devant la chaise d’en face. Je n’avais jamais vu personne s’asseoir sur cette chaise. La première fois que j’avais proposé la place à M. Leroy, Madeleine avait posé brutalement sa main sur le dossier.
— Non.
J’avais cru qu’elle plaisantait.
— Il sera mieux ici, il voit mal la télévision de l’autre côté.
— Il sera mieux ailleurs.
— Mme Dubois…
— Cette place est prise.
J’avais regardé la chaise. Personne.
— D’accord.
J’avais installé M. Leroy plus loin. À l’EHPAD, nous choisissions nos batailles. Une chaise n’en valait pas une. Après quelques semaines, plus personne n’essayait. Même les résidents avaient intégré la règle. La chaise d’en face appartenait à quelqu’un qui n’était jamais là. Madeleine n’expliquait rien. Elle jouait. Parfois pendant une heure. Elle tirait pour elle, puis pour l’autre main. Elle fronçait les sourcils lorsqu’elle perdait. Il lui arrivait même de marmonner :
— Tu triches.
La première fois, j’avais regardé autour de moi avant de comprendre qu’elle s’adressait à l’absence. Je m’étais demandé si ses troubles de mémoire progressaient. Elle perdait un peu la tête, comme beaucoup de résidents ici. Son dossier mentionnait une fille. Claire. Aucun numéro. Aucune personne de confiance. À la ligne « entourage », il était simplement écrit : Absence de contact familial. Je n’avais jamais demandé pourquoi. Dans notre métier, on apprenait vite que les silences familiaux avaient souvent une histoire plus longue que nos dossiers. Puis, un mardi de novembre, Madeleine m’appela.
— Mademoiselle l’infirmière !
Elle n’utilisait ce terme que lorsqu’elle voulait quelque chose de désagréable. Je traversai la salle.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Son jeu était étalé devant elle.
— Il en manque une.
— Une quoi ?
Elle me regarda comme si elle regrettait déjà de m’avoir sollicitée.
— Une carte.
— Elle a dû tomber.
— Je sais ce que signifie « manquer ».
Je me baissai sous la table. Rien. Je vérifiai près de ses pieds, sous le radiateur, entre le fauteuil et le mur.
— Vous savez laquelle ?
Madeleine ne répondit pas immédiatement. Ses doigts parcoururent les cartes disposées devant elle.
— La dame de cœur.
— D’accord. On cherche une dame de cœur.
J’essayai de sourire. Elle ne sourit pas.
— Il faut la retrouver.
— On va regarder.
— Pas regarder. Retrouver.
Je relevai la tête. Son visage était plus pâle que d’habitude. Je connaissais Madeleine depuis plusieurs mois. Je l’avais vue essoufflée, douloureuse, en colère, vexée. Jamais paniquée.
— Vous l’avez vue ce matin ?
— Le jeu était complet avant.
— Vous en êtes sûre ?
— Oui.
— Quelqu’un a peut-être utilisé les cartes.
— Personne ne touche à mes affaires.
Ce qui était probablement vrai. Je retournai la moitié de la salle commune. Eva, l’aide-soignante avec qui je travaillais ce jour-là, me trouva à genoux près d’un meuble.
— Tu as perdu quelque chose ?
— Pas moi. Mme Dubois.
— Son amabilité ?
— Ça fait longtemps qu’on a arrêté de chercher.
Madeleine leva les yeux. Eva toussota.
— Une carte, précisa-t-elle.
— La dame de cœur.
— Je vais regarder avec toi.
Nous déplaçâmes deux fauteuils, vidâmes une corbeille à magazines et inspectâmes même le dessous du meuble télévision. Rien. Eva finit par prendre un jeu neuf dans l’armoire des activités.
— Regardez, Mme Dubois. Celui-ci n’a jamais servi.
Madeleine repoussa la boîte.
— Je n’en veux pas.
— C’est exactement le même.
— Non.
— Vous pourriez prendre uniquement la dame de cœur et la mettre avec les autres.
Cette fois, Madeleine fixa Eva si durement qu’elle se tut.
— Celle-là ne serait pas la bonne.
Eva me regarda. Je haussai légèrement les épaules.
— D’accord, dis-je. On continue de chercher.
Madeleine rassembla les cinquante et une cartes. La chaise d’en face resta vide. Pendant trois jours, elle nous demanda si nous l’avions retrouvée. Au petit-déjeuner. Lors des médicaments. Dans le couloir. Avant le dîner.
— Rien ?
— Pas encore.
— Vous avez regardé dans le salon du premier ?
— Oui.
C’était faux. Personne ne montait jouer avec son jeu personnel dans le salon du premier. Mais j’y allai quand même. Je commençais à vouloir retrouver cette carte autant qu’elle. Le quatrième soir, en lui apportant son traitement, je remarquai la vieille boîte métallique posée sur sa commode. Elle était entrouverte. Des photographies dépassaient. Madeleine suivit mon regard.
— Ne touchez pas.
— Je ne touchais pas.
— Vous alliez le faire.
— Vous me prêtez beaucoup de mauvaises intentions.
— J’ai vécu assez longtemps pour ne plus attendre qu’elles se réalisent.
Je lui tendis ses comprimés. Elle les avala avec une grimace. En reposant le verre, son coude heurta la boîte qui tomba. Les photographies glissèrent au sol.
— Mince.
Je me baissai.
— Laissez !
Trop tard. J’avais déjà ramassé la première. Madeleine jeune, devant une maison. À côté d’elle, une petite fille d’environ huit ans faisait une grimace devant l’objectif. Une deuxième photo montrait la même enfant quelques années plus tard. Puis une adolescente. Puis une jeune femme avec deux enfants. Madeleine me prit les photos des mains.
— C’est votre fille ?
Elle remit tout dans la boîte. Une photographie était restée par terre. Je la ramassai. Cette fois, Madeleine ne me l’arracha pas. On y voyait une cuisine. La jeune fille, peut-être quinze ans, était assise à une table en face de sa mère. Entre elles, un jeu de cartes. L’adolescente regardait l’objectif en brandissant une carte devant son visage. Une dame de cœur. Je restai quelques secondes à l’observer.
— Vous jouiez déjà ensemble.
Madeleine tendit la main. Je lui rendis la photo.
— C’était il y a longtemps.
— C’est elle qui s’assoit en face de vous ?
Son visage se ferma.
— Personne ne s’assoit en face de moi.
— Justement.
Elle rangea la photographie.
— Bonne nuit.
Je compris que l’entretien était terminé. Au moment où j’atteignis la porte, elle ajouta :
— La carte n’est pas dans ma chambre.
Je me retournai.
— Comment vous le savez ?
Elle ne répondit pas.
Le lendemain, Madeleine ne descendit pas jouer. Je la trouvai assise près de sa fenêtre.
— Ça ne vous ressemble pas.
— Quoi ?
— D’abandonner une partie.
— Il manque une carte.
— Vous avez joué trois jours sans elle.
— Ça m’a agacée trois jours.
Je m’adossai au mur.
— Ça vous a chamboulé de revoir ces photos.
Ce n’était pas une question.
— Vous posez beaucoup de questions.
— Seulement lorsque je cherche des réponses.
Madeleine resta silencieuse. Je continuai :
— Vous ne la voyez plus ?
Son regard repartit vers la fenêtre.
— Non.
— Depuis combien de temps ?
— Longtemps.
— Ça ne veut rien dire.
— Si. Ça veut dire que ça ne vous regarde pas.
Je fis mine de partir.
— Vingt-deux ans.
Je m’arrêtai.
— Pardon ?
— Vingt-deux ans.
Je revins vers elle.
— Vous ne l’avez pas vue depuis vingt-deux ans ?
— Vous savez compter, vous aussi.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Madeleine eut un rire bref.
— Vous avez combien de temps devant vous ?
Je regardai ma montre.
— Quinze minutes avant les traitements.
— Alors ce sera insuffisant.
— J’en ai davantage ce soir.
Elle me regarda enfin.
— Vous êtes obstinée.
— C’est ce que vous m’avez déjà dit.
— Ce n’était pas un compliment.
— Je l’avais compris.
Elle détourna de nouveau les yeux.
— Elle est partie.
— De chez vous ?
— De chez son mari.
Je ne dis rien.
— Elle est arrivée un soir avec ses enfants et une valise.
Madeleine me raconta ce qu’il s’était passé ce soir-là.
— Et vous ne vous êtes plus parlé ?
— Elle m’avait prévenue.
Je restai silencieuse. Madeleine n’ajouta rien.
— Prévenue de quoi ?
Elle ferma les yeux.
— Que si je fermais la porte, je ne la reverrais plus.
— Et vous l’avez fermée ?
Madeleine ouvrit les yeux.
— Oui.
Un chariot passa dans le couloir. Dans la chambre voisine, quelqu’un riait devant la télévision.
— Vous pensiez qu’elle reviendrait quand même ?
Elle eut un sourire sans joie.
— Le lendemain.
— Et elle n’est pas revenue.
— Non.
— Vous l’avez appelée ?
— Plusieurs fois.
J’attendis.
— Elle ne répondait pas ?
Madeleine fixa ses mains.
— Je ne laissais pas sonner.
Je fronçai les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne savais pas ce que je dirais si elle décrochait.
— « Pardon », peut-être.
Elle me lança un regard sec.
— Vous avez vingt ans de moins que ma fille. Épargnez-moi les solutions simples.
Je me tus. Elle avait raison.
— Au début, poursuivit-elle, je pensais qu’elle rappellerait. Une semaine. Puis un mois. Son anniversaire est arrivé. Je me suis dit qu’elle téléphonerait à Noël.
Elle inspira lentement.
— Ensuite, on attend le Noël suivant.
Sa voix s’était affaiblie.
— Et après ?
— Après, il devient humiliant de rappeler au bout de trois ans.
— Plus humiliant qu’au bout de deux ?
Madeleine eut presque un sourire.
— Voilà.
Je m’assis sur la chaise près d’elle.
— Vous savez où elle vit ?
— Oui.
— Alors pourquoi vous ne lui écrivez pas ?
— Parce qu’elle ne veut peut-être plus de moi.
— Vous ne le savez pas.
— Et si je le découvre ?
Je n’avais rien à répondre. Pour la première fois, je compris que ce n’était peut-être pas l’orgueil qui avait maintenu le silence aussi longtemps. Ou pas seulement. Parfois, l’incertitude protège. Tant qu’elle n’écrivait pas, Claire pouvait encore lui manquer sans l’avoir rejetée une seconde fois.
— Vous jouiez souvent aux cartes avec elle ? Comme sur la photo ?
— Sans arrêt. Elle me réclamait des parties tous les jours. Mais je ne pouvais pas lui dire non.
Elle marqua une pause.
— Quand elle était petite, je l’appelais ma dame de cœur.
Je regardai la vieille femme devant moi. Ses cheveux blancs. Ses mains marquées. Son visage dur auquel je m’étais habituée. Tout à coup, il m’était difficile d’imaginer qu’elle avait un jour appelé quelqu’un ainsi.
— Écrivez-lui.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que vingt-deux ans ne tiennent pas dans une enveloppe.
— Essayez avec une page.
Elle secoua la tête.
— Vous devez aller distribuer vos médicaments.
Je me levai. Avant de partir, je lui demandai :
— Et si vous ne la retrouvez jamais ?
Je parlais de Claire. Madeleine regarda le jeu incomplet posé sur sa table de nuit.
— Alors il restera cinquante et une cartes.
Une semaine plus tard, elle entra dans le poste de soins avec une feuille blanche. Elle la posa devant moi.
— Vous aviez parlé d’une page.
Je souris.
— Asseyez-vous.
— Ne prenez pas cet air victorieux.
— Je n’ai aucun air.
— Vous êtes insupportable.
Elle s’installa.
Je pris un stylo.
— Qu’est-ce qu’on écrit ?
— Je ne sais pas.
— On a un excellent début.
Madeleine leva les yeux au ciel.
— Écrivez « Claire ».
J’écrivis.
— Ensuite ?
Silence.
— « Ma chère Claire » ?
— Certainement pas.
Je rayai.
— « Ma fille » ?
— Encore pire.
Nouvelle feuille.
— D’accord. On commence sans formule.
Madeleine fixa le papier.
— Dites-lui que je suis désolée.
J’écrivis trois mots.
Je suis désolée.
— Non.
— Quoi ?
— Enlevez.
— Pourquoi ?
— Ça ressemble à ce qu’on écrit après avoir cassé un vase.
Je reposai le stylo.
— Alors dites-le autrement.
Elle se leva.
— C’était une mauvaise idée.
— Asseyez-vous.
— Je n’ai rien à lui dire.
— Vous avez vingt-deux ans de choses à lui dire.
— Justement !
Sa voix claqua dans le petit bureau. Puis elle se tut. Eva passa devant la porte, ralentit, puis décida intelligemment de continuer son chemin. Madeleine se rassit. Nous essayâmes pendant presque une heure. Chaque phrase était trop peu. Chaque explication ressemblait à une excuse. Chaque excuse semblait indécente. Je pensais agir pour ton bien. Rayé. J’ai regretté immédiatement. Rayé. J’aurais dû ouvrir cette porte. Madeleine resta longtemps à regarder la phrase. Puis elle la raya aussi.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle le sait.
Finalement, elle me prit le stylo.
— Laissez-moi seule.
Je sortis. Quand je revins trente minutes plus tard, la feuille avait disparu dans une enveloppe.
— Vous avez fini ?
— Oui.
— Combien de pages ?
— Ça ne vous regarde pas.
Je pris l’enveloppe. Elle était étonnamment légère.
— Vous voulez vraiment que je la poste ?
Madeleine hésita. Longtemps. Puis elle répondit :
— Non.
Je la regardai. Elle inspira.
— Mais faites-le.
À partir de ce jour, elle attendit. Au début, elle faisait semblant de ne rien attendre.
— Le courrier est arrivé ?
— Oui.
— Rien pour moi, j’imagine.
— Non.
— Je ne demandais pas spécialement.
Le lendemain :
— Quelqu’un a appelé ?
— Non.
— Très bien.
Le surlendemain, elle passa trois fois devant le poste. Après dix jours, elle ne posa plus aucune question. C’était pire. Elle continuait à descendre chaque après-midi. Cinq cartes pour elle. Cinq pour la chaise vide. Toujours cinquante et une. Je lui avais proposé plusieurs fois de compléter le jeu. Elle refusait.
— Ce ne serait pas la bonne.
Je n’insistais plus. Décembre passa. Puis janvier. Aucune réponse. Un matin de février, Madeleine ne descendit pas. Son état cardiaque s’était aggravé depuis plusieurs semaines, mais jusque-là elle avait refusé de modifier quoi que ce soit à ses habitudes. Cette fois, quelques pas jusqu’à la salle de bain suffirent à l’essouffler. Le médecin parla d’hospitalisation. Elle refusa.
— Je reste ici.
— Mme Dubois…
— Je ne vais pas mourir dans un couloir des urgences.
— Personne n’a dit que vous alliez mourir.
Elle me regarda.
— Vous êtes une piètre menteuse.
Elle resta couchée. Le soir, elle demanda son jeu. Je le lui tendis. Elle passa lentement le pouce sur la tranche des cartes.
— Cinquante et une ? demanda-t-elle.
— Je n’en ai pas mangé depuis hier.
Elle sourit.
— C’était une vraie question.
— Oui. Cinquante et une.
Elle posa le paquet sur la couverture.
— Toujours rien ?
Je savais immédiatement qu’elle ne parlait plus de la carte.
— Non.
Elle hocha la tête.
— D’accord.
— Il y a peut-être une raison.
— Bien sûr qu’il y en a une.
— Je voulais dire une raison autre que…
— Que le fait que j’ai fermé une porte au nez de ma fille quand elle avait besoin de moi ?
Je me tus. Madeleine caressa machinalement la boîte en carton.
— Vous savez ce qui m’énerve le plus ?
— Non.
— Je ne me souviens plus exactement de la dernière chose qu’elle m’a dite avant de partir.
Je fronçai les sourcils.
— Vous m’avez dit qu’elle vous avait prévenue de ne pas lui demander de revenir.
— Avant ça.
Sa voix était devenue très basse.
— Peut-être qu’elle m’a demandé une dernière fois d’ouvrir. Peut-être qu’un des enfants a dit quelque chose. Je ne sais plus.
Elle ferma les yeux.
— On croit toujours qu’on se souviendra des moments importants.
Je remontai légèrement sa couverture.
— Reposez-vous.
Elle rouvrit les yeux.
— Vous avez une mère ?
— Oui.
— Elle vous agace ?
Je souris.
— Régulièrement.
— Bien.
— Pourquoi bien ?
— Ça veut dire qu’elle est encore là.
Je m’apprêtais à répondre. Elle avait déjà refermé les yeux.
Madeleine mourut trois jours plus tard. À quatre heures vingt du matin. Je n’étais pas de service. Eva était là. Quand je revins le lendemain, elle m’attendait près du vestiaire. Elle n’eut pas besoin de dire quoi que ce soit.
— Elle était seule ?
— Non. Sophie était avec elle.
Je hochai la tête.
— Son jeu ?
Eva me regarda étrangement.
— Sur la table de nuit.
Je montai. La chambre semblait déjà différente. Le lit avait été refait. Les traitements avaient disparu. Les produits de toilette aussi. Ses vêtements attendaient dans l’armoire qu’on vienne les récupérer. La boîte de photographies reposait sur la commode. Et le jeu était là. Je le pris. Je comptai. Cinquante et une. Je le descendis avec moi. Je n’avais aucune raison de le garder. Je le savais. Les affaires personnelles devaient être rendues. Mais le dossier n’indiquait aucun proche et je n’avais pas le numéro de sa fille. Alors, temporairement, je le déposai dans le tiroir de la salle commune. À sa place habituelle. Pendant plusieurs jours, la chaise d’en face resta libre. Puis quelqu’un finit par s’y asseoir. Évidemment. Les absences n’avaient aucune autorité sur les nouveaux arrivants.
Deux semaines plus tard, je ne pensais déjà plus à vérifier la chaise en traversant la pièce. Un mardi après-midi, Eva entra dans le poste.
— Il y a une dame à l’accueil.
Je continuai de remplir une transmission.
— Pour qui ?
Eva ne répondit pas. Je relevai la tête.
— Non.
— Si.
Je posai mon stylo. Dans le hall, une femme attendait. Une cinquantaine d’années. Peut-être davantage. Cheveux bruns attachés. Un manteau gris mouillé aux épaules. Elle tenait une enveloppe à la main. En me voyant, elle se leva. Et avant même qu’elle parle, je la reconnus. La photographie. La jeune fille avec la carte devant le visage. Les traits avaient changé. Pas le regard.
— Bonjour.
— Bonjour.
— Je cherche Madeleine Dubois.
Elle marqua une pause.
— Je suis sa fille.
Je sentis quelque chose se serrer dans ma poitrine. Son regard passa derrière moi.
— Elle est dans sa chambre ?
J’avais prononcé ces phrases des dizaines de fois. Peut-être des centaines. Il existe des mots précis pour annoncer une mort. Des formulations que l’on choisit pour ne pas laisser de place à l’ambiguïté. Mais à cet instant, je les trouvai tous trop froids.
— Votre mère est décédée il y a quinze jours.
Claire resta debout. Son visage ne bougea presque pas. Seule sa main se referma sur l’enveloppe.
— Ah.
Puis elle s’assit. Je pris la chaise voisine.
— Je suis désolée.
Elle regardait droit devant elle.
— Quinze jours ?
— Oui.
— Elle était malade ?
— Son cœur était fragile depuis longtemps. Son état s’est aggravé assez rapidement.
Claire hocha lentement la tête.
— Je pensais que j’avais encore du temps.
Je ne répondis pas. Elle eut un rire bref.
— C’est idiot.
Elle posa l’enveloppe sur ses genoux. Je reconnus immédiatement celle que Madeleine avait envoyée.
— Vous l’avez reçue.
