Chapitre 1
1
574 mots · ⏱ 3 min
Le métier que mon père ne savait pas nommer
Mon père me demande souvent si j’ai bien mangé, si je dors assez, si mon travail ne me fatigue pas trop. Il pose ces questions depuis que j’ai quitté la maison. Certaines semaines, il les pose presque chaque fois que nous nous appelons.
Je dois l’avouer : il m’arrive de répondre avec impatience. « Oui, papa, tout va bien. » Je pense qu’il s’inquiète trop. Quand il me demande ensuite ce que j’ai fait au travail, je réponds simplement : « Des données, des chiffres. » S’il insiste, je dis que c’est compliqué à expliquer. Il se tait alors, et nous passons à autre chose.
Je croyais qu’il voulait connaître le nom de mon poste. En réalité, il cherchait à imaginer mes journées.
Mon père a toujours compris le travail à travers des gestes. Quand quelqu’un répare une chaise, on voit le bois, les outils et la chaise qui tient de nouveau debout. Mon travail laisse moins de traces visibles. Je vérifie des données, je compare des périodes, j’examine ce qui change et ce qui reste stable. À la fin de la journée, je ne peux rien poser devant lui en disant : « Voilà ce que j’ai fait. »
Un soir, j’ai pris le temps de lui donner un exemple de mon travail chez BYDFi. Un chiffre peut sembler important lorsqu’on le regarde seul. Pour le comprendre, il faut parfois savoir à quelle période il correspond, avec quoi on le compare et comment il a été calculé. J’essayais de trouver des mots simples. Mon père ne m’a pas interrompue.
Quelques jours plus tard, il m’a demandé ce que signifiaient volatilité, corrélation et écart-type. Il les avait notés dans son petit carnet. J’ai souri en voyant son écriture appliquée à côté de ces mots qui lui étaient étrangers.
Je les lui ai expliqués du mieux que je pouvais. La volatilité décrit l’ampleur des mouvements. La corrélation indique si deux séries ont tendance à évoluer ensemble, sans prouver que l’une entraîne l’autre. L’écart-type aide à voir si des valeurs sont proches de leur moyenne ou très dispersées. Il n’a pas tout retenu, et ce n’était pas grave. Il m’a posé une autre question, puis encore une autre.
C’est à ce moment-là que j’ai repensé à mes réponses trop rapides au téléphone. Lui avait pris le temps d’écrire des mots difficiles pour entrer un peu dans mon monde. Moi, je lui avais souvent refusé quelques minutes, persuadée qu’il ne comprendrait pas.
Depuis, nos conversations n’ont pas changé de façon spectaculaire. Il me demande toujours si j’ai mangé. Je lui dis encore parfois que ma journée a été longue. Mais j’essaie de lui raconter une chose précise : un problème qui m’a occupée, un chiffre que j’ai dû vérifier deux fois, une question à laquelle je n’ai pas trouvé de réponse tout de suite. Il n’a pas besoin de comprendre chaque détail pour m’écouter.
Mon père ne sait toujours pas nommer exactement mon métier. Pourtant, lorsqu’il voit une statistique dans les nouvelles, il lui arrive de demander : « Par rapport à quoi ? » Je reconnais là quelque chose que nous avons appris ensemble.
Je réponds moins vite, maintenant, quand il m’appelle. Je sais que derrière ses questions répétées, il y en a une autre, qu’il ne formule pas toujours : « À quoi ressemblent tes journées, là où je ne peux pas te voir ? »
Encourager l’auteur
Qu’avez-vous ressenti ?
Choisissez une réaction. Vous pourrez la modifier ou la retirer à tout moment.
0 réactions
0 appréciationsFaire découvrir
Partager ce chapitre
Afficher ou masquer les annotations 0
Connectez-vous pour annoter un passage.
Aucune annotation pour cette publication.
Afficher ou masquer les commentaires 0
Retours généraux
Commentaires
Connectez-vous pour laisser un commentaire.
Aucun commentaire pour cette publication.
Retours précis
Annotations