Chapitre 1

Elles

3584 mots · ⏱ 15 min

Ça sentait l’urine et la transpiration tiède. Tous les chefs du Territoire des Hommes étaient réunis dans l’Homérium. Une bonne dizaine d’années que l’occasion de convoquer les dirigeants des clans survivants ne s’était plus présentée ! Pourtant aucun d’entre eux n’avait oublié. Ni sa place dans l’amphithéâtre démesuré ni l’attitude à adopter. C’était même le cas des petits nouveaux : Mong à la tête des Alpha, par exemple, n’avait nul besoin qu’on l’autorise à s’asseoir dans l’espace central qui faisait face aux gradins. En guise de revendication d’une masculinité dépassée, il exhibait son sexe imposant devant toute l’assemblée. Pour ma part, je savais qu’aucune place ne m’était réservée et que contrairement à Mong, je n’avais pas intérêt à m’en attribuer une de mon propre chef. La poussière sur les vieux fauteuils de velours me piquait le nez et m’irritait la gorge. Néanmoins, je me gardais de la moindre réaction. Jojo, le dirigeant de notre groupe, bien que parmi les Paces nous préférions le terme de conciliateur, me lançait des regards inquiets dès que je bougeais d’un millimètre. Les clans des Hommes s’étaient tous tellement éloignés tant physiquement que dans leurs pratiques, qu'un simple éternuement de travers pouvait me valoir une main tranchée ou une autre barbarie de ce genre. — Séance… ouverte ! La voix avait fait grésiller les haut-parleurs et l’écho désagréable bourdonna dans mes oreilles de longues minutes plus tard. Parfois, encore maintenant, je crois l’entendre. La voix dans le micro. Loin est l’homme à qui elle appartient. Loin. Que voulez-vous ? Nous, les Paces, étions réputés pour être de grands nostalgiques. On ne se refait pas, comme disait un vieux dicton. Les portes s’étaient alors ouvertes et dans un rayon de lumière électrique, le fauteuil du Vénéré s’était avancé avec lenteur. La trentaine d’hommes présents, y compris Mong, se turent et abaissèrent la tête jusqu’à ce que les roues cessent enfin de crisser. Le Vénéré, à plus de quatre-vingts ans, tenait à se déplacer sans l’assistance de personne. Il était le dernier amant de l’Antique Mère, du moins le dernier grâce à qui elle enfanta d’un fils. Personne ne savait dire si c’était lui-même qui s’était baptisé Le Vénéré. Peu importait, être le dernier homme à avoir fait naître une descendance dans ce siècle de désolation et de chaos lui donnait tous les droits. Si nous avions su, mes enfants ! Derrière lui, à bonne distance, son fils unique, le Petit Dernier, Saule, produit ultime de la semence humaine, était le plus jeune d’entre nous. Il avait 29 ans et moi 36. Et je me sentais face à lui comme un vieillard devant un nouveau-né. Nous étions un monde en fin de course. L’enfance et la féminité n’étaient plus qu’une vague rumeur devenue agaçante pour nombre d’entre nous. Des fantômes cachés dans le noir de nos nuits. Des ombres traînant derrière nos cadavres somnolents. Ils s’approchaient de nos cœurs, suffisamment prêts pour nous faire sangloter, et rejoignaient le néant à l’instant même où nos mains pensaient les saisir. Le micro-casque qui coiffait maladroitement la tête dégarnie du Vénéré trembla sous le rythme fragile de sa respiration et durant plusieurs minutes, ce son confus et faible fut le seul à habiter le silence. Pour des raisons de santé, d’économie d’énergie ou de décorum, le Vénéré ne s’exprimait que par groupe de deux mots. Et depuis plusieurs années, son fils était devenu son porte-parole. — Lift… témoignage. Étrange impression d’entendre mon nom résonner dans tout l'Homérium. Était-Elle à proximité ? Comprenait-Elle l’honneur qui m’était accordé ? C’était la première fois que toutes les