Je ne sais pas exactement pourquoi je suis venue ici aujourd’hui. Mes pas m’y ont menée, presque
machinalement, sans me laisser le temps de vraiment réfléchir. Chaque dimanche je viens ici. Je
ne manque jamais ma visite hebdomadaire. Seulement aujourd’hui, nous sommes mercredi. Il
est dix heures et pour la première fois je n’ai pas de bouquet de roses blanches entre les mains.
Je crois que j’avais simplement un fort besoin de le revoir.
Je déambule à travers les allées en prenant soin de bien m’imprégner de chaque détail du
paysage. Le ciel d’un bleu éclatant, s’étend à perte de vue. Les rayons du soleil viennent
délicatement caresser mes bras nus. Bercée par la douceur de cette matinée, il en devient
presque agréable de marcher ici. Ce temps lumineux contraste merveilleusement bien avec les
épaisses pierres grises de part et d’autre des allées, alignées dans un silence immuable.
Je m’arrête devant sa tombe, incapable de prononcer le moindre mot. Je regarde longuement son
nom dorée gravé dans la pierre. Mes yeux se remplissent aussitôt de larmes.
Mon regard se pose sur la photo de mon papa, présente sur l’une des plaques. Il n’a pas changé.
Comment aurait-il pu, de là-haut ?
Ses yeux d’un vert émeraude, si semblables aux miens, me fixent depuis la photo. Mes yeux sont
le reflet des siens. Et pourtant, dans les siens, je ne vois pas seulement mon reflet. J’y retrouve
une part de lui, une part de moi, une part de ce qu’on était.
Une part de ce que nous serons plus.
Plus jamais.
- Tu me reconnaîtrais aujourd’hui papa ?
Les larmes coulent à flot le long de mes joues. Je ne les retiens pas. Cela faisait si longtemps que
je n’avais pas pleuré.
Je baisse la tête et laisse le chagrin m’envahir, sans chercher à le repousser cette fois.
Le silence du cimetière m’écrase. Le bruit des voitures parait lointain. Les paroles des passants
semblent venir de mon imagination. Le monde a décidé de ralentir avec moi.
Un léger coup de vent traverse les arbres au bout des allées. Je ferme doucement les yeux. Et
soudain, c’est son odeur qui me parvient.
Cette odeur que j’aimais tant et que je croyais avoir oubliée. Je la reconnaitrais entre mille. Son
doux parfum. Mon cœur se serre. J’ai l’impression qu’il est là, tout près de moi, comme avant.
Je n’ai pas envie d’ouvrir les yeux. Je n’ai pas envie de voir qu’il n’est pas là. Je n’ai pas la force de
faire face au vide et à l’absence.
Je me souviens alors de son rire qui résonnait dans la maison familial, de sa voix douce qui me
réveillait les matins, des longues randonnées autour des volcans en toute saison.
Les souvenirs qui me manquent le plus sont, sans aucun doute, les trajets en voiture en direction
des vacances où nous chantions à tue-tête. Nous ne nous soucions de rien. Nous étions juste là,
lui et moi contre le reste du monde.
Je donnerais n’importe quoi pour revivre ces moments, pour l’écouter raconter des histoires qu’il
m’a déjà raconté mille fois, pour le voir sourire une dernière fois.
Ma main tremble terriblement lorsque je la pose sur la pierre tombale. Elle est froide, bien trop
froide. Je ne peux le supporter. Je baisse la tête tandis que mes larmes tombent sur la pierre.
Je reste là un long moment, incapable de partir parce que rester ici c’est retrouver une part de ce
que nous étions, de ce que j’étais.
Lentement, mon souffle reprend un rythme convenable. Mes yeux ne pleurent plus. Je me
redresse délicatement. Mes doigts effleurent une dernière fois la pierre froide.
Il est désormais temps de partir.
Je me dirige vers la sortie sans le moindre regard derrière moi. A chaque foulée, j’ai l’impression
de m’éloigner de lui un peu plus. J’ai mal au cœur mais je garde une certaine contenance en
traversant les allées silencieuses du cimetière.
Une fois assise dans ma voiture, je laisse échapper un long souffle, trop intense, presque
douloureux. Il vient du plus profond de mes entrailles, comme si je retenais ma respiration depuis
des heures.
