Elle ne savait plus où elle allait, ce qu'elle allait faire, comment elle allait réagir à tout ce que la vie lui envoyait.
Elle côtoyait l'abîme : c'était une image, bien sûr, mais elle la trouvait plus que juste.
Un pas de côté et c'était la fin. La plongée. Comme dans un cauchemar qui la visitait, de temps à autre.
A la banque, elle était dans le rouge. Son conseiller l'avait déjà appelée à plusieurs reprises :
- Mlle Lebon ,
- Oui.
- Lebon ?
- Elle-même ...
- Vous savez que votre compte, depuis trois semaines, est ...
Elle raccrochait à chaque fois.
Dorothée vivait à Seclin, dans le nord. Elle avait repris (pourquoi ?) à la mort de ses parents, cet appartement dans une petite maison en briques, très typique, très "je me fonds dans le paysage". Or ce paysage, Dorothée le détestait, comme le climat, toujours plus ou moins pluvieux et ces gens, ces gens qui ... que ... Enfin, à part au bureau, un peu, elle n'avait pas vraiment trouvé sa place.
Ce 12 juin, elle avait pris les arrêté d'expulsion concernant son appartement et en avait fait un joli tas chiffonné sur la table.
Retards, manquements, irrégularités inexpliquées, la boite où elle travaillait avait fini par la pousser vers la sortie. De façon polie mais ferme. Cela remontait à deux mois et demi. En attendant, elle survivait.
Elle avait un rendez-vous, le lendemain pour du travail : un espoir.
Pourtant, le soir, elle s'habilla joliment et partit vers 22 heures pour aller danser à la Carioca, le dancing du coin.
Quelle soirée ! Et quels bons moments elle passa avec ses copines retrouvées, Leïla, Karine, Fatoumata et même Vanessa qui, soudain, ne lui faisait plus la tête.
Dorothée utilisa son dernier billet de vingt euros pour rentrer, en taxi, vers quatre heures du matin.
Inutile de dire qu'à neuf heures et demie, quand le téléphone sonna et que le recruteur s'inquiéta de son absence, elle ne sur que répondre :
- J'ai ... euh ? J'ai pas vu l'heure !
- Pas vu l'heure, pas vu l'heure ... Moi, c'est depuis huit heures que je suis à mon poste, ma petite dame. On dirait vraiment que vous n'avez pas besoin de ce travail !
La voix était jeune, un type dans es âges, sans doute et on sentait qu'il faisait la grosse voix exprès, pour faire pro. Pour être dans son rôle. Elle suggéra :
- Et ... et si je venais maintenant ?
Elle savait bien, Dorothée, qu'elle risquait le tout pour le tout. Maintenant, cela voulait dire au moins dans trois quarts d'heure, le temps de se préparer et de traverser la moitié de la ville pour se rendre à son rendez-vous en pleine zone d'affaires.
Elle mit, dans sa voix, un pointe de supplication avec quelques aigus ... pour tenter de faire craquer l'autre, là, ce recruteur au bout du fil.
Il finit par marmonner :
- Bon, d'accord.
- Je fais vite, je ...
Il avait déjà raccroché.
- C'était qui ?
- Quoi ?
Horrifié, Dorothée regarda mieux. Non, elle ne rêvait pas, elle n'était pas seule dans le lit : une masse indéfinissable, mais qui ressemblait à un homme était bel et bien là. Le type avait l'air aussi réveillé qu'elle et aussi peu vêtu. En serrant le drap contre sa poitrine, Dorothée se fit, vite fait bien fait, un petit récap' de la fin de soirée de la veille. Non, elle ne se rappelait pas du tout ce grand front pâle, ces cheveux bruns, ce regard très clair, pas plus que ces épaules musclées et ces mains dont une quittait l'oreiller où elle était posée pour presser les paupières de son propriétaire.
- Tu m'aurais donc ...
- Raccompagnée, oui, fit le gars, pratique. On a dansé pas mal .... et bu presque autant. Tu ne tenais plus debout.
- Mais, plaida Dorothée, j'ai pris un taxi ...
Il rectifia gentiment :
- ON a pris un taxi, même que t'as insisté pour le payer ...
- Ah.
Regard soucieux de Dorothée, à droite et à gauche, comme à la recherche d'une robe de chambre salvatrice. Son cavalier était plutôt galant, puisqu'il détourna les yeux, le temps qu'elle jaillisse du lit pour courir vers la salle de bains.
