Je ne m’étendrai pas sur le sujet.
Le 30 juillet dernier disparaissait la célèbre broderie, et pièce centrale de l’exposition : Tisser le territoire durant la Biennale d’art du monde sur les quais de Saône, à Lyon.
L’artiste à l’origine de cette œuvre monumentale, qui tissait sur une dizaine de mètres la carte d’un territoire de plus de 5 millions d’habitants, était malheureusement injoignable depuis le mois de mars 2026.
Le 2 mars 2026, nous avions pu échanger durant plus d’une heure en téléconférence au sujet de la place de son œuvre (nommée Untitled #4 par le comité d’exposition, dont j’étais la commissaire) au sein de notre événement. Son œuvre aurait dû parcourir l’ensemble du mur en fond d’exposition, avec une bande sonore où les rires de ses deux filles auraient été joints à un battement de cœur, le sien. L’enregistrement était volontairement de mauvaise qualité.
Elle nous avait confié qu’elle vivait sous les ruines d’un ancien garage de la banlieue sud de la ville. Des photos en impression 3D de son abri auraient agrémenté le reste de l’exposition, où nous mettions un point d’honneur à visibiliser la vie souterraine de cette famille.
En ma qualité d’historienne de l’art et de commissaire de cette exposition, je tenais à vous rappeler les faits, certes maintes fois répétés, mais malheureusement déformés, du 30 juillet dernier et du jour suivant car il manque, oui, quelque chose, comme un souffle, à cette histoire.
Le 30 juillet 2026, à 8 heures et quelques minutes, l’équipe technique chargée d’effectuer la maintenance de la climatisation des lieux (je me permets de vous rappeler la chaleur extrême qui engourdissait la France durant l’été dernier) découvre l’entrée fracturée sous les coups d’un chariot élévateur. La police est immédiatement prévenue et se rend sur place, constate les faits et contacte le comité d’exposition ; j’arrive sur place vers 9 heures et constate à mon tour… ce qui manque. La broderie n’est plus là. Le reste de l’exposition est intact : les impressions 3D sont présentes, les cartels et notices d’information sont présents eux aussi… mais la broderie n’est plus là. Immédiatement, je pense à notre artiste elle aussi disparue, celle qui nous avait confié la responsabilité de son œuvre, à moi et à mon équipe. Que pensait-elle ? Pouvait-elle encore penser là où elle était ? Où était-elle, d’ailleurs ?... Je vous l’ai écrit et vous le réécris : je ne m’étendrai pas sur le sujet. Je ne fais pas commerce de sensations ou d’émotions fortes qu’on oublie dans la minute où elles sont éprouvées ; une œuvre d’art qui disparaît, c’est une vie qui s’éteint, quelque part, au loin, sans que nous puissions savoir où exactement. La disparition est datée : entre 2 et 3 heures du matin, dans la nuit du 29 au 30 juillet. Les caméras furent désactivées à ce moment précis.
Mon premier réflexe est une tentative : appeler sa créatrice. Il faut aller vite, de peur que le sentiment s’estompe, et avec lui le courage d’ouvrir le contact ; une simple lettre, un A rose en photo de profil ; elle ne répond pas. Je regarde les messages d’une ancienne conversation, des messages traduits automatiquement qui la cachent, qui semblent cacher sa langue. Je la rappelle.
Puis un éclat.
J’entends les rires de ses filles ; ils prennent vie dans la salle pourtant si froide et elles, ses deux filles que personne n'entend, finalement, nous les entendons. Le seul son convenable, c’est elles, elles et le battement du cœur de leur mère.
Ce n’était ni une grâce divine ni une coïncidence. La programmation sonore devait démarrer à 9 heures précisément, et précisément, elle démarra sans aucune autre volonté que notre travail scénographique.
La salle était pleine d’elles.
Je me souviens sortir, rentrer dans une voiture, rouler, rouler et rouler vers un lieu x, nulle part, car tout était devenu nulle part depuis que je les avais entendues dans la salle, rire de façon imperceptible. Je me souviens me demander si je les avais véritablement entendues mais avec mon équipe (que je salue bien fort depuis ces lignes) … c’était clair : la salle était à elles et nous en étions responsables.
