Buée dans la serre
Dors l’étrange mandragore
Champignons mouillés
Je roulais à vive allure
ce matin de printemps.
J’avais beaucoup à faire.
J’avais, comme d’habitude,
un peu trop musardé
en prenant mon café,
mon chat sur les genoux.
Je connaissais chaque virage,
je pouvais accélérer encore un peu.
Le paysage défilait.
Le soleil réchauffait timidement
mes mains posées sur le volant.
La radio diffusait un jazz au rythme endiablé.
Cette parcelle de forêt
était un peu longue,
mais au moins
les autres véhicules étaient rares
et je gagnais du temps.
Quelques kilomètres
en montée sinueuse,
puis la descente sèche
qui serpente
pour atteindre la ville.
Je la connaissais si bien,
cette route,
je l’empruntais chaque jour
depuis tellement d’années.
J’allais certes trop vite
et je ne pus éviter
ce tronc d’arbre couché
au milieu de la route
au détour du virage.
Ma voiture s’élança
tout droit dans la forêt.
Je la vis s’envoler,
je crus même un instant
que nous pourrions planer
sans jamais retomber.
Puis je me souviens
d’un choc brutal,
mais
ni peur ni douleur.
Et ce fut le trou noir.
C’est à mon réveil
que la douleur se manifesta,
confuse, diffuse.
Mon esprit était encore un peu embrumé.
Je me tâtais pour essayer de comprendre
d’où venait cette douleur.
Je n’avais rien de cassé.
Juste un peu de sang séché.
Quelques égratignures.
Je m’extirpai de la carcasse
avec difficulté.
Nous étions ensevelis
sous une multitude de lianes.
Une fois debout,
je constatai ma chance :
j’étais indemne,
ma voiture, quant à elle,
était bonne pour la casse,
mon téléphone aussi.
J’étais surprise par la végétation.
Je n’avais pas imaginé
être entrée si loin dans la forêt.
Je me frayai un chemin
pour rejoindre la route,
mais de toute évidence,
je tournais en rond.
Je pris la décision de m’asseoir un instant
pour retrouver un peu de sérénité.
Je me résolus à mieux m’organiser.
Je me dirigerais à présent
en gardant le soleil sur ma droite.
J’arrivais bientôt sur une route.
Elle était semblable
à celle que j’empruntais
chaque jour,
mais celle-ci était visiblement
désaffectée depuis longtemps.
J’avançais lentement.
Je tentais avec difficulté
de rester sur l’asphalte,
la végétation était dense
le parfum des plantes, puissant,
à en devenir écœurant,
une odeur à la fois verte, acre et suave,
et le silence …si pesant…
À mesure que je progressais,
je ressentais une sensation étrange,
dérangeante.
Ce lieu inconnu
me semblait familier.
C’est au détour d’un lacet
que je pus enfin voir la ville
en contrebas.
Encore une petite heure de marche tout au plus
et je trouverais de l’aide.
J’étais déshydratée et pour une fois,
j’espérais croiser quelqu’un rapidement.
Bientôt, après le dernier virage,
la ville était là, silencieuse.
Les rues, les boutiques,
les maisons,
mais personne.
Pas une âme qui vive.
Les plantes avaient prospéré.
La végétation était partout.
De longues lianes gisantes
coulaient sur les trottoirs,
mais ses habitants avaient déserté.
J’errais d’une boutique à l’autre.
J’appelais en vain.
J’étais seule.
Je ne constatais aucun dégât,
aucun chaos dans les magasins.
Tout semblait s’être arrêté.
Seule la trotteuse d’une pendule
continuait sa course
sans jamais changer l’heure.
Est-ce que l’accident m’avait complètement chamboulée ?
Peut-être que je ne m’étais tout simplement pas encore bien réveillée.
Qu’il suffirait sûrement que je m’allonge un peu,
que je dorme un moment
pour que tout se remette en place
à mon réveil.
Je pris une bouteille d’eau
dans un rayon.
Je bus rapidement
sans me préoccuper de son goût.
