Ce soir-là, il fait doux. Je suis sur le balcon du petit appartement que je loue en centre-ville depuis quelques mois, et je tire sur ma cigarette en regardant la vie défiler en bas. Je ferme les yeux pour savourer la sensation de chaleur apaisante que me procure la fumée lorsqu'elle pénètre mes poumons. Les enfants sont couchés et je m'offre ce luxe après la tempête de la fin de journée.
Je suis seule avec eux une semaine sur deux. J'ai quitté leur père un matin de février, sans fracas. Nous dépérissions mais aucun de nous n'avait eu, jusque-là, l'énergie de regarder la fin en face. Elle a pourtant été libératrice, et je suis heureuse de pouvoir dire qu'aujourd'hui nous formons toujours une équipe soudée pour ceux qui sont la prunelle de nos yeux. Théo, 9 ans et Pauline, 7 ans.
Ce soir-là, sur le balcon, c'est la fin du tunnel et je peux enfin mettre mon corps et mon cerveau sur "pause". J'apprécie la légère brise sur mon visage, les bruits de la ville en bas. Soudain, l'écran de mon téléphone s'allume et l'appareil vibre sur la petite table devant moi. Ce son pressant me tire de ma rêverie et rompt le charme du calme retrouvé. Le nom de ma mère s'affiche en grand et l'appareil me somme de choisir entre répondre ou raccrocher.
Après quelques secondes, je décide de ne pas décider ; je laisse l'appel se perdre. Une minute plus tard, une nouvelle salve de vibrations m'indique qu'elle a laissé un message. "Adé, c'est maman. Rien de spécial, j'appelais pour avoir des nouvelles... Rappelle-moi... Quand tu auras le temps. A bientôt..." La voix est faible, hésitante, mais je décèle dans le ton qu'elle emploie un voile de reproche qui ne manque pas de m'agacer. C'est vrai, je n'ai pas pris le temps de la rappeler alors qu'elle me laisse des messages depuis plusieurs semaines. Mieux à faire, pas envie.
Mais à qui la faute, maman ?
Ces derniers temps, j'ai décidé de penser enfin un peu plus à moi, et cela passe par m'épargner son ton plaintif et ses silences au téléphone. Ces blancs tachés de reproches étouffés comme autant de tentatives de me faire culpabiliser. Ma psy m'a dit un jour que, dans le scénario de ma mère, je serai toujours le bourreau, quoi que je fasse. Je dois dire que c'est un costume bien trop lourd parfois, et qu'il m'arrive de choisir la fuite en avant plutôt que de l'endosser encore.
Tout ça car, il y a trois ans, j'ai choisi de couper les ponts avec son mari. Mon père. Pour ma survie, il fallait que je mette fin à ce cercle immuable, toxique et violent, qui m'imprégnait depuis mon enfance et me rongeait petit à petit. Evidemment, elle n'a pas compris, n'a pas voulu comprendre. Malgré mes explications, elle s'est auto-proclamée victime collatérale de cet "accès d'égoïsme" et n'a eu de cesse de prendre la défense de celui qu'elle a toujours choisi et choisira toujours, au détriment de quiconque, et surtout d'elle-même.
J'écrase ma cigarette et laisse mon téléphone où il est. Je remets à demain, un autre jour, plus tard. Je termine la soirée blottie sur mon canapé avec un bon livre et j'oublie cet appel manqué. Les jours suivants, le quotidien continue sa course effrénée. Le travail, l'école, les activités, la cuisine, les amis. Je vis et je respire à pleins poumons ; j'ai trouvé mon équilibre et je suis fière de la femme accomplie que je suis devenue. Fière, et solide, moi qui ai été si fragilisée par mes racines malades.
Le samedi, alors que je jongle entre le rangement des courses et les devoirs des enfants, c'est un autre nom qui s'affiche sur l'écran de mon portable. Mon sang se glace et je me fige. Je n'entends plus rien d'autre autour de moi que la sonnerie ridiculement incongrue qui envahit la cuisine. Mon père.
"Bah, tu réponds pas, maman ?", me lance ma fille en ouvrant de grands yeux interrogateurs. Sa question me sort de ma torpeur et je décroche in extremis. A l'autre bout du fil, j'entends cette voix que je reconnaîtrais entre mille. Le timbre métallique, le ton coupant. Cette fois, il est teinté de gêne, d'empressement. Je capte quelques mots : "AVC", "ambulance", "rien pu faire"...
