Chapitre 1

Vingt ans plus tard

2167 mots · ⏱ 9 min

L’espace d’un instant, je me demande si j’ai toute ma tête. C’est fugace, presque imperceptible et surtout inattendu. Je me suis toujours considérée comme quelqu’un de raisonnable, pragmatique, saine d’esprit. Et ce jour-là, le temps d’un coup de fil de ma grand-mère, le doute a pointé le bout de son nez. « Quand je suis venue la semaine dernière, j’ai demandé à ta maman de me prêter le livre que tu as écrit », m’avait dit Mamie. Ici. A cet instant précis. Une petite boule dans mon ventre, une très légère hésitation, un regard plissé. « Quel livre mamie ? » Mamie se reprend, elle s’excuse, elle a dû confondre. Oui voilà, elle a dû confondre car, à ma connaissance, je n’ai jamais écrit de livre. Un rêve enfoui et ignoré, qui n’a jamais mérité mon attention ni mon temps car la plume est un talent, disais-je, et celui des autres manifestement. Et puis, qu’aurais-je bien pu raconter dans un livre ? Une enfance heureuse, sans histoires, un deuil familial terrible, le manque, les rencontres, la douceur d’un mari, le manque, la joie d’un enfant, la lecture, le manque, la vie. Je m’égare. En tous les cas, ce livre manque à l’appel. Sauf si… Non. Je crois que je serais au courant quand même si j’avais écrit un livre. La couverture serait d’un bleu pâle, presque glacée. Un dessin très simple dessus, dans un encadré noir. Un peu stylisé, comme on tente une esquisse pour un tatouage. J’en aurais gardé une pile dans un grenier, une pièce mansardée, où tout prendrait la poussière dans un silence rassurant, un cocon délicat de vieilles assiettes, coussins râpeux et draps usés par les années. J’aurais gardé cette pile au cas où, car on ne sait jamais après tout, les demandes impromptues ça arrive aux écrivains. Au détour d’une conversation, « eh mais tu sais que je n’ai toujours pas lu ton livre, il ne t’en resterait pas un ? », ou bien en cas de question de mamie. Une pile cachée, pour une œuvre pas vraiment assumée et encore moins affichée. Amis, famille, collègues, ils l’auraient tous appris un peu par hasard, sur un trajet dans le bus ou au cours d’un diner bruyant, un an après sa sortie. Un peu d’humilité enfin. Eh bien ! peu de chance qu’il manque à quelqu’un ce livre-là. La question de ma grand-mère me reste en tête. Ce livre dont elle parle, il est absent. Les mots, les phrases n’ont jamais pris forme, les personnages sont flous et l’intrigue inexistante. Mais est-ce qu’il manque ? à elle, à moi ? Ma grand-mère est plutôt du genre pragmatique et saine d’esprit elle aussi. Elle vieillit c’est sûr, mais de là à inventer une histoire de livre… c’est quand même surprenant, sauf si elle est plus machiavélique que ce que j’imaginais. Encore plus surprenant, je ne me souviens pas d’elle comme une grande lectrice, toujours un livre à la main. Auquel cas, quelle joie ! Quelle fierté personnelle de voir un de ses petits-enfants se tourner vers une carrière littéraire, pleine de mystère, de talent et d’imaginaires multiples. Eh bien non. Raté. Bon. Ce livre n’existe pas. Il a bien quelques contours visiblement. C’est comme si son absence même lui donnait forme. Je n’ai jamais rien écrit, mais je serais malhonnête si je disais que je n’y avais pas pensé. Si, en voyage et en voiture, côté passager, je n’avais pas imaginé chacune des maisons isolées en pierre, face à la mer, comme un refuge rêvé pour s’enfermer trois mois ou même trois ans, et écrire sans relâche, rythmée par le bruit des vagues, les cafés sur le port et les cris des mouettes. Si, dans mon quotidien de parisienne pressée, je n’avais idéalisé des journées de création, d’inspiration du réel et de temps disponible mieux partagé. Le luxe, tout simplement. Mais je sais bien qu’au fond c’est illusoire. Ce n’est pas si beau en vrai, pas si facile, et peut-être pas suffisant. Bon de toute façon je n’en ai jamais parlé à personne, ni à mon mari, ni à une veille copine, ni à mamie. Même lors d’un diner un peu arrosé, où on finit par s’imaginer une nouvelle vie, où on accueille avec tendresse l’attrait de Benjamin pour la menuiserie, le désir d’Inès pour la pâtisserie… Mais non, même là, dans un cocon