Chapitre 1

Une vie sans nuance

3804 mots · ⏱ 16 min

Loi n°2029-546 du 14 septembre 2029 : Abolition de la nuance Le Sénat et l’Assemblée nationale ont adopté, Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit : Article 1 • La nuance est abolie à compter de ce jour en application du règlement Européen du 12 juillet 2026. Les décrets d’application paraîtront dans les semaines à venir pour les différents domaines concernés. Ce jour-là, tout est parti en vrille. Ce texte produit en application d’un règlement européen automatiquement applicable dans tous les pays de l’Union Européenne a ruiné ridiculement la vie de chacun. Et il a été poussé en Europe par notre gouvernement biberonné depuis trop longtemps aux chaînes d’opinion en continu. Ca paraissait normal. Je suis décorateur d’intérieur. Voilà, tout est dit. La première chose qui a été aboli, car le plus facile à mettre en application, le nuancier des couleurs. Un bureaucrate a ainsi décidé de définir la liste des couleurs autorisées sans nuance aucune. Ainsi, de mes turquoises, sienne, Klein, azur, il ne reste que bleu. De mes bordeaux, carmin, cerise, cinabre, il ne reste que rouge. Je ne vais pas tous les faire. Mais la pillule est dure à faire passer quand même. Voilà, j’arrive donc maintenant chez mes clients et je leur annonce : « Nous allons faire une cuisine bleue, un couloir vert et des sanitaires rouges. Comment ça ? Adapter la couleur des canapés au parquet en bois ? Pas de soucis, je vous les fais en marrons. Couleur acajou ? C’est quoi ça madame ? Attention, vous pourriez bien être dénoncé pour nuancisme ! » C’est d’un triste et pathétique. Mais bon, si cela se limitait aux couleurs. Mais non, petit à petit, tout a été décliné. N’essayez plus d’avoir une eau tempérée, non, c’est chaud ou froid. Alors bien sûr, au début, il y a eu quelques brûlures. Un décret rectificatif est vite venu régler le problème. Désormais une eau chaude, c’est 42°. Pour faire cuire les pâtes à l’eau bouillante ? Plus possible, désolé, il faut doubler le temps de cuisson. Comme les étudiants pendant la dernière crise énergétique, on fait cuire nos pâtes longtemps. S’il vous plaît, ne commencez pas à réfléchir à la nuance entre Al dente, ferme ou cuite. Désormais, c’est cuit ou pas cuit. L’avantage de cette réforme, c’est que la langue de bois a disparu. Plus personne ne peut dire qu’il aime les étrangers quand… ils ne sont pas trop nombreux. Non, désormais c’est fermeture des frontières pour tous ou accueil de tous. C’est plus simple. Moins sujet à discussion et interprétation. Idem pour les impôts. Plus question de discuter pendant des heures s’il faut toucher progressivement aux petites retraites pour compenser les dépenses de la sécurité sociale. On a supprimé la sécurité sociale. Et transféré le budget vers les retraites. L’explication est grandiose. Seules les personnes qui travaillent suffisamment pourront se payer les soins. Donc, les pauvres ne pourront pas rester trop longtemps en bonne santé. Donc il y aura moins de petites retraites à payer. Et il n’y aura plus de trou de la sécurité sociale. Le ministre de la Santé, associé au ministre des Comptes publics ce sont régalés ce jour-là au journal télévisé. Bref, cette longue introduction à notre monde pour vous expliquer mon dilemme. Je dois définir clairement si j’aime ma femme ou non. Évidemment, l’application de ce texte est allée jusqu’aux ménages. La question est pourtant simple. Est-ce que j’aime ma femme, avec qui je vis en union libre depuis 23 ans, oui ou non ? Si oui, je devrais signer un contrat non annulable de mariage dans les 72 prochaines heures au cours d’une croisière organisée par son CE pour régulariser tous les couples de sa boîte. Si non, je dois la quitter dans les 72 mêmes heures. J’ai reçu un petit carton d’invitation de son entreprise sur lequel elle a marqué au stylo mon nom. Ce serait presque mignon si ce n’était pas aussi absurdement administratif. Le texte : « Est-ce que tu m’aimes ? Moi oui, alors Jérôme si toi aussi, rejoins-moi sur le débarcadère n°26 du port du Havre lundi à 09h précise. » C’est mon prénom qui est écrit en gros. Et en-dessous, petite consigne d’organisation de l’entreprise : « Les non-époux(ses) ne sont pas autorisés à se voir avant leur décision finale afin d’éviter toute nuance liée à l’affect. Vous