Chapitre 1

Une fenêtre éclairée

2435 mots · ⏱ 10 min

Oïya avait déjà bu deux verres lorsqu’on remarqua qu’elle n’avait presque rien mangé.


Elle avait pourtant fait tout ce qu’on lui demandait.


Elle était venue.


Elle avait félicité la nouvelle manager, souri aux bonnes personnes et répondu lorsqu’on lui parlait. Elle avait même ri une fois, au bon moment.


Le restaurant était plein. Les conversations se mélangeaient au tintement des verres et aux éclats de rire. Derrière les grandes vitres, la ville s’était couverte de nuit.


Oïya regardait surtout son verre.


Il restait un fond.


Elle le termina.


— Doucement, quand même.


Elle leva les yeux.


Un collègue lui sourit.


— Je savoure.


Quelques rires s’élevèrent autour de la table.


Elle attrapa la bouteille.


À quelques chaises de là, Ethan la regardait.


Elle le remarqua parce qu’il détourna les yeux une seconde trop tard.


Elle remplit son verre.



À 18 h 12, quelques heures plus tôt, Oïya était encore devant son ordinateur.


Elle aurait préféré rentrer directement chez elle.


Mais tout le service venait au dîner. Ne pas venir aurait suscité des questions.


Pourquoi tu ne viens pas ?

Tout va bien ?

Tu devrais sortir un peu.


Elle préférait encore rester ici.


Ethan était passé devant son bureau.


— Tu viens finalement ?


— Apparemment.


— Super !


Elle avait relevé les yeux.


— Pourquoi ?


Il avait semblé chercher une réponse.


— Comme ça.


— Argument convaincant.


Il avait souri.


Elle aussi.


Puis ils étaient partis.



Quelques heures plus tard, l’alcool commençait à faire son effet.


Les voix lui parurent moins nettes.


Quelqu’un évoqua un ancien karaoké.


— Tu te souviens, Oïya ?


Elle grimaça.


— Non.


— Tu étais montée sur une chaise !


— J’étais pas montée sur une chaise.


— Si !


Elle rit.


Une image lui revint : une salle trop chaude, une chanson et ses chaussures abandonnées sous une table.


Elle chantait faux exprès et riait tellement qu’elle n’arrivait pas à reprendre les paroles.


Puis le souvenir disparut.


— C’est fou comme t’as changé.


Oïya posa sa fourchette.


— Les gens changent.


— Oui, mais toi…


La personne hésita.


— Beaucoup.


— Merci.


— C’était pas une critique.


— Alors double merci.


Les autres rirent.


Ethan, lui, ne riait pas.


Le repas continua.


Elle mangeait peu et buvait davantage.


On lui demanda pourquoi elle n’était pas venue au dernier déjeuner.


— J’avais du travail.


— Tu as toujours du travail.


— Oui. C’est pratique.


— Tu devrais venir plus souvent avec nous.


— Peut-être.


— On ne te voit jamais.


— Vous me voyez huit heures par jour !


La réponse fit rire deux personnes.


Oïya sourit.


Elle regarda l’heure : 22 h 40.


Encore vingt minutes.


— Tu sais ce qui me manque ?


Elle soupira.


— Non.


— Avant, t’étais différente.


Oïya posa sa fourchette.


— Différente comment ?


La personne haussa les épaules.


— Je sais pas. Plus… présente.


— Présente ?


— Oui. Tu venais déjeuner avec nous. Tu parlais. Tu riais.


Un autre collègue acquiesça.


— C’est vrai. T’étais toujours la première à proposer quelque chose.


Oïya eut un sourire sans joie.


— Vous aviez une ancienne moi en stock ?


Quelques rires s’élevèrent autour de la table.


— Tu vois ? Ça, c’était ça.


Elle fronça légèrement les sourcils.


— Quoi ?


— Ton humour.


— Je suis ravie d’apprendre qu’il a disparu.


— C’est pas ce que je voulais dire.


— Ça tombe bien.


Elle but une gorgée.


Un silence passa.


— C’est juste que… t’étais plus pétillante avant.


Oïya regarda son verre.


— Je sais pas ce qui t’est arrivé.


Cette fois, personne ne rit.