Peu à peu, un poids se desserre dans ma poitrine. Trop subjuguée par mes émotions, je ne m’étais
pas rendu compte mais j’avais passé toute la visite avec cette sensation d’étouffer. L’air refusait
de trouver son chemin jusqu’à mes poumons.
Je n’ai aucune envie de rentrer chez moi, pas encore. Il me reste un autre endroit où aller. Un
endroit que je n’ai pas revu depuis bien trop longtemps.
La maison de mon enfance.
Celle où j’ai grandi, celle où il était encore là, celle où mes parents étaient heureux et amoureux.
La maison où la partie la plus intime et profonde de moi a grandi.
Je pensais avoir laissé cette partie de ma vie derrière moi. Pourtant, après avoir vu son nom gravé
dans la pierre et son odeur dans le vent, je ressens soudain le besoin de retourner là où tout a
commencé.
Lorsque j’arrive devant la maison, je reste quelque minutes dans la voiture, les mains agrippées
au volant. J’ai peur de ce que je vais découvrir en poussant cette porte. Je suis terrifiée à l’idée de
ce que je vais ressentir dans l’endroit qui m’a construite.
La voiture de ma maman n’est pas garée devant le garage. J’aurais peut-être dû l’appeler avant de
venir. Je franchis le petit portillon noir et marche doucement dans l’allée principale.
Je regarde autour de moi. Rien n’a changé depuis la dernière fois que je suis venue. Les bordures
des allées de graviers sont toujours aussi joliment fleuries. Le grand saule pleureur, massif, domine
toujours le jardin.
Tout est identique.
Je suis à bout de souffle, mon corps me guide sans que je n’ai à le contrôler. Chaque pas se fait
naturellement, comme si quelque chose en moi savait déjà où aller. Perdue dans mes pensées,
perdue à lutter contre moi-même, je me laisse porter.
J’avance lentement dans le jardin, à chacun de mes pas, j’appréhende les souvenirs qui vont se
réveiller en moi.
J’aperçois la balançoire en bois que mon papa avait construite de ses propres mains, pour moi.
Je m’arrête, incapable de détourner les yeux de ces planches. Il me faut la voir de plus près. Je
m’approche alors, le cœur serré. Elle est toujours là, intacte, comme si les dix années qui viennent
de s’écrouler n’avaient jamais existé.
Je passe délicatement mes doigts sur le bois. Tant de fois je m’étais installée sur ce siège, tant de
fois j’avais poussé mes jambes pour tenter d’aller toujours plus haut.
Je m’assois sur l’un des sièges de la balançoire. Le siège grince sous mon poids, ce simple bruit
suffit à faire remonter une vague de souvenirs. Je me rappelle que je me plaignais toujours de ce
grincement.
Mes pieds cherchent instinctivement le sol, puis je commence à me balancer. Doucement
d’abord, puis de plus en plus haut.
Je ferme les yeux. Le vent vient délicatement caresser mon visage. Et soudain, je redeviens cette
petite fille qui riait aux éclats, les cheveux emmêlés par le vent, persuadée que le ciel lui
appartenait.
A côté de la balançoire se trouve encore l’arbre que mes parents avaient planté lorsque j’étais
petite. A l’époque, il n’était qu’un arbre minuscule. Je me souviens l’avoir regardé grandir, année
après année.
Chaque fois que je venais me balancer, j’avais le même objectif : aller plus haut que l’arbre. Je
poussais de toutes mes forces sur mes jambes, persuadée qu’un jour j’y arriverais. A chaque aller
retour je gagnais quelques centimètres. Lorsque mes pieds frôlaient enfin les plus hautes
branches de l’arbre, je me sentais invincible, capable de tout surmonter.
Mais chaque année, l’arbre grandissait lui aussi. Je pensais le rattraper mais il me devançait
toujours. Alors je recommençais, encore et encore.
Je réouvre les yeux et regarde les branches qui ont largement dépassé la hauteur que je cherchais
à atteindre autrefois. L’arbre est désormais devenu grand et majestueux.
Mes yeux se brouillent. J’ai l’impression que tout est encore là : mes éclats de rire, les mains de
mon père sur les cordes, la voix de ma mère depuis la maison et surtout cette envie irrépressible
de toucher le ciel.
Les larmes coulent sur mon visage. Je pleure pour tout ce qui existait autrefois et n’existe plus de
la même manière. Je pleure parce que, durant quelques secondes, j’ai retrouvé celle que j’étais.
