Chapitre 1

J’ai toujours aimé les étés à Sydney

3781 mots · ⏱ 16 min

J’ai toujours aimé les étés à Sydney. A cette période, l’océan est un peu plus turquoise que pendant le reste de l’année, et moi je trouve ça vraiment très joli, quand l’eau est un peu plus turquoise. Et puis, ça m’a toujours semblé un peu comique qu’on fête Noël la clim allumée quand le reste du monde prie pour se réveiller avec, comme cadeau sous le sapin, un petit peu de neige qui voltige derrière la fenêtre. Ici, les étés sont chauds, beaucoup trop chauds, mais pour une fille qui a grandi dans un monde où le froid n’existe plus, le mot “canicule” ne veut plus rien dire. Pour mes parents, qui ont connu le monde d’avant, ce n’est pas tout à fait la même histoire. Alors on s’habitue. On finit même par l’apprécier, cette chaleur absurde. C’est comme vivre dans un été qui ne meurt jamais, et moi, comme j’ai toujours aimé les étés à Sydney, je ne m’en suis jamais vraiment plaint. Moi, c’est Rebecca. J’habite à Seven Hills avec ma famille : mes parents, Jane et Felix, mon grand frère Alyosha, et ma chienne, Nagoya (c’est un berger australien, car notre famille c’est un peu comme toutes les autres familles je crois). Ce n’est pas le plus beau quartier de Sydney, et on ne peut pas aller souvent à l’océan parce que c’est trop loin. C’est dur pour mes parents, parce que quand il fait très chaud, on est coincés à la maison, alors que ceux qui vivent dans l’East Sydney ont la mer. East Sydney et West Sydney, c’est des mots qu’utilisent nos profs pour décrire l’état de notre ville qui, année après année, été après été, s’est déchirée en deux : à l’ouest, il y a ceux qui étouffent, et à l’est, il y a ceux qui n’étouffent pas. Pourtant, moi, je m’en fiche un peu du jargon géographique, sociologique, politique, etc. Moi, mon quartier, je l’ai toujours aimé. J’ai toujours aimé aller me promener avec Nagoya au parc Duncan, même si tout le monde dit que ce parc ne devrait pas s’appeler un parc parce qu’il y a quatre pauvres arbres tout cramés qui peinent à se dresser, fiers, sur une herbe toute brûlée. Nagoya, on dirait qu’à chaque fois qu’elle y va, c’est comme si c’était sa première fois là-bas : elle court partout et elle a l’air vraiment très très heureuse. J’ai aussi toujours aimé aller avec maman au marché qui a lieu tous les samedis matin dans la rue Endeavour, celle à côté de chez nous. Même quand, au collège, je me suis cassée le péroné en cours de sport, je l’ai accompagnée. Tous les samedis matin de ma vie, je les ai passés au marché de la rue Endeavour avec maman. Puis j’ai toujours aimé quand tous ensemble on sortait au Seven Hills Plaza. C’est peut-être le pire centre commercial de Sydney, avec ses boutiques qui mettent la clé sous la porte les unes après les autres parce que les centres commerciaux ça n’est plus aimé comme avant. Mais à l’entrée du Seven Hills Plaza, il y a cette phrase qui dit que “Seven Hills est un bon endroit pour commencer quelque chose”, et à chaque fois qu’on vient tous les quatre ici, je me rappelle que dans les autres centres commerciaux de Sydney, ils n’ont pas ce genre de phrase à l’entrée. Mais surtout, moi, ce que j’aime le plus dans mon quartier, c’est que c’est loin de l’océan. Je ne l’ai jamais dit à personne, parce que personne ne comprendrait pourquoi on peut autant aimer vivre loin de l’eau quand on crève de chaud. Pourtant, j’adore quand Nagoya et moi, on va jusqu’à la plage de Maroubra, parce que c’est à 2h30 de vélo de la maison (aller !), alors il faut avoir l’estomac bien accroché. Mais quand je vois la tête de Nagoya quand je sors notre petit vélo bleu, je me dis que je n’habiterais ailleurs pour rien au monde. Sa