Claire suivit mon regard.
— Oui.
— Il y a longtemps ?
— Presque deux mois.
Je ne réussis pas à cacher ma surprise.
— Deux mois ?
— Je sais.
Elle passa ses doigts sur le papier froissé.
— Je l’ai ouverte le jour où elle est arrivée.
Sa voix trembla légèrement.
— Puis je l’ai refermée.
— Vous comptiez venir ?
— Tous les jours.
Elle sourit sans joie.
— Le premier jour, je me suis dit que je viendrais le week-end. Ensuite, je me suis dit que ce serait plus facile après l’anniversaire de mon fils. Puis après le travail. Puis la semaine suivante.
Elle regarda l’enveloppe.
— J’ai été très douée pour attendre.
La ressemblance avec sa mère me frappa presque violemment. Je détournai les yeux.
— Elle parlait de vous.
Claire releva la tête.
— Vraiment ?
— Oui.
— Elle vous a raconté ?
Je savais immédiatement ce qu’elle voulait dire.
— Une partie.
— La porte ?
— Oui.
Claire resta silencieuse. Puis elle regarda autour d’elle.
— Elle faisait quoi ici ?
La question était si simple qu’elle me bouleversa davantage que tout le reste.
— Elle râlait beaucoup.
Claire éclata de rire. Un vrai rire, cette fois. Court. Surpris.
— Ça, ça n’a pas changé.
— Elle refusait son déambulateur. Critiquait la soupe. Corrigeait les mots croisés des autres alors qu’on ne lui demandait rien.
Claire souriait encore.
— Et elle jouait aux cartes.
Son sourire disparut.
— Aux cartes ?
— Tous les après-midi.
Je me levai.
— Venez.
La salle commune était presque vide. À cette heure-là, beaucoup de résidents dormaient encore. La table près de la fenêtre n’avait pas bougé. Les deux chaises non plus. Je montrai celle qu’utilisait Madeleine.
— Elle s’installait là.
Claire passa la main sur le dossier.
— Toute seule ?
Je regardai la chaise opposée.
— Elle distribuait pour deux.
Claire fronça légèrement les sourcils. Je poursuivis :
— Et personne n’avait le droit de s’asseoir en face d’elle.
Elle tourna la tête.
— Pourquoi ?
— Elle disait que la place était prise.
Claire ne répondit pas. Ses yeux restèrent fixés sur la chaise vide. Je pensai soudain au jeu.
— Attendez.
J’ouvris le tiroir du petit meuble. La boîte était toujours là. Je la sortis.
— Je crois que ça vous appartient.
Claire resta immobile.
— C’est impossible.
— Vous le reconnaissez ?
Elle prit le paquet. Ses doigts caressèrent le ruban adhésif qui maintenait la boîte.
— Elle avait déjà ce jeu quand j’étais enfant.
Elle l’ouvrit.
— Elle refusait d’en acheter un nouveau. Elle disait que les cartes glissaient mieux quand elles avaient vécu.
Je souris.
— Ça lui ressemble.
Claire sortit les cartes. Puis s’arrêta. Je précisai :
— Il en manque une.
— Oui. Je sais.
Elle posa les cartes sur la table. Puis elle ouvrit son sac. Chercha quelque chose. Sortit son portefeuille. Ses mains tremblaient maintenant assez pour qu’elle ait du mal à ouvrir une petite poche intérieure. Quand elle y parvint, elle en tira un rectangle de carton. Je compris avant même qu’elle le retourne.
Une dame de cœur.
Elle resta silencieuse. Puis elle étala les autres cartes sur la table. Une à une. Je l’aidai à les classer sans parler. Trèfles. Carreaux. Piques. Cœurs. À la fin, une place restait vide. Claire prit la dame de cœur. Elle la posa parmi les autres. Cinquante-deux. Ses mains restèrent quelques secondes de chaque côté du jeu. Puis elle leva les yeux vers moi.
— Elle s’asseyait où ?
Je regardai la chaise sur laquelle j’étais assise. Je me levai.
— Ici.
Claire fixa la place. Je contournai la table et lui laissai la chaise de sa mère.
Sur la table, entre nous, les cinquante-deux cartes étaient enfin réunies.
Un jardin pour Roméo
Il rentrait du bureau.
Fatigué.
Il était arrivé à la fin de la pile de dossiers qui l'attendait à son retour de vacances.
Devant l'ascenseur de cet immeuble qu'il ne pouvait plus voir en peinture, il se demandait ce qu'il faisait là.
Un déménagement le fit pester et il monta les escaliers d'un pas lourd.
Clefs sur la table d'appoint de l'entrée, chaussures abandonnées près de la porte.
Il prit une bière dans le frigo et s'affala sur le canapé.
Roméo se hissa près de lui et, posé contre son flanc, il se mit à ronronner.
Elle était partie depuis deux ans et son dernier roman traînait encore sur la table basse.
« Chaque hiver, elle repartait sans se retourner. »
Il s'était toujours demandé pourquoi un titre à rallonge pour parler de quelque chose qui manquait.
C'était le truc des littéraires, ça, il fallait toujours qu'ils en rajoutent.
Elle aussi.
C'est pour ça qu'elle l'avait quitté.
Lui coupait, allait à l'essentiel, toujours.
Et elle, elle en rajoutait.
Tout le temps.
De la confiture sur ses tartines, du rouge à lèvres – il en avait toujours plein les chemises – et du drame.
Beaucoup de drame.
Il prit son téléphone.
Son WhatsApp désespérément vide.
Il écouta sa messagerie.
Au cas où. Peut-être que quelqu'un se souviendrait qu'il existait.
Il entendit la voix de sa mère qui, comme chaque vendredi, lui demandait s'il passait ce week-end.
Il n'avait pas prévu et il n'en avait surtout pas envie.
Les mêmes questions : avait-il rencontré quelqu'un ? Les mêmes remarques : il ne pouvait pas rester comme ça. Et enfin les mêmes reproches : s'il avait davantage fait attention à Léa, elle ne serait pas partie.
Non, il n'en avait pas envie.
Son frère, divorcé lui aussi, était épargné.
Il vivait à Singapour.
Le tremblement du mur de la salle de bain interrompit ses pensées.
Il fallait vraiment qu'il monte chez la voisine dont la machine à laver devait dater d'avant sa naissance.
Il était vingt heures et il commençait à avoir faim.
Il ouvrit le frigo : un reste de pâtes au pesto, un œuf et un morceau de fromage.
Pas de quoi festoyer franchement.
Un tube écrasé de concentré de tomates lui fit penser à sa vie deux ans auparavant : un concentré d'ennuis.
Il se dit qu'il préférait encore l'absence et le vide.
Il mit ses baskets, passa devant le miroir du couloir.
Il s'arrêta net. Il évitait toujours de se regarder mais là, il devait le faire.
Sans savoir pourquoi, il se dévisagea.
Quelques cheveux blancs étaient apparus sur ses tempes et deux ou trois rides lui firent prendre conscience que le cap des quarante ans était désormais franchi.
Mais ce qu'il remarqua surtout fut son air triste.
Il avait l'air désespérément triste.
Il n'avait jamais eu l'air très drôle mais il se dit que là, quand même…
Paris était gris.
Et lui aussi.
On était en novembre et il détestait cette période.
C'était celle de la rupture.
Avec Léa et avec sa vie d'avant.
Il aimait bien dire rupture plutôt que départ.
Elle était partie mais il préférait se dire qu'ils avaient rompu.
C'était moins douloureux, les torts étaient partagés et ça lui allait mieux.
Dans la rue, il tomba sur Marc, un SDF qui squattait parfois sous le porche de l'immeuble.
« Ça va, Marc ? »
« Ça va, ça va… Comme je te le dis à chaque fois, je sais pas ce que ça veut dire, ça va.
Je vais pas ! Tu vois bien, je suis là ! Comment je peux aller si je suis là ! »
Paul connaissait la réplique, la même exactement depuis cinq ans déjà. Il ne pouvait pas s'empêcher de sourire à chaque fois.
« C'est vrai, Marc, mais je te demande à chaque fois, c'est comme ça ! »
« Tu vas te balader ? »
« Oui, on peut dire ça. »
Paul ne savait pas où il allait. Il voulait juste échapper au vide du frigo et aux secousses de la machine à laver.
Il remonta la rue Albert en donnant des coups de pied dans les feuilles d'automne qui s'empilaient.
Arrivé au bout de la rue, à l'arrêt de bus, elle.
Grande, élancée, magnifique.
Il s'arrêta.
Elle pianotait sur son téléphone puis leva les yeux.
Il était à deux ou trois mètres.
Ils se dévisagèrent.
Ses longs cils, sa veste de cuir et son visage fin ajoutaient aux raisons qu'avait Paul de rester là comme un pantin articulé dont les piles s'étaient arrêtées brusquement.
Elle rangea son téléphone d'un geste lent et lui sourit.
Il lui rendit son sourire, béatement, bêtement.
Il se trouvait ridicule et en même temps, comme elle lui avait souri, ce n'était pas grave.
À ce moment-là, rien n'était grave, elle était là.
Le bus arriva.
Ce fut le moment le plus long de son existence.
Cela ressemblait à l'angoisse de s'écrouler de fatigue juste avant la ligne d'arrivée d'un marathon de 42 kilomètres.
Dans sa tête, il se voyait se mettre brusquement à genoux en suppliant :
« Non, s'il te plaît, ne pars pas ! »
Après quelques secondes, le bus repartit, chargé d'un passager supplémentaire.
Elle était toujours là, debout face à lui, car il avait légèrement avancé vers elle sans savoir comment il était arrivé là.
« Bonjour. »
Elle lui avait parlé.
À lui ! Elle lui avait dit « Bonjour ! »
Il se dit que c'était le plus beau bonjour de sa vie.
Il essaya en effet de répertorier rapidement tous les bonjours qu'il avait entendus dans sa vie et il conclut qu'il n'y avait aucun doute : c'était le plus beau.
« Bonjour ! Paul. »
« Madeline. »
« Enchanté, Madeline ! »
Il avait trouvé cette phrase nulle, et d'ailleurs il l'avait toujours trouvée nulle. Et pour finir, il se trouvait lui aussi nul.
« Vous habitez le quartier ? »
« Oui, rue Courbet, et vous ? »
« Oh, on est voisins alors, je viens d'emménager rue Stephan. »
« Oh super ! Alors bienvenue, chère voisine. »
Là, il se dit qu'il devait absolument se taire.
Des banalités de ce genre ne pouvaient que faire fuir une Madeline aussi canon.
Le bruit d'un gros moteur se fit entendre.
« C'est mon bus ! »
Trois secondes qui durèrent une éternité.
Un dernier regard appuyé et il entendit :
« Alors, à bientôt, Paul ! »
Il bégaya un « À bientôt, Madeline », puis plus rien. Le silence, la rue déserte. Tout s'était arrêté brutalement.
Sauf la voix de Madeline qui résonnait dans sa tête.
Sonné, il rentra chez lui.
S'allongea sur son lit avec ses chaussures.
Regarda le plafond en revoyant la scène en boucle.
Et s'endormit.
Le réveil sonna à sept heures.
Première pensée : « Madeline ».
Il fila sous la douche en chantant « Les Démons de minuit » d'Images.
En chantant ?
Quand il s'en rendit compte, il sourit.
Il avait toujours trouvé ça ringard.
Mais Madeline.
Les nouvelles n'étaient pas terribles. La guerre en Ukraine se poursuivait, des inondations au Népal avaient causé de gros dégâts et le déficit budgétaire se creusait.
Mais là aussi. Madeline.
Ce qui revenait à dire : rien de grave.
Et plus loin encore : tout allait bien, vraiment bien.
Même la réunion avec ce client difficile : un jeu d'enfant.
La journée passa avec des films récurrents autour de la prochaine rencontre avec Madeline.
Au magasin bio, chez le coiffeur, à la pizzeria et enfin dans la rue, près de l'arrêt de bus.
Chaque scène était pensée au cordeau, au millimètre.
Au magasin bio, il tomberait sur elle au rayon frais. Elle serait toujours aussi belle. Elle serait complètement sous le charme.
Ils iraient dîner puis au cinéma.
Il l'inviterait chez lui et elle ne repartirait plus jamais.
Le déménagement serait simple, elle habitait le quartier.
Sa mère serait ravie, il la verrait un peu plus souvent et son frère, Sébastien, lui dirait combien il avait de la chance d'avoir rencontré une femme aussi merveilleuse que Madeline.
Elle tomberait enceinte l'été suivant après leur mariage et leur lune de miel à Bali.
Il se serait retrouvé propulsé au comité de direction, terminé les clients difficiles.
Et la vie filerait tranquillement dans leur maison de banlieue parisienne.
Fini le frigo vide, le vrombissement de la machine à laver de la voisine et les soirées sur le canapé.
Cela faisait trois semaines qu'il poursuivait ses plans pour retrouver Madeline.
Tous les commerces y étaient passés et les rues voisines aussi.
Il avait ratissé large et avait exploré les arrondissements voisins.
Pas de Madeline.
Ou plutôt plus de Madeline.
Disparue, évaporée comme une volute de fumée.
Il se demanda alors s'il ne l'avait pas hallucinée, même s'il ne fumait plus rien depuis son adolescence un peu chahutée.
Un soir où il rampait sous le canapé pour essayer de retrouver le bouton de sa veste qui s'était décroché, il sentit de nouveau le mur trembler.
Ah non.
Il se releva avec colère, enfila ses pantoufles à carreaux qui lui donnaient l'air encore plus vieux, grimpa les étages quatre à quatre et sonna à la porte.
Une femme petite, d'une trentaine d'années, un peu ronde, avec des lunettes, apparut.
Elle portait un sweat bleu marine, un jean blanc, des sneakers rouges et un rouge à lèvres couleur framboise.
« Oui ? »
Il s'apprêtait à lui déverser sa colère au visage et, au lieu de ça, il se surprit à lui dire :
« Bonjour, désolé de vous déranger. Je suis votre voisin du dessous. »
« Ah oui, enchantée, on ne se connaît pas. Emma. »
Et là, il sentit un truc lui monter au visage, une sorte de fard aux joues. Lui qui n'avait jamais rougi de sa vie sentit qu'il changeait littéralement de couleur.
« Enchanté aussi, Paul ! »
« Oui, Paul. Alors, dites-moi, que puis-je faire pour vous ? »
« Je venais… euh… pour… euh… pour la machine, en fait… euh… le bruit. »
Emma l'interrompit :
« Oh oui, la machine, c'est vrai ! Elle est un peu vieillotte, c'est ma mère qui me l'a donnée quand je me suis installée il y a trois mois !
Et c'est drôle parce que j'en ai une nouvelle qui arrive demain ! Enfin ! Ils me la livrent en retard à cause d'une rupture de stock ! »
Elle sourit.
Pas besoin d'un mot de plus.
Paul s'excusa, lui dit que ce n'était pas grave du tout, qu'il était content pour sa nouvelle machine à laver et enfin que, si elle avait besoin de quoi que ce soit, il ne fallait surtout pas qu'elle hésite.
Elle lui sourit et le remercia infiniment.
Il redescendit en essayant de retrouver ses esprits.
Il prit une bière dans le frigo pendant que Roméo sautait sur ses genoux et sourit.
Bêtement et béatement.
Emma.
Elle avait chassé en un instant cette femme dont il avait complètement oublié le prénom.
Celle de l'arrêt de bus.
Il essaya malgré tout de s'en souvenir. Et le seul qui se présentait à lui encore et toujours était Emma.
Alors qu'il essayait de nouveau, on sonna à la porte.
Par le judas, il reconnut Emma, fit un demi-tour rapide dans sa chambre, se débarrassa de son vieux pull marron en le jetant sur le lit, ouvrit son armoire à la hâte, prit un autre pull neuf qu'il gardait pour une occasion spéciale, arracha l'étiquette de prix et revint au galop pour ouvrir la porte.
Elle avait besoin de sucre, elle n'avait pas eu le temps d'en acheter.
Elle était agent immobilier et la dernière visite s'était éternisée en raison de clients très exigeants.
Heureusement qu'elle était célibataire. En effet, personne ne l'attendait et elle pouvait se le permettre, mais voilà, pour les courses, il arrivait que ce soit compliqué.
Du sucre !
Célibataire !
Et craquante !
Il lui offrit la boîte de sucre et lui proposa d'aller dîner.
Elle remonta enfiler un manteau.
Lui en profita pour essayer de retrouver le parfum Dior reçu à son anniversaire un an auparavant par sa mère et jamais ouvert.
Après le dîner, ils rentrèrent chez lui.
Quelques mois plus tard, le déménagement fut simple.
Le voyage de noces à Bali eut lieu à Munich.
Il ne fut pas promu mais changea de boulot.
Et pour la maison en banlieue parisienne, Emma se chargeait des recherches avec beaucoup de joie.
Roméo allait désormais disposer d'un jardin.
Les chemins jamais empruntés
Je levai mon regard indécis vers mon amie. Installée en tailleur sur mon lit, Ava attendait ma réponse, les sourcils légèrement relevés. Après quelques secondes de silence, je secouai lâchement la tête.
- Jenna ! Râla-t-elle en m’envoyant un emballage de Reese’s à la figure. Ça fait des semaines que tu travailles sur la même nouvelle pour ne pas l’envoyer ?
Je ris malgré moi en décollant le plastique de mes cheveux lâchés.
- Je ne sais pas, Ava. Ce texte est nul, je ne gagnerai jamais avec ça. Déclarai-je finalement.
Mes doigts effleurèrent les touches de l’ordinateur posé sur mes cuisses. À l’écran, les mêmes paragraphes que je relisais depuis des jours. À force de les avoir parcourus, corrigés, supprimés, puis réécrits, les mots avaient fini par perdre tout leur sens dans mon esprit.
J’essayai de me souvenir de ce que j’avais ressenti en écrivant cette nouvelle. De l’excitation, peut-être même une pointe de fierté. Je ne retrouvai rien de tout ça. Ava croisa les bras et me fixa avec un air qui m’arracha malgré tout un sourire. Je refermai mon ordinateur d’un geste un peu trop sec.
- Je n’enverrai pas, arrête de me dévisager comme ça. Lâchai-je.
Je n’avais jamais osé partager mes écrits à qui que ce soit. Ni mes parents, ni mes professeurs, ni mes amis. Encore moins à un concours national de nouvelles. J’allais juste me taper la honte auprès des jurés. Très peu pour moi.
La simple idée que des inconnus puissent juger mon style, mon univers, mes personnages, me retournait l’estomac. Et si c’était mauvais ? Non, pire. Et si c’était moyen ? Un frisson lent remonta ma colonne vertébrale. Je préférais encore ne jamais le savoir.
- Allez, donne-moi tes emballages. Ordonnai-je à Ava en tendant une main dans sa direction.
Sa paume se posa lassement sur la mienne, y fourrant quelques papiers de confiseries. Je me tournai pour les laisser tomber dans ma petite poubelle de chambre sans un mot.
- Il est vingt-trois heures douze, insista mon amie. On a jusqu’à minuit avant que le concours ne ferme.
Elle avait raison. Ce qu’elle ne savait pas, en revanche, était que la décision de garder ce texte pour moi avait été prise bien avant de le rédiger. Et même malgré toute sa bonne volonté, elle ne parviendrait pas à me faire changer d’avis.
- On regarde un film ? Proposai-je innocemment avant d’attraper une poignée de popcorns.
Ava afficha un air excédé.
- Tu évites le sujet.
- Je n’évite rien. C’est juste... mon choix. Et maintenant que ce choix est fait, on peut passer à autre chose. Me défendis-je.
Je vis aux traits sceptiques de mon amie que je ne l’avais clairement pas convaincue.
- Ce n’est pas un choix si c’est dicté par la peur.
Mes yeux s’écarquillèrent aussitôt.
- Qui a dit que j’avais peur ? Me braquai-je.
- Moi. Annonça trop calmement Ava.
