Chapitre 1

Moi qui sais

2002 mots · ⏱ 9 min

Chapitre 1. Les 15 premiers jours Je les regarde vivre tranquillement. Tous ces gens. Mauvais et bons vivants. Mais surtout. Vivants. Et moi qui sais. Je ne suis ni vivante. Ni morte. Je les envie. Et je donnerais tout. Absolument tout. Pour une étreinte, même succincte, avec leur ignorance. 13 mois. Tout juste le temps d’apprécier un cycle avant qu’il ne soit rompu à jamais. Tout juste le temps de souffler une bougie de plus. De réunir la famille pour Noël. Le temps de partir loin et de rentrer. Celui de se tromper et de pardonner. Le temps d'aimer et de s'y habituer. Le temps de dire ce que l’on regrettera. Et de taire ce que l’on devrait dire. Le temps d’engloutir une poignée de cachets. Et celui de se reprendre en main. Ma fille. Si je n’étais pas arrivée à temps, je serais la plus triste des mamans. Elle va mieux maintenant. 13 mois. À eux. Je ne dois rien. Je ne suis pas leur Dieu. Que la fin du monde les frappe par surprise. Ça m’est bien égal. Mais. Et lui ? Vingt-cinq ans de mariage heureux. Un mariage heureux, c’est rare. Si rare que l’on en vient à se demander s’il ne s’agirait pas d’une anomalie. Une fragile anomalie qui doit son existence à un concours de circonstances. Et donc. Que se passerait-il si un non-dit venait se glisser entre les rouages de nos moi aussi ? Et de la même manière. Que se passerait-il si une vérité insupportable venait se poser sur notre délicat château de cartes ? Le sable file. Et voilà 15 jours que je me tais. Chapitre 2. 10/02 Une fois que l’on devient quelqu’un qui sait, il n’y a plus rien à faire. Alors je reste là, dans cet entre-deux. Entre la vérité et le secret. Et depuis un mois déjà. Je me tais. J’hurle dans le silence. Je m’effondre. Solide, comme un roque. Je ne peux toujours pas convaincre mon reflet que c’est bien vrai. Pourtant, lorsque je croise un enfant, mon cœur sait. Aujourd’hui, il est allé voir notre fille. « Tu es sûre que tu ne veux pas venir ? » Non. Je ne veux pas. Il me dit qu’elle ne prend plus rien et qu’elle est radieuse. Ça me suffit. Je l’envie un peu. Il sait pardonner. Pas moi. Pas encore. Mais bientôt. Avant la fin du monde. Pas trop avant. Un peu avant. Si elle savait que dans un an, jour pour jour, tout allait finir … Elle qui aime tant la vie. Chapitre 3. M-11 À quoi bon libérer mon coeur si j’éteins le sien ? Ses mains caressent. Ses yeux voient. Son rire éclate. Ses mots flottent. Et moi, au coin de ce feu. Au coin de ce feu je peux m’endormir. Deux âmes mortes ne se réchauffent pas. Voilà pourquoi, je ne lui dirai pas. Chapitre 4. M-9 Dans un mois, c’est notre anniversaire de mariage. Noces de perles. Il tient à célébrer. « Malgré tout, notre amour est toujours là.» Je me suis vue lui rétorquer « Pas pour longtemps mon vieux ! ». Et j’ai presque ri. Pendant un rictus je suis revenue à la vie. Et je l’avoue, à partir de là, j’ai cherché, comme une droguée, l’occasion de m’évader à nouveau dans un rictus. À force de stratégies, j’eus droit à ma dose quelques jours plus tard, lorsqu’il tua mes reproches d’un formidable « c’est pas la fin du monde ». En 25 ans de mariage, je sais obtenir de lui les mots dont j’ai besoin. Dans le cas présent, le dossier de la tasse de café qu’il ne met jamais au lave-vaisselle fut amplement suffisant. Quel plaisir. Quoique solitaire. Et moralement discutable. Chapitre 5. M-8 Ils étaient tous là. Ceux que je reverrai sans doute encore une fois d’ici la fin des temps. Et ceux du dernier regard. J’aurai pu en profiter pour leur dire quelque chose. Mais quoi. Ce que je n’ai jamais dit par pudeur ? Ce que je devrais dire au