Chapitre 1

Au bord du vide

2520 mots · ⏱ 11 min

Le vide. Un pas de plus et c’est le vide. La chute irréversible. Le point de non-retour. J’ai des frissons. Et j’ai la nausée un peu, je crois. Autour de nous la tempête mais dans ma tête, plus rien, un silence étouffant et étouffé qui me laisse seule avec mes pensées. Il faut se lancer. Il faut tomber. Il n’y a plus d’autre issue. *** Goran l’a annoncé ce matin : on ferme la boutique. Le barnum n’a pas besoin d’être démonté pour que déjà notre cirque ne soit plus que l’ombre de lui-même. Les guirlandes et les lampions ont fermés leurs yeux. On n’a laissé pour se repérer que les spots de chantier qui donne à tous un air de fantôme. L’orgue de barbarie et les guitares se sont tus. Peu après eux, les voix ont fait de même. Et la fourmilière s’est vidée. Chacun dans sa roulette avec son désespoir. Pas besoin de s’échauffer ou de ratisser la piste, pas de cordage ou d’estrade à mettre en place. Rien. Plus rien. Une boîte qui ferme ça arrive tous les jours, dans le monde entier. Ce n’est pas bizarre, ni même exceptionnel. C’est le résultat logique de tout un tas de causes et de conséquences qui font boule de neige. Et la descente aux enfers qui suit irrémédiablement. Une dégringolade vertigineuse aux marches plus raides les unes que les autres, en bas de laquelle un monstre affreux claque ses dents acérées. Gare à toi si tu t’empierges en route. Le mot « empierger », c’est Goran qui me l’a appris. Un de ces mots un peu trop spécifiques qu’il a appris pour améliorer son français – privilégiant le vocabulaire à l’accent. Goran est le directeur du cirque et notre Monsieur Loyal. Il est immense et son accent à couper au couteau sort tout droit des Carpathes profondes, ce qui dénote burlesquement avec son vocabulaire si riche. Mais « le cirque va fermer » quel que soit l’accent, on l’avait tous bien compris. Il y a une étrange absurdité à se dire que la suite logique après le cirque sera le chômage. Les deux mots ne semblaient même pas venir du même univers. Comme si c’était un boulot comme un autre. Comme si je ne perdais pas ma maison et ma famille le même jour que je perdais mon travail. Le funambulisme me fait moins peur que les pirouettes nécessaires pour retrouver une place dans le cartésianisme du marché du travail. Parce qu’au fond, ça n’a rien avoir avec le fait d’être sans emploi. Le cirque qui s’effondre c’est un arbre centenaire qui est abattu et aux branches arrachées duquel on demande de continuer sans lui. Je suis allée voir Goran, après l’annonce. Il était assis au pied du mât. Notre capitaine. Je me suis assise avec lui, de l’autre côté du tronc de notre arbre. Tout près, mais sans se voir. Pourtant je sais que ses yeux gris sont vitreux de chagrin. Il a encore un peu de khôl charbonneux sous les yeux, éternellement mal démaquillé. Les filles lui ont expliqué cent fois mais il dit toujours que de toute façon il en remettra demain alors « à quoi bon » ? Que dit-il maintenant ? Il semble à court de mots. Alors c’est moi qui brise le silence : "Je ferais tout pour sauver le cirque. Tu le sais hein ?" Les mots m’ont échappé. Je ne sais pas s’ils venaient de moi. Je ne sais même pas s’ils étaient tout à fait vrais. "Je sais." Sa grosse voix se réverbère dans le bois comme s’il en faisait partie intégrante. Un son qui monte, monte vers les hauteurs du chapiteau, et mon regard monte avec lui. C’est là que je la vois pour la première fois. L’ombre sous le chapiteau. Je ne parviens pas tout à fait à la discerner. Souple, l’ombre pourrait être celle d’un acrobate. Mais je n’ai vu monter personne. La curiosité me taraude aussitôt, malgré moi. Je me relève et en me relevant, pose une main compatissante mais pressée sur l’épaule de Goran. Je monte, les échelons souplement. Je les connais par cœur. Mais même en haut, mon regard peine à se fixer sur celui que je cherche à voir, comme si c’était un fantôme que j’avais suivi dans les hauteurs du barnum. "Y a quelqu’un ?". Je me sens bête aussitôt. Ce n’est pas un labyrinthe. Soit il y a quelqu’un que je suis sensée voir, soit il n’y a personne. Et là visiblement, des passerelles aux coursives, il n’y a personne. "Bonsoir." Bah top. Assis en miroir à ma position, sur la plateforme qui me fait face, une silhouette soudain parfaitement nette. Apparue comme par magie, même si j’ai vu assez de tours et de trucs pour savoir que la magie n’existe que dans le regard du spectateur. De ce que j’en vois, il a l’apparence d’un Arlequin monochrome. Un costume qui n’existe pas dans notre spectacle. Il ne fait pas partie de la troupe. Ses jambes se balancent en amples mouvements lents et désynchronisés et son bicoque à