« Lorsqu’on vit dans un petit village comme celui-ci, les événements sont rares, et ils deviennent du divertissement, des potins. Pour certains, les autres sont du divertissement. Les tragédies en deviennent aussi. Quand la souffrance n’est pas la nôtre, elle devient intéressante, » pensa le Maître Lyon, assis, alors qu’il regardait le tribunal plein à craquer.
Pour l’occasion, des journalistes étaient venus filmer le tout. Assise à sa gauche, la jambe de sa cliente faisait des va-et-vient. En face de lui, l’avocat de la partie civile tournait rapidement les pages de son dossier.
* * *
« Reprenons un exercice que nous avions commencé la semaine dernière, dit le Dr. Atman. Le voulez-vous bien ? »
Son patient hocha la tête et se redressa sur le fauteuil en cuir. Le coude posé sur l’accoudoir, son pouce sur sa joue empêchait son cou de se tordre. Il caressait ses lèvres de ses autres doigts. Il n’aimait pas cet exercice. Il n’aimait pas se rappeler.
« Décrivez-moi à nouveau la première fois que vous avez rencontré votre cliente. Quelle a été votre première impression ? »
* * *
Mlle. Chastain entra pour la première fois – et pour l’une des dernières fois, elle espérait – dans le bureau d’un avocat. Maître Lyon l’y attendait, penché sur son bureau, en train d’étudier la masse de papiers qui lui faisait face. Il leva la tête et vit ce qui ne lui semblait être qu’une fragile petite femme, toujours troublée par les évènements récents. La chaise grinça sur le parquet alors que Chastain s’assit maladroitement, le corps encore tremblant. Elle n’osait pas relever la tête.
* * *
« Étiez-vous peiné pour elle ? » demanda Atman.
* * *
Maître Lyon rassura la jeune femme du mieux qu’il pouvait. La manière dont il expliqua le déroulement des semaines à venir l’aida à avoir plus confiance en lui. Il s’efforçait d’être tendre avec elle au début, puis lui vint naturellement la sensation de l’être.
* * *
Atman prit de rapides notes sur son carnet. Il observait attentivement son patient qui racontait son histoire. Il notait tous ses gestes, toutes ses manies. La manière dont ses mains bougeaient, alors que ses coudes restaient collés aux accoudoirs, comment il frottait son poignet gauche, comment il prenait des pauses pour réhydrater ses lèvres furtivement. Surtout, son attention se portait sur les yeux de son patient. “Une froideur, certes,” écrivit le psychologue. Il attendit la fin de l’histoire avant de poser sa question.
« Est-ce que vous la détestiez ? »
Le visage du patient se ferma et il secoua rapidement la tête. Il se pencha en avant et joignit ses mains. Atman, lui, dut pencher sa tête sur le côté pour mieux voir ses yeux. L’homme qui se tenait devant lui regardait le sol avec ce même air contrarié.
« Non, non, » affirma-t-il.
* * *
Les pleurs d’Élodie s’étouffaient dans le creux de ses mains. Maître Lyon ne savait pas quoi faire. Il avait l’habitude de s'occuper d’enfants qui pleuraient, mais il n’avait jamais eu affaire avec de jeunes personnes comme sa cliente.
« Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait, » pleura Chastain.
* * *
« Bien sûr que non, continua-t-il. Pourquoi je la détesterais… »
* * *
« Où est-elle ? cria-t-il. Où ils sont ?
– Monsieur, calmez-vous s’il vous plaît, demanda le médecin.
– Comme si j’allais me calmer ! Ils sont où ? »
Le médecin agrippa fermement les épaules de celui qui se tenait face à lui. Il hochait légèrement la tête et son visage s’adoucit, malgré la violence de celui qu’il tenait.
« Non, soupira-t-il nerveusement, vous mentez…
– Je vous présente mes sincères condoléances, Monsieur. Nous avons fait tout ce dont nous étions capables, mais... »
Son corps s’écroula, quand bien même il était retenu par le médecin. Ses genoux claquèrent lourdement au sol, et bientôt, il était allongé complètement dans le couloir de l’hôpital, en pleurs.