Ethan releva les yeux.


— Ça suffit, dit-il.


— Quoi ? Je dis rien de méchant.


— Peut-être pas. Mais ça suffit.


Oïya tourna la tête vers lui.


— Ça va, Ethan.


Il acquiesça.


Quelques minutes plus tard, quelqu’un parla de fatigue, puis de problèmes personnels et enfin de la nécessité de savoir décrocher.


— Toi aussi, tu devrais essayer.


Oïya leva les yeux.


— De quoi ?


Un regard vers son verre.


Elle sentit son ventre se serrer.


— Vous pouvez arrêter avec ça ?


— Avec quoi ?


— Mon verre.


— Personne ne dit rien.


— Vous n’arrêtez pas de le regarder.


— Oïya…


— Quoi ?


— On s’inquiète juste un peu.


Elle eut un rire bref.


— Bien sûr…


— Pourquoi tu le prends comme ça ? On essaie d’être gentils.


Elle observa les visages autour de la table.


Les conversations qui s’arrêtaient lorsqu’elle approchait. Les rires derrière elle. Les sourires qui n’en étaient pas vraiment.


Elle détourna les yeux.


— Je vais très bien.


Personne ne répondit.


Alors quelqu’un soupira.


— On a tous nos problèmes, Oïya.


Il haussa les épaules.


— À un moment, faut quand même avancer.


Elle fixa son verre.


Puis elle le termina.


— Vous ne savez rien.


— Pardon ?


Elle se leva.


— Vous ne savez rien !


Sa voix tremblait.


— Vous dites tous ce que je devrais faire. Sortir. Sourire. Faire un effort. Redevenir comme avant.


Sa chaise recula.


— Vous savez quoi de moi ?


Silence.


— Voilà. Rien…


— Oïya…


— Fermez-la !


Elle attrapa son manteau et partit.



L’air froid lui brûla le visage dès qu’elle poussa la porte.


Elle marcha sans vraiment choisir de direction. Ses pas résonnaient sur le trottoir humide, trop rapides, presque irréguliers. Elle avait encore les voix du restaurant dans la tête.


Les phrases se mélangeaient.


L’ancienne toi.


Pétillante.


Je sais pas ce qui t’est arrivé.


Elle serra son manteau contre elle.


Sa respiration était courte. L’alcool lui donnait l’impression que le sol bougeait légèrement sous ses pieds, et elle dut ralentir une fois pour retrouver son équilibre.


Les paroles du dîner se mélangeaient déjà à d’autres : passer à autre chose, les factures, les appels, les dettes, le cimetière, ses parents.


Une voix ancienne lui revint.


Tu fais toujours cette tête-là ?


Puis un rire.


Même aujourd’hui, tu réussis à mettre les gens mal à l’aise.


Elle avait cru avoir oublié.


Elle continua de marcher.


À mesure qu’elle s’éloignait du restaurant, le bruit de la ville remplaça peu à peu celui des voix.


Des voitures passaient sur la chaussée mouillée. Une porte claqua quelque part. Puis il n’y eut plus que le bruit de ses pas.


Les immeubles défilaient autour d’elle. Des fenêtres s’allumaient encore derrière les façades sombres.


À un carrefour, elle leva machinalement les yeux.


Au quatrième étage d’un immeuble, une fenêtre était restée éclairée.


Elle ne sut pas pourquoi elle la remarqua.


Peut-être parce qu’elle était la seule à cette hauteur.


Peut-être parce qu’elle avait besoin de regarder autre chose.


Elle continua son chemin.



Quelques rues plus loin, elle entra dans un immeuble dont la porte venait de s’ouvrir et monta.


Premier étage.


Deuxième.


Troisième.


Elle avait du mal à respirer.


Quatrième.


Puis le toit.


Quelques minutes plus tard, Ethan arriva.


Oïya était seule dans la nuit.


La ville s’étendait derrière elle.


Au milieu des façades sombres, quelques appartements étaient encore éclairés.


La fenêtre qu’elle avait remarquée plus tôt se trouvait juste en face, immobile dans la nuit.


Oïya la regardait.


— Oïya.


Elle se retourna.


— Qu’est-ce que tu fais là ?


