Chapitre 1

La dame de coeur

5074 mots · ⏱ 21 min

— Maman, ouvre-moi. Madeleine resta immobile derrière la porte. Elle avait reconnu la voix de Claire avant même qu’elle ne sonne à la porte. Elle l’aurait reconnue au milieu de cent autres. Pourtant, depuis quelques minutes, elle gardait une main posée sur la poignée sans parvenir à l’abaisser. De l’autre côté, sa fille attendait. Avec ses deux enfants. Et une valise. Madeleine les avait aperçus par la fenêtre du salon lorsqu’ils avaient remonté l’allée. Claire marchait vite malgré la pluie, une main serrée autour de celle de Lucas, six ans, tandis que la petite Emma, quatre ans, trottinait derrière elle en essayant d’éviter les flaques. Une grosse valise noire roulait difficilement sur les graviers. Tout de suite, Madeleine avait compris. — Maman ? La voix de Claire se fit plus basse. — Je sais que tu es là. Madeleine ferma les yeux. Sur la table de la cuisine, derrière elle, l’assiette de son dîner traînait encore. Elle venait de terminer de manger et tout était calme. Ici, tout était toujours calme. Et Madeleine appréciait ça. Elle finit par ouvrir. Claire était trempée. Une mèche brune collait à sa joue. Ses yeux étaient rouges et gonflés. Lucas fixait ses chaussures. Emma serrait contre elle un lapin en peluche dont une oreille traînait presque par terre. La valise se tenait entre eux. Madeleine ne les fit pas entrer. — Qu’est-ce qui se passe ? Claire eut un rire qui ressemblait presque à un sanglot. — Tu veux vraiment qu’on parle ici ? Madeleine regarda ses petits-enfants. — Les enfants peuvent entrer. Claire secoua immédiatement la tête. — Pas sans moi. — Alors explique-moi. — Je suis partie. Madeleine sentit son ventre se contracter. — Partie d’où ? — De chez nous. — Et Marc ? Claire détourna le regard. Ce simple geste confirma ce que Madeleine redoutait. Depuis des mois, sa fille se plaignait. Marc rentrait tard. Marc criait. Marc buvait trop certains soirs. Marc pouvait rester plusieurs jours sans lui adresser la parole. Marc lui reprochait l’argent qu’elle dépensait, les amis qu’elle voyait, sa façon d’élever les enfants. À chaque fois, Madeleine avait répondu la même chose. Tous les couples traversent des périodes difficiles. Elle avait été mariée trente-sept ans au père de Claire avant qu’il ne meure. Ils avaient connu des cris, des portes claquées, des semaines entières à se parler uniquement pour demander le sel. On ne quittait pas une famille parce qu’elle devenait difficile. On tenait. C’était ce qu’on faisait. — Vous vous êtes encore disputés ? Claire regarda sa mère comme si elle venait de dire quelque chose d’insensé. — Je ne peux pas rentrer. — Pour ce soir ? — Je ne peux plus rentrer du tout. Madeleine recula légèrement. Elle avait espéré avoir mal compris. — Claire… — Je te demande juste quelques jours. — Quelques jours deviennent vite quelques semaines. Claire resta bouche entrouverte. — C’est vraiment ce qui t’inquiète ? — Je pense simplement qu’une décision comme celle-là ne se prend pas sur un coup de tête. — Tu crois que je suis partie sur un coup de tête ? — Je crois que tu es énervée. — Je ne suis pas énervée. — Alors tu es bouleversée. C’est encore pire pour prendre une décision. Emma tira doucement sur le manteau de sa mère. — Maman, j’ai froid. Claire se pencha et remonta la fermeture du manteau de la petite. Madeleine regarda la pluie qui tombait derrière eux. Elle aurait pu ouvrir davantage la porte. Les faire entrer. Préparer un chocolat aux enfants. Mettre des draps propres dans la chambre d’amis. Appeler Marc demain. Calmer les choses. Mais elle savait ce qui se passerait si