Chapitre 1

La Vie Sentimentale de Monsieur R.

3740 mots · ⏱ 15 min

I : Cela aurait pu être une jolie histoire. Tous les ingrédients étaient présents pour confectionner une délicieuse tarte à l'amour, mais je vous laisse juge de savoir si c'est la cuisson ou l'agencement des ingrédients dans le saladier qui fut responsable de ce désastre culinaire. Robin n'était pas gâté par la nature, du moins le croyait-il. Notre Mère à tous (protégeons-la et révérons-la en triant nos déchets) n'avait pourtant pas été aussi cruelle qu'il se l'infligeait à croire : elle l'avait pourvu d'une tignasse blonde bien accrochée au cuir chevelu, de deux yeux bleus assortis, d'une légère fuite de menton tout à fait dissimulable sous une barbe, et d'une taille bien au-dessus de la moyenne. Tous ces avantages étaient malheureusement atténués par une légère disgrâce abdominale qui le tourmentait beaucoup, et contre laquelle il se sentait impuissant à lutter, jusqu'à ce que l'appel de la femme le décide enfin à corriger son hygiène de vie. Adolescent, il travaillait l'été dans le restaurant de ses parents, une gargote sympathique où l'on luttait paisiblement contre la récente interdiction de fumer dans les lieux publics, tout en servant des plats simples et efficaces, autant contre la faim que contre la constipation. S'il avait eu plus d'ambition, il aurait pu décrocher un stage d'été à Dubaï ; mais les fils de restaurateurs n'ont pas le même rapport aux études supérieures que les fils de professeurs, alors il se contentait de faire des allers-retours sur le bitume que grignotait chaque jour un peu plus la terrasse de la gargote, projetant l'avenir meilleur tant désiré dans un futur lointain pour se consoler de cette énième saison à servir de la malbouffe à des touristes bas de gamme. Son rayon de soleil, c'était la fille du marchand de glaces d'en face, qui elle aussi prêtait main-forte à ses parents ; plus par contrainte que par choix, car dans le milieu du petit commerce on aime inculquer tôt à sa progéniture la saine valeur du travail. Cette douce créature aux velléités universitaires lui avait violemment tapé dans l'œil, notamment par une anatomie outrageusement harmonieuse et des courbes qu'on aurait crues calculées au millimètre pour détourner l'attention de l'honnête homme en balade. Autant vous dire que les glaces se vendaient bien. Comme de nombreux clients de la gargote commençaient à se plaindre de la lenteur du service, le père de Robin prit les choses en main et les présenta, au fond de lui-même bien embêté de ne pas avoir quelques décennies de moins pour tenter sa chance. Robin l'invita à boire un verre dans un bar avec vue sur mer où il connaissait tout le monde. Il s'était dit qu'à défaut de concrétiser, il se serait au moins montré en compagnie d'une des filles les plus enviées du village, ce qui était déjà une sacrée satisfaction pour son ego. Étonnamment, la soirée se passa bien : Manuela se montra réceptive à ses blagues lourdes et à sa voix tellement forcée sur les graves qu'on aurait dit qu'il avait un chat dans la gorge. Il la ramena discrètement dans sa chambre, et son père s'endormit serein et fier de son fils en entendant les ressorts du lit couiner dans le silence torride de cette nuit d'été. Pour Robin, l'affaire était conclue : il avait trouvé la femme de sa vie, du moins celle qui aurait la primauté de son attention jusqu'à la mi-trentaine. Manuela ne voyait pas les choses ainsi. Elle s'était bien amusée, mais Robin n'avait pas tardé à se montrer jaloux et possessif en la voyant sourire toute la journée aux pères de famille baraqués qui achetaient des glaces pour leur marmaille. Certains manifestaient clairement leur intérêt pour la jolie vendeuse ; ce qui, pour Robin, aurait pu être flatteur ne fut qu'un abîme de désespoir. Il l'aurait voulue pour lui seul, et ne se sentait pleinement rassuré que lorsqu'elle dormait avec lui, bloquée par son bras amoureusement envahissant. Viriliste de cœur et d'esprit, comme tous les hommes simples, il ne montrait pas ses doutes, et redoublait d'assurance quand sa confiance en lui et en elle était en lambeaux. Manuela ne chercha pas à deviner cette fêlure, parce qu'elle avait l'âge où l'occupation principale d'une fille dans le cadre sentimental est de faire le tri le plus judicieux entre la myriade de chevaliers servants prêts à se vouer aux gémonies pour une seconde d'attention. Après s'être un peu amusée, elle avait vite compris que la fête n'allait pas durer, et qu'il lui faudrait