Chapitre 1

La ligne en trop

799 mots · ⏱ 4 min

Émile ne regardait presque jamais ses tickets de caisse. Il les pliait en deux, les glissait dans une poche et les oubliait jusqu’au moment où ils ressortaient en boule au fond de la machine à laver.

Ce soir-là, en quittant le supermarché, il chercha un mouchoir dans son manteau et ramena avec lui le reçu encore tiède de l’imprimante. Il allait le froisser lorsqu’une ligne attira son regard.

Six œufs, du café, deux yaourts, du liquide vaisselle, des pommes, un paquet de pain de mie.

Puis, juste avant le total :

UNE ABSENCE — 0,00 €

Émile relut lentement. Il pensa d’abord à une désignation interne du magasin, un code mal traduit, peut-être un article annulé par la caissière. Le montant final correspondait exactement à ce qu’il venait de payer.

Les portes automatiques s’ouvrirent derrière lui et un chariot manqua de lui heurter la cheville.

— Pardon, monsieur.

Il se rangea sur le côté, puis retourna vers la caisse.

La jeune femme qui l’avait servi terminait avec un autre client. Lorsqu’elle fut libre, Émile lui tendit le ticket.

— Vous savez ce que c’est, cette ligne ?

Elle parcourut le reçu.

— Quelle ligne ?

Il posa le doigt dessus.

— Là. Juste avant le total.

La caissière rapprocha le papier de son visage.

— Le pain de mie ?

Émile baissa les yeux. Les mots étaient toujours là, parfaitement imprimés.

— En dessous.

Elle regarda encore quelques secondes avant de lui rendre le ticket.

— Il n’y a rien en dessous, monsieur.

Il n’insista pas.

Une fois rentré, il posa ses courses dans la cuisine et photographia le reçu avec son téléphone. Sur l’image, la liste s’arrêtait au pain de mie. Il recommença en changeant l’angle, puis sous la lampe du plan de travail. Le résultat fut identique.

Sur le papier, pourtant, la ligne demeurait.

Émile éprouva alors ce mélange d’agacement et de curiosité qui l’empêchait de jeter l’affaire avec le reste des emballages. Il alluma son ordinateur, plaça le ticket sur le scanner et lança une numérisation.

Le fichier obtenu était parfaitement lisible.

Pain de mie.

Total.

Entre les deux, aucun espace inhabituel, aucune trace.

Il laissa le ticket à côté de la cafetière et rangea ses achats. Les œufs dans la porte du réfrigérateur, les yaourts sur l’étagère du haut, les pommes dans la corbeille. Lorsqu’il referma le frigo, il remarqua les photographies fixées sous les aimants.

Ses parents devant leur maison de vacances. Sa sœur avec ses enfants. Une plage prise depuis la terrasse d’un hôtel.

Émile resta devant cette dernière plus longtemps que nécessaire.

Il connaissait l’endroit. Saint-Malo, en septembre, l’année précédente. Il se souvenait du vent sur les remparts, du restaurant près du port et de la chambre qui donnait sur une cour intérieure.

Quelque chose manquait pourtant à ce souvenir.

Sur la photo, deux verres étaient posés sur la table.

Il la décrocha.

Deux verres, deux serviettes, et au bord du cadre la manche rouge d’un vêtement qui ne lui appartenait pas.

Il tenta de retrouver la personne qui avait été assise en face de lui. Aucun visage ne vint.

Émile prit son téléphone et remonta jusqu’aux photos du séjour. Il trouva la chambre d’hôtel, le port sous la pluie, deux assiettes au restaurant, deux tasses au petit déjeuner et, sur plusieurs images, un manteau rouge posé sur une chaise ou jeté au pied d’un lit.

Il ouvrit ses courriels. La réservation de l’hôtel indiquait deux adultes.

Il resta immobile devant l’écran.

La mémoire n’était pas vide. C’était pire : elle semblait contourner une forme précise.

Il retourna dans la cuisine et reprit le ticket.

La mention avait changé.

UNE ABSENCE — 1

Émile sentit son ventre se nouer.

Il relut plusieurs fois, cherchant à se convaincre qu’il avait mal observé le premier chiffre. Pourtant il se rappelait très bien les deux zéros et le symbole de l’euro.

Son téléphone vibra sur la table.

Un message venait d’un numéro inconnu.

Tu l’as vue.

Émile fixa l’écran. Le numéro ne figurait pas dans ses contacts, mais quelque chose dans sa suite de chiffres lui sembla familier, comme une adresse apprise autrefois et perdue depuis.

Il commença à écrire :

Qui êtes-vous ?

Son pouce resta au-dessus de la touche d’envoi.

Une sensation étrange venait de le traverser. Il leva lentement la tête vers le réfrigérateur.

Il n’y avait plus que deux photographies sous les aimants.

Émile savait qu’elles avaient été trois.

Il connaissait celles qui restaient : ses parents, sa sœur et ses enfants.

Il regarda l’espace vide entre les deux images, où un petit rectangle plus clair apparaissait encore sur la peinture blanche.

Il essaya de se rappeler ce qui se trouvait là quelques minutes auparavant.

Au bout d’un moment, il ne fut même plus certain qu’une troisième photographie ait jamais existé.

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