Chapitre 1

Toujours là

2491 mots · ⏱ 10 min

Le deuxième jour de classe, mon remplaçant ne m’avait toujours pas écrit. Je ne sais pas pourquoi j’attendais son message. Peut-être parce que j’espérais encore qu’il y aurait une continuité. Un lien. Quelque chose qui dirait : Tu es absente, mais tu existes encore ici. Il n’y eut rien. Pas de message. Pas de question. Pas même un : Comment ça se passe pour toi ? Rien. Le néant. J’ai posé mon téléphone sur la table. Puis je l’ai repris quelques minutes plus tard. Toujours rien. C’était idiot d’attendre. Il avait une classe à faire fonctionner. Des élèves à accueillir. Des cahiers à remplir. Des parents à rencontrer. Je lui trouvais des excuses… La directrice aussi. Aucune réponse à mes messages de rentrée. J’étais devenue celle qui n’était plus là. C’était probablement aussi simple que cela. Pourtant, quelque chose en moi s’est fissuré. Parce que je comprenais que l’on pouvait me remplacée beaucoup plus vite que je ne l’imaginait. Un pion. On le déplace. On le retire. On en met un autre à sa place. Et la partie continue. À l’école, il n'y avait eu que Charlotte. Elle m' avait écrit, avait demandé de mes nouvelles. Parfois, elle avait insisté. Pas beaucoup. Pas trop. Juste assez pour que je sache que quelqu’un pensait à moi. Juste ça. Les autres ? Rien. Pas d’appel, pas de message. Leurs vies étaient sûrement bien remplies, et ma situation n’y trouvait pas sa place. Je consultais parfois mon téléphone avec cette petite lueur absurde d’espoir que je détestais déjà. Une notification. Un prénom. Une phrase. N’importe quoi. Mais l’écran restait désespérément silencieux. Je me suis demandé combien de temps il fallait pour disparaître. Un jour ? Une semaine ? Quelques mois ? Ou simplement le temps qu’une autre personne s’installe dans ma classe... Et puis il y avait les parents. Eux avaient écrit dès le premier jour de la rentrée. Pas pour demander si les devoirs étaient prêts. Pas pour parler d’une sortie. Pas pour savoir si leur enfant avait bien rangé son cartable. Ils voulaient savoir comment j’allais. Ils étaient inquiets. Ils avaient entendu que je n’étais pas là. Et ils avaient pensé à moi. Des parents. Des personnes qui n’étaient pas mes collègues. Et pourtant, eux avaient remarqué mon absence. Ils avaient senti qu’il manquait quelqu’un. Il y avait aussi les élèves. Je ne les voyais plus tous les jours. Et pourtant, parfois, au détour d’une rue, dans un magasin, sur la place du village, je retrouvais l’un d’eux. Enfin, « retrouver » n’était pas tout à fait le mot. Parce que c'étaient eux me retrouvaient avant même que je les remarque. Je pouvais marcher tranquillement, penser à autre chose, regarder une vitrine, et soudain, une petite silhouette apparaissait devant moi. - Maîtresse ! Je n’avais même pas le temps de comprendre qui c’était qu’il était déjà là. Il se plantait devant moi, tout sourire, comme si nous nous étions quittés la veille. Et, pour mon plus grand plaisir, je ne pouvais pas lui échapper. À six ou sept ans, on ne connaît pas encore très bien la distance sociale. Alors il m’attrapait par la taille, se serrait contre moi et levait vers moi ses grands yeux. Et puis il y avait ces mots simples, ces mots doux que les adultes semblent parfois avoir oubliés. - Tu me manques. - Je suis content de te voir. - Tu vas revenir quand ? - Tu es belle, maîtresse. Des petites phrases. Rien de spectaculaire. Mais qui allaient droit là où elles devaient entrer. Dans le cœur. C’était peut-être l’une des raisons pour lesquelles j’avais toujours préféré travailler avec les enfants plutôt qu’avec les adultes. Les enfants ne savent pas faire semblant de ne pas voir. Ils ne calculent pas toujours ce qu’ils peuvent dire. Ils ne se demandent