ferez connaître votre décision lors de votre venue ou non au débarcadère à la date et heure indiquée. » Ils n’ont rien laissé au hasard. Voilà, où j’en suis. Est-ce que j’aime ma femme au point de vivre avec et pour elle uniquement jusqu’à ce que la mort nous sépare ? Ou est-ce que ma liberté est plus importante ? Forcément, avec l’application de la loi, il n’y a plus beaucoup de nuances. Cela fonctionne également pour l’amour. Ainsi, impossible pour la société de reconnaître un bisexuel. Vous aimez les femmes ou les hommes. Et ça doit être noté sur votre carte d’identité s’il vous plaît. Pour ma part, ça n’a pas été difficile. J’avais questionné il y a bien longtemps mes attirances. Et aucun doute, j’aime les femmes. Cela dit, nous n’avons plus le droit d’aimer plusieurs femmes. Ni d’hésiter entre des choix de vie. Ni de tester notre compatibilité avec un ou une partenaire. Le choix doit être évident, réciproque et définitif. Toute personne qui se retrouve au pieu ou juste en contact physique avec une autre sans contrat de mariage dûment signé peut désormais être poursuivi. Je ne vous raconte même pas le boom des applications de compagnon(nes) virtuel(les). Le risque est trop grand pour la plupart de nos jeunes. Il faut s’engager, dès la première fois, avec une personne unique, pour le reste de la vie. Les projections les plus favorables de l’évolution des mariages tablent sur une diminution de 60% sur les trois prochaines années. C’est aussi une belle solution pour combler notre déficit structurel. S’il y a moins de mariages et moins de couples physiques, il y aura moins d’enfants, donc moins de maladie infantile et de vaccins, et moins de professeurs à payer. Bref, ça semble être du gagnant gagnant. Cela étant dit, ces réflexions ne m’aident pas à clarifier mon choix. Nous sommes quelques-uns parmi les copains à être mis au pied du mur. Selon les entreprises et les statuts, les modalités sont un peu différentes. Mais pour finir, la démarche est la même. 72h pour décider de la suite de notre vie. On décide de se retrouver pour discuter de nos décisions à venir. Précision importante, le décret ne précise pas ce qu’il adviendra de ceux qui renoncent. Est-ce que nous pourrons à nouveau trouver l’amour ou est-ce que notre choix sera définitif ? Enfin bref. Pour moi, ça va, c’est simple, il n’y a pas d’enfant en jeu. Pour Paul et Kader, plus compliqué, ils ont respectivement 2 et 1 enfant. Le texte de loi précise quand même pour les enfants : il n’y a pas de garde alternée. C’est l’un ou l’autre des parents. Le temps de la décision, ils ont tous les deux optés pour la garde… par les grands-parents. Pour Alexandre, un autre choix devant lui. Lui, il est marié. Il n’a donc pas reçu de carton. Mais il veut divorcer. Ça fait longtemps qu’ils y pensent avec Lorraine. Seulement avec un lourd crédit sur le dos et un enfant qui nécessite des soins médicaux important, ils n’ont pas encore franchi le cap. Il doit tout de même faire un choix car après lundi, rien ne garantit que la loi autorise les divorces. Les tribunaux ont reçu une vague de courrier recommandé dans les derniers jours pour rompre des contrats de mariage. Espérons que la date de réception fasse foi. Imaginez, passer une vie entière auprès d’une personne que vous n’aimez plus. Ou mal. Quartier général, on se rejoint au « Café d’à côté » pour discuter en ce vendredi soir. Le choix des boissons s’est également fortement rétréci dernièrement. On ne peut plus dire que l’on aime la bière rousse plutôt que la blonde. On aime la bière ou on ne l’aime pas. Alors le choix s’est rétréci dans tous les établissements : bière, vin, jus de fruit, alcool fort. A force, tout le monde s’est adapté. Chaque bar est « spécialisé ». Je me demande bien d’ailleurs comment ils font leur choix ? Peut-être que ça passe par le décret d’exemption pour la liberté du commerce. Alors quand on veut du chablis, c’est direction le bar « La bourgogne ». Quand on veut un riesling, le bar « L’Alsace ». Et au « Café d’à côté » ? Vin italien rouge, bière blonde allemande légère et gin tonic. Ça redessine la carte des bars et restaurants c’est sûr. Les tournées s’enchaînent. A mesure de l’alcoolémie qui monte, les nuances réapparaissent. Nous sommes tous arrivés avec notre proposition d’avis. Nous savons que des délateurs traînent dans les