Comme tous les matins, Paul relevait son courrier. En chaussons et en pyjama, il se dépêcha de retourner à l’intérieur à cause du froid matinal. Il jeta pêle-mêle les enveloppes avant de les examiner une par une. Facture. Facture. Publicité. Facture. Relevé bancaire. Une carte de tante Yvette. Une enveloppe blanche sans logo.
Il marqua un temps d’arrêt. En la retournant, il ne vit aucune adresse d’expéditeur.
Il l’ouvrit.
C’était une lettre officielle. Du moins, ça y ressemblait. L’objet en haut criait : « CONVOCATION ».
Il la lut.
« Monsieur Garret,
Nous vous confirmons votre rendez-vous du lundi 3 juin à 15 h 00 à l’adresse indiquée ci-dessous.
Votre présence est requise car obligatoire.
Une indemnité compensatoire généreuse sera versée aux participants à l’issue de la procédure.
Nous vous remercions de vous présenter muni d’une pièce d’identité ainsi que de votre carnet de santé.
Cordialement,
L’Office central des affaires courantes. »
Il la jeta.
Il ne voyait absolument pas de quel rendez-vous il s’agissait. Ni ce que c’était que « L’Office central des affaires courantes ». Ça devait être une arnaque, tout simplement. La lettre, froissée en boule, reposait désormais en haut de la poubelle et serait ensevelie très rapidement.
Il prépara ses affaires, partit au travail et n’y pensa plus.
Mais une semaine plus tard, il reçut une nouvelle enveloppe. Toujours sans logo ni expéditeur.
Il l’ouvrit.
L’objet, cette fois, était : « CONVOCATION-RELANCE ».
Il lut :
« Monsieur Garret,
Nous vous rappelons votre rendez-vous du lundi 3 juin à 15 h 00 à l’adresse indiquée ci-dessous.
Votre présence est requise car toujours obligatoire.
Une indemnité compensatoire généreuse sera versée aux participants à l’issue de la procédure.
Nous vous remercions de vous présenter muni d’une pièce d’identité ainsi que de votre carnet de santé.
Cordialement,
L’Office central des affaires courantes. »
Cette fois, il fronça les sourcils. Les arnaques par messages ou courriers s’accompagnaient rarement de relances nominatives. C’étaient la plupart du temps des lettres types distribuées dans toutes les boîtes aux lettres. Mais ici la lettre lui était personnellement adressée et, surtout, quelqu’un derrière savait visiblement qu’il n’avait pas donné suite au premier courrier. Et ça, ça ne lui plaisait pas.
Il emporta la lettre avec lui au travail. Manutentionnaire, il passa la matinée à déplacer des chariots. Au moment de la pause, Burke, qui avait apporté une boîte de beignets, en proposa un à Paul :
« Un beignet ?
— Non, merci.
— Ton diabète ?
— Oui. »
Il profita du moment de répit pour sortir la lettre de sa poche et la montrer à ses collègues. Personne ne savait quoi en penser, sauf Jenny, la seule femme de l’équipe :
« Ça me dit quelque chose. Je crois que ma belle-sœur en a reçu une aussi. Je crois que c’étaient des examens médicaux de routine, le genre de truc où de temps en temps le gouvernement demande à des médecins de vérifier sur un échantillon de la population que les administrés se portent bien. Un peu comme à la loterie, sauf que là tu ne gagnes rien d’autre que des doigts dans tes trous.
— Et au final, elle en a retiré quoi, ta belle-sœur ? Elle était malade ?
— Non, il me semble qu’ils ne lui ont rien trouvé. Elle se porte toujours très bien, en tout cas. Enfin, je dois avouer que ça fait quelque temps que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Mais la dernière fois que je l’ai vue, elle se portait comme un charme.
— C’était quand ?
— Que je l’ai vue ? Euh… il y a un peu plus de six mois, je crois. On n’est pas très proches, je l’ai toujours trouvée un peu à la marge, avec sa passion des chapeaux à fleurs. Mais ça a dû lui passer, car la dernière fois elle n’en portait pas. Et d’ailleurs elle disait toujours que…
Mais Paul n’écoutait plus les bavardages de Jenny. Un examen médical. Pourquoi faire ? Il avait déjà son toubib. Le docteur Morris faisait largement l’affaire, même si Paul, rarement malade, ne le voyait pas souvent. Paul contrôlait parfaitement son diabète depuis des années, comme un grand.
En revanche, son dos le tirait un peu ces derniers temps. Le gros convoi de la semaine avait été particulièrement lourd. Il ne se sentait pas mal au point de consulter, mais il se dit que ce serait l’occasion d’y aller pour son dos et pour la lettre. Il prendrait rendez-vous en rentrant.