Cet appartement était assez étrange, puisque la salle à manger était recouverte de parquet alors que le sol de la chambre était carrelé.
Elle frissonna donc un peu avec ce froid sous ses pieds. Ouvrit le porte de la salle de bains et respira. Enfin presque : le système n'était pas tout neuf et ne donnait de l'eau chaude que de façon irrégulière. Sporadique. C'est donc une eau tiédasse qui lui dégoulina sur la tête et les épaules quand elle eut tourné le robinet de la douche.
Dorothée pressa le mouvement. Elle s'abstint à se laver les cheveux, ce qu'elle n'eut pas manqué de faire normalement (si elle avait eu le temps) ... S'essuya rapidement, s'enveloppa dans une serviette et revint rapidement dans la chambre pour récupérer ses affaires, affaires qu'elle avait tout de même préparées et qui gisaient sur un fauteuil. Les bonnes. Les autres, jean, chemisier, soutif et culotte était répandus sur le carrelage, au hasard, aurait-on dit, de son déshabillage "sauvage" de la veille.
Dans le lit, le gars n'avait pas bougé;, Il fixait le plafond, comme inspiré.
- Dis donc ... lança-t-elle.
- Mmmmh ?
- Tu vas pas moisir ici ... hein ? Moi, j'ai un rencart de boulot, va falloir que je file ...
- D'accord, d'accord.
Comme il faisait mine de se lever en rejetant le drap sur le côté, elle jugea plus sage de se réfugier à nouveau dans la salle de bains pour y finir de s'habiller.
Elle remarqua alors sa montre, absurdement posée sur le rebord du lavabo. Quelques gouttes d'eau l'agrémentaient : pourvu qu'elle ne se décide pas à tomber en panne, il ne manquerait plus que ça.
Le temps était compté mais même là, elle y alla d'un coup de blush, lissa ses sourcils .... renonçant quand même à se faire le grand jeu côté maquillage.
Quand elle sortit, surprise : le gars était encore là. Habillé mais présent, elle le découvrit en train de trifouiller dans le coin-cuisine.
- Ben, tu fais quoi ?
- Du café !
- T'es malade ?
Il eut un haussement d'épaules. A la verticale, il était presque mieux qu'allongé. Ca devenait compréhensible qu'elle ait pu craquer la veille. Enfin, admissible.
Il eut un soupir patient :
- Ecoute, euh ...
- Dorothée.
- Moi, c'est Mathieu. Ecoute, Dorothée, moi, sans kawa, je suis bon à rien. Me faut ma dose. (un temps) Comme il faut l'huile à la sardine ...
Finalement, il était un peu primaire. Ses blagues sentaient, à plein nez, les CSP moins. Elle se promit de l'expédier aussi vite que possible et, SURTOUT, de ne plus le recontacter.
- C'est un filtre, qu'on met ?
- Quoi ? Où ? Dorothée s'impatientait.
- Dans la cafetière !
- Ecoute, débrouille-toi. Je file. Tu claqueras la porte en partant, hein !
Elle s'approcha de lui, quand même, pour un rapide baiser sur la joue. Par pur reflexe, lui sembla-t-il, il tenta de tourner la tête, visant sa bouche mais il la rata.
Forcément, le type était pressé. Il en avait déjà marre. Recruteur, c'est déjà un boulot pénible, alors si même les candidats et candidates n'y mettent pas du leur.
Un immeuble moderne. Si, ça existe, même à Seclin. Verre et acier, escaliers monumentaux, ascenseurs éclairés en bleuté très doux; Dorothée s'y rua. Le type, petite bedaine et calvitie naissante, fit le geste de remettre sa veste quand elle entra dans le bureau mais y renonça presque aussitôt. Trop chaud, en ce pré-été.
L'entretien porta sur ... les sujets habituels. Le recruteur avait l'air de faire son travail mais sans plus : il ne lui tendait aucune perche.
Quand il essaya de la faire parler plus longuement ... de ses motivations, par exemple, elle se lança, bravement.
Et puis ayant constaté que son regard fixe ne cachait aucune attention particulière et qu'il était en train de faire des petits dessins sur son sous-main, elle se leva, outrée.
Le type la regarda enfin, avec comme une question dans les yeux :
- Pourquoi ? Pourquoi tu t'en vas maintenant, comme ça, alors qu'on n'a pas fini, toi et moi de jouer nos rôles ?
- Je vois bien que la réponse est non ! Siffla Dorothée.
- Mais non, pourquoi ? Vous vous mettez dans tous vos états .... ce n'est pas bon pour la suite ...