pas si une émotion est trop embarrassante. Quand ils sont heureux de vous voir, ils accourent. Quand vous leur manquez, ils le disent. Et quand ils vous aiment, parfois, ils vous attrapent simplement par la taille. Et vous voilà coincée. Mais heureuse de l’être. Je ne les voyais plus tous les jours. Pourtant, je n’avais pas disparu de leur monde. Il suffisait de ces rencontres pour me rappeler que j’avais laissé une trace. Je me demandais alors comment il était possible que des enfants de six ou sept ans sachent si bien faire ce que certains adultes avaient oublié : remarquer quelqu’un. S’arrêter. S’approcher. Échanger quelques mots doux. Donner de leurs nouvelles et si besoin, prendre des miennes. Parler un peu d'eux, me laisser parler de moi… Et surtout, me montrer qu’il est heureux de me voir. Le simple plaisir de se retrouver. Alors j’ai commencé à comprendre que ce qui me faisait souffrir n’était peut-être pas seulement la maladie. Le cancer avait déjà pris beaucoup. Mon insouciance. Une partie de mon énergie. Il avait introduit dans ma vie des mots que je n’aurais jamais voulu connaître. Métastases. Traitement. Surveillance. Fatigue. Récidive. Mais il y avait autre chose. Quelque chose de beaucoup plus silencieux. Le sentiment d’être devenue invisible. Comme si, dès lors que je ne pouvais plus travailler, je n'existais plus vraiment auprès des collègues. Comme si la maladie avait tracé autour de moi une frontière. De l’autre côté, il y avait ceux qui poursuivaient leur quotidien sans vraiment en sortir… L’école. Les collègues. Les réunions. Les projets. Les habitudes. Tout cela occupait l'espace et laissait peu de place pour s’aventurer ailleurs. De mon côté, il y avait les rendez-vous médicaux, les traitements, l’attente des résultats. Et cette question que tout le monde semblait vouloir poser sans toujours attendre la véritable réponse : - Ça va ? La question revenait souvent. Je savais bien qu’elle venait rarement d’une mauvaise intention. C’était même souvent une manière simple de prendre de mes nouvelles, de me montrer qu’on pensait à moi. Mais parfois, elle passait à côté. Parce que je ne savais jamais vraiment quoi dire. Alors je me contentais de : - Je vais. C’était plus facile. Répondre non demandait des explications. Et expliquer mettait parfois les autres mal à l’aise. Je le sentais dans les silences, dans les regards qui se détournaient légèrement, dans cette gêne qui s’installait dès que la réponse dépassait le simple « ça va ». Car comment répondre vraiment ? Comment dire que je suis malade ? Que, parfois, j’ai peur? Que certains jours je suis en colère ? Que la fatigue peut être là même lorsqu'elle ne se voit pas ? Que les traitements font désormais partie de mon quotidien ? Et puis, heureusement, il y avait aussi ceux qui avaient trouvé d’autres mots. - Tu n’es pas trop fatiguée aujourd’hui ? - Comment tu supportes tes traitements ? - Tu arrives à sortir un peu ? -Tu as prévu quelque chose ce week-end ? Des questions simples, elles aussi. Et pourtant, elles changeaient tout. Elles ne me demandaient pas de résumer ma vie en deux mots ni de choisir entre « oui » et « non ». Elles ouvraient une porte. Je pouvais parler de mes journées, de mes petites sorties, de mes projets, de ce que j’avais réussi à faire malgré la fatigue. Et parfois, certains s’étonnaient sincèrement : - Mais tu fais tout ça ? Oui. Je faisais tout ça. Pas toujours. Pas comme avant. À mon rythme. Avec des jours meilleurs que d’autres. Mais je continuais à sortir, à voir des gens, à écrire, à imaginer la suite, à rire, à avoir encore des envies. J’avais une maladie. Je n’étais pas devenue la maladie. Et j’aimais particulièrement ceux qui ne me demandaient pas seulement comment j’allais, mais