Chapitre 4
L'annonce
859 mots · ⏱ 4 min
« Coiffeuse avec miroir
Bon état
Vente cause déménagement »
V. lut l'annonce, il était ravi. Sa femme en rêvait depuis longtemps, mais ça coûtait trop cher. Il y avait les enfants à habiller, le loyer à payer, le crédit pour la voiture… alors une coiffeuse, ce n’était vraiment pas la priorité. De fil en aiguille, cette non-priorité était devenue le symptôme de quelque chose de plus grand. Sa femme avait perdu l’entrain de ses jeunes années. Elle se parfumait rarement et délaissait ses crayons, rouges à lèvres, fards à paupières. Il ne l’avait pas remarqué tout de suite. Mais dernièrement, en regardant les photos sur son téléphone, il vit que celles où ils étaient à deux se faisaient rares, remplacées par les photos des enfants. Ou des enfants et lui. Mais elle n’était plus sur les photos. Et quand il y réfléchit, il conclut que sa femme, la jeune femme fière et rayonnante qu’il avait épousée, avait disparu peu à peu derrière son rôle de maman. Il tenta quelques choses dans leur appartement : Un coin pour ses sacs qui se remplit rapidement de cahiers d’école, de jouets et autres bricoles. Un coin pour ses foulards colorés qui fut rapidement enfoui sous les manteaux de la famille. Un coin pour ses produits de beauté qui servit de stock pour les produits d’hygiène de la maison. Un peu comme une contagion, dès qu’elle avait son coin, il se transformait en coin pour la famille. Jusque dans son armoire, où elle stockait les habits trop petits des enfants. Quand elle serait chez sa mère, il installerait la coiffeuse dans la chambre. C’était sa façon de lui montrer qu’il l’aimait. Qu’il la voyait, sa femme, derrière son masque de maman. V. était ravi. Sa femme en rêvait depuis longtemps et il allait lui offrir.
Quelques heures plus tôt, à des kilomètres de là :
« Coiffeuse avec miroir
Bon état
Vente cause déménagement »
L’annonce était rédigée. R. hésita quelques secondes et publia l’annonce en ligne. C’était fait, enfin, après trois mois où il l’avait remise au lendemain. Le déménagement était une excuse. Il ne voulait pas qu’on sache qu’en fait, c’était sa femme qui était partie. Comme ça, à dix-neuf heures, un jour de mai. Elle avait laissé une lettre sur la table, en plein milieu de son assiette. Elle y disait qu’elle ne reviendrait pas. R. pensa d’abord à une blague. Il faut dire que sa femme avait parfois ses extravagances. R. inspecta chaque ligne, chaque mot, chaque pâté, comme si une explication allait en surgir. Mais rien. Rien de plus qu’à la première lecture, quand il était rentré du travail. Il avait hésité entre l’infinie tristesse et la colère. Et comme il n’aimait pas hésiter, il ne ressentit rien que du vide. Un vide fatigant. Le vide qu’elle avait laissé. Les pièces n’avaient plus de sens : pourquoi ce tableau, pourquoi ce tapis ? Les coussins du canapé semblaient eux aussi lui appartenir. Comme ça, un soir de mai, R. se sentit étranger dans sa propre maison. Ce soir de mai, il mangea, regarda la télé et se mit au lit comme si tout avait été normal. Le lendemain, il alla au travail, salua l’agent à l’entrée, ses collègues, comme si tout avait été normal. Comme ça pendant trois jours. Et le matin du quatrième jour, il fut incapable de se lever de son lit. Sa tête tournait. Il réalisait qu’elle était vraiment partie. Après plusieurs heures tétanisé, il avait fini par appeler leur aînée. Elle saurait peut-être. Mais elle n’eut aucun tact et lui infligea, paniquée, des remontrances pour ne pas l’avoir prévenue plus tôt. Il raccrocha, dépité. S’assit sur le bord du lit et vit cette coiffeuse. Cette coiffeuse qui le narguait. Tout allait bien pourtant ! Sa femme… elle avait voulu cette coiffeuse « comme les dames riches », avait-elle dit. Alors il l’avait achetée, car il l’aimait, sa femme. C’est vrai qu’il était bourru, mais il l’aimait, il ne pouvait pas lui dire non. Son maquillage, ses parfums, ses jolis habits… Il rentrait régulièrement du travail avec un petit cadeau qu’il déposait sur sa coiffeuse, justement. Ce rituel dont ils ne parlaient jamais entre eux était sa fierté. En trente-cinq ans de mariage, il l’avait toujours gâtée. Et elle était partie en laissant cette lettre et toutes ses affaires. Il sentait son odeur dans la salle de bain et, dans la chambre, c’était insoutenable. C’était incompréhensible. Pendant plusieurs semaines, il regarda cette coiffeuse, interloqué. Elle n’avait pas plus de réponses que la lettre. Un soir, il lui parla comme si c’était elle. Le soir suivant, il s’assit sur le tabouret de velours, posa sa tête sur le bois parfaitement verni et pleura comme un enfant. Le soir d’après, il voulut y mettre le feu, mais il se ravisa. Cette coiffeuse était devenue plus envahissante que n’eût été un portrait géant de sa femme planté au milieu de la chambre. Il lui en voulait tellement. Alors voilà, après trois mois à hésiter, il mit l’annonce en ligne.
Un autre homme l’installera dans la chambre d’une autre femme. Et la coiffeuse gardera son histoire pour elle.
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