vivre dans un savant équilibre entre capitalisation émotionnelle et épanouissement sentimental. Avec Robin, elle s'amusait un peu moins chaque jour, entrapercevant le garçon pathétique caché derrière le voile de son personnage très sûr de lui. Pas vraiment d'avenir à moyen terme, pas un bon cheval sur lequel miser, et pas si fou sexuellement : elle passa à autre chose, un soir de promenade sur la plage, abordée par un guitariste décontracté en chemise birmane qui lui proposa une bière en jouant une chanson. Manuela n'eut pas de remords. Elle effaça toute attache émotionnelle et retourna avec Robin aux rapports qu'ils avaient auparavant, c'est-à-dire de politesse distante. Désormais, la vendeuse de glaces souriait à tout le monde, sauf à lui. Il tenta de la reconquérir, sans succès : rien n'est plus froid et inabordable qu'une femme qui a tourné la page. Il ne retrouva pas chaussure à son pied aussi vite qu'elle, ce qui le plongea plusieurs semaines durant dans des affres de désespoir, tandis qu'elle prodiguait sa jovialité à tous les garçons bien habillés qui passaient. Celle que Robin considérait comme sa chasse gardée était piétinée par le tout-venant, ce qui fut une épreuve d'humilité pour lui, car il était à la fois impuissant à garder sa femelle et à la protéger contre les assauts des autres mâles. L'automne arriva, trop vite pour elle, pas assez pour lui, et ils repartirent chacun dans leurs vies respectives : elle au lycée dans une ville universitaire branchée, lui boucler son apprentissage chez le paysagiste du village d'à côté. Une année passa. Manuela n'était pas spécialement douée, mais elle savait se discipliner et avait le pragmatisme de ses ambitions. Elle perfectionna son don naturel pour le commerce par une orientation idoine. Robin, lui, qui rêvait de devenir un dessinateur de manga célèbre tout en taillant des haies « à titre alimentaire », végéta très vite dans sa pratique. Le dessin fut bientôt relégué au deuxième plan, puis au troisième, au quatrième, jusqu'à n'être plus qu'une sorte de loisir créatif, un petit talent avorté enfoui au fond d'une personnalité frustrée, car Robin n'était pas satisfait. N'ayant pas le courage d'affronter la responsabilité de son échec, ce qui lui aurait permis de se reprendre en main, il décida que le monde était responsable de sa marginalisation, et développa une haute idée de lui-même qui n'allait guère de pair avec sa vie réelle. Et, célibataire rancunier, brisé dans son amour propre, il se remit en chasse. II : Certains disent que l'être humain ne s'épanouit que dans le perfectionnement de lui-même : il lui faut toujours faire mieux que la dernière fois, ou au moins le désirer, sinon sa côte de confiance s'effondre. Cette vision ne sied pas à tout le monde, et c'est plus par manque d'imagination que par nécessité réelle que nous avons collectivement décrété cette course au progrès comme étant la fin des fins. Heureusement, certaines cultures échappent à nos propensions suicidaires, on les reconnaît au regard paternaliste que nous portons sur elles, car elles ont l'incongruité de ne pas sacrifier le bonheur individuel à un idéal de bien-être collectif. Mère Nature est taquine. Alors parfois, elle s'amuse à faire naître une âme d'occidental chez les Papous. Parfois, c'est l'inverse. Comme notre cher Robin. Nous l'avions quitté alors qu'il se relançait dans la course à l'amour, et en bon occidental de culture, il en voulait une plus belle, plus fortunée, plus intelligente, plus débrouillarde, tout cela bien entendu sans n'avoir effectué aucun travail sur sa personne qui justifierait une telle inflation de ses critères. Malgré sa haute opinion de lui-même, Robin dut assez vite revoir ses exigences à la baisse, lorsque la solitude fut une compagne trop envahissante. Non pas que cela le dérangeait de vivre sans personne, au contraire, il avait ses horaires, sa liberté de célibataire égoïste ; il recevait ses amis pour des soirées peu raffinées où n'importe quelle sensibilité féminine serait morte d'effarement devant la manifestation d'une dualité si ouvertement conquérante ; il se levait bruyamment tôt le matin, non par hygiène de vie mais parce que six heures sans fumer de cigarette, c'était le maximum qu'il puisse faire, mais...tout ce train-train post-adolescent ne remplaçait pas la douceur musquée d'une femme. C'est alors qu'il rencontra Olivia. Olivia n'était pas Manuela. Son charme était plus discret, ses formes plus subtiles, mais elle restait dans une marge de