grelots tangue de gauche à droite avec la même mollesse. Mais en dessous, pas de visage, seulement un masque grisâtre, sans bouche, dont les yeux ne sont que deux croix creusées dans le cuir, trop finement pour qu’on puisse en apercevoir les yeux. Entre nous, seulement le fil tendu. Je le maîtrise assez pour rejoindre l’inconnu sans difficultés mais pour le moment, la distance me rassure. "Bonsoir." je finis par répondre. "Tu m’as appelé." Fort de café. "Je ne sais pas qui tu es." Arlequin ne répond pas et se lève. Il pose son premier pas sur le fil. "Attends !" Mais Arlequin ne m’écoute pas et s’élance. Un pied, puis l’autre, une roue, un salto et le voici pendu par les genoux au milieu du fil. D’accord, il sait ce qu’il fait. Je baisse les yeux vers la piste mais personne ne lève la tête vers nous. "Si je t’ai appelé, c’est sans le vouloir en tout cas." "Tu as dit un Absolu." lance Arlequin comme une évidence – j’entends le sourire dans sa voix. Je ne comprends pas. "Je ferais tout pour sauver le cirque. C’était un Absolu." sourit-il. "Tu le pensais ?" "Bien sûr." je rétorque, avec l’aplomb d’une adolescente prête à claquer sa porte. Le visage qui n’en est pas un se tourne vers moi. Il se redresse et, à quatre pattes, remonte le fil jusqu’à moi. Bientôt je suis acculée contre la poutre mais il ne s’en offusque pas et s’installe en tailleur sur la plateforme trop petite, son "visage" à quelques centimètres du mien. "Connais-tu le concept de pacte ?" "C’est un genre de contrat." "Exactement." dit-il en trainant les syllabes mélodieusement. "Je connais le concept. Mais le rédacteur en est souvent peu recommandable." "J’ai mauvaise réputation." sourit-il. "Mais je suis honnête. Pas ma faute si mes clients ne retiennent que ce qu’ils veulent." "Qu’est-ce que tu proposes ?" "Un classique. Je rends la vie au cirque sacrifié." Mon cœur s’emballe. Comme si je pouvais toucher du doigt la résurrection des lieux. "En échange de ton âme." finit-il, évidemment. Mon espoir retombe, laisse place à une peur sourde que je ne sais pas exactement définir. Je ne suis même pas au clair de ce que représente mon âme, pour moi ou pour l’univers, et voilà qu’elle entre dans la balance d’un marché. Presque poli, pour me laisser réfléchir, Arlequin recule et reprend place au centre du fil dans une position assise qui confirme qu’il n’y a rien de naturel dans son anatomie. Je détourne le regard pour me concentrer mais en dessous les âmes errantes sans but que j’y vois nourrissent déjà ma culpabilité. Mon âme contre toutes ces vies, toutes ces passions. Ce n’est pas cher payé, si ? Je voudrais me sacrifier sans y penser. Fermer les yeux et signer. Je voudrais que ce soit une évidence. "Eux aussi, ils ont peur tu sais ? Peur de demain. Peur de la suite." siffle Arlequin. Tais-toi. Pourquoi moi hein ? Je lui tourne le dos et pose mon front contre le pilier acrobatique. "C’est toi qui fais des promesses en l’air alors ?" Je n’y arrive pas. Je reprends l’échelle et commence à descendre, un nœud douloureux qui se forme dans ma gorge et m’étouffe. "Je ne rêve pas pourtant ? Tu as bien dit que tu ferais n’importe quoi pour sauver le cirque ?" Lâche-moi. Je ne veux plus t’entendre. "Tu l’as dit ça à ton bon vieux Goran ? Ou alors tu mentais ? Est-ce que tu lui mentais ? Lui qui t’a tout appris ?" Sa voix devient pressante. Mes oreilles bourdonnent quand je touche le sol. Je vois trouble. Probablement des larmes. Une gamine effrayée, c’est tout ce que je suis. "L’égoïsme est un vilain défaut ! Imagine tous ceux qui vont se retrouver à la rue." "TAIS-TOI !" J’ai hurlé. Je ne l’ai pas vu venir mais j’ai hurlé. "Tais-toi. C’est bon." je lâche finalement. "Mon âme pour le cirque." Noir. Silence. Projecteurs. Tout a disparu autour de nous. C’est seulement Lui et moi sur la piste. "C’est bon j’ai dit. Je signe." Un parchemin se déroule de sa main jusqu’à mes pieds. Je me sens au bord du précipice. Mon ventre se tord comme si quelqu’un touillait dans mes boyaux. Tout mon corps rejette ce qui pourrait être sur le point de se passer. Comme s’il savait, comme s’il sentait le sacrifice prochain. Un instinct de survie terrible qui m’attrape à la gorge en tentant de me garder la tête hors de l’eau coûte que coûte. Mais j’ai décidé. Et je suis encore plus têtue que je ne suis suicidaire. Je pensais avoir fait le plus. Vu que mes mots étaient sortis, le choix était fait. Pourtant rien n’est fait réellement. La pression avait permis les mots mais maintenant, je dois encore coucher mon nom sur le papier. Et alors seulement ce sera définitif. Si j’aime à croire que tout ça c’est de la générosité de ma part, mon syndrome de sauveuse ne me laissera