Chapitre 1

Les chemins jamais empruntés

2586 mots · ⏱ 11 min

- Alors, tu le fais ou pas ? Je levai mon regard indécis vers mon amie. Installée en tailleur sur mon lit, Ava attendait ma réponse, les sourcils légèrement relevés. Après quelques secondes de silence, je secouai lâchement la tête. - Jenna ! Râla-t-elle en m’envoyant un emballage de Reese’s à la figure. Ça fait des semaines que tu travailles sur la même nouvelle pour ne pas l’envoyer ? Je ris malgré moi en décollant le plastique de mes cheveux lâchés. - Je ne sais pas, Ava. Ce texte est nul, je ne gagnerai jamais avec ça. Déclarai-je finalement. Mes doigts effleurèrent les touches de l’ordinateur posé sur mes cuisses. À l’écran, les mêmes paragraphes que je relisais depuis des jours. À force de les avoir parcourus, corrigés, supprimés, puis réécrits, les mots avaient fini par perdre tout leur sens dans mon esprit. J’essayai de me souvenir de ce que j’avais ressenti en écrivant cette nouvelle. De l’excitation, peut-être même une pointe de fierté. Je ne retrouvai rien de tout ça. Ava croisa les bras et me fixa avec un air qui m’arracha malgré tout un sourire. Je refermai mon ordinateur d’un geste un peu trop sec. - Je n’enverrai pas, arrête de me dévisager comme ça. Lâchai-je. Je n’avais jamais osé partager mes écrits à qui que ce soit. Ni mes parents, ni mes professeurs, ni mes amis. Encore moins à un concours national de nouvelles. J’allais juste me taper la honte auprès des jurés. Très peu pour moi. La simple idée que des inconnus puissent juger mon style, mon univers, mes personnages, me retournait l’estomac. Et si c’était mauvais ? Non, pire. Et si c’était moyen ? Un frisson lent remonta ma colonne vertébrale. Je préférais encore ne jamais le savoir. - Allez, donne-moi tes emballages. Ordonnai-je à Ava en tendant une main dans sa direction. Sa paume se posa lassement sur la mienne, y fourrant quelques papiers de confiseries. Je me tournai pour les laisser tomber dans ma petite poubelle de chambre sans un mot. - Il est vingt-trois heures douze, insista mon amie. On a jusqu’à minuit avant que le concours ne ferme. Elle avait raison. Ce qu’elle ne savait pas, en revanche, était que la décision de garder ce texte pour moi avait été prise bien avant de le rédiger. Et même malgré toute sa bonne volonté, elle ne parviendrait pas à me faire changer d’avis. - On regarde un film ? Proposai-je innocemment avant d’attraper une poignée de popcorns. Ava afficha un air excédé. - Tu évites le sujet. - Je n’évite rien. C’est juste... mon choix. Et maintenant que ce choix est fait, on peut passer à autre chose. Me défendis-je. Je vis aux traits sceptiques de mon amie que je ne l’avais clairement pas convaincue. - Ce n’est pas un choix si c’est dicté par la peur. Mes yeux s’écarquillèrent aussitôt. - Qui a dit que j’avais peur ? Me braquai-je. - Moi. Annonça trop calmement Ava. Elle paraissait si sûre d’elle que je ne trouvais rien à répliquer. Je levai simplement les yeux au ciel en quittant le matelas. - Très bien, on ne regarde pas de film. Grinçai-je en glissant hors des couvertures. Je traversai mon petit studio pour aller brancher mon ordinateur. Mes chaussettes foulaient lassement le parquet froid. Près du mur, quelques éclaboussures de peinture laissées par l’ancien locataire formaient encore des taches irrégulières sur le bois. Je venais à peine de me retourner que deux bras m’entourèrent les épaules. - J’ai juste envie que tu réussisses, plaida Ava en m’enlaçant. Je soupirai en me retournant pour la prendre à mon tour dans mes bras. - Je sais, concédai-je. Mes paupières s’abattirent sur mes yeux un instant. - Je sais, Ava. *** - Alors, tu le fais ou pas ? Mes yeux glissèrent encore sur mon texte sans réellement s’attarder sur le sens de ce dernier. Juste le voir, là, entier, c’était