léger et bienveillant, ça ne sort pas. Comme si, dès l’instant où les mots seront prononcés, les mots eux-mêmes vont m’obliger. Mes proches vont me questionner, me demander où j’en suis, comment je sens, si j’ai des idées. Et le prochain coup de fil, si c’était celui d’un éditeur télépathe qui demande les premières pages ? Quoi, tu n’as toujours pas commencé à écrire ? vas-y, lance-toi ! « J’aimerais écrire ». Ben voilà, tu écris là. C’est fort quand même. L’écriture est tellement difficile à assumer que c’est toi qui écris, pas moi. Saine d’esprit je disais. Oui oui, ça m’en a tout l’air. Je continue de creuser. Il y a bien un livre, quelque part, dans ma tête. Loin, très loin. Je tente une approche, la reliure, la première page … Mon frère est partout. Dans l’esquisse dessinée de la couverture, dans les premiers mots du résumé au verso. Le manque est criant. Son sourire, ses yeux verts, sa nonchalance. Son humour, son esprit, ses potes. Quel homme serait-il aujourd’hui ? quel fils, quel frère, quel papa, quel mari, quel beau-frère, quel tonton ? Je suis son unique sœur. Je suis celle qui a partagé les vacances avec nos parents, les dimanches soir devant nos bols de céréales, les nanars à la télé. Je suis celle dont il se moquait, avec mes bonnes notes et mes queues de cheval serrées. Je suis celle qui, visiblement, n’a pas encore tout dit sur son deuil car chaque jour de ma vie depuis vingt ans est marqué par le manque. Comment écrit-on sur le manque ? comment écrit-on sur ce qu’on ne voit plus, sur ce qu’on a perdu, sur un trou dans son cœur ? je vous le disais, je suis plutôt une pragmatique, une saine d’esprit. Ma grand-mère aussi. Les trous dans le cœur, elle en a eu quelques-uns. Moi, j’avais 19 ans. Premier trou. Bam. Je suis tellement sage, indépendante et forte que je vais me débrouiller. Un psy ? pas besoin, je ne veux parler à personne. Mes parents gèrent, comme ils peuvent, ils continuent. Pour moi, en partie. Mes amis sont tous là. Presque tous. Je gère. Je suis au début des mes études, de ma vie de jeune adulte. Au début de la vie. Je gère. Autour de moi, les autres sont étranges. Les jeunes sont jeunes, insouciants, un peu bêtes aussi. Déjà que j’ai pioché à la naissance l’étiquette introvertie, mais alors cette rentrée scolaire-là a carrément redistribué les cartes et me voilà recalée au sous-sol des profils ‘autres’, ceux qui s’intègrent un peu moins bien, ceux qui ne comprennent pas toujours ce qu’ils font là. Je gère. Je rencontre des gens, des nouveaux, des anxieux, des à part, des drôles, des vifs, des décalés. Mes parents s’inquiètent, à distance. J’essaie de leur faciliter la tâche autant que je peux. Je me dis que moi aussi je dois leur manquer, peut-être. Je reste à ma place, ne pas faire d’histoires, qu’ils soient fiers. Perdre un enfant. Je ne pouvais pas décemment imaginer de quoi on parlait à l’époque. J’avais 19 ans, la maternité planait quelque part au loin, je ne pouvais que projeter une douleur impensable. Aujourd’hui je suis maman. Aujourd’hui je comprends, mieux j’espère, et je me demande encore comment ils ont bien pu gérer. L’être humain n’est définitivement pas équipé. Je gère. Les années d’insouciance passent. Premières amours, premiers stages, premiers voyages. Tu ne vois rien de tout ça. Peut-être que si, de là où tu es. J’apprends à traverser les premières fois, les chagrins, les récits de vacances, les soirées arrosées sans toi. Je ne cherche pas à recréer une fratrie, j’en serais bien incapable. Mais les amitiés sont là, solides. La famille aussi, soudée. Mes cousins, ma tante, mon oncle. Tous terrassés quand on a compris à quel point la vie pouvait parfois être terriblement injuste. Vingt ans plus tard, le manque est toujours criant. Moins vif, moins acéré, mais maintenant il apparait sans prévenir, dans le métro, aux premières notes d’une chanson, au détour d’un diner d’anniversaire entre cousins. Nous sommes 5, et mon regard se fixe sur cette sixième chaise vide. Je n’arrive pas à décrocher. L’ambiance est joyeuse, un verre à la main, le weekend commence. Il faut que je leur en parle, mais ça va plomber l’ambiance. Il ne manque lui, et ce