Quelques jours passèrent et il se rendit à sa consultation. Le docteur Morris plaisanta sur le fait qu’il ne le voyait pas souvent, que c’était une très bonne chose, lui examina le dos, ne trouva rien d’inquiétant et, alors qu’il rédigeait sa facture, Paul lui sortit la lettre.
« J’en ai reçu une première et celle-ci, c’est la deuxième. Ça vous dit quelque chose ? »
Le médecin parcourut la lettre d’un œil neutre, puis la redonna à Paul en lui disant simplement : « Oui, ça arrive. Parfois un heureux élu touche le gros lot et se voit délivré une convocation de ce genre. Vous pouvez y aller : ils ne vous feront pas grand-chose à part prendre votre tension, votre température, vous poser quelques questions sur votre mode de vie, si vous dormez bien, si vous avez du cholestérol, etc.
— Et pour l’indemnité ? Ils parlent dans la lettre d’une indemnité versée aux participants.
— Effectivement, et c’est plus rare. Mais il arrive parfois que pour compenser le dérangement, les patients reçoivent un dédommagement. Il y a des gens au gouvernement qui tiennent vraiment à leurs statistiques et qui veulent motiver le citoyen lambda à aller se faire examiner chez le bon docteur.
— Et le groupe ? « L’Office central des affaires courantes. » Jamais entendu parler.
— Moi non plus, mais ça doit être une des succursales de la branche recherche médicale ou quelque chose de ce genre. C’est une administration très vaste, le gouvernement en est plein. Moi-même je ne les connais pas toutes. Il doit y en avoir des dizaines. Certaines sont toutes petites car elles ne jouent qu’un rôle très limité. Celle-ci doit en faire partie. Si ça se trouve, elle n’a pas d’autre fonction que la collecte d’informations.
— Si tout est normal pour vous, alors…
— Oui, c’est comme votre dos : vous pouvez dormir tranquille, tout va bien.
Paul remercia le médecin et repartit chez lui rassuré, mais pas beaucoup plus informé.
La date du 3 juin approchait. Paul hésitait. Il voulut se renseigner encore un peu. Non pas qu’il n’ait pas confiance en Morris, mais parce que si des gens voulaient aller le palper sous la ceinture, il tenait à savoir à quel genre de blouses blanches il allait avoir affaire.
Il trouva assez facilement le site internet. Mais en dehors de la page d’accueil on ne peut plus banale (un simple titre sur fond gris), il n’y avait qu’un seul onglet intitulé « présentation » et quelques informations de contact.
L’Office central des affaires courantes annonçait : « Une équipe compétente et chaleureuse vous accueille dans l’un des meilleurs centres d’examen de tout le pays. Notre personnel hautement qualifié saura répondre à toutes vos questions. Nous vous attendons avec impatience. »
C’était tout.
Paul releva le numéro de téléphone inscrit en bas et décida d’appeler.
Au bout de la deuxième sonnerie, une voix féminine décrocha :
« Office central des affaires courantes, que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour, je vous appelle car j’ai reçu une de vos convocations.
— Bonjour monsieur. Votre nom, s’il vous plaît ?
— Garret.
— Je vous demande un petit instant, monsieur Garret… ah voilà, je vous ai trouvé. Oui, tout à fait, vous avez rendez-vous le 3 juin à 15 h 00, c’est bien ça ?
— Euh, oui… mais je n’ai jamais pris de rendez-vous.
— Je comprends parfaitement, monsieur Garret. Nous avons pris cette initiative pour vous, car vous faites partie de l’échantillon sélectionné parmi la population. D’ailleurs, nous avons le plaisir de vous informer que votre participation est parfaitement conforme à nos attentes. Avez-vous des questions ?
— Vous allez me faire quoi ?
— L’ensemble des procédures nécessaires à votre prise en charge.
— Et c’est tout ?
— Nous vous assurons que vous n’aurez droit qu’à ce qui vous est nécessaire et que votre prise en charge sera faite dans les meilleures conditions possibles.
— Et pour… le… vous savez… le paiement ?
— L’indemnité forfaitaire sera calculée sur la base d’un ensemble de paramètres établis au moment de votre examen. Comme celui-ci n’a pas encore eu lieu, je ne saurais vous indiquer maintenant à combien cela s’élèvera.
— Et si je ne veux pas ?
— Si vous ne voulez pas quoi, monsieur Garret ?
— Venir.
