Un cycle s’achève, de nouveau… La douceur aoûtienne s’apprête à décliner lentement. Les médias annoncent déjà une persistance estivale, un « été indien » prononcé à venir paraît-il. Il est midi à la gare de Genève Cornavin. Le clocher voisin résonne et tente de couvrir les nombreux éclats qui alimentent la pollution sonore. De la voix en passant par les rires et les pleurs, l’échantillon audible regroupe bon nombre d’émotions. Enfants, amis, parents ou simples inconnus, le hall fourmille de costumes colorés qui s’expriment. Les vacances s’achèvent, les cœurs vacillent, les yeux scintillent. L’envie de prolonger le contact est irrépressible. Les étreintes se multiplient, câlins et embrassades en cascades. Les corps se désarticulent, les pieds s’élèvent en pointe, les bras s’allongent, les doigts s’étirent au maximum avant de se désolidariser, les mains balaient avec agilité de gauche à droite, un dernier mouvement pour un dernier au revoir. Se quitter pour mieux se retrouver, facile à dire. Les semaines vont défiler expressément et les retrouvailles vont se profiler rapidement, difficile à croire.
Quelques têtes brunes, blondes ou rousses se démarquent du flot d’âmes sensibles et sensibilisées. Les mouvements sont précis et concis, les échanges vocaux sont distants et portés par les lignes téléphoniques. Les activités professionnelles ont repris pour elles.
Louise, détachée de l’effervescence ambiante, est assise confortablement dans le patio d’attente. Lunettes de soleil vissées sur le nez, elle profite silencieusement de quelques doux rayons qui caressent sa peau dorée à travers la baie vitrée, une prolongation estivale agréable avant le grand départ. Un coup d’œil rapide sur sa montre, elle prend pleinement conscience du temps qui défile et joue sur les événements. La jeune femme s’apprête à quitter la province de son enfance pour rejoindre la banlieue de sa vie d’adulte. Deux opposés, un départ et une arrivée, vont se succéder pour clore un chapitre et en ouvrir un nouveau.
Un nouvel intermède sonore attire toutes les attentions. Le panneau d’affichage central s’actualise sous les yeux tantôt impatients, tantôt anxieux, ou tantôt humides. Les numéros de wagons très récemment partis laissent place aux voitures en préparation de voyage. Louise, à son tour, porte le regard sur le tableau d’informations. Sa vision est trouble, son esprit est ailleurs. Elle déchiffre mécaniquement les lettres et les chiffres alignés pour connaître le quai à rejoindre. Une vibration interrompt sa lecture. Son téléphone portable notifie l’arrivée d’un message. Louise tire celui-ci de son tout petit sac à mains et survole l’écran. Après quelques semaines de pause, les applications de communication reprennent leur activité. Sa direction vient d’alimenter le groupe « Ecole » postant un encourageant et court message de reprise à toute l’équipe. « Croissants, café et jus variés vous attendent dès demain à 8h30 pour démarrer collectivement une nouvelle année, riche d’humanité et partage. Belle dernière soirée de vacances à tous. K. » Un sourire en coin se dessine sur le visage de l’enseignante.
Quelques images insolites lui reviennent pour lui rappeler à quel point cette équipe pédagogique est fantastique : la citrouille géante décorée au mois d’octobre, la danse des collègues rennes costumés lors du spectacle de Noël, l’exercice de confinement en pleine canicule savant mélange de sueur et d’angoisse, la sortie de fin d’année au parc zoologique et l’égarement d’une maman… Des petits rien qui représentent beaucoup, qui créent des liens immuables et des souvenirs indélébiles. Heureuse, Louise glisse son téléphone dans la poche de son jean.
« Le train 2707 pour Paris partira de la voie 8 à 13h12. » Cette phrase résonne quelques instants dans la tête de la vacancière sur le retour. Elle se lève, saisit ses bagages et prend la direction de la passerelle d’accès aux voies. Les mouvements de personnes sont incessants, les attroupements nombreux. Un petit groupe, une famille semble-t-il, attire l’attention de Louise. Curieuse, elle s’arrête, observe et écoute. Trois générations… Les petits-enfants chahutent pendant que les adultes s’étreignent et s’embrassent. Les grands-parents s’inquiètent de la solitude des semaines à venir et se projettent déjà en octobre sur de joyeuses retrouvailles. Ils donnent quelques dernières recommandations aux petites têtes blondes pour le voyage et la rentrée qui arrive. Les parents s’angoissent du retour à la maison, de l’emploi du temps chargé qui les attend entre travail, école, activités, rendez-vous médicaux… L’heure de la séparation se précise, les sourires et les larmes se mêlent.
Quelques frissons parcourent la colonne vertébrale de Louise, son cœur se serre et une question percute son esprit : l’éloignement est-il inéluctable ? La raison lui répondrait à l’affirmative. Mais il y a l’amour, ce débordement émotionnel, cet engagement affectif qui nous rassure, construit et dépasse. Puis il y a le temps, cette unité universelle qui nous encadre et façonne la dimension chronologique entre passé, présent et futur. Enfin il y a l’évidence, cette certitude qui transperce le cœur, le corps et la tête.
