Cela se passait au temps de mon grand-père ou peut-être du vôtre.
C’était un soir de pleine lune au cœur de la plaine bretonne. Le ciel étoilé splendide et Yann, mon grand-père, marchait dans la lande déserte à cette heure tardive en admirant les constellations.
Soudain, un cri lugubre retentit dans la campagne. Yann, qui n’avait que seize ans à l’époque, se demanda d’où il provenait. Il voudrait aider la personne qui semblait être en détresse. Mais il ne voyait personne autour de lui.
Des bruits de grincements se firent entendre par delà la colline, qui se trouvait devant l’adolescent. Quelques minutes plus tard, deux étranges silhouettes apparurent aux yeux de l’adolescent qui n’était autre que mon grand-père.
Elles avançaient d’un pas lent et ressemblaient à des automates, dans leur attitude. A mesure qu’elles s’approchaient de mon grand-père, Yann étaient intriguées par elles:
__ Seriez- vous perdues , Mesdames ?
__ …
Aucune réponse, mais un regard inexpressif de ce couple qui semblait ne pas voir Yann, qui commença à s’inquiéter. Il reconnut en effet, en ces gens, des personnes qui figuraient sur des tableaux accrochés aux murs dans le salon de la maison familiale. Il les entendit murmurer des phrases presque indicibles.
«Attention à vous!!! N’oubliez pas vos familles dans la mort!!! Ne laissez pas vos proches à l’abandon!!!»
Le jeune garçon entendit bien ces paroles, mais, comme elles furent prononcées de façon à peine audible, il n’en comprit pas le sens.
Alors, il continua son chemin dans les ténèbres de la nuit qui devenait de plus opaque. En fait, une brume épaisse se mit à couvrir les alentours. Des nuages se mirent à cacher les étoiles. Ses pas le menèrent sur un sentier de terre qui traversait la plaine.
Des cris lugubres retentirent à nouveau. Je n’y étais pas évidemment, mais mon grand-père m’a raconté qu’il était impossible de savoir d’où ils provenaient.
Alors, il a continué sa route sur ce chemin de terre. Les cris continuèrent de résonner. Peu à peu, des grincements se firent entendre dans le lointain. On aurait dit des roues qui grinçaient dans le lointain.
Au fur et à mesure que Yann progressait dans la campagne, les bruits et les cris retentissent de plus en plus fort.
Soudain, un autre groupe de personnes se firent entendre, au cœur de la brume opaque. Un peu avant que Yann ne les croise, il a cru entendre des phrases énigmatiques:
__ Attention à vous!!! N’oubliez pas vos familles dans la mort!!! Ne laissez pas vos proches à l’abandon!!!
Ces deux personnes qui s’approchaient de lui, il les a reconnues tout de suite: leurs portraits apparaissaient en bonne place dans un album photo de la famille. Si ses souvenirs étaient exacts, c’étaient son propre grand-père et sa propre grand-mère. Comment était ce possible? Tous deux étaient morts depuis deux ans dans un accident de voiture assez violent.
Alors, Yann fut prit d’une crise de terreur. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Des sueurs froides commencèrent à ruisseler dans son dos.
N’ayant pas le choix , il continua son chemin et arriva bientôt au sommet d’une colline. Soudain, la brume et les nuages se dégagèrent et la lune et les étoiles réapparurent à nouveau aux yeux de l’adolescent.
Yann put à nouveau apercevoir le décor qui l’entourait, c’est-à-dire les alentours de la colline et la baie des trépassés un peu plus loin.
Ce qu’il voit le terrifia au plus haut point. Il vit - vous ne devinerez jamais quoi? - des files impressionnantes de gens qui semblaient venir du rivage. Ils semblaient tous venir de la baie.
Soudain mon grand-père s’est souvenu que ce jour était le 31 octobre, la veille de la fête des morts. Autrement dit, cela correspondait à cette rupture temporelle des celtes que l’on appelle Somain. Il s’est souvenu que, selon les dires des anciens, les êtres qui ont quitté le monde des vivants auraient l’habitude exceptionnelle face aux lois de l’univers, de revenir dans le monde des vivants pour trois jours.
À ce moment précis, il était terrorisé par ces centaines de personnes sorties en files indiennes de la baie des trépassés, pour se disperser sur les sentiers allant dans toutes les directions sans un mot et avec une extrême lenteur. Il resta debout sans oser bouger pendant de longues minutes. Ses yeux fixèrent tour à tour les «anaon» comme on dit en Bretagne, et la baie des trépassés, en contre-bas.
Pour rentrer chez lui. Il devait obligatoirement longer les rives de l’océan. Alors, comme un automate et tétanisé par l’ambiance sépulcrale qui régnait sur la campagne et la mer, il descendit à petits pas le sentier qui le menait au bord de l’eau.
En avançant très lentement, il a dû croiser, en tremblant de peur, des groupes de fantômes de plus en plus nombreux. Oh, il n’en menait pas large, vous pouvez m’en croire. Il avait des sueurs froides de plus en fortes. La terreur lui donna même envie de vomir. Plus d’une fois, il a dû s’isoler sur le bord du sentier pour se vider.