qui semblaient heureux de me retrouver. Ceux dont les questions contenaient déjà un peu de ce plaisir. - Alors, raconte-moi. Qu’est-ce que tu deviens ? C’était peut-être cela que j’attendais finalement. Pas qu’on fasse semblant que tout allait bien. Pas qu’on oublie le cancer. Simplement qu’on se souvienne qu’au milieu de la maladie, il y avait encore une vie. Ma vie. Et qu’elle méritait, elle aussi, qu’on s’y intéresse. Sur mes papiers, pourtant, mon handicap existe. Parce que oui, le cancer métastatique fait partie de ces maladies incurables, invalidante et reconnues comme handicapante. Des cases avaient été cochées. Des droits avaient été ouverts. Des aménagements pouvaient être envisagés. Mais aucun formulaire ne demandait : Quelqu’un a-t-il pensé à elle aujourd’hui ? Aucune case ne permettait d’écrire : Elle fait encore partie de l’équipe. Car il existe parfois, autour du cancer, une forme de silence qui tient autant à la maladie elle-même qu’à ce qu'elle continue de représenter. Le cancer reste associé à la peur, à l’urgence, à la possibilité de mourir. Cette réalité demeure. Le cancer tue encore. Beaucoup. Trop. Mais les traitements, eux aussi, ont changé. Certaines personnes vivent désormais avec un cancer pendant des années, parfois avec des traitements au long cours. La maladie s’inscrit dans leur quotidien sans pour autant les empêcher de continuer à travailler, à aimer, à créer, à transmettre, à vivre. Cette réalité-là est peut-être encore moins connue. Alors, lorsque la maladie revient, lorsque les traitements se prolongent, lorsque le mot métastatique apparaît, il peut arriver que le regard des autres change avant même que la personne, elle, ait changé. Comme si son avenir s’était soudain raccourci dans l’esprit de ceux qui la regardent. Comme si elle était déjà un peu absente. Ces idées ne sont pas toujours exprimées. Elles peuvent simplement se glisser dans les silences, dans les distances que l’on prend, dans les conversations que l’on n’a plus, dans les projets auxquels on ne pense plus à vous associer. Et aucune commission ne peut mesurer ce que cela fait d’être là, tout en ayant parfois le sentiment de ne plus être réellement attendue. On pouvait reconnaître mon handicap. On pouvait reconnaître mes droits. Mais qui remarquait mon absence ? Et surtout, qui se demandait si, derrière cette absence, il y avait encore une personne qui attendait simplement qu’on lui garde une place? Je pensais souvent à cette chaise dans la salle des maîtres. La mienne. Celle que j’avais occupée pendant des années. Je l’imaginais désormais avec quelqu’un d’autre. Un autre manteau accroché derrière. Une autre tasse posée sur la table. Une autre voix dans les conversations. Et soudain, je me suis demandé : Est-ce que c’est cela, être remplacée ? Pas seulement quelqu’un qui prend votre place. Mais une présence nouvelle qui s'installe sans même avoir besoin de vous l’enlever. Malgré tout, quelques liens précieux demeuraient. Mon mari et mes enfants, présents, solidaires, comme une tribu. Un message de Charlotte. Des partenaires avec qui quelque chose continuait à se construire. Des amies, de celles que l’on voit peu mais qui rendent le moment très agréable. Un parent prenant de mes nouvelles. Un enfant voulant savoir quand je reviendrais. Des traces minuscules. La preuve que je n’avais pas complètement disparu. Alors j’ai cessé de m'attarder sur les silences, les regards baissés, ceux qui ne venaient plus vers moi. J’ai commencé à voir davantage les gestes qui demeuraient. Les messages. Les nouvelles prises de loin. Les sollicitations. Les signes, même discrets, que j'avais encore une place. Ce n'était peut-être pas beaucoup. Mais c’était réel. Peut-être qu’une équipe ne se mesure finalement