Ainsi, débordée et transpercée, Louise prend l’ascendant un court instant sur le présent. Elle reprend son chemin sac sur le dos, frôle le bouleversant et attendrissant regroupement générationnel et adresse un « Belle journée ! » éclatant qui s’apparente à un remerciement. Un sentiment de légèreté l’enveloppe. Le train 2707 rejoindra Paris sans elle. Elle respire profondément, traverse le hall de la gare et gagne l’extérieur. Il est grand temps d’assumer. Elle tâtonne sa poche gauche de pantalon, saisit son téléphone et compose le dernier numéro en mémoire.
- « Oui ?
- Coucou Mémé, c’est Louise.
- Ah, tout va bien, tu as bien pris ton train ?
- Justement, j’appelle pour te dire que j’arrive bientôt. Je ne prends pas le train mais le tramway. Je serai là avant le goûter.
- Mais tu reviens ?!
- Oui, je suis là bientôt.
- Ah, alors à tout à l’heure. Je préviens ton grand-père.
- A tout à l’heure. »
Louise observe son téléphone, les yeux pétillants, les traits détendus. Les palpitations cardiaques rythmées ont disparu. La moiteur des mains s’estompe peu à peu. Les choses sont claires à présent : chocolat suisse aux noisettes et pain frais pour le goûter ! Aucune viennoiserie ne peut rivaliser avec ce délice sucré, qu’il soit ou non offert par K..
Une légère brise souffle sur le parvis de la gare. D’un pas léger et assuré, Louise se dirige vers la ligne 17 du tramway environ cinquante mètres plus loin ; une distance insignifiante qui lui offre l’aventure la plus sensée de son existence. Trois petites minutes d’attente puis elle s’engouffre dans le wagon de tête. Elle choisit le premier siège individuel à gauche derrière le poste de conduite. La rame est quasi déserte. Seul un couple, plongé dans la lecture approfondie d’un guide touristique local, complète la liste des passagers. La jeune femme plonge une main dans son sac, la seconde dans sa poche. Simultanément, deux écouteurs filaires noirs et son téléphone mobile apparaissent. La connexion entre les deux éléments ne tarde pas. Quelques notes graves gagnent les oreilles attentives de la voyageuse.
Le paysage défile au rythme des musiques de sa playlist. Des textes percutants et émouvants qui explorent et racontent les liens entre les hommes, les tumultes sentimentaux, les douceurs, les douleurs, les victoires, les défaites, les désillusions, les espoirs. Le catalogue de chansons sélectionnées n’est pas le fruit du hasard. Il a été minutieusement élaboré ; chaque morceau choisi, qu’il soit mélancolique, agressif ou joyeux, est un révélateur du parcours accidenté de Louise. Rien d’exceptionnel finalement, la vie est agrémentée de trajectoires non linéaires. Le paysage défile : le lac, les chaînes de montagnes, le téléphérique, les deltaplanes. Un décor si familier et pourtant si éloigné géographiquement ces derniers mois, incontestablement trop éloigné. Le passage transfrontalier est un palier supplémentaire qui annonce la proximité des retrouvailles. Le trajet n’est pas terminé, Louise ferme les yeux et laisse son esprit vagabonder sur la route du souvenir. Les images qui émergent sont d’une netteté déconcertante : la maison aux volets jaunes, le bassin aux poissons rouges, le jardin aux arbres fruitiers, la cave aux larges tonneaux boisés, l’enclos grillagé aux gallinacés. Ses cinq sens sont en éveil et se remémorent…
L’architecture de la bâtisse familiale cossue est intacte. Deux étages se superposent, deux lieux de vie autrefois distincts, pour une cohabitation intergénérationnelle facilitée, qui n’ont fait plus qu’un au fil du temps. Louise aperçoit cette petite fille déambulant dans les allées du potager sous le soleil et le regard bienveillant de son grand-père, cet écrin coloré dégorgeant de tomates rouges grimpantes, de haricots verts envahissants, de radis roses et blancs piquants, de carottes orange croquantes. Sa bouche grimace sous la mousse âpre du premier cidre fermenté de l’automne goûté en cachette avec l’homme de la maison. Elle entend distinctement poules et coq se disputer dans l’enclos grillagé pour quelques grains de riz lancés à la fenêtre par la femme de la maison. Ses narines hument avec délectation l’odeur des bugnes, ces beignets concoctés avec tendresse pour la période du carnaval. Ses doigts se délient pour accueillir les premières cerises du mois de mai.