Elle paraissait si sûre d’elle que je ne trouvais rien à répliquer. Je levai simplement les yeux au ciel en quittant le matelas.
- Très bien, on ne regarde pas de film. Grinçai-je en glissant hors des couvertures.
Je traversai mon petit studio pour aller brancher mon ordinateur. Mes chaussettes foulaient lassement le parquet froid. Près du mur, quelques éclaboussures de peinture laissées par l’ancien locataire formaient encore des taches irrégulières sur le bois. Je venais à peine de me retourner que deux bras m’entourèrent les épaules.
- J’ai juste envie que tu réussisses, plaida Ava en m’enlaçant.
Je soupirai en me retournant pour la prendre à mon tour dans mes bras.
- Je sais, concédai-je.
Mes paupières s’abattirent sur mes yeux un instant.
- Je sais, Ava.
***
- Alors, tu le fais ou pas ?
Mes yeux glissèrent encore sur mon texte sans réellement s’attarder sur le sens de ce dernier. Juste le voir, là, entier, c’était suffisant. Mes yeux gagnèrent lentement le visage d’Ava, effrayés. Après une seconde qui me parut en durer dix, je finis par hocher timidement la tête.
- Je crois que oui.
Le cri excité d’Ava ne fit qu’agrandir mon sourire.
- Oh mon Dieu, tu vas devenir célèbre ! S’extasia cette dernière.
Je gloussai lorsqu’elle saisit mes mains pour me forcer à remuer au rythme de la musique pulsant en fond sonore.
- On ne sait pas si je vais gagner, rappelai-je lassement. Il doit y avoir des milliers d’autres candidats.
- Oui, mais est-ce qu’ils ont travaillé autant que toi sur leur nouvelle ?
- Certainement ?
Désapprobatrice, Ava claqua trois fois sa langue au palais en secouant la tête.
- Ça m’étonnerait. Trancha-t-elle. Bon, qu’est-ce que tu attends ? Envoie !
Mes doigts coururent sur le clavier tandis que je déposais mon petit manuscrit sur le site web des Pages Volantes. Mes mains tremblaient déjà, un mélange de peur et d’impatience coulant dans mes veines. Si jamais je gagnais, je...
N’importe quoi. Je n’allais sûrement pas gagner. Après un dernier regard à ma nouvelle, je cliquai sur le bouton d’envoi. Même de ma chambre, nous entendions la ville pulser à l’extérieur, les voitures vrombir inlassablement dehors, et même le grésillement du système électrique du vieux bâtiment. Pourtant, dans le concert urbain de la pièce, ce clic résonna comme une note plus haute que les autres.
Mon regard retrouva celui d’Ava.
- C’est envoyé.
Mon amie bondit quasiment hors du lit pour se trémousser gaiement dans ma minuscule chambre.
- Quand tu seras connue, tu me citeras dans les remerciements de tes bouquins ? Est-ce que tu écriras « Merci à ma meilleure amie, la plus belle femme de la galaxie, qui n’a jamais arrêté de me soutenir dans mes projets. » ?
Je pouffai malgré moi.
- Promis, j’écrirai ça mot pour mot. Jurai-je en plaçant ma main droite sur ma poitrine.
L’éclat de rire d’Ava résonna entre les murs fins de ma chambre.
Quelques jours plus tard
- AVA !
Ma voix se brisa dans un cri que je ne reconnus presque pas. Je traversai ma chambre en courant, mon ordinateur serré contre moi.
- AVA ! Je n’en reviens pas, j’ai gagné !
Elle se retourna si brusquement que ses écouteurs manquèrent de tomber.
- PARDON ?
Je lui tendis l’ordinateur sans parvenir à prononcer un seul mot de plus. Mes mains tremblaient tellement que l’écran vacillait entre nous.
- Je le savais ! hurla-t-elle.
Elle se jeta sur moi avant même que j’aie le temps de réagir. Ses bras m’écrasèrent les épaules et, pendant quelques secondes, je restai complètement immobile. Je fixais toujours l’écran par-dessus son épaule. J’avais relu le message au moins cinq fois. Puis six. Puis encore une fois.
Le nom était toujours là. Jenna B. Ma nouvelle. « Oublier ». Gagnante de la trente-deuxième édition du concours des Pages Volantes. Je sentis ma gorge se serrer.
« Et félicitations à la gagnante de la trente-deuxième édition de ce concours, mademoiselle Jenna B., pour sa nouvelle « Oublier ». Un formidable texte rempli d’émotions qui paraîtra très prochainement sur tous nos réseaux sociaux… »
Je connaissais chaque mot par cœur. Pourtant, mon cerveau semblait incapable de les enregistrer.
- Je vais faire un malaise, soufflai-je.
Ava s’écarta juste assez pour attraper mon visage entre ses mains.
- Tu es la meilleure.
Je laissai échapper un rire qui ressemblait davantage à un sanglot. Mes yeux me brûlaient. Depuis que j’avais découvert le message, je m’évertuais à retenir mes larmes, comme si pleurer risquait de rendre la victoire moins réelle.
Je regardai encore mon nom. Jenna B. Le mien. Juste le mien. Quelques jours plus tôt, j’avais été incapable de croire que quelqu’un puisse apprécier ce texte. J’avais imaginé les jurés fronçant les sourcils devant mes phrases, s’arrêtant au milieu d’une page, avant de déposer mon manuscrit au fond d’une pile parmi des milliers d’autres.
Et maintenant, c’était mon texte qu’ils avaient choisi. Pas celui de quelqu’un d’autre. Le mien.
- Attends… Réalisa Ava.
Elle venait de reprendre l’ordinateur pour parcourir le message plus attentivement.
- Ça veut dire que tu vas aller à une remise de prix ?
Je me penchai vers l’écran.
- Apparemment.
Le mot sortit dans un murmure. Une remise de prix. Je m’imaginai soudain dans une salle pleine d’inconnus. Des chaises alignées. Des lumières trop blanches. Peut-être même un micro devant moi. Quelqu’un prononcerait mon nom, et je me lèverais sous les applaudissements. Je plaquai une main contre ma bouche.
- Oh mon Dieu…
Ava se remit à sautiller sur place.
- Tu vas vraiment devenir célèbre.
- Arrête…
- Non, non. Je suis sérieuse. Dans quelques années, tu seras dans une librairie et des gens feront la queue pour avoir ton autographe.
Je ris à travers mes larmes.
- Tu racontes n’importe quoi. Des gens remportent ce genre de concours toutes les semaines. Combien d’entre eux sont devenus célèbres ?
- D’accord, mais toi tu n’es pas comme ces gens. Tu es Jenna Brown. Et ça change tout.
Je pouffai devant la simplicité de son argumentaire, qui me réchauffa malgré moi le cœur. Et pour la première fois depuis que j’avais commencé à écrire, je ne cherchais pas ce qui n’allait pas dans mes phrases. Je ne me demandais pas si j’aurais pu faire mieux.
Je ne relisais pas chaque ligne en attendant d’y trouver une raison d’avoir honte. Je souriais. Parce que j’avais gagné.
Quelques semaines plus tard
Quelques semaines plus tard.
- Mademoiselle Jenna ?
Je me retournai aussitôt, un sourire étirant mes lèvres. Il y a deux semaines encore, je n’aurais jamais imaginé me retrouver ici. Et pourtant, me voilà, au milieu d’une salle remplie de jeunes écrivains dont je reconnaissais parfois les noms, vêtue d’une longue robe de soie violette qui effleurait mes chevilles.
- Bonsoir, souris-je.
- Bonsoir. Je tenais tout d’abord à vous féliciter pour votre récente victoire au concours des Pages Volantes. J’ai eu l’occasion de lire votre nouvelle. Elle m’a beaucoup touchée.
Je sentis mes joues s’échauffer.
- Merci beaucoup.
- Et je me demandais… avez-vous déjà d’autres projets en tête ?
Je baissai un instant les yeux, incapable de retenir mon sourire.
- J’aimerais écrire quelque chose de plus long. Une histoire dans laquelle je pourrais vraiment prendre le temps de développer mes personnages, leur donner de la profondeur… Un roman, peut-être.
Le mot résonna étrangement dans ma bouche. Un roman. Le plus étrange était que je me sentais parfaitement légitime de prononcer ce mot. Alors que j’aurais tout juste eu le cran de l’imaginer il y a un mois de ça.
- Mais je ne sais pas vraiment par où commencer, avouai-je dans un petit rire.
La femme sourit. Elle devait avoir une quarantaine d’années. Son chignon parfaitement noué contrastait avec la douceur de ses traits.
- Alors laissez-nous vous aider.
Je relevai les yeux, le cœur battant subtilement trop vite.
- Pardon ?
- Mon équipe et moi-même serions ravis de vous accompagner dans cette aventure. Nous avons beaucoup aimé votre texte.
Je restai silencieuse quelques secondes.
- Vous êtes… ?
Elle me tendit une carte.
- La maison Encre Céleste. Et ce serait un plaisir de vous compter parmi nos auteurs.
***
Je me réveillai avec un large sourire aux lèvres. Mon cœur battait encore à tout rompre sous mon pyjama. Pendant quelques secondes, je restai immobile, les yeux fermés, incapable de me défaire de cette étrange sensation de bonheur qui me collait à la peau.
J’avais gagné. Un rire silencieux me monta aux lèvres. Les Pages Volantes. Ma nouvelle. La remise de prix. La femme d’Encre Céleste. Tout me revenait par fragments, comme les morceaux d’un film que j’aurais regardé la veille. Mais rien de tout ça n’était un film.
Je me retournai dans mon lit, encore à moitié plongée dans cette douce euphorie. J’allais vraiment devenir écrivaine. Cette pensée me fit sourire davantage. Puis quelque chose me dérangea. Je fronçai légèrement les sourcils. Pourquoi je ne me rappelais pas clairement de cette soirée de jeunes talents ?
J’ouvris enfin les yeux. Le plafond moisi de ma chambre apparut au-dessus de moi. Rien n’avait changé. Mon bureau était toujours là, mon ordinateur fermé posé à côté de quelques feuilles froissées. La petite lampe près de mon lit était éteinte, seule la lumière blafarde d’un lampadaire filtrait à travers mes volets.
Je restai muette. Quelque chose n’allait pas. Ou plusieurs choses, peut-être. Je tournai lentement la tête. Une silhouette dormait à côté de moi. Je sursautai.
- Ava ?
Mon amie remua vaguement sous la couverture avant de se rendormir aussitôt. Je n’eus même pas le temps d’être rassurée de voir que ce n’était qu’elle. Que faisait-elle ici ? Dans mon lit ? Et soudain, un détail me revint.
Une chambre plongée dans la pénombre. Un ordinateur ouvert sur mes genoux. Le bruit de la ville derrière les fenêtres. Ava qui me demandait encore et encore si j’allais envoyer ma nouvelle. Je cessai de respirer. Non. Impossible.
Je me redressai brusquement. Mon regard se posa sur mon bureau. L’ordinateur. Je quittai le lit et me précipitai vers lui. Mes mains tremblaient déjà lorsque j’appuyai sur le bouton On. L’appareil s’alluma tranquillement, comme s’il ne comprenait pas l’urgence de la situation.
Le document était toujours ouvert. Ma nouvelle. « Oublier ». Le curseur clignotait à la fin d’un paragraphe. Mon regard accrocha soudain l’heure. Une heure trente-quatre. Mon estomac fut aussitôt écrasé par une force invisible. Je me souvenais, maintenant.
Je ne l’avais jamais envoyée. Je n’avais jamais reçu de message des Pages Volantes. Je n’avais jamais gagné. Je n’avais jamais porté cette robe violette. Personne ne m’avait proposé de publier mon roman. De quel roman avais-je même rêvé ? Je n’avais jamais prévu d’en écrire un pour de vrai !
Ou peut-être que si, c’était justement ce que je prévoyais de faire depuis des années sans jamais me lancer. Animée par le peu d’espoir qu’il me restait, je me rendis tout de même sur le site des Pages Volantes. Mes ongles tapotaient nerveusement sur le clavier. Je devais envoyer cette nouvelle. Il le fallait.
Mon cœur manqua de tomber dans mes chaussures quand je me rendis sur l’onglet « concours ». Avec un peu de chance, le concours ne serait toujours pas clos. Le message chargea. Trop longtemps.
« Désolés, nous n’acceptons plus de textes. Abonnez-vous à nos réseaux pour ne pas manquer les prochains évènements ! »
Ma tête s’écrasa pitoyablement sur mes mains. Un sanglot sec me traversa la poitrine. Tout était ma faute. Comme à chaque fois. Comme à chaque fois que j’avais manqué de courage. Et si mon texte avait vraiment décroché la première place ? Je ne le saurais jamais.
De l’exacte même manière que je ne saurais jamais ce qui se serait passé si j’avais osé m’asseoir à côté de ce garçon seul, en junior year. Ou bien si j’avais osé m’inscrire parmi l’équipe de pom-pom girls en freshman year. Ou pour toutes les autres fois où j’avais préféré renoncer avant même de savoir ce qui m’attendait.
Mes yeux s’embuèrent rageusement. Je fixai encore quelques secondes l’écran. Le concours était terminé. Je baissai les yeux vers ma nouvelle. « Oublier ». Je connaissais chaque phrase par cœur. Pourtant, personne d’autre que moi ne la lirait à son tour.
La voix d’Ava me revint en mémoire. « Ce n’est pas un choix si c’est dicté par la peur ». Je reposai alors mes doigts sur les touches sombres du clavier. Puis j’ouvris un nouveau document.
Le clown
***
La corde s’est brisée. Usée, fatiguée, comme moi. Je me souviens avoir atterri sur le sol avec fracas. Mes membres comme disloqués sur le parquet dur. Suffoquant, crachant, étendu dans la chambre froide, je suis resté là une éternité de temps. Un rayon de soleil blanc a percé les nuages gris de l’hiver et coulé en une fente d’or jusqu’à moi. La grâce de ce monde survolant ma détresse, la côtoyant même, se confondant avec elle un instant, un battement de cil, une paupière fermée sur mes yeux bleus et vides.
Avant la guerre, je voulais devenir professeur. Les promenades le long des champs de fleurs au printemps, les sourires d’enfants, voilà ce que m’aurait offert la vie. Et j’en étais ravi.
Mais le premier cri, le premier obus éclaté dans la boue semblaient m’avoir volé les cours de récréation, la couleur de l’encre, le crissement de la craie. Je n’ai jamais réussi à oublier la guerre. Qui le pourrait ? Elle m’avait tout pris. Alors, j’avais décidé de mourir pour m’effacer de ce monde et ne plus souffrir.
Mais la corde s’est cassée. Plus j’y pense et plus j’y crois. En se brisant, la vie m’a offert une seconde chance, et cette chance, c’était toi Jean.
Tout me ramène à ce moment. Moi dans ce bar, étourdi par l’alcool, le cou encore violacé des marques de la mort. La chaleur étouffante des corps en mouvement réchauffés par la bière, les lumières qui tournaient en dansant.
J’ai frappé.
Renvoyer des fous au monde réel comme si rien n’était arrivé. Mais nos esprits sont mutilés et nos raisons défaites. Parfois, il m’arrivait de perdre le contrôle, de redevenir cette bête assoiffée de sang trépignante de tuer. Je me regardais faire, effrayé, incapable d’arrêter.
Ce soir-là, la guerre s’est rappelée à moi, violemment, cruellement, et dans la chaleur des corps et de la pièce, j’ai frappé. Je voulais faire taire leurs rires gras et leur joie pour toujours. Des rires quand je m’étranglais dans mon désespoir ? Je suis devenu fou : j’ai attrapé le premier gars, je l’ai frappé, griffé, roué de coups sauvagement en hurlant. Les bienheureux se sont tus. On m’a attrapé par le col et jeté dehors. Je suis resté là, recroquevillé et gémissant, les mains en sang.
Tard le soir, j’ai senti une main se poser sur mon épaule. C’était toi.
— C’est toi le gamin qu’a frappé ce type pour rien ? Tu sais que tu aurais pu le tuer ? T’as pas l’air bien… T’as quel âge ? À peine vingt ans…
J’ai gardé le silence.
— Je connais un endroit. Tu viens si tu veux.
Un cirque ambulant, un chapiteau itinérant, des artistes nomades. C’était ça l’endroit. Joie éphémère. Plaisirs artificiels. Je t’ai suivi : je n’avais nulle part où aller, après tout.
Jean, tu étais de ceux-là, de ces voyageurs sillonnant les routes sans se préoccuper du futur, s’épanouissant dans leur art sans demander de comptes à personne. Les acrobaties, les couleurs chaudes, ce monde de joie, c’était le tien depuis toujours. Là où tu prenais racine.
Grand, corpulent, le regard franc, tu ressemblais à la paix. Ton corps massif, légèrement en surpoids même, imposait la force, mais tes gestes et tes mouvements suggéraient plutôt une grâce naturelle cachée, imperceptiblement effacée par les années mais toujours présente. Et puis ta voix forte et grave qui s’élevait parmi toutes les autres, une voix de miel corsé, qui rassurait au lieu d’intimider.
Toi aussi tu avais fait la guerre. Mais elle ne semblait pas avoir brisé tes rêves : tu voulais être clown. Un clown un peu niais mais drôle, qui jouait du violon avec la grâce d’un Dieu.
La première fois, je suis parti en courant retrouver l’isolement de ma chambre, fuyant ces couleurs trop vives pour mon coeur trop pâle. Je suis revenu, une fois, deux fois, dix fois. Je me sentais bien avec toi : tu apaisais ma colère, ma peur, mon vide. Et puis c’est arrivé.
— Salut Frank ! Comment ça va aujourd’hui ?
Tu étais là, une vieille chemise à carreaux négligemment posée sur tes larges épaules, une cigarette au coin des lèvres.
— Vous partez ? J’avais ressenti l’agitation autour de moi dès mon arrivée, les préparatifs de départ, la folie du retour à la route : le cirque partait pour une autre destination, une autre ville de province, ailleurs.
— Oui.
Silence. Tristesse en moi qui revient. Regard baissé vers le sol.
— Qu’est-ce qu’il y a mon Frank ? Toujours aussi triste, hein ? Tu sais, j’me suis habitué à toi… Pourquoi tu viendrais pas ? Il y a rien qui a l’air de te retenir ici… Tu sais la vie du cirque est pas pire qu’une autre, on s'aide au moins, on est ensemble… T’as l’air si seul.
— Et qu’est ce que je ferais si je venais, Jean ? avais-je répliqué en un ricanement sinistre, clown ?
— Clown ? Et pourquoi pas ? Tu t’es mis à rire à gorge déployée, un rire qui fracassait le ciel. J’ai renfloué mes larmes. Tu m’as regardé. C’est que tu souris pas beaucoup, toi.
— Ouais. Je suis pas comme toi, moi. La guerre, ça me reste en travers de la gorge.
— Écoute Frank, avais-tu répondu avec un ton cassant, presque blessé, si tu veux te lamenter sur ton sort pour le restant de tes jours, vas-y, personne te retiendra. Mais y a des tas d’autres vies qui t’attendent, si tu arrives pas à les voir c’est tant pis pour toi. Moi je t’offre une vraie chance, une nouvelle vie : clown, avec moi. Les deux pitres du cirque. Ça se fait de nos jours, tu sais. On s’entend bien toi et moi, on ferait une sacrée équipe !
— T’es pas sérieux ? T’as vu ma gueule, ma vie ? J’ai l’air d’avoir envie de faire le con ?
— C’est moi qui ferai le con, Frank. Toi tu seras le clown blanc, celui que personne n’arrive à faire sourire. Le clown triste quoi.
Face à mon air dubitatif, tu avais simplement haussé les épaules en ajoutant :
— On part demain matin à six heures. Fais ce que tu veux.
Le lendemain, à cinq heures trente, j’étais devant toi, un vieux sac à dos et ma tristesse pour bagages. Avec un sourire, tu m’avais tapoté affectueusement l’épaule en ajoutant :
— Bienvenue dans ta nouvelle vie, mon clown triste.
