Chapitre 1

Des fleurs sans destinataire

2292 mots · ⏱ 10 min

— Alors, pourquoi tu m'as fait revenir en urgence de l’Australie ? dis-je avec une pointe d’ironie. La question flottait dans l'air chargé de non-dits. J'avais laissé derrière moi la chaleur écrasante de Sydney, une carrière qui décollait enfin, et une vie sophistiquée que j'avais minutieusement construite de toutes pièces pour oublier celle-ci. Mon sac de voyage, jeté négligemment près de la porte d'entrée, me paraissait soudain peser une tonne. Vingt heures de trajet sans fermer l’œil. J’avais du mal à tenir debout. Mon père ouvrit la bouche puis la ferma en secouant la tête. Ses épaules, autrefois si larges et robustes, garantes de ma sécurité enfantine, s'étaient affaissées sous un poids invisible. Ses mains calleuses d'ancien mécanicien trituraient nerveusement le bord de sa chemise à carreaux usée, cherchant un courage qui le fuyait. L’ampoule grésilla dans cette cuisine vieille de vingt ans. Le même carrelage, les mêmes murs jaunes dont la peinture s'écaillait tristement près des plaintes, et cette vieille table qui a gardé mes premiers mots gravés au stylo-bille. Tout ce que j’ai fui dès que j’ai pu parce que je l’avais associé à la pauvreté. Une pauvreté digne, silencieuse, mais qui m'étouffait au quotidien. Je détestais plus que tout compter chaque centime, porter les vêtements de seconde main de mes cousines plus âgées, et voir mes parents se priver de tout pour m'offrir des fournitures scolaires neuves à chaque rentrée. Enfant, elle sentait toujours le dîner que ma mère était en train de préparer. Étrangement, tout était calme aujourd’hui. Trop calme. L'absence absolue du bruit de la télévision en fond ou du joyeux cliquetis des casseroles me donnait la nausée. — Qu’est-ce qu’il y a ? ma voix partit dans les aigus à cause de la panique qui commençait à poindre. — Miriame Delevire est morte, me répondit-il d’une voix atone. Miriame Delevire. Ma mère. Non, impossible. Mon cœur s’accéléra. Le sol d'un coup sembla se dérober sous mes pieds, comme si la gravité elle-même avait décidé de m'abandonner. Un bourdonnement envahit mes oreilles. Ce nom complet, prononcé avec tant de distance, de froideur administrative, ne pouvait pas correspondre à la femme infatigable qui m'avait élevée. De l’air, vite. Je m'élançai vers le cimetière du village. Mes chaussures tapaient sur le goudron avec un bruit sourd, un rythme frénétique qui tentait vainement de structurer le chaos absolu de mon esprit. Plus vite encore, jusqu’à étouffer mes propres pensées. Pourtant des images me revenaient quand même, s'imposant à ma conscience en flashs douloureux. Elle qui, même après les coupes budgétaires désastreuses de son école de quartier, avait réussi à monter un centre de loisirs à domicile. Je la revoyais découper des cartons avec des ciseaux émoussés, transformer de vieux rouleaux d'essuie-tout en châteaux forts magnifiques pour les gosses du voisinage qui n'avaient nulle part où aller. Elle devinait toujours la fin du film à la première réplique, critiquant la prévisibilité sans comprendre sa perspicacité hors norme. Sa capacité de me faire apprendre partout, sur tout et n’importe quoi, que ce soit en comptant les marguerites sur le bord de la nationale ou en m'expliquant les fractions complexes avec des parts de tarte aux pommes à moitié brûlée. Devant les grilles immenses et noires, je repris mon souffle. L'air froid de l'automne me fouettait le visage, mais mes joues étaient brûlantes de fièvre et d'incompréhension. Je ne me sentais pas encore prête à franchir le seuil solennel de cet endroit de mort. Je fis demi-tour et me dirigeai d'instinct vers le fleuriste de la rue principale. La porte fit sonner une cloche et ce lieu me ramena des années en arrière quand j’achetais des fleurs pour la fête des mères. L'odeur entêtante et terreuse de l'humus, des lys ouverts et de l'eau croupie m'enveloppa comme un linceul familier. Des fleurs toujours bleues parce que c’était sa couleur préférée. Elle disait souvent que le bleu apaisait l'âme, que c'était la couleur de cette mer lointaine qu'elle n'avait vue qu'en photographie dans des magazines cornés. Aujourd’hui, c’était des fleurs d’enterrement. Serrant les tiges encore humides entre mes doigts crispés, je pris une grande inspiration et je franchis les grilles. Les tombes étaient bien alignées, je me demandais comment il pouvait y avoir autant de morts pour un si petit village. Le marbre gris et froid reflétait la lumière blafarde d'un soleil qui peinait à percer les nuages épais. Chaque pierre tombale racontait une histoire définitivement