Chapitre 1

Entre deux vie

2224 mots · ⏱ 9 min

Une fin d’après-midi, arrivée plus tôt qu’il ne l’avait espéré. Marc, dans son petit logement, d’une confortabilité certaine, se plongea sur son canapé. Il sortit une fois de plus son téléphone et, regardant encore les deux mêmes conversations et les deux derniers messages qu’il avait laissés. Maman - « Est-ce que tu vas venir au repas ce soir ? » Marc - « Non, je ne peux pas, désolé, je dois aider Antoine avec son déménagement. » … Antoine - « Hey, salut mec, tu peux venir pour me donner un coup de main ? Je dois aller jeter quelques trucs. » Marc - « Hey mec, non, je ne peux pas, désolé, repas de famille ce soir. » Marc souffla longuement. Un simple coup d’œil à la fenêtre, le peu de lumière scintillant, réchauffait le cœur, le peu de culpabilité et de gêne muant en une douce sensation de bonne humeur sans que cela ne dure. Tel un rideau un coup frappant le ciel tout rayon de bonne humeur avait disparu, remplacé par des nuages, une terre grise à travers le ciel. Le temps commença à s’agiter, plus les minutes s’écoulaient plus l’acharnement du vent contre les fenêtres et tout ce qui put se trouver balayé ou bouger s’accentua dans une rage folle. Téléphone en mains, il le posa sur le canapé écran caché. Un simple grognement à lui-même, presque imperceptible, camouflé par son soupir. Un autre vent empli d’une même rage que celui de la terre qui réveilla en lui un sentiment sans doute trop familier. Cette tension, ce, ce mal-être, la pointe de culpabilité du mensonge. « Oh, ce n’est pas grand-chose », se disait il, « simplement deux petits mensonges. » Ce jour n’avait rien de particulier seulement celui d’être le vendredi, en fin d’après-midi. Marc épuisé n’avait pas la force ni l’énergie pour s’asseoir à un énième repas de famille, où le seul sujet de discussion était le même vieux disque rayé, politique, comment on s’en sortait dans la vie, ou bien la même obsession de la famille pour Marc, sur ses boulots à répétition et ses échecs et abandons successifs. De la même manière, il n’avait nullement envie d’aller accompagner ou aider à jeter les quelques cartons ou bric-à-brac d’Antoine. Son meilleur ami pouvait comprendre cela, enfin, si la vérité lui avait été dite. Mais même dans ce cas, Marc pensait que, de toute manière, il ne le prendrait pas si mal. Il voulait être seul, tranquille pour une fois… même si cette « fois » encore était plus nombreuse que les repas de famille ou les visites pour aider un ami ou simplement le voir. Il regarda une fois encore son portable et commença à tendre la main. « Non, c’est bon, aujourd’hui, tranquille. » Puis il la retira, se leva et fila se prendre un verre. Pendant qu’il prit une gorgée, tout en se tournant pour retourner sur son canapé, il aperçut ces deux mêmes cadres sur le palier de la porte d’entrée, juste sur une petite commode. Deux cadres bien distincts, séparés par une seule plante, la seule de l’appartement, dont le peu de couleur verte reflétait la préoccupation de celui qui en avait la charge. Néanmoins, elle tenait debout. Le premier regard fut pour le cadre de droite. Une vieille photo d’Antoine et lui lors d’une soirée un peu arrosée, chacun se tenant par l’épaule. Marc à gauche du cadre, Antoine à droite, le bras droit de ce dernier était coupé par la photo. Les deux, le visage quelque peu rosé et souriant, bière tendue. Marc esquissa un léger sourire. Celui de gauche était sa mère, elle remplissait le cadre entier, un léger sourire, assise sur un banc, avec un bras et une main coupée par la photo et qui passaient derrière elle, une personne qui tenait la mère par l’épaule. Un large sentiment l’envahit, et son léger sourire suivit ses yeux, sur le sol. Son téléphone vibra un instant. Marc leva un sourcil, un message de quelqu’un ? Il l’empoigna. Une notification : « Alerte vigilance tempêtes ». Marc leva les yeux vers la fenêtre. Le vent s’agitait encore davantage, avec fureur, des petits claquements, un, deux, puis trois, quatre, huit, des dizaines… La pluie, la pluie venait d’arriver. La mélancolie, un sentiment qu’il n’avait plus eu depuis … Marc s’affaissa sur son canapé avant de plonger son