Claire franchissait le seuil avec cette valise. Le départ deviendrait réel. Elle ne serait plus seulement la mère auprès de qui sa fille était venue pleurer après une dispute. Elle deviendrait celle qui avait aidé à briser leur mariage. — Rentre chez toi ce soir, dit Madeleine. Dors. Vous parlerez demain. Claire ne répondit pas. — Je ne peux pas. — Je ne t’ai pas élevée comme ça, Claire. Tu crois que ça a toujours été facile de vivre avec ton père ? Non. Mais quand on est une femme, on reste debout et on s’accroche. Pour la promesse du mariage, pour ses enfants, pour sa fierté. On ne revient pas pleurer dans les jupons de sa mère au moindre conflit. Donc je vais fermer cette porte et toi, tu vas prendre les enfants, remonter dans ta voiture et rentrer chez toi près de ton mari. — Non, maman. Je ne peux pas. Cette fois, quelque chose dans sa voix fit hésiter Madeleine. Elle observa sa fille plus attentivement. Sous sa manche, au niveau du poignet, une marque violacée dépassait légèrement. Madeleine la vit. Claire vit qu’elle l’avait vue. Aucune des deux ne dit rien. — Il ne faut pas dramatiser, murmura-t-elle. Claire pâlit. — Dramatiser ? — Je ne sais pas ce qui s’est passé. — Justement. — Alors explique-moi. Claire regarda les enfants. — Pas ici. Madeleine serra plus fort la poignée. Emma grelottait. Lucas n’avait toujours pas relevé la tête. — Maman, laisse-nous entrer. Pour la première fois depuis son arrivée, Claire ne semblait plus en colère. Seulement fatiguée. — Une nuit, ajouta-t-elle. Je te demande une nuit. Demain, je trouverai autre chose. Madeleine imagina la valise dans son entrée. Les chaussures des enfants devant l’escalier. Claire dans la chambre d’amis. Puis Marc au téléphone. Les reproches. Les explications. Les voisins qui finiraient par apprendre. Et elle imagina aussi autre chose. Claire qui repartirait dans quelques jours. Parce qu’elle finirait forcément par repartir. Tout le monde disait des choses définitives lorsqu’il était en colère. Puis la colère passait. — Non, dit Madeleine. Claire ne sembla pas comprendre. — Quoi ? — Pas comme ça. — Comme quoi ? — Tu ne vas pas t’installer ici en pleine nuit avec tes enfants parce que vous avez eu une dispute. — Je ne m’installe pas. — Tu as une valise. — Parce que je suis partie ! Emma se mit à pleurer. Claire inspira profondément et ferma les yeux quelques secondes. Lorsqu’elle les rouvrit, quelque chose avait changé. — Maman. Si tu refermes cette porte, tu ne me reverras plus. Plus jamais. Elle reprit la poignée de la valise. Madeleine sentit immédiatement la panique monter. — Claire… Je fais ça pour toi. Pour ton mariage, pour tes enfants, pour ta dignité. — D’accord. J’ai compris. — Tu peux me téléphoner demain. Claire eut un sourire étrange. Pas vraiment triste. Pas vraiment en colère. Un sourire vide. — Tu penses vraiment que je te téléphonerais après ce soir ? Madeleine ne répondit pas. Claire recula d’un pas. Puis un autre. Lucas leva enfin les yeux vers sa grand-mère. Madeleine eut envie de tendre la main. Elle ne le fit pas. Claire la regarda longtemps. Madeleine attendait qu’elle cède. Qu’elle dise qu’elle avait parlé sous le coup de l’émotion. Qu’elle laisse les enfants une heure. Qu’elle appelle Marc. Qu’elle rentre. Mais Claire ne bougea pas. — Adieu, maman. Elle prit la main d’Emma. Madeleine resta sur le seuil. Elle les regarda descendre l’allée. La valise rebondissait contre les graviers. Claire ne se retourna pas. Madeleine aurait encore pu l’appeler. Elle ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit. Puis Claire disparut derrière le mur. Madeleine rentra. Elle referma