joie quand elle saute dans le panier jaune cramoisi, c’est mon trésor rien qu’à moi. J’adore notre interminable trajet, j’adore la voir courir comme une folle sur le sable, j’adore quand elle aboie après les surfeurs, j’adore quand elle s’allonge sur le côté pour regarder les vagues danser. J’adore quand on s’endort bercées par le murmure de l’océan, et toutes les journées qu’on a passées à la plage de Maroubra, c’était toujours mes journées préférées. Alors oui, ça fait dix-sept ans que j’habite à Seven Hills, et même si on m’offrait une villa à Paris ou à New York, je ne voudrais habiter qu’ici ; mais ce monde brûle, il brûle de partout, et Sydney, Sydney et mes Seven Hills, il fallait bien qu’elles aussi, elles brûlent un jour. 𝙍𝙀𝘽𝙀𝘾𝘾𝘼. Quand l’alarme incendie retentit dans la salle de classe, Rebecca poussa un profond soupir de soulagement. « Enfin débarrassée de ce cours minable », pensa-t-elle. Le professeur et sa cravate aux petits bateaux bleus tentèrent misérablement de contenir le tumulte que l’alarme causa parmi les élèves. Les alarmes incendie étaient monnaie courante l’été, qu’il s’agisse d’exercices ou d’évacuations réelles, et pour les élèves, habitués à vivre dans l’ombre des feux, elles étaient finalement davantage une source de réjouissement face à un cours interrompu que d’angoisse face à une menace bien réelle. La plupart d’entre eux en venait presque à apprécier passer une journée ou deux dans les centres de mise en sûreté temporaire, car quand ils retournaient chez eux, Seven Hills n’avait pas changé et deux jours de cours en moins, c’était toujours ça de pris. Dans le West Sydney, Seven Hills n’avait jamais été véritablement menacée. Cet été, il n’y avait pas encore eu d’alarme incendie. Rebecca avait trouvé ça un peu bizarre, parce qu’on était déjà au mois de février. Elle ne s’en plaignait cependant pas, parce que même si elle aimait voir ce prof à la cravate dégueu annuler son cours, elle n’aimait pas savoir que quelque part, un peu plus loin dans le West Sydney, quelqu’un était peut-être en train de perdre sa maison. Néanmoins, Sydney avait commencé à prendre sérieusement en charge la menace des incendies depuis de nombreuses années maintenant. Quand un feu se déclarait, il était presque immédiatement maîtrisé, d’autant plus que les feux urbains sont généralement plus facilement gérables que les feux se propageant dans le bush. Quand Sydney brûlait, c’était presque toujours dans le West Sydney, parce que dans l’East Sydney, il y a des maisons partout et des arbres nulle part ; et quand le West Sydney brûlait, on ne perdait rien de plus que quelques maisons et personne ne mourrait, sauf les chiens et les chats qui brûlaient dans leur maison comme la commode ou le réfrigérateur. Voilà pourquoi, quand l’alarme incendie retentit dans la salle de classe, Rebecca poussa un profond soupir de soulagement. Dans la cour du lycée, les élèves des différentes classes commencèrent à s’amasser dans un brouhaha assourdissant. Pour l’instant, personne ne savait s’il s’agissait d’un exercice ou d’une évacuation. Rebecca attendait, quelque part dans la file indienne qu’elle et ses camarades formaient. Elle pensa à Nagoya, et se demanda si elle aussi, elle pensait à Rebecca. L’arrivée, dans la cour, de la directrice de l’établissement sortit Rebecca de ses pensées. Elle marchait d’un pas rapide, ce qui ne lui ressemblait pas, et arborait un visage grave, aux lèvres pincées, qui donnait à son expression une nuance que Rebecca ne lui connaissait pas non plus. Un frisson la parcourut, et elle comprit que cette fois n’était peut-être pas comme les autres fois. Elle leva les yeux sur le ciel australien et son bleu