L’enquête judiciaire fut inexistante. La broderie était la propriété d’une artiste dont l’État d’origine n’avait ni les institutions ni le temps à consacrer à la spoliation d’une œuvre d’art, aussi importante soit-elle. L’artiste elle-même avait disparu en pleine zone de guerre. L’assurance de la Biennale couvrait les frais pour remplacer la porte fracturée, mais qu’en était-il de l’œuvre ? La décision nous revenait, à moi et à mon équipe.
Une réunion d’urgence fut organisée à 11 heures le jour même, sans aucune formalité. La décision fut prise à 11 h 05, à l’unanimité : l’exposition devait être maintenue. La métamorphose avait eu lieu et nous ne pouvions détourner le regard.
Contrairement aux commentaires d’un certain nombre de médias, de politiques, sans oublier les réseaux sociaux, non, la prise de décision n’a pas duré des jours entiers à palabrer sur de beaux idéaux ; l’équipe était sûre et certaine. C’est la stricte vérité : l’émotion avait scénographié l’exposition pour la recréer. Le vol était un drame mais, en même temps, un cadeau, une opportunité. Quelque chose nous était offert et nous devions aller au bout du processus dans lequel nous nous étions lancés.
La nouvelle scénographie fut dessinée en à peine quelques heures. Si le vide faisait entendre les voix des filles et de la mère, alors le vide entier contenait finalement ce qui manquait : des mots. Nous avions commencé par vouloir nommer les filles, au sol, sur les murs, à l’encre noire, sans aucune autre prétention que d’écrire des lettres nécessaires. Le prénom de la mère serait écrit à la place de la broderie, en lettres noires et dans sa langue. Il n’y aurait ni traduction de prénom, de nom ou de ville, encore moins de pays. Tout serait écrit d’un point de vue originel et non trahi.
La salle, au naturel, était blanche. Le minimalisme serait parfait et rendrait justice à un prénom et un nom, à une ville et à un pays qu’un spectateur ou une spectatrice discernerait par les courbes et les boucles caractéristiques de ce langage portant son sens dans la graphie même de ses lettres.
Le soir, nous nous réunîmes avec les organisateurs de la Biennale pour définir la marche à suivre. Notre proposition fut accueillie froidement. Ils refusèrent le projet au titre de trouble à l’ordre public.
Je n’étais pas déçue. En une journée, j’avais vécu plus qu’en ces dix dernières années de ma vie à parcourir des centaines d’événements culturels ; ce jour-là, le 30, je trouvai un sens ; l’art n’était pas cette chose immaculée, mais bien un engagement, et en historienne de l’art, je l’avais oublié, remis à plus tard ou que sais-je encore… J’avais enfoui l’une de mes valeurs, celle qui conditionnait l’ensemble de ma démarche en tant que commissaire d’exposition : l’engagement. Il ne m’était plus supportable de cacher un nom avec une œuvre ; tout devait être nommé et la décision était prise, engagée.
Le pacte était scellé, et avec mon équipe, et avec l’exposition. En sortant du bâtiment, le soir était mordant, vif ; je sortis mon smartphone et j’ouvris mon WhatsApp, regardai la lettre, la sienne, un A toujours aussi rose en photo de profil ; j’avais l’impression qu’elle se délavait avec le temps que nous passions sans rien faire, je l’entendais… dans sa lettre, murmurer, ou oublier. Je l’appelai, elle et le silence, il suffisait juste de laisser sonner, encore et encore ; les sonneries peuvent durer une éternité sur WhatsApp. Si j’avais pu hurler, j’aurais hurlé, je vous le jure.
C’était plus fort que moi : je ne pouvais accepter ce silence, il fallait en finir avec lui parce qu’elles, elles ne disaient rien d’autre que leurs présences.
Je ne pensais pas à la suite de ma carrière qui s’arrêtera à cette décision.
Je ne pensais pas aux membres de mon équipe qui finiront au chômage dans quelques jours.
Je ne pensais pas aux vieux croulants (désolée, mais c’est le mot) de la Biennale qui refusaient et refuseront ad nauseam de nommer les choses.