J’ai souri. C’est ce petit sourire de rien du tout qui a lié mon âme à la tienne Jean, cette contraction du visage qui m’a fait entrer dans ta vie, vie de magie et de sourires peints aux contours des lèvres.
***
J’ai toujours aimé les oiseaux : la grâce de leur vol dans le ciel nu, survolant la terre et nos pas balourds. Quand on est parti à la guerre, en légions d’hommes, future bouillie de chair éclatée dans la nuit, les oiseaux continuaient à voler avec détachement. J’aurais voulu être un oiseau. Je les ai souvent envié dans le fond de la tranchée quand il m’arrivait de lever les yeux, entre deux trois larmes.
***
Nous sommes partis un matin d’hiver, le ciel de grisaille assombrissant la route. Jusqu’alors, le seul voyage que j’avais jamais effectué était celui vers la guerre et son retour. Celui que j’entamais à tes côtés changea le cours de ma vie.
Lentement, patiemment, tu m’as enseigné ce que tu savais du métier de clown. Au début, ça m’a plu. C’était un beau travail dont le but était de prendre soin des gens, comme l’était le métier de professeur. Il y avait cette part d’humanité, de chaleur que j’aimais retrouver lors des numéros face à la foule.
***
Là-bas, le monde n’était qu’un danger hurlant. Je me souviens de tout. Je me suis senti vermine, insecte, moins que rien dans l’épaisseur du temps, recroquevillé sur moi-même, essayant de disparaître dans la boue, espérant chaque jour que mon cadavre mutilé ne viendrait pas en composer les fibres spongieuses. Les dents qui s’entrechoquent, prête à se briser, le silence qui ne revient jamais tout à fait dans nos oreilles vibrantes, la peur qui tord les boyaux et les os de tous côtés, emportant avec elle l’humanité perdue. Les visages décharnés dans le froid, les yeux vides et gris se levant sur un ciel de mitraille, rempli d’obus et d’avions ; agents du chaos, prêts à pulvériser chaque parcelle de vie, chaque être de chair, impitoyablement.
***
Peu à peu, je me suis fondu dans le rôle du clown blanc vêtu de noir qui ne sourit jamais, son autorité terrassant l’auguste au nez rouge que tu incarnais, les vêtements en loques. Même dans la bouffonnerie du personnage, tu arrivais à glisser une sensibilité, une douceur imperceptible, à ton image.
Les gens riaient, tu étais heureux. Agrandir les yeux des enfants et des adultes un court instant, vendre de la joie le temps d’une soirée, c’était ça ta vie. Avant et après la guerre, rien ne semblait avoir changé pour toi.
***
Un jour, alors que le silence régnait entre les tranchées, un de ces silences qui maudit la vie, un gars a commencé à rire. Un rire fou, de dément, inspiré par le diable. Son rire a percé le néant, et mon coeur. Les yeux convulsés, le corps pris de tremblements, la bouche béante, il est sorti de la tranchée, sans peur. À peine avait-il montré le bout de sa face déchirée par un sourire désespéré, le voilà troué de mille balles, le corps déchiqueté d’acier froid, son sang giclant sur la terre. Il était mort de rire.
***
Sept années. On a roulé d’une ville à l’autre : Reims, Trouville, Amiens, les noms se succédaient sans intérêt à mes yeux. Parfois, j’oubliais la guerre pendant un jour ou deux. Mais elle revenait toujours au détour d’un réveil ou d’un songe hanter la raison qui me restait. J’en avais des insomnies, des crises de panique interminables.
Je n’étais pas heureux, mais j’étais avec toi. Tu m’as pris sous ton aile, aimé. Pour quelle raison ? Je n’en savais rien. Tu ne parlais jamais de la guerre, jamais d’avant. Je pensais que tu avais réussi à oublier, à tourner la page, et je t’enviais.
***
Ma vie sur la route ces dernières années m’a semblé se dérouler dans le brouillard, floue, irréelle. Je n’ai aucune prise, aucun repère, écrasé par mon désespoir grandissant.
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Beau Jean, tu étais terriblement beau. Vivant, les joues rouges, avec des yeux pétillants qui annonçaient des nuits claires. Et surtout ton rire d’aubes roses, échelle posée du sol jusqu’au ciel. Comme nous étions différents. J’étais si pâle, si transparent dans l’éclat de ta joie. Les contrastes font les plus belles histoires, non ? Je n’oublierai jamais les airs gais de violon que tu jouais le soir, nos conversations sous les étoiles et tes « comment ça va mon clown triste ? » qui m’empêchaient de m’effondrer.
***
Des nuées d’oiseaux aux portes de milliers de rivages s’envolent.
Et moi, je meurs pour toujours.
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C’est arrivé à la fin d’une journée de décembre, quand les arbres avaient perdu toutes leurs feuilles et le ciel son soleil. La représentation venait de se finir. Tu en étais ressorti des mèches de cheveux collés au front par la sueur, le sourire peint aux lèvres, comme d’habitude. Mais pour la première fois, tes yeux disaient autre chose.
***
Ça m’est tombé dessus d’un coup, face à la foule pliée en deux devant mon sourire comme devant ma blessure, j’ai su. Je me suis senti si seul, si terriblement vide. Ça a coulé sur moi comme du plomb, comme du sang, toute la violence s’égouttant dans l’évier du monde, le soleil coulant dans le brouillard des rues, mon coeur mourant et défait reposant comme un oiseau mort. On a tous perdu une part de nous là-bas. Des morceaux d’âmes enterrés sous la boue sale, dans les miettes de chair humaine, une part de nous qu’on ne retrouvera jamais, nos rêves et nos rires figés dans l’horreur.
***
Ce soir-là, tu as pris ton violon, l’as posé délicatement sur ton épaule, puis, ton menton pointé vers le ciel, tu as joué. Mais ce n’était pas une musique de clown de foire destinée à amuser. C’était des notes délicates, portée par une tristesse, un chagrin infini, des notes à faire pâlir les étoiles. C’était comme si on avait pris toute la douleur du monde pour la mettre dans cette musique. Une musique pour briser, pour faire pleurer de justesse, et fragiliser nos âmes. La dernière note, très haute, un cri d’agonie terrassant de beauté, est venu se perdre dans le crépuscule naissant. Tu t’es levé, as rangé ton violon, et disparu après un rapide salut, nous laissant bouche bée, le coeur frissonnant.
***
Je crois qu’il est temps pour moi de laisser mourir mes vieux jours. Tout ce temps de vie, ces années écoulées dans les paroles, les yeux levés vers le ciel pour compter les oiseaux. Mes vieux jours de poussière, mes journées de paix, celles qui en valaient la peine, adieu. J’ai vraiment cru que j’y arriverai. Que j’oublierai. Mais la guerre gagne toujours. Demain, au petit matin, quand l’aube n’aura pas encore blessé la nuit froide, ce sera la fin du voyage pour moi.
Est-ce qu’il y a quelqu’un là-haut qui nous regarde mourir sans pleurer ? J’aimerais qu’il pleure, brisé en deux, pour moi et tous les autres.
***
Le lendemain matin a sonné la fin de mon errance. Réveillé en sursaut, je n’ai d’abord pas cru les mots balancés, l’esprit encore engourdi de sommeil.
***
Mon Jean se balançait dans le froid de décembre, la peau livide, un sourire macabre plaqué sur le visage comme une cicatrice, une mutilation. Tu avais encore tes vêtements de pitre si colorés sur ton corps devenu si froid.
J’ai hurlé, pleuré. Mon Jean c’était impossible : mon ami, mon père presque, toi qui faisais rire le monde, avec ton gros nez rouge. Qu’est-ce que tu avais réellement dans le coeur ? Mon clown, est-ce que tu pleurais toi aussi parfois le soir, quand il n’y avait personne pour te voir ? Mon clown, toi qui disais qu’on pouvait rire de tout, ce jour-là, tu faisais pleurer la terre, les rires bloqués au fond des gorges.
Sous mes yeux, ton visage déformé par un sourire jusqu’aux oreilles me renvoyait une image d’horreur, je voyais la guerre elle-même me sourire, victorieusement, laide de plaisir.
Tu m’avais légué le peu que tu possédais, mais surtout des pages noircies de ton mal-être et de tes souvenirs de guerre.
***
"Quand je t’ai vu frapper cet inconnu dans ce bar, Frank, j’ai vu en toi ma douleur intérieure, celle qui s’exprimait à travers ce sourire de façade. Ton visage, ta tristesse, ton être entier respirait cette vie morte, cette rose fanée qui ne refleurirait plus. J’espérais à l’époque pouvoir te rendre l’espoir, te faire sourire à nouveau. Mais j’ai perdu, et j’en suis désolé. Je t’ai aimé sans tricher, mon ami, mon fils, j’aimerai te demander de vivre pour moi, pour tous ceux qui ne sont plus, mais que peut se permettre de demander un mort qui n’a même pas eu le courage de rester ? Au moins, ne m’oublie pas."
***
Le jour de ton enterrement fut triste et gris comme la poussière. Le ciel était couvert de nuages d’aciers, compacts et épais. Je ne sais comment, un pauvre rayon de soleil, jaune et courageux est venu éclairer ta pierre tombale, triomphant des ombres hivernales.
Adieu mon Jean, amoureux des oiseaux, violoniste de talent, poète torturé qui s’ignore à qui on avait volé la joie. Des clowns tristes, il y en avait deux.
Je suis parti lentement, décidé, les larmes roulant sur mes joues. Oui, je vais essayer de vivre. Pour toi bien sûr et puis ensuite, pour tous les clowns tristes qui restent.
Elle, ou Moi
Petite route de campagne, elle roulait pour se rendre au travail. J’ai surgi de nulle part. Il faisait encore nuit, elle ne m’a pas vu arriver. Elle est restée figée au volant, n’a pas crié, n’a pas pleuré. Elle encaissait sans broncher les claques que je lui mettais pour la réveiller de cette longue période d’amnésie.
Je voulais qu’elle me reconnaisse, qu’elle me regarde droit dans les yeux. La première fois que je l’ai rencontrée, ce n’était qu’une toute petite fille. Je dirais qu’elle avait cinq ans. Peut être moins. Elle, elle ne se souvient pas. C’était la nuit déjà. Je crois d’ailleurs ne l’avoir toujours rencontrée que la nuit. Face à son manque de souvenirs je cherchais celui qui ferait mouche. Le déclencheur.
Je lui ai parlé du président trop gros et du pyjama trop petit. De cette nuit où, enfant, elle avait parlé d’eux dans son sommeil. Que tout le monde avait ri. En réalité, j’étais là. Impartial. Juste là.
Au moment où ses larmes ont coulé j’ai su qu’elle m’avait reconnu. Je l’ai regardé. Tendrement. J’ai acquiescé. Oui. C’est moi. Et toutes ces années - c’était moi. La colère, la peur, le dégoût - c’était moi. Les années de thérapie - c’était moi. Dans ton corps - c’était moi. C’est moi que tu cherchais. Je suis là. A ce moment là, n’importe qui l’aurait vu l’aurait trouvé en état de choc, sonnée et en vrac. Et pourtant je jurerai moi avoir perçu du soulagement.
Et pourtant je le sais, en arrivant au travail, elle ne dirait rien. Rien à ses collègues. Rien à ses élèves. Après tout, elle n’était pas en retard. La voiture était indemne, il n’y avait pas eu de choc. Elle était la seule à porter les stigmates. La minerve, qui soutenait ses cervicales depuis deux jours, comme un lien entre sa tête et son corps, servirait de bouc émissaire à son état. Les mots lui manquaient. Tout comme les souvenirs. C’était trop tôt. Trop violent, trop intime, trop honteux. Mais je le savais, ce soir, de retour à la maison, elle me nommerait. Moi. Le trauma. Pour la première fois elle me nommera. Mettra des mots sur moi. C’est une première victoire. Mais si je ne veux pas qu’elle me refoule, va falloir être à la hauteur, car de son enfance, il ne reste rien - ou presque. Elle le réalise ce soir. Le risque face à ce vide, face à ce trou noir, c’est que je ne fasse pas le poids. Le risque, face au peu d’élément qu’elle possède, face au manque criant de preuves, face à trente-deux années d’amnésie, c’est qu’elle ne se pense folle, qu’elle se plaise à croire qu’elle a tout inventé, qu’elle se laisse persuader que c’est mieux ainsi. Le risque c’est qu’elle ne referme le tiroir et qu’elle m’oublie à nouveau. Ou plutôt, qu’elle m’ignore à nouveau car le corps, lui, n’oublie rien. Elle le sait. Malgré tout, les jours et semaines qui vont suivre seront déterminantes. Soit elle me croit. Soit elle me nie. C’est pas le moment de se résigner. Ce soir elle aura besoin de moi pour sa première confrontation. Je serai là. Je la soutiendrai. Je ne laisserai personne la traiter de folle. L’heure approche. Elle est rentrée plus tôt. La journée a été longue. Pour le moment son mari l’écoute. Il est choqué, conscient du tsunami que pourrait provoquer ses révélations dans la famille. Il mettrait presque sa parole en doute. Pour les protéger sans doute. Il n’a que trop conscience de la gravité de ses propos. Elle tient. Elle pourrait abdiquer et se ranger du côté de la raison mais elle tient, s’impose. Un nouveau point pour moi. Elle a choisi son camp, je n’ai plus rien à craindre. Le risque de rejet s’éloigne. Je souffle. Je suis rassuré. Elle se sent bien avec moi. Après tout je suis un vieil ami. Avec moi, ce sont toutes ses blessures qui gagnent en légitimité. Elle n’a plus à faire semblant. Elle n’a plus à se cacher. Je comble les vides. Elle se sent écoutée. Reconnue. Pleine. Je suis le trait d’union entre la petite fille qu’elle a été et la femme qu’elle est devenue.
J’ai passé les jours et les semaines qui suivirent à ses côtés, lovés tous les deux dans le canapé. Elle - en pleure; moi - plus puissant que jamais. Je la nourrissais sans relâche. Des anecdotes. Des fragments de souvenirs. Des noms. Des phrases. Des maux. Pas d’images. C’était trop tôt. Je la veillais. Je m’attachais. Je la protégeais. Je la protégeais du désir. Je la protégeais de la sexualité. Je ne laissais plus personne approcher. Dorénavant elle pouvait compter sur moi pour la défendre. Ensemble on regardait des films. Le tout premier c’était « Une famille », au cinéma. On y est allé ensemble main dans la main. Ensuite on a vu « Les chatouilles », à la maison. Elle s’est blottie contre moi. Le quotidien était doux. J’aimais nos soirées films. On a beaucoup lu aussi. « Ma famille imaginaire ». « Triste tigre ». « La Familia grande ». « Impénétrable ». « Ce que Cécile sait ». Je les aime tous. Chacun avec leur voix, ils parlent de moi. Je voulais qu’elle tienne, qu’elle se relève. Je voulais la voir sourire. Mais pas trop. Son sourire me ramenait à ma propre vulnérabilité. Je réalisais que ma longévité dépendait non seulement de la sienne mais aussi de sa capacité de résilience. J’eus très peur. Je ne voulais pas disparaitre. J’étais prêt à tout. Oui. Sans elle je n’existe pas. Mais sans moi elle n’est rien. Je suis toute son histoire. Tout ce qu’elle est aujourd’hui elle me le doit, qu’elle le veuille ou non, elle est grâce et à cause de moi. Ses amours, ses ruptures - c’est moi. Son métier - c’est moi. Son sourire indélébile - c’est encore moi. Son présent - c’est moi. Son futur - ce sera moi. Je vivrai quoi qu’il en coûte.
En dehors de la maison elle ne parle que de moi. Tout le temps. A n’importe qui. Je suis le maitre. Je règne sur sa vie. Je l’orchestre. La dirige. Bientôt elle se confrontera à sa famille d’origine. Une partie seulement. La plus enclin à la croire. Je me délecte de la voir à ce point ressasser. Je la tiens. A présent c’est elle qui me nourrit. Moi je parade. Logé. Nourri. Blanchi. Elle me tourne et me retourne dans tous les sens. Si je n’adorais pas cette sensation, j’en aurais presque la nausée. Elle essaie de comprendre. Je ris. Douce naïveté de l’esprit torturé. La vérité c’est qu’il n’y a rien à comprendre. Je suis un non sens. C’est même mon essence. Mon ADN. Je n’ai pas de sens, n’en ai jamais eu et n’en aurai jamais. C’est toutefois une erreur courante que commettent toutes les victimes. Essayer de comprendre l’incompréhensible. C’est assez marrant à voir. Elles bouclent. Tournent en rond. Et à chaque tour, je prends de l’importance. De la consistance. Je m’étoffe.
J’avoue je suis plutôt confiant. Pour le moment les signes cliniques sont positifs. Dépression. Colère. J’imagine le jour où elle descendra dans la rue. S’indignera. Brandira des pancartes. Ce jour là, je ne serai plus seulement une partie d’elle. Je serai celle qui crie le plus fort. Son moteur. Sa raison d’exister. Je serai son sang. Sa pulsation. Son battement. Pour le moment, je dois rester vigilant. Entretenir cette colère. L’alimenter. J’ai des alliés. Les actualités. Instagram. La justice française. Les médias. Mais j’ai aussi des détracteurs. De plus en plus. Elle est bien entourée la garce. Longtemps j’ai pensé qu’ils étaient inopérants. Mais de mois en mois l’équipe s’étoffe. Iels travaillent en réseau. Si elle persévère, qu’elle tient dans la durée, qu’elle…Non. Impossible. Faut que je reste concentré. A ce jour, mes principaux détracteur.ices sont au nombre de quatre. Le premier, un psychiatre spécialisé dans le psycho-trauma. Autant dire qu’il en connait un rayon sur moi et les façons de me neutraliser. Je dois me méfier. La deuxième, une psychologue spécialisée en EMDR - Eye Movement Desensitization and Reprocessing. En d’autres termes, désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires. En d’autres termes, une ennemie même si je ne l’ai pas encore bien ciblée. Son rôle, puiser dans ma mémoire les souvenirs qui lui manquent et les retraiter pour les intégrer à sa mémoire autobiographique. En gros me siphonner. Me vider de ma substance. Pour le moment, j’ai refusé de coopérer. Mais imaginons, que je la laisse ouvrir la boite noire, que je parie sur son incompétence à les retraiter, alors le choc serait tel qu’elle pourrait décompenser. Ne plus s’en remettre. Elle tombe. Je triomphe. Fin de l’histoire. Pour l’instant j’attends. J’observe et garde la mémoire de ses nuits en otage. Tant qu’elle lui fait défaut elle la cherche. Tant qu’elle la cherche elle reste focalisée sur moi. Les troisième et quatrième travaillent de concert. L’une est gynéco spécialisée en photobiomodulation. L’autre est kiné, spécialisée dans la rééducation du périnée. Elles agissent directement dans la matière pour gommer les conséquences, supprimer les douleurs. En somme, tout ce que j’ai mis des années à mettre en place et à maintenir. Leur but ? Qu’elle puisse se ré-approprier son corps et sa sexualité. Je les déteste. Je les hais. Impuissant, je les regarde reconstruire tout ce que j’ai mis des années à saboter. Heureusement, deux points la hantent encore. L’amnésie. Sa mère.
Elle ne s’est pas encore confrontée à elle. Sa soeur à Lui - Le Président. Celui à qui je dois la vie. Pour la confrontation elle voulait plus de preuves. Je ne les lui ai pas données. J’espérais que la rétention d’information retarde cette rencontre et renforce sa dépendance. C’est raté. La confrontation approche. Elle lache des indices. Bientôt elle va se jeter à l’eau. Il faudra tenir quand sa mère me niera. Mais je le sais, elle est prête à se fâcher pour obtenir ma reconnaissance. Elle reviendra sur son passé. Mettra en avant ses années de thérapies, sa vie amoureuse, sa sexualité. Elle jettera en pâture ses souvenirs pour prouver mon existence. Elle tient à moi. Me respecte. Elle tient à ce qu’on me considère. Il en va de sa propre réhabilitation. Après cette confrontation, c’est toute la famille qui parlera de moi. Aucun Noêl ne sera plus jamais comme avant. Je serai au centre. Comme un membre de la famille supplémentaire. Je trônerai. Envahirai l’espace. Envahirai les silences.