À chaque fois qu’il reprenait sa route, il croisait des groupes de plus importants et de plus en plus denses de anaons. Tous murmuraient la même phrase comme une complainte à la fois individuelle et collective:
__ Attention à vous!!! N’oubliez pas vos familles dans la mort!!! Ne laissez pas vos proches à l’abandon!!!
Soudain, alors qu’il était arrivé au bord de la baie, une masse compacte de défunts l’entoura. Il fut bloquer dans son avancée. Imaginez vous entouré de fantômes, coincé dans un coin désert de la campagne littorale bretonne!! Je n’aurai pas aimé cela et vous non plus…
Yann pensait qu’il avait atteint le sommet de la peur, il s’était trompé. Il se sentit littéralement poussé vers la baie, il n’y avait rien à faire, il ne pouvait lutter contre la force collective des «anaons», il fut bientôt poussé dans l’eau noire de la baie. Un drôle de bruit se fit entendre, comme des clapotis. Quand il revint à la surface de l’eau, il aperçut une ombre plus que sinistre, du genre qu’on ne voudrait jamais rencontrer dans sa vie. Ce qu’il vit arriver vers lui, sur l’eau, dans la nuit claire était terrifiante. Et Yann manqua de s’évanouir et de retomber dans les profondeurs de la baie.
Ce qui s’approchait de lui était une silhouette étrange sur une barque à rame. Au fur et à mesure qu’elle s’approchait de lui, éclairé par la pleine lune, l’adolescent comprit de quoi il s’agissait. Et vous, avez-vous deviné?
Yann a vite fait de distinguer un squelette vêtu de vêtements du XXe siècle mais avec un chapeau des costumes traditionnels bretons. Il maniait la godille avec aisance et avait posé à ses côtés, une faux rouillée.*
Toujours en silence, quand l’être voit le jeune vivant, il lui fait signe de grimper dans la barque avec un geste impérieux.
Ce que fit à contre cœur Yann. Il tremblait des pieds à la tête, à cause de ses vêtements trempés, du froid de la nuit et de la peur ressentie.
Son cœur battait à tout rompre, preuve qu’il était vivant et non un vivant devenu fantôme, ce qu’il avait cru devenir au moment de son plongeon dans l’eau glacée. Il vivait, certes. Mais pour combien de temps?
Il repensa à toute sa vie passée, du moins ce dont il se souvenait. Il vit sa vie défilée devant ses yeux. Il eut une pensée pour ses parents, ses frères et sœurs et… sa petite copine: une jolie brune aux yeux en amande. Il pensait que si leur histoire devait durer, elle devrait peut-être se finir par un mariage…
Mais, aux vues de la situation, les recroiserait il un jour? Il commença à en douter d’autant que la barque se mit à s’écarter du rivage. Où allait il être emmené? Oh, je vous assure qu’il n’en menait pas large…
Une brume de mer se mit soudain à couvrir un peu la surface de l’eau dont le niveau semblait par moment baisser.
Yann, observait ce qu’il voyait autour de lui et ce n’était pas rassurant: des navires délabrés qui avaient du s’échouer en leur époque au fond de la baie, voire des sommets de villes, splendides à l’époque, devenues ruines inondées. Il était pétrifié et ne disait pas un mot, vous pouvez me croire.
L’être qui était en face de lui ne parlait toujours pas. À y regarder de plus près, c’était bien un squelette animé qui ramait lentement mais énergiquement. L’adolescent essaya de se ressaisir et observa courageusement et avec minutie le personnage qui lui faisait face. Il avait certes tout de même des habits du XXIe siècle, mais quelque chose attira soudain l’attention du jeune homme: un splendide pendentif peut-être en or, qui devait remonter des générations en arrière, pendait au cou du mort. Il le reconnut aussitôt. C’était celui que portait un jeune de son village mort le 31 décembre dernier dans un stupide accident de moto.
Une légende populaire entendue un soir de veillée contée lui revint en mémoire. On disait que le passeur des morts, l’Ankou breton était le dernier mort de l’année. Cette pensée le fit trembler de la tête au pied. Car on disait aussi que ceux qui croisent le chemin de l'Ankou ne reviennent jamais.
__ Stéphane, essaya de murmurer Yann…
__ …!!!
Aucune réponse. Mais un geste du mort le surprit. D’une main, il montra d’abord la terre ferme puis la baie des trépassés avec ses ruines et ses épaves, d’où jaillissaient tous ces morts.
Soudain, d’un puissant cou de poignet, la barque se mit à s’enfoncer dans la mer. Paniqué, Yann voulut sauter, en vain. On aurait dit, qu’il était «attaché» à la barque qui coulait. L’eau lui arriva vite à la taille puis au niveau du cou. Bientôt, il se retrouva sous l’eau. Comme par magie, il pouvait respirer normalement à moins qu’il ne soit mort lui aussi et qu’il n’ait plus besoin d’oxygène. La barque continuait d’avancer sous l’eau et emmenait son captif dans les profondeurs de la baie des trépassés. Yann, stupéfait, voyait des villages en ruines, des épaves au fond de l’eau. Des gens en costume de toute époque, circulent entre les vieilles maisons, et les débris de navires. Cet univers de mort impressionna, vous le deviner, mon grand-père. Il ne savait plus s’il était vivant ou mort.
