La dernière fois que je l’ai eue au téléphone, j’avais mon portable
coincé entre mon épaule et mon oreille alors que je disputais mon parapluie aux bourrasques, et nous n’avons pas parlé bien longtemps, juste quelques minutes
coincées entre l’arrêt de bus et la porte de mon immeuble. J’avais autre chose à faire de ma soirée.
J’entendais mon grand-père marmonner quelque chose en arrière-plan sonore. Il faisait toujours ça : ce n’était jamais lui qui décrochait, mais il tenait à commenter, pour lui-même, puisque ma grand-mère n’entendait plus très bien et que, bon, à travers le combiné et la distance, moi non plus. Parfois, il la reprenait quand elle disait une trop grosse bêtise
ce qui arrivait de plus en plus souvent.
— tu rentres quand, chérie ? elle a demandé
et mon grand-père de grommeler un peu plus fort derrière. Je pouvais l’imaginer lever les mains dans cette drôle de position où on dirait qu’il prend le ciel à partie, et je ne savais pas si je voulais sourire ou lever les yeux au ciel à mon tour. Peut-être qu’il y avait vraiment une réponse, là-haut, mais au-dessus de ma tête il y avait le tissu rouge tendu entre les frêles baleines du parapluie que le vent malmenait.
— je rentre pour Noël, Mamie
Je lui répète à chaque appel, en fait, et ce depuis mon déménagement deux mois plus tôt. Je sais que ma mère aussi essaie de l’habituer à l’idée que je sois partie, mais rien à faire, ça ne prend pas. Je sais aussi que ce n’est pas de sa faute, qu’elle est vieille, qu’elle oublie des choses, de plus en plus de choses, en fait, et ça me fait peur, alors j’ai tendance à perdre patience. La vérité, c’est plutôt que je n’ai pas envie d’assister à son déclin. Je me rappelle
la première fois
où elle a insisté pendant de longues, très longues minutes, que je connaissais Jérôme, mais si, on était chez lui tous les week-ends quand tu étais petite, tu ne te souviens pas de sa brandade de morue ? et je répétais que c’était ma mère
qu’elle pensait à ma mère là
que j’étais sa petite fille, pas ma mère, pas Anya, je ne suis pas Anya, Mamie, tu m’entends ?
Puis elle a compris. J’ai vu le moment où son expression s’est figée, un instantané prudemment neutre, une statue de cire, son regard vacant fixé dans le vide entre nous, là où ma mère flottait au milieu de la lente déliquescence de sa mémoire. Je me suis demandé si elle s’était rendue compte d’à quel point ça m’avait inquiétée. C’était il y a des années déjà. Avant qu’on se rende compte que ce ne serait pas un incident isolé
— ah oui, Noël...
C’est alors que ça m’a frappée, là, en plein visage, ou non, plutôt dans le ventre, j’ai perdu mon souffle comme si on m’avait frappée au ventre. Et Mamie continuait de parler. J’étais
debout
sous la pluie
J’ai essayé de répondre, de feindre un sourire qu’elle ne verrait même pas, mais peut-être l’entendrait-elle dans ma voix, à la place d’un trémolo que je sentais venir et qui déjà faisait tressauter mon menton. Parce qu’à cet instant
je me suis demandé si elle demandait
parce qu’elle n’était pas sûre de vivre un autre Noël.
Je me souviens de l’avoir pensé. Je me souviens de m’être endormie en pleurant, ce soir-là.
Puis, une semaine plus tard
« ma grand-mère est à l’hôpital »
« merde »
Mara, mon amie d’école, qui résume succinctement la situation.
« depuis quand ?? »
« hier »
Aujourd’hui, Mamie est à l’hôpital. Ou peut-être hier... J’ai reçu un appel de ma mère.
« ils vont voir s’ils peuvent l’opérer demain »
Un emoji câlin
« j’espère que ça va aller »
Un emoji qui croise les doigts
Les messages de Mara, quand elle est à court de mots, ressemblent à des rébus. Elle aime plaisanter que ces hiéroglyphes modernes sont la conséquence logique de sa fascination pour ce grand livre doré sur l’Égypte antique qui a, je n’en doute pas, accompagné bien d’autres enfances.
« bon, j’ai bien plombé l’ambiance »
L’humour, toujours
ne pas s’appesantir
Je renifle, papillonne des yeux vers le plafond, laissant l’ampoule électrique imprimer son image sur ma rétine. J’ai encore les yeux fardés, je n’ai pas envie d’un démaquillage express au goût de sel
Merci bien.