pas tricoter ce tissu de mensonge. Je sais que j’en veux les lauriers. Je veux que ce soient mes petits bras qui sauvent ce lieu tellement plus vieux et plus grand que moi. C’est l’orgueil qui me pousse, qui gronde et rugit dans ma tête. Je le sais. Je l’accepte. Et maintenant seulement, je peux m’accroupir pour signer. Mais une grande main se pose dans mon dos. "Non. Si quelqu’un doit le faire. C’est moi." gronde Goran. "J’ai déjà signé." je souris. Quand je le vois, avec son visage soucieux, ça me semble évident que j’ai fait le bon choix. "Moi aussi je signe." gronde-t-il et à côté de mon nom, il vient apposer le sien. "Et moi." "Moi aussi." De toutes parts de la piste, ma famille entre en scène. Des clowns à moitié maquillés, des funambules et des équilibristes, des contorsionnistes et des cracheurs de feu… leurs noms s’apposent petit à petit à côté du mien. Le masque s’en déforme d’avidité. "Je me suis toujours dit que le travail du cirque était un travail des damnés." dit Goran à mon oreille avec le sourire de celui qui a dit une plaisanterie dont il est fier. Moi, j’ai envie de pleurer mais je me retiens. Je n’ai pas réussi à me sacrifier pour les miens mais la solidarité dont tous font preuve sans broncher, elle soigne des plaies dont je ne pensais même pas porter les cicatrices. Ricardo, le magicien, est le dernier à entrer en piste. Il a l’air hésitant, il traîne un peu les pieds mais lui aussi, signe, avec une grimace de peur qui fait tressauter sa moustache. "On a tous signé." j'annonce. Le parchemin s’enroule dans la main de son propriétaire et aussitôt, notre barnum se rallume de milles lampions et la musique reprend, plus vive et plus claire que jamais. C’est fait. On a réussi. Le cirque est sauvé. On ne sait pas tout à fait comment mais on le sait. On le sent tous et toutes. Notre étrange invité, lui, jubile au point qu’il en devient spasmodique. Il danse. Et je trouve de mauvais goût de nous obliger à en être les spectateurs. Comme si le cirque ne s’était rallumé que pour son petit spectacle personnel. "Il n’arrive pas à repartir." remarque Goran en fronçant un sourcil broussailleux. Ce que je prenais pour une danse n’en était pas une. Notre Arlequin s’agitait parce qu’il essayait désespérément de reprendre le parchemin enroulé sans y parvenir. Le contrat reste parfaitement immobile dans les airs, aussi fixe qu’Excalibur dans son rocher. De rage, le masque se met à écumer et l’effort secoue en tous sens le bicoque et ses grelots. C’est là que j’aperçois, assis en bord de piste, les jambes allongées au sol, un Pierrot Lunaire. Il ne fait pas partie de notre troupe lui non plus mais il semble à son aise. Il sourit paisiblement en regardant Arlequin s’éreinter à la tâche. "Tu t’es oublié mon ami." Pierrot se lève, souplement. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit si grand mais il nous domine tous d’une bonne tête voire deux, même Goran. Il se lève et s’approche de celui qui se démène comme un diable. "N-Non.. ils ont signé ! Ils sont à moi." "Un seul à la fois mon ami. Tu le sais. C’est écrit là en tout petit, mais tu le sais." Quand Pierrot touche le contrat, celui-ci prend feu dans une vive flamme blanche et disparaît, faisant rouler en arrière celui qui s’y accrochait désespérément. Je lève aussitôt les yeux vers le chapiteau… mais les lumières tiennent. Un cri sauvage et animal, rauque et multiple comme celui d’une hydre, échappe à celui qui n’a plus rien d’humain. Et à son tour, il disparaît. Pierrot sourit et se tourne vers nous, son visage blanc et doux légèrement penché. "Rares sont ceux qui se sacrifient à plusieurs quand une seule âme aurait suffi. Il ne l’oubliera pas de sitôt mais vous avez eu de la chance." "Le contrat. Il a été brûlé." signale Goran, une crainte sourde dans la voix. "Il a déjà rempli sa part du marché. Il ne peut pas revenir dessus, même si le contrat n’existe plus." "Donner c’est donner, reprendre c’est voler." lance une petite voix, celle du plus jeune fils de Goran, qui est venu le rejoindre sur la piste pour mieux voir les lumières. Je souris. Pierrot aussi. *** Je suis au bord du vide. Mais c’est le vide que je connais le mieux au monde. Du bord de mon tremplin, je sais que si je saute, on me rattrapera toujours. J’ai un peu la nausée. C’est le trac. L’excitation de la reprise. Et probablement qu’une petite part de moi craint que la main qui me rattrape ne soit pas celle que j’attends, qu’elle soit gantée de blanc et qu’au bout du bras, ce soit un masque sans visage qui vienne réclamer sa dette. Mais pour le moment, c’est mon frère de trapèze. Et le vide est mon terrain de jeu.

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