"Bref, ta mère est morte, il fallait que je te le dise". Sa voix se fissure, je perçois un sanglot étouffé mais je n'écoute déjà plus. Ma vue se brouille, mon cœur s'emballe. Je raccroche sans même savoir si j'ai émis un seul son durant cet appel. Dans ma tête, une phrase tourne en boucle. "Ma mère est morte". Je suis orpheline. Cette réalité me frappe au visage comme un uppercut et me laisse hagarde.
En hâte, je propose aux enfants d'aller regarder la télévision. J'essaie de garder la face, mais ils ne sont pas dupes. Je contacte leur père, mon pilier depuis dix-huit ans ; il arrive séance tenante et m'aide à leur annoncer la nouvelle. Théo, qui a davantage de souvenirs que sa sœur, pleure sa grand-mère, ses câlins et ses gaufres au chocolat. Pauline réagit par mimétisme à l'émotion ambiante. Elle vient se percher sur mes genoux, plante son regard dans le mien et me dit : "mais alors, t'as plus de maman toi ? Comment tu vas faire ?". Du haut de ses sept ans, la mort d'une mère est de l'ordre de l'impensable ; elle ne peut envisager que poursuivre sa vie comme si de rien n'était soit possible.
Pourtant, j'ai perdu ma maman depuis des années. Celle qui a été mon île, mon refuge, mon tout, n'existe plus pour moi depuis longtemps. Depuis que j'ai compris que ma protection ne serait jamais une priorité. Qu'à ses yeux, tout est pardonnable, y compris les coups, les insultes, les rabaissements. Que tout vaut mieux pour elle que d'être sans mon père. Que tous les excès sont excusables, dès lors que chacun reprend son rôle dans la comédie familiale dès le lendemain. Que, quoi que mon père nous fasse vivre entre les murs de la maison, il ne faut rien laisser paraître en-dehors.
Lui, c'est moi qui ai décidé de le laisser sur le bord du chemin en me défaisant de la toile d'araignée qu'il tisse autour de tous ceux qui lui sont proches. Cela s'est fait dans la douleur, mais j'en suis ressortie grandie et plus forte. Mais aujourd'hui, ma mère est morte et, avec elle, toute possibilité d'enfin se comprendre, tout espoir de se retrouver.
Le "plus tard" s'est mué en "trop tard". La culpabilité, la colère et les regrets m'assaillent et je m'agrippe à ceux qui m'entourent pour ne pas sombrer. Mes enfants, dans leur spontanéité et leur innocence, sont mes bouées de sauvetage, mes bouffées d'oxygène. Un soir, alors que j'observe Pauline qui joue dans sa chambre, ma gorge se serre. Je me revois au même âge, accomplissant les mêmes gestes avec mes poupées et mes peluches, m'adressant à elles comme si elles allaient me répondre, vivant l'instant avec une intensité que seule l'enfance permet. Jusqu'à ce qu'il me faille grandir d'un coup et arrêter de jouer.
Les heures et les jours s'égrènent jusqu'à l'enterrement. Il faut alors affronter le fait de revoir mon père ; faire face à son air dédaigneux et faussement détaché lorsqu'il me voit. Sa jubilation de constater le caractère irréversible de la rupture des liens qu'il a causée. Les signes sont subtils, invisibles pour qui ne connaît pas par cœur son fonctionnement, mais je ne sais que trop bien lire en lui. J'en ai la nausée. Il faut aussi affronter cette sensation aigre d'être une étrangère au milieu des membres de sa propre famille. Cette émotion, ensuite, d'enterrer quelqu'un dont on a été viscéralement si proche, mais que l'on ne connaissait plus.
Personne ne m'a sollicitée pour dire quelques mots lors de la cérémonie. Une part de moi s'apprête à le déplorer mais je me sermonne. Qu'aurais-je bien pu dire ? Depuis l'annonce de son décès, cette question m'obsède. Que lui aurais-je dit, ce soir-là, si j'avais décroché mon téléphone ? Cette occasion manquée résonne en moi comme si elle avait pu tout changer. Comme s'il nous avait été permis, enfin, de nous retrouver. Pourtant, j'ai maintes fois évité ses appels. Maintes fois aussi, j'ai subi ces silences, ces banalités que nous échangions car nous ne savions plus nous parler.
