7h25. Je l’ai percutée.
Petite route de campagne, elle roulait pour se rendre au travail. J’ai surgi de nulle part. Il faisait encore nuit, elle ne m’a pas vu arriver. Elle est restée figée au volant, n’a pas crié, n’a pas pleuré. Elle encaissait sans broncher les claques que je lui mettais pour la réveiller de cette longue période d’amnésie.
Je voulais qu’elle me reconnaisse, qu’elle me regarde droit dans les yeux. La première fois que je l’ai rencontrée, ce n’était qu’une toute petite fille. Je dirais qu’elle avait cinq ans. Peut être moins. Elle, elle ne se souvient pas. C’était la nuit déjà. Je crois d’ailleurs ne l’avoir toujours rencontrée que la nuit. Face à son manque de souvenirs je cherchais celui qui ferait mouche. Le déclencheur.
Je lui ai parlé du président trop gros et du pyjama trop petit. De cette nuit où, enfant, elle avait parlé d’eux dans son sommeil. Que tout le monde avait ri. En réalité, j’étais là. Impartial. Juste là.
Au moment où ses larmes ont coulé j’ai su qu’elle m’avait reconnu. Je l’ai regardé. Tendrement. J’ai acquiescé. Oui. C’est moi. Et toutes ces années - c’était moi. La colère, la peur, le dégoût - c’était moi. Les années de thérapie - c’était moi. Dans ton corps - c’était moi. C’est moi que tu cherchais. Je suis là. A ce moment là, n’importe qui l’aurait vu l’aurait trouvé en état de choc, sonnée et en vrac. Et pourtant je jurerai moi avoir perçu du soulagement.
Et pourtant je le sais, en arrivant au travail, elle ne dirait rien. Rien à ses collègues. Rien à ses élèves. Après tout, elle n’était pas en retard. La voiture était indemne, il n’y avait pas eu de choc. Elle était la seule à porter les stigmates. La minerve, qui soutenait ses cervicales depuis deux jours, comme un lien entre sa tête et son corps, servirait de bouc émissaire à son état. Les mots lui manquaient. Tout comme les souvenirs. C’était trop tôt. Trop violent, trop intime, trop honteux. Mais je le savais, ce soir, de retour à la maison, elle me nommerait. Moi. Le trauma. Pour la première fois elle me nommera. Mettra des mots sur moi. C’est une première victoire. Mais si je ne veux pas qu’elle me refoule, va falloir être à la hauteur, car de son enfance, il ne reste rien - ou presque. Elle le réalise ce soir. Le risque face à ce vide, face à ce trou noir, c’est que je ne fasse pas le poids. Le risque, face au peu d’élément qu’elle possède, face au manque criant de preuves, face à trente-deux années d’amnésie, c’est qu’elle ne se pense folle, qu’elle se plaise à croire qu’elle a tout inventé, qu’elle se laisse persuader que c’est mieux ainsi. Le risque c’est qu’elle ne referme le tiroir et qu’elle m’oublie à nouveau. Ou plutôt, qu’elle m’ignore à nouveau car le corps, lui, n’oublie rien. Elle le sait. Malgré tout, les jours et semaines qui vont suivre seront déterminantes. Soit elle me croit. Soit elle me nie. C’est pas le moment de se résigner. Ce soir elle aura besoin de moi pour sa première confrontation. Je serai là. Je la soutiendrai. Je ne laisserai personne la traiter de folle. L’heure approche. Elle est rentrée plus tôt. La journée a été longue. Pour le moment son mari l’écoute. Il est choqué, conscient du tsunami que pourrait provoquer ses révélations dans la famille. Il mettrait presque sa parole en doute. Pour les protéger sans doute. Il n’a que trop conscience de la gravité de ses propos. Elle tient. Elle pourrait abdiquer et se ranger du côté de la raison mais elle tient, s’impose. Un nouveau point pour moi. Elle a choisi son camp, je n’ai plus rien à craindre. Le risque de rejet s’éloigne. Je souffle. Je suis rassuré. Elle se sent bien avec moi. Après tout je suis un vieil ami. Avec moi, ce sont toutes ses blessures qui gagnent en légitimité. Elle n’a plus à faire semblant. Elle n’a plus à se cacher. Je comble les vides. Elle se sent écoutée. Reconnue. Pleine. Je suis le trait d’union entre la petite fille qu’elle a été et la femme qu’elle est devenue.