Alors que je me projetais dans l’après, que je m’enivrais de ma réussite, c’est arrivé. La confrontation. Le duel. Et pour dire vrai, j’ai encore mal à ce que j’ai entendu. Quel malheur. Je pensais être au coeur de la discussion, faire une entrée en fanfare, la prendre par surprise. Rien. C’est Lui au centre. Mon géniteur. Moi rien. Comme si j’avais toujours ou jamais existé. Je suis le grand oublié. Ce qui compte c’est Lui. C’est Lui qui dérange. Lui qui règne. Encore et toujours. Et maintenant il faudrait que je livre tout ce que je sais. Pour l’innocenter LUI. Et pourquoi je ferai ça au juste? C’est tout ce qu’il me reste sa mémoire. Elle m’appartient. J’étais là moi toutes ces nuits à collecter les souvenirs qu’elle refusait d’archiver. Du temps qu’elle se dissociait je restais. Vous faisiez quoi vous? En même temps c’est ma seule chance. C’est maintenant ou jamais. Je la sens s’éloigner. Je sens qu’elle m’échappe. Parfois j’ai l’impression qu’elle ne veut plus de moi. Qu’elle n’a plus besoin de moi. Maintenant elle pense que l’amnésie l’a sauvée. Qu’elle l’a protégée. Elle renonce aux souvenirs. Elle renonce aux preuves. A la certitude. Ce que je pensais garder en otage, c’est elle qui me le donne. Je pensais la tenir par l’amnésie et elle me glisse des mains. Elle ne veut plus savoir. Je vais devoir me battre. Passer à l’action. Passer en force. C’est ma seule chance de vivre. Je veux qu’elle sache que je serai jamais loin. Que je vivrai toujours en elle. Dans chaque parcelle de sa peau. Dans chacun de ses pores. Elle ne se débarrassera pas de moi. Je vais lui vomir tout ce que je sais, tout ce que j’ai vu, tout ce que je garde en mémoire. Une fois les images en tête, il lui faudra redoubler d’effort pour m’anéantir, pour me supprimer. Elle est forte. Trop forte. Il me faut du trash. Du gore. Du lourd. Je dois la surprendre. La mettre chaos. Je veux qu’elle sente Son haleine, Son poids sur le sien, Ses poils, Son souffle. Elle veut jouer aux héroïnes ? Elle croit pouvoir me jeter…On n’abandonne pas le trauma. On ne crache pas dans la main de celui qui nous a nourrie. Je suis en colère. Je ne contrôle plus rien. Je crois que je lui fais peur. Elle lit dans mon jeu. Elle commence à comprendre. Je ne veux pas son bien. Je ne suis pas son pote. Si elle gagne. Je perds. Si je vis. Elle survit.
Je dois faire vite, le temps joue contre moi. Les thérapeutes aussi. A la prochaine séance d’EMDR, je dégainerai. D’ici là, je dois rassembler les fragments. Me préparer. Je ferme les yeux.
Je revois sa chambre. La tapisserie violette. Betty Boop. Pierrot. Les autres. Suspendus au mur comme autant de témoins.
Je revois son lit. Sa commode. Son armoire. L’entrée est à droite, côté tête.
Je revois la nuit. Il fait noir. Je ne vois rien.
Je revois l’amnésie. Elle me sourit. J’ai oublié. Je suis trop vieux. Je m’affaiblis.
En même temps, la thérapie cognitivo-comportementale gagne du terrain. Elle est assidue. Fait ses exercices. Fait preuve de créativité et est force de proposition. Elle y croit, se répète inlassablement cette phrase entendue je ne sais où : « le trauma est dans le corps ; la guérison aussi. » De toute évidence je suis de trop, ne trouve plus ma place. Alors que non satisfait toutes ces années de posséder son corps et ses réflexes archaïques j’avais enfin réussi à gagner sa tête, à accaparer toutes ses pensées, à la détourner de son corps alors que je le hantais, l’habitais, le possédais, elle me démasque, me débusque, veut me déloger. Je m’accroche aux branches, mais c’est l’hiver. Les arbres perdent leurs feuilles. Je suis à découvert. J’ai froid. Je n’ai pas encore perdu, mais je me sens faible. Vulnérable. J’ai envie de fermer les yeux. Juste un instant. Quelques heures. Quelques jours. Quelques mois. Quelques...
16h53 - Elle sort de la boutique, me percute. Je me réveille en sursaut…Au revers de son poignet gauche, à l’encre noire, cette phrase « Va, vibre, aime ». Je referme les yeux. Je meurs.
Maître Lyon
Pour l’occasion, des journalistes étaient venus filmer le tout. Assise à sa gauche, la jambe de sa cliente faisait des va-et-vient. En face de lui, l’avocat de la partie civile tournait rapidement les pages de son dossier.
* * *
« Reprenons un exercice que nous avions commencé la semaine dernière, dit le Dr. Atman. Le voulez-vous bien ? »
Son patient hocha la tête et se redressa sur le fauteuil en cuir. Le coude posé sur l’accoudoir, son pouce sur sa joue empêchait son cou de se tordre. Il caressait ses lèvres de ses autres doigts. Il n’aimait pas cet exercice. Il n’aimait pas se rappeler.
« Décrivez-moi à nouveau la première fois que vous avez rencontré votre cliente. Quelle a été votre première impression ? »
* * *
Mlle. Chastain entra pour la première fois – et pour l’une des dernières fois, elle espérait – dans le bureau d’un avocat. Maître Lyon l’y attendait, penché sur son bureau, en train d’étudier la masse de papiers qui lui faisait face. Il leva la tête et vit ce qui ne lui semblait être qu’une fragile petite femme, toujours troublée par les évènements récents. La chaise grinça sur le parquet alors que Chastain s’assit maladroitement, le corps encore tremblant. Elle n’osait pas relever la tête.
* * *
« Étiez-vous peiné pour elle ? » demanda Atman.
* * *
Maître Lyon rassura la jeune femme du mieux qu’il pouvait. La manière dont il expliqua le déroulement des semaines à venir l’aida à avoir plus confiance en lui. Il s’efforçait d’être tendre avec elle au début, puis lui vint naturellement la sensation de l’être.
* * *
Atman prit de rapides notes sur son carnet. Il observait attentivement son patient qui racontait son histoire. Il notait tous ses gestes, toutes ses manies. La manière dont ses mains bougeaient, alors que ses coudes restaient collés aux accoudoirs, comment il frottait son poignet gauche, comment il prenait des pauses pour réhydrater ses lèvres furtivement. Surtout, son attention se portait sur les yeux de son patient. “Une froideur, certes,” écrivit le psychologue. Il attendit la fin de l’histoire avant de poser sa question.
« Est-ce que vous la détestiez ? »
Le visage du patient se ferma et il secoua rapidement la tête. Il se pencha en avant et joignit ses mains. Atman, lui, dut pencher sa tête sur le côté pour mieux voir ses yeux. L’homme qui se tenait devant lui regardait le sol avec ce même air contrarié.
« Non, non, » affirma-t-il.
* * *
Les pleurs d’Élodie s’étouffaient dans le creux de ses mains. Maître Lyon ne savait pas quoi faire. Il avait l’habitude de s'occuper d’enfants qui pleuraient, mais il n’avait jamais eu affaire avec de jeunes personnes comme sa cliente.
« Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait, » pleura Chastain.
* * *
« Bien sûr que non, continua-t-il. Pourquoi je la détesterais… »
* * *
« Où est-elle ? cria-t-il. Où ils sont ?
– Monsieur, calmez-vous s’il vous plaît, demanda le médecin.
– Comme si j’allais me calmer ! Ils sont où ? »
Le médecin agrippa fermement les épaules de celui qui se tenait face à lui. Il hochait légèrement la tête et son visage s’adoucit, malgré la violence de celui qu’il tenait.
« Non, soupira-t-il nerveusement, vous mentez…
– Je vous présente mes sincères condoléances, Monsieur. Nous avons fait tout ce dont nous étions capables, mais... »
Son corps s’écroula, quand bien même il était retenu par le médecin. Ses genoux claquèrent lourdement au sol, et bientôt, il était allongé complètement dans le couloir de l’hôpital, en pleurs.
* * *
« Non, je ne la détestais pas… »
* * *
La sonnette de l’audience retentit. Les conversations cessèrent, et tout le monde se leva. La greffière invita le tribunal à se mettre debout, alors qu’ils l’étaient déjà tous. Ils attendirent l’arrivée de la présidente par la porte. Cette affaire avait commencé il y a douze mois, et le verdict allait tomber ce jour-là, sûrement, finalement. Les juges entrèrent, les trois, puis la présidente prononça ses premiers mots :
« Asseyez-vous, l’audience est ouverte. »
Maître Lyon resta debout une seconde trop longue, puis s’assit, avec son visage signature, empreint d’impassibilité. La présidente feuilleta des pages, puis son regard s’arrêta sur la foule et les caméras.
« Je vois que nous avons attiré l’attention, plaisanta-t-elle, même si ça n’atteignit pas totalement son sourire. Nous sommes ici aujourd’hui pour l’affaire de Mlle. Chastain, prévenue du chef d’homicides involontaires par conductrice d’un véhicule terrestre à moteur. Mlle, veuillez venir à la barre s'il vous plaît. »
* * *
« Étiez-vous nerveux ce jour-là ? Saviez-vous déjà que vous alliez le faire ? demanda Atman.
– Non, je… Je ne savais pas encore. Je doutais. »
* * *
Il pleuvait des cordes le jour du procès. La présidente avait accepté la demande de suspension d’audience de la défense, et Lyon sortit aussitôt pour fumer. Il regardait le ciel gris, sans penser à rien. Il prenait le temps de contempler. Il ne l’avait plus fait depuis longtemps. Puis, quelqu’un de familier vint à côté de lui, pour s’imprégner de l’air frais de la pluie d’automne. La personne se tourna vers Lyon et lui serra la main.
« Maître Lyon, dit-il.
– Maître Trudeau, répondit Lyon. »
Trudeau frotta ses mains entre elles, avant de les rentrer dans la poche du manteau qu’il portait au-dessus de sa robe. Son corps gigota légèrement puis arriva à une halte. Lyon écrasa la cigarette qui venait à bout de vie et en sortit une deuxième. Il l’alluma et la mit à sa bouche.
« Vous fumez beaucoup, remarqua Trudeau.
– J’avais arrêté depuis mon deuxième enfant.
– Je ne savais pas, félicitations. Quels âges ?
– Huit ans le premier, deux ans le deuxième. »
Trudeau acquiesça un peu bêtement, pensa Lyon.
« Vous avez une femme ?
– Nous n’avons jamais été mariés, répondit Lyon.
– Argh, vous êtes chanceux, rit-il. Ma femme, je l’aime, mais elle peut être pénible parfois… Ça mérite bien une cigarette ça.
– Vous fumez ?
– De temps en temps vous savez, ça ne fait pas trop de mal. »
Lyon en donna une à son confrère et l’alluma, prenant soin de protéger la flamme du vent et de l’eau qui tombait. Ils fumèrent ensemble en silence, mais Trudeau semblait ne pas pouvoir s’empêcher. Cela devait être lié au fait qu’il était resté de marbre pendant tout ce temps, supposa Lyon.
« Vous êtes toujours avec votre compagne ? demanda-t-il.
– Non, elle est partie récemment. Elle a pris les enfants avec elle.
– Je vois. Désolé pour vous. Vous l’aimiez ?
– Bien sûr. De tout mon cœur. »
Trudeau marqua une pause et secoua sa tête en souriant.
« Les femmes… Moi c’est pareil. Elle me casse les pieds mais je l’aime. Vous me direz, parfois, c’est ce qu’on déteste chez quelqu’un qui finit par nous manquer. Moi par exemple, elle sait pas du tout faire à manger. Mais tous les matins, elle essaye, elle essaye, elle essaye… Un jour je sais que ses omelettes ratées me manqueront. »
Ils rirent tous les deux. Enfin.
« Peut-être bien, affirma Lyon.
– Vous, votre ex, c’est quoi qu’elle faisait ?
– Elle ne savait pas bien conduire.
– Les femmes… Elle a jamais causé d’accidents quand même ?
– Non, pas vraiment. »
Trudeau s’est retourné vers le tribunal, soupira et fuma.
« Cette affaire tout de même… Pauvre père.
– Le père de la victime ?
– Non, le père des enfants.
– Il ne viendra pas ?
– Il a dit qu’il ne voulait pas. C’est curieux tout de même…
– Peut-être qu’il a encore du mal à faire le deuil. Perdre ses enfants et la mère en un accident, même après un an.
– Vous avez raison. Mais il n’a jamais essayé de s’impliquer. Il a même préféré rester anonyme tout ce temps. Curieux… bref, il est temps de rentrer. »
Trudeau écrasa la cigarette et retourna dans le bâtiment en tapotant l’épaule de Lyon. Lui resta plus longtemps dehors, pour finir sa cigarette.
* * *
« Et lorsque vous aviez pris Élodie comme cliente, saviez-vous déjà ce que vous comptiez faire ?
– Je savais que je voulais faire quelque chose, mais je n’avais pas de plan en particulier. »
Atman se remit droit sur son fauteuil. Le silence infesta la pièce. Son patient regardait dans le vide et n’avait plus changé de position depuis un moment. De longues secondes passèrent.
« M. De La Croix, comment vous êtes-vous senti lorsque vous avez appris l’accident de Melissa ? »
* * *
De La Croix rentra chez lui du travail à 23 heures. Il posa ses affaires sur la table du salon, prit une douche et fit à manger. Par habitude, il sortit quatre couverts, avant de les ranger et ne garder qu’une assiette pour lui. Il souleva sa chaise pour ne pas qu’elle fasse de bruit. Ses doigts effleurèrent les boutons de la télécommande, puis il la posa à côté de son assiette. Il mangeait dans le silence. De temps en temps, ses yeux se levèrent vers les chaises vides autour de la table. Il finit de manger et mit son assiette dans l’évier. En sortant de la cuisine, il remarqua le cadre photo sur un meuble. Il dépoussiéra l’image de sa compagne et ses deux enfants, Tommy et Raphaël. Ses yeux brillaient. Il cligna vite des yeux et reposa le cadre sur la commode. Sur son lit, il regardait le plafond et reniflait. Il ne dormit pas cette nuit.
* * *
Lyon regardait le plafond du tribunal, comme s’il pouvait tomber à tout moment. Il faisait plus attention au bruit blanc en fond qu’à ce que disait sa cliente.
« Et quand je suis arrivée au niveau du carrefour, la voiture de Mme. Baudelaire est apparue soudainement. Je n’ai pas eu le temps de freiner, et je l’ai percutée…
– Vous rouliez très vite, je me trompe ? demanda la présidente.
– Peut-être un peu, affirma Élodie d’une voix tremblante. »
La présidente fit “oui” de la tête et l’invita à se rasseoir aux côtés de son avocat.
« Maître Trudeau, la partie civile ? »
Trudeau se leva et se racla la gorge.
« Madame la présidente, Messieurs, Mesdames du tribunal, nous ne parlons pas simplement d’un accident, entama-t-il. Trois personnes sont mortes. Mme. Baudelaire, Melissa, mais aussi ses deux enfants à l’arrière, le jeune Tommy, dix ans, et le petit Raphaël, seulement trois ans– »
* * *
« Donc vous prenez Élodie comme cliente avec cet état d’esprit. Saviez-vous que ce que vous faisiez était “mal” ? »
* * *
Parfaitement organisé, propre, le bureau de Samuel Lyon était tout en haut d’un building en plein Paris. Ce dernier était un partenaire important d’un des meilleurs cabinets d’avocats du pays. Il sortit une bouteille de champagne de son mini-frigo et servit un verre à son ami, disciple.
« Antoine, Antoine, Antoine… Je dois lever mon verre, je suis obligé ! » dit Samuel. Il but son verre d’une traite.
Antoine se moqua de lui.
« Tu croyais pas en moi ? demanda ce dernier.
– Bien sûr ! Ce jour-là, j’ai vu en toi ce potentiel, rit Samuel.
– Enfoiré !
– Un truand comme toi qui passe le barreau, tu rigoles ou quoi ? C’est un miracle ! Non, non, sérieusement… Je suis fier de toi. Tu reviens de loin. »
Il leva son verre vide et tapa celui d’Antoine. Lui ne prit qu’une petite gorgée.
« Alors, t’as eu une offre ? demanda Samuel.
– Ouais, pas trop loin de là. C’est bien pour un début. Une fois que j’aurai assez d’expérience, je te rejoindrai ici. »
Samuel secoua son doigt et sa tête en même temps. Il se resservit et finit en un coup.
« Tu rigoles ? Faut que t’ouvres ton propre cabinet.
– Non, je sais pas…
– Si, si, si. Ton propre cabinet, tes propres valeurs, plus d’argent.
– Je fais pas avocat pour l’argent.
– Bien sûr, je dis pas que c’est le cas. On est les défenseurs de la justice et de la morale, certes. Mais de l’argent… »
Les rires fusèrent dans le bureau.
« Par contre, va falloir que tu quittes ton bled.
– Non, je vais pas quitter ce village, il est très bien. Les maisons sont pas chères.
– Et tu préfères te taper une heure de route jusqu’à Paris ?
– Je me lèverai tôt.
– OK, mais au moins tu changes de nom.
– Quoi ? Pourquoi ?
– Parce que c’est pourri, mec. Prends exemple : Lyon. C’est la ville, mais c’est aussi l’animal.
– Il est mieux mon nom.
– Non, il est trop long, trop prétentieux. Lyon c’est court, c’est simple, ça fait abordable et gentil.
– T’es con…
– Comme ça je pourrai dire que j’ai un fils ; spirituel peut-être, mais un fils quand même. »
* * *
« Et malgré ça, vous avez continué ?
– Il n’y avait rien d’autre que je pouvais faire, » dit De La Croix.
* * *
« Vous étiez bien en pleine possession de vos moyens le matin de l’accident ? demanda Trudeau.
– Oui…
– Pas de drogues, ni d’alcool ?
– Non, rien de tout ça… »
* * *
« La nuit avant l’accident, j’ai un peu fumé… »
Lyon se redressa aussitôt sur sa chaise de bureau. Il se pencha et posa les coudes sur la table en caressant sa barbe.
« Vous aviez été dépistée “négative” pourtant, non ?
– Oui, les drogues ne faisaient plus effet à ce moment-là, je crois… Je ne me souviens plus bien, ça commence à faire un moment…
– Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?
– J’avais peur… Je voulais pas que ça se sache et que ça soit utilisé contre moi… »
La chaise fit un léger bruit lorsque l’avocat retomba dessus. Il soupira. Élodie fixait le parquet de son bureau. Lui regardait la porte, à côté d’elle.
« Vous êtes énervé ?
– Non. De toute façon, ça ne pourra pas être utilisé contre vous. Il n’y a pas de preuves. »
Chastain gigotait un peu sur sa chaise à cause du silence entre les deux.
« Pourquoi vous droguez-vous ? Vous savez que ça cause du mal ?
– Je sais… »
Sa voix hésitait. Puis elle dit quelque chose à cet avocat, qu’elle n’aurait jamais dit il y a quelques mois.
« Les cours me stressent, c’est la seule chose qui me détend un peu… Mais cette nuit-là, avant l’accident, je n’avais pas du tout dormi. Peut-être que trente minutes, au plus. Je n’avais pas vu la voiture avant que je la percute. Je n’avais même pas le pied sur le frein, je continuais d’accélérer. Puis ma tête a tapé l’airbag qui est sorti du volant, et j’ai réalisé ce que je venais de faire… »
Elle prit sa tête dans ses bras et sanglota. Le regard de l’avocat flottait dans la pièce, partout, sauf vers Élodie.