* * *
« Non, je ne la détestais pas… »
* * *
La sonnette de l’audience retentit. Les conversations cessèrent, et tout le monde se leva. La greffière invita le tribunal à se mettre debout, alors qu’ils l’étaient déjà tous. Ils attendirent l’arrivée de la présidente par la porte. Cette affaire avait commencé il y a douze mois, et le verdict allait tomber ce jour-là, sûrement, finalement. Les juges entrèrent, les trois, puis la présidente prononça ses premiers mots :
« Asseyez-vous, l’audience est ouverte. »
Maître Lyon resta debout une seconde trop longue, puis s’assit, avec son visage signature, empreint d’impassibilité. La présidente feuilleta des pages, puis son regard s’arrêta sur la foule et les caméras.
« Je vois que nous avons attiré l’attention, plaisanta-t-elle, même si ça n’atteignit pas totalement son sourire. Nous sommes ici aujourd’hui pour l’affaire de Mlle. Chastain, prévenue du chef d’homicides involontaires par conductrice d’un véhicule terrestre à moteur. Mlle, veuillez venir à la barre s'il vous plaît. »
* * *
« Étiez-vous nerveux ce jour-là ? Saviez-vous déjà que vous alliez le faire ? demanda Atman.
– Non, je… Je ne savais pas encore. Je doutais. »
* * *
Il pleuvait des cordes le jour du procès. La présidente avait accepté la demande de suspension d’audience de la défense, et Lyon sortit aussitôt pour fumer. Il regardait le ciel gris, sans penser à rien. Il prenait le temps de contempler. Il ne l’avait plus fait depuis longtemps. Puis, quelqu’un de familier vint à côté de lui, pour s’imprégner de l’air frais de la pluie d’automne. La personne se tourna vers Lyon et lui serra la main.
« Maître Lyon, dit-il.
– Maître Trudeau, répondit Lyon. »
Trudeau frotta ses mains entre elles, avant de les rentrer dans la poche du manteau qu’il portait au-dessus de sa robe. Son corps gigota légèrement puis arriva à une halte. Lyon écrasa la cigarette qui venait à bout de vie et en sortit une deuxième. Il l’alluma et la mit à sa bouche.
« Vous fumez beaucoup, remarqua Trudeau.
– J’avais arrêté depuis mon deuxième enfant.
– Je ne savais pas, félicitations. Quels âges ?
– Huit ans le premier, deux ans le deuxième. »
Trudeau acquiesça un peu bêtement, pensa Lyon.
« Vous avez une femme ?
– Nous n’avons jamais été mariés, répondit Lyon.
– Argh, vous êtes chanceux, rit-il. Ma femme, je l’aime, mais elle peut être pénible parfois… Ça mérite bien une cigarette ça.
– Vous fumez ?
– De temps en temps vous savez, ça ne fait pas trop de mal. »
Lyon en donna une à son confrère et l’alluma, prenant soin de protéger la flamme du vent et de l’eau qui tombait. Ils fumèrent ensemble en silence, mais Trudeau semblait ne pas pouvoir s’empêcher. Cela devait être lié au fait qu’il était resté de marbre pendant tout ce temps, supposa Lyon.
« Vous êtes toujours avec votre compagne ? demanda-t-il.
– Non, elle est partie récemment. Elle a pris les enfants avec elle.
– Je vois. Désolé pour vous. Vous l’aimiez ?
– Bien sûr. De tout mon cœur. »
Trudeau marqua une pause et secoua sa tête en souriant.
« Les femmes… Moi c’est pareil. Elle me casse les pieds mais je l’aime. Vous me direz, parfois, c’est ce qu’on déteste chez quelqu’un qui finit par nous manquer. Moi par exemple, elle sait pas du tout faire à manger. Mais tous les matins, elle essaye, elle essaye, elle essaye… Un jour je sais que ses omelettes ratées me manqueront. »
Ils rirent tous les deux. Enfin.
« Peut-être bien, affirma Lyon.
– Vous, votre ex, c’est quoi qu’elle faisait ?
– Elle ne savait pas bien conduire.
– Les femmes… Elle a jamais causé d’accidents quand même ?
– Non, pas vraiment. »
Trudeau s’est retourné vers le tribunal, soupira et fuma.
« Cette affaire tout de même… Pauvre père.
– Le père de la victime ?
– Non, le père des enfants.
– Il ne viendra pas ?