indigo. Sur ce tableau, il n’y avait pas la moindre tache de blanc aujourd’hui, et ce tableau-là, c’était le tableau préféré de Rebecca, car il lui donnait l’impression que l’été lui appartenait et qu’il ne se terminerait jamais. Puis il y eut l’odeur ; l’odeur qui rappelait à Rebecca que peut-être, parfois, elle détestait vraiment les étés à Sydney. Elle entendit la directrice dire que Seven Hills était en train de brûler. ☼ « Je vais me chercher du café. Appelle-moi s’il y a un problème ou si papa ou maman arrive. » Alyosha fit une petite tape affectueuse sur l’épaule de sa petite sœur. Lui aussi avait été immédiatement transféré du café où il travaillait à ce centre de mise en sûreté temporaire, situé dans l’East Sydney. Dès que Rebecca s’était retrouvée dans le bus l’y amenant, elle avait téléphoné à ses parents. Ils étaient tous les deux hors de danger et se dirigeaient également vers le centre. Sa mère travaillait dans le Central Business District, mais son père avait ses bureaux à quelques minutes en voiture de la maison ; Rebecca avait dès lors insisté auprès de lui pour qu’il aille récupérer Nagoya qui était à la maison. Il y avait encore assez peu d’informations sur l’incendie, afin de pas véhiculer la panique parmi les évacués et le reste de la ville ; Rebecca ne savait donc pas à quel point Seven Hills était touchée. Même si elle ne doutait pas des capacités des pompiers à maîtriser rapidement l’incendie, c’était inconcevable pour elle de laisser Nagoya seule chez eux, à se demander si elle avait été abandonnée par les siens. Alors qu’elle cherchait sur son téléphone des détails quant à l’avancée des flammes, Rebecca sursauta quand elle entendit la voix de sa mère percer parmi la foule. « Rebecca ! — Maman ! » Elle sauta dans les bras de sa mère, qui l’enlaça dans un léger sanglot. Même si sa famille s’était déjà retrouvée dans ce genre de situation, savoir que cette fois, c’était leur quartier qui brûlait donnait à cette étreinte une nuance particulièrement brutale. La mère de Rebecca resserra son étreinte. « Où est ton frère ? » demanda-t-elle. ☼ Rebecca et Alyosha racontèrent tour à tour leur évacuation. Leur mère ponctuait leurs récits de légers soupirs et de regards qui parfois se perdaient. Ils semblaient se demander comment ils en étaient arrivés là, à devoir écouter des enfants grandir dans un monde qui les maudissait. Du moins, c’est ce que Rebecca se dit. Elle n’écoutait pas vraiment sa mère qui essayait de rassurer ses deux enfants. Elle attendait l’arrivée de son père et de Nagoya, car elle ne se sentirait soulagée qu’une fois la famille au complet. Rebecca interrompit sa mère. « Tu sais quand est-ce que papa arrive ? Pourquoi est-ce qu’il met autant de temps ? — Tout est complètement bouché à Seven Hills, répondit-elle. C’est un bazar inimaginable. Tu as eu de la chance que ton lycée vous évacue tout de suite, autrement tu serais encore coincée là-bas. — Est-ce qu’il est en sécurité ? demanda Alyosha. — Oui, assura leur mère. Quand je l’ai eu au téléphone, juste avant d’arriver, il avait passé le pire. Il ne devrait pas tarder à arriver. » Rebecca pencha la tête sur le côté. « Et Nagoya ? s’enquit-elle. ll est bien allé la chercher, hein ? » Avant que sa mère n’eut le temps de répondre, une voix se fit entendre à quelques mètres d’eux. C’était celle d’un père et d’un mari qui appelait, et c’était le leur. Alyosha et sa mère fondirent dans ses bras. Rebecca se leva du lit de camp puis se figea. Son père s’approcha d’elle. Il chercha à la prendre dans ses bras, mais Rebecca ne bougea pas. « Où est Nagoya ? demanda-t-elle. — Rebecca… — Où est Nagoya ? » Le père de Rebecca se tut. Ses bras redescendirent, ballants, le