* * *
« Maître ? Maître Lyon, » appela la présidente.
Lyon tourna la tête vers celle qui l’appelait et se leva.
« On vous dérange peut-être ?
– Non, pardonnez-moi.
– C’est à votre tour. »
* * *
« Toutes mes condoléances.
– Oh, vous devez être Antoine, dit la vieille dame à travers les larmes.
– Maître Lyon, » sourit-il.
Elle lui fit un tendre câlin et s’autorisa à pleurer sur son épaule quelques instants.
« Mon fils a toujours été très fier de vous, vous savez ?
– Moi aussi.
– Passez à la maison, il avait gardé quelque chose pour vous. »
* * *
« Puis-je demander une suspension d’audience de dix minutes ? »
La présidente réfléchit quelques instants puis accepta.
* * *
M. De La Croix rentra à 21 heures du bureau. Il prit sa douche, fit à manger, puis s’assit sur le canapé. Il alluma la télé. Les news locales ne parlaient que de l’affaire du moment, de Mlle. Chastain. Il éteignit la télé. Il n’avait plus faim, alors il jeta ses restes à la poubelle et déposa son plat dans l’évier. Puis, en passant, il vit le cadre photo sur la commode. Il l’attrapa et le jeta sur le sol.
« Pourquoi, Melissa, pourquoi, » pleura-t-il en piétinant la photo.
Puis il tomba à genoux et tapa le parquet du poing. Encore, encore, encore, encore, encore. Jusqu’à ce qu’il ne sente plus sa main gauche. Cette nuit-là il ne réussit pas à dormir, tout comme la plupart des nuits précédentes, depuis trois mois.
* * *
« Qu’est-ce que vous regrettez le plus ? » demanda Atman.
* * *
Antoine s’empressa de mettre ses vêtements et récupérer ses affaires, tandis que les enfants finissaient leur petit-déjeuner.
« Allez, on se dépêche, Papa est en retard au cabinet, » dit-il en attrapant leurs bras.
Melissa, qui faisait la vaisselle, posa son éponge et se tourna vers lui.
« Pourquoi tu me laisses pas les déposer à l’école ? Je commence pas le boulot avant onze heures, je peux les emmener avec la deuxième voiture. »
Antoine hésita un instant. Ses pas oscillaient entre la porte de sortie et sa compagne. Finalement, il lâcha ses enfants et alla embrasser Melissa.
« OK, à ce soir. Je vous aime mais je suis en retard ! »
Il partit sans même fermer la porte. Melissa alla dans leur chambre pour se préparer.
* * *
« Est-ce que vous avez démissionné du barreau suite au verdict final ? »
* * *
« Après délibération, le tribunal relaxe Mlle. Élodie Chastain des fins de la poursuite. Quant à vous, Maître Lyon, restez ici. On va discuter ensemble un peu, n’est-ce pas ? »
Élodie se leva sans adresser un regard à son avocat et partit dans la foule. Les journalistes la poursuivirent comme si elle était une bête.
* * *
« Était-ce dû aux pressions de la présidente ?
– Non plus. »
* * *
« Avez-vous la foutue putain d’idée de ce que vous venez de faire, Maître Lyon ? l’engueula la présidente dans le tribunal vide. Devant tout ce monde, devant les caméras du pays ? »
Les cognements secs de la présidente sur sa table résonnaient dans la salle. Il n’y avait plus que lui, Maître Trudeau, la greffière, la procureure, et les assesseurs. Personne n’osait regarder Lyon, mis à part bien sûr la présidente.
« Oui, Madame la présidente, » répondit-il sobrement.
Il semblait la regarder, mais il parut évident pour cette dernière qu’il ne faisait que regarder à travers elle.
* * *
« J’aurais dû démissionner avant. »
* * *
Maître Lyon se passait de l’eau sur le visage dans les toilettes du bâtiment. Ses mains tremblaient à chaque fois qu’il les levait. Il n’arrivait plus à se regarder dans le miroir. Puis il fut interpellé. Une des personnes dans le public. Un jeune, pas plus de quinze ans.
« Maître Lyon, c’est ça ? demanda-t-il.
– Oui. Je peux t’aider ?
– Non, rien. Je voulais juste dire que je vous admirais. J’ai envie de devenir un avocat comme vous. »
Lyon ne put se forcer à sourire. Le garçon ne paraissait plus aussi heureux à la vue du Maître. Il entra vite dans une cabine. Lyon s’essuya le visage avec une serviette. Il la jeta vers la poubelle mais rata. Son corps tomba sur le banc de la défense. Élodie avait remarqué qu’il était raide, mais elle ne lui dit rien. La sonnette retentit. Tout le monde se leva, et Lyon un peu trop vite. Sa jambe gauche tapotait le sol à répétition. Il s’entendait respirer. Derrière cette respiration, il entendait un “boom” régulier, rapide, au plus profond de lui. Il essuya son front plusieurs fois et enleva la sueur de ses mains sur sa robe. Il jouait avec le bracelet de sa montre en argent. Son “tic” régulier lui semblait désormais assourdissant pour son oreille gauche.
« Asseyez-vous, » dit la présidente. Elle se tourna vers Lyon. « Maître ? A votre tour.
– Madame la présidente, je souhaiterais que Mlle. Chastain soit entendue, dit-il en se levant. »
Tous les regards se portèrent vers lui, en particulier celui d’Élodie. Lyon la regarda et hocha la tête.
« Très bien. Mlle. Chastain, veuillez vous avancer à la barre. »
Les jambes flageolantes, elle marcha vers la barre.
* * *
« Vous n’étiez pas sûr avant la pause, mais après vous l’étiez ?
– Non.
– Je ne comprends pas, il y a bien quelque chose qui vous a fait changer d’avis ? »
* * *
« Mon fils a toujours été très fier de vous, vous savez ? »
* * *
« Peut-être que je mérite d’aller en prison, » pleura Chastain sur le bureau de Lyon.
* * *
Le médecin appela plusieurs infirmières pour l’aider à se relever. Il pleurait à froides larmes.
* * *
« Je vois. Désolé pour vous. Vous l’aimiez ?
– Bien sûr. De tout mon cœur, » d’une voix fragile.
* * *
« J’ai envie de devenir un avocat comme vous. »
* * *
« Pourquoi, Melissa, pourquoi ? »
* * *
« Non, affirma De La Croix.
– Peut-être que vous aviez déjà pris votre décision alors.
– Peut-être.
– Malgré les conséquences ? »
Il ne répondit pas, ne le regardait pas. Ses doigts s’accrochaient désespérément aux accoudoirs. Atman se pencha vers lui.
« Et qu’est-ce que ça vous a fait, d’avoir su depuis le début-
* * *
« J’aimerais vous poser quelques questions si vous le voulez bien, Mlle. Chastain, » demanda Maître Lyon.
Elle hocha la tête timidement.
« Vous souvenez-vous à quelle vitesse vous rouliez quelques instants avant l’accident ?
– Je ne sais plus exactement, peut-être à 50 km/h, légèrement plus…
– Pourquoi ?
– Je devais aller quelque part, j’étais pressée…
– Saviez-vous que vous rouliez à cette vitesse à ce moment-là ?
– Je ne faisais pas trop attent—
– Pourquoi ça ?
– Maître Lyon, veuillez ne pas couper la parole de la prévenue, réprimanda la présidente. »
Lyon s’excusa et laissa Élodie finir.
« Je ne faisais pas attention, je pouvais pas me douter qu’une voiture allait arriver par la gauche…
– Vous n’étiez sous aucune substance, correct ?
– Non…
– Aviez-vous bien dormi la veille ?
– Quoi ?
– Vous avez beaucoup de cernes, vous ne donnez pas l’impression de dormir beaucoup. Est-ce que c’était le cas la veille de l’accident ?
– Qu’est-ce que vous faites, chuchota Élodie.
– A quelle distance du véhicule étiez-vous lorsque vous l’avez remarqué ? Vous affirmez qu’il était trop tard pour freiner, mais avez-vous au moins essayé ?
– Maître Lyon, dernière fois !
– Oui, j’ai vu le véhicule de loin… Non, je veux dire-
– Qu’en est-il de cette drogue que vous avez prise la veille, à quel point a-t-elle influé votre jugement, sans compter que vous n’aviez pas dormi cette nuit ?
– Ça suffit, Maître Lyon-
– Je ne savais pas ce que je faisais, » cria Élodie.
Ses paroles résonnèrent dans toute la salle. Elle s’agrippait à la barre comme si elle pouvait tomber à tout moment.
« J’étais fatiguée, j’étais en manque, je paniquais, je me sentais anxieuse-
– Mlle Chastain, gardez le silence, tenta d’interrompre la présidente.
– Je ne l’avais pas vu jusqu’à la fin ! J’ai continué d’accélérer parce que je voulais retourner prendre de la drogue ! Mais j’ai pas voulu la tuer, je vous le jure ! »
Élodie s’était retournée vers le public lorsqu’elle criait. La sonnette retentit et la présidente appela au calme.
« Stop ! L’audience est suspendue ! »
* * *
« Et qu’est-ce que ça vous a fait, d’avoir su depuis le début que Melissa avait grillé ce feu rouge ? »
* * *
* * *
* * *
* * *
* * *
« Rien. »
La folle aux chats
On me surnommait « la folle aux chats ». La démarche nonchalante, j’errais tel un fantôme. Les passants me suivaient du regard, avant de s’éloigner. Parfois, j’entendais des murmures, des « c’est elle ! ». Je ne me retournais pas,
me contentant de chercher…
Mon pantalon était noir de poussière et mes longs cheveux bruns, emmêlés, tombaient sur ma tunique vert pâle. Cette dernière était aussi trouée que tachée. Mais cela n’avait aucune importance.
Ça n’avait pas toujours été comme ça. Je dirais même qu’il y a quelques années, l’image que les autres avaient de moi était complètement différente. Avant ce maudit jour…
Je m’en souviendrai toujours, une sonnerie retentit. C’était mon vieux téléphone à clapet noir et gris, posé sur la table en verre, que je peinais à nettoyer à chaque fois. La musique venant de chez ma voisine couvrait presque la sonnerie. Ma voisine, Claudine, était une quadragénaire au look noir et rouge, mettant en avant son obsession pour le flamenco. Les premiers jours, nous nous entendions plutôt bien, mais ça, c’était avant qu’elle ne mette tous les jours sa musique à fond jusqu’à 4 heures du matin… Je le lui avais évidemment dit. Depuis ce jour-là, c’était la guerre froide.
Le téléphone continuait de sonner, mais je ne répondis pas. À la place, je le mis dans ma poche, avant d’attraper des croquettes et de l’eau en bouteille. Puis, je sortis en face de chez moi. Là où des planches, au bois qui s’effritait, remplaçaient les portes d’un vieux bâtiment, là où le toit était à moitié effondré, là où les murs n’avaient pas besoin de fenêtres pour voir au travers.
Et là où le sol était recouvert de couches sales pour bébé, de crottes de chiens et d'éclats de bouteilles d’alcool. Je ramassais comme toujours quelques déchets. Accompagnée d’une quinzaine de miaulements distincts qui m’attendaient patiemment. A quelques mètres, les chats sortaient par un trou de l’une des planches qui avait pourri avec le temps. Et tous avaient un nom ! Jumper s’approcha en miaulant, la tête et la queue hautes, puis s’assit à mes pieds en léchant son pelage gris et rayé, pendant que Caramel attendait patiemment les croquettes en me donnant des petits coups de l’une de ses pattes blanches et rousses. Il y avait aussi cette minette que j’avais hésité à nommer… « Câline » ; elle avait une robe isabelle, une tête ronde et de grands yeux vert pomme, elle se frottait toujours contre mes jambes avec tendresse, je l’avais finalement nommée : Rubis… Ces félins… personne ne les prenait dans leurs bras, personne ne s’interposait lorsqu’un ou plusieurs jeunes leur lançaient des cailloux juste pour s’amuser, personne ne leur amenait ni nourriture ni eau ou simplement ne leur disait « je t’aime ».
À part moi.
Rubis, Jumper, Caramel, Froufrou, Grisoune, Tenko et tous les autres étaient comme moi. Sans famille.
Je remplissais leurs gamelles et restais un long moment en leur compagnie quand soudain mon vieux téléphone sonna de nouveau.
Un numéro que je n’avais pas enregistré. Cette fois je décrochai.
Allô ?
Allô, c’est Julie, tu vas bien ?
Oui, ça va et toi ?
Ça va merci, dis, je suis vers le Café de la Source, tu me rejoins ?
Euh… je regardai mes protégés. Oui, pourquoi pas ! dis-je souriante.
D’accord, on se rejoint là-bas, ciao !
Julie, je l’avais rencontrée il y avait quelques jours, en bas de chez moi. Avoir une nouvelle amie me mettait du baume au cœur. Cette journée s’annonçait paradisiaque. Malgré cela, j’entendais, au fond de moi, une voix lointaine, hurler de toutes ses forces, de colère ou de désespoir :
« N’y va pas ! »
« C’est sûrement de l’appréhension », me disais-je, en faisant un signe d’au revoir à mes petits protégés.
- Je reviens, les chéris, soyez sages !
Rubis me suivit pendant quelques pas, je l’attrapai avant de la serrer contre moi : « Je t’aime, ma puce. » Je la posai ensuite à terre et continuai mon chemin dans la rue sale de St Mathieu. Accompagnée par les miaulements de ma famille féline. Je rejoignis Julie au Café de la Source. Cette dernière portait un accessoire, un long chapeau noir et pointu. Qui, avec sa longue chevelure blonde, faisait ressortir ses yeux bleu clair. Nous avons marché jusqu’à la place République. Il y avait foule. Des enfants et adultes recouverts de draps, de fausses entrailles, de plaies ensanglantées, de tenues noires déchirées avec divers accessoires. C’était au café « Le Petit Moka » que nous nous sommes installées et mises à refaire le monde. Entre deux conversations, je sortis le téléphone de ma poche. Plusieurs heures étaient passées. Julie me parlait de ses enfants.
Je suis tellement fière d’eux, me disait-elle.
Moi je n’ai pas d’enfants, j’ai une famille féline à la place, je suis fière car je m’en occupe plutôt bien.
Le regard de Julie changea.
Tu ne devrais pas t’attacher à ces chats errants.
Pourquoi dis-tu cela ?
Eh bien, quand ils vont mourir tu n’auras plus personne.
Oh tu sais, ils sont jeunes, je les ai vus grandir et…
Le téléphone de Julie bipa, sans le vouloir je vis le SMS : « C’est bon. » D’un geste vif elle attrapa son téléphone et sans que je ne comprenne pourquoi, son visage se durcit, la tête haute elle me regarda d’un mépris qu’elle ne cachait plus.
Bon, je dois te laisser, bonne surprise pétasse ! fit-elle en tournant les talons.
Attends, qu’est-ce qui se passe ? J’ai fait quelque chose ? dis-je complètement prise au dépourvu… Je fronçai les sourcils… Que se passait-il ? Pourquoi cette réaction ? Pourtant tout s’était bien passé jusque-là… Je restais là, bloquée d’incompréhension, les larmes me montant aux yeux, pendant que Julie s’éloignait fièrement comme une reine ayant mis le feu au château ennemi…
Soudain une pensée m’envahit l’esprit : les chats vont-ils bien ?!
Je fis de petites enjambées, puis de plus grands pas, et me mis à courir à toutes jambes, le visage crispé, la boule au ventre.
« Non, je me fais des idées, Julie est une personne bien, elle doit avoir des raisons de réagir comme ça… C’est sûrement moi avec mes blagues complètement nazes et mon rire de… »
Le souffle court, je vis, du bout de la rue, ce qui semblait être un animal allongé. En me rapprochant, je le reconnus immédiatement : Jumper.
Il avait le crâne fracassé et était couché dans une petite mare de sang.
« Jumper… oh mon Dieu, qu’est-ce qui s’est passé ? » Je retirai ma veste en laine grise et l'entourai délicatement avec, afin de le prendre dans mes bras ; tremblante, je caressai son pelage. Il n’y avait plus rien à faire. Les pas lents, la tête basse, j'avançai et remarquai, plus loin, plusieurs petits « tas » par terre. Je me rendis compte que Jumper n’était que la partie visible de l’iceberg… L’autre partie était là, ma famille féline. Décimée sous mes yeux.
Leurs corps détruits par la violence humaine, étalés par terre dans leur sang, les morceaux de verre et la merde. Posés là, comme une vengeance,
une provocation.
Je tombai à genoux, gémissant, caressant leurs pelages. « Mes bébés, ce n'est pas possible ! Je suis tellement désolée… » la gorge serrée, je mis les mains sur mon visage, les larmes qui coulèrent ne parvenaient plus à s’arrêter. Je répétais en boucle : « Mais qui avait pu faire ça ? Et pourquoi ? » Entre deux spasmes, je cherchais Rubis des yeux.
Elle n’était pas là.
- Pardon madame, moi aussi j’aimais bien ces chats… fit une voix enfantine derrière moi.
Je m’essuyai le visage sans parvenir à m’arrêter de pleurer. Lorsque je me retournai, je vis que la voix était celle d’un enfant d’une dizaine d’années. Il était habillé d’un jean clair déchiré aux genoux, d’un T-shirt beige et d’une casquette de même couleur. Je remarquai que l’enfant gardait la tête baissée.
Ils étaient adorables, je comprends pas, sanglotai-je. Qui ? Qui a bien pu faire cela…
C’est… ma famille, lâcha-t-il. Ils avaient besoin d’argent et la dame d’en haut leur a dit qu’elle paierait chaque chat mort 10 €… Je leur ai dit que c’était pas bien mais ils ne m’ont pas écouté…
La dame… d’en haut ? demandai-je à l’enfant.
Ce dernier montra du doigt une fenêtre à la vitre fêlée réparée grossièrement avec du scotch : celle de ma voisine. Claudine. Me redressant de tout mon long, droite comme un I, je regardai fixement sa fenêtre. Mon cœur battait lourdement dans ma poitrine, la responsable, c’était elle.
D’un pas franc je me dirigeai vers sa porte en bois à la peinture bleue défraîchie, avant de la frapper cinq fois du poing avec fermeté. La voisine, habillée de son éternel haut noir à fleurs rouges, ouvrit la porte. La clope au bec.
Un problème ?
C’est toi mon problème ! Tu as payé des gens pour tuer les chats ? dis-je d’un souffle, les mains tremblantes, mais la voix d’une clarté déconcertante.
Le regard froid et fixe, le sourire aux lèvres. Claudine me répondit :
OUI et alors ? Je vois pas où est le problème, c’était une invasion.
Une invasion ?
Oui, une invasion, maintenant tu me fous la p…
Elle n’eut pas le temps de finir que je frappai de toute la force dont j'étais capable dans sa porte. Elle s’ouvrit à la volée. J’entrai chez elle, avant de l’attraper par les cheveux et de la cogner au visage. Elle me poussa des deux mains et monta les escaliers puis tenta de fermer la porte du haut. Sans succès. D’un coup d’épaule avec une rage que je ne me connaissais pas, je poussai la porte. Quand soudain je vis son chien, un staff noir et blanc, avancer vers moi en aboyant. Par réflexe, j’attrapai un couteau de cuisine sale posé sur le plan de travail à côté d’une demi-tomate. Et le tendis devant moi. Faire du mal au chien n’était pas mon objectif, mais après tout, cette vipère avait tué mes protégés, pourquoi n’aurais-je pas le droit de faire de même ? Pourquoi son animal devrait vivre, alors qu’ELLE avait fait tuer ma famille féline ?
Il fallait que j’efface cette idée de ma tête. J’avais toujours aimé les animaux. Leur faire du mal ne me ressemblait vraiment pas. Mais, sans crier gare, j’entendis la vipère ordonner d’une voix rauque:
Attaque, Tyson ! Attaque !!