J’ai passé les jours et les semaines qui suivirent à ses côtés, lovés tous les deux dans le canapé. Elle - en pleure; moi - plus puissant que jamais. Je la nourrissais sans relâche. Des anecdotes. Des fragments de souvenirs. Des noms. Des phrases. Des maux. Pas d’images. C’était trop tôt. Je la veillais. Je m’attachais. Je la protégeais. Je la protégeais du désir. Je la protégeais de la sexualité. Je ne laissais plus personne approcher. Dorénavant elle pouvait compter sur moi pour la défendre. Ensemble on regardait des films. Le tout premier c’était « Une famille », au cinéma. On y est allé ensemble main dans la main. Ensuite on a vu « Les chatouilles », à la maison. Elle s’est blottie contre moi. Le quotidien était doux. J’aimais nos soirées films. On a beaucoup lu aussi. « Ma famille imaginaire ». « Triste tigre ». « La Familia grande ». « Impénétrable ». « Ce que Cécile sait ». Je les aime tous. Chacun avec leur voix, ils parlent de moi. Je voulais qu’elle tienne, qu’elle se relève. Je voulais la voir sourire. Mais pas trop. Son sourire me ramenait à ma propre vulnérabilité. Je réalisais que ma longévité dépendait non seulement de la sienne mais aussi de sa capacité de résilience. J’eus très peur. Je ne voulais pas disparaitre. J’étais prêt à tout. Oui. Sans elle je n’existe pas. Mais sans moi elle n’est rien. Je suis toute son histoire. Tout ce qu’elle est aujourd’hui elle me le doit, qu’elle le veuille ou non, elle est grâce et à cause de moi. Ses amours, ses ruptures - c’est moi. Son métier - c’est moi. Son sourire indélébile - c’est encore moi. Son présent - c’est moi. Son futur - ce sera moi. Je vivrai quoi qu’il en coûte.
En dehors de la maison elle ne parle que de moi. Tout le temps. A n’importe qui. Je suis le maitre. Je règne sur sa vie. Je l’orchestre. La dirige. Bientôt elle se confrontera à sa famille d’origine. Une partie seulement. La plus enclin à la croire. Je me délecte de la voir à ce point ressasser. Je la tiens. A présent c’est elle qui me nourrit. Moi je parade. Logé. Nourri. Blanchi. Elle me tourne et me retourne dans tous les sens. Si je n’adorais pas cette sensation, j’en aurais presque la nausée. Elle essaie de comprendre. Je ris. Douce naïveté de l’esprit torturé. La vérité c’est qu’il n’y a rien à comprendre. Je suis un non sens. C’est même mon essence. Mon ADN. Je n’ai pas de sens, n’en ai jamais eu et n’en aurai jamais. C’est toutefois une erreur courante que commettent toutes les victimes. Essayer de comprendre l’incompréhensible. C’est assez marrant à voir. Elles bouclent. Tournent en rond. Et à chaque tour, je prends de l’importance. De la consistance. Je m’étoffe.