nom de l’amitié ? De toute façon, j’avais prévu le coup. Ce soir-là, mon voile de mélancolie est rangé dans un coffre. Fermé à double tour. Je ne pouvais pas prendre de risque. D’autant que le punch était bien sucré. Et dire qu’à Noël dernier je me suis effondrée devant toute la famille parce que ma fille n’avait pas pu venir. Au moment de trinquer, je me suis écrasée sous le poids de la bouteille de champagne vide. Sont-elles si lourdes pour étalonner l’absence ? La soirée était belle. Il faisait bon et je n’avais rien d’autre à faire que d’être là. Jusqu’à ce qu’il me prenne par la hanche. - Merci. - Pourquoi ? - Pour être là ce soir. - Mais où voulais-tu que j’aille ? - Non. Je veux dire, là. Vraiment là. - … - Tu me manques. Quand j’ai senti mes lèvres se tordre dans tous les sens, j’ai su que je serais à jamais celle qui s’effondre devant tout le monde. Chapitre 6. M-7 Il n’a rien dit depuis ce soir-là. Et moi non-plus. Voilà deux semaines qu’il est dans son coin. Il attend patiemment, que je passe un peu trop près de sa toile. Chose qui arrivera un jour ou l’autre. Parce que je préfère la tempête au calme qui la précède. Mais cette fois, pas question d’y aller à l’instinct. Il faut que je sois prête. Il est rusé. Observateur. Et le sang froid. Bien plus que moi, qui déborde avant d’ouvrir les vannes. J’ai cependant l’avantage. Il ne sait pas. C’est impossible. J’ai tout effacé. Mails, messages et appels. Du calme. Il n’a rien. Je ne peux pas perdre. Pas cette fois. Quoi qu’il arrive je nierai tout en bloc. Chapitre 7. M-3 Hier, aujourd’hui et demain se lâchent enfin la main. Hier se perd. Demain s’enfuit. Aujourd’hui m’observe. 13 mois. Il restait 13 mois. Il n’en reste plus que 3. Que c’est long quand on sait. Chapitre 8. M-2 On est allés dîner dehors. Rien que tous les deux. Ça faisait si longtemps que l’on ne sortait pas. J’ai mis ma robe en velours bleu. Celle qui me donne des airs d’actrice de cinéma. J’étais bien plus élégante que lui. Mais tant pis. Ça a jasé lorsqu’on a poussé la porte du petit bistrot. J’ai entendu un ado étouffer son rire. Mais j’ai pas baissé les yeux. Et je suis passée à côté de lui sans rien dire. Depuis notre table je regardais les bouches mâcher, les gorges déglutiner et les couverts se faire la guerre. Drôle d’espèce que nous sommes. Nous étions là, réunis entre inconnus pour alimenter notre organisme avec une nourriture préparée dans notre dos. Peut-être que nous méritons notre fin. J’aurai pu passer la soirée dans mes pensées. Mais il n’en était pas question. C’était peut-être notre dernière sortie. Et je ne voulais pas la passer loin de lui. Mais cette fois-là, c’était lui l’absent. Alors pour le ramener vers moi j’ai eu l’idée. - Tu veux un dessert ! - Non, un café. - Si ,si tu veux un dessert. Oups. Ma fourchette est tombée sous cette table dont la nappe est étrangement longue… - Quoi ? Non, non pas ce soir. Et c’est à ce moment-là que je l’ai vu. Cette lassitude. Lancinante. Et affligeante. Cet espoir perdu qui dégouline et creuse les rides. Ni bouteille de champagne. Ni punche sucré. Mais je me suis quand même effondrée. Et l’ado s’est étouffé avec son Coca. Chapitre 9. J-30 Ce matin je suis allée en ville. Seule. À l’heure de pointe. J’aime la foule. J’aime exister anonyme au milieu de tout le monde. Je marche sur leurs pas pressés, alors que je n’ai nulle part où aller. Personne à faire patienter. Ça me donne l’impression d’être comme eux. D’ailleurs parfois je me prends au jeu. Je marche en rythme. Et j’entre dans la danse. Je feins un appel contrariant. Je prends l’air de quelqu’un qui se rend à un entretien. Parfois je mime