Le staff comprit l’intention. Il me sauta dessus. Par réflexe, je me protégeai avec le bras gauche. Et sentis les crocs de l'animal se planter dans ma chair. Serrant les dents de douleur, couteau en main et dans l’urgence, je plantai sa lame dans le côté gauche du chien. A plusieurs reprises. La voisine poussa un cri suraigu, Tyson lâcha son emprise, laissant échapper un couinement de douleur.
TYSON ! NON !! Hurla Claudine.
Son assurance avait laissé place à une panique incontrôlable et à l’impuissance. Et moi je ne cessais de me répéter : elle a tué mes chats ! Elle a tué mes chats !!! Comme une véritable obsession.
Arrête ça ! Appelez la police ! Appelez la police ! hurlait-elle. Comme si j’étais un monstre. Mais le réel monstre n’était pas moi.
Ferme-la !
Je la poussai contre le frigo blanc qui bascula, le couteau semblait être parti tout seul et se planta dans son œil gauche… Le sang coula sur son visage complètement déformé par la douleur. Tandis que mes deux mains serraient sa gorge. Le couteau toujours planté dans son œil. Son visage devenait rouge, et virait dangereusement au bleu. C’est alors que, d’un bref coup d’œil, je vis sur le frigo une photo la représentant, elle avec quelques années de moins, accompagnée de deux enfants. Je pensai soudain : était-ce vraiment la personne que je voulais devenir ?
Je réalisais ce qui se passait, si je la tuais, d’une certaine manière, elle gagnerait. Si je la tuais, le monstre ce serait moi. Et je ne pouvais pas devenir un monstre à cause d’elle. Mes mains se desserrèrent. Claudine reprit une longue respiration, tout en se mettant à tousser longuement. Son visage bleu reprit un peu de sa couleur naturelle. Je tournai les talons, laissant derrière moi ma voisine à l’œil crevé et le corps allongé de son pauvre chien, perdant à chaque seconde un peu plus de sang. C’est le visage sans expression que je descendis lentement les escaliers, accompagnée des sirènes des voitures de police. Ces dernières vinrent me chercher quelques minutes plus tard…
C’était la première fois que l’on me mettait les menottes. Et que je montais dans une voiture de flics, il y avait une étrange odeur de vanille. Je passai plusieurs heures à être interrogée, les mêmes questions revenaient et je donnais toujours le même scénario. Évidemment la plupart des flics ne comprenaient pas. Puis vint l’heure du tribunal, j'ai été comdamnée à du sursis. Cinq ans, dont une année ferme. Alors que Claudine eut trente mille euros d’amende pour cruauté animale.
À mon retour de prison, j’appris qu’elle avait déménagé, loin de cette région. Et qu’elle avait « bien changé ». Bien plus tard, je sus que Julie était en réalité sa sœur… Étonnamment, cette histoire était passée dans les journaux.
Je me rendis compte que j’avais désormais une réputation divisée. Certains disaient que j’étais courageuse, une vraie guerrière qui se battait pour ceux qu’elle aimait. D’autres, que j’étais juste une folle qui aimait trop les chats. Ceux-là m'appelaient « la folle aux chats ». Le jugement était partout, mais je me résignais à l'idée de partir. Il y avait un goût d’inachevé. Je n’avais pas retrouvé Rubis. De tous les chats, seul son corps demeurait introuvable. Alors je la cherchais, j’appelais, déposais des affiches, en vain. Je l’avais perdue, peut-être à jamais. Cinq ans étaient passés et je ne ressentais pour le monde que dégoût et noirceur…
Un jour, alors que j’attendais le bus, pour un rdv chez le psychiatre, je regardais mon petit album, des photos d’anciens amis et de ma famille féline, je tournai la page pour regarder la photo de Rubis… Là une jeune femme me dit soudain :
c’est marrant votre chat ressemble beaucoup à Ninette…
Ninette ? demandai-je étonnée.
La jeune femme était métisse et avait de beaux yeux verts, elle était habillée d’un jean marine, et d’un haut à rayures noires et blanches recouvert d’une veste en jean. Elle avait de longs cheveux noirs ondulés et portait de nombreux bijoux en bois.
Oui excusez-moi je m’explique, j’ai un petit jardin et je nourris les chats errants de mon quartier, le chat dont je vous parle était venu blessé il y a bien longtemps, je l’avais amenée chez le vétérinaire puis l’avais relâché depuis elle vient régulièrement dans mon jardin.
Elle montra la photo du doigt.
Elle lui ressemble énormément.
J’ai perdu mon chat, est-ce que je pourrais svp venir voir s’il s’agit d’elle ?
La jeune femme fit un sourire.
Oui bien entendu, donnez-moi votre numéro, si vous voulez je vous envoie des photos ?
Oui, merci à vous.
Deux jours passèrent, je n’avais reçu aucun message. Peut-être que cette dame s’était rendu compte que Ninette n’était pas le même chat ? Je me mis devant la télèvision, pour regarder un documentaire sur les castors. Quand mon nouveau téléphone, un tactile qui buguait tout le temps, se mit à vibrer. La jeune femme m’avait envoyé deux photos. Qui mirent un temps fou à charger. Lorsque ce fut chose faite, j'examinai la photo avec la concentration d'un cueilleur de champignons… Je mis ma main sur ma bouche, mon cœur battait la chamade, c’était bien Rubis ! La seule différence est qu’elle avait une marque à l’œil gauche. Mais ça n’avait aucune importance, c’était elle ! C’était bien elle ! Et elle allait bien !!
Son pelage isabelle, sa truffe noire et rose, ses couleurs formant un damier sur sa tête, ses grands yeux vert pomme, sa tête toute ronde !
Pendant toutes ces années, elle était en vie ! Je riais, je pleurais de bonheur, d’excitation, de joie :
« Rubis est en vie ! Rubis est en vie ! »
J’envoyai un SMS : « Mon Dieu, c’est elle ! »
Le soir même, j’appuyai sur l’interphone de chez elle.
« La porte est ouverte ! » Lorsque j’entrai, je remarquai une décoration très végétale, des petites sorcières pendaient du plafond, de nombreuses bougies étaient posées sur les meubles, et une forte odeur d'encens émanait de la pièce. Je voyais aussi, sur le côté gauche du jardin, deux jolies maisons à chats.
Votre chatte vient depuis environ 4 ou 5 ans, malgré ça il est très rare que je puisse la caresser, elle est extrêmement méfiante.
Au même moment, comme une apparition venue de l’au-delà, Rubis monta sur le petit muret de pierres. Je m’approchai de l’entrée du jardin. Et l’appelai comme je le faisais autrefois.
Rubis c’est moi ma chérie !
En un quart de seconde la chatte s’approcha à grandes foulées vers moi en miaulant, je l’attrapai et la pris dans mes bras. Rubis frottait sa petite tête ronde sur mes joues en ronronnant.
Aucun doute possible. C’est bien votre chat, fit la jeune femme.
Vous savez ce qu’elle a eu à l’œil ? Demandai-je.
Le véto m’a dit qu’elle s’était pris un coup assez violent, quand elle est arrivée elle était blessée à la patte, et à l’œil, et était très maigre. Son œil est abîmé, mais est sain, elle voit toujours. Le vétérinaire a dit que ça lui faisait sûrement une tache dans le haut de la vision de son œil gauche… En tout cas, je suis heureuse que vous vous soyez retrouvées !
Oui je pense que ça va être pour moi le début d’une nouvelle vie.
La jeune femme sourit.
Une nouvelle vie ?
Oui il y a longtemps que je veux déménager, mais je ne pouvais pas, car je cherchais Rubis. Maintenant que je l’ai retrouvée, je vais pouvoir partir… en tout cas merci pour tout !
Pas de quoi ! C’est super, je suis si heureuse pour vous, du coup,
où allez-vous aller ?
J’ai toujours rêvé… d’habiter en Bretagne…
Le jour du déménagement.
J’arrivai à la gare de Quimper, en Bretagne. Chargée comme une mule : la valise dans la main gauche, un énorme sac de randonnée rose sur le dos et la caisse de Rubis dans la main droite. J’avais trouvé un meublé avec un jardin, parfait pour une nouvelle vie ! Je me posai sur un banc, les cheveux au vent, je repensai à toute cette histoire, à moi, à ma famille féline, à ce qui manque dans ce monde… Mais en regardant autour de moi, je vis une vieille femme assise sur un banc, entourée de pigeons. Les volatiles se bousculaient pour attraper la nourriture qu’elle leur lançait. Un peu plus loin, un homme souriant approcha un mendiant avant de lui donner un sac alimentaire. Les deux hommes échangèrent un sourire et une accolade comme de vieux amis. Soudain, une fillette me tira de mon observation. Habillée d’une robe rose et coiffée de longues tresses africaines, elle me tendit un papier, que j’attrapai en souriant avant de la voir partir.
Sur le papier étaient dessinés un sourire et deux grands yeux colorés. Un mot était écrit à la main : « Vous êtes radieuse, continuez de briller ! » Songeuse, je regardai au loin et remarquai un chat blanc traverser prudemment la route. Il n’avait pas l’air très propre. Je regardais Rubis, elle était allongée dans sa caisse, ses grands yeux verts se fermaient et s’ouvraient doucement.
- Tu vois ma chérie, ce chat blanc, nous le nommerons « Neige »…
Clap de fin
Quelques têtes brunes, blondes ou rousses se démarquent du flot d’âmes sensibles et sensibilisées. Les mouvements sont précis et concis, les échanges vocaux sont distants et portés par les lignes téléphoniques. Les activités professionnelles ont repris pour elles.
Louise, détachée de l’effervescence ambiante, est assise confortablement dans le patio d’attente. Lunettes de soleil vissées sur le nez, elle profite silencieusement de quelques doux rayons qui caressent sa peau dorée à travers la baie vitrée, une prolongation estivale agréable avant le grand départ. Un coup d’œil rapide sur sa montre, elle prend pleinement conscience du temps qui défile et joue sur les événements. La jeune femme s’apprête à quitter la province de son enfance pour rejoindre la banlieue de sa vie d’adulte. Deux opposés, un départ et une arrivée, vont se succéder pour clore un chapitre et en ouvrir un nouveau.
Un nouvel intermède sonore attire toutes les attentions. Le panneau d’affichage central s’actualise sous les yeux tantôt impatients, tantôt anxieux, ou tantôt humides. Les numéros de wagons très récemment partis laissent place aux voitures en préparation de voyage. Louise, à son tour, porte le regard sur le tableau d’informations. Sa vision est trouble, son esprit est ailleurs. Elle déchiffre mécaniquement les lettres et les chiffres alignés pour connaître le quai à rejoindre. Une vibration interrompt sa lecture. Son téléphone portable notifie l’arrivée d’un message. Louise tire celui-ci de son tout petit sac à mains et survole l’écran. Après quelques semaines de pause, les applications de communication reprennent leur activité. Sa direction vient d’alimenter le groupe « Ecole » postant un encourageant et court message de reprise à toute l’équipe. « Croissants, café et jus variés vous attendent dès demain à 8h30 pour démarrer collectivement une nouvelle année, riche d’humanité et partage. Belle dernière soirée de vacances à tous. K. » Un sourire en coin se dessine sur le visage de l’enseignante.
Quelques images insolites lui reviennent pour lui rappeler à quel point cette équipe pédagogique est fantastique : la citrouille géante décorée au mois d’octobre, la danse des collègues rennes costumés lors du spectacle de Noël, l’exercice de confinement en pleine canicule savant mélange de sueur et d’angoisse, la sortie de fin d’année au parc zoologique et l’égarement d’une maman… Des petits rien qui représentent beaucoup, qui créent des liens immuables et des souvenirs indélébiles. Heureuse, Louise glisse son téléphone dans la poche de son jean.
« Le train 2707 pour Paris partira de la voie 8 à 13h12. » Cette phrase résonne quelques instants dans la tête de la vacancière sur le retour. Elle se lève, saisit ses bagages et prend la direction de la passerelle d’accès aux voies. Les mouvements de personnes sont incessants, les attroupements nombreux. Un petit groupe, une famille semble-t-il, attire l’attention de Louise. Curieuse, elle s’arrête, observe et écoute. Trois générations… Les petits-enfants chahutent pendant que les adultes s’étreignent et s’embrassent. Les grands-parents s’inquiètent de la solitude des semaines à venir et se projettent déjà en octobre sur de joyeuses retrouvailles. Ils donnent quelques dernières recommandations aux petites têtes blondes pour le voyage et la rentrée qui arrive. Les parents s’angoissent du retour à la maison, de l’emploi du temps chargé qui les attend entre travail, école, activités, rendez-vous médicaux… L’heure de la séparation se précise, les sourires et les larmes se mêlent.
Quelques frissons parcourent la colonne vertébrale de Louise, son cœur se serre et une question percute son esprit : l’éloignement est-il inéluctable ? La raison lui répondrait à l’affirmative. Mais il y a l’amour, ce débordement émotionnel, cet engagement affectif qui nous rassure, construit et dépasse. Puis il y a le temps, cette unité universelle qui nous encadre et façonne la dimension chronologique entre passé, présent et futur. Enfin il y a l’évidence, cette certitude qui transperce le cœur, le corps et la tête.
Ainsi, débordée et transpercée, Louise prend l’ascendant un court instant sur le présent. Elle reprend son chemin sac sur le dos, frôle le bouleversant et attendrissant regroupement générationnel et adresse un « Belle journée ! » éclatant qui s’apparente à un remerciement. Un sentiment de légèreté l’enveloppe. Le train 2707 rejoindra Paris sans elle. Elle respire profondément, traverse le hall de la gare et gagne l’extérieur. Il est grand temps d’assumer. Elle tâtonne sa poche gauche de pantalon, saisit son téléphone et compose le dernier numéro en mémoire.
- « Oui ?
- Coucou Mémé, c’est Louise.
- Ah, tout va bien, tu as bien pris ton train ?
- Justement, j’appelle pour te dire que j’arrive bientôt. Je ne prends pas le train mais le tramway. Je serai là avant le goûter.
- Mais tu reviens ?!
- Oui, je suis là bientôt.
- Ah, alors à tout à l’heure. Je préviens ton grand-père.
- A tout à l’heure. »
Louise observe son téléphone, les yeux pétillants, les traits détendus. Les palpitations cardiaques rythmées ont disparu. La moiteur des mains s’estompe peu à peu. Les choses sont claires à présent : chocolat suisse aux noisettes et pain frais pour le goûter ! Aucune viennoiserie ne peut rivaliser avec ce délice sucré, qu’il soit ou non offert par K..
Une légère brise souffle sur le parvis de la gare. D’un pas léger et assuré, Louise se dirige vers la ligne 17 du tramway environ cinquante mètres plus loin ; une distance insignifiante qui lui offre l’aventure la plus sensée de son existence. Trois petites minutes d’attente puis elle s’engouffre dans le wagon de tête. Elle choisit le premier siège individuel à gauche derrière le poste de conduite. La rame est quasi déserte. Seul un couple, plongé dans la lecture approfondie d’un guide touristique local, complète la liste des passagers. La jeune femme plonge une main dans son sac, la seconde dans sa poche. Simultanément, deux écouteurs filaires noirs et son téléphone mobile apparaissent. La connexion entre les deux éléments ne tarde pas. Quelques notes graves gagnent les oreilles attentives de la voyageuse.
Le paysage défile au rythme des musiques de sa playlist. Des textes percutants et émouvants qui explorent et racontent les liens entre les hommes, les tumultes sentimentaux, les douceurs, les douleurs, les victoires, les défaites, les désillusions, les espoirs. Le catalogue de chansons sélectionnées n’est pas le fruit du hasard. Il a été minutieusement élaboré ; chaque morceau choisi, qu’il soit mélancolique, agressif ou joyeux, est un révélateur du parcours accidenté de Louise. Rien d’exceptionnel finalement, la vie est agrémentée de trajectoires non linéaires. Le paysage défile : le lac, les chaînes de montagnes, le téléphérique, les deltaplanes. Un décor si familier et pourtant si éloigné géographiquement ces derniers mois, incontestablement trop éloigné. Le passage transfrontalier est un palier supplémentaire qui annonce la proximité des retrouvailles. Le trajet n’est pas terminé, Louise ferme les yeux et laisse son esprit vagabonder sur la route du souvenir. Les images qui émergent sont d’une netteté déconcertante : la maison aux volets jaunes, le bassin aux poissons rouges, le jardin aux arbres fruitiers, la cave aux larges tonneaux boisés, l’enclos grillagé aux gallinacés. Ses cinq sens sont en éveil et se remémorent…
L’architecture de la bâtisse familiale cossue est intacte. Deux étages se superposent, deux lieux de vie autrefois distincts, pour une cohabitation intergénérationnelle facilitée, qui n’ont fait plus qu’un au fil du temps. Louise aperçoit cette petite fille déambulant dans les allées du potager sous le soleil et le regard bienveillant de son grand-père, cet écrin coloré dégorgeant de tomates rouges grimpantes, de haricots verts envahissants, de radis roses et blancs piquants, de carottes orange croquantes. Sa bouche grimace sous la mousse âpre du premier cidre fermenté de l’automne goûté en cachette avec l’homme de la maison. Elle entend distinctement poules et coq se disputer dans l’enclos grillagé pour quelques grains de riz lancés à la fenêtre par la femme de la maison. Ses narines hument avec délectation l’odeur des bugnes, ces beignets concoctés avec tendresse pour la période du carnaval. Ses doigts se délient pour accueillir les premières cerises du mois de mai.
Un freinage brutal interrompt ce défilé de saisons et saveurs. Louise ouvre instantanément grand les yeux, partagée entre inquiétude et incompréhension. Un cycliste s’éloigne de la voie sous les invectives familières du conducteur. Il semble que l’accident ait été évité de justesse grâce à l’extrême vigilance du pilote de locomotive. Ce réveil impromptu est salvateur pour la jeune femme. Son voyage ferroviaire touche à sa fin dans quelques secondes et le souvenir était sur le point de prendre le pas sur la logistique immédiate. Elle s’étire au maximum, saisit son paquetage et se dirige vers les portes soufflets. Le tramway se stoppe et Louise gagne la rue piétonne. Quelques centaines de mètres la séparent désormais du décor de son enfance. Son corps s’actionne pendant que son intellect bouillonne. Elle démarre vigoureusement les foulées régulières qui la conduiront à sa destination finale. Les yeux cette fois ouverts, elle poursuit sa cogitation autobiographique.
Un air d’accordéon accompagne ses pensées, cette mélodie qui a monopolisé tellement d’autoradios et agrémenté nombre de trajets. Sur le chemin de l’école, du marché, du restaurant, sur la route des vacances, son grand-père fredonnait quelques notes de musette, comme une casserole soit dit en passant, les deux mains battant la mesure sur le volant. Ces kilomètres parcourus dans la bonne humeur ont appris à Louise les règles de la bienséance automobile, klaxon à tue-tête et accélération à l’approche d’un rond-point, et le répertoire intégral d’André Verchuren. Ils lui ont également enseigné l’histoire des montagnes, du Mont-Blanc aux Alpes maritimes, l’histoire familiale de l’Italie à Nice, de Nice à la Haute-Savoie, l’histoire de Genève et des trésors du lac Léman. « Un vrai moulin à paroles ! Il nous saoule pas vrai ? » soupirait en riant sa grand-mère pour qualifier l’homme de toute sa vie. Louise souriait, les yeux et les oreilles ébahis par cette richesse géographique, historique et langagière. Ces distances difficilement supportables physiquement pour le petit cœur d’enfant de Louise en raison d’une oreille interne sensible ont été source d’épanouissement et d’émerveillement. La jeune femme s’est baladée en téléphérique, a arpenté les allées des grandes foires agricoles locales ramenant victorieuse quelques prix ornithologiques, a déambulé sur la promenade des Anglais ensoleillée. Elle a observé du haut d’une grue de splendides feux d’artifice sur le lac genevois, a visité Monaco et apprécié la relève de la garde sur le rocher. Elle a crié véritablement terrorisée dans d’ébouriffantes fêtes foraines, a tapé dans ses mains lors de concerts de chorale mouvementés.