lieux de boissons. Des personnes qui peuvent remonter aux autorités lorsque certains font preuve de nuance. Mais devant un choix aussi définitif, nous prenons tout de même le risque de discuter nos décisions. Pour moi, en arrivant, ma décision était figée : « Je prends le bateau lundi matin ». Pour Paul et Kader, ils étaient certains de valider leur mariage avec les enfants en jeu. Seul Alexandre, qui est liée par un crédit à 25 ans, les soins de son fils et qui galère niveau travail, nous a surpris. Il nous a annoncé à son arrivée qu’il rejoindra sa femme pour la cérémonie d’officialisation de lundi matin. Au fil de la soirée les avis se nuancent peu à peu. Je reste plutôt droit dans mes bottes. Après tout, mon mariage n’est peut-être pas le plus heureux du monde mais dans l’ensemble, il est plutôt confortable. On s’entend à peu près. On est d’accord sur la destination des vacances. Aucun de nous ne veut d’enfant. Notre avenir matériel est assuré. Je crois qu’elle m’aime bien, si elle ne m’aime pas par passion. Ça me suffit, je n’ai jamais été trop ambitieux dans aucun domaine. Je ne dis pas que je ne rêve pas un peu du grand amour et de la liberté absolue. Mais je pourrais me suffire de cette vie. Pour Paul, au fil de la soirée, la décision penche tout doucement vers une version moins franche. Oui, il y a les enfants bien sûr. Mais le quotidien l’épuise. Quand il rentre, il sait qu’il aura droit à une prise de tête sur le choix du repas, ou les devoirs à finir, ou le programme du prochain week-end. Bref, il rêve aussi d’aventure et de liberté. Il n’est plus si certain de vouloir continuer ainsi jusqu’à la fin de son temps. C’est la même chose pour Alexandre. Et pourquoi ne pas tout envoyer valdinguer. S’enfuir loin, libre de toute contrainte. Et pour le crédit de la banque ? On verra bien si elle arrive à le retrouver dans la grotte qu’il connaît sur le plateau du Larzac. On sourit tous gentiment à cette déclaration. Alex est incapable de vivre sans son matcha du matin, ses vernissages de galerie et son abonnement au cinéma. Lui, dans le Larzac, sans électricité, sans contact avec le système bancaire, sans connexion internet ? Je lui donne cinq jours. Au grand maximum. Kader, comme moi, est stable. Il restera, coûte que coûte, pour sa fille. Il l’aime plus que tout. Peu importe le destin, tant qu’il la protège, il s’en contentera. Par contre, il ne comprend pas cette absurdité de décision absolue sans le moindre choix de divergence. Si pour lui tout est clair, il sait que le monde n’est ni noir ni blanc mais plutôt gris. Il craint que tout n’explose sous peu. A mesure que nos avis deviennent de plus en plus nuancés, je vois la figure du patron qui se fige. Sa licence dépend de sa capacité à ne pas faire bistrot des avis justement. Fini le temps des philosophes de comptoir et des discussions infinies sur le meilleur joueur du monde au football. On doit arriver avec un nom et c’est tout. Alors, avant qu’il ne s’agace vraiment, après une dernière tournée de gin, je lève mon verre et tire ma révérence en souhaitant à tous un long week-end de réflexion. De retour à la maison, je m’écroule dans mon lit sans même me déshabiller. De toute façon Hélène est chez une amie pour respecter l’obligation d’éloignement. Je m’endors comme une masse jusqu’au petit matin. Enfin, plutôt jusqu’au petit midi. A onze heure, on en est où de la journée au juste. J’ai la tête qui me lance et la bouche sèche. Pas question de faire grand-chose aujourd’hui. Direction le cinéma pour aller voir le dernier film d’action. Le cinéma aussi est le grand perdant de cette loi. Terminé le temps des méchants torturés qui peuvent justifier leurs méfaits par la douleur de leur vie passée. Terminé le gentil dont la part d’ombre le pousse vers la faute qu’il passera le reste du film à compenser. Désormais, un méchant est méchant, et un gentil est gentil. Qui dit mieux en terme de platitude ? Le cinéma d’action est le plus résilient. Ils ont raflé tous les moyens. L’avantage c’est que c’est « divertissant » et que l’intrigue est suffisamment simple pour un cerveau en pleine détresse hydrique après une soirée de beuverie. A la fin de la séance, sur un coup de tête, après avoir spotté les conditions météo, je décide de prendre la route vers la presqu’ile de Quiberon. Quand je doute, une session de