Titre : Clic
J’entre à nouveau dans l’appartement vide, j’entends encore les bruits insupportables des appareils photo résonner dans le fond. L’odeur nauséabonde qui plane dans la pièce me retourne le ventre ; l’odeur de la mort. Je sors mon magnétophone.
- Lundi 24/08. 09 h 42. Petit appartement de 32 m². Le voisinage est absent… À l’entrée, un grand miroir latéral à gauche. Une veste jaune sur le porte-manteau. Trois paires de chaussures. Derrière le porte-manteau, une horloge indique 08 h 42 ; elle est en retard… Dans le salon avec cuisine ouverte, une petite table ronde en bois. Des traces de sang partout, en faible quantité… Sur la table, des couverts en désordre. Un repas qui n’a pas été terminé. Un pot-au-feu. L’un des bols est renversé sur la table, l’autre est encore rempli. Un repas qui n’a en réalité jamais commencé. Les chaises sont renversées. Une montre cassée sous la table, Lip 1957 gravé dessus. La télé est encore allumée. Une valise ouverte à côté du canapé cyan, à l’intérieur des vêtements pliés soigneusement. Quelques centimètres plus loin, des vêtements jonchent le sol jusque dans la chambre… Dans la chambre, un lit double, des draps blancs. Au rebord du lit, une photo ancienne en noir et blanc. On y voit une jeune fille accroupie, sourire aux lèvres, ramassant un caillou. Debout en face d’elle, une femme avec une robe noire à capuche lui tend la main… Sur la porte de la salle de bain, l’empreinte d’une main. La poignée en acier est maculée de sang. Derrière la porte de la salle de bain, une flaque rouge sombre sur le carrelage blanc, ainsi que quelques traces sur la porte. Il n’y a pas d’issue à part cette porte. Une douche-baignoire, un rideau magenta. La baignoire est remplie jusqu’à ras bord. Quelques gouttes s’échappent encore du robinet. À droite, l’évier, un miroir mural brisé présentant les traces d’un seul impact. Au-dessus, un meuble de rangement entrouvert, des médicaments renversés, Doliprane, Aspirine, Valium, Tranxène, le reste par terre, avec des traces de sang.
Je me hisse sur la pointe des pieds pour inspecter le dessus du meuble. Rien à signaler. À travers le miroir fissuré, je vois une ombre passer derrière moi. Je fais volte-face.
- Inspectrice ! Vous allez bien ?
- Je ne vous ai pas entendu arriver.
- Toujours aussi rigoureuse !
- Que voulez-vous ?
- Excusez-moi. Voici la liste des suspects !!
J’éteins mon magnétophone et suis mon adjoint pour poursuivre l’enquête. Il n’y a pas de témoin. Et dans cet appartement, il n’y a que les empreintes de la victime. Qui pourrait bien être le coupable ? Nous sortons de l’appartement, la police technique et scientifique nous jette des regards noirs.
- Excusez-nous, vous pouvez reprendre !
Dit d’une voix remplie d’amabilité mon adjoint. Quant à moi, je fais juste un signe de la tête à l’officier haut gradé. Je revisionne dans ma tête la scène de crime. Tout ce sang me donne envie de gerber. J’ai envie de rentrer. Non. Je ne peux pas malgré les cernes creusant mon visage. Dans la voiture, je regarde le rétroviseur extérieur, une mèche de mes cheveux sombres se rebelle. Je jette un œil au rétroviseur intérieur, je croise le regard furtif de mon adjoint qui démarre la voiture en trombe. Qu’est-ce qu’il veut ?
Je suis enfin dans mon lit douillet. Je m’enfonce dans la matière nuageuse. J’inhale l’odeur florale de mes draps encore chauds. Ces derniers deviennent humides tout à coup, alors que tout mon corps y est déjà engouffré. Je sens une odeur âcre. Je tourne la tête, mais l’odeur semble avoir envahi toute la pièce. Je n’arrive pas à bouger. Tout mon corps est engourdi sous le tas de draps. L’un des enregistrements de mon magnétophone se lance, je n’arrive pas à distinguer ce que je dis, j’entends juste les clics en fond. J’ouvre les yeux. En face de moi, le visage d’une femme. Je sursaute de mon lit et allume la lumière. Mes mains sont tremblantes, j’essaie de contrôler ma respiration, les larmes aux yeux. C’est ce qui arrive lorsque je ne résous pas mes crimes. Je n’arrive pas à dormir, les cadavres viennent me hanter. Je me jette sur mon portable : lundi 07/09, 08 h 42. On est quelques jours plus tard. J’ai déjà résolu ce crime. Alors pourquoi cette apparition ?
Mon portable vibre dans mes mains, c’est mon adjoint. Je souffle avant de décrocher. L’appel dure quelques secondes, je me redresse et me prépare précipitamment. C’est le brouillard dans ma tête. Je ne comprends pas ce qui se passe. J’arrive au commissariat, je me précipite directement dans la salle d’interrogatoire, je ne prête même pas attention à mes collègues et bouscule ceux qui se tiennent sur mon chemin. J’ouvre la porte en grand. Les grandes vitres teintées, une table, une chaise ; sur la chaise, une femme. Elle se tourne vers moi, ses grands yeux ouverts.
