Chapitre 1

Quand les fleurs reviendront

2335 mots · ⏱ 10 min

L’hiver avait été très long. Il avait fait très froid, beaucoup trop froid et particulièrement humide. Léa s’en souvenait encore aujourd’hui, parce que, cette année-là, elle avait cessé de compter les jours. Au début, elle s’amusait à regarder le calendrier accroché sur la porte du placard dans la cuisine. Elle barrait les dates les unes après les autres, comme elle le faisait depuis sa tendre enfance, mais, un jour, tout ceci n’eut plus aucun sens. Les jours se ressemblaient. Les semaines aussi. Un jour, impossible de dire quel jour c’était, le calendrier tomba sur le carrelage noir et blanc de la cuisine. Personne ne le ramassa. Ni grand-père, ni Léa. Cela faisait maintenant trois ans – oui, certainement trois ans ou un peu plus – que le monde d’avant avait disparu. À cette époque, on avait parlé de catastrophe, d’effondrement, de crise, de guerre, puis de fin du monde. Les mots avaient été forts, brusques, mais personne n’avait vraiment su ce qui s’était passé. Au début, les informations arrivaient de partout. On parlait de villes évacuées, de frontières fermées, de pannes inexpliquées. Certaines images montraient des rues désertes. D’autres parlaient de phénomènes que les spécialistes eux-mêmes semblaient incapables d’expliquer. Puis les informations étaient devenues de plus en plus rares. Les téléphones avaient cessé de sonner. Les réseaux en tout genre avaient disparu les uns après les autres. Plus d’eau courante, ni d’électricité, ni de gaz et encore moins d’internet. Les magasins et les boutiques avaient fermé. Les routes étaient devenues désertes. Les avions ne volaient plus. Les trains restaient immobilisés dans les gares, tout comme les bus. Et personne ne savait vraiment pourquoi. Certains parlaient d’une guerre. D’autres d’un immense dérèglement climatique. D’autres encore évoquaient quelque chose de plus grave, mais personne ne possédait la moindre certitude. Puis, un soir, il n’y eut plus rien : plus de télévision, plus de radio, plus de téléphone. Le silence avait remplacé les voix. Au début, certaines personnes avaient attendu. Elles attendaient que l’électricité revienne, que les téléphones sonnent à nouveau, que la fin du danger soit annoncée. Mais rien n’en fut. Peu à peu, une certitude s’était installée : il n’y aurait pas de retour à la normale. Léa avait dix-sept ans. Elle vivait avec son grand-père dans une modeste maison située à l’écart du village. Ils avaient de l’eau grâce au puits, quelques poules, un potager et des provisions pour plusieurs mois. Son grand-père s’appelait André. Il avait soixante-huit ans. Chaque matin, il se levait à l’aube, bien avant Léa et ouvrait les volets. Il observait le ciel. – Belle journée aujourd’hui, disait-il. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse froid ou qu’il y ait du brouillard, André disait toujours que la journée serait belle. Léa avait fini par admettre que ce n’était pas vraiment de la météo dont André parlait. Il voulait dire : Nous sommes encore là, dans notre village. Ce matin, pourtant, André restait muet. Léa le trouva dans la cuisine, assis devant une tasse de café fumante. – Tu n’as pas dormi ? – J’ai réfléchi. – Oh… Mauvais signe. – Je pensais au printemps, finit par dire André. Léa regarda par la fenêtre. Les arbres semblaient morts. La terre était lourde, grise, détrempée. – Il est encore loin, le printemps, papy. – Non. Pas tant que ça. – Mais, tu dis ça à chaque fin d’hiver. – Oui, mais chaque année, le printemps finit par arriver, bougonna papy. Léa avait cessé de croire que de bonnes choses pourraient forcément arriver. Elle termina son pain, enfila son manteau et partit ramasser du bois derrière la maison. Et c’est là qu’elle la vit : une toute petite tache jaune au milieu des pierres. Elle s’accroupit et observa cette petite tache : une fleur, toute petite, fragile dans ce monde hostile. Elle poussait sur un muret, là où se trouvait autrefois le portail de l’école. Léa resta longtemps à l’admirer, puis elle courut chercher son grand-père. – Papy… Viens vite ! André accourut au-devant de Léa, inquiet pour ne pas dire terrorisé. – Qu’est-ce qu’il y a ? – Regarde. Là. Sur le muret. Papy vit la fleur jaune et resta bouche bée. Il s’accroupit avec difficulté et approcha son visage de la plante. – Un pissenlit, Léa. – C’est joli. – Ce n’est pas ce que je voulais dire. – Quoi alors, Papy ? André se redressa et posa une main sur l’épaule de Léa. – Ça veut dire que tout n’est pas fini. Que la terre n’a pas renoncé. – C’est juste une fleur, sourit