Je trouvai bientôt
une boutique de meubles
et je m’abandonnai dans un lit,
épuisée autant de fatigue
que d’émotions.
Je sombrais aussitôt
dans un sommeil sans rêve
À mon réveil, je constatai à regret
que rien n’avait changé.
Le soleil,
comme suspendu,
brillait sans réellement chauffer.
La pendule et sa trotteuse folle
indiquaient obstinément
toujours la même heure.
.
Je restai là,
immobile un long moment,
scrutant le moindre mouvement,
le moindre bruit.
Mais rien.
Je ne ressentais ni faim
ni soif,
pas même de douleur
Je décidai de sortir de la boutique
et marchai vers la place centrale.
Arrivée près de la fontaine,
je m’assis sur la margelle.
Je me penchai pour effleurer l’eau,
mais mes doigts restèrent secs.
Je m’inclinais encore,
je cherchai mon reflet….
en vain.
Une liane glissait
le long du caniveau,
rampant vers un lampadaire.
Elle semblait indiquer un chemin,
dont je me détournais.
Je continuai ma progression.
J’essayai de recueillir
dans le creux de ma main
une feuille tombant d’un arbre.
Sa chute était lente.
Elle se figea
à quelques centimètres
de mes doigts,
je l’observais flotter
puis elle reprit sa lente valse silencieusement,
en évitant ma main.
Je marchai longtemps encore.
Le soleil restait haut dans le ciel.
Mon corps
ne projetait pas d’ombre.
Mes pas
ne résonnaient pas sur le sol.
Ma voix
ne rencontrait aucun écho.
Cet endroit était paisible.
Rien ne semblait presser
ni blesser.
Pas d’impératif.
D’horaire à respecter.
À cet instant,
je me demandai
si je n’avais pas trouvé
la paix
que j’avais toujours cherchée.
Mais un sentiment de malaise
effaça cette idée.
Je me sentais étrangère,
intruse.
Ce qui régnait ici
et qui m’avait trompé
ce n’était pas le calme
c’était plutôt le vide
Je repensai
au café fumant du matin,
aux bruits de ma ville,
à la cohue du marché,
aux cris,
aux bousculades,
à l’odeur du métro
et à tout ce tumulte
que je fuyais habituellement
et qui,
à présent,
me manquait cruellement.
Je pris une longue inspiration.
Et soudain,
comme une gifle,
le vent cingla mon visage
et fit danser mes cheveux.
Une étreinte
brûlante et douloureuse
enveloppa tout mon corps.
La lumière, à présent, m’aveuglait.
Je dus fermer les yeux.
J’entendis un bruit léger,
comme un battement.
Et maintenant des voix
que je ne comprenais pas.
Puis, une main
se glissa dans la mienne.
Douce et rassurante.
Je m’y accrochai.
Je fis le choix de la vie.
Imperceptible chance.
Indicible espérance.
•••
J’avais dû m’assoupir
quelques instants à peine,
seulement cligné des yeux,
et je me retrouvais
allongée là,
dans un lit glacé.
Je cherchais la main
qui me réconfortait
il y a quelques minutes,
mais j’étais seule.
Une lumière blanche
m’obligeait à plisser les paupières.
J’essayais de distinguer ce qui m’entourait.
Un goût de produits chimiques et de fer dans ma bouche
donnait à ma langue
la consistance d’une pierre.
J’entendais confusément
le son d’un bip régulier,
au loin, des voix
et des bruits métalliques.
Puis, sans prévenir,
une douleur aiguë
envahit tout mon corps.
J’aurais voulu hurler
tant la souffrance était vive,
mais aucun son
ne sortit de ma bouche.
J’avais la sensation
d’être un de ces insectes,
épinglés dans une boîte.
Quelqu’un se pencha sur moi,
Je l’entendis dire,
comme avec satisfaction,
que j’étais revenue.
À cet instant précis,
Je maudis cette voix.
Je ne voulais qu’une chose :
c’était repartir.
Partir de cet endroit.
Mon corps bientôt s’engourdit
et je sombrais.
Combien de fois la même
chose se produisit ?
