Chapitre 1

Quand il n'y a plus de larmes

2636 mots · ⏱ 11 min

QUAND IL N’Y A PLUS DE LARMES Aujourd’hui maman m’a dit : « Je n’ai plus envie de vivre. » Depuis quelques semaines, je me suis bien rendu compte d’un changement. Pas de façon radicale, mais une série de petites anomalies a mis en évidence un comportement totalement inhabituel par moments. J’appelle tous les jours et je passe la voir une fois par semaine, généralement le samedi. Souvent je l’emmène avec moi pour une balade ou en ville, parce que maman ne conduit plus. Il y a cinq ans, elle a décrété que conduire la terrorisait. Elle n’a pourtant jamais eu d’accident et a effectué quantité de longs trajets seule au volant, en plus de conduire au quotidien. Et du fond de sa campagne, il n’y a pas de transports en commun à moins de trois kilomètres. Je pense que c’est lié à ce qui s’est passé. Beaucoup de choses ont changé depuis cinq ans. L’événement a été un véritable tsunami. Pour elle et, par voie de conséquence, pour moi. Nous nous sommes adaptés à la situation tous deux. Non sans difficultés et ajustements progressifs, mais nous y sommes parvenus. Durant les mois suivant les faits, je me suis attaché à la convaincre que ce n’était que temporaire, que nous connaissions suffisamment son caractère et qu’elle allait revenir, forcément. Que le contraire était impensable et injustifiable. Que ce type de lien ne se coupait pas ainsi, que l’on n’était pas au cœur d’un fait divers sordide et dramatique. Maman a vécu en apesanteur durant cette période. Elle s’est acharnée dans son travail, ce qui lui a valu d’être promue à un nouveau poste, plus élevé. Elle s’est initiée à quantité d’activités et a beaucoup prié. La paroisse s’en est trouvée considérablement enrichie par les très nombreux cierges allumés. Elle s’est épuisée d’hyperactivité, d’espoir, de courage, de chagrin surtout. A un moment donné, elle s’est déclarée paraplégique. Je suis allé jusqu’à la filmer pendant qu’elle marchait, toujours parfaitement bien, lorsque j’étais avec elle. J’avais beau lui dire qu’elle avait bien l’usage de ses jambes au quotidien, mais elle me disait que son cas était particulier : ses jambes semblaient se couper au-delà de quelques centaines de mètres. J’ai arrêté d’insister, le médecin aussi, moi, d’abord pour éviter les disputes, puis, après avoir compris, le médecin, pour avoir la paix, certainement. Il est le seul à exercer à des kilomètres à la ronde et a probablement et judicieusement préféré composer avec cette originale, qu’il serait amené à revoir. Elle ne semblait pas folle hormis ce détail. Maman se met facilement en colère, elle est têtue comme une mule et moi aussi. Depuis ma naissance nous nous accrochons et mettons de la distance régulièrement. Mais nous nous aimons, indiscutablement. Un jour de désaccord, j’ai compris : — Mais tu vois bien que tu marches ! — Bon sang, tu ne comprends rien ! Je marche et puis au bout d’un moment, paf ! Mes jambes se bloquent et je n’avance plus. Ou alors comme une limace. — Maman, le médecin t’a fait faire tous les examens possibles et tes jambes n’ont RIEN. — Ecoute, je vais essayer de t’expliquer, une fois pour toutes, malgré que tu sois psychorigide et cartésien : je ne sais même pas comment je suis encore vivante, après ce qui est arrivé. Tu sais, j’ai toujours pensé que la pire des choses, pour un parent, c’est que son enfant meure. Et pourtant il y a bien pire : c’est de perdre son enfant vivant ! Tu sais, un proverbe arabe que j’avais lu il y a plus de dix ans est toujours resté gravé dans ma mémoire : Si tu veux que quelqu'un n'existe plus, cesse de le regarder. Une belle