Chapitre 1

La rivière qu’elle n’a jamais dessinée

2256 mots · ⏱ 10 min

« Aujourd’hui il s’est encore énervé contre moi. Pourtant, je n’ai rien dit. Je n’ai rien fait. Quand ça se passe mal au boulot, c’est moi qui trinque. » Morgane passe une main sur son œil enflé. L’énième coquard. Elle a arrêté de les dénombrer depuis longtemps. De toute façon, cela ne sert à rien de se torturer l’esprit en les comptabilisant. Heureusement, il n’y a plus de miroir depuis la dernière altercation. Brisé. Tout comme sa vie. Elle lutte pour contenir ses larmes. Se force à esquisser un sourire, car quelques pas plus loin, son fils la dévisage, intrigué. Elle inscrit la date du jour sur son calepin, puis le cache sous le matelas, le regard tourné vers son petit Hugo. Il est en train de s’amuser avec une voiturette rouge. Morgane essaie de dissimuler sa douleur. Sa honte. Elle ne laisse jamais couler ses larmes quand son cher époux fait de son corps un punching-ball. Pas un seul cri. Aucun gémissement ne franchit ses lèvres. Elle sourit et encaisse, pour que son Hugo croie toujours que ce n’est qu’un jeu d’adultes. Tout comme celui qu’ils font la nuit. Quand son mari descend au sous-sol pour qu’elle puisse accomplir son devoir d’épouse. « Il ne m’a pas ratée, ce salopard ! Six ans que ça dure… Il n’y a plus d’espoir. » Pourtant, tout avait commencé comme un conte de fées ! Restos hors de prix, hôtels de luxe, vacances de rêve. Elle avait succombé rapidement aux charmes de Nicolas. Grand, séduisant, drôle et chef d’entreprise. Le jour de leur mariage avait été le plus beau jour de sa vie et la naissance de Hugo l’apogée de son existence en tant que femme. Nicolas était son âme sœur. Morgane se souvenait de leurs dimanches matin, lorsqu’il préparait le café en chantant faux dans la cuisine et venait la réveiller avec l’odeur du pain grillé. Il riait beaucoup, surtout lorsque Hugo, encore petit, essayait de l’imiter. Morgane croyait que ce bonheur allait durer toute une vie. Pourtant, un matin quelconque, sans crier gare, son mari avait complètement chaviré. Il s’était mis en tête que leur fils souffrait de la maladie des enfants de la lune. Tout ça à cause de quelques taches de rousseur. Et ce fut le début de la fin. Interdiction pour son bébé de quitter la maison. Pour elle aussi. Le sous-sol s’était alors imposé comme une évidence dans son cerveau tordu. Elle ne parvenait pas à déterminer le moment exact où son amour pour Nicolas s’était transformé en peur. Peut-être était-ce justement cela qui lui faisait le plus mal : l’homme qui les enfermait aujourd’hui avait autrefois été celui auprès duquel elle s’était sentie en sécurité. Le verrou en fer glisse lourdement et la porte s’ouvre à nouveau. Elle demande à Hugo d’aller se cacher dans le placard, comme d’habitude. Il croit toujours que c’est un jeu. — Faut pas que papa te voie ! Comme ça, on gagne des bons repas et de la craie de couleur. Tu aimes la craie, n’est-ce pas, mon chéri ? Le petit ne fait pas d’histoires. Il obéit, même si du haut de ses sept ans il commence à avoir des doutes sur ce que sa mère lui raconte. Mais de toute façon, il n’aime pas les jeux des adultes. Alors, il se recroqueville dans sa cachette, les yeux fermés et les mains plaquées sur ses oreilles. Fort. Exactement comme sa maman le lui avait appris. « Quand on finira de recouvrir tous les murs de nos dessins, on pourra aller dans l’autre monde » lui répète-t-elle sans cesse. « Dans mon monde à moi. » Mais il croit de moins en moins à ses affabulations. À part eux trois, il n’a vu personne d’autre, alors que sa mère lui assure qu’il y a des milliards d’humains dehors. Et des animaux. Plein. Il a oublié leurs noms, mais il y en aura des gentils et des méchants, des grands et des petits. Des arbres aussi. Et de vraies voitures comme la sienne mais beaucoup plus sophistiquées. Il sait bien que sa maman lui ment. Ce monde dont elle lui parle est inventé de toutes pièces, il en est conscient, mais il a envie de lui faire plaisir. Il voit bien comme ses yeux pétillent quand elle se met à parler de son monde rêvé. Et de Black Pearl, un supposé chaton noir qu’elle aurait adopté avant de tomber enceinte. Si les chats existaient pour de vrai, ça se saurait. Alors, il fait