Chapitre 1

"I love my tribu"

2948 mots · ⏱ 12 min

Zoé contemplait d’un air interrogateur le paquet cadeau que Florian venait de lui offrir pour son 29e anniversaire. Rien qu’à la taille de la boîte, elle savait qu’il lui offrait un bijou. Était-ce le bijou dont tout le monde parlait, ce fameux bracelet « I love my tribu » ? Cette pensée l’angoissait un peu. L’idée d’être connectée à ses proches lui plaisait certes mais beaucoup moins cette dépendance à un objet connecté. Les émotions contradictoires se faisaient face dans sa tête, d’un côté l’envie de porter ce bijou très en vogue et au design hypertendance, de l’autre ce sentiment d’être enchaînée. Fébrile, elle défit lentement l’emballage mais rapidement aucun doute ne fût plus possible. A l’intérieur de la petite boite cartonnée, savamment déposé sur un épais velours bleu foncé, le fameux bracelet semblait l’appeler. Elle le sortit de son écrin et en admira son design simple et sophistiqué en même temps. Le bracelet, en titane, était ultra léger. Elle pencha sa tête dans le cou de Florian pour qu’il ne puisse pas lire la crainte sur son visage. « Mon chéri, tu sais toujours me faire plaisir » lui susurra-t ’elle à l’oreille. Le bracelet, elle le savait, était un concentré d’innovations technologiques et le design raffiné cachait un cœur bourré de technologie. Relié à n’importe quel smartphone, l’IA embarquée dans l’appli associée au bracelet transformait ce dernier en véritable coach – assistant personnel. Compteur de pas, surveillance du rythme cardiaque, analyse du sommeil, le bracelet mesurait en instantané toute une série de constantes vitales donnant ainsi un aperçu fidèle de l’état de santé et de bien-être du porteur. Les sportifs appréciaient particulièrement ce coach discret qui pouvait les challenger pour les aider à sortir de leur zone de confort et les guidait ensuite pour récupérer en douceur de leurs efforts. Le bracelet mesurait aussi le niveau de stress. En fonction de ce dernier, l’appli pouvait vous accompagner dans des exercices de relaxation ou de méditation ou simplement vous proposer une sortie dans les alentours. Loin des réponses toutes faites, l’appli promettait un guidage personnalisé basé sur un questionnaire complet que vous étiez invité à remplir lors de votre première connexion. Le bracelet se révélait également être un parfait assistant personnel. Ses petits voyants taillés comme des diamants bruts scintillaient discrètement pour vous rappeler vos obligations ou encore l’arrivée de messages importants. En cas d’urgence, le bracelet pouvait aussi se mettre à vibrer. Tout cela était paramétrable à partir de l’appli et très facilement modifiable. C’était sans oublier que relié à un casque, vous pouviez écouter de la musique ou encore répondre au téléphone sans sortir ce dernier de votre sac à main ou sac à dos. D’autres fonctionnalités toutes plus étonnantes les unes que les autres accompagnaient ce bijou. Par exemple un bouton très discret cachait un micro que vous pouviez enclencher lorsque vous vous sentiez en danger ou seulement dans la nécessité d’enregistrer des propos. L’IA embarquée analysait les échanges et décidait du moment où il fallait éventuellement contacter les secours, la police ou un proche. Cette fonction micro pouvait aussi tout simplement servir à enregistrer vos idées et l’appli vous les triait dans les différentes catégories que vous aviez configurées au préalable. Le rendu était tout simplement bluffant et vous faisait gagner un temps précieux. Hypoallergénique, résistant aux températures extrêmes et à l’eau de mer comme celle de la piscine, le bracelet était à l’instar des alliances des couples mariés, un objet qu’on pouvait garder sans aucun désagrément autour du poignet. L’Europe entière s’arrachait le bracelet dont le design se déclinait en différentes versions. Le prix exorbitant ne semblait freiner personne et il était rapidement devenu aussi indispensable que le smartphone pour les jeunes cadres dynamiques et branchés. Ce que Zoé appréciait le plus c’était le GPS intégré qui lui permettrait non seulement de partager ses plus beaux parcours d’escalades sur Strava mais surtout d’être géolocalisable directement pour ses proches. Couplé à d’autres fonctionnalités, c’était d’ailleurs ce qui faisait le succès de ce bracelet « I love my tribu » en créant une sorte de connexion privilégiée avec un nombre restreint de proches. C’est qui séduisait Zoé qui avait la chance d’avoir dans sa vie quatre très bonnes copines qu’elle considérait comme ses sœurs. Elle passa son après-midi à paramétrer l’application et les