J’avoue je suis plutôt confiant. Pour le moment les signes cliniques sont positifs. Dépression. Colère. J’imagine le jour où elle descendra dans la rue. S’indignera. Brandira des pancartes. Ce jour là, je ne serai plus seulement une partie d’elle. Je serai celle qui crie le plus fort. Son moteur. Sa raison d’exister. Je serai son sang. Sa pulsation. Son battement. Pour le moment, je dois rester vigilant. Entretenir cette colère. L’alimenter. J’ai des alliés. Les actualités. Instagram. La justice française. Les médias. Mais j’ai aussi des détracteurs. De plus en plus. Elle est bien entourée la garce. Longtemps j’ai pensé qu’ils étaient inopérants. Mais de mois en mois l’équipe s’étoffe. Iels travaillent en réseau. Si elle persévère, qu’elle tient dans la durée, qu’elle…Non. Impossible. Faut que je reste concentré. A ce jour, mes principaux détracteur.ices sont au nombre de quatre. Le premier, un psychiatre spécialisé dans le psycho-trauma. Autant dire qu’il en connait un rayon sur moi et les façons de me neutraliser. Je dois me méfier. La deuxième, une psychologue spécialisée en EMDR - Eye Movement Desensitization and Reprocessing. En d’autres termes, désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires. En d’autres termes, une ennemie même si je ne l’ai pas encore bien ciblée. Son rôle, puiser dans ma mémoire les souvenirs qui lui manquent et les retraiter pour les intégrer à sa mémoire autobiographique. En gros me siphonner. Me vider de ma substance. Pour le moment, j’ai refusé de coopérer. Mais imaginons, que je la laisse ouvrir la boite noire, que je parie sur son incompétence à les retraiter, alors le choc serait tel qu’elle pourrait décompenser. Ne plus s’en remettre. Elle tombe. Je triomphe. Fin de l’histoire. Pour l’instant j’attends. J’observe et garde la mémoire de ses nuits en otage. Tant qu’elle lui fait défaut elle la cherche. Tant qu’elle la cherche elle reste focalisée sur moi. Les troisième et quatrième travaillent de concert. L’une est gynéco spécialisée en photobiomodulation. L’autre est kiné, spécialisée dans la rééducation du périnée. Elles agissent directement dans la matière pour gommer les conséquences, supprimer les douleurs. En somme, tout ce que j’ai mis des années à mettre en place et à maintenir. Leur but ? Qu’elle puisse se ré-approprier son corps et sa sexualité. Je les déteste. Je les hais. Impuissant, je les regarde reconstruire tout ce que j’ai mis des années à saboter. Heureusement, deux points la hantent encore. L’amnésie. Sa mère.
Elle ne s’est pas encore confrontée à elle. Sa soeur à Lui - Le Président. Celui à qui je dois la vie. Pour la confrontation elle voulait plus de preuves. Je ne les lui ai pas données. J’espérais que la rétention d’information retarde cette rencontre et renforce sa dépendance. C’est raté. La confrontation approche. Elle lache des indices. Bientôt elle va se jeter à l’eau. Il faudra tenir quand sa mère me niera. Mais je le sais, elle est prête à se fâcher pour obtenir ma reconnaissance. Elle reviendra sur son passé. Mettra en avant ses années de thérapies, sa vie amoureuse, sa sexualité. Elle jettera en pâture ses souvenirs pour prouver mon existence. Elle tient à moi. Me respecte. Elle tient à ce qu’on me considère. Il en va de sa propre réhabilitation. Après cette confrontation, c’est toute la famille qui parlera de moi. Aucun Noêl ne sera plus jamais comme avant. Je serai au centre. Comme un membre de la famille supplémentaire. Je trônerai. Envahirai l’espace. Envahirai les silences.