d’avoir oublié un dossier important. Ça dépend. Mais ce jour-là. Entre les allés-venus des silhouettes, une jeune femme jouait du violon. Ça n’a pas duré longtemps. Mais je jure que pour un instant, j’ai senti le divin de l’Humain. Et dire que dans un mois, les arts, les mathématiques et la magie allaient disparaître à jamais. Tout ce que nous avons construit. Balayé d’un coup de vent. Dans 30 jours, il ne restera rien pour témoigner. Personne pour raconter. Chapitre 10. J-25 Le compte à rebours se fait lourd. La gorge me sert. J’ai la sensation que je devrais me préparer. Mais à quoi ? Tout va si vite se passer. Un éclat blanc et puis plus rien. Je connais le jour mais pas l’heure. Je passerai la journée avec lui, c’est sûr. Mais et ma fille ? Comment la convaincre de venir ? Chapitre 11. J-20 À chaque fois que je la mentionne, son âme se fait la malle. Moi aussi je suis peinée qu’elle soit partie vivre ailleurs. Mais enfin, ce n’est rien comparé à la fin du monde. S’il ne veut pas m’aider à la convaincre de rentrer d’ici 20 jours, je vais devoir le lui dire. Rien qu’à l’idée de ne plus la revoir, je perds pied. L’imaginer seule dans cet éclat blanc. J’en ai froid dans le sang. Si je lui explique, il comprendra. Il m’aidera à la faire venir à la maison. Et alors on sera tous les trois. Comme avant. Chapitre 12. J-15 J’ai bien réfléchis et c’est inévitable. Je vais le lui dire. Tant pis s’il meurt un peu avant l’heure. Je lui donne 7 jours. Pour qu’il vive une dernière fois sa routine en automatique. Boire son café alors que le gars d’la radio lui fait la pluie et le beau temps. Fumer sa clope en regardant le chat filer par les toits. Ajuster sa cravate devant le miroir vide. Rentrer juste à temps pour s’oublier dans le canapé. Dîner devant l’écran plat. Et puis laisser la pénombre l’envelopper si fort, qu’il s’endort dans son fauteuil. Certains matins, le soleil se faufile et vient se poser sur sa peau endormie. La cigarette est écourtée par le regard inquisiteur de son félin. Le café est réchauffé entre deux chapitres. Le dîner est pris sous la lune. Et ses bras m’enveloppent jusqu’au sommeil. Rien de tel que l’ombre pour faire danser la flamme d’une bougie. Chapitre 13. J-14 Il reste deux semaines. Deux semaines. C’est long. C’est rien. Je perds la tête. C’est à cause des cachets. J'le sais bien. Il comprend rien. Ça m’endort ces trucs. Et moi qui sais, je peux pas m’le permettre. J’ai des trucs à faire. Bordel. Je dois la ramener avec nous. Vite. Avant qu’il ne soit trop tard. Messages sans réponse. Appels ignorés. Est-elle fâchée contre moi ? C’est vrai que depuis l’incident, je ne suis pas allée lui rendre visite. J’ai cru que j’avais le temps. Chapitre 14. J-7 J’ai crié. Pleuré. Frappé. Menacé. La fin du monde. Dans une semaine. Jour pour jour. Notre fille est loin. Par pitié. Ai-je imploré. Aide-moi à la faire revenir à la maison. Par pitié. Dis-lui de venir. Toi elle t’écoutera, c’est sûre. Moi elle ne veut pas me parler. Elle pense que je lui en veut encore. Mais ça y est. Ça y est. Enfin, j’ai pardonné. S’il te plaît. Ramène la parmi nous. Vite. Vite. Il ne reste plus que 7 jours. Ramène mon bébé à la maison. Je t’en supplie. Il ferma les yeux. Deux larmes s’écharpèrent de leur prison. Mon amour. La fin du monde n’est pas dans une semaine. Le monde. Notre monde. S’est terminé depuis ce jour-là. Il y a bientôt 2 ans déjà. Chapitre 15. 10/02 C’est aujourd’hui. Elle n’est pas là. Évidemment qu’elle n’est pas là. C’est un peu tard mais tant pis. Je vais aller la voir. Il me prend la main et me sourit. Prête ? Prête.

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