la porte. La serrure fit un petit bruit sec. Presque insignifiant. Dans la cuisine, le jeu de cartes était toujours étalé sur la table. Madeleine le rangea. Une carte après l’autre. Vingt-deux ans plus tard, Madeleine Dubois distribuait toujours les cartes pour deux. Je l’avais remarquée dès ma première semaine dans l’établissement. Elle descendait chaque après-midi vers quatorze heures trente, poussait lentement son déambulateur jusqu’à la même table de la salle commune, s’installait près de la fenêtre et sortait de la poche avant de son sac un vieux jeu dont la boîte tenait grâce à deux morceaux de ruban adhésif. Puis elle distribuait. Cinq cartes devant elle. Cinq devant la chaise d’en face. Je n’avais jamais vu personne s’asseoir sur cette chaise. La première fois que j’avais proposé la place à M. Leroy, Madeleine avait posé brutalement sa main sur le dossier. — Non. J’avais cru qu’elle plaisantait. — Il sera mieux ici, il voit mal la télévision de l’autre côté. — Il sera mieux ailleurs. — Mme Dubois… — Cette place est prise. J’avais regardé la chaise. Personne. — D’accord. J’avais installé M. Leroy plus loin. À l’EHPAD, nous choisissions nos batailles. Une chaise n’en valait pas une. Après quelques semaines, plus personne n’essayait. Même les résidents avaient intégré la règle. La chaise d’en face appartenait à quelqu’un qui n’était jamais là. Madeleine n’expliquait rien. Elle jouait. Parfois pendant une heure. Elle tirait pour elle, puis pour l’autre main. Elle fronçait les sourcils lorsqu’elle perdait. Il lui arrivait même de marmonner : — Tu triches. La première fois, j’avais regardé autour de moi avant de comprendre qu’elle s’adressait à l’absence. Je m’étais demandé si ses troubles de mémoire progressaient. Elle perdait un peu la tête, comme beaucoup de résidents ici. Son dossier mentionnait une fille. Claire. Aucun numéro. Aucune personne de confiance. À la ligne « entourage », il était simplement écrit : Absence de contact familial. Je n’avais jamais demandé pourquoi. Dans notre métier, on apprenait vite que les silences familiaux avaient souvent une histoire plus longue que nos dossiers. Puis, un mardi de novembre, Madeleine m’appela. — Mademoiselle l’infirmière ! Elle n’utilisait ce terme que lorsqu’elle voulait quelque chose de désagréable. Je traversai la salle. — Qu’est-ce qu’il y a ? Son jeu était étalé devant elle. — Il en manque une. — Une quoi ? Elle me regarda comme si elle regrettait déjà de m’avoir sollicitée. — Une carte. — Elle a dû tomber. — Je sais ce que signifie « manquer ». Je me baissai sous la table. Rien. Je vérifiai près de ses pieds, sous le radiateur, entre le fauteuil et le mur. — Vous savez laquelle ? Madeleine ne répondit pas immédiatement. Ses doigts parcoururent les cartes disposées devant elle. — La dame de cœur. — D’accord. On cherche une dame de cœur. J’essayai de sourire. Elle ne sourit pas. — Il faut la retrouver. — On va regarder. — Pas regarder. Retrouver. Je relevai la tête. Son visage était plus pâle que d’habitude. Je connaissais Madeleine depuis plusieurs mois. Je l’avais vue essoufflée, douloureuse, en colère, vexée. Jamais paniquée. — Vous l’avez vue ce matin ? — Le jeu était complet avant. — Vous en êtes sûre ? — Oui. — Quelqu’un a peut-être utilisé les cartes. — Personne ne touche à mes affaires. Ce qui était probablement vrai. Je retournai la moitié de la salle commune. Eva, l’aide-soignante avec qui je travaillais ce jour-là, me trouva à genoux près d’un meuble. — Tu as perdu quelque chose ? — Pas moi. Mme Dubois. — Son amabilité ? — Ça fait longtemps qu’on a arrêté de chercher. Madeleine leva les yeux. Eva