suffisant. Mes yeux gagnèrent lentement le visage d’Ava, effrayés. Après une seconde qui me parut en durer dix, je finis par hocher timidement la tête. - Je crois que oui. Le cri excité d’Ava ne fit qu’agrandir mon sourire. - Oh mon Dieu, tu vas devenir célèbre ! S’extasia cette dernière. Je gloussai lorsqu’elle saisit mes mains pour me forcer à remuer au rythme de la musique pulsant en fond sonore. - On ne sait pas si je vais gagner, rappelai-je lassement. Il doit y avoir des milliers d’autres candidats. - Oui, mais est-ce qu’ils ont travaillé autant que toi sur leur nouvelle ? - Certainement ? Désapprobatrice, Ava claqua trois fois sa langue au palais en secouant la tête. - Ça m’étonnerait. Trancha-t-elle. Bon, qu’est-ce que tu attends ? Envoie ! Mes doigts coururent sur le clavier tandis que je déposais mon petit manuscrit sur le site web des Pages Volantes. Mes mains tremblaient déjà, un mélange de peur et d’impatience coulant dans mes veines. Si jamais je gagnais, je... N’importe quoi. Je n’allais sûrement pas gagner. Après un dernier regard à ma nouvelle, je cliquai sur le bouton d’envoi. Même de ma chambre, nous entendions la ville pulser à l’extérieur, les voitures vrombir inlassablement dehors, et même le grésillement du système électrique du vieux bâtiment. Pourtant, dans le concert urbain de la pièce, ce clic résonna comme une note plus haute que les autres. Mon regard retrouva celui d’Ava. - C’est envoyé. Mon amie bondit quasiment hors du lit pour se trémousser gaiement dans ma minuscule chambre. - Quand tu seras connue, tu me citeras dans les remerciements de tes bouquins ? Est-ce que tu écriras « Merci à ma meilleure amie, la plus belle femme de la galaxie, qui n’a jamais arrêté de me soutenir dans mes projets. » ? Je pouffai malgré moi. - Promis, j’écrirai ça mot pour mot. Jurai-je en plaçant ma main droite sur ma poitrine. L’éclat de rire d’Ava résonna entre les murs fins de ma chambre. Quelques jours plus tard - AVA ! Ma voix se brisa dans un cri que je ne reconnus presque pas. Je traversai ma chambre en courant, mon ordinateur serré contre moi. - AVA ! Je n’en reviens pas, j’ai gagné ! Elle se retourna si brusquement que ses écouteurs manquèrent de tomber. - PARDON ? Je lui tendis l’ordinateur sans parvenir à prononcer un seul mot de plus. Mes mains tremblaient tellement que l’écran vacillait entre nous. - Je le savais ! hurla-t-elle. Elle se jeta sur moi avant même que j’aie le temps de réagir. Ses bras m’écrasèrent les épaules et, pendant quelques secondes, je restai complètement immobile. Je fixais toujours l’écran par-dessus son épaule. J’avais relu le message au moins cinq fois. Puis six. Puis encore une fois. Le nom était toujours là. Jenna B. Ma nouvelle. « Oublier ». Gagnante de la trente-deuxième édition du concours des Pages Volantes. Je sentis ma gorge se serrer. « Et félicitations à la gagnante de la trente-deuxième édition de ce concours, mademoiselle Jenna B., pour sa nouvelle « Oublier ». Un formidable texte rempli d’émotions qui paraîtra très prochainement sur tous nos réseaux sociaux… » Je connaissais chaque mot par cœur. Pourtant, mon cerveau semblait incapable de les enregistrer. - Je vais faire un malaise, soufflai-je. Ava s’écarta juste assez pour attraper mon visage entre ses mains. - Tu es la meilleure. Je laissai échapper un rire qui ressemblait davantage à un sanglot. Mes yeux me brûlaient. Depuis que j’avais découvert le message, je m’évertuais à retenir mes larmes, comme si pleurer risquait de rendre la victoire moins réelle. Je regardai encore mon nom. Jenna B. Le mien. Juste le mien. Quelques jours plus tôt, j’avais été incapable de croire que quelqu’un puisse apprécier ce texte. J’avais imaginé les jurés fronçant les sourcils devant mes phrases, s’arrêtant au milieu d’une page, avant de déposer mon