"Un jardin pour Roméo"
Il rentrait du bureau.
Fatigué.
Il était arrivé à la fin de la pile de dossiers qui l'attendait à son retour de vacances.
Devant l'ascenseur de cet immeuble qu'il ne pouvait plus voir en peinture, il se demandait ce qu'il faisait là.
Un déménagement le fit pester et il monta les escaliers d'un pas lourd.
Clefs sur la table d'appoint de l'entrée, chaussures abandonnées près de la porte.
Il prit une bière dans le frigo et s'affala sur le canapé.
Roméo se hissa près de lui et, posé contre son flanc, il se mit à ronronner.
Elle était partie depuis deux ans et son dernier roman traînait encore sur la table basse.
« Chaque hiver, elle repartait sans se retourner. »
Il s'était toujours demandé pourquoi un titre à rallonge pour parler de quelque chose qui manquait.
C'était le truc des littéraires, ça, il fallait toujours qu'ils en rajoutent.
Elle aussi.
C'est pour ça qu'elle l'avait quitté.
Lui coupait, allait à l'essentiel, toujours.
Et elle, elle en rajoutait.
Tout le temps.
De la confiture sur ses tartines, du rouge à lèvres – il en avait toujours plein les chemises – et du drame.
Beaucoup de drame.
Il prit son téléphone.
Son WhatsApp désespérément vide.
Il écouta sa messagerie.
Au cas où. Peut-être que quelqu'un se souviendrait qu'il existait.
Il entendit la voix de sa mère qui, comme chaque vendredi, lui demandait s'il passait ce week-end.
Il n'avait pas prévu et il n'en avait surtout pas envie.
Les mêmes questions : avait-il rencontré quelqu'un ? Les mêmes remarques : il ne pouvait pas rester comme ça. Et enfin les mêmes reproches : s'il avait davantage fait attention à Léa, elle ne serait pas partie.
Non, il n'en avait pas envie.
Son frère, divorcé lui aussi, était épargné.
Il vivait à Singapour.
Le tremblement du mur de la salle de bain interrompit ses pensées.
Il fallait vraiment qu'il monte chez la voisine dont la machine à laver devait dater d'avant sa naissance.
Il était vingt heures et il commençait à avoir faim.
Il ouvrit le frigo : un reste de pâtes au pesto, un œuf et un morceau de fromage.
Pas de quoi festoyer franchement.
Un tube écrasé de concentré de tomates lui fit penser à sa vie deux ans auparavant : un concentré d'ennuis.
Il se dit qu'il préférait encore l'absence et le vide.
Il mit ses baskets, passa devant le miroir du couloir.
Il s'arrêta net. Il évitait toujours de se regarder mais là, il devait le faire.
Sans savoir pourquoi, il se dévisagea.
Quelques cheveux blancs étaient apparus sur ses tempes et deux ou trois rides lui firent prendre conscience que le cap des quarante ans était désormais franchi.
Mais ce qu'il remarqua surtout fut son air triste.
Il avait l'air désespérément triste.
Il n'avait jamais eu l'air très drôle mais il se dit que là, quand même…
Paris était gris.
Et lui aussi.
On était en novembre et il détestait cette période.
C'était celle de la rupture.
Avec Léa et avec sa vie d'avant.
Il aimait bien dire rupture plutôt que départ.
Elle était partie mais il préférait se dire qu'ils avaient rompu.
C'était moins douloureux, les torts étaient partagés et ça lui allait mieux.
Dans la rue, il tomba sur Marc, un SDF qui squattait parfois sous le porche de l'immeuble.
« Ça va, Marc ? »
« Ça va, ça va… Comme je te le dis à chaque fois, je sais pas ce que ça veut dire, ça va.
Je vais pas ! Tu vois bien, je suis là ! Comment je peux aller si je suis là ! »
Paul connaissait la réplique, la même exactement depuis cinq ans déjà. Il ne pouvait pas s'empêcher de sourire à chaque fois.
« C'est vrai, Marc, mais je te demande à chaque fois, c'est comme ça ! »
« Tu vas te balader ? »
« Oui, on peut dire ça. »
Paul ne savait pas où il allait. Il voulait juste échapper au vide du frigo et aux secousses de la machine à laver.
Il remonta la rue Albert en donnant des coups de pied dans les feuilles d'automne qui s'empilaient.
Arrivé au bout de la rue, à l'arrêt de bus, elle.