Je ne sais pas,
j’eus l’impression
que ce cauchemar
était sans fin.
Chaque réveil
semblait plus douloureux
et plus long
que le précédent.
Ce matin, enfin,
ce fut différent.
Quand j’ouvris les yeux,
les odeurs, les bruits et la lumière
étaient les mêmes,
mais alors que j’attendais
la douleur redoutée,
il n’en fut rien.
Mon corps était certes
un peu lourd et faible,
mais je ne souffrais pas,
ou si peu.
Je tentais de me redresser légèrement,
j’aurais aimé me lever,
mais rien que m’asseoir
serait déjà une victoire.
Une infirmière entra,
me souhaitant la bienvenue
avec un enthousiasme feint.
Puis une succession d’hommes
et de femmes vêtus de blanc vint me rassurer
sur mon état de santé qui,
selon eux,
était plus que satisfaisant.
J’assimilais peu à peu la chronologie des événements ;
je me souvenais de la route
sur laquelle je roulais bien trop vite, de l’arbre couché,
de ma voiture accidentée,
de ma difficulté à trouver de l’aide et d’un rêve étrange
qui avait tenté de m’engloutir.
Tout, ou presque,
reprenait sa place dans ma tête.
Ma sortie était proche.
Ma famille venait me voir,
ils étaient tous charmants
et pleins de compassion.
J’avais,
malgré moi,
une toute autre sensation :
je ne trouvais pas le chemin
qui me menait jusqu’à eux.
Je n’avais pas d’animosité
les concernant,
juste une étrange distance émotionnelle
que je dissimulais honteusement, simulant la chaleur d’une étreinte ou le réconfort d’un baiser.
Quelques séances de rééducation plus tard,
j’étais prête pour mon retour au monde.
Je retournerais enfin chez moi,
et tout rentrerait dans l’ordre,
j’en étais certaine.
Cependant, dès mon arrivée,
en serrant mon mari
et mes enfants contre moi,
je ne ressentis pas d’émotion.
Ils étaient en larmes,
si heureux de mon retour,
et je n’avais, moi,
à leur opposer
qu’une douloureuse indifférence.
Il me faudrait du temps,
mais je parviendrais à redevenir
la femme qu’ils avaient connue.
Et puisque je désirais tant
incarner cette femme,
c’est forcément
qu’elle était toujours là,
quelque part en moi.
En attendant,
je m’appliquerais à être
ce que chacun attendait de moi.
En revanche,
personne ne semblait remarquer l’attitude du chat ;
il ne manifestait aucune joie,
au contraire, méfiant,
il vint m’inspecter consciencieusement,
puis se hérissa et détala.
Stupide chat.
Je décidai de m’installer
dans la véranda ;
je me sentais
un peu trop chancelante
et l’air était encore un peu trop frais pour me hasarder dans le jardin.
Entourée ainsi de mes chères orchidées,
de mes plantes carnivores
et d’une mandragore
fraîchement apprivoisée,
baignée dans leur silence bienveillant et cotonneux,
un plaid sur les genoux,
un livre retourné
sur le bord de la fenêtre
et un café fumant dans les mains, je me faisais l’effet
d’une de ces vieilles rombières
qui espionnent le voisin,
assistent à son crime
et en deviennent la cible.
Cela me fit sourire,
je n’ai pas de voisins.
Je restais là,
un long moment,
le regard perdu,
quelque part
entre le sycomore et l’étang.
Plus tard,
je m’aventurais dehors,
suivie de mes enfants,
chahuteurs et rieurs.
L’air frais balaya mon visage.
L’odeur de l’étang
m’écœura légèrement,
mais j’avais besoin de vérifier
la texture de l’eau,
d’y croiser mon reflet,
d’y voir frétiller
quelques têtards retardataires
et de serrer entre mes doigts
les feuilles rougissantes
de ce matin d’automne.
J’en craquelais plusieurs
avec satisfaction,
une joie intérieure rayonnait en moi.
Les enfants se poussaient
à tour de rôle sur la balançoire accrochée à une branche.