diner de 40 ans est une preuve supplémentaire, s’il nous en fallait une, que nous avons avancé sans toi. Certains d’entre nous ont des enfants, je suis certaine que tu en aurais aussi. Une fille, et un garçon. Tu aurais été le premier de la bande à devenir papa, et après tu nous aurais expliqué la vie avec tes grandes phrases et tes grands principes. Est-ce qu’il passe ce sentiment ? le temps fait son œuvre parait-il. C’est vrai. Cet été-là, j’ai perdu mon frère et mon souffle. Amputée, attaquée, recroquevillée. L’été le plus dramatique de ma vie, sans aucun doute, mais qui porte paradoxalement encore aujourd’hui le halo d’une douceur toute spéciale, d’un fourmillement d’énergies, de soutiens, de plats préparés, de souvenirs remontés. Il y avait les copines de maman qui passaient, souvent, faire une quiche ou une salade. Celle qui connait les démarches, celle qui essaie de faire rire. Celle qui organise, celle qui débarrasse. Celle qui ne dit rien, celle qui est maladroite. Certaines images sont devenues floues, comme si un voile léger s’était délicatement posé sur ces mois de sidération, de chagrin, de solidarité. Mais j’ai le souvenir encore net d’une maison remplie, semaine après semaine. Certains amis de mon frère, ceux qui ne voyaient pas bien comment ils auraient pu être ailleurs, comment ils auraient pu continuer leur vie, parler à ceux qui ne savent pas, partir en vacances. Ceux-là ont simplement décidé d’être là. On trouvera bien un ou deux matelas. Des amitiés indéfectibles encore aujourd’hui, forgées par le drame mais dans le marbre. Le temps fait son œuvre mais pas trop de préférence, si possible. A un moment, je craignais que les traits de son visage ne s’effacent, que je perde les contours de son sourire, de ses yeux qui se plissent quand il riait. Il y a bien des visages qu’on oublie. Celui de mon frère, jamais. Merci au temps de parfois nous laisser de l’intact, du frais, du palpable. Nos corps prennent quelques plis, nos cœurs quelques coups, le sien est resté pur. Ses traits ne disparaitront pas, je crois pouvoir en être sûre désormais. Est-ce pour cela que le manque s’accroche de toutes forces ? on a beau avancer, déménager, rigoler, démissionner, nous marier, il est là, il plane, avec ses yeux rieurs et son sourire XXL. Descends un peu ! viens nous voir, dis-nous qu’on va dans le mur, que c’est pas une vie ces horaires, qu’il faut s’amuser, se passionner, plonger et regretter. Fais-nous la morale, dis-nous qu’on est chiants, qu’on est trop stricts, qu’on n’a jamais le temps. Un câlin aussi, ce serait bien. Le tactile, pourtant, ça n’a jamais été notre truc dans la famille. Mais que veux-tu, là aussi le temps a fait son œuvre. Un câlin de toi, je prends. Revenons à ce livre. Inexistant, n’est-ce pas ? Mamie aurait-elle envie de lire ça ? d’entrevoir le manque à chaque ligne, le trou dans le cœur, les années qui passent, et rien qui ne s’efface ? Serait-elle effarée, inquiète, rassurée de voir que j’en suis encore là ? avec sa question innocente, sans doute issue d’un esprit embrumé, mamie m’ouvre une porte, et m’offre une occasion merveilleuse de parler de ce, et de celui qui me manque depuis toutes ces années. Il a parfois du bon le manque, quand il me fait serrer ma fille sans relâche par exemple, quand il me fait retrouver mon mari avec un bonheur intense après quelques jours de séparation. Il est plus insidieux, quand le manque se diffuse, quand il se matérialise par des phrases qui ne sortiront plus jamais. « Je te présente ta nièce ; on se voit à Noël ; veux-tu être mon témoin de mariage ; tu m’as remboursé pour le cadeau de papa ? ». C’est souvent, c’est anecdotique, c’est grave, c’est futile, c’est drôle. Oui, mon frère était drôle, réfléchi, rebelle, casse-pied, sensible, passionné, casanier, vif, rieur. Tout ça me manque, à toi aussi peut-être mamie ? Alors non mamie, je n’ai jamais rien écrit. Je pensais que les mots me manquaient, mais ils attendent peut-être patiemment leur tour. Que je sois prête, que j’écoute mon cœur. Il y a un trou dedans, ça fait un drôle d’écho. Je t’aime mon frère. Tu me manques.

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