fonctionnalités de son bracelet. Elle choisit ensuite avec soin un code secret. Le bracelet s’ouvrit et elle l’enfila autour de son fin poignet. Il lui allait à merveille. Elle avait l’impression d’être une gamine à qui on vient d’offrir le plus beau cadeau du monde et en même temps ce bracelet au design ultra chic lui donnait l’impression d’être une femme d’affaire sûre d’elle. Tout en se trouvant immensément superficielle, elle passa sa jolie robe noire, se maquilla légèrement et proposa à Florian d’aller boire un verre au café de la place. Son bracelet se révéla bientôt un instrument indispensable. Elle ne pouvait pas croire qu’un simple objet, certes onéreux, pourrait lui faciliter ainsi la vie. C’était vraiment le périphérique essentiel qui manquait à n’importe quel smartphone. De plus sa batterie tenait vraiment ses promesses. Depuis qu’elle le possédait, elle n’avait jamais eu besoin de le recharger. Le simple fait de l’avoir autour du poignet le rechargeait automatiquement. Elle le gardait constamment autour de son poignet. Ses quatre amies ayant elles aussi investi dans le précieux bijou, la logistique autour de leurs rencontres s’en trouvait grandement simplifiée et elles se réjouissaient de ce temps gagné, elles qui avaient un agenda si contraint. Ce n’est qu’au bout de quelques mois qu’elle prit conscience que ce magnifique bijou était aussi un sacré mouchard et elle commença à déconnecter de plus en plus de fonctionnalités. Seul le lien avec ses amies lui importait vraiment et la multiplicité des groupes sur WhatsApp, Signal et autres Viber avait fait qu’elle avait choisi de garder les notifications actives uniquement pour le réseau lié au bracelet. Elle restait aussi attachée à ses constantes que l’appli lui interprétait toujours avec précision. Dans un travail stressant comme le sien, elle appréciait vraiment les conseils de « Max » comme elle avait appelé le coach assistant de son bracelet connecté. Elle estimait ainsi avoir trouvé un juste milieu entre la fille dépendante de la technologie et l’esprit libre qu’elle estimait être. Elle appréciait toujours son bracelet mais envisageait de plus en plus de s’en déconnecter pour mieux se reconnecter au monde. Un matin d’hiver où elle avait un rendez-vous professionnel particulièrement important, son bracelet se mit à clignoter et vibrer de manière anormale pendant quelques minutes avant de reprendre un comportement habituel au bout de quelques instants. Un peu pressée, elle ne prit pas le temps de consulter l’appli. Sa journée fut bien remplie et ce n’est que le soir qu’elle se rendit compte que son bracelet n’avait plus eu ce comportement étrange du matin et que dans le même temps, elle n’avait reçu aucune notification de ses amies. C’est ce dernier élément qui l’alerta, il ne se passait pas un jour sans qu’elles échangent entre elles. Elle ouvrit l’appli et resta un moment sans comprendre. Au lieu de l’interface dont elle avait l’habitude, un message étrange s’affichait sur l’écran. Interdite, elle lut « Vous avez été hackée, envoyez immédiatement 200 EUR sur l’IBAN qui s’affiche et tout redeviendra normal ». Croyant à un canular, elle tenta d’appeler ses amies mais son téléphone semblait en dérangement. Incrédule, elle eut le sentiment que l’appli avait pris son contrôle. Son pouls battait la chamade et comme par enchantement son bracelet se mit à vibrer et le message de rançon s’effaça laissant place à l’écran santé bien être qui affichait des valeurs anormalement élevées sur son niveau de stress sans que « Max » n’y apporte aucune solution. Puis le message de rançon réapparu. Ainsi c’était donc vrai, le bracelet pouvait se faire pirater. Elle en avait entendu parler mais n’y avait pas prêté attention, certaine que ce genre de choses n’arrivait qu’aux autres d’autant plus qu’en matière de cybersécurité, elle se trouvait plutôt au point, changeant notamment régulièrement de mot de passe et étant très à l’écoute des différents modes d’hameçonnage des cyberharceleurs qui fleurissaient de plus en plus à mesure que le monde était de plus en plus connecté. La première idée qui lui vint à l’esprit fut de retirer son bracelet mais elle comprit bien vite que c’était impossible car l’appli ayant désormais un comportement autonome, elle ne pouvait accéder aux paramètres sécurisés qui permettait l’ouverture du bracelet. Fatiguée, elle se coucha et essaya de s’endormir. Elle avait tant fait de méditation avec « Max » qu’elle réussit se calmer en méditant seule et finit par sombrer dans le sommeil, le bracelet ayant lui aussi arrêté de vibrer. Elle avait l’impression d’avoir juste