fibres de mon corps généraient une force féconde. Presque incontrôlable. Je la sentais monter en moi, sans savoir qu’en faire. — Dépêche-toi, imbécile ! me grondait Jojo en me poussant en avant. — Saule… lis. Le gamin activa son propre micro-casque et récita de mémoire : — Lift du clan des Paces, vous êtes celui qui L’avait découverte et c’est en cette qualité que vous êtes, à titre exceptionnel, autorisé à participer à cette réunion. Nous allons procéder à un interrogatoire afin de statuer sur le sort que nous Lui réserverons. — Le sort que nous… — La… ferme ! tonna le Vénéré. Jojo me fusilla du regard. Je compris que je ne risquais pas seulement ma propre vie, mais celles de tous les membres de notre clan. Nous n’étions plus qu’une centaine à cette époque et la précarité de notre situation était de fait publique. Nos voisins, les Alphas et les Domitiens, les groupes les plus puissants du monde d’alors ne toléraient notre présence que sous deux conditions : livrer la moitié de nos récoltes aux Domitiens et envoyer une fois par mois dix d’entre nous à la cérémonie mensuelle de l’Homme Nouveau des Alphas. À cet événement, je n’avais été contraint d’y participer que trois fois dans ma vie alors que d’autres comme Jojo avaient été tirés au sort une bonne trentaine de fois. C’était ce que nous considérions comme juste. Pas de privilège de classe. Certaines mauvaises langues prétendaient que Jojo avait fini par prendre du plaisir aux cérémonies. Quelques années plus tôt, avant ma première fois, c’était lui qui m’avait confié les meilleurs conseils pour affronter cette épreuve. Aussi, je ne bafouerais pas sa mémoire en imaginant autre chose de sa part qu’un dévouement constant et profond pour notre société en cours d’extinction. Les hommes perchés à différents niveaux des gradins me dévisageaient. Les hommes. Il n’y avait plus qu’eux. Plus que nous. Et nous nous étions résignés à courir les ultimes mètres de l’histoire de l’humanité en solo, jusqu’à ce que le dernier d’entre nous s’effondre. Elle, Elle était la possibilité d’un nouveau départ. À dire vrai, ce n’est pas la première chose à laquelle j’ai pensé en La voyant. Je vous imagine en train de sourire, vous pouvez ! Petits chenapans ! J’ai voulu fuir à toutes jambes alors qu’Elle se mirait dans l’eau troublée d’une crevasse et tout en même temps à Lui sauter dessus et à L’étreindre de toutes mes forces. Quelle inexplicable sensation que de ressentir de l’attraction pour la première fois. J’étais attiré vers elle sans savoir, sans comprendre pourquoi. Pourtant, tout son corps était recouvert d’une longue tunique blanche opaque. Son visage caché d’un masque étrange dessinant maladroitement des attributs humains. Avant que je ne puisse décider de la conduite à tenir, elle s’était déjà retournée vers moi. Son prénom m’est apparu à l’esprit. Lô. Je crois même que je L’ai appelée à demi-mot. Ou bien était-Elle qui me l’avait dit ? Son masque brillait sous le soleil froid de l’hiver et alors qu’Elle s’approchait de moi, j’y vis dessinés deux ronds roses sur les joues, un large trait de rouge à la place des lèvres et deux lignes noires grossières montaient en arc concentrique autour de ses yeux. Elle m’avait suivi sans opposer aucune résistance et je l’avais immédiatement amenée chez Jojo. Notre chance était de L’avoir découverte très tôt le matin. La communauté Paces était constituée d’êtres non violents. Or, une telle nouvelle aurait pu faire bouillir le sang du plus sage d’entre nous. Jojo s’était empressé d’alerter le Vénéré qui avait lui-même provoqué le conseil. — Expliquez-nous en détail et de façon très claire comment vous l’avez trouvée. Les grésillements des