Grande, élancée, magnifique.
Il s'arrêta.
Elle pianotait sur son téléphone puis leva les yeux.
Il était à deux ou trois mètres.
Ils se dévisagèrent.
Ses longs cils, sa veste de cuir et son visage fin ajoutaient aux raisons qu'avait Paul de rester là comme un pantin articulé dont les piles s'étaient arrêtées brusquement.
Elle rangea son téléphone d'un geste lent et lui sourit.
Il lui rendit son sourire, béatement, bêtement.
Il se trouvait ridicule et en même temps, comme elle lui avait souri, ce n'était pas grave.
À ce moment-là, rien n'était grave, elle était là.
Le bus arriva.
Ce fut le moment le plus long de son existence.
Cela ressemblait à l'angoisse de s'écrouler de fatigue juste avant la ligne d'arrivée d'un marathon de 42 kilomètres.
Dans sa tête, il se voyait se mettre brusquement à genoux en suppliant :
« Non, s'il te plaît, ne pars pas ! »
Après quelques secondes, le bus repartit, chargé d'un passager supplémentaire.
Elle était toujours là, debout face à lui, car il avait légèrement avancé vers elle sans savoir comment il était arrivé là.
« Bonjour. »
Elle lui avait parlé.
À lui ! Elle lui avait dit « Bonjour ! »
Il se dit que c'était le plus beau bonjour de sa vie.
Il essaya en effet de répertorier rapidement tous les bonjours qu'il avait entendus dans sa vie et il conclut qu'il n'y avait aucun doute : c'était le plus beau.
« Bonjour ! Paul. »
« Madeline. »
« Enchanté, Madeline ! »
Il avait trouvé cette phrase nulle, et d'ailleurs il l'avait toujours trouvée nulle. Et pour finir, il se trouvait lui aussi nul.
« Vous habitez le quartier ? »
« Oui, rue Courbet, et vous ? »
« Oh, on est voisins alors, je viens d'emménager rue Stephan. »
« Oh super ! Alors bienvenue, chère voisine. »
Là, il se dit qu'il devait absolument se taire.
Des banalités de ce genre ne pouvaient que faire fuir une Madeline aussi canon.
Le bruit d'un gros moteur se fit entendre.
« C'est mon bus ! »
Trois secondes qui durèrent une éternité.
Un dernier regard appuyé et il entendit :
« Alors, à bientôt, Paul ! »
Il bégaya un « À bientôt, Madeline », puis plus rien. Le silence, la rue déserte. Tout s'était arrêté brutalement.
Sauf la voix de Madeline qui résonnait dans sa tête.
Sonné, il rentra chez lui.
S'allongea sur son lit avec ses chaussures.
Regarda le plafond en revoyant la scène en boucle.
Et s'endormit.
Le réveil sonna à sept heures.
Première pensée : « Madeline ».
Il fila sous la douche en chantant « Les Démons de minuit » d'Images.
En chantant ?
Quand il s'en rendit compte, il sourit.
Il avait toujours trouvé ça ringard.
Mais Madeline.
Les nouvelles n'étaient pas terribles. La guerre en Ukraine se poursuivait, des inondations au Népal avaient causé de gros dégâts et le déficit budgétaire se creusait.
Mais là aussi. Madeline.
Ce qui revenait à dire : rien de grave.
Et plus loin encore : tout allait bien, vraiment bien.
Même la réunion avec ce client difficile : un jeu d'enfant.
La journée passa avec des films récurrents autour de la prochaine rencontre avec Madeline.
Au magasin bio, chez le coiffeur, à la pizzeria et enfin dans la rue, près de l'arrêt de bus.
Chaque scène était pensée au cordeau, au millimètre.
Au magasin bio, il tomberait sur elle au rayon frais. Elle serait toujours aussi belle. Elle serait complètement sous le charme.
Ils iraient dîner puis au cinéma.
Il l'inviterait chez lui et elle ne repartirait plus jamais.
Le déménagement serait simple, elle habitait le quartier.
Sa mère serait ravie, il la verrait un peu plus souvent et son frère, Sébastien, lui dirait combien il avait de la chance d'avoir rencontré une femme aussi merveilleuse que Madeline.
Elle tomberait enceinte l'été suivant après leur mariage et leur lune de miel à Bali.
Il se serait retrouvé propulsé au comité de direction, terminé les clients difficiles.