– Il a dit qu’il ne voulait pas. C’est curieux tout de même…
– Peut-être qu’il a encore du mal à faire le deuil. Perdre ses enfants et la mère en un accident, même après un an.
– Vous avez raison. Mais il n’a jamais essayé de s’impliquer. Il a même préféré rester anonyme tout ce temps. Curieux… bref, il est temps de rentrer. »
Trudeau écrasa la cigarette et retourna dans le bâtiment en tapotant l’épaule de Lyon. Lui resta plus longtemps dehors, pour finir sa cigarette.
* * *
« Et lorsque vous aviez pris Élodie comme cliente, saviez-vous déjà ce que vous comptiez faire ?
– Je savais que je voulais faire quelque chose, mais je n’avais pas de plan en particulier. »
Atman se remit droit sur son fauteuil. Le silence infesta la pièce. Son patient regardait dans le vide et n’avait plus changé de position depuis un moment. De longues secondes passèrent.
« M. De La Croix, comment vous êtes-vous senti lorsque vous avez appris l’accident de Melissa ? »
* * *
De La Croix rentra chez lui du travail à 23 heures. Il posa ses affaires sur la table du salon, prit une douche et fit à manger. Par habitude, il sortit quatre couverts, avant de les ranger et ne garder qu’une assiette pour lui. Il souleva sa chaise pour ne pas qu’elle fasse de bruit. Ses doigts effleurèrent les boutons de la télécommande, puis il la posa à côté de son assiette. Il mangeait dans le silence. De temps en temps, ses yeux se levèrent vers les chaises vides autour de la table. Il finit de manger et mit son assiette dans l’évier. En sortant de la cuisine, il remarqua le cadre photo sur un meuble. Il dépoussiéra l’image de sa compagne et ses deux enfants, Tommy et Raphaël. Ses yeux brillaient. Il cligna vite des yeux et reposa le cadre sur la commode. Sur son lit, il regardait le plafond et reniflait. Il ne dormit pas cette nuit.
* * *
Lyon regardait le plafond du tribunal, comme s’il pouvait tomber à tout moment. Il faisait plus attention au bruit blanc en fond qu’à ce que disait sa cliente.
« Et quand je suis arrivée au niveau du carrefour, la voiture de Mme. Baudelaire est apparue soudainement. Je n’ai pas eu le temps de freiner, et je l’ai percutée…
– Vous rouliez très vite, je me trompe ? demanda la présidente.
– Peut-être un peu, affirma Élodie d’une voix tremblante. »
La présidente fit “oui” de la tête et l’invita à se rasseoir aux côtés de son avocat.
« Maître Trudeau, la partie civile ? »
Trudeau se leva et se racla la gorge.
« Madame la présidente, Messieurs, Mesdames du tribunal, nous ne parlons pas simplement d’un accident, entama-t-il. Trois personnes sont mortes. Mme. Baudelaire, Melissa, mais aussi ses deux enfants à l’arrière, le jeune Tommy, dix ans, et le petit Raphaël, seulement trois ans– »
* * *
« Donc vous prenez Élodie comme cliente avec cet état d’esprit. Saviez-vous que ce que vous faisiez était “mal” ? »
* * *
Parfaitement organisé, propre, le bureau de Samuel Lyon était tout en haut d’un building en plein Paris. Ce dernier était un partenaire important d’un des meilleurs cabinets d’avocats du pays. Il sortit une bouteille de champagne de son mini-frigo et servit un verre à son ami, disciple.
« Antoine, Antoine, Antoine… Je dois lever mon verre, je suis obligé ! » dit Samuel. Il but son verre d’une traite.
Antoine se moqua de lui.
« Tu croyais pas en moi ? demanda ce dernier.
– Bien sûr ! Ce jour-là, j’ai vu en toi ce potentiel, rit Samuel.
– Enfoiré !
– Un truand comme toi qui passe le barreau, tu rigoles ou quoi ? C’est un miracle ! Non, non, sérieusement… Je suis fier de toi. Tu reviens de loin. »
Il leva son verre vide et tapa celui d’Antoine. Lui ne prit qu’une petite gorgée.
« Alors, t’as eu une offre ? demanda Samuel.