toussota. — Une carte, précisa-t-elle. — La dame de cœur. — Je vais regarder avec toi. Nous déplaçâmes deux fauteuils, vidâmes une corbeille à magazines et inspectâmes même le dessous du meuble télévision. Rien. Eva finit par prendre un jeu neuf dans l’armoire des activités. — Regardez, Mme Dubois. Celui-ci n’a jamais servi. Madeleine repoussa la boîte. — Je n’en veux pas. — C’est exactement le même. — Non. — Vous pourriez prendre uniquement la dame de cœur et la mettre avec les autres. Cette fois, Madeleine fixa Eva si durement qu’elle se tut. — Celle-là ne serait pas la bonne. Eva me regarda. Je haussai légèrement les épaules. — D’accord, dis-je. On continue de chercher. Madeleine rassembla les cinquante et une cartes. La chaise d’en face resta vide. Pendant trois jours, elle nous demanda si nous l’avions retrouvée. Au petit-déjeuner. Lors des médicaments. Dans le couloir. Avant le dîner. — Rien ? — Pas encore. — Vous avez regardé dans le salon du premier ? — Oui. C’était faux. Personne ne montait jouer avec son jeu personnel dans le salon du premier. Mais j’y allai quand même. Je commençais à vouloir retrouver cette carte autant qu’elle. Le quatrième soir, en lui apportant son traitement, je remarquai la vieille boîte métallique posée sur sa commode. Elle était entrouverte. Des photographies dépassaient. Madeleine suivit mon regard. — Ne touchez pas. — Je ne touchais pas. — Vous alliez le faire. — Vous me prêtez beaucoup de mauvaises intentions. — J’ai vécu assez longtemps pour ne plus attendre qu’elles se réalisent. Je lui tendis ses comprimés. Elle les avala avec une grimace. En reposant le verre, son coude heurta la boîte qui tomba. Les photographies glissèrent au sol. — Mince. Je me baissai. — Laissez ! Trop tard. J’avais déjà ramassé la première. Madeleine jeune, devant une maison. À côté d’elle, une petite fille d’environ huit ans faisait une grimace devant l’objectif. Une deuxième photo montrait la même enfant quelques années plus tard. Puis une adolescente. Puis une jeune femme avec deux enfants. Madeleine me prit les photos des mains. — C’est votre fille ? Elle remit tout dans la boîte. Une photographie était restée par terre. Je la ramassai. Cette fois, Madeleine ne me l’arracha pas. On y voyait une cuisine. La jeune fille, peut-être quinze ans, était assise à une table en face de sa mère. Entre elles, un jeu de cartes. L’adolescente regardait l’objectif en brandissant une carte devant son visage. Une dame de cœur. Je restai quelques secondes à l’observer. — Vous jouiez déjà ensemble. Madeleine tendit la main. Je lui rendis la photo. — C’était il y a longtemps. — C’est elle qui s’assoit en face de vous ? Son visage se ferma. — Personne ne s’assoit en face de moi. — Justement. Elle rangea la photographie. — Bonne nuit. Je compris que l’entretien était terminé. Au moment où j’atteignis la porte, elle ajouta : — La carte n’est pas dans ma chambre. Je me retournai. — Comment vous le savez ? Elle ne répondit pas. Le lendemain, Madeleine ne descendit pas jouer. Je la trouvai assise près de sa fenêtre. — Ça ne vous ressemble pas. — Quoi ? — D’abandonner une partie. — Il manque une carte. — Vous avez joué trois jours sans elle. — Ça m’a agacée trois jours. Je m’adossai au mur. — Ça vous a chamboulé de revoir ces photos. Ce n’était pas une question. — Vous posez beaucoup de questions. — Seulement lorsque je cherche des réponses. Madeleine resta silencieuse. Je continuai : — Vous ne la voyez plus ? Son regard repartit vers la fenêtre. — Non. — Depuis combien de temps ? — Longtemps. — Ça ne veut rien dire. — Si. Ça veut dire que ça ne vous regarde pas. Je fis