Et la vie filerait tranquillement dans leur maison de banlieue parisienne.
Fini le frigo vide, le vrombissement de la machine à laver de la voisine et les soirées sur le canapé.
Cela faisait trois semaines qu'il poursuivait ses plans pour retrouver Madeline.
Tous les commerces y étaient passés et les rues voisines aussi.
Il avait ratissé large et avait exploré les arrondissements voisins.
Pas de Madeline.
Ou plutôt plus de Madeline.
Disparue, évaporée comme une volute de fumée.
Il se demanda alors s'il ne l'avait pas hallucinée, même s'il ne fumait plus rien depuis son adolescence un peu chahutée.
Un soir où il rampait sous le canapé pour essayer de retrouver le bouton de sa veste qui s'était décroché, il sentit de nouveau le mur trembler.
Ah non.
Il se releva avec colère, enfila ses pantoufles à carreaux qui lui donnaient l'air encore plus vieux, grimpa les étages quatre à quatre et sonna à la porte.
Une femme petite, d'une trentaine d'années, un peu ronde, avec des lunettes, apparut.
Elle portait un sweat bleu marine, un jean blanc, des sneakers rouges et un rouge à lèvres couleur framboise.
« Oui ? »
Il s'apprêtait à lui déverser sa colère au visage et, au lieu de ça, il se surprit à lui dire :
« Bonjour, désolé de vous déranger. Je suis votre voisin du dessous. »
« Ah oui, enchantée, on ne se connaît pas. Emma. »
Et là, il sentit un truc lui monter au visage, une sorte de fard aux joues. Lui qui n'avait jamais rougi de sa vie sentit qu'il changeait littéralement de couleur.
« Enchanté aussi, Paul ! »
« Oui, Paul. Alors, dites-moi, que puis-je faire pour vous ? »
« Je venais… euh… pour… euh… pour la machine, en fait… euh… le bruit. »
Emma l'interrompit :
« Oh oui, la machine, c'est vrai ! Elle est un peu vieillotte, c'est ma mère qui me l'a donnée quand je me suis installée il y a trois mois !
Et c'est drôle parce que j'en ai une nouvelle qui arrive demain ! Enfin ! Ils me la livrent en retard à cause d'une rupture de stock ! »
Elle sourit.
Pas besoin d'un mot de plus.
Paul s'excusa, lui dit que ce n'était pas grave du tout, qu'il était content pour sa nouvelle machine à laver et enfin que, si elle avait besoin de quoi que ce soit, il ne fallait surtout pas qu'elle hésite.
Elle lui sourit et le remercia infiniment.
Il redescendit en essayant de retrouver ses esprits.
Il prit une bière dans le frigo pendant que Roméo sautait sur ses genoux et sourit.
Bêtement et béatement.
Emma.
Elle avait chassé en un instant cette femme dont il avait complètement oublié le prénom.
Celle de l'arrêt de bus.
Il essaya malgré tout de s'en souvenir. Et le seul qui se présentait à lui encore et toujours était Emma.
Alors qu'il essayait de nouveau, on sonna à la porte.
Par le judas, il reconnut Emma, fit un demi-tour rapide dans sa chambre, se débarrassa de son vieux pull marron en le jetant sur le lit, ouvrit son armoire à la hâte, prit un autre pull neuf qu'il gardait pour une occasion spéciale, arracha l'étiquette de prix et revint au galop pour ouvrir la porte.
Elle avait besoin de sucre, elle n'avait pas eu le temps d'en acheter.
Elle était agent immobilier et la dernière visite s'était éternisée en raison de clients très exigeants.
Heureusement qu'elle était célibataire. En effet, personne ne l'attendait et elle pouvait se le permettre, mais voilà, pour les courses, il arrivait que ce soit compliqué.
Du sucre !
Célibataire !
Et craquante !
Il lui offrit la boîte de sucre et lui proposa d'aller dîner.
Elle remonta enfiler un manteau.
Lui en profita pour essayer de retrouver le parfum Dior reçu à son anniversaire un an auparavant par sa mère et jamais ouvert.
Après le dîner, ils rentrèrent chez lui.
Quelques mois plus tard, le déménagement fut simple.
Le voyage de noces à Bali eut lieu à Munich.
Il ne fut pas promu mais changea de boulot.
Et pour la maison en banlieue parisienne, Emma se chargeait des recherches avec beaucoup de joie.
Roméo allait désormais disposer d'un jardin.
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