long de son corps. Il baissa les yeux, l’air coupable, car il savait qu’il n’avait pas tenu parole. « Rebecca, poursuivit-il, c’était impossible de circuler là-bas… Toutes les rues étaient bloquées… Je- » Rebecca sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle ne doutait pas que ses parents et son frère seraient évacués sans problème ; cela faisait des années que personne n’était mort dans un incendie à Sydney, car la ville déployait toujours des moyens conséquents pour mettre en sécurité ses humains. Mais savoir que personne à part elle n’avait pensé à sauver leur chienne, qui ne pouvait compter sur personne d’autre que sa famille pour vivre et survivre, la plongeait dans un désarroi insurmontable. « J’ai besoin de prendre l’air », déclara-t-elle. Sous le regard de ses parents, Rebecca fendit la foule. Elle ne douta pas et ne se retourna pas. Quand elle poussa les portes du centre de mise en sûreté, sa volonté était ferme, ferme comme la majestueuse roche qui bordait les contours de la plage de Maroubra. Le monde avait changé, beaucoup changé, et pourtant, d’une certaine manière, il était indubitablement resté le même. C’était les mêmes qui mouraient et c’était les mêmes qui survivaient. Maman dit toujours qu’on n’aime jamais assez fort ceux qui ont le plus besoin de nous ; Nagoya a besoin des siens, et si personne ne répond à son appel à l’aide, alors j’irai. J’irai, parce qu’il ne lui reste que moi, et que je ne la laisserai jamais tomber. Au-dessus de Rebecca, le ciel arborait toujours le même bleu indigo. Ici, on ne sentait pas le brûlé. L’air était chaud mais presque léger. Si Nagoya avait survécu, elle s’était forcément enfuie vers leur endroit. C’est comme cette histoire de l’incendie en France, où les chevaux d’un haras menacé par le feu se sont enfuis en galopant vers l’océan. Peut-être qu’ils savaient que dans ces temps de catastrophe il n’y a plus que la mer qui sauve. Quand le monde meurt et que la vie nous échappe, l’eau et son murmure semblent presque toujours nous accueillir et nous dire qu’ici, tout ira bien. Nagoya avait dû se dire la même chose. Elle aussi, elle a forcément couru vers la mer. « Le ciel est vraiment magnifique aujourd’hui », se dit Rebecca. La jeune fille souffla. Elle entendait la ville gronder : les sirènes de pompiers, les hélicoptères, les avions… L’East Sydney aussi avait peur. Tout le monde avait peur. Rebecca souffla une deuxième fois, puis elle quitta le ciel des yeux. Elle n’avait pas beaucoup de temps, sa famille ne tarderait pas à découvrir son intention et à appeler les secours. « Pardon… murmura-t-elle à voix basse. Le monde est peut-être cruel, mais moi, je choisis de ne pas l’être. » Elle éteignit son téléphone et se mit en marche. 𝙉𝘼𝙂𝙊𝙔𝘼. Quand Nagoya sentit enfin sous ses pattes la douce chaleur du sable de la plage de Maroubra, elle s’effondra. La fuite de la petite chienne avait duré des heures. Malgré l’épuisement, elle n’avait cessé de courir, de sa maison en proie aux flammes à la côte où elle se trouvait désormais. Maintenant que l’odeur âcre du feu ne lui parvenait plus, elle se sentait enfin en sécurité, bercée par le susurrement des vagues. Quand l’alarme avait retenti dans la rue, Nagoya avait tressailli. Elle n’aimait pas leur bruit strident, et malgré ses aboiements les plus courageux, ces alarmes semblaient, une fois déclenchées, ne plus jamais se taire. Elle avait aboyé pendant de longues minutes à la fenêtre du salon, pensant repousser ainsi la menace ; mais, quand un nuage de fumée noire s’était immiscé à l’horizon, et qu’une odeur âcre était venue lui chatouiller la truffe, Nagoya avait cessé d’aboyer. Elle avait même couché ses