prémonition, n’est-ce pas ? Elle m’a tuée, gommée, effacée. Ta sœur est une meurtrière. Pire, une matricide. Alors j’ai perdu mes jambes. Je suis désormais handicapée. C’est comme si on m’avait amputé des deux jambes. Tu comprends ? Je peux même dire que je m’en tire bien. Je ne suis pas devenue folle, je ne me suis pas suicidée, j’ai continué de travailler. Pour l’instant. Parce que malheureusement pour moi, je continue à l’aimer de toutes mes forces. Mais comment peut-il en être autrement, pour une maman ? Parfois je flanche et parfois j’ai des moments de désespoir que je ne souhaite à personne. Parce que le vrai handicap, c’est la fracture du cœur. Et ça, ça ne s’opère pas. Alors je continue comme je peux et plutôt que de me sermonner, essaie, je te le demande, de faire preuve d’un peu d’empathie. Je ne sais pas comment je vais encore tenir… Après ces mots, j’ai été incapable de prononcer quoi que ce soit. J’ai juste pris ma mère dans mes bras. Elle ne pleurait pas, elle tremblait seulement. Elle ne pleurait plus depuis que c’était arrivé. Elle n’y parvenait plus. Elle disait que ses yeux s’étaient vidés à ce moment-là, une fois pour toutes. Depuis ce jour, je me suis attaché à ne plus lui parler de ma soeur, bien que j’en aie des nouvelles régulièrement. Et depuis ce jour, maman ne m’a plus demandé aucune nouvelle. Un accord tacite entre nous. Il en allait de sa survie et je l’avais compris. A partir de ce moment-là, l’état de maman s’est amélioré. Je l’ai observée riant à plusieurs reprises et l’ai même vue pliée en deux par un mémorable fou rire qui m’a remémoré ceux qu’elle avait pendant mon enfance. La plupart du temps, c’est moi qui en étais à l’origine, par mes mémorables comportements totalement idiots, souvent dangereux, mais parfois très imaginatifs et drôles. Me revient en mémoire la course effrénée de poubelles tunées que j’avais imaginée avec mes copains de quartier. Je crois que Monsieur Rauzy, notre voisin de quartier, âgé et toujours tiré à quatre épingles, ne s’est jamais remis de sa chute de vélo provoquée par une poubelle Pikachu dévalant la pente de la rue, tout droit sur lui. Non pas des égratignures, points de suture et de la fracture d’un tibia, mais du fou rire inextinguible de maman lorsqu’elle s’était retrouvée à écouter le déroulement des faits par le dénommé Edmond Rauzy, en attendant l’ambulance. Les fous rires de maman… Je m’en veux de lui avoir annoncé, il y a deux mois, que j’avais accepté un poste à Pékin. Parce que c’est à ce moment-là que maman a commencé à changer. Ce jour-là, je suis arrivé enthousiaste et joyeux, avec un énorme bouquet de pivoines, pour son anniversaire. Depuis cinq ans, elle ne veut plus les fêter, mais je ne veux pas le savoir. Je l’ai emmenée dans un petit restaurant comme elle les aime : une cuisine simple mais sans ambiance guindée. ? Nous étions en terrasse, près d’un petit cours d’eau, dans un charmant village de vieilles pierres. — Maman, je dois t’annoncer une très grande nouvelle. — Laisse-moi deviner : tu as rencontré la femme de ta vie ? Ou l’homme ? Tu veux faire un trek au Népal ? Tu veux rentrer dans les ordres ? — Maman, je suis sérieux là. — Et en quoi se marier ou rentrer dans les ordres n’est pas sérieux ? — Je pars à Pékin. — Quel magnifique voyage en perspective ! Je suis si heureuse pour toi ! — Ce n’est pas un voyage, je pars m’y installer. — … Mais tu ne parles pas le mandarin ! Et puis c’est si loin ! — Je te rappelle que petit, on déménageait sans arrêt, et pas pour la porte à côté. Alors, même pas peur, vous m’y avez habitué ! — C’est une des raisons de ma séparation d’avec ton père. — Ça, ce n’est pas mon