mine de partir. — Vingt-deux ans. Je m’arrêtai. — Pardon ? — Vingt-deux ans. Je revins vers elle. — Vous ne l’avez pas vue depuis vingt-deux ans ? — Vous savez compter, vous aussi. — Qu’est-ce qui s’est passé ? Madeleine eut un rire bref. — Vous avez combien de temps devant vous ? Je regardai ma montre. — Quinze minutes avant les traitements. — Alors ce sera insuffisant. — J’en ai davantage ce soir. Elle me regarda enfin. — Vous êtes obstinée. — C’est ce que vous m’avez déjà dit. — Ce n’était pas un compliment. — Je l’avais compris. Elle détourna de nouveau les yeux. — Elle est partie. — De chez vous ? — De chez son mari. Je ne dis rien. — Elle est arrivée un soir avec ses enfants et une valise. Madeleine me raconta ce qu’il s’était passé ce soir-là. — Et vous ne vous êtes plus parlé ? — Elle m’avait prévenue. Je restai silencieuse. Madeleine n’ajouta rien. — Prévenue de quoi ? Elle ferma les yeux. — Que si je fermais la porte, je ne la reverrais plus. — Et vous l’avez fermée ? Madeleine ouvrit les yeux. — Oui. Un chariot passa dans le couloir. Dans la chambre voisine, quelqu’un riait devant la télévision. — Vous pensiez qu’elle reviendrait quand même ? Elle eut un sourire sans joie. — Le lendemain. — Et elle n’est pas revenue. — Non. — Vous l’avez appelée ? — Plusieurs fois. J’attendis. — Elle ne répondait pas ? Madeleine fixa ses mains. — Je ne laissais pas sonner. Je fronçai les sourcils. — Pourquoi ? — Parce que je ne savais pas ce que je dirais si elle décrochait. — « Pardon », peut-être. Elle me lança un regard sec. — Vous avez vingt ans de moins que ma fille. Épargnez-moi les solutions simples. Je me tus. Elle avait raison. — Au début, poursuivit-elle, je pensais qu’elle rappellerait. Une semaine. Puis un mois. Son anniversaire est arrivé. Je me suis dit qu’elle téléphonerait à Noël. Elle inspira lentement. — Ensuite, on attend le Noël suivant. Sa voix s’était affaiblie. — Et après ? — Après, il devient humiliant de rappeler au bout de trois ans. — Plus humiliant qu’au bout de deux ? Madeleine eut presque un sourire. — Voilà. Je m’assis sur la chaise près d’elle. — Vous savez où elle vit ? — Oui. — Alors pourquoi vous ne lui écrivez pas ? — Parce qu’elle ne veut peut-être plus de moi. — Vous ne le savez pas. — Et si je le découvre ? Je n’avais rien à répondre. Pour la première fois, je compris que ce n’était peut-être pas l’orgueil qui avait maintenu le silence aussi longtemps. Ou pas seulement. Parfois, l’incertitude protège. Tant qu’elle n’écrivait pas, Claire pouvait encore lui manquer sans l’avoir rejetée une seconde fois. — Vous jouiez souvent aux cartes avec elle ? Comme sur la photo ? — Sans arrêt. Elle me réclamait des parties tous les jours. Mais je ne pouvais pas lui dire non. Elle marqua une pause. — Quand elle était petite, je l’appelais ma dame de cœur. Je regardai la vieille femme devant moi. Ses cheveux blancs. Ses mains marquées. Son visage dur auquel je m’étais habituée. Tout à coup, il m’était difficile d’imaginer qu’elle avait un jour appelé quelqu’un ainsi. — Écrivez-lui. — Non. — Pourquoi ? — Parce que vingt-deux ans ne tiennent pas dans une enveloppe. — Essayez avec une page. Elle secoua la tête. — Vous devez aller distribuer vos médicaments. Je me levai. Avant de partir, je lui demandai : — Et si vous ne la retrouvez jamais ? Je parlais de Claire. Madeleine regarda le jeu incomplet posé sur sa table de nuit. — Alors il restera cinquante et une cartes. Une semaine plus tard, elle entra dans le poste de soins avec une feuille blanche. Elle la posa devant moi. — Vous aviez parlé d’une page. Je souris. — Asseyez-vous. — Ne prenez pas cet