Chapitre 1

Le ravissement de Coco.

2165 mots · ⏱ 9 min

Coco sautille de joie. Elle a 13 ans aujourd’hui et Papa vient de lui annoncer qu’on allait passer la journée dans le parc d’attractions de ses rêves qui vient d’ouvrir trois nouveaux manèges à sensation. Coco, elle adore ça. C’est plutôt cool parce que je croyais que Papa était fauché et puis moi, quand j’ai eu treize ans, Papa et Maman se sont séparés. Colette est ravie aujourd’hui et ça me fait plaisir pour elle. Je l’aime bien ma Coco. Dans la famille, on a des surnoms. Moi c’est Kat, c’est mieux que Catherine et en plus ça rime avec Pat, le surnom de mon père. Non, il ne s’appelle pas Patrick, il s’appelle Philippe. Pat, c’est pour le paternel. C’est toujours mieux que Fifi et en plus ça rime avec Kat. Je suis sûre que je suis sa préférée, mais il ne le dira jamais. C’est normal, ça ne se fait pas. Papa a fait les choses bien, il a déjà préparé le pique-nique et Coco n’a appris la surprise qu’après le petit-déjeuner. Ça y est, on est en route, on y sera pour l’ouverture. J’adore la route en plus, à travers la forêt. Tout ce vert, ce jeu d’ombres et de lumières, ces odeurs aussi quand on s’y promène, et ces animaux sauvages qu’on croit surprendre et qui nous surprennent en fait aussi. Soudain, Coco crie, Papa pile, la voiture s’arrête net, comme mes rêveries. Une voiture nous a dépassés, fait une queue de poisson, deux individus cagoulés et armés en sortent et mettent en joue Papa qui nous somme de ne pas bouger, de bien lui obéir. Ils ont des voix d’hommes. -Alors comme ça, Philippe, tu nous as oubliés on dirait ! Tu nous dois pas mal de pognon mon mignon. Tu vas où comme ça ? C’est tes filles ? - Oui, ce sont mes filles, Catherine et Colette, mais je vous en supplie ….C’est l’anniversaire de ma cadette. On va passer la journée au parc. L’argent, vous le savez, je vous le rendrai. J’ai juste besoin d’un peu de temps encore. Ne me prenez pas ce que j’ai de plus cher. Non, Coco, ne pleure pas, Papa est là. Tout va bien se passer. - Ecoute bien, Fifi. T’es qu’un baratineur. Normalement, on devrait tuer tes deux gosses là pour que tu comprennes qu’on est sérieux, mais bon, c’est l’anniversaire de ta petite, on est des sensibles, alors on va te laisser dix jours pour nous rembourser. Et comme garantie de paiement, on va partir avec l’une des deux. Laquelle tu préfères ? -Vous ne pouvez pas me faire ça ! Le fric, vous l’aurez, je vous le jure. -Laquelle tu préfères ? -Je ne peux pas choisir entre mes deux filles ! Elles n’y sont pour rien ! -Donc on tue les deux ? C’est ça que tu veux ? On te fait une fleur, t’en auras pas deux. Choisis maintenant ! - Je vous en supplie. -Bon, tant pis….. -…Colette. C’est Coco ma préférée. C’est son anniversaire aujourd’hui. Je vous en supplie. Je suis dans un état de sidération. Coco a été enlevée par des hommes armés. Je n’en reviens pas. Papa l’a désignée. Il roule à présent à vive allure. Il appelle Maman, qui ne décroche pas, laisse un message sur son répondeur, en pleurs et en colère : « Coco a été enlevée. Rejoins-nous à la gendarmerie. ». Je pleure moi aussi, de terreur pour ma sœur, de colère pour mon père. Coco me manque déjà terriblement. Pourquoi ne m’a-t-il pas désignée moi, la plus grande ? Qu’est-ce que je fous avec lui quand ma place devrait être celle de ma Coco chérie, si chétive, si innocente ? Ils vont lui faire du mal, ils étaient prêts à nous tuer. Non, ils vont la laisser en vie, pendant dix jours, le temps de récupérer leur argent. Donc Maman a bien raison, il est fauché et nous l’a caché. Il a dû perdre au casino mais pour ne pas nous l’avouer, il a sans doute emprunté beaucoup d’argent qu’il a encore joué et perdu. J’éprouve de la haine pour lui, peut-être plus encore que pour les ravisseurs. Il nous a menti, il nous a mis en danger, et il a choisi Coco. -Je te demande pardon, Kat. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne voulais pas qu’ils vous tuent. Ils m’ont forcé à choisir. J’ai répondu Coco parce que c’est son anniversaire. Je me suis dit que peut-être au moins aujourd’hui, ils ne lui feraient pas de mal. Ces gens, c’est de l’argent qu’ils veulent, pas Colette, ne t’inquiète pas pour elle. Ils ne lui feront pas de mal. Les gendarmes vont les retrouver, ils finiront en prison pour enlèvement d’enfant et puis moi de l’argent, je vais en trouver. Le paternel reste égal à lui-même : un baratineur. Coco et moi jusque-là, avons toujours bien su que Pat avait la tchatche, on aimait bien son côté affabulateur. Papa avait du bagout, Philippe provoque en moi du dégoût à présent. Je suis inquiète pour Colette, ses ravisseurs lui ont déjà fait du mal en nous terrifiant tous les trois. Tous les trois ? Coco surtout, parce qu’elle est partie avec des inconnus armés. Moi aussi, parce que ce qui vient de se passer, je pensais que ça n’arrivait jamais dans la réalité. Je croyais que ça ne se passait comme ça que dans les films. Quant à Papa, il est sans doute terrifié aussi, mais je lui en veux tellement. Et puis tout ça c’est à cause de lui. Maman nous attend devant la gendarmerie. Elle n’a pas rappelé, mais elle a eu le message. La batterie de son téléphone est presque vide. Même folle d’inquiétude, Maman garde la tête froide. Papa lui explique que des gens armés ont kidnappé Coco sur la route qui traverse la forêt, exigeant de lui une somme d’argent importante. Au début, ils voulaient nous tuer toutes les deux, mais il a dit que c’était l’anniversaire de Colette et finalement ils sont partis avec Coco. Je n’en reviens pas. Il arrive encore à se donner le beau rôle et à arranger l’histoire. Maman, quand elle saura, va le dégommer. -Bon, vous avez vu leur voiture, vous avez peut-être même leur plaque d’immatriculation. Les gendarmes peuvent les retrouver. Pat reçoit un message sur son téléphone : « Si tu parles aux condés, on va la découper. On commencera par sa langue, qu’on va t’envoyer. Tu as dix jours. » -Maman, les ravisseurs connaissent Papa. Il leur doit beaucoup d’argent. Ils l’ont appelé par son prénom. Ça se trouve, je ne sais pas comment, mais ils nous voient ou ils nous géolocalisent. Ils envoient cette menace à Papa au moment où on arrive à la gendarmerie. -Philippe, t’es un connard, un salopard même. A cause de toi, Coco est en danger et on ne peut pas faire appel à la police. Mais pour le moment, nous devons rester unis. C’est tout ce qui nous reste. Combien d’argent tu leur dois ? C’est qui ces gars ? Raconte-nous un peu comment tu as réussi à te mettre dans de beaux draps comme ça ? Et c’est pas le moment de nous baratiner. Dis-nous la vérité. Je te le promets, si tu nous la dis, je ne te jugerai pas, je ne t’insulterai pas. Du moins jusqu’à ce qu’on ait retrouvé Coco en un seul morceau. Pat n’a plus vraiment le choix : Maman l’a aimé jusqu’à mes treize ans, Coco jusqu’à ce matin. A mon tour, mon amour est en train de s’effacer inéluctablement. Joueur de casino, il sent qu’il est en train de tout perdre, mais dans son esprit, j’en suis sûre, il peut encore tout gagner. Il nous avoue qu’après la séparation, il est devenu irascible, il a perdu son boulot. Il a été trop orgueilleux pour montrer ses faiblesses. Il est allé jouer au casino le peu qui lui restait et a tout perdu. C’est à ce moment-là qu’il s’est endetté. Son copain louche de la salle de sport, Tonton Franck, lui a prêté 30 000 balles, sûr de récupérer sa mise, non seulement parce que Pat avait un travail qui rapportait gros, une femme assise sur une fortune, mais en plus parce qu’il avait déjà eu pas mal de chance au jeu. Pat l’avait tellement baratiné qu’il avait seulement omis de lui dire qu’il avait été licencié, qu’il était divorcé et qu’il avait tout perdu au jeu. -Tu te rends compte que…Non. Je me suis engagée à ne pas te juger. Je te remercie de nous avoir tout dit. Restons unis, pour