Un freinage brutal interrompt ce défilé de saisons et saveurs. Louise ouvre instantanément grand les yeux, partagée entre inquiétude et incompréhension. Un cycliste s’éloigne de la voie sous les invectives familières du conducteur. Il semble que l’accident ait été évité de justesse grâce à l’extrême vigilance du pilote de locomotive. Ce réveil impromptu est salvateur pour la jeune femme. Son voyage ferroviaire touche à sa fin dans quelques secondes et le souvenir était sur le point de prendre le pas sur la logistique immédiate. Elle s’étire au maximum, saisit son paquetage et se dirige vers les portes soufflets. Le tramway se stoppe et Louise gagne la rue piétonne. Quelques centaines de mètres la séparent désormais du décor de son enfance. Son corps s’actionne pendant que son intellect bouillonne. Elle démarre vigoureusement les foulées régulières qui la conduiront à sa destination finale. Les yeux cette fois ouverts, elle poursuit sa cogitation autobiographique.
Un air d’accordéon accompagne ses pensées, cette mélodie qui a monopolisé tellement d’autoradios et agrémenté nombre de trajets. Sur le chemin de l’école, du marché, du restaurant, sur la route des vacances, son grand-père fredonnait quelques notes de musette, comme une casserole soit dit en passant, les deux mains battant la mesure sur le volant. Ces kilomètres parcourus dans la bonne humeur ont appris à Louise les règles de la bienséance automobile, klaxon à tue-tête et accélération à l’approche d’un rond-point, et le répertoire intégral d’André Verchuren. Ils lui ont également enseigné l’histoire des montagnes, du Mont-Blanc aux Alpes maritimes, l’histoire familiale de l’Italie à Nice, de Nice à la Haute-Savoie, l’histoire de Genève et des trésors du lac Léman. « Un vrai moulin à paroles ! Il nous saoule pas vrai ? » soupirait en riant sa grand-mère pour qualifier l’homme de toute sa vie. Louise souriait, les yeux et les oreilles ébahis par cette richesse géographique, historique et langagière. Ces distances difficilement supportables physiquement pour le petit cœur d’enfant de Louise en raison d’une oreille interne sensible ont été source d’épanouissement et d’émerveillement. La jeune femme s’est baladée en téléphérique, a arpenté les allées des grandes foires agricoles locales ramenant victorieuse quelques prix ornithologiques, a déambulé sur la promenade des Anglais ensoleillée. Elle a observé du haut d’une grue de splendides feux d’artifice sur le lac genevois, a visité Monaco et apprécié la relève de la garde sur le rocher. Elle a crié véritablement terrorisée dans d’ébouriffantes fêtes foraines, a tapé dans ses mains lors de concerts de chorale mouvementés.
Au-delà de toutes ces escapades, Louise a grandi simplement. Des moments de partage sans expédition routière ont également jalonné ses années de construction personnelle entre réalité et imaginaire. Quelques jeux de mains, jeux de vilains, comme les fameux « Je te tiens par la barbichette », « Tape-moi la main », l’ont faite rire. Les expériences pré-culinaires comme le vidage de truite fraîchement péchée ou le déplumage de poulet sauvagement assommé l’ont écœurée. Des dimanches après-midi avec Jacques Martin l’ont faite chanter. Des cadeaux sous le sapin de Noël l’ont faite rêver. Et puis… Elle a joué, beaucoup, dans cette petite cabane construite rien que pour elle, avec ses peluches, avec ses poupées, avec les araignées. Elle a patiné à quatre roues sur le trottoir en ciment le long de la maison. Elle a cassé en cachette avec les dents des noisettes fraichement ramassées sur l’arbre. Elle a mangé discrètement le maïs destiné aux poules, les croquettes réservées aux chats.
Le souvenir du goût salé de l’alimentation féline génère une salivation excessive. Louise s’extrait de ses pensées et marque une pause désaltérante. Elle tire une gourde de son sac qu’elle vide en un clin d’œil. Elle opère un rapide inventaire spatial. Le trajet touche à son terme. Elle vient d’entrer dans la rue « de l’Avenir », la dénomination de la destination a valeur de symbole.
La maison aux volets jaunes est là. Louise pousse le portail le cœur battant. Les poissons rouges ont disparu, le poulailler s’est vidé, le potager s’est asséché. Sa grand-mère ouvre la porte avec entrain.
- « Tu es revenue ma grande. Mais ton travail demain, les élèves vont t’attendre et…
- Ce n’est pas important, répond l’aînée des petits enfants. Ce n’est pas le plus important. Pépé est là ?
- Oui, dans le salon. Tu sais Louise, je suis contente. »
Louise glisse une main tremblante dans la poche de son pantalon. Elle sort son téléphone et compose le numéro du plus vieux portable qu’elle ait connu, le bon numéro. Le combiné posé sur son oreille, elle s’avance discrètement et entre dans le living. Une voix masculine familière et joyeuse s’élève.
- « Vous êtes bien sur le répondeur de Suzanne et Marcel, laissez-nous votre message. »
Le regard de la jeune femme balaie la pièce, des photographies par dizaines. Son grand-père est bel et bien là, omniprésent pour toujours.
Il a suffi d’un train, d’un téléphone…
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