air victorieux. — Je n’ai aucun air. — Vous êtes insupportable. Elle s’installa. Je pris un stylo. — Qu’est-ce qu’on écrit ? — Je ne sais pas. — On a un excellent début. Madeleine leva les yeux au ciel. — Écrivez « Claire ». J’écrivis. — Ensuite ? Silence. — « Ma chère Claire » ? — Certainement pas. Je rayai. — « Ma fille » ? — Encore pire. Nouvelle feuille. — D’accord. On commence sans formule. Madeleine fixa le papier. — Dites-lui que je suis désolée. J’écrivis trois mots. Je suis désolée. — Non. — Quoi ? — Enlevez. — Pourquoi ? — Ça ressemble à ce qu’on écrit après avoir cassé un vase. Je reposai le stylo. — Alors dites-le autrement. Elle se leva. — C’était une mauvaise idée. — Asseyez-vous. — Je n’ai rien à lui dire. — Vous avez vingt-deux ans de choses à lui dire. — Justement ! Sa voix claqua dans le petit bureau. Puis elle se tut. Eva passa devant la porte, ralentit, puis décida intelligemment de continuer son chemin. Madeleine se rassit. Nous essayâmes pendant presque une heure. Chaque phrase était trop peu. Chaque explication ressemblait à une excuse. Chaque excuse semblait indécente. Je pensais agir pour ton bien. Rayé. J’ai regretté immédiatement. Rayé. J’aurais dû ouvrir cette porte. Madeleine resta longtemps à regarder la phrase. Puis elle la raya aussi. — Pourquoi ? — Parce qu’elle le sait. Finalement, elle me prit le stylo. — Laissez-moi seule. Je sortis. Quand je revins trente minutes plus tard, la feuille avait disparu dans une enveloppe. — Vous avez fini ? — Oui. — Combien de pages ? — Ça ne vous regarde pas. Je pris l’enveloppe. Elle était étonnamment légère. — Vous voulez vraiment que je la poste ? Madeleine hésita. Longtemps. Puis elle répondit : — Non. Je la regardai. Elle inspira. — Mais faites-le. À partir de ce jour, elle attendit. Au début, elle faisait semblant de ne rien attendre. — Le courrier est arrivé ? — Oui. — Rien pour moi, j’imagine. — Non. — Je ne demandais pas spécialement. Le lendemain : — Quelqu’un a appelé ? — Non. — Très bien. Le surlendemain, elle passa trois fois devant le poste. Après dix jours, elle ne posa plus aucune question. C’était pire. Elle continuait à descendre chaque après-midi. Cinq cartes pour elle. Cinq pour la chaise vide. Toujours cinquante et une. Je lui avais proposé plusieurs fois de compléter le jeu. Elle refusait. — Ce ne serait pas la bonne. Je n’insistais plus. Décembre passa. Puis janvier. Aucune réponse. Un matin de février, Madeleine ne descendit pas. Son état cardiaque s’était aggravé depuis plusieurs semaines, mais jusque-là elle avait refusé de modifier quoi que ce soit à ses habitudes. Cette fois, quelques pas jusqu’à la salle de bain suffirent à l’essouffler. Le médecin parla d’hospitalisation. Elle refusa. — Je reste ici. — Mme Dubois… — Je ne vais pas mourir dans un couloir des urgences. — Personne n’a dit que vous alliez mourir. Elle me regarda. — Vous êtes une piètre menteuse. Elle resta couchée. Le soir, elle demanda son jeu. Je le lui tendis. Elle passa lentement le pouce sur la tranche des cartes. — Cinquante et une ? demanda-t-elle. — Je n’en ai pas mangé depuis hier. Elle sourit. — C’était une vraie question. — Oui. Cinquante et une. Elle posa le paquet sur la couverture. — Toujours rien ? Je savais immédiatement qu’elle ne parlait plus de la carte. — Non. Elle hocha la tête. — D’accord. — Il y a peut-être une raison. — Bien sûr qu’il y en a une. — Je voulais dire une raison autre que… — Que le fait que j’ai fermé une porte au nez de ma fille quand elle avait besoin de moi ? Je me tus. Madeleine caressa machinalement la boîte en carton. — Vous savez ce qui m’énerve le plus ? — Non. — Je