bonnassitude acceptable. Comme Robin n'avait plus son père pour lui forcer la main, et qu'il était devenu paysagiste à plein temps, métier dans lequel les opportunités amoureuses sont peu présentes, il avait été contraint d'aller errer dans les bars et boîtes de nuit, l'alcool aidant les opportunités à se déclencher. Il avait remarqué Olivia parce qu'elle avait un piercing démodé au coin de la bouche, et qu'il n'aurait jamais pensé trouver un jour ça mignon. Il se passa ce qui se passe souvent quand une virilité audacieuse rencontre un cycle menstruel bien synchronisé, et ils arrivèrent bientôt à une phase propre aux relations amoureuses contemporaines que l'on qualifie couramment de « cohabitation intermittente », c'est-à-dire une sorte de demi-concubinage où chacun conserve son logement mais où le temps à domicile est passé quasi-totalement ensemble. On apprend à se connaître tout en gardant la sécurité mentale d'un retour arrière (à vélo, on appelle ça « les petites roulettes »). Olivia préférait aller chez Robin, son appartement était plus spacieux. Elle était très amoureuse, Robin étant d'un caractère dominant et entreprenant, pas du tout le genre de ses ex, ce qui faisait qu'elle lui passait beaucoup de choses. Lorsqu'elle avait voulu faire une machine pour la première fois, triant avec dévouement le tas de linge sale de son hôte, elle avait été prise à partie sous le prétexte que ce n'était pas à elle de faire ça. Pareil pour la préparation des repas, le ménage, le repassage, la vaisselle...à chaque fois qu'elle voulait se mettre à l'ouvrage, Robin sortait comme un diable de sa boîte pour l'en empêcher. Au début, Olivia avait pris ça pour de la galanterie, mais l'espèce d'agacement qu'avait Robin quand il étouffait ses velléités de rendre service lui avait mis la puce à l'oreille. Au fur et à mesure des petites réflexions qu'il lui lançait, elle avait compris qu'il ne lui refusait pas l'accès aux travaux ménagers par délicatesse, mais parce qu'il la considérait incapable de faire aussi bien que lui. Robin préférait faire lui-même, parce qu'au moins, c'était bien fait. Une prise de conscience anodine suffit souvent à recoller les morceaux pour réaliser qu'une situation est problématique. Olivia réalisa alors que Robin ne la respectait pas, qu'il ne respectait que les hommes, et encore, pas tous, seulement ceux qui avaient de gros muscles et tenaient bien l'alcool ; que tout ce qu'elle avait mis sur le dos de la fatigue, c'était de l'exaspération ; que le temps qu'elle prenait pour passer du temps avec lui, chez lui, il le voyait comme une forme d'envahissement. Robin, de son côté, était bien embêté. Olivia commençait à sacrement lui taper sur le système. Non pas qu'elle était un peu à côté de la plaque, un peu planante et déconnectée, voire carrément bébête, mais elle était tout le temps là. Robin était de ceux qui n'envisagent les relations sociales que dans un cadre extérieur : son intimité, c'était sacré. Il aimait rentrer chez lui et ne voir personne, s'affaler comme une loque sur son canapé et regarder des séries débiles ou jouer aux jeux vidéo sans restriction en mangeant des chips. Du moment que personne ne le voyait se détendre, c'est-à-dire déchoir, cela ne lui posait pas de problème. Mais depuis quelques semaines, il avait du public. Olivia était discrète, mais elle était là, et ça suffisait à l'énerver. Le pire, c'est qu'elle avait l'air très bien, alors que lui bouillonnait chaque jour un peu plus. Il attendait d'elle qu'elle le sorte, qu'elle l'emmène faire des trucs, n'importe quoi : l'accrobranche, un parc aquatique, un dîner chez des amis classe à elle, tout aurait suffi mais non : elle l'aimait tellement qu'elle était très bien juste avec lui. Ce qui l'exaspérait le plus, chez elle, c'était quand elle enlevait ses lentilles pour mettre ses lunettes. Robin était pris d'une rage folle, il aurait voulu les briser et la jeter dehors, mais malgré la brume dans laquelle baignaient ses valeurs morales, il savait quand même que cela ne se faisait pas, alors il insistait pour qu'elle ne les mette jamais, et elle les mettait quand même, parce que la douleur lancinante que lui renvoyaient ses yeux le soir était trop forte par rapport à son amour pour Robin. Et puis, s'il l'aimait, il supporterait bien ça, non ? Ce qu'elle ne savait pas, c'est que Robin aurait dû en porter. Il était dans un entre-deux où ce n'était pas indispensable pour sa vision, mais fortement recommandé, et il portait l'évolution de sa myopie au