— Les personnes sélectionnées sont normalement reçues à la date indiquée sur leur convocation.
— Mais comment m’avez-vous trouvé ? On ne s’est jamais rencontrés.
— Les critères de sélection relèvent d’un autre service, monsieur Garret.
— Ah bon. Eh bien… je vais y réfléchir.
— Entendu, monsieur Garret. Avez-vous d’autres questions ?
— Et pour mon travail ? Je suis censé charger ce jour-là et je doute que mon patron me laisse prendre congé comme ça.
— Nos services ont déjà pris contact avec votre patron, monsieur Robert Duvally. Votre absence a été validée.
Robie n’était pas le genre à autoriser facilement ses gars à s’absenter. Paul avait du mal à en croire ses oreilles. Mais vu que la secrétaire semblait connaître son patron, c’est que c’était vrai.
— Eh bien… c’est tout bon pour moi. Bonne journée.
— Bonne journée, monsieur Garret. »
Il raccrocha.
Et le 2 juin, il reçut une nouvelle lettre, identique à la précédente. Une nouvelle relance.
« C’est bon, j’irai », grogna-t-il. Effectivement, il irait. Au moins pour ne plus recevoir ce satané courrier.
Le jour J arriva.
Paul se gara sans difficulté : le parking était vide. Il n’était jamais venu ici mais il avait trouvé sans trop de mal. Heureusement que l’adresse était précise, car le bâtiment administratif était enfoncé dans un bloc d’immeubles. Ça ressemblait à un gros paquet de bureaux tous agglutinés les uns aux autres.
Il rentra par la porte 23, celle qui était indiquée sur sa convocation. La lettre dans la main, il s’avança jusqu’à l’accueil où siégeait une femme blonde entre deux âges, ni laide ni jolie.
Il s’éclaircit la voix :
« Euh… bonjour, je suis monsieur Garret et j’ai rendez-vous à 15 h 00. »
La femme leva les yeux de son écran et lui sourit.
« Bonjour, monsieur Garret. Toute l’équipe vous souhaite la bienvenue. Puis-je voir votre carnet de santé et une pièce d’identité, s’il vous plaît ? »
Paul lui tendit les deux.
« Merci, dit-elle. »
Elle pianota un peu sur son ordinateur.
« Tout est en ordre. Vous pouvez aller vous asseoir en salle d’attente. Une infirmière va venir vous prendre en charge.
— D’accord… Merci. »
Il alla s’asseoir sur un des sièges vides (ils l’étaient tous) de la salle qu’elle lui avait indiquée. Tous les murs étaient blanc crème, sans aucune trace ni impureté. Une musique douce arrivait à ses oreilles mais c’était le genre de musique qu’on entendait dans les ascenseurs, générique au possible. Quelques revues étaient posées sur une petite table en bois et il en prit une, mais ne la lut pas. Il se sentait un peu nerveux.
De plus en plus nerveux même.
« Monsieur Garret ? »
Il leva la tête et vit dans l’entrée une autre femme blonde, jeune et jolie cette fois. Elle lui fit un sourire et lui dit :
« Si vous voulez bien me suivre, s’il vous plaît. Nous allons nous diriger en salle d’examen. »
Il la suivit dans de longs couloirs qui se ressemblaient tous. Des plaques défilaient sur les portes.
Salle d’examen 17.
Annexe 53.
Laboratoire 4.
Unité B.
Ces mots ne lui évoquaient rien et, au bout d’un moment, il fut complètement perdu.
Il avait mille questions au bout des lèvres, mais sa gorge serrée refusait de s’exprimer.
La jeune femme ne dit pas un mot avant d’arriver enfin devant une porte indiquant : Salle d’examen 28.
« Allez-y, entrez et installez-vous sur le lit, s’il vous plaît. »
La pièce était grande, avec des murs verts comme on en voyait dans certaines salles d’opération. Ce qui était davantage un brancard qu’un lit trônait au beau milieu. Une lampe l’éclairait au-dessus. À côté du lit se trouvait un petit chariot en métal. Dessus était posé ce qu’il reconnut comme un thermomètre électronique, un tensiomètre et une boîte de gants jetables en latex. Aucun autre instrument ni appareil médical présent dans la pièce n’indiquait à Paul quel genre d’examens on allait lui faire passer en plus.
Guidé par la main de l’infirmière posée sur son coude, il se laissa mener et s’assit. Elle lui annonça ensuite :
« Nous allons commencer par quelques examens de routine. Je vais prendre votre température, votre tension, vous poser quelques questions et effectuer une palpation. Vous avez compris ?