- Oh ma chérie, tu es là…
Ma maman me rejoint dans le jardin, non sans cacher sa surprise de me trouver ici. Sa voix douce
me sort aussitôt de mes pensées.
- Je ne t’avais pas entendu arriver.
Ma voix n’est qu’un murmure. Elle s’installe près de moi et me regarde quelques secondes. Avec
elle, je n’ai jamais vraiment besoin de parler pour qu’elle comprenne que quelque chose me
préoccupe.
- Je crois que j’avais simplement envie de revoir ma chambre…
Je hausse les épaules, comme si cette raison suffisait à expliquer ma présence ici. Ma mère ne
répond rien. Elle se contente de m’observer tendrement. Elle sait, au fond, que ce n’est pas
seulement ma chambre qui m’a attiré jusqu’ici, mais tout ce qu’elle représente. Les souvenirs,
les émotions, les années qui s’y sont écoulées, une partie de moi qui a bien changé.
Nous restons toutes les deux silencieuses un moment. Il me faut quelques instants pour
rassembler tout le courage dont j’ai besoin. Après une longue inspiration, je me décide à briser ce
calme et me dirige vers ma chambre d’enfant.
Je pousse la porte délicatement avec beaucoup d’appréhension. Ma chambre est là, exactement
comme dans mes souvenirs, exactement comme la dernière fois que je suis venue, il y a de cela
des années.
Mes yeux parcourent lentement la pièce. Mon lit est toujours là, contre le mur. Mes vieux livres
sont encore alignés. Mon regard se pose ensuite sur le piano.
Je l’avais presque oublié.
Il n’a pas bougé, il n’a pas changé si ce n’est qu’une fine couche de poussière le recouvre. Je passe
doucement mes doigts sur le clavier. Ma bouche s’étend en un sourire rempli de tristesse.
Combien de temps s’est-il écoulé depuis la dernière fois que je me suis assise devant lui ?
Des années entières sans toucher une touche, sans entendre la moindre note résonner dans
cette chambre.
Je n’ose pas jouer, je sais pertinemment ce que cela risque de réveiller en moi. Je ferme alors
simplement les yeux. Je veux me souvenir.
Je revois mes petites mains maladroites sur les touches. Je reconnais presque la petite fille que
j’étais. Celle qui passait des heures ici, à apprendre de nouveaux morceaux. Celle qui oubliait le
temps lorsqu’elle jouait.
Je réouvre les yeux. Mes doigts effleurent une dernière fois les touches. Une seule note résonne
dans le silence de ma chambre. Cette note suffit à faire voler en éclat le peu de distance que
j’avais réussi à mettre entre la petite fille qui a grandi et l’adulte qui est maintenant assise ici.
J’essuie d’un revers de main, la larme qui coule lentement le long de ma joue, me relève et me
dirige vers mon bureau blanc. J’ouvre le premier tiroir et en sort une petit boite en carton colorée.
A l’intérieur se trouvent tous les objets de valeur que possédait la petite fille que j’étais. Un
bracelet d’amitié, des photographies de famille, quelques coquillages ainsi qu’un carnet.
Je le reconnais immédiatement. Je le prends dans mes mains, mon prénom est inscrit sur la
couverture. J’avais déchiré plusieurs publicités de magazine pour trouver les plus jolies lettres qui
constituent mon prénom.
Je m’assois sur le bord de mon lit et ouvre soigneusement le petit carnet.
La première page me fait sourire : « quand je serai grande je veux être… »
S’en suit une longue liste de métiers :
Je veux être pianiste.
Je veux être actrice et jouer dans tous les grands films.
Je veux être astronaute et aller sur Mars.
Je veux être chercheuse de trésors
A travers mes larmes, je laisse échapper un petit rire. Je tourne les pages, les unes après les autres
en prenant grand soin de ne manquer aucun détail. A chaque nouvelle feuille, un rêve, une idée,
une anecdote. Certains sont accompagnés de magnifiques dessins d’étoiles dessinés au crayon
de couleurs.
J’aurai un golden que j’appellerai Pistache.
Je ferai le tour du monde.
J’aurai un royaume tout entier à moi toute seule.
Je serai la plus grande des pirates et je découvrirai les plus grands trésors.
Ma maman sera ma plus grande fan. Mon papa sera fier de moi.
Mes doigts se figent.