terminée. Je lisais les noms à toute vitesse mais pas de trace de ma mère. Je parcourus les allées deux fois, trois fois, dix fois, j’accélérais le pas mais je ne voyais toujours pas le nom de Miriame Delevire. L'angoisse oppressante cédait la place à une colère noire. Comment mon propre père pouvait-il être si lâche ? Pourquoi m'imposer cette chasse au trésor macabre alors que je tenais à peine debout ? Je rentrai à la maison d’un pas désespéré, martelant les trottoirs de ma rage. Mon père allait devoir me donner des explications. — Où l’as-tu enterrée ? Ma voix claqua comme un véritable coup de fouet dans le silence de mort du couloir. Il était toujours là. Toujours aucune réponse. Juste son regard fuyant et un sourire triste qui me rendait folle. Un rire nerveux, teinté de folie passagère, m’échappa. — Alors elle n’est pas morte hein ? Elle est partie. — Malheureusement non. Mon père se détourna, traversa le couloir et se dirigea vers sa chambre comme un condamné rejoignant sa cellule. Quelques secondes plus tard, j'entendis le bruit lourd de son corps qui s'effondrait sur le matelas. Je restai seule dans l'entrée, fixant la poussière danser dans le rayon de lumière de la fenêtre. Si elle n’était pas dans ce cimetière, on l'avait forcément ramenée dans sa ville natale, là où reposaient ses propres parents. Sans réfléchir une seconde de plus, mue par l'adrénaline du désespoir, je partis vers la gare, direction Bordeaux. Je pris le premier train pour Bordeaux. Calée contre la vitre froide du wagon, le corps terrassé par le décalage horaire, je regardais le paysage défiler sans rien imprimer. Les champs agricoles succédaient aux zones industrielles ternes dans une grande tache floue aux couleurs mornes. Mon cerveau refusait catégoriquement de s'arrêter de tourner, cherchant une logique rassurante là où il n'y en avait visiblement aucune. Autour de moi, les voyageurs discutaient. Leurs vies banales, si scandaleusement normales, me faisaient l'effet d'une insulte personnelle à ma douleur abyssale. Je baissai les yeux et je me rendis compte que je serrais toujours le bouquet de pensées bleues. Mes doigts moites avaient ramolli les tiges, et quelques pétales commençaient déjà à se froisser, perdant de leur éclat, mourant lentement entre mes mains impuissantes. À Bordeaux, le cimetière le plus proche de son ancien quartier n'avait rien à voir avec celui du village. C’était un labyrinthe gigantesque de noms d’humains, certains morts depuis des siècles. De monumentaux anges en pierre au nez érodé par les pluies acides semblaient me juger avec sévérité du haut de leurs socles majestueux. Les allées bordées de cyprès s'étiraient à perte de vue. Je m'y enfonçai d'un pas rapide, balayant les tombes du regard, mais l'immensité du lieu me donnait le vertige. Par où commencer ? Les rangées se ressemblaient toutes et les indications sur les panneaux étaient à moitié effacées par la mousse. Mes jambes me faisaient un mal de chien, le bouquet pesait une tonne. J'avais l'atroce impression de marcher dans des sables mouvants. Au détour d’un mausolée de la famille bourgeoise locale, le bruit d'un arrosoir posé sur le gravier me fit sursauter de terreur. Une vieille dame, un sécateur à la main et le dos voûté sur un parterre de bégonias, se redressa lentement. Elle portait un grand tablier vert taché de terre humide. Elle m'observa un instant, remarqua mon souffle court, mes yeux rougis par le manque de sommeil et les larmes, et ce bouquet fripé que je tenais contre moi comme une bouée de sauvetage. — Vous cherchez quelqu'un, Madame ? me demanda-t-elle d'une voix douce, profondément rassurante. — Je cherche la tombe de ma mère, émis-je d’une voix faible. Je voulus expliquer mais ma voix se cassa pitoyablement et j’éclatai en sanglots, incapable de retenir la digue émotionnelle qui menaçait de céder depuis mon débarquement de l'avion. — C’est mon père il m’a dit… quand je suis partie elle était là… pourquoi elle est pas là ? sanglotai-je d’une voix étouffée, m'essuyant le visage avec le revers de ma veste de tailleur hors de prix. — Venez, dit-elle en me prenant la main avec une fermeté bienveillante. Elle m’emmena dans une petite dépendance du cimetière, un abri sommaire qui sentait bon le terreau frais, l'essence de tondeuse à gazon et la lavande séchée. Je la vis faire chauffer de l’eau dans une bouilloire cabossée, plonger un sachet dans une tasse ébréchée qu'elle posa devant moi sur l'établi en bois. — Alors qu’est-ce qui vous amène ici ? Respirez, j’ai tout mon temps. La pluie commençait d'ailleurs à crépiter doucement sur le toit en tôle. Je pris mon