— Oui. »
Elle lui mit le thermomètre dans l’oreille. Puis elle le retira quand l’instrument se mit à sonner. Toujours souriante, elle lui montra ce qu’affichait le cadran : 37,5 °C.
« Maintenant, la tension. »
Elle lui posa le brassard et commença à pomper. L’instrument lui serra le biceps mais sans forcer. Puis la pression se relâcha et elle le dégrafa.
« Votre tension est bonne. Maintenant, dites-moi : avez-vous des antécédents médicaux ? Des problèmes particuliers ?
— Je fais un peu de diabète, mais rien de très grave. Je prends parfois un comprimé que me prescrit mon médecin et je fais attention à ce que je mange.
— C’est parfait. Maintenant, je vais vous palper. Enlevez votre chemise et allongez-vous. Je commence par l’abdomen. »
Elle posa ses mains sur son ventre et le palpa rapidement. Paul commençait à se détendre. Finalement, ça ressemblait parfaitement à ce que lui faisait parfois le docteur Morris.
« Maintenant, je vais palper vos mollets pour vérifier que tout va bien. Vous pouvez garder votre pantalon. »
Elle passa ses mains rapidement sur ses jambes et ne sembla rien trouver d’anormal.
« Bien. Maintenant, les bras. »
Elle se déplaça près de son épaule. Mais au lieu de lui toucher le bras comme il s’y était attendu, elle saisit quelque chose en dessous du brancard et lui dit :
« Je vais maintenant installer le dispositif de maintien, monsieur Garret. Ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal. Votre examen nécessite de ne pas bouger.
— Bon Dieu, qu’est-ce que vous allez me faire ? répondit-il, allongé, le cœur battant un peu trop fort à son goût. »
Il commença à trembler comme une feuille.
« Procédure normale, dit-elle sans cesser de sourire. »
Et d’une main ferme mais douce, elle lui sangla le bras. Cette fois, le serrage était fort.
« Mais que ?… »
Elle ne répondit pas.
Puis elle immobilisa l’autre bras.
Paul tira instinctivement sur les attaches. Elles ne cédèrent pas.
« Je… je voudrais descendre ! S’il… s’il vous plaît, laissez-moi descendre ! Je veux m’en aller. »
Elle ne répondit pas.
Elle lui immobilisa les chevilles.
« Je vais vous laisser maintenant, monsieur Garret. Le docteur va venir vous examiner. »
Elle ressortit par là où ils étaient entrés et ferma la porte derrière elle. Des secondes interminables passèrent. Il fixait intensément la sortie. C’est alors que Paul entendit une autre porte s’ouvrir. Une qui se trouvait à l’opposé, dans le fond. Il tourna la tête dans cette direction.
Il vit entrer le médecin. Ses chaussures noires étaient impeccablement cirées, son pantalon beige était sans plis, sa longue blouse blanche flottait autour de sa chemise bleue que chevauchait un stéthoscope. Puis les yeux de Paul remontèrent jusqu’au visage. Au bout de quelques instants, les yeux écarquillés, il hurla.
Le visage était humain. Des cheveux noirs bien coiffés, des yeux noisette, des oreilles, un nez.
Normal.
Enfin presque.
Le visage était humain, à l’exception de la bouche.
Au lieu de lèvres, il y avait une sorte d’appendice qui naissait sous les narines et qui descendait avant de remonter légèrement.
Comme une trompe.
Ou un tentacule.
À son extrémité, se trouvait bien une bouche.
Ou plutôt une ventouse grosse comme un poing. Des palpitations l’agitaient dans un rythme lent. Au centre de l’orifice, Paul crut distinguer une forme fine et pointue. Comme un dard. Ou une aiguille.
Elle se tendait maintenant dans sa direction.
L’homme en blouse s’approcha sans un mot. D’ailleurs, pouvait-il parler ?
Paul le fit pour lui. Ou plutôt, il hurla.
Il essayait de se débattre, mais les sangles le maintenaient solidement. Il avait beau tenter de se dégager en se tournant à droite puis à gauche, il ne bougeait pas d’un pouce.
Il était parfaitement attaché. Parfaitement maintenu.
Le « docteur » s’approcha du bras de Paul. Puis, avec ses deux mains, il le tourna légèrement de manière à exposer la saignée.
Le monstre baissa la tête.
Paul sentait son sang pulser dans son bras.
Il voyait s’approcher la (trop longue) aiguille qui allait lui rentrer dans la chair.
La ventouse se posa sur la saignée avec un bruit de succion.