Mes larmes s’écrasent brutalement sur le carnet. Je pense à la petite fille que j’étais. Qu’est-ce
qu’elle penserait de moi aujourd’hui ? Est-ce que je suis devenue celle qu’elle imaginait ? Est-ce
que j’ai réalisé ne serait-ce qu’un seul de ses rêves ?
J’avais cette insouciance, croyant que tout était possible. J’avais des rêves plein la tête.
Aujourd’hui, des années plus tard, je suis incapable de dire quel est mon plus grand rêve.
Mon cœur se serre violemment, à tel point que je n’arrive plus à respirer. Une puissante douleur
comprime ma poitrine. J’essaie d’inspirer profondément, mais mon souffle est bloqué au fond de
ma gorge. Mes pleurs incessants m’empêchent de respirer convenablement. Je ne parviens plus
à contrôler mes sanglots.
Je porte ma main à ma poitrine comme si cela pouvait calmer cette douleur qui m’étouffe de
l’intérieur.
Je pensais avoir suffisamment grandi pour que tout cela ne me fasse plus mal. Je pensais avoir
suffisamment changer pour que cette petite fille n’existe plus. Néanmoins, la réalité est tout
autre. Rien n’a disparu. Tout est encore là, bien enfoui au fond de mon cœur.
Pour la première fois de toute ma vie, je me sens terriblement loin de cette petite fille.
Elle ne se doutait de rien. Elle ne savait pas que la plupart des rêves finissaient par être
abandonnés, que certaines personnes partaient de notre vie et que certaines blessures nous
contraignaient à grandir plus vite que prévu.
Cette petite fille ne se doutait pas un seul instant qu’un jour elle allait être incapable de regarder
en arrière.
J’aimerais tellement la serrer fort contre moi, lui dire que je suis désolée. Terriblement désolée.
Désolée de ne pas avoir réalisé ses rêves. Désolée d’avoir oublié la personne qu’elle espérait tant
devenir. Désolée de l’avoir laissée derrière moi et de ne jamais m’être retournée vers elle.
Je me lève soudainement et quitte la chambre en courant. Je ne prends même pas le temps de
réfléchir, ni même de me retourner. Mes pas résonnent dans les escaliers tandis que je me
précipite vers la sortie.
Je pousse la porte d’entrée et me rue jusqu’à ma voiture. Mes mains tremblent. Je respire fort
lorsque je cherche les clés.
J’ai terriblement besoin d’air. J’ai besoin de respirer. Tout de suite.
Je m’installe derrière le volant, ouvre toutes les vitres en grand. Je prends une grande inspiration
mais cela ne suffit pas, ma poitrine reste oppressée.
De l’air pur. Voilà ce dont j’ai besoin.
J’étouffais au milieu de ces murs, de ces souvenirs.
Je démarre sans même regarder une dernière fois par la fenêtre. Il est nécessaire que je m’éloigne
d’ici.
Le moteur couvre un instant le bruit de mes sanglots. Je serre le volant entre mes mains. Ma vue
est toujours brouillée par mes larmes mais je ne ralentis pas.
Les rues défilent autour de moi à toute allure. Je ne distingue même pas les bâtiments, les
silhouettes qui passent sur le trottoir. Tout est flou autour de moi, tout semble si lointain.
Je me gare sur la même place que quelques heures auparavant. Le moteur s’éteint, laissant
derrière lui un lourd silence pesant.
Je parcours le même chemin que tout à l’heure, avançant dans les mêmes allées. Je connais
le chemin par cœur. Je passe devant les mêmes tombes, tourne aux mêmes endroits, jusqu’à
arriver devant sa tombe.
Quelques heures plus tôt, je me tenais à cet endroit, perdue au milieu de mes souvenirs,
cherchant douloureusement des réponses. Cette fois, c’est différent.
Je ne suis plus perdue. Je connais la raison qui m’a poussée à revenir. Pour la première fois, je sais
exactement ce que je fais là.
Je regarde longuement la pierre tombale avant de m’assoir dans les graviers, face à la tombe. Je
reste silencieuse un long moment, laissant les souvenirs revenir les uns après les autres.
Je souris en repensant à cette soirée où nous avions passé des heures à rire pour rien, assis autour
de cette table pour le diner. Je me souviens de sa voix, de son rire. Du mien aussi.
- Je croyais que j’avais oublié…
Mes larmes ne coulent plus, un léger sourire s’étend sur mes lèvres.
- Mais je me souviens maintenant.
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