Parmi les anaons qui circulaient au fond de l’eau, il reconnut sans peine, des ancêtres de son village et même de sa famille dont les portraits figuraient .sur des murs de sa maison familiale ou dans des albums photos. Il pouvait vraiment voir, comme je vous vois, des personnes mortes peut-être des centaines d’années auparavant. Certains portaient des habits antiques ou médiévaux, d’autres semblaient avoir vécu à la Renaissance ou pendant la Révolution, avec leur bonnet phrygien.
Enfin, la barque s’arrêta devant les ruines d’un château. L’Ankou, car on pouvait le nommer ainsi, même si Stéphane était son prénom parmi les vivants, força Yann à le suivre à l’intérieur.
Ils déambulèrent dans cette bâtisse sans âge. Ils grimpèrent des escaliers à vis. Ils parcourent de longs corridors sans fin, et des pièces ornées de décorations détruites par les coquillages marins.
Ils croisèrent toutes sortes de gens en costumes divers portant ou non des objets.
Au bout d’ un moment qui semblait durer des heures interminables, l’Ankou et mon grand-père arrivèrent enfin dans une vaste salle avec une grande cheminée. Il y avait plein de monde dans cette pièce. Pas une personne ne parlait. Le seigneur du château fit un geste et tout le monde fixa l'Ankou et Yann, s’avança dans la vaste salle aux murs à moitié effondrés. Les morts fixaient Yann du regard sans cligner des yeux.
Soudain, un objet tomba dans le foyer de la cheminée. On dirait une ancre de navire. Par instinct de survie, l’adolescent s’en approcha. Il réussit à échapper à l’emprise de l’Ankou en faisant preuve d’une volonté surhumaine. Il nagea dans la cheminée et se mit à suivre la chaîne d’ancre.
Il remonta ainsi un conduit extrêmement long. Quand il se retrouva à nouveau dans la baie des trépassés, il nagea énergiquement jusqu’à la surface et vit la coque du bateau à qui appartenait cette ancre, au milieu des algues et des rochers, il se faufila vers la surface. Le soleil commença à émerger à l’horizon quand il arriva enfin sur les rives des trépassés. Épuisé, il s’endormit sur la plage de sable fin.
Les heures passèrent et il finit enfin par se réveiller. Le soleil était à présent au zénith. Il s’est assis sur la grève et observa le décor qui l’entourait. Le soleil brillait dans le ciel sans nuages. Il n’y avait plus personnes sur les berges, ni vivants, ni morts.
Il se décida enfin à se relever. Après avoir marcher jusqu’au sentier côtier, il croisa un vieil homme bien vivant, habillé en pêcheur et fumant la pipe en regardant le large, qui lui adressa la parole:
__ Bonjour jeune homme!!! Vous n’avez pas l’air bien…
__ En effet, si vous saviez…
__ Vous les avez vus, n’est-ce pas? C’est impressionnant, pas vrai ?
__ Qui donc, demanda Yann n’osant pour l’heure décrire son expérience nocturne ?
__ Des hommes, des femmes, des enfants ayant vécu durant les siècles passés, qui défilent parfois en cohortes dans les terres…
__ Comment savez vous cela ?
__ Ma foi, je les ai vus moi aussi un jour de Toussaint circuler à travers la lande...
__ Quand les avez-vous rencontrés ?
__ Hier, avoua Yann.
__ Sachez que vous allez avoir un choc. Si vous aviez dit un seul mot sous l’eau, toutes ces âmes en perdition auraient été libérées.
__ Réellement ?
__ C’est certain !! À présent, vous allez reprendre le chemin que vous avez fait en venant ici. Il le faut !
__ Pourquoi ?
__ Vous verrez !! II vous faut conjurer le sort et éviter une catastrophe dans votre vie…
__ De quel ordre ?
__ Je ne veux pas vous faire peur, mais vous devez revenir dans votre époque de vivant !!!
__ Que voulez-vous dire ?
__ Je suis un homme qui vit en 2070. Et vous ?
__ Moi en 2022, répondit Yann éberlué...
__ Alors, pour rentrer chez vous, il ne vous reste que ce conseil que je vous donne: suivre le chemin temporel inverse pour rentrer chez vous.
L’adolescent, après avoir remercié ce curieux inconnu, reprit le chemin de son village en faisant le détour qu’il lui avait été conseillé. Au bout de quelques heures de marche, il arriva enfin chez lui. Il retrouva son père et sa mère effondrée par sa longue absence. Elle était morte d’inquiétude.
Il retrouva aussi son amie qui deviendra plus tard son épouse et ma grand-mère.
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