Coco. C’est donc Franck et un compère ou ses hommes de main qui ont fait le coup. 30 000 balles, je pourrais les sortir. La vie de notre fille n’a pas de prix… -40 000. J’ai emprunté 30 000 mais je dois lui rendre 40 000 balles. -Mais Maman, s’ils voient qu’on peut leur donner autant d’argent en si peu de temps, qu’est-ce qui nous dit qu’ils ne vont pas demander plus et nous faire chanter ? Ils ont Coco. Je pense qu’on devrait en parler aux gendarmes. Elle est en danger. Et ils menacent de la couper en morceaux… -Seulement si on parle à la police ou aux gendarmes. Si ça se trouve, ils sont en train de nous observer ou d’imaginer qu’on est en train de porter plainte contre eux. Eloignons-nous ! -Allons trouver Tonton Franck à la salle de sport. Après tout, tu lui dois 40 000 balles. Dans le meilleur des cas, il nous rendra Colette. Moins long sera son enlèvement, mieux ça vaudra. La pauvre, elle doit être complètement traumatisée. Je désapprouve complètement ce plan de mes parents. Assise à l’arrière -nous faisons voiture commune- j’explose de colère : - « Dans le meilleur des cas » ? Tout est bien qui finit bien. Maman aligne le fric, Coco est traumatisée à vie, moi aussi. Papa n’a pas réglé ses problèmes d’argent et les ravisseurs s’en sortent sans être inquiétés ? Et dans le pire des cas, il se passe quoi ? Coco est retrouvée en morceaux, vous finissez en prison parce que vous ne nous avez pas protégées et moi je n’ai plus ni sœur ni parents, je finis dans un foyer de l’ASE jusqu’à ma majorité ? Tonton Franck n’est pas à la salle de sport. Pat lui envoie un message : « C’est bon Franck, j’ai ton argent. Je t’avais dit d’être patient. Je suis avec Nina. Prouve-nous que Coco va bien et ce soir t’as tes 40 kilos. Dis-nous juste où et quand. » « Pas d’entourloupe, pas de condés, 21h là où ça s’est passé. La petite va bien Pat, viens seul. » Et il joint une photo de Coco, déguisée en princesse, l’air ravi, avec un journal du jour dans les mains. Ce mec est louche. Il reconnaît l’enlèvement, laisse des traces et ne demande pas plus d’argent. Remarque, ce soir, si tout se passe bien, il récupère ses 30 000 balles avec une marge de 33%. Ce qui me rassure c’est que Colette est bien vivante et même souriante. J’espère juste que ce n’est pas une photo trafiquée avec de l’intelligence artificielle. Je commence à être inquiète pour Papa. -N’y va pas seul, Pat, imagine : ils te tendent un guet-apens. Ils te prennent l’argent de Maman, et t’élimines. -Je n’ai pas le choix, ma chérie. Maman a raison, moins long sera l’enlèvement, mieux ça vaudra pour Coco. Si j’en crois la photo, elle est vivante et en un seul morceau. J’irai au rendez-vous, seul et je ramènerai Colette. Nina, tu es bien sûre que c’est bon pour les 40 000 en liquide d’ici à ce soir ? -Oui. 21h00 Je suis à la maison avec Maman. Nous nous sommes mises d’accord. Si Papa ne donne pas signe de vie au plus tard à 21h30, on appelle la police. Mon téléphone vibre : « appel entrant de Papa. » -Allo ? Papa ? -… -Allo ? On entend la voix de Coco, la voix de Papa. Ils sont dans la voiture. Ce doit être un appel poche : son téléphone a composé le dernier numéro appelé. -Alors ma chérie, tu es contente de ta journée d’anniversaire ? -Oh oui papa, au début j’ai vraiment eu très peur, mais après Franck m’a tout expliqué. Je me suis bien amusée toute la journée au parc, j’ai eu beaucoup de sensations aujourd’hui. Dommage que Kat n’ait pas pu venir, mais bon pour que ça marche, il fallait que je sois la seule à être ravie. D’ailleurs, merci Papa. Maintenant, je sais que c’est moi ta préférée ! -Coco ma chérie, tu sais garder un secret ? -Oui. -Alors, ta journée d’anniversaire au parc avec Tonton Franck, ce sera notre secret. Pour Maman et pour Kat, tu as été kidnappée ce matin, et Papa te ramène ce soir après avoir payé une somme importante pour ton ravissement…

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