Chapitre 1

Feux d'artifice

2329 mots · ⏱ 10 min

Cela fait un mois que j’ai retrouvé l’amour. Je n’aurais jamais cru dire cela un jour, « merci les applications de rencontre ! » Pourtant, ce n’était pas gagné. J’étais même sur le point de tout laisser tomber. Le cerveau humain n’est pas conçu pour encaisser le rejet régulièrement et chaque absence de matchs devient petit à petit une sorte d’invalidation personnelle. Je me disais que j’étais sans doute inintéressant, voire dégueulasse, vraiment j’avais atteint le summum du dégoût de moi-même. Un jour, dans une émission de télé, j'ai entendu un des intervenants dire : « On n’a pas besoin des autres pour se détester, on le fait très bien tout seul. » Je confirme. Et puis un matin, je ne sais pas par quel miracle, ça a marché. J'ai pensé que c'était sûrement un faux profil. Ma confiance en moi se situait au niveau des nappes phréatiques. Je pense que plus bas, je finissais par atteindre le noyau de la planète Terre. Pour me prouver que j’avais tort, c’est elle qui a démarré la conversation par un : « Salut, c’est quoi ton signe astrologique ? » Je retire ce que j’ai dit, ce n’est pas un fake, c’est une folle. C’est quoi cette question ? J’éclate de rire. En plus, je n'arrivais pas vraiment à me dire si je la trouvais jolie. Ne sachant pas trop quoi répondre à cette prise à la gorge soudaine, j’ai sorti un truc du style : « Pourquoi tu veux savoir ça ? » Même pas bonjour ou salut. Plus froid, tu meurs. Fais un effort mec, sinon tu n’as aucune raison de te plaindre de ne pas pécho. Puis, j’ai fini par jouer le jeu. On a passé la soirée à discuter. J’ai appris qu’elle aussi était sur le point d’abandonner. En quelque sorte, c'était notre dernière tentative. On a fini par s’échanger nos numéros. On s’est vu. Je me souviens que pour ce premier rendez-vous, je n’ai quasiment rien pu manger. J'étais stressé comme jamais. Je tentais de faire comme si tout était normal mais c’était la guerre à l’intérieur de moi. Le cœur qui s'emballe, l’estomac qui se noue, la chaleur qui monte, l’envie de vomir. Le pinacle du bien-être sans aucun doute possible. Ce qui m’effrayait surtout c’était le fait que quand on a connu une relation et qu’elle s’est terminée, il faut tout recommencer, tout réapprendre. C’est comme un examen de passage, en tout cas c’est comme ça que je l’ai ressenti. Retour à la case passage du bac à l’oral. Tu connais ton sujet, mais il n’y a pas un mot qui sort. Retour à la case passage du permis. Tu sais conduire, mais au premier virage, tu commets une erreur éliminatoire que tu ne faisais jamais. Visiblement, j’ai dû faire bonne impression puisqu’on s’est embrassé, puis on s’est revu et c’était parti sur l’autoroute du bonheur. Feux d’artifice dans le cœur, tout est nouveau, tout est beau, tout va vite. On se découvre. On ne s’ennuie pas. Ce soir, on sort. Elle veut me présenter à ses amis. Elle profite qu’il y a des festivités sur la plage pour qu’on se retrouve tous ensemble et qu’on fasse connaissance. Je dois l’admettre, elle a bien joué son coup. C’est le meilleur moyen de passer une excellente soirée. Elle est au téléphone avec son amie Maëlle, le rendez-vous est fixé : on se retrouve près de la plage, en avance, au préalable on achète quelques bouteilles et on squatte le meilleur spot pour admirer les feux d’artifice sur la mer. Bizarrement, en l’écoutant parler, il me vient une boule au ventre. Ce n’est pas du stress, c’est autre chose, comme une intuition. Je ne la sens pas cette journée. Pourtant, au moment précis où je me dis ça, je suis en train de jouer à la console, tranquillement assis sur mon canapé, les jambes de ma copine posées sur moi. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Malgré tout, je fais part de mon ressenti à ma douce qui me rétorque : « Mais laisse-toi porter, ça va bien se passer. Tu vas voir, mes amis ils sont cools. D’ailleurs, j’espère que tu parles anglais ! » Elle a raison. Il faut que j’arrête de vouloir être dans le contrôle, dans l’analyse de tout. Il faut que j’accepte l’imprévu. Ça ne fait pas longtemps que nous nous sommes trouvés, mais elle a déjà bien cerné ce trait de ma personnalité. Souvent, il naît de ce que l’on ne soupçonne pas, des situations improbables qui restent en mémoire. Le soir venu, on se retrouve à l’endroit convenu et très vite je comprends qu’elle avait raison. Ses amis sont cools. On va passer une bonne soirée, ça ne fait aucun doute. Raison de plus parce que c’est la fête nationale. On repère le meilleur endroit et on s’installe. On aurait aimé être sur la plage, au plus près du bateau d’où vont être tirées les fusées. Mais, pour des raisons de sécurité, nous n’y avons pas accès. On décapsule les bières, on trinque, on est curieux les uns des autres, on dit de la merde et surtout on kiffe le moment. Pouffff La première fusée s’envole et éclate en milliers de paillettes de couleurs qui se reflètent sur la mer. Elle est violette. C’est beau putain. Pouffff La deuxième. Elle est rouge. Pouffff La troisième. Elle est verte. Je prends le temps de regarder les gens autour de moi et je constate qu'on est tous comme des gamins devant un spectacle magique. On a tous les yeux qui brillent. Je regarde ma copine. Elle est magnifique dans sa robe verte aux motifs floraux. On dirait un elfe sorti de l’univers de Tolkien, avec sa chevelure blonde et ondulée qui lui descend jusqu’en bas du dos et son maquillage coloré et légèrement pailleté. On se tient la main. Je suis en couple. Je suis amoureux. Je me sens invincible. Il ne peut rien m’arriver. Je dépose un bisou sur sa joue. Tout d’un coup, quelqu’un dans la foule se met à gueuler un truc que je ne comprends pas. Encore un hurluberlu qui cherche à se faire remarquer. Le feu d’artifice est bientôt terminé. C’est le grand final. Je ne sais pas quelle heure il est et à vrai dire, je m’en fous un peu. Je n’ai pas envie de rentrer. Au contraire, je veux aller danser, faire l’amour et éventuellement dormir sur la plage à la belle étoile. Soudain, de nouveau quelqu’un dans la foule se met à gueuler un truc que je ne comprends toujours pas. Je n’arrive pas à identifier si c’est la même personne. Mais cette fois-ci, l'ambiance change un peu et on commence à tous se regarder avec un air perplexe. Il y a comme un murmure qui commence à circuler entre nous. Puis, toujours sans comprendre ce qui se passe, la masse de gens dans laquelle nous sommes immergés commence à bouger précipitamment et des personnes se mettent à courir en direction du port. On se regarde tous sans savoir quoi faire. Et puis, d’un coup, une fille du groupe demande : « Elle est où Maëlle ? » Merde… ça s’était pas prévu. Autour de nous, de plus en plus de gens courent, affolés et nous commençons sérieusement à nous inquiéter. Le problème c’est qu’il nous manque quelqu’un et que nous ne savons pas ce qui se passe, ni ce que nous devons faire. J’attrape une personne par le bras et je l’interroge. Sa réponse est directe et me fait l’effet d’une droite dans la gueule : « Courrez, il y a des morts ! » D’un coup, tout autour de moi disparaît. Il n’y a plus de copine, plus d’amis, plus de fête, rien d’autre qu’une seule pensée : Je vais mourir. Ce soir, j’ai un peu connu le bonheur juste avant d’être emporté. Faîtes que ce soit rapide et que je ne vois rien, que je ne sente rien. Je veux quitter mon corps et partir loin. Attends… mais ma mère, mon père, mes frères ? Je ne vais pas pouvoir leur dire au-revoir. Comment vont-ils apprendre que je suis mort ? Tout un tas de questions et de d'images morbides se bousculent dans ma tête. Mais la réalité c’est que je suis toujours vivant et qu’il faut vite partir. Ma copine est en panique totale, toute tremblante, au bord des larmes. Ok, je comprends qu’il va falloir que je gère pour deux. J’ai pas le temps de douter, il faut fuir, il faut survivre. Alors, on fait comme tout le monde, on court. On remonte le chemin le long de la mer. Je ne sais pas qui du groupe nous suit et pour être honnête, je ne me pose pas la question. J’appelle mon petit frère. Je sais qu’il est fêtard, il est forcément allé voir les feux d’artifice et j’ai besoin de savoir s’il va bien. Merde… pas de réponse. Putain, j’espère qu’il ne lui ai rien arrivé. Je ne sais pas où je vais. Je suis mon instinct. Ma copine me serre la main tellement fort que ses ongles me rentrent dans la peau, mais je ne sens rien. Soudain, pour une raison que j’ignore, je m’arrête non