intention sur la télé, les paupières lourdes, le corps léger, les muscles détendus, une sensation de bien-être à l’écoute de la berceuse de la pluie chancelante. Le noir. Le noir complet. Puis une vibration, mais continue, encore une… Marc ouvrit légèrement les yeux. La sensation venait de sa main gauche, de laquelle il tenait fermement son téléphone. À peine eut-il le temps de passer sa main sur son visage, il regarda qui pouvait l’appeler. - Hôpitaux Nord-Est - Marc fronça durement les sourcils. Il n’avait aucun rendez-vous… Il appuya. « Oui, allô ? » « Oui, bonjour, ici l’hôpital Nord-Est, vous êtes bien Marc Denis ? » « Oui, en effet, pourquoi ? » « Si je vous appelle, c’est… » Un léger silence. « Nous avons ici votre mère à l’hôpital. » « Ma mère ? Qu’est-ce qu’il lui arrive ? C’est… » « Le médecin est indisponible pour le moment, je ne connais pas l’état exact de votre mère. Cependant, le… le médecin m’a dit de vous appeler en urgence, si vous pouviez venir à l’hôpital… » « Oui, euh, oui, pas de souci, mais pourquoi je dois venir en urgence ? Vous ne savez pas ce qu’elle a ? » « Non, je suis désolée… Ah, le médecin est là, attendez, je vous le passe. » Quelques bruits passaient à travers la ligne. Marc avait le visage serré, cependant son cœur battait simplement. Aucun signe de stress n’était présent. Tout semblait pourtant se réduire autour de lui, et un bourdonnement le transperçait dans toutes les directions, visible autant qu’invisible. Des gribouillis grisâtres nageaient dans son esprit, se reflétant sur son espace réel. Des ficelles grises par dizaines… « Oui, allô ? Ici le médecin des urgences, vous êtes le fils de Mme Denis ? » « Oui, qu’est-ce qu’elle a ? » « Je suis navrée de vous l’apprendre ainsi, mais votre mère a eu un accident de la route. Un arbre aurait cédé et serait tombé alors qu’elle roulait. » « Mais son état ?! » « Je dois vous avouer que je suis très pessimiste quant à son état. Je vous suggère de venir le plus rapidement possible. Je suis navrée de vous le dire aussi frontalement, mais, de mon avis médical, elle ne tiendra pas la nuit… » Un léger blanc. Il ne dura que quelques secondes d’éternité. « Très bien, euh je fais aussi vite que possible. » Marc agrippa son manteau, ses clés, ses chaussures, en dernier, main sur la poigné de porte quand … quand un nouvel appel arriva. Il regarda à peine et ne vit que « Hôpitaux… ». Il décrocha sans hésiter : « Oui, je fais mon possible pour arriver. Pourquoi vous me rappelez ? » Un blanc, encore. « Allô ? Allô ? » « Euh, oui, bonjour, ici l’hôpital Sud-Est. Nous vous avons déjà contacté, monsieur ? » « Attendez, Sud-Est ? Euh, oui, non, c’est, c’est le Nord-Est… Attendez, pourquoi vous m’appelez ? » « Nous avons admis aux urgences, il y a une heure, une personne. Nous avons contacté sa famille, mais, malheureusement, elle ne pourra pas venir. Au vu de sa situation critique, vous étiez le premier numéro de la liste sur son téléphone. » « Et vous savez qui c’est ? » « Oui, il s’appelle… Attendez un instant… Antoine. » Le visage impassible, devant sa porte d’entrée, Marc resta figé. « Je suis sincèrement désolée, mais si vous pouvez passer, votre ami a eu un accident grave, et les médecins sont très négatifs quant aux chances qu’il aurait. Etant donné que sa famille ne peut pas venir, nous vous appelons pour vous prévenir. » « Très bien… Merci beaucoup. » Il raccrocha, puis, de seulement quelques coups de frappe, il regarda la position des deux hôpitaux. Claquant la porte, descendant, il sortit de son immeuble. La porte vola, manquant de frapper une vieille dame juste devant, qui hurla sur lui. Les cris de la dame ne furent qu’un lointain son dans ses oreilles qu’il ignora sans vraiment prêter attention. Alors qu’il filait à toute vitesse sous une pluie battante et des bourrasques de vent d’un enfer sur terre, Marc serra plus qu’il ne fallait le volant. 40 minutes. 