Kitesurf me remet toujours en place. Je saute donc dans ma voiture électrique. Plus d’hybride possible bien évidemment. On est thermique ou électrique, et si thermique c’est essence pour tous. Je ne sais pas ce qu’ils font de tout le gasoil en excédant. Absurdité de notre système actuel. Arrivé sur l’autoroute, je mets en place le guidage automatique et m’endors tranquillement jusqu’à arriver dans le golf. Le paysage face à l’océan au petit matin avec le soleil dans le dos m’apaise toujours profondément. J’ai dormi comme une masse. Ca ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Aussi angoissants que soient ces choix définitifs, il faut reconnaître que les décisions sont prises rapidement. Et que l’esprit est plus libre. On se prend moins la tête quand nos choix excluent le gris. Le vent souffle encore de la terre, et la marée se retire. Je décide de patienter en allant me balader le long de la plage. Le frais du matin me remplit d’énergie. Je sens que tout va bien se passer pour nous. Les mouettes qui volent au-dessus de mois, jouant dans le vent, ne se préoccupent aucunement des lois absurdes des hommes. Elles-mêmes vivent pleinement dans l’absence de doutes et de nuances. Il y a la faim, la fatigue, l’envie de se reproduire, la peur du prédateur et c’est tout. L’océan et sa faune a toujours cet effet sur moi. Ils m’apaisent par leur force insurmontable qui écrase la vanité de l’homme. Après près de trois heures d’errance, je suis de retour à la voiture. Je me chauffe un petit café et les conditions étant enfin idéales, je me lance. Luttant contre le vent pour installer mon matériel, résistant aux embruns des premières vagues qui viennent me glacer, je peux enfin déployer mon aile. Le vent s’engouffre instantanément dedans. Je sens le vent qui m’emporte et m’emmène. Ça y est, je ne fais plus qu’un avec la nature. Elle me balade, me promène, me jette à l’eau et me redresse. Je joue ainsi jusqu’à épuisement de mes bras, de mon dos, de mes jambes. Rincé par toutes ces natures sauvages dans laquelle j’ai joué, je regagne la rive heureux et apaisé. Finalement, on va réussir à s’adapter à cette loi. Le monde va s’organiser mais ça pourrait ne pas être si terrible. Je décide d’aller voir mon ami Paulo qui habite à Kermovran. Il tient un petit bar avec sa compagne. Eux aussi doivent faire leur choix avant lundi, je n’ai aucun doute sur le leur. Ils s’aiment profondément. Lorsque j’arrive, je trouve la porte fermée. Le petit bar donne sur la plage. Il est battu par le vent et le sable jour après jour, mais il n’est jamais fermé le dimanche à cette heure. J’aperçois mon ami derrière le comptoir. Je lui fais de grands signes et il m’ouvre alors sa porte, la mine maussade. En quelques mots, il m’annonce la disparition de sa femme. Cette loi l’avait complètement détruite. Choisir une marque de bière, une sorte de vin, un seul plat de viande et de poisson, tout cela c’était trop pour elle. Alors il y a quelques jours, à l’annonce de ce satané décret concernant la vie maritale, elle a, au petit matin, laissé un mot sur le comptoir et elle est partie. Elle demandait à Paulo de lui pardonner et de ne pas essayer de la chercher car cela ne servirait à rien. Mon ami est dévasté. Il préfère penser qu’elle s’est échappée vers un ailleurs plus chantant plutôt que l’autre hypothèse. Celle de l’océan, qui emporte avec lui les soucis des Hommes et les fait disparaître à jamais. Je bois tristement une bière avec lui. Puis, il me dit qu’il doit rejoindre ses mômes qui sont à la maison et à qui il n’a pas encore annoncé le départ définitif de leur maman. Je le quitte le cœur lourd. Mon apaisement a disparu. Chienne de vie, chienne de loi, connerie de l’homme qui veut tout maîtriser, contrôler, gérer. Je m’achète une bouteille de vin blanc et je monte sur la dune pour noyer mon chagrin. La voiture me ramènera bien vers la maison. Alors que le soleil couchant rougeoie dans le ciel, je sens le carton d’invitation dans la poche arrière de mon pantalon. Je ne sais pas pourquoi, mais je la sors pour la regarder. Le soleil est prêt à se cacher derrière l’horizon. Je lève la carte devant mes yeux pour m’abriter des rayons et malgré tout profiter de cette ligne d’horizon qui s’enflamme. C’est quoi, sous mon nom, en transparence ? Je regarde attentivement. On dirait quelque chose