En enlaçant le sycomore,
alors que j’appuyais mes mains contre son tronc torturé,
elles semblèrent s’enfoncer
lentement.
J’arrivais à sentir la vie qui animait chacune de ses particules.
Mes mains disparurent tout à fait, puis mes bras
et très vite tout mon corps.
Je restais longtemps dans cet état, fondue dans cet arbre.
J’écoutais le grincement
de la balançoire,
je pouvais ressentir le frottement
de la corde sur l’écorce ;
les rires des enfants
semblaient légèrement assourdis.
Rien n’avait plus d’importance que cet instant suspendu.
Puis, brutalement,
j’eus une sensation de chute
et je me retrouvais
assise au pied de l’arbre.
Les enfants continuaient leurs jeux en se chamaillant bruyamment.
J’avais dû m’assoupir.
Mes journées bientôt
reprirent leur course folle.
Le travail, les repas,
les enfants, leurs devoirs
et toutes ces petites choses
qui emplissent une vie.
Toutefois, je m’accordais chaque nuit une escapade secrète.
Je sortais furtivement
et rejoignais mon arbre ;
comme un impératif,
je m’allongeais à ses côtés,
et lentement
je me fondais à la mousse verte, aux racines, à la sève.
Au fil des saisons,
je devenais cet arbre :
ses branchages nus
les hivers glacés,
son feuillage frémissant
sous les pluies de printemps.
Je ressentais chaque picotement des petites pattes d’oiseaux
qui cherchaient un abri
et leur frénésie
à construire un nid
au cœur des feuilles denses.
Puis,
aux premières lueurs du matin,
je reprenais mon rôle,
je reprenais ma place.
J’étais une épouse
et une mère comblée.
J’avais pu retrouver le chemin : celui qui m’avait
autrefois éloignée de ma famille
m’avait finalement conduit à eux.
J’avais retissé les liens,
pas à pas,
et je me sentais puissamment unie à chacun d’entre eux.
Seul le chat s’obstinait
à m’éviter soigneusement
et, quand je le croisais malencontreusement,
il filait en feulant.
J’étais entre deux mondes,
et ça me convenait.
Les enfants grandissaient.
La vie suivait son cours.
Les jours puis les mois et enfin les années tout ça se succédait.
Jusqu’à ce jour chagrin,
à la fin d’un hiver
plus rude que les autres
où une tempête
vint s’abattre chez nous.
Je luttais toute la nuit,
contre le vent cinglant,
contre la pluie glacée,
contre le froid brûlant.
Les bourrasques parfois se taisaient un instant pour reprendre de plus belle,
arrachant une longue plainte
aux racines éprouvées.
Certaines branches
se fracassaient,
les plus grosses se brisaient.
Au matin,
le sycomore gisait,
terrassé par le vent.
Le tronc déchiré s’exposait, éventré.
On pouvait encore entendre
les grincements du bois,
comme de longs sanglots.
Comme une peine sourde.
Ce matin-là,
je sentis sans les voir
ma famille affairée
autour de mon lit.
Chacun d’entre eux, inquiet,
s’empressait à mon chevet.
J’étais allongée là,
sans plus y être vraiment.
Je ressentais leur peur
et j’entendais leurs pleurs,
mais malgré tout l’amour
que j’éprouvais pour eux,
j’observais le lien
qui nous avait unis
s’étirer à se rompre,
et je n’y pouvais rien.
J’étais déjà plus loin.
J’étais déjà trop loin.
Les sons s’estompaient,
doucement étouffés.
Je revis la pendule immobile
et sa trotteuse folle
et puis je reconnus
la liane ondulante,
tout près de la fontaine,
m’indiquant le chemin
que cette fois, je suivis
sans plus me retourner.
Mes doigts effleurèrent la liane
qui gisait palpitante,
ils disparurent lentement
et puis ce fut mes mains,
mes bras
et finalement mon corps
et je devins la liane.
J’entendis encore au loin, imperceptiblement
la voix de mon mari,
celle de mes enfants
et même
le ronronnement du chat,
désormais apaisé.
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