- Bonjour, Inspectrice !
Je réponds d’un mouvement de tête, un faux sourire sur les lèvres. Je ferme la porte et en profite pour me pincer les lèvres. Il ne faut rien laisser transparaître.
- Je peux ? Dis-je en montrant la chaise.
- Non, me répond-elle de façon sèche.
La porte de la salle s’ouvre : c’est mon adjoint, des documents entre ses mains, dans ses yeux, panique et interrogations. Je prends les documents et l’incite gentiment à sortir. Il ne bouge pas.
- Inspectrice. J’ai peut-être tué Orianne. Mais je n’ai jamais écrit votre lettre, me dit-elle alors.
Je suis sans voix et, avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, mon supérieur aussi fait irruption dans la pièce et fait sortir tout le monde.
- Dans mon bureau.
- Passe par mon adjoint, et d’ici ce soir j’aurai résolu cette blague.
Je réponds à mon supérieur et le dépasse pour partir. Il m’attrape par le poignet. Je me retourne et croise son regard. Il semble vraiment inquiet. Je retire ma main et pars précipitamment. Sans faire de scandale. Dans les couloirs, j’entends les murmures derrière moi. Une enquête va sûrement être ouverte dans la journée, je n’ai plus beaucoup de temps. Je suis accusée de falsification de preuves.
Elle prétend ne jamais avoir écrit la lettre, que j’ai retrouvée cachée dans le cadre de la vieille photo. Pourtant, c’est grâce à cette lettre et ses aveux dessus que nous avons pu remonter jusqu’à elle. J’avais demandé à ce qu’on fasse des recherches poussées pour déterminer d’où venait cette photo et qui était dessus. C’est vrai que l’enquête s’est clôturée avant même que j’aie une réponse. Lorsque je l’ai accusée, elle s’était rendue coupable directement et avait fondu en larmes, avouant tout ce qui s’était passé cette nuit. Pourquoi, aujourd’hui, nie-t-elle les preuves ? Est-ce une stratégie de désespoir pour pouvoir plaider la folie ?
Je consulte alors les rapports sur l’affaire, jusqu’à ce qu’il y ait un détail qui m’intrigue. La vieille photo n’est mentionnée nulle part. Elle n’est ni sur les photos, ni dans les rapports, ni dans les pièces à conviction. Elle n’est nulle part ! Pourtant, elle était là. Et cette lettre était cachée derrière. Qu’est-ce que je fais ? Il est bientôt midi. Mon adjoint essaie de m’appeler depuis que j’ai quitté le commissariat. Je vais faire quelque chose d’insensé. Je le sais, mais je n’ai pas le temps de réfléchir à un autre plan. Je vais retourner sur la scène de crime et retrouver cette photo, ou un quelconque autre indice sur cette histoire.
Il est 15 h. Malgré ma fouille et mes appels pour savoir si quelqu’un était retourné sur la scène du crime, je n’ai rien trouvé. Je reprends les documents que m’avait donnés mon adjoint. Une copie de la lettre s’y trouve. C’est une lettre provenant d’un carnet, ce dernier est déchiré et semble vieux, mais était pourtant bien conservé. Je la relis à plusieurs reprises, mais plus je la relis, moins je comprends ce qui est écrit. C’est une lettre abominable. Elle décrit une envie viscérale de meurtre et de sang à l’égard de la victime. Mon portable sonne une énième fois, je n’y prête pas attention. Pourquoi ne nie-t-elle pas le crime, si ce n’est pas elle qui a écrit cette lettre ? L’enregistrement. Depuis tout à l’heure, je cherche au mauvais endroit. Je démarre ma voiture. Je n’ai pas inventé cet objet. Et je vais le prouver.
J’arrive chez moi, mon magnétophone n’est pas posé à l’endroit habituel, sur ma table de nuit, alors je vide mes tiroirs, je rentre et ressors de la cuisine. Il doit être dans la salle de bain. Je le trouve enfin et lance le dernier enregistrement. C’est avec soulagement que j’entends ma voix décrire mot pour mot ce que j’ai vu ce jour-là, je me souviens du moment où mes yeux se sont posés…
« - Au rebord du lit, une photo ancienne en noir et blanc. On y voit une jeune fille accroupie, sourire aux lèvres, ramassant un caillou. Debout en face d’elle, une femme avec une robe noire à capuche lui tend la main… Elle regarde l’objectif, les traits de son visage sont fins, quelques mèches de ses cheveux noirs lui tombent sur ses yeux sombres… »
Je mets sur pause, prise d’une violente nausée. Ma gorge se tord de douleur. Le magnétophone se lance à nouveau.
« - … Cette femme sur cette photo… c’est marrant, on dirait moi. »
- J’ai dit ça ?
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