40 minutes de sa position, la grande route, et ensuite, droite ou gauche… Antoine ou sa mère… Ai-je le temps d’aller voir les deux ? Un grondement coupa sa pensée. Est-ce que l’un va s’en sortir ? Qui je vais voir en premier… Et si j’y vais, que l’autre m… Un deuxième, plus fort encore. Le peu de visibilité sur la route fut compensé par un manque total de personnes… Il est seul… sur une route trempée, imbibée d’eau, d’une épaisse brume d’eau et de frappe de foudre. Un battement de cœur par battement, il s’arrêtait pour chaque dizaine de secondes où la foudre s’abattait sur lui et près de lui. Rien n’avait vraiment de sens… excepté… Les chiffres défilaient, les minutes n’étaient plus qu’un compte à rebours avant l’explosion, son explosion. Un rire, juste un rire, enflamma la solitude dans la voiture. Puis un souvenir, un enfant montrant à sa mère le visage caché par la beauté d’un soleil, une fleur trouvée juste là. En regardant de l’autre côté, une maison, une musique qui va à fond, du bruit des discussions, lui et son meilleur ami, verre à la main, souriant sous une ivresse passagère, avant de choisir la route à suivre. En une dizaine de secondes, 40 minutes s’étaient écoulées. Le choix… « Avons-nous vraiment le choix, ou sommes nous dans une illusion ? » Marc ne put donner de réponse à lui-même, cela, alors même que le croisement arrivait, Nord-Est ou Sud-Est. 3 kilomètres. « Et si je vais vite chez l’un, puis… non, si l’autre passe avant que… » 2 kilomètres. « Si seulement j’étais allé avec Antoine ou à ce repas de… » 1 kilomètre. « Je… je voulais juste être tranquille, une fois… Pourquoi ? Pourquoi ! POURQUOI ! » hurla Marc… Seul. La sortie fut juste devant lui. Juste à droite, Sud, et tout droit, Nord. Il frappa violement son volant à coup répéter au fracas du tonnerre, le visage serré un simple « merde ». Se précipitant dans les couloirs immaculés de blanc, cette odeur de désinfectant, ces gens en chemise accrochés à des perfusions. L’un boitant, l’autre aussi pâle que la neige d’hiver, encore un, rouge comme le feu rougeoyant. Plus loin, en fauteuil, sans sourire, sans rien, juste le vide dans leurs yeux. Un regard inexpressif, aucun sourire, une peau pâle, maladive, plus que tous ici Marc fut ce visage qui eut davantage sa place que des vrais Malades, ici. Marc s’avançait -chambre 003- mains sur la poignée, sa respiration s’accélérait, son cœur battait une chamade irrégulière pour la première fois depuis les appels. La poignée s’abaissa, sa vision encore masquée par un coin de mur. Les bips des machines agressaient déjà ses oreilles avant de se perdre dans les abysses de sa pensée. Sur un lit, une jambe en hauteur, des compresses et des pansements sur tout le corps, des perfusions à en perdre le compte, des machines dont aucune ne pouvait être identifiée par lui. Là, devant lui, Marc sourit… un sourire amer. L’autre personne arriva à ouvrir son œil droit, l’autre moitié de son visage gonflée et pleine de stigmates. Son œil s’humidifia, avec un grand sourire sincère et pur. Antoine sourit à Marc, qui s’approcha. Aucun d’eux ne se parla seulement le regard de l’un dans l’autre. Antoine sous une douceur de pluies, dans le dernier fracas de l’orage partit entourer de son ami quelque heures plus tard. Le bruit des clés de la porte s’ouvrant sur un espace connu. Marc entra et claqua la porte. Il vacilla, il se retint sur la commode d’entrée, qui, sous son poids et la force, vibra, et un bruit de verre cassé s’ensuivit. Pas de larmes, pas de mots, juste lui et ses questions : « Et si j’étais allé avec eux ? », « Est-ce que j’ai bien fait d’aller voir Antoine ? », « Est-ce que j’aurais dû aller la voir ? ». Il avait choisi, le temps d’aller au Nord, sa mère n’était déjà plus. Il fallut quelques instants sous la pluie tambourinant. Mais finalement, Marc avança légèrement, puis ramassa le cadre qui était tombé. Le cadre de sa mère, avec le bras droit autour de son épaule. Il esquissa un sourire, puis la fleur entre les deux, qui avait fané, fut poussée. Il rapprocha et colla le cadre et la photo de sa mère juste à côté de celle avec Antoine. En la rapprochant, elle dessina un nouveau portrait, Marc avec Antoine, son bras gauche enroulé derrière sa nuque et par son bras droit coupé par la photo on aurait dit qu’il tenait sa mère, sa mère Marc et Antoine sur une même toile. Il recula de trois pas et ferma les yeux.

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