haut-parleurs furent vite engloutis par le brouhaha ambiant. Les chefs des clans des Hommes avaient tous une furieuse envie de La voir, de voir Celle que j’avais été un des seuls à contempler. — À dire vrai, il n’y a pas grand-chose… à dire. J’étais de corvée d’éméchage et j’aime le faire tôt le matin. Je me suis levé avant tous les autres et je L’ai trouvée sur mon chemin et nous vous avons directement avertis. — Un immense tas de conneries ! gueula alors Mong en sautant sur ses pieds avant de s’avancer vers moi. — Je crains pourtant que notre ami nous dise la vérité, les Paces ne savent ni mentir ni tromper. Ils sont pour ainsi dire purs de nature. L’homme qui venait de prendre ma défense se nommait Fogus, le représentant des Domitiens. — Enfin du moins d’esprit, pour ce qui est du reste, vous, les Alphas, se chargeaient de les souiller régulièrement. J’aperçus Jojo et Mong s’échangeaient un bref regard avant que Jojo, le rouge aux joues ne baisse la tête. Les cérémonies de l’Homme Nouveau servaient aux Alphas à assouvir leurs besoins primaires de mâles. Les autres clans avaient opté pour la solution chimique qui inhibait le désir. Le sperme de tous les hommes encore en vie sur la planète avait été collecté et cryogénisé tout comme l’Antique Mère. Une journée par mois, on la réveillait pour le Bombardement, une technique d’insémination massive. Le coït n’avait ni sens ni valeur dans notre société. — Il nous ment ! rugit Mong. Il s’était approché à quelques centimètres de moi. Je ne sentais plus que l’odeur salée et aigre de la haine et du mépris. — Nous avons lancé de nombreuses expéditions aussi loin qu’il est possible à un Alpha d’aller et nous n’avons rencontré aucune femme. Aucune femme vivante. Que des cadavres poussiéreux et des hommes errants, des hommes-bêtes. C’est tout. Et vous allez me dire que ce gars-là, en se levant à la fraîche un beau matin, nous en dégote une et nous l’amène gentiment ici… Il nous ment, je vous dis ! Entre les rangs, les chefs approuvèrent immédiatement. Mong aurait pu prendre la tête de l’ensemble des clans en un claquement de doigts, c’était certain. Pourtant, il crachait et vitupérait à tout va dès qu’il lui en était fait question. Le colosse se targuait de bon gré le Vénéré sur son trône à roulettes. — Mes amis, mes frères, siffla Fogus, ne laissons pas nos pulsions animales obscurcirent notre jugement où nous finirons tous par quitter la civilisation pour rejoindre les routes et les hommes-bêtes. Les esprits se calmèrent quelque peu. Outre son exécration des titres honorifiques, la véritable raison qui freinait Mong dans son envie d’accéder au trône s'appelait Fogus. Le serpent, comme on le surnommait alors, maîtrisait à la perfection l’art oratoire et était devenu un expert en intrigue. Et d’une certaine façon, il représentait l’autre pendant du caractère masculin, l'individu instruit, calculateur, analytique que beaucoup admiraient. Mong et Fogus étaient peut-être les derniers hommes, au sens le plus strict du terme. Nous tous n’étions plus que des imitations approximatives et maladroites de ce qu’avaient été nos ancêtres. Du moins, c’est ce que nous ressentions. — Je vous laisse interroger le dénommé Lift, annonça le père à travers le truchement de son fils. — Vous a-t-Elle parlé ? — L’avez-vous vu sans son masque ? — L’avez-vous touchée ? — Sentait-Elle bon ? — Taisez… vous ! interrompit le Vénéré dans un effort visible. — Je vous propose de mener l’interrogatoire, avança Fogus, d’une voix calme, et si vous trouvez mon entretien incomplet, nous procéderons par ordre et autoriserons chaque clan en fonction de sa taille à poser un certain nombre de questions. — Ah oui ? Pourquoi