Qu'aurais-je dit, donc ? Que voudrais-je lui dire, si je le pouvais ? Tout se bouscule dans mon esprit et l'angoisse me serre le cœur comme un étau. De loin, j'observe mon père, qui se tient droit à côté de son fils. Je devrais dire "mon frère" mais je crois que la première formulation est plus juste. Il a toujours agi et fait ses choix en digne héritier du modèle de pensée paternel.
Je jette une poignée de terre sur le cercueil en bois et emprunte le sentier qui mène à la sortie du cimetière. Une page se tourne définitivement aujourd'hui. Je suis orpheline. Je marche lentement, perdue dans mes pensées quand j'entends la voix de mon frère qui me hèle. "Adé, attends. Papa m'a demandé de te donner quelque chose". Hébétée, je le suis jusqu'à sa voiture, dont il sort un carton fermé par du scotch marron. Sur le dessus, je reconnais l'écriture de ma mère et mon prénom. "Il a retrouvé ça, il s'est dit qu'il fallait que tu le récupères, et il préférait que ce soit aujourd'hui". "Bien sûr...". "Aurevoir, Adé". Je m'éloigne sans répondre ni le regarder.
Une fois chez moi, je passe un long moment à toiser cette boîte de Pandore avant de me décider à l'ouvrir. J'y découvre des albums photos, des cartes postales et quelques bijoux. Au fond, je saisis une poupée et, en une fraction de seconde, plantée au milieu de ma cuisine, j'ai à nouveau six ans.
La veille, papa a frappé maman sous mes yeux. Ils se sont disputés, elle a voulu sortir de la pièce mais il l'en a empêchée et l'a rouée de coups en l'insultant. Je me suis dissimulée dans l'obscurité du couloir. J'aurais voulu hurler, lui crier d'arrêter, de laisser maman tranquille, qu'il allait lui faire mal, mais la peur avait noué mes cordes vocales et pétrifié mes membres. Quand j'ai réussi à bouger, j'ai vu mon frère qui les observait lui aussi. Avec son index, il m'a intimé de ne pas faire de bruit, a haussé les épaules, comme pour dire "c'est comme ça" et est retourné se coucher.
Cette nuit-là, maman est venue dormir avec moi. Le lendemain, dans la voiture pour aller à l'école, j'attendais qu'elle me dise qu'on ne rentrerait pas à la maison le soir. Qu'on partirait, rien que toutes les deux, loin de cette violence et de cette peur. "Adé, si quelqu'un te pose la question, je veux que tu dises que je me suis cognée dans l'escalier". "Mais maman, c'est un mensonge !". "Je sais, ma chérie, mais c'est comme ça...". Le soir, elle m'a offert une magnifique poupée. Celle que je lui réclamais depuis des semaines et qu'elle refusait de m'acheter. Quand elle me l'a donnée, elle avait un sourire triste. Le sourire de celle qui sait qu'elle vient de bafouer à jamais la confiance absolue que son enfant avait en elle. Je n'ai jamais joué avec cette poupée. 30 ans après, elle est là, devant moi, et ma colère est intacte. Ma peur, ma tristesse aussi. Comment peut-on abandonner ainsi sa fille ?
Je saisis la poupée et la jette dans le carton avant d'aller le déposer dans un coin de mon appartement. "Plus tard", me dis-je.
Quelques jours après l'enterrement, je reçois un appel d'une de mes tantes. Elle souhaite que l'on se voie, pense que l'on a des choses à se dire. Rendez-vous est pris et, le jour venu, je reconnais immédiatement le regard doux qui se pose sur moi. "Suzanne..." Le sourire triste qui orne le visage de ma tante me rappelle cruellement celui de ma mère. Elle me serre dans ses bras et cette étreinte fait céder la digue qui retenait mes larmes.
Cela fait des années que nous nous sommes vues. Suzanne est la sœur cadette de maman. Si elles se ressemblent beaucoup physiquement, leurs caractères sont opposés. Suzanne est aussi espiègle et extravertie que ma mère était discrète et solitaire.