manuscrit au fond d’une pile parmi des milliers d’autres. Et maintenant, c’était mon texte qu’ils avaient choisi. Pas celui de quelqu’un d’autre. Le mien. - Attends… Réalisa Ava. Elle venait de reprendre l’ordinateur pour parcourir le message plus attentivement. - Ça veut dire que tu vas aller à une remise de prix ? Je me penchai vers l’écran. - Apparemment. Le mot sortit dans un murmure. Une remise de prix. Je m’imaginai soudain dans une salle pleine d’inconnus. Des chaises alignées. Des lumières trop blanches. Peut-être même un micro devant moi. Quelqu’un prononcerait mon nom, et je me lèverais sous les applaudissements. Je plaquai une main contre ma bouche. - Oh mon Dieu… Ava se remit à sautiller sur place. - Tu vas vraiment devenir célèbre. - Arrête… - Non, non. Je suis sérieuse. Dans quelques années, tu seras dans une librairie et des gens feront la queue pour avoir ton autographe. Je ris à travers mes larmes. - Tu racontes n’importe quoi. Des gens remportent ce genre de concours toutes les semaines. Combien d’entre eux sont devenus célèbres ? - D’accord, mais toi tu n’es pas comme ces gens. Tu es Jenna Brown. Et ça change tout. Je pouffai devant la simplicité de son argumentaire, qui me réchauffa malgré moi le cœur. Et pour la première fois depuis que j’avais commencé à écrire, je ne cherchais pas ce qui n’allait pas dans mes phrases. Je ne me demandais pas si j’aurais pu faire mieux. Je ne relisais pas chaque ligne en attendant d’y trouver une raison d’avoir honte. Je souriais. Parce que j’avais gagné. Quelques semaines plus tard Quelques semaines plus tard. - Mademoiselle Jenna ? Je me retournai aussitôt, un sourire étirant mes lèvres. Il y a deux semaines encore, je n’aurais jamais imaginé me retrouver ici. Et pourtant, me voilà, au milieu d’une salle remplie de jeunes écrivains dont je reconnaissais parfois les noms, vêtue d’une longue robe de soie violette qui effleurait mes chevilles. - Bonsoir, souris-je. - Bonsoir. Je tenais tout d’abord à vous féliciter pour votre récente victoire au concours des Pages Volantes. J’ai eu l’occasion de lire votre nouvelle. Elle m’a beaucoup touchée. Je sentis mes joues s’échauffer. - Merci beaucoup. - Et je me demandais… avez-vous déjà d’autres projets en tête ? Je baissai un instant les yeux, incapable de retenir mon sourire. - J’aimerais écrire quelque chose de plus long. Une histoire dans laquelle je pourrais vraiment prendre le temps de développer mes personnages, leur donner de la profondeur… Un roman, peut-être. Le mot résonna étrangement dans ma bouche. Un roman. Le plus étrange était que je me sentais parfaitement légitime de prononcer ce mot. Alors que j’aurais tout juste eu le cran de l’imaginer il y a un mois de ça. - Mais je ne sais pas vraiment par où commencer, avouai-je dans un petit rire. La femme sourit. Elle devait avoir une quarantaine d’années. Son chignon parfaitement noué contrastait avec la douceur de ses traits. - Alors laissez-nous vous aider. Je relevai les yeux, le cœur battant subtilement trop vite. - Pardon ? - Mon équipe et moi-même serions ravis de vous accompagner dans cette aventure. Nous avons beaucoup aimé votre texte. Je restai silencieuse quelques secondes. - Vous êtes… ? Elle me tendit une carte. - La maison Encre Céleste. Et ce serait un plaisir de vous compter parmi nos auteurs. *** Je me réveillai avec un large sourire aux lèvres. Mon cœur battait encore à tout rompre sous mon pyjama. Pendant quelques secondes, je restai immobile, les yeux fermés, incapable de me défaire de cette étrange sensation de bonheur qui me collait à la peau. J’avais gagné. Un rire silencieux me monta aux lèvres. Les Pages Volantes. Ma nouvelle. La remise de prix. La femme d’Encre Céleste. Tout me revenait par fragments, comme les morceaux d’un film que j’aurais regardé la veille. Mais