La pointe vint le mordre et la douleur initiale de la pénétration s’intensifia jusqu’à devenir insupportable. Il hurla. Tous ses nerfs se réveillèrent de douleur : ce n’était pas que son bras, c’était tout son corps qui souffrait.
L’aiguille restait dans sa chair et semblait aspirer quelque chose. Il voulait s’enfuir mais ne le pouvait pas.
Ça durait.
Son bras pulsait au rythme de la succion, l’aiguille toujours plantée dans sa chair.
Une crampe survint, aussi douloureuse que la piqûre. Il voulait bouger. Partir.
Il supplia.
Silence en réponse.
Il pleura.
Silence aussi.
Au bout d’une éternité, l’aiguille se retira enfin. Ce fut douloureux : il sentit ses chairs suivre le mouvement de retrait. Ça fit mal. La dernière sensation vint lorsque l’aiguille quitta enfin sa peau. Il ne sentait plus son bras, engourdi et meurtri. Il avait l’impression d’avoir été vidé. Son cœur battait à fond et il pensa mourir. Il aurait bien voulu. Sa respiration était haletante. La sueur collait sur son front.
Un bruit. Une porte qui s’ouvre.
La voix de l’infirmière. De retour.
Il ne distinguait plus grand-chose : la douleur lui envahissait le crâne et lui brouillait les yeux.
Il ne percevait plus que des voix au loin.
Elle parla :
« Celui-ci répondait donc aux critères ?
— Oui.
— Je transmets l’échantillon ?
— Comme prévu.
— Cela devrait améliorer le résultat.
— Sensiblement. »
Un bruit de couvercle. Comme une bouteille qui s’ouvre.
Ou un bocal.
Quelque chose qui tombe dans un liquide.
On referme.
« N’oubliez pas l’injection. On a eu un problème avec le dernier : il ne l’avait pas reçu.
— Bien, docteur.
— Ensuite, vous lancerez la procédure de transfert. Le prochain local a été trouvé. Nous devons être partis ce soir.
— Bien, docteur. »
Des pas qui s’éloignent. Ceux d’une paire de chaussures de luxe.
Nouvelle sensation de piqûre. Le brouillard.
Il eut vaguement conscience qu’on le transportait et qu’on le mettait assis. On le ramena à l’accueil.
« Il est prêt à repartir. Vous pouvez lui appeler un taxi. Monsieur Garret ? Le versement a bien été effectué sur votre compte bancaire. Bonne journée. »
Paul fut reconduit jusque chez lui. Comment il parvint à gagner seul son lit, il n’en avait aucune idée.
Il se réveilla le lendemain matin avec un mal de crâne terrible. Comme s’il avait trop bu.
Il regarda le réveil.
9 h 07.
Robie allait le tuer.
Il décrocha son téléphone pour appeler son patron.
« Ouais ? fit la voix de Robert Duvally.
— Robie ? C’est Paul. Désolé, chef, je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Je viens seulement de me lever et je vois que j’ai raté l’heure.
— Hein ? Mais de quoi tu parles ? Je croyais que tu avais pris deux jours.
— Deux jours ?
— Ouais, une huile du gouvernement ou un truc comme ça. Un gars en costume s’est pointé au boulot avec sa carte fédérale et tout, et ils ont dit que tu étais sélectionné pour un examen, je n’ai pas trop compris. Bref, le mec m’a sorti une liasse de papiers pour me dire que tout était en règle et qu’il fallait te laisser un jour de plus pour te reposer.
— Et tu as accepté ?
— Ben tu me connais, je n’aime pas trop qu’on me force la main. Mais je n’aime pas la paperasse non plus, c’est pour ça que j’ai tout donné à Bethy et elle a vérifié : c’est conforme. Au fait, c’était quoi ton examen ? Ils t’ont mis un doigt quelque part ?
— Je ne sais plus trop… c’était… un examen de routine… je crois… Température… tension. Ces trucs-là.
— Ah ouais, je vois. Moi aussi j’aurais bien aimé avoir une jolie infirmière pour jouer au docteur avec moi. Bon, je te laisse, Paul. Il faut bien qu’on retourne travailler. Repose-toi bien.
— À plus, Robie. »
Paul raccrocha et se passa une main dans les cheveux, la bouche pâteuse.
Il aperçut une légère marque rouge à l’intérieur du bras.
Sans doute le brassard de tension.
Un examen de routine. C’était ce qu’il avait dit à Robie.
Ça devait être ça.
Il alla dans la cuisine pour se servir un bon café. Il en avait grand besoin.
De sa main droite, il attrapa le sucrier.
Et versa deux grosses cuillères dans sa tasse.
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