"Comment tu te sens ?", me demande-t-elle. "Je ne sais pas... J'ai l'impression de ne pas avoir le droit de la pleurer, de ressentir qu'elle va me manquer alors que c'est moi qui ai installé tant de distance entre nous..." Ma tante penche la tête sur le côté et fait une moue dubitative. "Tu n'as rien à te reprocher, Adé. Tu sais, moi j'ai essayé de maintenir le lien avec ta mère. Pendant des années, je me suis battue pour ça, et pourtant depuis tout ce temps elle était devenue pour moi une inconnue".
Suzanne raconte ensuite. Les années d'enfance, l'admiration qu'elle avait pour sa grande sœur, le nombre de ses bêtises que ma mère a couvertes. L'adolescence, les premières sorties, les premiers frissons. Leur complicité de toujours, cet amour et cette loyauté indéfectibles, indestructibles.
"Jusqu'à ce qu'elle rencontre ton père...". A ce moment, je comprends que tout le monde savait. Sa personnalité problématique, l'emprise, la violence. "Mille fois, je lui ai dit de partir. Je lui ai promis que je l'aiderais, que je vous aiderais, qu'elle ne serait pas seule". "Alors, pourquoi est-elle restée ? Pourquoi nous a-t-elle abandonnées en faisant ce choix mortifère ?". "Elle avait tellement peur de lui, de ses réactions... Elle était persuadée qu'elle te protégeait davantage en restant qu'en le quittant". "Mais en faisant ce choix, elle m'a perdue, nous nous sommes perdues...".
"C'était le prix qu'elle était prête à payer pour que toi, tu vives libre, Adé".
La conversation dure encore plusieurs minutes après cela mais je n'écoute plus vraiment. Avant de quitter le café, j'étreins rapidement Suzanne en lui promettant que nous nous reverrons bientôt. Je sors et me mets à marcher vite, sans but. J'ai besoin de me concentrer uniquement sur mes deux jambes qui avancent l'une après l'autre pour laisser le temps à mon cerveau d'intégrer les révélations de Suzanne. Ma colère se retourne contre moi. Ma condescendance à l'égard de ma mère, que je considérais comme faible et lâche, m'explose au visage.
Son attitude victimaire aurait en fait été la plus belle preuve d'amour qu'une mère puisse offrir à son enfant ? Et si, finalement, c'est moi qui l'avais abandonnée ? Ces questions tournent dans ma tête, accompagnée de celle-ci, fatale : pourquoi ne m'a-t-elle jamais dit ce qui la poussait à agir ainsi ?
Je finis par arriver chez moi et je m'écroule tout habillée sur mon lit, épuisée. Je dors d'un sommeil agité par des rêves où ma mère me tend la main sans que je puisse la prendre. A trois heures du matin, je suis réveillée en sursaut et, ne parvenant pas à me rendormir, je vais dans l'entrée chercher le carton qu'elle m'avait destiné.
Je passe alors plusieurs heures à parcourir les albums photos, à me replonger dans des moments passés. De nombreux souvenirs sont douloureux à faire resurgir tant ils sont intacts. Mais, ce qui me frappe sur les différents clichés où nous apparaissons toutes les deux, c'est le regard que ma mère porte sur moi, que je n'avais jamais remarqué ou voulu voir. Un regard enveloppant, doux et fort à la fois. Comme s'il disait l'indestructibilité de l'amour et du lien.
Une fois vidé, je découvre, tout au fond du carton, une carte sur laquelle est inscrit : "A jamais ta maman". Je fonds en larmes mais cette fois elles sont bénéfiques, cathartiques.
La vie reprend petit à petit ses droits. Je récupère mes enfants, que leur père avait accueillis plus longtemps que prévu pour me permettre de traverser seule ce désert du deuil. Leurs rires emplissent l'espace, et avec eux ce qui constitue le quotidien d'une mère et comble son cœur.
Une tasse de thé à la main, je me dirige vers la chambre de Pauline et l'observe. Elle est absorbée par son jeu et ne me voit pas tout de suite. Un détail attire mon attention. Ma poupée est là, installée à côté de celles de ma fille qui joue à la dînette. Cette vision me procure un profond sentiment d'apaisement, comme si chaque chose avait repris la place qui était la sienne. Pauline lève soudain le regard vers moi : "tu viens, Maman ?".
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