Je ne pensais pas à mon chat qui n’avait toujours pas mangé et qui me haïra de me savoir occupée parfois à autre chose que sa personne.
Désolée pour lui, désolée pour eux et pour moi.
Je ne pensais qu’à elles.
Je quittais la casquette de commissaire d’exposition pour prendre la tête d’un commando de trois pauvres âmes en mal de justice. Nous nous organisâmes si vite… Tout convergeait vers la salle d’exposition : tout, c’était nous, et nous, c’était ma voiture que nous avions remplie de pots de peinture industrielle, tous de couleur noire, avec nuances (noire aile de corbeau, noire cassis, noire de charbon ou noire d’aniline, etc.) et sans m’en rendre compte, je réalisai par la même un vieux rêve de jeunesse : mener une exposition Pierre Soulages, si ça ce n’est pas beau.
Nous avions le projet toujours en mains, officiellement du moins. Nous pûmes traverser, le lendemain matin, à 9 heures, comme chaque matin du mois de juillet, les portes ; cette fois-ci, elles étaient fracturées ; en occultant ce léger détail, le reste était le même. Je vous ai dit en préambule que je ne souhaitais pas m’étendre sur le sujet. On y arrive, l’événement tant demandé depuis des semaines, et des semaines, qu’on m’attend au tournant sur ce sujet et donc j’y réponds maintenant. Après, ce sera le silence.
Nous prîmes l'ascenseur de service, chargés de nos pots de peinture pour la salle principale de l’exposition. Je ne me souviens plus de mes émotions, j’étais vide et sereine. J’accomplissais ce que j’imaginais être ma destinée, c’est dire que j’en devenais poète.
Les portes s’ouvrirent sur la broderie. Elle était à sa juste place avec comme fond sonore, les rires, les rires et les rires. De ses filles. D’elle. Et rien d’autre.
Nous étions subjugués par l’événement, elle était revenue pour le bonheur de tous et toutes ; je revois mon équipe sauter de joie, me serrer les bras avec une force de vie qui pourrait résister à absolument tout. Certains prenaient déjà les devants en appelant le conseil de la Biennale, elle était revenue, elle était revenue… Et moi, je ne pouvais m’empêcher d’admirer la finesse de la pointe et des couleurs entremêlées. Cette beauté était insupportable.
Mon équipe, exultant, descendit prévenir le reste du monde entier et me laissa seule avec la broderie. La vie tient à peu de choses.
On ne comprend pas tout.
Parfois, il n’y a rien à comprendre.
Je dois avouer que je ne me souviens pas de ce moment. On dit que j’ai saisi un pinceau à gros poils, ouvert un pot de peinture noire et tout badigeonné. On dit que j’ai écrit des lettres qui ressemblaient à de la calligraphie, mais en beaucoup moins bien (l’art ça s’apprend). On dit des choses ; je sais au fond de moi que l'essentiel, c’était son nom, A. Donc je me souviens du pinceau sur la broderie, des fines nervures du tissu entrant en contact avec moi. La lettre A fut tracée rapidement. Puis le S, rapide et vif, lui a succédé. Le M était solide et le A, le dernier en deux fois, était en larmes, car je me suis effondrée sur le sol en finissant son prénom : Asmaa.
Je l’entendais dans ces lettres, je l’entendais dans le battement de son cœur que diffusaient les enceintes en boucle ; au loin, la Saône coulait pour ne rien faire d’autres que couler, un bateau-restaurant d’un blanc immaculé y passait. Je me suis redressée et j’ai écrit dans un dernier élan le prénom de ses deux filles, Rajaa et Donia.
أسماء
رجاء
دنيا
J’ai pu trouver la force de finir par le nom de sa ville : Gaza. Sur le sol, sur les murs, un peu partout où il y avait du blanc. Trop de blanc. Toujours trop de blanc.
غزة
Je ne sais pas si je suis folle, je ne suis personne pour statuer sur ce point qui semble faire débat ces derniers temps à mon sujet.
On dit beaucoup de choses.
Encourager l’auteur
Qu’avez-vous ressenti ?
Choisissez une réaction. Vous pourrez la
modifier ou la retirer à tout moment.
Retours précis
Annotations