Mes pensées se taisent quand je tapote
« alors, et toi ? »
« comment ça avance, la grande œuvre ? »
Mara remplit son carnet de croquis d’esquisses pour un tableau qu’elle veut faire : une caravelle qui met les voiles pour l’inconnu, type les grandes découvertes et l’arrivée des Européens en Amérique, dis, t’imagines le courage qu’il fallait pour partir droit vers l’horizon, comme ça, en étant à moitié convaincu que le bout du monde est un bord, qu’on pourrait tomber le vide, et que sous les vagues rôdent des monstres, genre même le Léviathan ? mais pourtant,
oui, il ne faut pas lancer Mara sur sa grande œuvre
même si la voile blanche attire l’œil, le deuxième point focal ce sera la femme du capitaine du navire, et elle montera sur la falaise, jour après jour, pour guetter le retour de ceux qui ont offert leur âme aux caprices de la mer. T’imagines, le courage qu’il faut pour s’accrocher ainsi à l’amour ?
« ah, je vois que tu t’es décidée »
elle m’avait parlé de cette nouvelle addition – la femme du capitaine – quelques semaines plus tôt
T’imagines, le courage qu’il faut pour se lever chaque matin, pour s’accrocher à l’espoir qu’aujourd’hui sera plus clément qu’hier ? quand une fois les pieds au sol t’as qu’une seule envie, c’est que le soir arrive, pour pouvoir te recoucher, parce que tout, parce que rien, parce que l’inconscience, c’est mieux que ce poids sur ta poitrine ? Mara, pleurant sur mon épaule
la lune, dehors, et des cartons de pizza vides sur le sol, le plaid entortillé entre nos jambes
juste avant qu’elle n’entame un suivi psychiatrique. Parfois, le mieux qu’on puisse faire, c’est de se dire qu’on réessaiera demain. Qu’on se lèvera. Chaque matin. Tous les matins.
« allez, il faut que j’aille me pieuter »
« on m’a collé une réunion de bonne heure »
Mara répond d’un emoji qui agite la main
« ah, et si tu veux parler de– »
Je ferme l’application.
Et je regarde le mur blanc, celui où je me dis que je mettrai des photos, comme ça je pourrai regarder tous les matins et tous les soirs les visages des proches qu’avant je voyais tous les jours
et ce mur aveugle me rend mon silence.
Demain, je me lèverai, bien sûr. Mais demain, c’est alors qu’ils opéreront Mamie. S’ils décident qu’il y a même un espoir à la faire passer sur le billard.
Je me demande ce que je fais là
— putain mais qu’est-ce que je fais là, je dis tout haut, tandis que
le mur me rend mon regard.
Je ne me voyais pas ainsi – voûtée par-dessus mon écran, baignée dans sa froide lueur blafarde – quand j’étais en train de bavarder avec Mara. Maintenant, sans le tap-tap de mes doigts sur le clavier, sans le bruit blanc de mes pensées qui tournent en rond, maintenues expertement à l’écart de mes émotions par la danse d’un onglet à l’autre, je sens vibrer l’absence entre les quatre murs de mon studio.
Un coup d’œil en bas de l’écran
Je lis « vingt-deux » et je ne prête pas attention aux minutes.
Mes yeux repartent, comme l’icône de DVD quand la télévision se mettait en veille, rebondissant sur les bords alors qu’on attendait, soit que le film reprenne, soit que l’icône tape parfaitement dans le coin
J’attends
avec mes doigts qui tambourinent sur le bord de mon bureau
l’énergie nerveuse frémissant sous ma peau, mes extrémités qui se refroidissent, le sang converge vers mon cœur, je le sens battre jusque dans ma gorge, mon corps semble penser qu’il va falloir que je distance un tigre là dans les moments à venir, et enfin
le site déroule
les horaires de train.
Je scanne la page, je retiens mon souffle, puis j’expire d’un coup, brutalement parce que sinon ça va trembler, je le sens. Je peux encore attraper le dernier train si
je reviens aux minutes en bas à droite
Je
J’attrape mon portable, je le fourre dans mon sac, mes clés, je prie pour n’avoir rien oublié d’important, je sautille pour finir d’enfiler ma chaussure gauche alors que je verrouille la porte de mon studio, ce chez-moi encore vide qu’il va falloir que je peuple de souvenirs. Mais aujourd’hui – ce soir – d’abord, je rentre à la maison
pour un dernier souvenir
peut-être
avec celle qui m’en a déjà tant donné.
Je ne suis pas encore prête à ne plus être une petite fille.