— Je ne voulais pas te laisser rentrer seule.


— J’avais remarqué.


Il resta à distance.


— Rentre, Ethan.


— Je n’ai pas besoin de toi.


Il haussa légèrement les épaules.


— Sûrement.


Elle fronça les sourcils.


— Sûrement ?


— Je sais pas.


Un temps.


— Mais je reste.


Elle détourna les yeux.


— Je suis fatiguée.


Ethan ne répondit pas tout de suite.


— Oui.


Elle secoua la tête.


— Non.


Il baissa les yeux.


— D’accord.


Elle inspira.


— Je ne sais plus quoi faire.


Elle hésita quelques secondes avant de briser le silence.


— Mes parents sont morts à trois semaines d’intervalle.


Ethan ne bougea pas.


— Je ne savais pas.


— Personne ne savait.


Elle parla lentement.


Elle évoqua les appels qu’elle ne voulait plus prendre.

Les papiers qu’elle avait appris à remplir seule.

Les factures posées sur la table.


Puis le cimetière.


Les gens en noir.


Les remarques à voix basse.


Même là.

Surtout là.


Elle ne donna pas les détails.


— Après, j’ai commencé à boire.


Ethan regardait le sol.


— Au début, seulement le soir.


Elle eut un sourire triste.


— Maintenant, je ne sais même plus quand ça a changé.


Le vent souleva ses cheveux.


— Je voulais juste que ma tête se taise.


Ethan releva légèrement la tête.


Ses doigts se resserrèrent dans ses poches.


Il ne dit rien.


Elle resta silencieuse un moment.


Puis :


— Je ne sais plus qui je suis.


Ethan leva les yeux.


— Tout le monde parle de celle que j’étais.


Elle sourit à peine.


— Celle qui chantait, qui dessinait et qui parlait trop.


Elle secoua la tête.


— Peut-être que cette fille n’était même pas moi.


— Le pingouin.


Elle fronça les sourcils.


— Quoi ?


— Celui que tu avais dessiné sur mon dossier.


Le souvenir lui revint : le dossier cartonné, le feutre noir et ce pingouin ridicule avec une cravate beaucoup trop grande.


— Tu l’as gardé ?


— Oui.


— Pourquoi ?


Il haussa les épaules.


— Il me faisait rire.


Elle eut un rire faible.


— Il était horrible.


— C’est vrai.


Elle le regarda.


— Et tu l’as gardé cinq ans ?


Il sourit.


— Apparemment.


Son rire disparut.


Mais quelque chose resta.


— Je voudrais juste que ça s’arrête.


Ethan baissa les yeux.


— Je suis là.


— Pourquoi ?


Il réfléchit.


— Parce que…


Il s’interrompit.


Puis :


— Je ne sais pas comment te répondre.


Il regardait ses chaussures.


— Mais je suis là.


Elle resta silencieuse.


Ethan finit par sortir les mains de ses poches.


— Tu te souviens des déjeuners ?


Elle fronça les sourcils.


— Quels déjeuners ?


— Au travail.


— Oui.


Il hésita.


— Je gardais une place.


— Pour moi ?


Il hocha la tête.


— Tu venais parfois.


Elle baissa les yeux.


— Je ne savais pas.


— Je sais.


Un petit sourire passa sur son visage.


— Je t’envoyais des messages aussi.


Elle réfléchit.


Un message lui revint.


Tu dors ?


Elle avait répondu le lendemain.


Oui.


C’était faux.


Elle n’avait jamais cherché à savoir pourquoi il lui avait écrit.


— Ton anniversaire, il y a trois ans.


Elle releva les yeux.


— Quoi ?


— Le chocolat.


Elle resta silencieuse.


Une petite boîte sombre. Un ruban mal noué.


Elle avait cru que quelqu’un l’avait déposée par erreur.


— C’était toi ?


Il haussa les épaules.


— Tu avais dit que tu détestais le chocolat au lait.


Elle le regarda quelques secondes.


— Je pensais que tu faisais ça avec tout le monde.


— Non.


Il détourna les yeux.


Un silence passa.


— Et quand tu finissais tard… je partais souvent à la même heure.


Elle resta immobile.


— Pourquoi ?