commencé à s’endormir quand son bracelet la réveilla avec l’habituelle Passacaglia de Haendel. Encore à moitié endormie, elle se leva et commença sa routine du matin. Ce n’est que lorsqu’elle fut dans la rue qu’elle se rendit compte que c’était encore la pleine nuit, l’horloge de la pharmacie en bas de chez elle indiquant 3h12, ce que confirma immédiatement son téléphone lorsqu’elle l’ouvrit. Elle remonta chez elle, ouvrit l’appli pour essayer de comprendre ce qui s’était passé et découvrit avec ahurissement que le montant de la rançon avait augmenté. Elle commença à paniquer. Elle voulut appeler ses amies mais devant l’heure indue y renonça. Elle se déshabilla avec la ferme intention de se rendormir jusqu’au matin. Elle paramétra l’alarme de son téléphone n’ayant pas d’autres possibilité de réveil en espérant que le bracelet ne lui jouerait pas d’autres tours. Elle tournait et retournait dans son lit quand son bracelet se mit à vibrer à toute vitesse. Machinalement elle ouvrit l’appli et constata avec stupeur que le montant de la rançon avait encore augmenté. Son téléphone indiquait 6h du matin, elle décida de se lever et d’aller prendre un café en bas de la rue. Annette, la serveuse, lui trouva la mine un peu défaite ce à quoi elle répondit évasivement par un « j’ai beaucoup de travail en ce moment ». Elle essaya d’appeler ses amies mais découvrit que l’appli avait effectivement pris possession du téléphone. Elle ne pouvait désormais qu’ouvrir cette dernière et à chaque ouverture le montant de la rançon demandée augmentait. Arrivée au bureau, elle commença par essayer de se connecter sur le site du fabricant du bracelet mais ses identifiants semblaient inconnus. Le chatbot du site avec lequel elle essaya de dialoguer ne lui apporta aucune réponse satisfaisante. Elle surfa sur internet pour glaner des infos sur des faits de piratage du bracelet mais il y avait tellement d’informations contradictoires que c’était difficile de démêler le vrai du faux. ChatGPT ne lui fut également d’aucun support. Elle contacta ses amies par mail pour leur expliquer son désespoir. Ces dernières, peu habituées à être contactées par elle de cette manière mirent un peu de temps à lui répondre mais lui confirmèrent dans la journée qu’elles n’avaient aucun problème avec leur propre bracelet et lui assurèrent de tout leur soutien. Zoé leur recommanda de se désactiver au plus vite de son compte pour éviter qu’elles ne subissent le même désagrément et ressenti immédiatement un grand vide à l’idée de ne plus être connectée avec elles d’autant plus que le bracelet clignotait et vibrait régulièrement de manière complètement incohérente sans qu’elle puisse faire quoi que ce soit au risque de voir la demande de rançon augmenter. Sans cette connexion ininterrompue avec ses amies, elle se sentait inexistante. Elle ne s’expliquait pas non plus pourquoi elle leur avait menti en leur disant qu’elle savait comment régler le problème alors qu’elle n’en avait pas la moindre idée. Sa fierté la perdrait. Entre deux réunions, Zoé cherchait comment trouver une solution. Le bracelet vibrait et clignotait sans aucune logique, elle essayait de garder son calme pour ne pas alerter ses différents interlocuteurs. Elle se sentait envahir par la honte et la détresse. Honte d’avoir été si naïve à vouloir absolument ce gadget à la mode que tout le monde s’arrachait sans avoir voulu voir les risques et paniquée à l’idée que cette situation pourrait s’éterniser. Elle fit mentalement le point des applis de son téléphone et en conclu que l’urgence numéro une était d’appeler son banquier pour déconnecter tout lien avec son téléphone ce qui ne se fit pas sans mal… et surtout pas sans conséquence. Sa carte bancaire étant enregistrée sur son téléphone, elle se trouvait désormais sans moyen de paiement jusqu’à l’émission d’une nouvelle carte de crédit qu’elle devrait aller chercher à la banque d’ici une bonne semaine. Cette idée l’angoissa un peu mais finalement moins que l’idée que tout ce qui se trouvait sur son téléphone pourrait désormais être lui inaccessible y compris les photos du dernier week end d’escalade qu’elle n’avait pas eu le temps de sauvegarder sur son cloud. Elle finit par trouver un magasin d’informatique pas trop loin du bureau qui pensait pouvoir l’aider. Pleine d’espoir, elle s’y précipita après sa journée de travail mais déchanta rapidement. Le piratage semblait impossible à déjouer, la seule solution que lui proposa l’informaticien était de changer de téléphone et de carte SIM ce qu’elle ne se résolvait pas à faire, en tout cas pas immédiatement. Entre temps, à