temps pour souffler, avalai une gorgée de ce thé brûlant qui me réchauffa jusqu'aux os, et me lançai : — Mon père m’a fait rentrer d’urgence d’Australie et il m’a annoncé la mort de ma mère. Non il ne l’a même pas dit comme ça, il a dit Miriame Delevire est morte. Comme si c’était une étrangère totale qui n’avait absolument rien à faire avec nous. Un banal fait divers lu dans le journal du matin. Pourtant c’est ma mère ! m’écriais-je, révoltée par cette apathie insoutenable. — Et sa femme, rappela-t-elle avec une sagesse tranquille. — Oui aussi, dis-je en évinçant sa remarque avec un écarquillement des yeux agacé, mais ensuite il est parti se coucher. Il ne m’a même pas dit où elle était enterrée ! Il m'a laissée seule avec ce gouffre, sans aucune instruction, fuyant la réalité comme il l'a toujours fait. — Vous lui avez demandé ? s'enquit-elle simplement. — Non, j’étais énervée qu’il ne me le dise pas avant que j’aille dans le cimetière du village, acheter des fleurs pour rien, fis-je en montrant les pensées bleues avec impuissance. — Il ne veut pas vous dire ou vous ne l’avez pas laissée parler ? Cette question me frappa de plein fouet. Mon arrogance de citadine, mon ressentiment perpétuel envers la passivité de mon père, m'avaient-ils aveuglée au point de ne pas lui laisser l'espace d'exprimer sa propre douleur ? — Je ne sais pas, il fuyait la conversation comme d’habitude. — Vous savez madame, chacun porte son deuil à sa façon, dit-elle en se penchant vers moi. Vous vous foncez à ce que je vois, vous cherchez des réponses dans l'action immédiate, mais lui, ce repli sur lui-même... c'est sa propre survie. Ce n’est jamais facile de perdre quelqu’un et je sais de quoi je parle, regardez où je vis. Elle désigna d'un simple mouvement de menton l'océan de croix de pierre derrière la vitre embuée. Je hochai la tête en pensant soudain à la brutalité inouïe avec laquelle j'avais parlé à mon père. Mes bras me paraissaient soudain d'une lourdeur insupportable, si lourds que j'ai cru lâcher le bouquet. Je remerciai la fossoyeuse en la serrant dans les bras, ignorant la terre sur son tablier, et quittai le cimetière. Sur le chemin du retour, le train roulait dans le crépuscule de façon trop répétitive pour que mes paupières ne s’engourdissent pas. Soulagée d’avoir pu vider mon sac de culpabilité chez cette inconnue si compatissante, je calai ma tête contre le siège et dormis pendant tout le trajet, plongée dans un sommeil lourd et sans rêves. Je retrouvai mon père, les traits tirés et je remarquai enfin l'océan de tristesse sur son visage, gravée dans chaque nouvelle ride de son front. Lui qui aimait toujours agir, faire une réparation dans la maison, s’occuper avec ferveur du jardin, je le retrouvai affalé sur le canapé, le regard vide, fixant un point invisible sur le mur jauni. — Papa je suis désolée, je comprends que ça ne doit pas être facile pour toi. Il fit ce qu’il me semblait être un sourire, un vague tressaillement des lèvres, mais il restait mutique encore. — Je me suis énervée parce que je n’étais pas prête à accepter sa mort mais maintenant j’ai juste besoin d’un lieu pour honorer sa mort. — Suis-moi, murmura-t-il enfin en s'extirpant du canapé avec la raideur douloureuse d'un homme qui a vécu cent ans. Et je suivis son pas lourd jusqu’au fond du jardin. Je fronçais les sourcils. L'herbe était haute, la nuit commençait à envelopper les vieux arbres fruitiers de la propriété. Pourquoi m’emmenait-il là-bas ? Puis j’aperçu quelque chose. Au pied du grand saule pleureur où elle aimait tant lire pendant les chaudes après-midi d'août, la terre foncée avait été récemment et soigneusement retournée, formant un monticule immaculé délimité par de jolis galets blancs. Une croix en pierre avec quelques photos étaient posées là. Je m’agenouillai dans la terre humide pour poser mes fleurs, mes pensées bleues qui trouvaient enfin leur véritable destination. Une larme, lourde et chaude, coula le long de ma joue. — Je n’avais pas assez d’argent pour payer une tombe et j’ai eu honte de te demander, expliqua mon père, la voix brisée par les sanglots qu'il ne pouvait désormais plus dissimuler. La réalité crue, brutale, de notre condition modeste l'avait rattrapé jusque dans la mort, le privant du droit d'enterrer sa femme dignement dans le marbre de la commune. — Oh Papa. Et je me jetai dans ses bras, réalisant que, contre toute attente, c'était le plus bel endroit au monde pour elle. Pas sous un marbre froid au milieu d'inconnus, mais ici entourée de l'amour des seuls êtres qui comptaient vraiment.

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