loin d’une fontaine où trône Apollon et je tourne la tête, comme si mon cerveau m’envoyait un message pour me faire prendre conscience de la réalité du danger. Je vois un homme, un flic, à genoux, arme pointée devant lui, prêt à tirer. Ok, il n’y a plus de doute permis, le danger est réel. On recommence à courir. Mon téléphone sonne. C’est mon petit frère. Putain, il est vivant. Je l’ai réveillé. Entendre sa voix me rassure. Je lui explique qu’il se passe quelque chose, que tout est parti en couilles. Il n’y a plus de tramway, plus de bus, plus rien, c’est la panique totale. Il faut venir me chercher. Il ne comprend pas tout mais conclut en me disant : « Je te rappelle ! ». Je ne sais pas quelle heure il est. Je ne sais pas où on va. Je ne sais pas ce qu’il se passe. On finit par trouver un hall d’immeuble et on se cache à l’intérieur. D’autres gens sont présents. On se regarde, on se jauge, on s’interroge. Personne ne comprend rien, mais on sent la peur qui nous lie toutes et tous. Mon portable vibre dans la poche de mon pantalon. Un SMS de mon petit-frère : Papa arrive. Ma copine me dit que son père aussi est en chemin. Avec un léger sourire, je lui glisse tout bas : « Sympa la première rencontre avec beau-papa. » Elle ne rit pas. Ferme-là, je crois que ce n’est pas vraiment le moment de faire de l’humour. On attend. Les minutes sont longues. Je n’ose pas regarder sur internet. Au fond de moi, je crois que je n’ai pas envie de savoir. Mais le cerveau fait le travail et j’imagine le pire. J’écris à mon petit-frère : Je suis à l’abri dans un hall d’immeuble. Réponse : Ok, déjà ça c’est rassurant. Le père de ma copine est là. C’est un homme imposant, chauve, à la voix rauque. On se salue, mais on ne sait pas quoi se dire, tous les deux gênés par les circonstances de cette rencontre. Il me demande si quelqu’un vient me récupérer. Je lui réponds que oui. Il me demande de rester là où je suis et dit à sa fille qu’il faut partir. Elle proteste en répondant qu’elle veut attendre que mon père arrive. Il insiste. Elle cède. Nous nous embrassons rapidement et ils partent. Je ne comprends pas trop ce qu’il vient de se passer. Mais, je n’ai pas le temps d’y penser. J’envoie un message à mon petit-frère. Quelques minutes plus tard, mon père est là. On se prend dans les bras et on se serre fort. Ça fait partie de notre langage. Nous avons l’habitude de ces effusions de tendresse et d’amour, même pour simplement se dire bonjour. Mais là, il y a quelque chose de plus fort. Puis, il me regarde et avec un air étonné, il me demande où est ma copine. Je lui réponds qu’elle est partie avec son père. Son regard devient intensément noir. On embarque dans sa voiture. On fonce chez lui. Impossible que je reste seul. La radio est allumée. Pour la première fois, j’entends ce qui vient de se passer. Je comprends ce à quoi je viens d’échapper. Il y a eu un attentat. Le nombre de victimes est important. Je suis vivant. Je devrais être soulagé, je pourrais même pleurer. J’en ai le droit. Mais étonnement, je ne ressens rien de tout ça. Je suis fatigué. J’ai envie de dormir. Quelques jours plus tard, je retourne sur la plage. On a déposé des fleurs par centaines tout le long du parcours. Instinctivement, je me replace à l’endroit où j’étais au moment où tout ça s’est passé. Et là, je comprends que j’ai eu beaucoup de chance. Ça s’est joué à dix secondes près, à quelques dizaines de mètres. Et le pire, c’est que malgré la distance finalement si proche, je n’ai rien vu de tout ce qui s’est passé. Absolument rien. Je ne sais pas comment c’est possible. Je fonds en larmes. Pour la première fois, tout ressort. Une dame s’approche de moi et me prend dans ses bras. Je ne la connais pas, elle ne me connait pas, mais à ce moment précis, ça n’a pas d’importance. Au bout d’un long moment, elle me demande si j’ai perdu quelqu’un. Je lui réponds que non. J’ai perdu quelque chose, mais je ne suis pas capable de dire ce que c'est. Pourtant, je sens au fond de moi que ça m’a été arraché et qu’une marque indélébile est venue s’imprimer à la place, un traumatisme que je garderai à vie. Le pire, c’est que j’ai honte, parce que je suis vivant.

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