Léa. – Justement… L’école se trouvait à quelques pâtés de maison de là où ils vivaient. Léa y avait passé toutes ses années de primaire. Elle se souvenait des cris dans la cour, des cartables jetés à même le sol, des maîtresses qui surveillaient les récréations, de l’odeur de craie et de la machine à alcool qui imprégnait les salles de classe. Mais elle se souvenait surtout de sa mère, car elle travaillait à l’école. Elle était enseignante. Avant de disparaître, elle avait laissé de nombreux objets tous plus inutiles les uns que les autres : des crayons, des cahiers, des photographies, des boutons, des rubans, des sachets de graines et bien d’autres encore. Léa se souvint soudain des sachets laissés par sa mère. – Papy… Maman avait des graines. – Oui ? – Où sont-elles ? André ne répondit pas. Il se dirigea vers la maison et Léa le suivit. Dans le grenier, ils déplacèrent des cartons entassés depuis de nombreuses années. Au bout d’une heure, enfin, André tira une vieille boîte en fer de dessous une couverture miteuse et la plaça devant Léa. Elle reconnut l’écriture de sa mère. Sur le couvercle, elle avait écrit : Pour plus tard. Léa resta figée. – Tu savais que la boîte était là ? – Oui. – Pourquoi tu ne me l’as jamais donnée ? – Parce que j’attendais le bon moment où tu aurais vraiment envie de planter. Léa ouvrit le couvercle et elle découvrit des dizaines de petits sachets de graines. Elle les énuméra : – Des coquelicots, des tournesols, des capucines, des cosmos, des marguerites. Il y avait aussi des fleurs dont elle ignorait le nom. Sa mère avait pris soin d’écrire quelques mots sur chaque paquet. Pour les endroits qui ont besoin de couleur. Pour les matins difficiles. Pour ne jamais oublier le printemps. Léa fut submergée par l’émotion. Les larmes commencèrent à couler le long de son joli visage. – Maman savait ? – Non. – Alors, pourquoi ? – Parce qu’elle aimait prévoir les beaux jours, lui répondit André. Sur ces mots, Léa referma doucement la boîte. – On va les planter maintenant. – Je savais que tu dirais ça quand je t’aurais emmenée au grenier pour chercher la boîte. Immédiatement, André et Léa se mirent au travail. Ils commencèrent par le jardin de l’école. La grille était rouillée et un gond était dessoudé. André répara le gond et, comme une partie du toit s’était effondrée et les fenêtres avaient été brisées par les tempêtes du temps jadis, il les remit aussi en état. Quant à Léa, elle entreprit de nettoyer la cour de l’école. Elle y passa plusieurs jours. De temps en temps, André venait lui donner un coup de main. Un jour, une femme du village prénommée Jeanne vint les rejoindre. Autrefois, elle tenait la boulangerie avec son défunt mari, Georges. – J’ai trouvé des graines de lavande chez moi, dans la remise. Tous les trois furent enchantés et construisirent un massif près de l’entrée de l’école et ils y semèrent les graines de lavande. Le lendemain, Paul, l’ancien mécanicien, apporta des outils de jardinage, mais surtout, il vint avec sa vieille camionnette encore toute poussiéreuse. Puis deux enfants apparurent, et encore deux autres. Aucun ne demanda la permission. Ils prirent les outils apportés par Paul et ils creusèrent des massifs tout autour de l’école. En quelques semaines, le jardin et la cour de l’école devinrent le projet de tout le village. Chacun apportait ce qu’il avait ou ce qu’il pouvait : de la terre, des graines, des bulbes de tulipes qu’une vieille dame avait retrouvés dans sa cave. Un homme récupéra des planches et il fabriqua des bacs. Les personnes réticentes au projet finirent par y participer. Cela fit la fierté de Léa, d’André, de Jeanne et de toute la communauté. Un matin, Léa entendit une voix derrière elle. Elle se retourna et vit Marcel qui regardait les fleurs qu’ils venaient de semer ou de planter. Il vivait seul depuis la mort de sa femme, ce qui l’avait rendu aigri. – Vous plantez des fleurs alors qu’on manque de nourriture, ragea-t-il. Léa essuya la terre sur ses mains. – Nous avons un potager, Marcel. – Le potager nourrit, poursuivit André. – Les fleurs aussi, insista Léa. Marcel ne voyait pas comment des fleurs pouvaient nourrir des êtres humains. – Vous plaisantez, dit Marcel en fronçant les sourcils. – Non. Léa réfléchit quelques secondes et ajouta : – Pas le ventre… Mais elles nourrissent autre chose. – Quoi ? demanda Marcel. Léa regarda autour d’elle mais elle ne trouva pas de réponse satisfaisante. Jeanne discutait avec Paul. Les enfants riaient et jouaient avec ce qu’ils trouvaient dans la cour de l’école. Un rien les amusait. André