fond de lui comme une angoisse impuissante. Il ne le savait pas, mais à chaque fois qu'elle mettait ses lunettes, il se disait au tréfonds de lui-même qu'un jour, peut-être, lui aussi aurait ces prothèses horribles sur le visage, et cela le plongeait dans une sourde angoisse. Alors il dégagea Olivia. Sans cérémonie, sans forme, par message, un après-midi, en lui disant de venir chercher ses affaires le lendemain. Elle pleura beaucoup. Robin se retrouva à nouveau seul, mais soulagé. Il en profita pour acheter une télévision un peu plus grande, de laquelle il rapprocha un peu plus son canapé. L'ancienne était trop petite. Il voyait un peu flou. III : La magie des contes, c'est qu'ils se finissent bien. Robin, avec l'effet curieux qu'il produisait sur la gent féminine, ne pouvait finir seul. Les muses du destin lui avaient promis un avenir radieux aux côtés de la compagne de ses rêves ; il avait le choix entre toutes les femmes, et il avait choisi celle-là. Quelle belle histoire. Après Manuela, qui l'avait laissé sur le bas-côté pour incompatibilité d'ambition de vie, et Olivia, qu'il avait abandonnée en rase-campagne pour éloigner la malédiction de la myopie, Robin se trouvait bien désemparé. Au début, la redécouverte de son intimité l'avait enchanté, mais il commençait à trouver le temps long. Surtout, autour de lui, tous ses amis auparavant célibataires se mettaient en couple et faisaient des enfants, ce qui les rendait moins disponibles. Robin aurait bien continué sa vie tranquille jusqu'à la vieillesse et la mort, mais cette vie tranquille était faite d'amitiés viriles, qui s'étiolaient au fur et à mesure que les faire-part de mariage et de naissance tombaient. Abandonné de tous, relégué au rang du copain marrant qu'on va voir pour boire une bière et faire des blagues douteuses mais de chez qui on ne rentre pas trop tard parce que « tu comprends, j'ai une famille », il dépérissait. Dans les bars et les boîtes de nuit, il ne rencontrait que des mères célibataires et des gamines trop jeunes pour faire autre chose que s'amuser. Son physique lui aurait permis de profiter des largesses des rencontres festives jusque tard dans la vie, et il se plaisait à sous-entendre qu'il le désirait, en affichant un caractère indépendant et sûr de lui, mais dans le fond, c'était un fainéant un peu trouillard, que la chasse aux conquêtes aurait vite lassé s'il s'était donné la peine d'essayer. À force d'avoir la main un peu lourde sur la bouteille de whisky dans les lieux nocturnes, il s'était forgé une réputation peu engageante d'homme qui buvait trop vite, devenait violent et s'endormait, ce qui éloignait petit à petit celles qui pourtant fantasmaient sur ce grand blond aux yeux bleus. Les opportunités se raréfiant, il se résolut aux applications de rencontre, avec des critères bien précis en tête : elle devait être grande, belle, un peu plus jeune que lui, sans enfants, et pas chiante. Malheureusement pour lui, le critère « pas chiante » n'étant pas disponible dans les options de recherche, il dut ruser pour déterminer le degré de chiantise des aspirantes à une vie de couple durable avec lui, ce qui le fatigua beaucoup. Comme le destin est facétieux, il tomba virtuellement amoureux d'une femme grande, normale, un peu plus vieille que lui, avec un enfant, et pas chiante. Son amour était d'ailleurs né de la découverte de cette perle de tolérance et d'humilité au milieu des princesses exigeantes qu'il avait vainement poursuivies de ses assiduités plusieurs semaines durant. Certes, elle était un peu hors de ses clous, mais après tout, vu l'espérance de vie inférieure des hommes, ce n'était pas si bête de prendre une femme plus âgée, et quant aux enfants, sur un malentendu, ça pouvait mourir ou, au pire, s'abandonner sur le porche d'une église. Et puis une rencontre n'engage à rien. Dépourvu de la moindre once de romantisme, de sens du sacrifice et de subtilité, il lui proposa de venir voir un film. Elle accepta. Tout se passa comme les choses doivent se passer dans ces circonstances, et Clio se mit très vite en couple avec Robin, malgré la découverte d'un katana sous son matelas, qu'il sortit en plein ébat pour « changer de la routine ». Elle fut surprise, un peu angoissée, et puis finalement elle trouva ça drôle. C'était sa force, à Clio, de tout trouver drôle, même si ce qui ne l'était pas. Le deuxième soir, ils burent beaucoup, et Robin s'aperçut qu'elle avait une meilleure descente que lui. Selon ses critères, cela la transmutait immédiatement