ne me souviens plus exactement de la dernière chose qu’elle m’a dite avant de partir. Je fronçai les sourcils. — Vous m’avez dit qu’elle vous avait prévenue de ne pas lui demander de revenir. — Avant ça. Sa voix était devenue très basse. — Peut-être qu’elle m’a demandé une dernière fois d’ouvrir. Peut-être qu’un des enfants a dit quelque chose. Je ne sais plus. Elle ferma les yeux. — On croit toujours qu’on se souviendra des moments importants. Je remontai légèrement sa couverture. — Reposez-vous. Elle rouvrit les yeux. — Vous avez une mère ? — Oui. — Elle vous agace ? Je souris. — Régulièrement. — Bien. — Pourquoi bien ? — Ça veut dire qu’elle est encore là. Je m’apprêtais à répondre. Elle avait déjà refermé les yeux. Madeleine mourut trois jours plus tard. À quatre heures vingt du matin. Je n’étais pas de service. Eva était là. Quand je revins le lendemain, elle m’attendait près du vestiaire. Elle n’eut pas besoin de dire quoi que ce soit. — Elle était seule ? — Non. Sophie était avec elle. Je hochai la tête. — Son jeu ? Eva me regarda étrangement. — Sur la table de nuit. Je montai. La chambre semblait déjà différente. Le lit avait été refait. Les traitements avaient disparu. Les produits de toilette aussi. Ses vêtements attendaient dans l’armoire qu’on vienne les récupérer. La boîte de photographies reposait sur la commode. Et le jeu était là. Je le pris. Je comptai. Cinquante et une. Je le descendis avec moi. Je n’avais aucune raison de le garder. Je le savais. Les affaires personnelles devaient être rendues. Mais le dossier n’indiquait aucun proche et je n’avais pas le numéro de sa fille. Alors, temporairement, je le déposai dans le tiroir de la salle commune. À sa place habituelle. Pendant plusieurs jours, la chaise d’en face resta libre. Puis quelqu’un finit par s’y asseoir. Évidemment. Les absences n’avaient aucune autorité sur les nouveaux arrivants. Deux semaines plus tard, je ne pensais déjà plus à vérifier la chaise en traversant la pièce. Un mardi après-midi, Eva entra dans le poste. — Il y a une dame à l’accueil. Je continuai de remplir une transmission. — Pour qui ? Eva ne répondit pas. Je relevai la tête. — Non. — Si. Je posai mon stylo. Dans le hall, une femme attendait. Une cinquantaine d’années. Peut-être davantage. Cheveux bruns attachés. Un manteau gris mouillé aux épaules. Elle tenait une enveloppe à la main. En me voyant, elle se leva. Et avant même qu’elle parle, je la reconnus. La photographie. La jeune fille avec la carte devant le visage. Les traits avaient changé. Pas le regard. — Bonjour. — Bonjour. — Je cherche Madeleine Dubois. Elle marqua une pause. — Je suis sa fille. Je sentis quelque chose se serrer dans ma poitrine. Son regard passa derrière moi. — Elle est dans sa chambre ? J’avais prononcé ces phrases des dizaines de fois. Peut-être des centaines. Il existe des mots précis pour annoncer une mort. Des formulations que l’on choisit pour ne pas laisser de place à l’ambiguïté. Mais à cet instant, je les trouvai tous trop froids. — Votre mère est décédée il y a quinze jours. Claire resta debout. Son visage ne bougea presque pas. Seule sa main se referma sur l’enveloppe. — Ah. Puis elle s’assit. Je pris la chaise voisine. — Je suis désolée. Elle regardait droit devant elle. — Quinze jours ? — Oui. — Elle était malade ? — Son cœur était fragile depuis longtemps. Son état s’est aggravé assez rapidement. Claire hocha lentement la tête. — Je pensais que j’avais encore du temps. Je ne répondis pas. Elle eut un rire bref. — C’est idiot. Elle posa l’enveloppe sur ses genoux. Je reconnus immédiatement celle que Madeleine avait envoyée. — Vous