pas au nombre de personnes qui travaillent à vos côtés, mais à celles qui remarquent votre absence. Celles qui se demandent où vous êtes. Qui pensent à vous sans y être obligées. Qui écrivent simplement : Je pense bien à toi. Passe une bonne journée malgré tout . Et qui restent là pour entendre la réponse. Un jour, j’ai reçu un dessin. Je ne sais plus lequel des enfants l’avait fait. Une feuille pliée en deux. Des couleurs qui débordaient un peu partout. Et, au milieu, une phrase tracée d'une écriture encore hésitante : « Maîtresse, tu nous manques. » Je l’ai relue plusieurs fois. Puis je me suis mise à pleurer. Pas parce que j’étais triste. Pas seulement. Parce que quelqu’un avait remarqué mon absence. Quelqu’un avait vu le vide. Et compris qu’une place pouvait rester inoccupée sans que la personne, elle, ait disparu. J’ai regardé longtemps cette feuille. Puis j’ai souri. Je pouvais perdre ma chaise. Ma classe. Certaines habitudes. Même une part de l'enseignante que j'avais été. Je pouvais subir l'éloignement de certains collègues. Mais je n’avais pas disparu. J’étais toujours là. Avec mon cancer. Ma fatigue. Ma colère. Mon handicap. Avec tout ce que cette maladie avait changé. Et tout ce qu’elle n’avait pas réussi à prendre. Ma voix. Mon regard. Mon envie de transmettre. D’écrire. De laisser une trace. Alors j’ai compris ce qui avait réellement disparu. Et peut-être aussi pourquoi ce manque me faisait si mal. Ce n’était pas moi. C’était la place que j’avais occupée. Celle de la collègue toujours disponible, sur qui l’on pouvait compter, celle qui faisait partie du décor au point qu'on ne se demandait même plus ce qu’elle ressentait. C'était cela que j' avais perdu. Et, pendant longtemps, j’avais cru qu’il fallait à tout prix le retrouver. Son absence était devenue un manque. J’avais attendu un message. Une attention. Un signe. Quelqu’un qui me rappelle que je comptais encore. Puis, peu à peu, j’ai compris que je ne pouvais pas revenir à ce que j'avais été. Je voulais désormais savoir où je souhaitais être. Dans ma vie. Dans mon travail. Auprès des autres. Et peut-être même auprès de moi-même. Dans le silence creusé par mon absence, quelque chose d’inattendu avait commencé à naître. Je n’avais pas seulement perdu une place. J’avais aussi perdu la nécessité de plaire à tout le monde pour me sentir légitime. L’illusion qu’appartenir à un groupe signifiait forcément y être reconnue, sans y être dénigrée et malmenée. Et cette habitude de mesurer ma valeur à la façon dont les autres me regardaient. Paradoxalement, c'était peut-être la perte la plus précieuse de toutes. J’ai replié le dessin et l’ai rangé avec soin. Puis j’ai pensé à cette chaise que je n’occupais plus. Je l’ai imaginée, vide, au fond de la salle. Elle ne me faisait plus peur. Elle ne me peinait plus. Au contraire. Pour la première fois, je la trouvais belle. Elle ne représentait plus ce que j’avais perdu, mais l’espace qui s’ouvrait devant moi. Je ne savais pas encore quelle place j’allais prendre. Mais je savais une chose : je ne voulais plus de celle qu'on me laissait par habitude. Je voulais pouvoir choisir la mienne. Un endroit où ma maladie ne serait pas toute mon identité. Où mon handicap serait une réalité de ma vie, pas sa frontière. Où je pourrais continuer à transmettre, à écrire, à regarder, à comprendre. Peut-être autrement. Mais à ma manière. J’ai pensé une dernière fois à la chaise vide. Et j’ai souri. J’avais enfin compris que certaines absences nous confrontent d’abord au manque avant de nous apprendre à regarder autrement ce qui demeure. Elles nous obligent parfois à inventer la suite. Rien n’est perdu. Tout se transforme. J'étais toujours là.

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