en personne respectable, voire admirable, malgré son manque criard de gros muscles. Le matin du troisième jour, Clio vit comment Robin faisait son café, et comprit pourquoi il avait un goût si particulier. Au début, elle avait mis ça sur le compte de son réveil difficile, mais en observant sa procédure, elle comprit que le résultat était voulu, ou tout du moins prévisible. Voici comment il procédait : Robin prenait un verre, y versait de l'eau du robinet, et faisait chauffer le tout au micro-ondes. Il y ajoutait ensuite une cuillère de café lyophilisé, touillait et rajoutait du sucre en poudre, tout cela en fumant distraitement sa cigarette. Cette manière de faire donnait au breuvage un goût bien particulier, et plutôt mauvais. Le verre était trop chaud, le café avait un goût de brûlé, et le sucre était mal dosé. On y sentait de surcroît une vague odeur de chlore, ce qui n'était guère engageant, surtout le matin, moment où les papilles humaines sont les plus réceptives. Clio trouvait le café immonde, mais le cafetier irrésistible. Elle était naïve, car avec un peu plus de jugeote, elle se serait rendu compte que si le liquide noirâtre qu'elle avait été forcée d'ingurgiter trois jours de suite était si repoussant, ce n'était pas la conséquence d'une distraction ou d'une incompétence du préparateur. Chaque défaut était évitable, car si le café était servi dans un verre et non dans une tasse, si l'eau était du robinet et non de source, et si le sucre était en poudre et non en morceaux, c'était juste par un souci compulsif d'économie, car Robin était un pingre. Le reste, le café lyophilisé à la place de la cafetière et le micro-ondes à la place de la casserole, tout cela relevait de la pure fainéantise. Ce que Clio buvait, c'était tout cela à la fois : la concordance de choix discutables et d'une flemme congénitale. Elle osa la réflexion qu'on pourrait changer quelque chose. Il acquiesça, ravi, en lui laissant entendre qu'elle pouvait faire ce qu'elle voulait, du moment que c'était elle qui payait. Ce fut dit avec une telle assurance, et un tel aplomb, que Clio, au lieu de s'enfuir en courant, n'en fut que plus amoureuse. Durant les premiers mois de leur cohabitation, elle lui céda sur tout, sauf sur son gamin, un chiard sympathique que lui avait fait un musicien drogué. Robin ne le supportait pas, le trouvait bête, et ne perdait jamais une occasion de le tourmenter. Clio faisait celle qui ne voit rien, tiraillée entre sa satisfaction d'avoir trouvé un père de substitution à son bambin, et sa préoccupation légitime quand elle voyait Robin s'amuser à lui souffler sa fumée de cigarette au visage, sous prétexte que ça allait l'endurcir. Robin, lui, était satisfait. Il avait trouvé une femme qui ne craignait pas de boire, et qu'il pouvait légitimement présenter à ses amis. Malheureusement, les soirées en couple n'eurent pas la même saveur, et ils durent se replier sur le cercle social de Clio pour continuer à s'amuser sans se soucier des conséquences. Le gamin prit quelques années. C'était dur, pour lui. On pouvait juste se consoler en se disant qu'au moins, l'école républicaine pourrait lui donner une seconde chance, mais il n'était pas bon en maths ni en anglais, autrement dit débile et analphabète pour le monde moderne. Un éternel plouc, condamné à parler patois avec ses copains illettrés dans une région agricole dépeuplée de l'ouest de l'Europe. L'État ne miserait pas un kopeck sur ce genre de minable. Au fur et à mesure que le gamin dépérissait et s'engageait dans la voie de l'échec et du désespoir, Clio s'amusait toujours, mais moins qu'avant, d'autant que Robin avait arrêté de travailler et qu'elle l'avait désormais à sa charge. Lui, de son côté, voyant les années défraîchir les traits de sa concubine, commençait à envisager d'aller voir ailleurs. Il se souvenait avec nostalgie du temps où il était seul, et où il faisait ses machines lui-même, lavant son unique linge. Quelque temps plus tard, il rencontra lors de l'anniversaire d'un ami une fille plus jeune, qui lui proposa de passer un soir chez elle pour jouer à des jeux de société. Il s'exécuta le lendemain même avec enthousiasme, puis il rentra innocemment chez lui. Dès qu'il passa le pas de la porte, Clio comprit, mais resta silencieuse. Pour une fois, il ne tourmenta pas le gamin. Elle vécut quelques semaines dans l'angoisse qu'il la quitte, mais il n'en fit rien. Robin, depuis, joue beaucoup aux jeux de société.

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