oreilles en arrière et sa queue s’était repliée d’elle-même entre ses pattes. Quelque chose de dangereux était en train de se produire, et elle était seule, complètement seule, face à cette menace. Son instinct de survie l’avait ordonnée de sortir de la maison. Les siens avaient installé il y a peu une trappe sur la porte d’entrée afin que Nagoya puisse aller et venir à sa guise dans le jardin lorsqu’elle devait rester seule à la maison. Personne n’avait imaginé qu’un jour elle serait son salut, et pourtant, ce jour-là arriva, car ce fut elle, d’une certaine manière, qui sauva Nagoya. Quand le berger s’était retrouvé à l’extérieur, tous ses sens s’étaient immédiatement mis en alerte. Le bruit de l’alarme, l’odeur de brûlé, les humains qui s’activaient dans tous les sens, les autres chiens qui s’agitaient… Nagoya avait aperçu à travers la fenêtre de sa maison son copain Paco. Il aboyait, comme pour attirer son attention ; il semblait vouloir sortir, lui aussi, mais il n’avait pas de trappe, et les siens n’étaient pas avec lui non plus. Nagoya avait alors aboyé en retour. On aurait dit qu’elle hurlait à la lune, au feu, à la mort. Peut-être qu’elle appelait aussi Rebecca. Pourquoi n’était-elle pas là ? Soudain, Nagoya s’était tue. Derrière la maison de Paco, elle avait aperçu d’énormes flammes qui semblaient se rapprocher à une allure vertigineuse. Paco avait redoublé son aboiement et avait commencé à gratter la fenêtre de ses pattes dans une panique que Nagoya ne lui connaissait pas. La petite chienne s’était alors plaquée au sol. Les flammes étaient proches, trop proches, et avait commencé à dévorer la maison de Paco. Nagoya avait senti une très forte chaleur l’entourer, une chaleur étouffante, et l’odeur asphyxiante du feu l’avait faite tituber. Puis Paco hurla, et Nagoya fuya. ☼ Sur la plage, Nagoya regardait l’océan. Il n’y avait personne aujourd’hui. Les humains avaient peut-être peur du feu, eux aussi ; qui sait. Allongée sur le côté, la petite chienne respirait péniblement. Les flammes ne l’avaient pas épargnée : tout son flanc droit avait brûlé, et la douleur se propageait petit à petit à son corps tout entier. Son souffle devenait rauque, ses côtes se soulevaient lentement, et ses pattes ne lui obéissaient plus. Nagoya demeurait simplement là, dans cet instant qui semblait lui durer une éternité, à attendre quelque chose, même si elle n’était pas tout à fait sûre de ce qu’elle attendait. Alors que la chienne s’abandonnait de plus en plus aux vagues qui la berçaient, une voix familière la ramena à la plage de Maroubra. « Nagoya ! Nagoya ! » Le berger était incapable de bouger, pourtant sa queue se mit à tapoter tout doucement le sol quand il reconnut la voix de celle qui l’appelait. C’était Rebecca ; sa Rebecca. « Oh, Nagoya ! s’écria Rebecca. Ma Nagoya, qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? » Son humaine s’agenouilla à ses côtés. Nagoya n’aimait pas quand Rebecca avait les yeux tout mouillés. Celle-ci tendit ses mains vers elle mais n’osa pas la toucher, sans doute de peur d’aggraver ses blessures. « Nagoya… murmura Rebecca. Je suis tellement désolée… Nagoya, pardonne-moi… » Nagoya était si contente de voir Rebecca. Elle savait qu’en venant à la plage de Maroubra, Rebecca viendrait aussi. Toutes deux savaient qu’ici, rien ne pouvait les atteindre — pas même le plus meurtrier des incendies. Ici, c’était leur petit territoire à elles et rien qu’à elles. Voilà pourquoi Rebecca était elle aussi, instinctivement, venue ici ; elle savait que sa chienne avait survécu, et elle savait que si elle s’était échappée de Seven Hills, c’était ici qu’elle fuirait et nulle part ailleurs. « Il faut que j’appelle le