– Ouais, pas trop loin de là. C’est bien pour un début. Une fois que j’aurai assez d’expérience, je te rejoindrai ici. »
Samuel secoua son doigt et sa tête en même temps. Il se resservit et finit en un coup.
« Tu rigoles ? Faut que t’ouvres ton propre cabinet.
– Non, je sais pas…
– Si, si, si. Ton propre cabinet, tes propres valeurs, plus d’argent.
– Je fais pas avocat pour l’argent.
– Bien sûr, je dis pas que c’est le cas. On est les défenseurs de la justice et de la morale, certes. Mais de l’argent… »
Les rires fusèrent dans le bureau.
« Par contre, va falloir que tu quittes ton bled.
– Non, je vais pas quitter ce village, il est très bien. Les maisons sont pas chères.
– Et tu préfères te taper une heure de route jusqu’à Paris ?
– Je me lèverai tôt.
– OK, mais au moins tu changes de nom.
– Quoi ? Pourquoi ?
– Parce que c’est pourri, mec. Prends exemple : Lyon. C’est la ville, mais c’est aussi l’animal.
– Il est mieux mon nom.
– Non, il est trop long, trop prétentieux. Lyon c’est court, c’est simple, ça fait abordable et gentil.
– T’es con…
– Comme ça je pourrai dire que j’ai un fils ; spirituel peut-être, mais un fils quand même. »
* * *
« Et malgré ça, vous avez continué ?
– Il n’y avait rien d’autre que je pouvais faire, » dit De La Croix.
* * *
« Vous étiez bien en pleine possession de vos moyens le matin de l’accident ? demanda Trudeau.
– Oui…
– Pas de drogues, ni d’alcool ?
– Non, rien de tout ça… »
* * *
« La nuit avant l’accident, j’ai un peu fumé… »
Lyon se redressa aussitôt sur sa chaise de bureau. Il se pencha et posa les coudes sur la table en caressant sa barbe.
« Vous aviez été dépistée “négative” pourtant, non ?
– Oui, les drogues ne faisaient plus effet à ce moment-là, je crois… Je ne me souviens plus bien, ça commence à faire un moment…
– Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?
– J’avais peur… Je voulais pas que ça se sache et que ça soit utilisé contre moi… »
La chaise fit un léger bruit lorsque l’avocat retomba dessus. Il soupira. Élodie fixait le parquet de son bureau. Lui regardait la porte, à côté d’elle.
« Vous êtes énervé ?
– Non. De toute façon, ça ne pourra pas être utilisé contre vous. Il n’y a pas de preuves. »
Chastain gigotait un peu sur sa chaise à cause du silence entre les deux.
« Pourquoi vous droguez-vous ? Vous savez que ça cause du mal ?
– Je sais… »
Sa voix hésitait. Puis elle dit quelque chose à cet avocat, qu’elle n’aurait jamais dit il y a quelques mois.
« Les cours me stressent, c’est la seule chose qui me détend un peu… Mais cette nuit-là, avant l’accident, je n’avais pas du tout dormi. Peut-être que trente minutes, au plus. Je n’avais pas vu la voiture avant que je la percute. Je n’avais même pas le pied sur le frein, je continuais d’accélérer. Puis ma tête a tapé l’airbag qui est sorti du volant, et j’ai réalisé ce que je venais de faire… »
Elle prit sa tête dans ses bras et sanglota. Le regard de l’avocat flottait dans la pièce, partout, sauf vers Élodie.
* * *
« Maître ? Maître Lyon, » appela la présidente.
Lyon tourna la tête vers celle qui l’appelait et se leva.
« On vous dérange peut-être ?
– Non, pardonnez-moi.
– C’est à votre tour. »
* * *
« Toutes mes condoléances.
– Oh, vous devez être Antoine, dit la vieille dame à travers les larmes.
– Maître Lyon, » sourit-il.
Elle lui fit un tendre câlin et s’autorisa à pleurer sur son épaule quelques instants.
« Mon fils a toujours été très fier de vous, vous savez ?
– Moi aussi.
– Passez à la maison, il avait gardé quelque chose pour vous. »
* * *
« Puis-je demander une suspension d’audience de dix minutes ? »
La présidente réfléchit quelques instants puis accepta.