l’avez reçue. Claire suivit mon regard. — Oui. — Il y a longtemps ? — Presque deux mois. Je ne réussis pas à cacher ma surprise. — Deux mois ? — Je sais. Elle passa ses doigts sur le papier froissé. — Je l’ai ouverte le jour où elle est arrivée. Sa voix trembla légèrement. — Puis je l’ai refermée. — Vous comptiez venir ? — Tous les jours. Elle sourit sans joie. — Le premier jour, je me suis dit que je viendrais le week-end. Ensuite, je me suis dit que ce serait plus facile après l’anniversaire de mon fils. Puis après le travail. Puis la semaine suivante. Elle regarda l’enveloppe. — J’ai été très douée pour attendre. La ressemblance avec sa mère me frappa presque violemment. Je détournai les yeux. — Elle parlait de vous. Claire releva la tête. — Vraiment ? — Oui. — Elle vous a raconté ? Je savais immédiatement ce qu’elle voulait dire. — Une partie. — La porte ? — Oui. Claire resta silencieuse. Puis elle regarda autour d’elle. — Elle faisait quoi ici ? La question était si simple qu’elle me bouleversa davantage que tout le reste. — Elle râlait beaucoup. Claire éclata de rire. Un vrai rire, cette fois. Court. Surpris. — Ça, ça n’a pas changé. — Elle refusait son déambulateur. Critiquait la soupe. Corrigeait les mots croisés des autres alors qu’on ne lui demandait rien. Claire souriait encore. — Et elle jouait aux cartes. Son sourire disparut. — Aux cartes ? — Tous les après-midi. Je me levai. — Venez. La salle commune était presque vide. À cette heure-là, beaucoup de résidents dormaient encore. La table près de la fenêtre n’avait pas bougé. Les deux chaises non plus. Je montrai celle qu’utilisait Madeleine. — Elle s’installait là. Claire passa la main sur le dossier. — Toute seule ? Je regardai la chaise opposée. — Elle distribuait pour deux. Claire fronça légèrement les sourcils. Je poursuivis : — Et personne n’avait le droit de s’asseoir en face d’elle. Elle tourna la tête. — Pourquoi ? — Elle disait que la place était prise. Claire ne répondit pas. Ses yeux restèrent fixés sur la chaise vide. Je pensai soudain au jeu. — Attendez. J’ouvris le tiroir du petit meuble. La boîte était toujours là. Je la sortis. — Je crois que ça vous appartient. Claire resta immobile. — C’est impossible. — Vous le reconnaissez ? Elle prit le paquet. Ses doigts caressèrent le ruban adhésif qui maintenait la boîte. — Elle avait déjà ce jeu quand j’étais enfant. Elle l’ouvrit. — Elle refusait d’en acheter un nouveau. Elle disait que les cartes glissaient mieux quand elles avaient vécu. Je souris. — Ça lui ressemble. Claire sortit les cartes. Puis s’arrêta. Je précisai : — Il en manque une. — Oui. Je sais. Elle posa les cartes sur la table. Puis elle ouvrit son sac. Chercha quelque chose. Sortit son portefeuille. Ses mains tremblaient maintenant assez pour qu’elle ait du mal à ouvrir une petite poche intérieure. Quand elle y parvint, elle en tira un rectangle de carton. Je compris avant même qu’elle le retourne. Une dame de cœur. Elle resta silencieuse. Puis elle étala les autres cartes sur la table. Une à une. Je l’aidai à les classer sans parler. Trèfles. Carreaux. Piques. Cœurs. À la fin, une place restait vide. Claire prit la dame de cœur. Elle la posa parmi les autres. Cinquante-deux. Ses mains restèrent quelques secondes de chaque côté du jeu. Puis elle leva les yeux vers moi. — Elle s’asseyait où ? Je regardai la chaise sur laquelle j’étais assise. Je me levai. — Ici. Claire fixa la place. Je contournai la table et lui laissai la chaise de sa mère. Sur la table, entre nous, les cinquante-deux cartes étaient enfin réunies.

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