rien de tout ça n’était un film. Je me retournai dans mon lit, encore à moitié plongée dans cette douce euphorie. J’allais vraiment devenir écrivaine. Cette pensée me fit sourire davantage. Puis quelque chose me dérangea. Je fronçai légèrement les sourcils. Pourquoi je ne me rappelais pas clairement de cette soirée de jeunes talents ? J’ouvris enfin les yeux. Le plafond moisi de ma chambre apparut au-dessus de moi. Rien n’avait changé. Mon bureau était toujours là, mon ordinateur fermé posé à côté de quelques feuilles froissées. La petite lampe près de mon lit était éteinte, seule la lumière blafarde d’un lampadaire filtrait à travers mes volets. Je restai muette. Quelque chose n’allait pas. Ou plusieurs choses, peut-être. Je tournai lentement la tête. Une silhouette dormait à côté de moi. Je sursautai. - Ava ? Mon amie remua vaguement sous la couverture avant de se rendormir aussitôt. Je n’eus même pas le temps d’être rassurée de voir que ce n’était qu’elle. Que faisait-elle ici ? Dans mon lit ? Et soudain, un détail me revint. Une chambre plongée dans la pénombre. Un ordinateur ouvert sur mes genoux. Le bruit de la ville derrière les fenêtres. Ava qui me demandait encore et encore si j’allais envoyer ma nouvelle. Je cessai de respirer. Non. Impossible. Je me redressai brusquement. Mon regard se posa sur mon bureau. L’ordinateur. Je quittai le lit et me précipitai vers lui. Mes mains tremblaient déjà lorsque j’appuyai sur le bouton On. L’appareil s’alluma tranquillement, comme s’il ne comprenait pas l’urgence de la situation. Le document était toujours ouvert. Ma nouvelle. « Oublier ». Le curseur clignotait à la fin d’un paragraphe. Mon regard accrocha soudain l’heure. Une heure trente-quatre. Mon estomac fut aussitôt écrasé par une force invisible. Je me souvenais, maintenant. Je ne l’avais jamais envoyée. Je n’avais jamais reçu de message des Pages Volantes. Je n’avais jamais gagné. Je n’avais jamais porté cette robe violette. Personne ne m’avait proposé de publier mon roman. De quel roman avais-je même rêvé ? Je n’avais jamais prévu d’en écrire un pour de vrai ! Ou peut-être que si, c’était justement ce que je prévoyais de faire depuis des années sans jamais me lancer. Animée par le peu d’espoir qu’il me restait, je me rendis tout de même sur le site des Pages Volantes. Mes ongles tapotaient nerveusement sur le clavier. Je devais envoyer cette nouvelle. Il le fallait. Mon cœur manqua de tomber dans mes chaussures quand je me rendis sur l’onglet « concours ». Avec un peu de chance, le concours ne serait toujours pas clos. Le message chargea. Trop longtemps. « Désolés, nous n’acceptons plus de textes. Abonnez-vous à nos réseaux pour ne pas manquer les prochains évènements ! » Ma tête s’écrasa pitoyablement sur mes mains. Un sanglot sec me traversa la poitrine. Tout était ma faute. Comme à chaque fois. Comme à chaque fois que j’avais manqué de courage. Et si mon texte avait vraiment décroché la première place ? Je ne le saurais jamais. De l’exacte même manière que je ne saurais jamais ce qui se serait passé si j’avais osé m’asseoir à côté de ce garçon seul, en junior year. Ou bien si j’avais osé m’inscrire parmi l’équipe de pom-pom girls en freshman year. Ou pour toutes les autres fois où j’avais préféré renoncer avant même de savoir ce qui m’attendait. Mes yeux s’embuèrent rageusement. Je fixai encore quelques secondes l’écran. Le concours était terminé. Je baissai les yeux vers ma nouvelle. « Oublier ». Je connaissais chaque phrase par cœur. Pourtant, personne d’autre que moi ne la lirait à son tour. La voix d’Ava me revint en mémoire. « Ce n’est pas un choix si c’est dicté par la peur ». Je reposai alors mes doigts sur les touches sombres du clavier. Puis j’ouvris un nouveau document.

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