* * *
M. De La Croix rentra à 21 heures du bureau. Il prit sa douche, fit à manger, puis s’assit sur le canapé. Il alluma la télé. Les news locales ne parlaient que de l’affaire du moment, de Mlle. Chastain. Il éteignit la télé. Il n’avait plus faim, alors il jeta ses restes à la poubelle et déposa son plat dans l’évier. Puis, en passant, il vit le cadre photo sur la commode. Il l’attrapa et le jeta sur le sol.
« Pourquoi, Melissa, pourquoi, » pleura-t-il en piétinant la photo.
Puis il tomba à genoux et tapa le parquet du poing. Encore, encore, encore, encore, encore. Jusqu’à ce qu’il ne sente plus sa main gauche. Cette nuit-là il ne réussit pas à dormir, tout comme la plupart des nuits précédentes, depuis trois mois.
* * *
« Qu’est-ce que vous regrettez le plus ? » demanda Atman.
* * *
Antoine s’empressa de mettre ses vêtements et récupérer ses affaires, tandis que les enfants finissaient leur petit-déjeuner.
« Allez, on se dépêche, Papa est en retard au cabinet, » dit-il en attrapant leurs bras.
Melissa, qui faisait la vaisselle, posa son éponge et se tourna vers lui.
« Pourquoi tu me laisses pas les déposer à l’école ? Je commence pas le boulot avant onze heures, je peux les emmener avec la deuxième voiture. »
Antoine hésita un instant. Ses pas oscillaient entre la porte de sortie et sa compagne. Finalement, il lâcha ses enfants et alla embrasser Melissa.
« OK, à ce soir. Je vous aime mais je suis en retard ! »
Il partit sans même fermer la porte. Melissa alla dans leur chambre pour se préparer.
* * *
« Est-ce que vous avez démissionné du barreau suite au verdict final ? »
* * *
« Après délibération, le tribunal relaxe Mlle. Élodie Chastain des fins de la poursuite. Quant à vous, Maître Lyon, restez ici. On va discuter ensemble un peu, n’est-ce pas ? »
Élodie se leva sans adresser un regard à son avocat et partit dans la foule. Les journalistes la poursuivirent comme si elle était une bête.
* * *
« Était-ce dû aux pressions de la présidente ?
– Non plus. »
* * *
« Avez-vous la foutue putain d’idée de ce que vous venez de faire, Maître Lyon ? l’engueula la présidente dans le tribunal vide. Devant tout ce monde, devant les caméras du pays ? »
Les cognements secs de la présidente sur sa table résonnaient dans la salle. Il n’y avait plus que lui, Maître Trudeau, la greffière, la procureure, et les assesseurs. Personne n’osait regarder Lyon, mis à part bien sûr la présidente.
« Oui, Madame la présidente, » répondit-il sobrement.
Il semblait la regarder, mais il parut évident pour cette dernière qu’il ne faisait que regarder à travers elle.
* * *
« J’aurais dû démissionner avant. »
* * *
Maître Lyon se passait de l’eau sur le visage dans les toilettes du bâtiment. Ses mains tremblaient à chaque fois qu’il les levait. Il n’arrivait plus à se regarder dans le miroir. Puis il fut interpellé. Une des personnes dans le public. Un jeune, pas plus de quinze ans.
« Maître Lyon, c’est ça ? demanda-t-il.
– Oui. Je peux t’aider ?
– Non, rien. Je voulais juste dire que je vous admirais. J’ai envie de devenir un avocat comme vous. »
Lyon ne put se forcer à sourire. Le garçon ne paraissait plus aussi heureux à la vue du Maître. Il entra vite dans une cabine. Lyon s’essuya le visage avec une serviette. Il la jeta vers la poubelle mais rata. Son corps tomba sur le banc de la défense. Élodie avait remarqué qu’il était raide, mais elle ne lui dit rien. La sonnette retentit. Tout le monde se leva, et Lyon un peu trop vite. Sa jambe gauche tapotait le sol à répétition. Il s’entendait respirer. Derrière cette respiration, il entendait un “boom” régulier, rapide, au plus profond de lui. Il essuya son front plusieurs fois et enleva la sueur de ses mains sur sa robe. Il jouait avec le bracelet de sa montre en argent. Son “tic” régulier lui semblait désormais assourdissant pour son oreille gauche.