Au-delà de toutes ces escapades, Louise a grandi simplement. Des moments de partage sans expédition routière ont également jalonné ses années de construction personnelle entre réalité et imaginaire. Quelques jeux de mains, jeux de vilains, comme les fameux « Je te tiens par la barbichette », « Tape-moi la main », l’ont faite rire. Les expériences pré-culinaires comme le vidage de truite fraîchement péchée ou le déplumage de poulet sauvagement assommé l’ont écœurée. Des dimanches après-midi avec Jacques Martin l’ont faite chanter. Des cadeaux sous le sapin de Noël l’ont faite rêver. Et puis… Elle a joué, beaucoup, dans cette petite cabane construite rien que pour elle, avec ses peluches, avec ses poupées, avec les araignées. Elle a patiné à quatre roues sur le trottoir en ciment le long de la maison. Elle a cassé en cachette avec les dents des noisettes fraichement ramassées sur l’arbre. Elle a mangé discrètement le maïs destiné aux poules, les croquettes réservées aux chats.
Le souvenir du goût salé de l’alimentation féline génère une salivation excessive. Louise s’extrait de ses pensées et marque une pause désaltérante. Elle tire une gourde de son sac qu’elle vide en un clin d’œil. Elle opère un rapide inventaire spatial. Le trajet touche à son terme. Elle vient d’entrer dans la rue « de l’Avenir », la dénomination de la destination a valeur de symbole.
La maison aux volets jaunes est là. Louise pousse le portail le cœur battant. Les poissons rouges ont disparu, le poulailler s’est vidé, le potager s’est asséché. Sa grand-mère ouvre la porte avec entrain.
- « Tu es revenue ma grande. Mais ton travail demain, les élèves vont t’attendre et…
- Ce n’est pas important, répond l’aînée des petits enfants. Ce n’est pas le plus important. Pépé est là ?
- Oui, dans le salon. Tu sais Louise, je suis contente. »
Louise glisse une main tremblante dans la poche de son pantalon. Elle sort son téléphone et compose le numéro du plus vieux portable qu’elle ait connu, le bon numéro. Le combiné posé sur son oreille, elle s’avance discrètement et entre dans le living. Une voix masculine familière et joyeuse s’élève.
- « Vous êtes bien sur le répondeur de Suzanne et Marcel, laissez-nous votre message. »
Le regard de la jeune femme balaie la pièce, des photographies par dizaines. Son grand-père est bel et bien là, omniprésent pour toujours.
Il a suffi d’un train, d’un téléphone…
Danser au bord de l'abîme
Elle côtoyait l'abîme : c'était une image, bien sûr, mais elle la trouvait plus que juste.
Un pas de côté et c'était la fin. La plongée. Comme dans un cauchemar qui la visitait, de temps à autre.
A la banque, elle était dans le rouge. Son conseiller l'avait déjà appelée à plusieurs reprises :
- Mlle Lebon ,
- Oui.
- Lebon ?
- Elle-même ...
- Vous savez que votre compte, depuis trois semaines, est ...
Elle raccrochait à chaque fois.
Dorothée vivait à Seclin, dans le nord. Elle avait repris (pourquoi ?) à la mort de ses parents, cet appartement dans une petite maison en briques, très typique, très "je me fonds dans le paysage". Or ce paysage, Dorothée le détestait, comme le climat, toujours plus ou moins pluvieux et ces gens, ces gens qui ... que ... Enfin, à part au bureau, un peu, elle n'avait pas vraiment trouvé sa place.
Ce 12 juin, elle avait pris les arrêté d'expulsion concernant son appartement et en avait fait un joli tas chiffonné sur la table.
Retards, manquements, irrégularités inexpliquées, la boite où elle travaillait avait fini par la pousser vers la sortie. De façon polie mais ferme. Cela remontait à deux mois et demi. En attendant, elle survivait.
Elle avait un rendez-vous, le lendemain pour du travail : un espoir.
Pourtant, le soir, elle s'habilla joliment et partit vers 22 heures pour aller danser à la Carioca, le dancing du coin.
Quelle soirée ! Et quels bons moments elle passa avec ses copines retrouvées, Leïla, Karine, Fatoumata et même Vanessa qui, soudain, ne lui faisait plus la tête.
Dorothée utilisa son dernier billet de vingt euros pour rentrer, en taxi, vers quatre heures du matin.
Inutile de dire qu'à neuf heures et demie, quand le téléphone sonna et que le recruteur s'inquiéta de son absence, elle ne sur que répondre :
- J'ai ... euh ? J'ai pas vu l'heure !
- Pas vu l'heure, pas vu l'heure ... Moi, c'est depuis huit heures que je suis à mon poste, ma petite dame. On dirait vraiment que vous n'avez pas besoin de ce travail !
La voix était jeune, un type dans es âges, sans doute et on sentait qu'il faisait la grosse voix exprès, pour faire pro. Pour être dans son rôle. Elle suggéra :
- Et ... et si je venais maintenant ?
Elle savait bien, Dorothée, qu'elle risquait le tout pour le tout. Maintenant, cela voulait dire au moins dans trois quarts d'heure, le temps de se préparer et de traverser la moitié de la ville pour se rendre à son rendez-vous en pleine zone d'affaires.
Elle mit, dans sa voix, un pointe de supplication avec quelques aigus ... pour tenter de faire craquer l'autre, là, ce recruteur au bout du fil.
Il finit par marmonner :
- Bon, d'accord.
- Je fais vite, je ...
Il avait déjà raccroché.
- C'était qui ?
- Quoi ?
Horrifié, Dorothée regarda mieux. Non, elle ne rêvait pas, elle n'était pas seule dans le lit : une masse indéfinissable, mais qui ressemblait à un homme était bel et bien là. Le type avait l'air aussi réveillé qu'elle et aussi peu vêtu. En serrant le drap contre sa poitrine, Dorothée se fit, vite fait bien fait, un petit récap' de la fin de soirée de la veille. Non, elle ne se rappelait pas du tout ce grand front pâle, ces cheveux bruns, ce regard très clair, pas plus que ces épaules musclées et ces mains dont une quittait l'oreiller où elle était posée pour presser les paupières de son propriétaire.
- Tu m'aurais donc ...
- Raccompagnée, oui, fit le gars, pratique. On a dansé pas mal .... et bu presque autant. Tu ne tenais plus debout.
- Mais, plaida Dorothée, j'ai pris un taxi ...
Il rectifia gentiment :
- ON a pris un taxi, même que t'as insisté pour le payer ...
- Ah.
Regard soucieux de Dorothée, à droite et à gauche, comme à la recherche d'une robe de chambre salvatrice. Son cavalier était plutôt galant, puisqu'il détourna les yeux, le temps qu'elle jaillisse du lit pour courir vers la salle de bains.
Cet appartement était assez étrange, puisque la salle à manger était recouverte de parquet alors que le sol de la chambre était carrelé.
Elle frissonna donc un peu avec ce froid sous ses pieds. Ouvrit le porte de la salle de bains et respira. Enfin presque : le système n'était pas tout neuf et ne donnait de l'eau chaude que de façon irrégulière. Sporadique. C'est donc une eau tiédasse qui lui dégoulina sur la tête et les épaules quand elle eut tourné le robinet de la douche.
Dorothée pressa le mouvement. Elle s'abstint à se laver les cheveux, ce qu'elle n'eut pas manqué de faire normalement (si elle avait eu le temps) ... S'essuya rapidement, s'enveloppa dans une serviette et revint rapidement dans la chambre pour récupérer ses affaires, affaires qu'elle avait tout de même préparées et qui gisaient sur un fauteuil. Les bonnes. Les autres, jean, chemisier, soutif et culotte était répandus sur le carrelage, au hasard, aurait-on dit, de son déshabillage "sauvage" de la veille.
Dans le lit, le gars n'avait pas bougé;, Il fixait le plafond, comme inspiré.
- Dis donc ... lança-t-elle.
- Mmmmh ?
- Tu vas pas moisir ici ... hein ? Moi, j'ai un rencart de boulot, va falloir que je file ...
- D'accord, d'accord.
Comme il faisait mine de se lever en rejetant le drap sur le côté, elle jugea plus sage de se réfugier à nouveau dans la salle de bains pour y finir de s'habiller.
Elle remarqua alors sa montre, absurdement posée sur le rebord du lavabo. Quelques gouttes d'eau l'agrémentaient : pourvu qu'elle ne se décide pas à tomber en panne, il ne manquerait plus que ça.
Le temps était compté mais même là, elle y alla d'un coup de blush, lissa ses sourcils .... renonçant quand même à se faire le grand jeu côté maquillage.
Quand elle sortit, surprise : le gars était encore là. Habillé mais présent, elle le découvrit en train de trifouiller dans le coin-cuisine.
- Ben, tu fais quoi ?
- Du café !
- T'es malade ?
Il eut un haussement d'épaules. A la verticale, il était presque mieux qu'allongé. Ca devenait compréhensible qu'elle ait pu craquer la veille. Enfin, admissible.
Il eut un soupir patient :
- Ecoute, euh ...
- Dorothée.
- Moi, c'est Mathieu. Ecoute, Dorothée, moi, sans kawa, je suis bon à rien. Me faut ma dose. (un temps) Comme il faut l'huile à la sardine ...
Finalement, il était un peu primaire. Ses blagues sentaient, à plein nez, les CSP moins. Elle se promit de l'expédier aussi vite que possible et, SURTOUT, de ne plus le recontacter.
- C'est un filtre, qu'on met ?
- Quoi ? Où ? Dorothée s'impatientait.
- Dans la cafetière !
- Ecoute, débrouille-toi. Je file. Tu claqueras la porte en partant, hein !
Elle s'approcha de lui, quand même, pour un rapide baiser sur la joue. Par pur reflexe, lui sembla-t-il, il tenta de tourner la tête, visant sa bouche mais il la rata.
Forcément, le type était pressé. Il en avait déjà marre. Recruteur, c'est déjà un boulot pénible, alors si même les candidats et candidates n'y mettent pas du leur.
Un immeuble moderne. Si, ça existe, même à Seclin. Verre et acier, escaliers monumentaux, ascenseurs éclairés en bleuté très doux; Dorothée s'y rua. Le type, petite bedaine et calvitie naissante, fit le geste de remettre sa veste quand elle entra dans le bureau mais y renonça presque aussitôt. Trop chaud, en ce pré-été.
L'entretien porta sur ... les sujets habituels. Le recruteur avait l'air de faire son travail mais sans plus : il ne lui tendait aucune perche.
Quand il essaya de la faire parler plus longuement ... de ses motivations, par exemple, elle se lança, bravement.
Et puis ayant constaté que son regard fixe ne cachait aucune attention particulière et qu'il était en train de faire des petits dessins sur son sous-main, elle se leva, outrée.
Le type la regarda enfin, avec comme une question dans les yeux :
- Pourquoi ? Pourquoi tu t'en vas maintenant, comme ça, alors qu'on n'a pas fini, toi et moi de jouer nos rôles ?
- Je vois bien que la réponse est non ! Siffla Dorothée.
- Mais non, pourquoi ? Vous vous mettez dans tous vos états .... ce n'est pas bon pour la suite ...
Dorothée se dit que ça devait être écrit quelque part. Ou pas.
Ou bien les planètes, dont on parle, n'étaient pas alignées, bref, c'était râpé.
Elle traîna un peu en ville; Fit un crochet par la rue principale, se posa à une terrasse de café et dépensa encore quelques euros pour boire un chocolat bien chaud, qui ne lui fit même pas de bien. Elle s'amusa un instant à tourner la cuiller pour voir les petites bulles qui se formaient à la surface brune du liquide.
Elle s'en lassa assez vite.
Les sièges, en plastique, étaient rouges. Il y avait quelques tables occupées, notamment dans le fond, là où se dressait la halle, un marché, à l'origine, mais qui avait muté en centre commercial avec boutiques chics.
Dorothée soupira.
Réflexe quasi naturel, elle extirpa son portable de son sac et eut la tentation d'appeler quelqu'un (mais qui ?) voire de scroller. Raté encore une fois, il n'y avait pas de réseau.
Dans les belles histoires, enfin celles qui finissent bien, tout le monde en connaît, une fois que la cliente a payé, elle est suivie des yeux par le serveur, un jeune gars brun et sexy et elle trouve un prétexte foireux pour revenir vers lui et taper la discute. Ou alors le serveur est une serveuse, une brave fille qui, ayant vu la larme qui perlait à ses yeux, ne la laisse pas repartir comme ça, l'écoute, la console et trouve même des solutions à la marée de problèmes qui l'envahit. Ici, rien de tout ça; Elle alla payer à la caisse, comme une grande et fila sans que le type derrière le comptoir, un vieux aux yeux chassieux ne lui fasse grâce du moindre cent.
Elle remonta son avenue, Dorothée. Trouva sa rue, son immeuble. Grimpa les étages. Là, surprise, Mathieu était encore là.
Ils étaient deux, même, lui, qu'elle commençait à connaître et un autre type, un peu plus vieux, l'air morose. Ils étaient tous les deux assis à table à se taper un café.
De l'entrée, Dorothée ne fit qu'un saut jusqu'à eux :
- Faut pas vous en faire !
Mathieu, qui tirait sur un clope, ne se démonta pas pour si peu.
- Allez, fais pas ta méchante.
Stupeur de Dorothée, mêlée de colère :
- Et d'abord, c'est qui, lui ? Un pote à toi ?
- Pas du tout, fit l'homme triste. Je suis ... je suis huissier.
Renseignements pris, il était venu porter un n ième avis (la fameuse feuille bleue) avait sonné et, pour une fois, pour une fois, oui ...on lui avait ouvert. Une chose en amenant une autre, Mathieu lui avait proposé de s'asseoir pour s'en dire un peu plus. Un café avait été proposé, qu'il avait accepté ... et voilà, quoi.
- Vous êtes vraiment des ...
Ce n'était pas les mots qui manquaient à Dorothée, plutôt l'envie de les dire. Elle revint jusqu'à l'entrée, accrocha son vêtement et revint vers la salle à manger.
Elle était fatiguée, soudain. Crevée, dégoûtée de tout.
Elle voulut faire un geste définitif, un geste vers la porte pour que ces deux guignols disparaissent pour de bon, mais n'en eut pas la force et trouva refuge dans sa chambre dont elle fit claquer la porte.
Sanglots qui détrempent l'oreiller bleu ciel, doigts qui se crispent sur le drap, Dorothée est au plus bas.
Dans sa pauvre tête, les scénarios les plus invraisemblables se bousculaient : elle ... ou alors elle .... et eux ...
Mais non, tout achoppait sur la réalité, tout partait en carafe, en bisbille. Vers un néant garanti.
Elle se résolut quand même, au bout d'une bonne heure, à se lever. A mettre un peu d'ordre dans sa toilette, à se passer un mouchoir papier sur les yeux et ceci étant fait, à marcher résolûment vers la porte.
Là, pas de surprise, les deux types étaient encore là. Ils avaient juste changé de position. L'huissier, assis à table, feuilletait des papiers. Mathieu, vautré sur la canapé, avait allumé la télé et regardait d'un œil distrait un match de ... de foot, probablement, elle ne prit pas la peine de se renseigner plus avant.
Vous ...
Sa propre voix lui fit l'effet du son qu'on peut tirer d'un bugle quand on ne sait pas en jouer : rauque et crevassé, pitoyable.
- Vous ... euh ? Vous avez intérêt à ... à partir, tous les deux ! Réussit-elle quand même à leur lancer. Sans attendre de réponse, elle se dirigea vers la porte et sortit.
Le soir, quand elle revint, quand elle eut remonter les marches et qu'elle introduisit sa clé dans la serrure de sa porte, rien n'allait. La serrure refusait obstinément de s'ouvrir.
- Ah, les ... !
Etant bien élevée, elle n'alla pas jusqu'au bout de l'insulte qui lui montait pourtant aux lèvres. Elle abaissa les yeux sur le petit sac dont elle était pourvu.
Un simple sac. Rien.
Il lui aurait pourtant fallu, il lui fallait, il lui faudrait des affaires ... pour la suite de la journée, de la nuit et de la semaine.
Elle s'assit sur une marche, pas une marche juste sous son palier, non, elle redescendit prudemment deux étages et réfléchit.
Minuterie oblige, le noir se fit.
- Tant mieux, pensa-t-elle, on réfléchit mieux dans l'obscurité.
Cela, c'était il y a deux ou trois semaines : depuis, Dorothée est à la rue et dort dans des cartons. Elle s'est fait des copains et quelques copines, SDF comme elle.
Comme on dit à Pôle-Emploi, elle a rebondi.
Ce soir-là, il fait froid. Elle est dans une sorte de garage abandonné, battu par les vents. Quelques silhouettes rôdent, des paumés de son espèce. Un type barbu s'approche soudain d'elle, une seringue à la main.
Elle hésite puis, avec un soupir las, elle commence à retrousser sa manche.
Par parenthèse, si vous avez une idée pour une meilleure fin, qu'on se le dise, je suis preneur.
***
C'est le matin, quelques jours après. Je suis chez moi. Une lumière pâlotte tombe par la fenêtre.
Caressant d'une main mon menton mal rasé, je pianote, de l'autre main, sur le clavier.
Un mail ? Oui. Il est signé Claudine B. Elle me donne des nouvelles de Dorothée qui est, me révèle-t-elle, une de ses voisines. Enfin une vague relation, une SDF qu'elle a croisée une fois ou deux, à qui elle a donné la pièce et qui s'est cru obligée de venir pleurer sur son épaule.
Aux dernières nouvelles, la petite Dorothée ne sanglotait plus, non. Elle avait remonté sa manche et envoyé balader le méchant pas-beau qui voulait l'entraîner dans sa dépendance.
Dans le soir qui tombait, en effet, elle avait soudain entendu un cri :
- Eh, miss … !
Relevant la tête, puis sa redressant, elle avait compris que l'appel la concernait :
- Oui, quoi ?
Le type qui arrivait ne courait pas, avec ses petites jambes et son ventre rond, il en aurait été bien incapable, mais il marchait d'un pas vif, comme l'envoyé du destin qu'il allait s'avérer être.
Il brandissait un papier, enfin quelque chose de rectangulaire et de blanc strié de rouge dans sa main gauche.
Renseignements pris, il s'agissait de l'huissier.
Quant au fameux papier, ce n'était ni plus ni moins qu'un ticket de loto, trouvé dans ses affaires à elle, Dorothée.
- C'est gagnant ! Vous avez …. euh ? Gagné ! Lança-t-il en tâchant de reprendre une respiration bien abîmée par l'excès de cigarettes blondes.
- Ah ! Fit juste Dorothée, le regard ailleurs.
L'huissier souriait, pas mécontent de jouer les anges Gabriel :
- J'ai eu du mal à vous retrouver, v'savez !
- Oui ?
Pauvre Dorothée, elle se sentait sale, étrangère à elle-même, laissée pour compte, à deux doigts de refuser cette manne qui ne tombait pas du ciel mais plutôt de la Française des Jeux.
Vous auriez pu le garder …. eut-elle la force de dire.
Une telle somme ? Avec autant de zéros ? Vous rigolez ! Lança l'huissier qui, comme il le lui apprit plus tard, se prénommait Fabrice, avait reçu une éducation chrétienne et l'était resté dans l'âme.
Y'a beaucoup ? Lâcha Dorothée, avec l'air de celle qui a l'habitude de voir pleuvoir des millions sur elle.
L'huissier était rouge, il faisait des gestes :
- Assez, en tout cas, pour vous permettre de voir venir. Partons d'ici.
Et remontant les marches pour rejoindre la rue, l'un suivant l'autre, ils se dirigèrent, cela devait bien arriver un jour ou l'autre, vers la fin définitive de cette histoire.
***