ça serait toi ? rugit Mong. — Les Domitiens comptent le plus d’hommes et de loin. — Cela… s’entend, affirma le Vénéré. Le serpent m’avait observé un instant comme si j’étais une simple boîte de conserve. Il devait se demander à l’aide de quel outil il parviendrait à me dévisser la caboche. Ses vêtements légers de lin blanc cachaient subtilement ses parties intimes, pourtant j’aurais juré y voir poindre une érection. Fogus avait certainement d’autres objets de désir que celui de la chair. — Lift du clan des Paces, avez-vous des souvenirs de celle qui vous a enfanté ? — Non, j’ai été conçu en pondeuse. On m’a confié à un père d’adoption avec qui j’ai vécu jusqu’à son décès il y a quatre ans. — C’est le cas des plus jeunes d’entre nous en effet. Vous n’avez donc pas connu votre mère. Et j’imagine que d’après votre âge, vous n’avez jamais su de votre existence à quoi ressemblait une femme ou même une fille… — Peut-être lorsque j’étais très petit, avançais-je en me grattant le crâne, je crois que j’avais quatre ou cinq ans quand la loi sur le Grand Effacement a été mise en application. Certains dans l’assistance grimacèrent. Cette motion interdisant le visuel de toute féminité avait longtemps été débattue au conseil et avait été votée de peu. — Donc, si je vous suis, mon cher Lift, vous ne savez pas… à quoi ressemble une femme ? — Non, dus-je avouer en repensant à Lô et à son corps totalement caché. — Tu prétends qu’Elle n’en est pas une ? demanda Mong, surpris. — Non, je dis simplement que nous n’en sommes pas sûrs. D’après mes sources, une fois l’individu, choisissons ce terme pour l’instant, une fois l’individu récupéré par les hommes du Vénéré, ces derniers ont tenté par tous les moyens possibles de lui retirer ses vêtements et son masque sans succès. Tous les regards se tournèrent vers le Vénéré qui fit signe à son fils qu’il répondrait lui-même. — C’est… exact. Personne n’osa rétorqua. Au fond, c’était ce qu’ils auraient fait, tous. Seul Jojo n’y avait pas songé. — Pour des raisons de sécurité, peu ici ont été autorisés à voir l’individu. On pourrait aussi bien imaginer une supercherie d’un clan inconnu, cherchant à nous attaquer, peut-être simplement un homme-bête agissant par pure folie... Il convient de rester prudent et de ne pas nous laisser aveugler par un espoir qui ne s’avérerait qu’un leurre dangereux. — Elle est réelle ! J’avais hurlé. Malgré moi. Savoir que les hommes du Vénéré L’avaient malmenée dans le but de Lui arracher ses vêtements m’avait retourné l’estomac, mais entendre que Lô pouvait ne pas être une … Fogus tourna une tête compatissante vers moi, se repaissant du contenu dégoulinant de mon cerveau. — Oui. Évidemment. C’est ce que nous espérons tous. — Si c’est bien une femme, à quel clan appartient-Elle ? lança un chef d’une obscure tribu du Nord qui se nommait les Chiens. — Elle n’appartient à personne ! Les mots sortaient de ma bouche avec fureur sans que je puisse me contrôler. Jojo me suppliait à genou de me taire, mais j’en avais trop dit. Mon sort n’avait plus d’importance. Tout comme celui de mes congénères. Seule Elle comptait. Il fallait que je la sauve. De leurs griffes assoiffées. De leurs caresses brusques et irrespectueuses. Des tests, des expériences. Du mal qu’ils pourraient lui faire au nom de quoi ? L’extinction de l’espèce ? Au nom de l’humanité ? Nous étions des ombres. Des fantômes ambulants. Des marchands de poussières. Incapables de vivre, incapables de mourir. Nous étions la transition lente et douloureuse de ce qui vit vers ce qui meurt. Non, nous n’étions plus dignes de nous appeler des hommes depuis longtemps. Vous ne m’imaginiez sûrement pas aussi fougueux, les