problème. J’étudie le mandarin depuis deux ans et je commence à me débrouiller pour les termes les plus courants. Mais tout se fera en anglais et en français. Je travaillerai toujours pour la même société et je suis chargé de notre implantation en Chine. — Tout est signé ? — Oui. Je pars dans six mois. — … Alors je te félicite. Tu le mérites. Je ne te dirai pas que je suis fière de toi, parce que je le serai toujours, quoi que tu fasses. Mais bravo ! Je vois que ça te donne des ailes et c’est l’essentiel. Et c’est à ton âge que l’on doit faire ce genre de chose, pas dans vingt ans. Maman a été d’une gentillesse incroyable. Elle a voulu tout savoir, dans les détails. J’ai toutefois remarqué ses yeux qui brillaient anormalement, par moments. Il y a deux mois, maman a organisé un dîner chez elle en invitant mes deux meilleurs amis et trois des siens, que j’apprécie particulièrement. Elle est douée pour recevoir, élabore des menus avec des plats généralement inconnus des convives et est toujours d’une compagnie pétillante et drôle au possible. Elle possède un art de recevoir inné, qui fait l’unanimité de tous. Mais ce jour-là, maman était silencieuse la plupart du temps. Elle semblait fatiguée et je suis resté pour l’aider. Elle n’a pas prononcé une parole durant le temps que nous avons passé à tout remettre en place. — Maman, qu’est-ce que tu as ? — Pourquoi ? — Tu n’as presque rien dit et tu as l’air fatiguée. — Oui, je suis fatiguée ces temps-ci. Plus d’énergie. — Il y a quelque chose… C’est parce que je pars bientôt en Chine ? — Peut-être qu’il y a un peu de cela. Mais fonce ! C’est juste que j’ai peur de devenir tétraplégique maintenant… — Non mais tu dis n’importe quoi ! Je ne t’abandonne pas ! Et puis je viendrai et tu viendras. Bien sûr, ce n’est pas à côté, mais on passera plus de temps ensemble à chaque fois. — Oui, oui, bien sûr. Mais plus rien ne sera comme avant. Tu sais bien qu’on ne se verra plus. Ou presque. — Maintenant je culpabilise. — Mais ça ne va pas la tête ? Je t’interdis de culpabiliser, parce que tu n’es coupable de rien. C’est la vie et tu dois penser à la tienne. Tu es mon fils, mais tu ne m’appartiens pas. Les enfants n’appartiennent pas aux parents et ça ne doit jamais être le cas. Regarde, moi, je suis partie très tôt de chez moi et j’ai parcouru la Terre entière. Par rapport à mes parents, ça ne m’a jamais posé de problème. Allez, file maintenant ! — Tu ne veux pas que je reste un peu ? — Non. Le mois dernier, j’ai dit à maman de venir déjeuner chez moi, un dimanche. Enjouée, elle m’a dit qu’elle s’occuperait du plat principal. — Tu as envie de quoi ? — De lasagnes. — Ça roule. J’en ferai un gros plat. Mais maman, lorsque je l’ai cherchée, m’a dit qu’on irait au restaurant, parce qu’elle avait raté ses lasagnes. Un gros mensonge, parce qu’elle ne peut pas les rater : elle les cuisinerait les yeux fermés. Au restaurant, elle m’a avoué qu’elle n’avait pas eu envie de cuisiner, parce qu’elle n’avait pas trop le moral actuellement. Aucun de nous deux n’a évoqué mon départ prochain, maman m’a raconté un milliard de choses sur son travail et ses activités. Elle m’a dit qu’elle s’était mise à écrire. — Mais c’est génial ! — Oui, j’avais même été éditée, peut-être avais-tu oublié. — Pas du tout. — En tout cas ça ne t’a jamais intéressé et tu n’as jamais lu ce que j’avais écrit. — Bon, c’est un reproche et j’accepte. — Ce n’est pas un reproche, c’est un constat. A part ça, je vais bien. — … Pourquoi tu me dis ça ? — Je réponds à la question que j’aurais aimé que tu me poses. — OK, aujourd’hui, c’est ma fête apparemment. — Pas du tout. Peut-être qu’aujourd’hui, tout