semblant de la croire et il dessine. Il recouvre les murs, avec abnégation. Des arbres verts, des chats noirs ou blancs, et des voitures de toutes les couleurs. Apparemment, il y aurait un ciel au-dessus de tout ça. Il serait bleu. Mais c’est quoi au juste, le ciel ? Elle lui avait expliqué, mais il n’avait pas très bien compris. Même s’il reste persuadé qu’il s’agit là d’un autre mensonge, il aime bien ce monde que sa mère imagine, car il est plein de couleurs. Les murs de leur chambre sont plus gais depuis qu’ils les recouvrent de ce monde à elle. Nicolas descend les marches, les bras chargés : une bouteille de vin et trois bols de nouilles. C’est sa façon de s’excuser. Sur le plateau il y a même un gâteau, des bougies et une boîte de craies de couleurs assorties. Il ne dit jamais « Pardon ! » ou « Excuse-moi ! ». Jamais un « Je suis désolé » n’est sorti de sa bouche. Morgane tente de cacher tant bien que mal son visage abîmé, mais il l’en empêche et la couvre de compliments. Elle sait qu’il ment. Qu’elle n’est plus belle. Ni attirante. Réduite à l’état d’animal sauvage. À sa merci. L’homme exige de voir son fils. Morgane hésite. Elle essaie de lui éviter au maximum la présence de son père. Mais ce soir, elle n’aura pas le choix. Hugo les rejoint, content. Lui, il aime son père. Elle bouillonne de l’intérieur et croise les doigts pour que ça ne déraille pas. Nicolas tient des propos incohérents. Sa femme comprend qu’il a ingéré bien plus que de l’alcool avant de descendre. Les mains moites, elle sert une assiette à son fils. Son cœur menace de sortir de sa poitrine. Elle s’efforce pourtant de rester calme. Toujours le sourire aux lèvres ! Le gâteau semble ravir son petit. Au moins ça ! La soirée touche à sa fin, dans le calme. Pour une fois… « Il va falloir qu’on foute le camp d’ici. Cela ne peut plus durer. Bientôt mon Hugo va commencer à comprendre les choses. Il faut que ça cesse. Les neuf bougies, il peut se les mettre là où je pense. Neuf années de mariage. Plutôt de cauchemar, oui ! » Elle referme son journal intime et s’apprête à se coucher. Hugo est déjà allongé sur son matelas de fortune. Ou d’infortune. — Maman, tu me racontes une histoire de ton monde ? Attendrie, elle sourit et s’assoit près de lui. — Quand j’avais ton âge, commence-t-elle, j’adorais aller pêcher avec mon grand-père. On passait nos après-midis au bord de la rivière juste derrière la maison. Ça grouillait de poissons dans le coin. — Ça veut dire quoi aller pêcher ? l’interrompt-il. C’est quoi une rivière ? Ça ressemble à quoi les poissons ? Sa mère répond patiemment à toutes ses questions. Sous son regard curieux, elle griffonne une sorte de truite sur l’un des murs, pour préciser l’image. — Il est drôle cet animal ! Comment fait-il pour marcher ? Tu as oublié de lui faire les pattes. — Il nage dans l’eau, explique sa mère. — Mais tu n’as pas dessiné la rivière, proteste Hugo. — On le fera tous les deux demain, mon ange, tu veux bien ? Il acquiesce. Il n’aime pas la contrarier. Elle est si douce. Si attentionnée à son égard. — Bonne nuit maman ! Je t’aime ! Et j’aime beaucoup ton monde à toi ! Il préfère raconter un joli mensonge pour lui arracher un sourire. Un vrai, pour le coup ! Elle le borde et l’embrasse affectueusement. L’humidité de cette pièce l’inquiète. Depuis quelque temps, Hugo souffre de quintes de toux interminables. Mais son père refuse de l’emmener consulter. Depuis qu’elle a essayé, la dernière fois, de faire passer un appel à l’aide sur un bout de papier, il ne prend plus aucun risque. Alors, pour le soigner elle doit se contenter du Doliprane et du Pediakid. Des sirops que Nicolas peut acheter sans ordonnance. Hugo s’endort paisiblement, et cette nuit-là il rêve d’un poisson à quatre pattes. La rivière n’existe pas, bien sûr. Il le sait bien. Sa mère a encore inventé un mot bizarre avec une explication tordue. De l’eau qui sort de nulle part et qui coule d’elle-même... n’importe quoi ! Pfff ! Morgane ferme les yeux et essaye de retrouver le dehors. Dehors, il y a des choses dont elle commence à oublier jusqu’au nom. C’est peut-être cela, le pire. Pas de ne plus les voir, mais de ne plus être certaine qu’elles avaient existé. Ce sont les détails qui lui manquent le plus : l’odeur de l’herbe après la pluie, la délicatesse d’un flocon de neige, le vent dans ses cheveux. Elle se rappelle aussi la lumière du matin, celle qui entrait par les fenêtres de sa chambre et dessinait des rectangles dorés sur le parquet. Morgane craint qu’un jour ces souvenirs s’effacent. Alors elle les raconte à Hugo, même si, pour lui, ces choses n’ont aucun sens. Elle veut s’assurer qu’ils restent vivants dans la tête d’Hugo, en attendant qu’un jour il puisse les voir de ses propres yeux. La lourde porte s’ouvre pour la troisième fois en l’espace de quelques heures. Le cœur de Morgane se serre brutalement. Une vive douleur lui traverse la poitrine. Elle connait très bien la suite. Pourtant, elle avait espéré y échapper ce soir. Nicolas s’approche en titubant, une paire de menottes à la main. Au cas où il viendrait à s’endormir après leurs ébats. Il ne prend aucun risque. Morgane le toise quelques instants, puis lui demande la permission d’aller dans la salle de bain pour se préparer. Il accepte et en profite pour s’allonger sur le lit. Son jean et son pull s’écrasent aussitôt au sol. Il est prêt. De derrière la porte, sa femme lui jette un regard furtif. Il l’écœure. « C’est pour ce soir, chéri ! » Morgane s’agenouille et empoigne un morceau de verre, bien pointu. Le dernier vestige de son miroir cassé. Dissimulé sous la baignoire depuis un certain temps. Le temps de se faire violence. De vaincre cet amour malsain envers un homme devenu son bourreau. De surmonter la culpabilité. Pour ce qui est des remords, elle verra ça plus tard. À présent, elle doit se concentrer. Car si elle échoue ce soir, si sa main tremble, si le geste rate, c’est la fin. Elle a déjà vu ce dont il est capable pour moins que ça. Mais ce n’est plus elle qui compte. C’est le temps qu’il reste à Hugo avant que ce monde-là ne devienne, pour de vrai, le seul monde qu’il connaîtra à jamais. Elle reste quelques secondes, immobile, à fixer son visage déformé par le reflet du verre. Elle aurait voulu y retrouver la jeune épouse qui croyait autrefois que l’on pouvait aimer quelqu’un toute une vie. Mais ce n’est que l’ombre d’une femme épuisée que ce tesson lui renvoie. Alors, elle le camoufle sous sa nuisette et se dirige vers Nicolas à pas de danse. L’homme tend les bras pour l’accueillir. Au même instant, elle tend la main pour lui trancher la gorge. D’un coup net. Il n’émet aucun son. Un gargouillement tout au plus. Le sang gicle sur le mur et engloutit le poisson qu’elle avait dessiné quelques minutes auparavant. Comme une rivière. Tout d’abord, c’est l’incrédulité. Quelques secondes s’égrènent avant que la panique ne l’arrache à cette scène sanglante. Elle enveloppe Hugo, encore endormi, dans une couverture et quitte précipitamment les lieux. Direction : le ruisseau. Ses jambes ne la soutiendront pas longtemps. Elle court à perdre haleine, mais quelqu’un les poursuit. Bientôt, il va les rattraper. Ou alors, c’est la panique qui crée cette sensation. L’effroi lui glace le sang. Morgane dépose Hugo sur l’herbe et se retourne. Prête à tuer à mains nues, s’il le faut ! Puis elle tombe à genoux. — Mon Dieu, Black Pearl ! Tu m’as foutu une de ces trouilles ! chuchote-t-elle, soulagée. Son vieux compagnon se frotte à ses jambes et frétille de la queue. Elle le caresse, puis s’arrête, étourdie, comme si son corps ne savait plus quoi faire de cet espace immense autour d’elle. Au-dessus, le ciel semble beaucoup plus grand que dans ses souvenirs. Soudain, les sens du petit garçon se réveillent. Une odeur d’air frais. Inconnue. Le bruit d’une eau qui coule. Étrange. Quelques rayons de soleil sur son visage. Exquis. Hugo ouvre difficilement ses yeux. Les premières lueurs de l’aube empourprent le ciel. Penchée au-dessus de lui, sa mère lui offre le plus beau des sourires. Celui de l’espoir ! — Bonjour, mon ange ! Lové sur son ventre, Black Pearl se met à ronronner, doucement. — Maman ! Regarde ! Les chats existent pour de vrai ! s’extasie Hugo, en attrapant la petite boule de poils de ses mains frêles. Ton monde à toi, aussi ! enchaîne-t-il, émerveillé. — Notre monde, mon chéri, rectifie sa mère en murmurant, avant de le couvrir d’une myriade de baisers.

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