d’inscrit. Le soleil n’est plus assez fort. Je me rue vers ma voiture, allume le plafonnier et place le carton devant. Oui, je ne suis pas le premier nom inscrit sur ce satané emplacement. J’arrive à distinguer « Léo…d ». L’habitable se met à tourner autour de moi. Léonard ? Le collègue maudit, qui a essayé de me ravir ma femme il y a trois ans et avec qui elle a eu une courte liaison ? Enfin, courte, c’est ce qu’elle m’a annoncé. Léonard ? Qu’est-ce que cela signifie ? Suis-je le numéro deux sur la liste de sa certitude ? A-t-elle essuyé un refus de sa part ? Lors de cette « incartade » de quelques semaines, elle m’avait avoué que c’est sa liberté de penser, de vivre, d’être qui l’avait séduite. Elle me reprochait notre vie trop calme et pantouflarde. Je ne suis pourtant pas responsable de son amour dévorant pour la musique classique et de ma passion pour les films. D’après ses dires, elle avait eu l’impression, à l’aube de ses 40ans d’étouffer, de ne plus trouver la force d’affronter chaque nouvelle journée à mes côtés. Pendant leur liaison, je l’avais effectivement trouvée changé. Rayonnante et heureuse auraient même pu convenir. Je pensais que c’était dû à notre changement de situation. Après des années à bégayer dans la profession, j’avais enfin finalisé plusieurs projets qui nous avaient permis de nous installer dans un confortable 5 pièces de 200m² en plein cœur du Havre, dans un immeuble moderne, sans crédit ni soucis, notre avenir semblant assurer par ma renommée désormais établie. Elle était rentrée un jour en pleur à la maison. Toute l’histoire de sa romance passagère était sorti d’un coup de sa bouche pour s’étaler là, devant moi. Que pouvais-je faire ? J’ai toujours été un homme tiède. J’ai joué la jalousie, un peu, pour faire le minimum syndical comme on dit. Dans la mesure où elle m’avait affirmé que c’était terminé, pourquoi s’en faire. Nous allions retourner dans notre routine assez confortable. Mais là, ça change tout. Trois hypothèses possibles : elle s’est trompée en écrivant le nom de son « grand amour » mais il n’y a plus de liaison entre eux, leur liaison dure encore et elle a écrit son nom par réflexe et de remords elle l’a gratté pour remettre le mien, dernière hypothèse, elle lui a envoyé cette carte qu’il a refusé d’emblée et de peur de se retrouver seule elle a rajouté mon nom. Alors, pour vous, quelle est la meilleure ou la moins pire des hypothèses ? Tout cela tourne et retourne en moi. Le soleil s’est depuis longtemps couché. Je suis assommé. Par les embruns de la mer, par les nouvelles de mon pote, par l’alcool que j’ai consommé, et par cette nouvelle qui n’en est pas une. Et cette satanée nuance qui a disparu. Je hurle dans ma voiture : « Je fais quoi moi là-dedans ! ». Dans tous les cas, la solution n’est plus si évidente et le temps passe. Si je veux pouvoir choisir, je dois malgré tout rentrer. Je lance donc ma voiture en conduite automatique vers le Havre. Six heures de trajet me sont annoncés. Arrivée prévue à 07h au petit lever du jour. Bercé par le ronronnement des moteurs électriques et de la bande de roulement, mon esprit vagabonde sur les routes de souvenirs de ma vie. Les choix que j’ai fait seul. Les choix que l’on a fait à deux. L’absence de décision quant aux enfants : c’est trop tôt, je ne sais pas, pas cette année, bon ben c’est trop tard. Les aventures qui m’ont tendu les bras et que je n’ai pas saisie. Le sommeil s’empare de moi par surprise. Je suis réveillé par l’alarme automatique de ma voiture : « Vous êtes arrivés ». Oui, je suis arrivé. Sur le port du Havre. A quelques centaines de mètres de cet embarcadère. Je ne sais pas. Un café m’accueille. Ici, dans ce bar, le choix s’est porté vers des cafés longs. J’ai de la chance, je déteste les bars qui ont choisi les cafés courts. Ils sont toujours trop amers et ils me dégoûtent plus qu’ils me réveillent. Je laisse le soleil s’élever lentement et me réchauffer. L’heure approche. J’ai regardé sur mon téléphone. J’ai 10 min de trajet vers la voiture et une nouvelle vie inconnue et effrayante ou 10 min de trajet vers l’embarcadère et la suite d’une vie confortable tâchée par le mensonge. 08h45. Je paye le café. Je me lève. Ma décision est prise. Dix minutes plus tard, fin de la nuance sur ma vie de couple.

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