simplement, je me mets à parler et à exister. — Parce que tu n’existes pas pour moi ? — J’existe, à ta façon. — C’est-à-dire ? — Je l’ai dit, à ta façon. Il me semble que tu as un bon niveau de français, qui te permet de comprendre ces simples mots. — Allez, vas-y, maintenant que tu as commencé, continue. — Je n’ai rien commencé. Et la discussion est close. Elle a été close sur ces mots. Et le reste du repas a été « politiquement correct ». Et superficiel. En m’embrassant, au moment de nous séparer, elle m’a juste glissé : Tu sais, les lasagnes, c’est tout simplement parce que je n’avais pas envie de les faire. Je n’ai plus envie de faire des tas d’efforts, alors que je suis invisible. Pendant mon trajet de retour, la phrase me revenait en boucle : Je n’ai plus envie de faire des tas d’efforts, alors que je suis invisible. J’ai toujours été très indépendant et n’ai pas l’esprit de famille tel que maman le perçoit, c’est vrai. Mais je dois faire ma vie. Il est vrai que sa vie à elle n’est ni drôle ni facile. Mais est-ce que j’y peux quelque chose ? Une petite voix de mauvaise conscience me répondait oui, une autre de bonne conscience me répondait non. Toutefois, j’étais triste pour maman, triste de partir, triste que ma sœur ait décidé non seulement de la rayer, mais lui ait proféré toutes ces atrocités : Maman, non seulement tu ne me verras plus jamais, mais je souhaite que tu sois seule, toute seule, abandonnée de tous et je n’irai pas à ton enterrement. Je ne te connais plus. Je ne suis pas coupable de cela tout de même. Par contre oui, je suis responsable de mon attitude envers elle. Je n’ai jamais été capable de lui dire Je t’aime. Ce n’est pas le pire… Je l’ai même reniée à plusieurs reprises. J’ai écouté ce que l’on me disait de l’autre côté. Mais de l’autre côté n’était peut-être pas la vérité. Où est-elle d’ailleurs, la vérité ? Et puis zut, je n’ai rien demandé et je ne suis pas parent. Pourquoi je devrais me soucier de quelque chose qui ne me regarde pas ? J’ai bien entendu une petite voix de mauvaise conscience me chuchoter : Le couple de tes parents ne te regarde pas, effectivement. Mais tu es suffisamment adulte pour te rendre compte de certaines choses, non ? Et puis, en tant que mère, tu lui reproches quoi ? Tu ne crois pas qu’un tout petit peu d’attention aurait été normal, à certains moments ? Arrivé chez moi, tout s’était embrouillé et j’ai décidé de laisser tout cela de côté. Je n’arrivais plus à faire la part des choses. J’aurais tant aimé connaître les pensées profondes de maman… La semaine dernière, maman m’a dit : Je n’ai plus envie de vivre. J’ai fait comme j’ai pu et je suis parti en Chine. Maman n’a plus parlé de son chagrin. Ni pour Zozo, ma sœur, ni pour moi, par rapport à mon départ. Elle a tenu à m’accompagner à l’aéroport, à mon plus grand étonnement. Elle m’a dit qu’elle s’était remise à conduire depuis que je lui avais annoncé mon départ. J’avais deux choix possibles, ma fripouille : soit couler, soit vivre. Six mois après, je suis revenu pour quelques jours. Maman était radieuse et semblait avoir véritablement pris goût à la vie. Elle m’a demandé, un jour, d’aller prendre quelques figues dans le jardin. Sous le figuier, je suis tombé en sidération. Il y avait une stèle, surmontant un rectangle de deux mètres carrés couverts de fleurs multicolores. Sur la stèle était inscrit : APOLLINE 17.02.2005 20.05.2022 (Perdue de vue) — Maman !!! Qu’est-ce que tu as fait ? — Mais rien, calme-toi. C’était ça ou mourir. — Mais si elle revient ? — Je ne crois pas. — Mais si elle REVIENT ? — Et bien, je l’enlèverai.

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