« Asseyez-vous, » dit la présidente. Elle se tourna vers Lyon. « Maître ? A votre tour.
– Madame la présidente, je souhaiterais que Mlle. Chastain soit entendue, dit-il en se levant. »
Tous les regards se portèrent vers lui, en particulier celui d’Élodie. Lyon la regarda et hocha la tête.
« Très bien. Mlle. Chastain, veuillez vous avancer à la barre. »
Les jambes flageolantes, elle marcha vers la barre.
* * *
« Vous n’étiez pas sûr avant la pause, mais après vous l’étiez ?
– Non.
– Je ne comprends pas, il y a bien quelque chose qui vous a fait changer d’avis ? »
* * *
« Mon fils a toujours été très fier de vous, vous savez ? »
* * *
« Peut-être que je mérite d’aller en prison, » pleura Chastain sur le bureau de Lyon.
* * *
Le médecin appela plusieurs infirmières pour l’aider à se relever. Il pleurait à froides larmes.
* * *
« Je vois. Désolé pour vous. Vous l’aimiez ?
– Bien sûr. De tout mon cœur, » d’une voix fragile.
* * *
« J’ai envie de devenir un avocat comme vous. »
* * *
« Pourquoi, Melissa, pourquoi ? »
* * *
« Non, affirma De La Croix.
– Peut-être que vous aviez déjà pris votre décision alors.
– Peut-être.
– Malgré les conséquences ? »
Il ne répondit pas, ne le regardait pas. Ses doigts s’accrochaient désespérément aux accoudoirs. Atman se pencha vers lui.
« Et qu’est-ce que ça vous a fait, d’avoir su depuis le début-
* * *
« J’aimerais vous poser quelques questions si vous le voulez bien, Mlle. Chastain, » demanda Maître Lyon.
Elle hocha la tête timidement.
« Vous souvenez-vous à quelle vitesse vous rouliez quelques instants avant l’accident ?
– Je ne sais plus exactement, peut-être à 50 km/h, légèrement plus…
– Pourquoi ?
– Je devais aller quelque part, j’étais pressée…
– Saviez-vous que vous rouliez à cette vitesse à ce moment-là ?
– Je ne faisais pas trop attent—
– Pourquoi ça ?
– Maître Lyon, veuillez ne pas couper la parole de la prévenue, réprimanda la présidente. »
Lyon s’excusa et laissa Élodie finir.
« Je ne faisais pas attention, je pouvais pas me douter qu’une voiture allait arriver par la gauche…
– Vous n’étiez sous aucune substance, correct ?
– Non…
– Aviez-vous bien dormi la veille ?
– Quoi ?
– Vous avez beaucoup de cernes, vous ne donnez pas l’impression de dormir beaucoup. Est-ce que c’était le cas la veille de l’accident ?
– Qu’est-ce que vous faites, chuchota Élodie.
– A quelle distance du véhicule étiez-vous lorsque vous l’avez remarqué ? Vous affirmez qu’il était trop tard pour freiner, mais avez-vous au moins essayé ?
– Maître Lyon, dernière fois !
– Oui, j’ai vu le véhicule de loin… Non, je veux dire-
– Qu’en est-il de cette drogue que vous avez prise la veille, à quel point a-t-elle influé votre jugement, sans compter que vous n’aviez pas dormi cette nuit ?
– Ça suffit, Maître Lyon-
– Je ne savais pas ce que je faisais, » cria Élodie.
Ses paroles résonnèrent dans toute la salle. Elle s’agrippait à la barre comme si elle pouvait tomber à tout moment.
« J’étais fatiguée, j’étais en manque, je paniquais, je me sentais anxieuse-
– Mlle Chastain, gardez le silence, tenta d’interrompre la présidente.
– Je ne l’avais pas vu jusqu’à la fin ! J’ai continué d’accélérer parce que je voulais retourner prendre de la drogue ! Mais j’ai pas voulu la tuer, je vous le jure ! »
Élodie s’était retournée vers le public lorsqu’elle criait. La sonnette retentit et la présidente appela au calme.
« Stop ! L’audience est suspendue ! »
* * *
« Et qu’est-ce que ça vous a fait, d’avoir su depuis le début que Melissa avait grillé ce feu rouge ? »
* * *
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* * *
* * *
* * *
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