Alors que je me projetais dans l’après, que je m’enivrais de ma réussite, c’est arrivé. La confrontation. Le duel. Et pour dire vrai, j’ai encore mal à ce que j’ai entendu. Quel malheur. Je pensais être au coeur de la discussion, faire une entrée en fanfare, la prendre par surprise. Rien. C’est Lui au centre. Mon géniteur. Moi rien. Comme si j’avais toujours ou jamais existé. Je suis le grand oublié. Ce qui compte c’est Lui. C’est Lui qui dérange. Lui qui règne. Encore et toujours. Et maintenant il faudrait que je livre tout ce que je sais. Pour l’innocenter LUI. Et pourquoi je ferai ça au juste? C’est tout ce qu’il me reste sa mémoire. Elle m’appartient. J’étais là moi toutes ces nuits à collecter les souvenirs qu’elle refusait d’archiver. Du temps qu’elle se dissociait je restais. Vous faisiez quoi vous? En même temps c’est ma seule chance. C’est maintenant ou jamais. Je la sens s’éloigner. Je sens qu’elle m’échappe. Parfois j’ai l’impression qu’elle ne veut plus de moi. Qu’elle n’a plus besoin de moi. Maintenant elle pense que l’amnésie l’a sauvée. Qu’elle l’a protégée. Elle renonce aux souvenirs. Elle renonce aux preuves. A la certitude. Ce que je pensais garder en otage, c’est elle qui me le donne. Je pensais la tenir par l’amnésie et elle me glisse des mains. Elle ne veut plus savoir. Je vais devoir me battre. Passer à l’action. Passer en force. C’est ma seule chance de vivre. Je veux qu’elle sache que je serai jamais loin. Que je vivrai toujours en elle. Dans chaque parcelle de sa peau. Dans chacun de ses pores. Elle ne se débarrassera pas de moi. Je vais lui vomir tout ce que je sais, tout ce que j’ai vu, tout ce que je garde en mémoire. Une fois les images en tête, il lui faudra redoubler d’effort pour m’anéantir, pour me supprimer. Elle est forte. Trop forte. Il me faut du trash. Du gore. Du lourd. Je dois la surprendre. La mettre chaos. Je veux qu’elle sente Son haleine, Son poids sur le sien, Ses poils, Son souffle. Elle veut jouer aux héroïnes ? Elle croit pouvoir me jeter…On n’abandonne pas le trauma. On ne crache pas dans la main de celui qui nous a nourrie. Je suis en colère. Je ne contrôle plus rien. Je crois que je lui fais peur. Elle lit dans mon jeu. Elle commence à comprendre. Je ne veux pas son bien. Je ne suis pas son pote. Si elle gagne. Je perds. Si je vis. Elle survit.
Je dois faire vite, le temps joue contre moi. Les thérapeutes aussi. A la prochaine séance d’EMDR, je dégainerai. D’ici là, je dois rassembler les fragments. Me préparer. Je ferme les yeux.
Je revois sa chambre. La tapisserie violette. Betty Boop. Pierrot. Les autres. Suspendus au mur comme autant de témoins.
Je revois son lit. Sa commode. Son armoire. L’entrée est à droite, côté tête.
Je revois la nuit. Il fait noir. Je ne vois rien.
Je revois l’amnésie. Elle me sourit. J’ai oublié. Je suis trop vieux. Je m’affaiblis.
En même temps, la thérapie cognitivo-comportementale gagne du terrain. Elle est assidue. Fait ses exercices. Fait preuve de créativité et est force de proposition. Elle y croit, se répète inlassablement cette phrase entendue je ne sais où : « le trauma est dans le corps ; la guérison aussi. » De toute évidence je suis de trop, ne trouve plus ma place. Alors que non satisfait toutes ces années de posséder son corps et ses réflexes archaïques j’avais enfin réussi à gagner sa tête, à accaparer toutes ses pensées, à la détourner de son corps alors que je le hantais, l’habitais, le possédais, elle me démasque, me débusque, veut me déloger. Je m’accroche aux branches, mais c’est l’hiver. Les arbres perdent leurs feuilles. Je suis à découvert. J’ai froid. Je n’ai pas encore perdu, mais je me sens faible. Vulnérable. J’ai envie de fermer les yeux. Juste un instant. Quelques heures. Quelques jours. Quelques mois. Quelques...
16h53 - Elle sort de la boutique, me percute. Je me réveille en sursaut…Au revers de son poignet gauche, à l’encre noire, cette phrase « Va, vibre, aime ». Je referme les yeux. Je meurs.
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