Ethan regarda la ville.


— Je sais pas.


Elle eut un léger sourire.


— Tu ne sais pas beaucoup de choses, ce soir.


Il sourit à son tour.


— J’essaie surtout de ne pas dire n’importe quoi.


Elle baissa les yeux.


Toutes ces choses lui revenaient.


La place gardée au déjeuner.


Le message.


Le chocolat.


Des détails qu’elle avait oubliés presque aussitôt qu’ils étaient arrivés.


— Pourquoi tu n’as jamais rien dit ?


Ethan resta silencieux un moment.


Il se passa une main dans les cheveux.


— Je pensais que j’avais le temps.


— Le temps de ?


Il regarda la ville.


— De te le dire.


Elle ne demanda pas davantage.


— Je te repoussais.


— Oui.


— Je disais que je voulais être seule.


Elle serra ses bras autour d’elle.


— Et je voulais quand même que quelqu’un reste.


Ethan regarda devant lui.


Cette fois, il ne répondit pas.


Elle observa la ville.


Des lumières apparaissaient çà et là derrière les façades.


Elle pensa aux déjeuners, aux messages, à la boîte de chocolat et au parking.


À toutes ces choses qu’elle avait classées comme insignifiantes.


— Je n’ai peut-être pas vu certaines choses.


Ethan la regarda.


— Peut-être.


Elle eut un petit rire.


— Tu pourrais dire oui.


Il sourit légèrement.


— J’essaie de faire attention.


Elle hocha la tête.


Une larme coula sur sa joue.


— Je suis désolée.


— Pour quoi ?


— Je ne sais pas.


Elle essuya son visage.


— Pour beaucoup de choses.


Ethan remarqua ses mains qui tremblaient.


— Tu as froid ?


Elle acquiesça.


— Oui.


Il désigna la porte du menton.


— On peut rentrer.


Oïya regarda l’entrée.


Sa respiration se bloqua.


— Je ne peux pas.


Il ne répondit pas immédiatement.


Puis :


— D’accord.


Il s’appuya contre le mur.


— Alors on attend.


— Combien de temps ?


Il regarda sa montre.


— J’en sais rien.


Elle le regarda.


— Tu vas être fatigué demain.


— Probablement.


— Tu vas regretter.


Il eut un sourire.


— Peut-être.


Un souffle lui échappa.


Presque un rire.


Elle resta immobile encore quelques secondes.


Puis elle fit un pas.


Ethan ne bougea pas.


Un deuxième.


Ses jambes tremblaient.


Elle s’arrêta devant la porte.


— Ethan ?


— Oui ?


Elle hésita.


— Tu peux rester à côté de moi ?


Il hocha la tête.


Ils avancèrent jusqu’à la porte, lentement.


Avant de descendre, Oïya se retourna.


La ville était toujours là, avec ses milliers de lumières.


Son regard se posa sur la fenêtre.


Elle ignorait qui vivait derrière.


Elle ne savait pas pourquoi elle s’y attardait.


Cette fois, pourtant, elle ne détourna pas les yeux tout de suite.


Puis elle regarda Ethan.


Ses cheveux étaient en désordre.


Son manteau mal fermé.


Ses yeux rouges.


Ses mains tremblaient légèrement.


Il avait peur.


Il était resté.


— Je ne vais pas aller mieux demain.


Ethan secoua légèrement la tête.


— Non.


— Je ne sais même pas si je vais réussir à arrêter de boire.


Il prit une inspiration.


— Je ne sais pas non plus.


Elle le regarda.


Elle ne lui demanda pas de promettre que tout irait bien.


Il ne pouvait pas le lui promettre.


Et cette vérité lui sembla, pour une raison qu’elle ne comprenait pas encore, un peu moins terrible.


Elle ouvrit la porte.


Ils commencèrent à descendre.


À la troisième marche, elle s’arrêta.


Ethan s’arrêta aussi.


Elle regarda une dernière fois derrière elle.


Le carré de lumière était toujours là.


Puis elle descendit.


Ethan resta derrière elle.


Pas devant.


Simplement assez près pour qu’elle sache qu’il était là.


Derrière eux, la fenêtre était encore éclairée.

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