vétérinaire… » pensa la jeune fille à haute voix. Rebecca appela à plusieurs reprises le cabinet, mais personne ne décrocha. La ville entière était submergée par l’incendie et les ravages qu’il provoquait. Rebecca tenta de prendre Nagoya dans ses bras, afin d’essayer de l’emmener elle-mêne au cabinet, mais la chienne hurla de douleur au contact des mains sur sa peau brûlée à vif. Rebecca appela alors les secours, mais quand elle leur informa que l’urgence concernait son chien, ils lui répondirent qu’ils avaient mieux à faire. La respiration de Nagoya ralentissait. Le chemin jusqu’ici avait été rude et ses blessures n’avaient fait que décupler la douleur et l’épuisement ressentis jusqu’ici. Elle regardait Rebecca, qui avait mis la tête entre ses mains. Ses épaules s’agitaient frénétiquement et ses sanglots étaient très forts. Nagoya n’aimait pas voir son humaine comme ça ; alors, elle se mit à couiner, comme pour lui dire que tout ira bien. Rebecca releva la tête. Elle savait qu’elle ne devait pas pleurer comme ça devant sa chienne, que celle-ci ressentait tout, et pourtant, elle ne pouvait s’en empêcher, parce qu’elle savait ce qui allait arriver. Elle avait lu suffisamment d’articles sur les blessures mortelles provoquées par les incendies sur les animaux. Elle savait que Nagoya ne se remettrait pas de telles brûlures. Mais surtout, elle savait, et elle sentait, que Nagoya avait pris sa décision. Qu’elle était venue jusqu’ici, sur cette plage de Maroubra, pour s’allonger une dernière fois aux côtés de son humaine, et que même si elle ne le voulait pas, elle devait respecter ce choix-là. Rebecca se mordit les lèvres. Les larmes continuaient de tracer des sillons de pluie sur ses joues rouges. Elle prit délicatement la tête de sa chienne entre ses mains pour la déposer dans le creux de ses jambes. « Tout va bien se passer, ma Nagoya… » murmura-t-elle tout doucement. Elle caressa du bout des doigts le sommet de la tête de Nagoya. Cette dernière avait toujours adoré les gratouilles à cet endroit. Dans cet instant, tout ce qu’elle désirait, c’était être avec son humaine, sur cette plage, allongée sur le sable fin, à recevoir des papouilles de celle qui avait fait sa vie. Dès que les flammes avaient commencé à la dévorer, c’était tout ce qu’avait voulu Nagoya — pas la table froide du cabinet vétérinaire, pas les gants en plastique, pas les seringues qui piquent. Ça. Juste ça. Maroubra. Rebecca. Les petites gratouilles sur le sommet de la tête. Il n’y avait peut-être pas le vélo bleu et le panier jaune cramoisi (ils sont morts avec la commode et le réfrigérateur), mais il y avait Rebecca, Nagoya, et Seven Hills qui, sans le vouloir, avait creusé quelque chose d’insurmontable entre les deux. Ce jour-là, l’océan était d’un calme spectaculaire. On aurait dit que lui aussi acceptait et accueillait la décision de Nagoya. Il semblait avoir choisi cette douce mélodie rien que pour elle ; berceuse éternelle qui emporte celle qui a toujours adoré venir courir sur la plage où, à cette période-là, l’eau est un peu plus turquoise. Aujourd’hui, Seven Hills n’existe plus. Ce ne sera plus jamais le « bon endroit pour commencer quelque chose ». Les étés à Sydney sont toujours rudes ; quand ils se mettent en colère, ils n’épargnent personne, pas même les plus faibles ; quand la vie s’embrase et décide de tuer, on n’aime jamais assez fort ceux qui ont le plus besoin de nous. Mais il faut continuer d’aimer les étés à Sydney ; car quand on grandit dans un monde qui semble nous haïr, tout ce qu’il nous reste, peut-être, c’est de continuer à l’aimer, ce monde qui nous déteste. Inconditionnellement.

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