amis, n’est-ce pas ? — C’est Elle qui choisira les élus. Je n’avais aucune idée de ce que je venais de dire ni pourquoi je l’avais fait. — Je vous demande pardon ? s’insurgea Fogus. — Elle nous donnera… Je regardais Jojo, puis Fogus, puis Mong, le Vénéré, son fils et tour à tour chacun des chefs de clan présents. J’avais peur de ce que je m’apprêtais à dire, terriblement peur, mais j’en étais contraint. Je me devais de le faire. — … des enfants. Elle nous donnera des enfants. Mais c’est Elle qui choisira les élus. La rumeur d’un siècle échoué secoua l’assemblée. Qui pouvait y croire ? Pourtant, les choses étaient bel et bien en train de se produire. Je vais arrêter là mon récit. J’entends que votre mère, Ora, est rentrée. Nous poursuivrons demain, mes enfants. L’hologramme de ce bon vieux Lift disparut aussitôt. — M’man ! Tu nous as encore fait louper la fin de l’histoire, pleurnicha le plus petit de la fratrie. La quarantaine d'humanoïdes sautillaient sur place de frustration. Leur peau translucide laissait apparaître une lumière laiteuse qui oscillait en continu. — Vous la connaissez mieux que Lift lui-même, annonça Ora en glissant gracieusement au centre de ses enfants afin qu’ils viennent fusionner avec elle en guise de bonjour. Durant ce bref instant, Ora ressentit à nouveau en elle toute la vie qu’elle avait portée et qui s’était transformée en une progéniture forte et en bonne santé. Puis en s’extrayant de l’étreinte, son regard s’attarda sur le support holographique vide qui contenait la mémoire de Lift, le Seul Père. Il n’avait pas survécu longtemps après que Lô a jugé qu’il serait l'unique homme digne à délivrer sa semence à la nouvelle génération de femmes qui s’était créée d’elle-même au fin fond d’un laboratoire souterrain que nul n’aurait jamais soupçonné. — Raconte-nous la suite toi alors, m’man, insista un autre de ses mouflets. Ora prit un air renfrogné. Elle n’aimait pas devoir réveiller ces souvenirs. Et cela depuis qu’elle et une centaine d’autres savantes et scientifiques en tout genre avaient pressenti la nécessité de disparaître des radars. Juste avant que les hommes ne deviennent complètement incontrôlables. — Très bien, accepta-t-elle en s’asseyant sur le fauteuil le plus proche tandis que la ribambelle d’enfants s’installait autour d’elle. Où en étiez-vous ? — M’man, rétorqua l’un des plus grands, on la connaît l’histoire, t’as raison. Lift nous la raconte au moins une fois par jour quand tu pars au travail. Je sais pas les autres, mais moi, ce que j’aimerais vraiment savoir, c’est… ils sont où les hommes maintenant ? Et aussi, puisque Lift est notre papa, on est des hommes nous aussi ? La lueur qui émanait d’Ora scintilla plus rapidement. Lift ne racontait pas cette partie de l'histoire. Et elle savait qu’un jour, elle, comme ses sœurs de cœur, toutes les courageuses à avoir accepté de changer leur propre nature pour s’adapter au monde qui les entourait, et au nom de toutes celles qui avaient péri durant les premières phases de ces expériences à la fois douloureuses et traumatisantes, elle savait qu’elle devrait aussi assumer leur crime face à leurs propres enfants. Lô avait insisté pour garder une trace du Seul Père, Lift. Juste avant sa mort, épuisé par toutes les transformations qu’elles lui avaient fait subir pour que sa semence puisse être viable à toute la communauté, ce dernier avait souhaité enregistrer un message pour parler de son histoire. Et étrangement, en dépit de son sort, du sort de tous les autres hommes encore en vie sur Terre, Lift n’avait que de l’amour pour Lô. Pour toutes les autres et pour tous les enfants. Ses enfants. Ora caressa la tête du plus proche des petits êtres