chaque fois qu’elle ouvrait l’appli, la demande de rançon augmentait de manière aléatoire et disproportionnée. La soirée fut morne. Ses amies n’habitaient pas dans la même ville qu’elle, elle se sentait seule et ne savait pas quoi faire. Son bracelet vibrait à intervalles irréguliers ce qui provoquait à chaque fois une montée de stress qu’elle n’arrivait pas à vaincre sans l’aide de « Max ». Ses amies lui manquaient atrocement tout comme Florian qui était sorti de sa vie quelques temps plus tôt. Sans « Max », elle avait du mal à ordonner ses idées et à voir quelle était la suite logique de cette histoire de fous. Elle essayait de se convaincre qu’il ne s’agissait que de biens matériels et que le pirate finirait bien par se lasser mais elle n’y croyait pas vraiment. Les jours suivants, elle se sentit devenir folle. Sa vie et son sommeil étaient perturbés par ce bracelet délirant et elle ne voyait pas d’issue à ce cauchemar. De plus, sans téléphone et sans carte bancaire, la vie courante était assez compliquée. Elle se félicita d’avoir refusé de connecter ses volets et son chauffage à son téléphone au moins elle pouvait ouvrir ses volets et augmenter le chauffage pendant ces froides et tristes journées d’hiver. Par contre, impossible de regarder des films ou même la télévision, son écran était piloté par son téléphone désormais inopérationnel. Le bracelet vibrait et clignotait à n’importe quelle heure du jour et de la nuit sans raison. Elle avait juste réussi à éteindre le son ce qui lui évitait des situations malaisantes comme la fois où son bracelet avait lancé une chanson d’Elmer Food Beat en pleine réunion de direction. Un matin pourtant elle se réveilla reposée après ce qu’elle considérait comme une longue nuit de sommeil reposante. En effet, on était samedi et le bon vieux réveil mécanique qu’elle avait acheté aux puces le WE dernier indiquait 9h. Elle se prit à rêver que ce maudit bracelet avait disparu, pourtant il était bien là autour de son poignet mais étonnamment silencieux. Peut-être qu’enfin la batterie était vide et qu’il n’était désormais plus qu’un simple bijou inoffensif ? Elle hésita puis décida d’ouvrir l’appli pleine d’espoir. Sidérée, elle découvrit que cette dernière avait repris un comportement normal. Elle soupira d’aise et décida d’aller directement dans les paramètres pour ouvrir le bracelet et se débarrasser de cet objet maudit puis désinstaller définitivement l’appli. Cependant elle n’était pas encore arrivée dans les paramètres de l’appli qu’un nouveau message s’afficha à l’écran de son téléphone expliquant qu’en cette journée des femmes, exceptionnellement, elle pourrait utiliser l’appli et son bracelet comme bon lui semblait. Elle n’apprécia pas du tout l’idée mais soulagée, elle appuya sur le symbole « ouvrir le bracelet » et s’apprêtait à taper le mot de passe lorsqu’un nouveau message apparu. Zoé frémit d’horreur. Le message expliquait que puisqu’elle n’avait pas voulu payer la rançon, elle avait fait preuve d’une résilience hors du commun et que la rançon était annulée à la condition expresse qu’elle n’essaie pas d’ôter son bracelet. Incrédule, elle pianota dans l’appli qui avait retrouvé son aspect normal sauf lorsqu’elle essayait d’aller dans les paramètres d’ouverture du bracelet. Là, le bracelet se remettait à vibrer et à clignoter de plus belle. Elle décida d’aller à la piscine, elle savait que nager sous l’eau lui permettait souvent d’avoir des idées plus affutées et puis elle se sentait comme dans un monde parallèle sous l’eau, les bruits extérieurs lui arrivant aux oreilles étouffés et inaudibles. Dans le bus, elle regardait machinalement les informations diffusées à l’écran quand une alerte retint son attention. Les fabriquants de « I love my tribu » expliquaient leur impuissance face au piratage de leurs bracelets, piratage qui ne cessait prendre de l’ampleur. Les équipes informatiques penchaient sur les failles de sécurité depuis des jours mais ne savaient pas encore comment résoudre le problème. Et comme physiquement, il était quasi impossible de détruire le bracelet, la seule possibilité résidait actuellement dans la patience du porteur car la batterie rechargeable avec le mouvement du poignet avait quand même une durée de vie limitée estimée à maximum 5 ans. Zoé fit rapidement le calcul, il lui restait donc encore environ 2 ans à supporter que ce bracelet ait une vie autonome autour de son poignet. Une violente nausée s’empara d’elle et c’est sur des jambes en coton qu’elle sortit du bus pour se diriger vers la piscine.

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