Dorothée se dit que ça devait être écrit quelque part. Ou pas.
Ou bien les planètes, dont on parle, n'étaient pas alignées, bref, c'était râpé.
Elle traîna un peu en ville; Fit un crochet par la rue principale, se posa à une terrasse de café et dépensa encore quelques euros pour boire un chocolat bien chaud, qui ne lui fit même pas de bien. Elle s'amusa un instant à tourner la cuiller pour voir les petites bulles qui se formaient à la surface brune du liquide.
Elle s'en lassa assez vite.
Les sièges, en plastique, étaient rouges. Il y avait quelques tables occupées, notamment dans le fond, là où se dressait la halle, un marché, à l'origine, mais qui avait muté en centre commercial avec boutiques chics.
Dorothée soupira.
Réflexe quasi naturel, elle extirpa son portable de son sac et eut la tentation d'appeler quelqu'un (mais qui ?) voire de scroller. Raté encore une fois, il n'y avait pas de réseau.
Dans les belles histoires, enfin celles qui finissent bien, tout le monde en connaît, une fois que la cliente a payé, elle est suivie des yeux par le serveur, un jeune gars brun et sexy et elle trouve un prétexte foireux pour revenir vers lui et taper la discute. Ou alors le serveur est une serveuse, une brave fille qui, ayant vu la larme qui perlait à ses yeux, ne la laisse pas repartir comme ça, l'écoute, la console et trouve même des solutions à la marée de problèmes qui l'envahit. Ici, rien de tout ça; Elle alla payer à la caisse, comme une grande et fila sans que le type derrière le comptoir, un vieux aux yeux chassieux ne lui fasse grâce du moindre cent.
Elle remonta son avenue, Dorothée. Trouva sa rue, son immeuble. Grimpa les étages. Là, surprise, Mathieu était encore là.
Ils étaient deux, même, lui, qu'elle commençait à connaître et un autre type, un peu plus vieux, l'air morose. Ils étaient tous les deux assis à table à se taper un café.
De l'entrée, Dorothée ne fit qu'un saut jusqu'à eux :
- Faut pas vous en faire !
Mathieu, qui tirait sur un clope, ne se démonta pas pour si peu.
- Allez, fais pas ta méchante.
Stupeur de Dorothée, mêlée de colère :
- Et d'abord, c'est qui, lui ? Un pote à toi ?
- Pas du tout, fit l'homme triste. Je suis ... je suis huissier.
Renseignements pris, il était venu porter un n ième avis (la fameuse feuille bleue) avait sonné et, pour une fois, pour une fois, oui ...on lui avait ouvert. Une chose en amenant une autre, Mathieu lui avait proposé de s'asseoir pour s'en dire un peu plus. Un café avait été proposé, qu'il avait accepté ... et voilà, quoi.
- Vous êtes vraiment des ...
Ce n'était pas les mots qui manquaient à Dorothée, plutôt l'envie de les dire. Elle revint jusqu'à l'entrée, accrocha son vêtement et revint vers la salle à manger.
Elle était fatiguée, soudain. Crevée, dégoûtée de tout.
Elle voulut faire un geste définitif, un geste vers la porte pour que ces deux guignols disparaissent pour de bon, mais n'en eut pas la force et trouva refuge dans sa chambre dont elle fit claquer la porte.
Sanglots qui détrempent l'oreiller bleu ciel, doigts qui se crispent sur le drap, Dorothée est au plus bas.
Dans sa pauvre tête, les scénarios les plus invraisemblables se bousculaient : elle ... ou alors elle .... et eux ...
Mais non, tout achoppait sur la réalité, tout partait en carafe, en bisbille. Vers un néant garanti.
Elle se résolut quand même, au bout d'une bonne heure, à se lever. A mettre un peu d'ordre dans sa toilette, à se passer un mouchoir papier sur les yeux et ceci étant fait, à marcher résolûment vers la porte.
Là, pas de surprise, les deux types étaient encore là. Ils avaient juste changé de position. L'huissier, assis à table, feuilletait des papiers. Mathieu, vautré sur la canapé, avait allumé la télé et regardait d'un œil distrait un match de ... de foot, probablement, elle ne prit pas la peine de se renseigner plus avant.
Vous ...
Sa propre voix lui fit l'effet du son qu'on peut tirer d'un bugle quand on ne sait pas en jouer : rauque et crevassé, pitoyable.