Mes baskets martèlent le bitume, une vibration dans mes jambes, dans ma colonne, dans mes dents, l’air froid qui me fouette le visage joue avec mes cheveux se mêle à mon souffle qui vacille. Je cours dans les rues sombres, le long des façades où la lumière filtre entre les volets, sous l’œil nu des lampadaires, entre les éclats mille fois diffractés de la ville noyée par les pluies de l’après-midi. Je cours et les rares passants se retournent sur mon passage et mes pas résonnent dans la nuit
Je pense que mon corps n’avait pas tout à fait tort, quand il se préparait à distancer un tigre, même si c’est seulement contre la montre que je cours ce soir
ça me fait rire
de penser au tigre
pour une fois que je peux y faire quelque chose, que je peux agir en réponse à ces émotions qui m’étreignent et raccourcissent mon souffle. D’habitude, quand je fuis, je ne bouge pas. Je me cache dans ma chambre. Je ne réponds pas
« il faut qu’on– »
il faut oui, mais non, on ne parlera pas, et par mon silence je te forcerai à me quitter. J’ai posé des lapins, j’ai séché des cours. Un examen, même, une fois. Je n’avais pas assez révisé parce que j’avais déjà du mal à me brosser les dents deux fois par jour à cette époque, enfin, ça c’était l’excuse. Mais là, je commence enfin à m’installer dans ma nouvelle vie, ma vie d’adulte, même si je ne la comprends encore qu’à moitié, évidemment, et là
il faudrait que je comprenne la mort aussi ?
Mais là
je peux courir
Mais ce n’est pas une fuite.
C’est important que ça ne soit pas une fuite.
Je pleure dans l’air humide et froid, mes muscles chauffent et chantent, je hoquette et trébuche et je fais un signe de la main – désolée – au vélo qui a dû piler alors que je coupais à travers la route. Je ne suis plus très sûre de si je pleure, pour tout dire, ou de si je ris, une émotion trop grosse pour ma conscience qui bouillonne hors de mes bronches, ou de si je m’étouffe simplement parce que ça fait longtemps que je n’ai pas couru à toutes jambes comme ça, à en perdre haleine
à m’en rappeler tout mon corps à la fois
et que je suis
vivante
Je monte dans le train et les portes se referment. Je m’y adosse pendant que mes jambes font de leur mieux pour continuer à soutenir mon poids. Elles tremblent. Je tremble. Mes larmes aussi
— Ça va ?
Il a l’air jeune, quelques années de plus que moi, peut-être. Je hoche la tête, bien que je sache que je ne dois pas avoir l’air très convaincante. Je renifle bruyamment, m’essuie les yeux du dos de la main
zut, mon maquillage
c’était ça qui me piquait les yeux, alors.
Je vois l’inconnu regarder dehors, plissant les yeux pour apercevoir le quai malgré le reflet du wagon en surimpression sur la vitre, parce qu’ici la lumière est vive et que dehors il fait noir. Puis il me jette à nouveau ce regard vaguement inquiet
Je me demande s’il se demande
si je fuis quelque chose dehors, ou quelqu’un, peut-être ?
Je me demande s’il pense pouvoir me protéger, le cas échéant. S’il essaierait. Cette sollicitude que je plaque sur cet inconnu me touche. C’est pour ça qu’il faut s’ouvrir aux autres, je pense. Puis je réprime l’envie de lever les yeux au ciel. Quelle belle platitude
demain, dans une heure même, il m’aura oubliée
J’espère bien, d’ailleurs. Je dois avoir l’air un peu pathétique.
— C’est bon, je dis, et il hoche la tête, et je hoche la tête, et puis je souris un peu par réflexe, et je ris même un peu
— Je vais... il dit, puis il fait un geste vague vers le wagon, une grimace d’excuse, et
je crois que je hoche la tête encore une fois. Parce que je ne sais pas quoi dire d’autre. Je pense aux emojis de Mara. Une fois assise, je lui enverrai un message. Maintenant, je veux parler
Le train siffle.
Les portes se verrouillent. On part. Lentement. Puis de moins en moins lentement. Les paumes contre la vitre, fraîche, un halo de buée qui se forme autour de ma peau, je regarde la ville s’éloigner. Bientôt, je pourrais dire que la maison de mes parents se rapproche.
Le train accélère. Le sifflement du vent, les battements sourds des roues contre les rails. Régulier. Ça vibre dans mes os un peu comme ma course folle à travers la ville
Mais ce n’est pas une fuite.
Je ne veux pas pleurer ma grand-mère
évidemment
mais je n’ai pas exactement le choix, n’est-ce pas ?
comme quand mon grand-oncle se plaint, c’est pas beau de vieillir, sauf que l’alternative c’est de mourir, est-ce que c’est beau de mourir ?
alors je pleurerai
puisqu’il le faut bien. Seulement
je ne veux pas pleurer ma grand-mère, la mère de ma mère, en face d’un mur aveugle, sur un canapé qui n’a pas encore eu le temps de prendre l’empreinte de mes fesses, dans un studio qui n’a pas encore connu ceux que j’aime. Si je dois l’apprendre, que ce ne soit pas en différé. Je préférerai comprendre sans un mot
une main sur mon épaule, une inspiration qui tremble
tu sais, Mamie...
je préférerai voir l’expression qui se décompose – celle de ma mère, je suppose, j’imagine que c’est elle que l’hôpital appellerait pour lui annoncer qu’elle n’est plus la fille de personne ? Je ne veux pas être le second coup de fil. Alors
je vais au devant de
la tristesse
J’affronterai les au revoir.
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