réparait une clôture. – L’envie de rester. – C’est joli ce que tu racontes. C’est poétique, mais ça ne nous nourrit pas. – Je ne raconte rien. – Alors, qu’est-ce que tu fais ? demanda Marcel, intrigué et un peu exaspéré. Léa prit une graine entre ses doigts et la montra à Marcel. – Je plante. Marcel repartit sans répondre. Trois jours plus tard, il revint avec une brouette pleine de terre. Le premier été, les fleurs furent nombreuses. Des coquelicots apparurent près du mur. Les tournesols poussèrent de travers. Les marguerites résistèrent à la chaleur. Les fleurs étaient là. Et cela suffisait. Les habitants commencèrent à venir au jardin de l’école même lorsqu’il n’y avait rien à faire. Des bancs y avaient été installés. On s’asseyait sur les bancs. On discutait. On racontait des souvenirs. Un soir, un musicien arriva avec sa vieille guitare. Un autre apporta du pain. Un troisième du fromage. Un pique-nique s’improvisa. Les enfants jouèrent jusqu’à la tombée de la nuit. Léa regardait toute cette frénésie avec étonnement. Depuis trois ans, ils avaient appris à rationner l’eau, à réparer les vêtements, à conserver les légumes. Ils avaient appris à avoir peur, mais ils n’avaient pas appris à vivre. Un soir, André vint s’asseoir à côté de Léa. – Tu comprends maintenant ? – Quoi ? – Pourquoi j’aimais tant les fleurs ? Léa sourit à son grand-père. – Je crois. Il contempla les dernières lueurs du jour. – Une fleur ne sait pas que le monde est terminé. – Ah… – Elle pousse quand même. Léa posa sa tête sur l’épaule d’André, pensive. – Tu crois qu’il redeviendra comme avant ? – Non. Léa était déçue. Elle aurait voulu qu’il lui dise le contraire. – Papy, à quoi ça sert ? – À quoi sert quoi ? – Eh bien, tout ça. André lui montra le jardin et tout ce qu’il y avait autour. – À faire autrement, Léa. L’hiver suivant fut difficile. Il arriva tôt avec un froid mordant et le bois manqua. Plusieurs personnes quittèrent le village pour se réfugier dans un endroit moins hostile. André tomba malade. Léa resta près de lui, apeurée. Une peur ancienne, presque animale. Elle avait connu la perte de sa maman, de ses amis, de son école, le monde dans lequel elle avait grandi. Elle ne voulait pas perdre son grand-père. Un matin, il ouvrit les yeux. – Tu devrais aller au jardin, Léa. – Il fait froid. – Justement. Vas-y. Allez, file, insista Papy. Léa enfila son manteau et obéit à André. Avant de sortir, il ajouta : – Regarde bien sous les feuilles mortes, Léa. – Pourquoi ? – Parce que les choses les plus importantes ne sont pas toujours visibles. Les mots d’André la firent sourire. Dans le jardin, elle écarta les feuilles mortes et trouva de jolies petites pousses vertes. Elle resta longtemps accroupie dans la terre froide. Les premières fleurs de l’année suivante étaient déjà là. Au printemps, quelque chose changea. Des personnes venant d’une ville située à plusieurs kilomètres arrivèrent au village. Elles avaient entendu parler du jardin dans lequel on cultivait des légumes mais aussi des fleurs. Elles avaient surtout entendu que les habitants partageaient leur nourriture et qu’ils se parlaient encore. Léa les accueillit chaleureusement. Parmi eux, il y avait une mère accompagnée de sa fille. La petite fille tenait un sachet dans sa main. – C’est quoi ? demanda Léa. – Je ne sais pas. C’est ma grand-mère qui me l’a donné. Elle ouvrit ses doigts. Une graine dans le sachet. Pas n’importe quelle graine. – Tu veux la planter ? La petite fille hocha la tête. Léa l’accompagna pour planter la graine au fond du jardin. – Et maintenant ? interrogea la petite fille. – Maintenant, on attend. Il fallut attendre quelques mois avant que la graine devienne une fleur. C’était une fleur majestueuse. Elle semblait avoir puisé sa force dans cette terre qui avait tant souffert. Léa la contempla un long moment. Elle pensa à sa mère, à André et à tous ceux qui, depuis trois ans avaient continué à avancer malgré le manque, le silence, l’incertitude. La fin du monde n’avait pas été la fin de la vie. Dans les ruines de cet ancien monde, les fleurs s’ouvraient partout : des coquelicots rouges, des marguerites blanches, des tournesols qui cherchaient la lumière. Des fleurs sauvages poussaient entre les pierres, sur les murs et dans les fissures de l’ancienne cour de l’école. Le monde ancien était terminé. Mais le printemps, lui, avait recommencé. Et partout où il restait un peu de terre, les fleurs avaient choisi de revenir. Ces fleurs rappelaient simplement une chose : la vie trouve toujours un chemin.

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