- Vous ... euh ? Vous avez intérêt à ... à partir, tous les deux ! Réussit-elle quand même à leur lancer. Sans attendre de réponse, elle se dirigea vers la porte et sortit.
Le soir, quand elle revint, quand elle eut remonter les marches et qu'elle introduisit sa clé dans la serrure de sa porte, rien n'allait. La serrure refusait obstinément de s'ouvrir.
- Ah, les ... !
Etant bien élevée, elle n'alla pas jusqu'au bout de l'insulte qui lui montait pourtant aux lèvres. Elle abaissa les yeux sur le petit sac dont elle était pourvu.
Un simple sac. Rien.
Il lui aurait pourtant fallu, il lui fallait, il lui faudrait des affaires ... pour la suite de la journée, de la nuit et de la semaine.
Elle s'assit sur une marche, pas une marche juste sous son palier, non, elle redescendit prudemment deux étages et réfléchit.
Minuterie oblige, le noir se fit.
- Tant mieux, pensa-t-elle, on réfléchit mieux dans l'obscurité.
Cela, c'était il y a deux ou trois semaines : depuis, Dorothée est à la rue et dort dans des cartons. Elle s'est fait des copains et quelques copines, SDF comme elle.
Comme on dit à Pôle-Emploi, elle a rebondi.
Ce soir-là, il fait froid. Elle est dans une sorte de garage abandonné, battu par les vents. Quelques silhouettes rôdent, des paumés de son espèce. Un type barbu s'approche soudain d'elle, une seringue à la main.
Elle hésite puis, avec un soupir las, elle commence à retrousser sa manche.
Par parenthèse, si vous avez une idée pour une meilleure fin, qu'on se le dise, je suis preneur.
***
C'est le matin, quelques jours après. Je suis chez moi. Une lumière pâlotte tombe par la fenêtre.
Caressant d'une main mon menton mal rasé, je pianote, de l'autre main, sur le clavier.
Un mail ? Oui. Il est signé Claudine B. Elle me donne des nouvelles de Dorothée qui est, me révèle-t-elle, une de ses voisines. Enfin une vague relation, une SDF qu'elle a croisée une fois ou deux, à qui elle a donné la pièce et qui s'est cru obligée de venir pleurer sur son épaule.
Aux dernières nouvelles, la petite Dorothée ne sanglotait plus, non. Elle avait remonté sa manche et envoyé balader le méchant pas-beau qui voulait l'entraîner dans sa dépendance.
Dans le soir qui tombait, en effet, elle avait soudain entendu un cri :
- Eh, miss … !
Relevant la tête, puis sa redressant, elle avait compris que l'appel la concernait :
- Oui, quoi ?
Le type qui arrivait ne courait pas, avec ses petites jambes et son ventre rond, il en aurait été bien incapable, mais il marchait d'un pas vif, comme l'envoyé du destin qu'il allait s'avérer être.
Il brandissait un papier, enfin quelque chose de rectangulaire et de blanc strié de rouge dans sa main gauche.
Renseignements pris, il s'agissait de l'huissier.
Quant au fameux papier, ce n'était ni plus ni moins qu'un ticket de loto, trouvé dans ses affaires à elle, Dorothée.
- C'est gagnant ! Vous avez …. euh ? Gagné ! Lança-t-il en tâchant de reprendre une respiration bien abîmée par l'excès de cigarettes blondes.
- Ah ! Fit juste Dorothée, le regard ailleurs.
L'huissier souriait, pas mécontent de jouer les anges Gabriel :
- J'ai eu du mal à vous retrouver, v'savez !
- Oui ?
Pauvre Dorothée, elle se sentait sale, étrangère à elle-même, laissée pour compte, à deux doigts de refuser cette manne qui ne tombait pas du ciel mais plutôt de la Française des Jeux.
Vous auriez pu le garder …. eut-elle la force de dire.
Une telle somme ? Avec autant de zéros ? Vous rigolez ! Lança l'huissier qui, comme il le lui apprit plus tard, se prénommait Fabrice, avait reçu une éducation chrétienne et l'était resté dans l'âme.
Y'a beaucoup ? Lâcha Dorothée, avec l'air de celle qui a l'habitude de voir pleuvoir des millions sur elle.
L'huissier était rouge, il faisait des gestes :
- Assez, en tout cas, pour vous permettre de voir venir. Partons d'ici.
Et remontant les marches pour rejoindre la rue, l'un suivant l'autre, ils se dirigèrent, cela devait bien arriver un jour ou l'autre, vers la fin définitive de cette histoire.
***
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