lunaires qui l’entouraient sagement. C’était la sensation la plus rassurante qu’elle n’ait jamais connue. Dans de tels moments, ses doutes s’évanouissaient. Elles avaient fait les bons choix. Et le reste du temps, elle ne s’autorisait plus à se poser ce genre de questions. — Non, vous n’êtes pas des hommes. Lift l’était oui, mais plus au moment où il est devenu votre père. Quant à moi, je… — Mais alors, ils sont passés où tous ? — Ils sont enfuis en nous, quelque part, très loin. Ils sont cachés dans une ou deux branches de notre ADN. Vous encore moins que moi, pour être exacte… — Donc tu veux dire qu’ils sont tous morts ? — Pourquoi ? — Et nous, c’est quoi alors qu’on est ? — Et toi, m’man ? Ora ne pouvait en supporter davantage. Elle les renvoya tous dans leur chambre sur un ton qui ne laissait aucune place à la négociation. Parmi les questions qu’elle s’interdisait de se poser, il y avait celle qui concernait les anciens hommes. Leurs anciens partenaires. Que serait-il advenu si elles leur avaient réservé un autre sort ? Une fois seule, elle se relâcha quelque peu. Tous les enfants de la première génération arrivaient maintenant à l’âge de s’interroger. Encore aujourd’hui, avec toutes les autres, elles avaient passé leur temps à débattre du contenu des futurs livres d’histoire. De ce qu’elles devraient raconter ou non à leurs propres enfants. Aux futurs citoyens qui reconstruiront le monde à venir. Rien n’était moins simple. Même sur la dénomination de leur nature, elles n’étaient pas d’accord. Étaient-elles encore des Hommes ? Des êtres humains ? Les linguistes et les historiennes du groupe avaient entrepris un grand travail de recherche et avaient présenté une liste impressionnante de néologismes capables de les définir. Pour Ora, généticienne de renommée, ça n’avait aucun sens. D’autant plus qu’il ne s’agissait que de cette pauvre petite centaine de femmes rescapées qui pourraient porter ce nom. Leurs enfants à elles toutes étaient déjà, et en bien des manières, différents d’elles. Eux n’auraient besoin d’aucun organe reproducteur pour engendrer une progéniture et pourraient le faire en toute individualité. De façon contrôlée, sécurisée et réfléchie. Ora sourit intérieurement, elles étaient parvenues à sauver la vie. Cette étincelle qui s’était allumée un jour sur cette planète, qui avait grandi au point parfois de l’embraser et qui prenait aujourd’hui une teinte plus douce. Sa foi était à nouveau totale. Elles avaient fait ce qui devait l’être. Elles avaient réussi là où eux avaient échoué. Non pas qu’ils n’auraient pas été capables d’arriver au même résultat qu’elles. Ils n’étaient pas prêts, pas capables d’accepter de se métamorphoser. D’abandonner l’humanité comme le serpent perd sa peau et de changer. Radicalement. Ora sentit sa lumière intérieure se gonfler de puissance. Elles, elles l’avaient accepté, elles s’étaient sacrifiées, elles avaient souffert, elles avaient désespéré, elles avaient failli tout abandonner, elles s’étaient battues et elles y étaient arrivées. Elles.

Encourager l’auteur

Qu’avez-vous ressenti ?

Choisissez une réaction. Vous pourrez la modifier ou la retirer à tout moment.

0 réactions

0 appréciations
J’adore 0
Drôle 0
Émouvant 0
Surprenant 0
Intrigant 0
Captivant 0

Connectez-vous pour réagir à ce chapitre

Faire découvrir

Partager ce chapitre

Bluesky X WhatsApp
Afficher ou masquer les annotations 0

Retours précis

Annotations

0

Aucune annotation pour cette publication.

Afficher ou masquer les commentaires 0

Retours généraux

Commentaires

0

Aucun commentaire pour cette publication.

Confirmation requise

Confirmer cette action

Vérifiez les conséquences avant de continuer.